HISTOIRE ROMAINE

 

Livre VIII — Contenant ce qui s’est passé de plus mémorable sous le règne de Domitien.

 

 

Après la mort d’un si bon prince, son frère Domitien prit les rênes de l’empire, mais n’imita pas les beaux exemples de douceur et de modération qu’il lui avait laissés. Au contraire il se montra non moins malin et artificieux, que violent et colère en tous ses déportements, de sorte qu’il souilla tout l’honneur de la race des flaviens, que Vespasien et Titus avaient élevé au comble de la gloire. Il avait passé sa jeunesse avec tant de pauvreté et d’infamie, qu’il en était venu jusqu’à se prostituer soi-même.

Depuis, comme la fortune de son père vint à lui donner plus d’autorité dans Rome, il en abusa si insolemment, qu’il se mit à corrompre les plus nobles femmes de la ville, et à faire des affronts à leurs maris ; et non content de cela, il se donna une telle licence au maniement des affaires, qu’en un même jour sans connaissance de cause, il cassa vingt des principaux officiers de la république, et donna leur charge à d’autres ; de quoi Vespasien ayant eu avis, dit qu’il s’étonnait de ce qu’il n’avait aussi pourvu à la sienne, et de ce qu’il ne lui avait pas aussi envoyé un successeur. Il avait fait paraître une extrême jalousie contre son frère, et n’avait entrepris le voyage qu’il avait voulu faire en Germanie, que pour s’égaler, ou plutôt pour surmonter et offusquer sa gloire. Vespasien averti de toutes ses insolences et de tous ses ombrages, l’en avait sévèrement repris en particulier, et mêmes pour arrêter le cours de son audace, l’avait fait loger avec lui, et lui avait ordonné de le suivre par tout : de manière que quand Vespasien et Titus sortaient en public dans leurs chaires impériales, il marchait après comme une personne privée dans sa litière.

Pour détourner le courroux de son père, il contrefit l’insensé, afin qu’il crut que c’était plutôt la folie qui l’avait transporté qu’aucune inclination qu’il eut à ces méchancetés. Outre cela, il fit démonstration de vouloir à l’avenir se gouverner plus modestement, et pour en imprimer l’opinion il s’appliqua à l’étude des lettres, et principalement de la poésie, qu’il avait toujours auparavant méprisée, et dont depuis il ne tint pas grand compte, encore qu’il y ait eu de graves auteurs qui aient loué ses vers. Parmi cela, il ne rabattit rien de son ambition, ni de l’envie et de la haine qu’il portait à son frère. Au contraire, comme le roi des Parthes Vologèse eut envoyé prier Vespasien de le vouloir secourir contre les Alains qui lui faisaient la guerre, et de lui donner par même moyen un de ses enfants pour conduire les troupes, il fit tous ses efforts pour y être envoyé : et comme ce dessein fut longtemps balancé, il sollicita les autres rois de l’orient par toutes sortes de présents et de prières qu’ils fissent la même instance, afin de se voir chef d’une armée. Et quant à ce qui regarde particulièrement son frère, devant qu’il eut rendu l’âme, il commanda que tout le monde l’abandonnât, et s’en alla promptement à Rome prendre possession de l’empire, et ne se soucia point de lui rendre les derniers devoirs, ni les honneurs des obsèques.

Seulement l’année d’après son décès il le fit mettre au rang des dieux, plutôt pour avoir un frère qui fut Dieu, et pour s’assurer du même honneur, que pour aucun amour qu’il lui portât, vu qu’il ne cessa durant tout le cours de son règne de le taxer obliquement, et par ses discours et par ses actions. Au commencement de son empire il prenait une heure pour se retirer tout seul en un cabinet, où au lieu de vaquer à quelque chose de sérieux, il s’amusait à tuer des mouches, donnant en cela un vrai témoignage de sa folie. Sur quoi Julius Crispus rencontra plaisamment ; car quelqu’un demandant, s’il n’y avait personne avec l’empereur, non pas, dit il, seulement une mouche. Cependant il eut une affliction domestique qui fit paraître l’inconstance de son esprit. Sa femme Domitia Longina, qu’il avait ravie à son premier mari, et à qui il avait fait donner solennellement le nom d’Augusta, devint éperdument amoureuse d’un comédien nommé Pâris, dont se trouvant offensé jusqu’au vif, il la répudia, et fit tuer ce mignon en pleine rue : sa colère ne dura guère contre sa femme, mais sa passion la lui fit aussitôt reprendre, quoi qu’il feignit qu’il la rappelait à la prière du peuple.

Il est bien vrai qu’ayant su que plusieurs avaient jeté des fleurs et des parfums sur la place où Paris avait été massacré, il en fit une cruelle vengeance, ayant commandé qu’on fît mourir tous ceux qui se trouveraient coupables de cette hardiesse. Cependant il entretenait Julia fille de son frère, dont les amours furent si infortunées, que cette pauvre princesse en mourut misérablement, l’ayant voulu contraindre de perdre le fruit dont elle était grosse de lui. Toutefois on ne peut nier qu’aux commencements de son règne il n’ait fait beaucoup de choses dignes de louange et d’admiration : mais toujours il y eut quelque licence mêlée ; de manière qu’on voyait reluire en lui une grande diversité de moeurs, balançant, pour le dire ainsi, entre les vertus et les vices, jusqu’à ce que les vices auxquels il avait plus d’inclination emportèrent les vertus, qui semblaient être forcées en ce mauvais naturel. La crainte et la pauvreté furent deux puissants aiguillons qui le précipitèrent à toutes sortes d’horreurs et d’insolences ; d’autant que la pauvreté le porta aux rapines, et la crainte le rendit barbare, et inhumain. Il se montra toutefois magnifique en la dépense des spectacles et des jeux qu’il donna au peuple, non seulement dans l’amphithéâtre, mais mêmes dans le cirque, où il fit courir des chariots de toutes façons ; et outre cela il y fit faire deux combats, l’un à cheval et l’autre à pied, et puis fit dresser une guerre navale dans l’amphithéâtre, s’efforçant d’acquérir les bonnes grâces des romains par ces recréations populaires, auxquelles il ajouta encore la chasse des bêtes sauvages, et un combat de gladiateurs, qu’il fit faire durant la nuit à la lumière des flambeaux. D’ailleurs il s’employa à des oeuvres plus sérieuses et plus dignes de la majesté de l’empire : et tout premièrement il fit paraître un grand zèle à la reformation de la justice, de sorte qu’on remarqua que jamais les magistrats n’avaient été ni plus modestes, ni plus équitables, soit dans Rome, soit dans les provinces qu’ils furent sous son règne.

Aussi nota-il d’infamie les juges et leurs assesseurs qui se trouvèrent coupables de s’être laissés corrompre à force d’argent. Il cassa aussi plusieurs arrêts donnez avec plus d’ambition que de justice par les cent juges des causes civiles ; et avec la même sévérité il défendit aux commissaires députés pour le recouvrement des choses aliénées, de se laisser emporter aux légères persuasions de ceux qui venaient revendiquer les biens dont il était question. Il commanda encore aux tribuns du peuple de faire rechercher et de procurer que le sénat donnât des juges à un édile qui s’était montré sordide, et qui avait pris de l’argent en l’exercice de sa charge. Et parce que nonobstant les lois qu’avait faites son frère, il y avait encore un grand nombre de délateurs qui ne servaient qu’à opprimer les innocents et à faire venir leurs confiscations au trésor du prince, il fit rigoureusement châtier ces sortes de personnes, disant outre cela, que le prince qui ne punissait pas les délateurs, fomentait leur audace. Après cela il fit des lois pour abolir les mauvaises coutumes, et pour réprimer les abus qui parmi la licence des guerres s’étaient glissez dans la république. Il commença par les comédiens, et leur défendit les théâtres, ne leur permettant de jouer qu’aux maisons des particuliers. Et même il cassa du sénat un de ce corps qui se montrait trop passionné à la danse, et aux souplesses des bateleurs.

D’ailleurs il défendit aux femmes diffamées, d’aller en litière, et leur ôta le droit de pouvoir recevoir aucun héritage, ou aucun autre legs testamentaire. Il châtia cruellement les fautes des vestales, fit informer avec une extrême rigueur contre ceux qui furent soupçonnez d’avoir eu part à leur crime ; condamna au supplice plusieurs de ceux qui en furent chargez. Cependant on remarqua en son procédé, que ce ne fut ni l’amour de la justice, ni le désir de purger le sanctuaire de Vesta qui le fit penser à ces châtiments, mais que ce fut la seule haine qu’il portait à la mémoire de son père et de son frère ; parce qu’il punit plus sévèrement celles qui avaient failli sous leurs règnes, que celles qui s’oublièrent sous le sien. Car quant à ces dernières, comme Varonilla et deux soeurs furent accusées d’avoir forfait de son temps, il leur permit d’élire le genre de mort, dont elles voulaient mourir, et se contenta de reléguer et de bannir ceux qui les avaient corrompues. Mais quant aux autres, il usa d’une plus grande sévérité, vu qu’ayant fait revoir le procès de Cornelia, qui longtemps auparavant avait été déclarée innocente, et ce dernier juge l’ayant convaincue et déclarée coupable il voulut qu’elle fut punie selon l’ancienne rigueur des lois des vestales ; et ordonna qu’elle serait enterrée toute vive ; et quant à ceux qui les avaient abusées, après les gènes et les tortures, il les fit fouetter publiquement et battre de verges, jusqu’à ce qu’ils eussent rendu l’âme au milieu des tourments. Et ne trouve-t-on autre raison de cette plus grande sévérité en leur endroit, sinon qu’outre qu’il était bien aise de signaler son règne par un exemple si mémorable de justice, il voulait encore taxer obliquement la négligence de son père et de son frère, et comme les accuser d’avoir eu trop peu de soin de l’ancienne discipline des religions. Et de fait on remarqua qu’en beaucoup d’autres occasions il s’efforça de flétrir leur réputation, et particulièrement en ce fameux édit par lequel il défendit de châtier les mâles, qui ne fut fait que pour reprocher à la mémoire de son frère, le plaisir qu’il avait pris aux eunuques, et toutefois encore dissimula-t-il cette passion, feignant quelquefois de pleurer la perte d’un si bon frère. Néanmoins la passion qu’il montrait à abolir toutes les lois qu’il avait faites, et à déshonorer sa mémoire, fit voir au travers de ses artifices la grande haine qu’il lui portait. Parmi cela il n’y eut rien qui fît tant paraître son mauvais courage, que l’impudence du langage dont il usa après la mort de Vespasien, se vantant par tout, qu’il l’avait déclaré et laissé compagnon de l’empire avec son frère, mais qu’on avait fait de la fraude et corrompu son testament pour le frustrer. Ce que tout le monde savait être éloigné de toute apparence de vérité, aussi bien que ce qu’il dit encore depuis la mort de Titus, qu’il avait donné l’empire à son père et à son frère, et qu’ils le lui avaient rendu. Voilà quelle était sa vanité. Quant à son avarice, elle ne parut que bien tard, vu qu’au commencement de son empire, non seulement il s’abstint de ravir les biens des citoyens, mais mêmes il donna de grands témoignages de sa libéralité, ne recommandant rien plus particulièrement à ceux qui étaient auprès de lui, que de se contenter des grands biens qu’il leur faisait, et de ne rien faire sordidement en leurs charges. Et mêmes il ne voulait point accepter les héritages que lui laissaient par testament ceux qui avaient des enfants, et outre cela il cassa d’autres testaments faits en faveur du public au préjudice des justes héritiers ; et pour la même raison, remit beaucoup de confiscations qui allaient à l’épargne de l’empire. Il fit aussi de grandes largesses au peuple, et le traita magnifiquement par plusieurs fois, montrant outre cela une particulière magnificence à l’endroit du sénat et des chevaliers : de sorte que tout le monde se ressentait de sa splendeur. D’ailleurs il fit faire des superbes édifices, et entre autres il fit bâtir le Capitole qui avait encore été brûlé sous le règne de son frère. Il fit aussi bâtir à l’honneur de Minerve un nouveau temple, dans lequel les poètes, et les musiciens à l’envie les uns des autres, chantaient ses louanges pour remporter le prix qui était proposé aux vainqueurs. Outre cela il en fit bâtir un autre qui fut appelé le temple de la famille des flaviens qu’il dédia encore à la même minerve, à laquelle il fit aussi célébrer des jeux anniversaires, comme à celle qu’il adorait particulièrement, et qu’il tenait pour la déesse tutélaire de son empire.

Parmi cela voyant qu’il y avait une grande abondance de vin, et une extrême disette de bled : et se figurant que le trop grand soin qu’avait le peuple de cultiver les vignes, était cause qu’on ne se souciait pas assez des champs et des moissons, il défendit premièrement d’en planter de nouvelles en Italie, et quant aux autres provinces, il commanda qu’on arrachât la moitié de ce qu’il y en avait de plantées, et qu’on ne les provignât plus à l’avenir : mais son édit n’eut pas grand cours, d’autant que les provinces, et particulièrement celles de l’Asie lui firent remontrer par leurs ambassadeurs le notable intérêt qui revenait à un prodigieux nombre de personnes de cette nouvelle ordonnance. Quant aux affaires de la guerre, il voulut aussi se montrer magnifique à l’endroit des soldats, dont il haussa les montres et la paye, pour les obliger plus étroitement à son service. Aussi trouva-il où les employer, d’autant qu’il s’éleva beaucoup de guerres sous son règne. La première fut contre les Cattes peuple d’Allemagne, contre lesquels il marcha en personne, et quoi qu’il n’eut rien fait de mémorable en ce voyage, si est-ce qu’il en voulut avoir l’honneur du triomphe. La seconde fut contre les Sarmates de l’Europe alliés avec ceux de l’Asie, qui s’étant révoltés contre l’empire romain, commencèrent une dangereuse guerre, où le général de l’armée romaine fut premièrement défait avec une légion entière : mais depuis Domitien ayant envoyé de nouvelles forces, ces barbares ne peuvent soutenir l’effort des romains ; de manière qu’après avoir reconnu leur impuissance ils firent joug, et recevant la loi des vainqueurs, se retirèrent dans les provinces d’où ils étaient assez inconsidérément sortis. Domitien ne jugeant pas cette victoire digne d’un plein triomphe, se contenta du laurier triomphal qu’il consacra à Jupiter dans le Capitole. L’autre guerre fut celle des daces peuples voisins du Danube aux confins de l’Allemagne, et de la Hongrie, qui dura jusqu’à l’empire de Trajan, à cause de la suffisance du chef des ennemis. C’était Décébale, roi des Daces, prince vaillant et sage, qui n’ignorait rien du métier de la guerre, et qui au demeurant savait non seulement bien user de la victoire, mais aussi remédier aux malheurs qui traversaient sa fortune. L’armée romaine ayant donc affaire à un Roi si courageux et avisé, eut beaucoup à souffrir en cette guerre ; à laquelle Domitien, quoi que parti de Rome en intention de le combattre, n’assista pas, mais comme prince voluptueux et peu capable des fatigues du corps et de l’esprit qu’il avait noyez dans les débauches avec les femmes et les jeunes gens, y envoya ses lieutenants qui y firent extrêmement mal leurs affaires ; car ayant premièrement donné la conduite de l’armée à Oppius Sabinus personnage consulaire, les Daces le taillèrent en pièces avec toute l’élite de ses troupes. Cornélius Fuscus colonel des gardes du prince, ayant depuis eu la charge de venger cette injure, n’eut pas la fortune plus favorable, mais y demeura aussi bien que son prédécesseur. Domitien irrité de ces affronts voulut se venger sur les Marcomans et sur les Quades, parce qu’ils avaient refusé de l’assister en cette guerre, et pour cet effet, s’achemina en Pannonie pour les combattre, mais il lui succéda aussi mal qu’à ses lieutenants ; de façon qu’il ne trouva autre ressource en toutes ses pertes que de rechercher la paix, et de s’accorder avec Décébale, qui voyant que cette guerre pourrait en fin le ruiner, renvoya les prisonniers par un nommé Diegis, auquel Domitien mit le diadème sur la tête, afin de le porter à Décébale, comme voulant faire croire qu’il était victorieux, et qu’il avait le pouvoir de donner des rois aux Daces. Et pour confirmer cette opinion il fit grandes libéralités aux soldats, et même il envoya à Rome les ambassadeurs de ce Roi avec une lettre de lui qu’on crut qu’il avait contrefaite, pour assurer le sénat et le peuple qu’il avait subjugué cette puissante nation, de laquelle aussi il n’eut point de honte de triompher comme s’il l’eut pleinement vaincue. Cependant on ne saurait croire combien d’excessifs honneurs les romains lui décernèrent pour ces imaginaires victoires, mêmes le sénat combattait comme à l’envie, à qui le flatterait plus honteusement. Après l’entrée de son triomphe, qui fut accompagné de toutes sortes de magnificences, encore que la pompe en fut ornée, non des dépouilles des ennemis, mais des meubles des particuliers et du trésor impérial, il donna au peuple un superbe spectacle, où parmi les autres insolences, il fit disputer le prix de la course à des filles qui semblaient avoir dépouillé toute honte pour se jeter à cet infâme exercice. Après cela il commanda que les réjouissances et les fêtes se continuassent, et pendant cette liesse publique il fit voir toutes espèces de combats à pied et à cheval, et même sur l’eau, entre lesquels le plus remarquable fut celui qui eut la forme d’une guerre naval, d’autant qu’il fit faire tout auprès du Tibre un lac, sur lequel il mit deux puissantes flottes, qui venant à s’entrechoquer représentèrent comme l’image d’une juste bataille, où il fut tué un grand nombre de combattants ; dont la perte fut suivie de la mort de plusieurs des spectateurs, d’autant que s’étant élevé un grand orage, Domitien qui avait des habits pour changer, ne permit à pas un de la compagnie de se retirer ; de manière qu’ayant souffert l’injure du temps et la violence de cette tempête, plusieurs s’en retournèrent malades dans leurs maisons, et en moururent misérablement peu de jours après. Pour adoucir cela, il fit au peuple un festin général qui dura une nuit entière ; et puis pour obliger plus particulièrement le sénat et ceux de l’ordre des chevaliers, il leur en fit un autre dont l’appareil fut bien étrange. Il fit dresser des chambres qu’il fit toutes noircir, de sorte que le lambris, les carreaux, les murailles, même les sièges qu’on y avait préparés étaient tous noirs. Et cela fait, il les y fit entrer les uns après les autres sans aucune suite de serviteurs, et puis leur ayant fait prendre leurs places, il fit apporter auprès de chacun d’eux une colonne faite en forme d’un sépulcre, où pendait une petite lampe, semblable à celles qu’on allumait dans les tombeaux, sur laquelle ils voyaient leurs noms gravés sans savoir que voulait dire tout ce mystère. À même temps ils virent entrer dans cette salle des jeunes enfants tout nus, et tous noircis d’encre, ressemblants plutôt à des furies ou à des spectres, que non pas à des créatures humaines, qui commencèrent aussitôt une horrible danse, tout à l’entour d’eux, et après avoir dansé s’allèrent jeter à leurs pieds où ils firent toutes les gestes et toutes les cérémonies qui avaient accoutumé de se pratiquer aux obsèques des morts. Ces pauvres gens voyant un si épouvantable spectacle commencèrent à s’effrayer, et chacun appréhenda que ce ne fut vraiment un appareil de leurs funérailles, et qu’au sortir de ce furieux jeu Domitien ne les fît massacrer, d’autant mêmes, qu’il ne les entretenait que de discours de sang et de carnage.

Néanmoins il les licencia après avoir renvoyé leurs serviteurs qui les attendaient à la porte ; mais comme ils virent un nombre de personnes inconnues qu’il avait attirées pour les ramener chez eux en des litières, leur crainte commença à redoubler, et leur frayeur à s’accroître. Toutefois ayant été reconduits en leurs maisons, sans recevoir autre déplaisir que celui de la peur, voila une nouvelle alarme qui les épouvante. On leur vient dire qu’il y a des gens à leurs portes qui viennent de la part de l’empereur, qui ont quelque chose à leur dire. Alors ils croient que leur dernière heure est arrivée, et pensent que c’est pour les faire mourir. Mais au lieu de leur faire du mal, ces messagers leur présentent de sa part, à l’un un vase d’or, à l’autre une colonne d’argent, et à l’autre une autre pièce de grand prix ; et parmi cela un jeune enfant qui avait joué le personnage du diable en ce spectacle se montra à eux en une plus belle forme, ayant été lavé et paré de beaux habillements afin de les aller voir ; ce qui n’empêcha pas qu’ils ne passassent la nuit avec beaucoup d’horreur et de crainte. C’étaient-là les spectacles et les banquets avec lesquels Domitien célébrait ses triomphes, ou plutôt comme disaient les autres, les obsèques et les funérailles, des légions, et des soldats qui avaient été défaits et taillez en pièces à la guerre des Daces. Depuis cela il se montra extraordinairement cruel à l’endroit de toutes sortes de personnes, qu’il faisait inhumainement massacrer sur les moindres soupçons qui entraient en sa fantaisie.

Il y avait un jeune garçon disciple de ce Pâris qu’il avait fait assassiner, à cause des amours de sa femme Domitia, qui ressemblait de visage et de façons de faire à son maître. Il en prit un tel ombrage, que nonobstant son jeune âge et sa maladie il le fit tuer, et exerça la même cruauté contre un Hermogènes natif de Tarse, qui avait publié des livres avec certaines figures qui lui déplaisaient et fit crucifier les libraires qui les avaient débités. Il était arrivé à un citoyen romain de dire quelque parole libre contre un des gladiateurs sur le théâtre ; Domitien indigné de cela le fit tirer hors du spectacle, et commanda qu’on le fît jeter aux chiens, le chargeant d’avoir blasphémé contre la majesté du prince. Il fit aussi sentir les effets de sa rage à plusieurs personnes consulaires, et entre autres il fit mourir Civica Cerealis proconsul de l’Asie, Salvidienus, Orfitus et Acilius Glabrion, comme si ces grands personnages eussent voulu troubler son empire, et exciter des mouvements dans la république. Il fit encore massacrer Ælius Lamia, auquel il avait ravi sa femme, n’en ayant autre sujet sinon que Lamia l’avait piqué par quelques plaisantes rencontres, par lesquelles il s’était figuré qu’il avait voulu taxer obliquement son gouvernement et son règne. Il usa de la même cruauté à l’endroit de Salvius Coccejanus, d’autant qu’il avait célébré le jour de la naissance de son oncle Othon. Il n’épargna non plus Metius Pomposianus, auquel son père Vespasien n’avait pas voulu toucher, prenant pour prétexte de ce qu’il l’ôtait du monde, que l’on croyait dans le peuple que son horoscope lui promettait l’empire, et qu’il avait perpétuellement dans les mains les harangues des grands rois et des grands capitaines, que Tite Live avait représentées. Et qu’outre cela il avait donné à quelques-uns de ses esclaves les noms de Mangon et de Hannibal. Il s’attaqua encore à Junius Rusticus, parce qu’il avait mis en lumière un livre contenant les louanges de Thraseas, et de son gendre Heluidius Priscus, et les avait qualifiez du titre de très saints personnages, encore que ce dernier eut été violant ennemi de Vespasien. Et même parce qu’il croyait que tous les hommes de lettres étaient complices de son audace, il chassa de Rome et d’Italie tous les philosophes, qui s’en allèrent errants dans le monde, les uns se retirant dans le fond de la Grèce, les autres dans l’Espagne, et les autres s’allants cacher dans les déserts de Libye ou de Scythie pour fuir la rage de ce tyran. Il fit encore exécuter le jeune Heluidius, d’autant qu’il lui semblait que représentant sur le théâtre les personnages de Pâris et d’Oenone, il avait voulu taxer son divorce d’avec sa femme. Il ne pardonna pas mêmes à son sang ; mais fit mourir Flavius Sabinus son cousin germain, parce qu’à l’assemblée de l’élection des consuls, où ce Sabinus avait été nommé à cette dignité par la compagnie, le héraut, au lieu de l’appeler consul, l’avait par mégarde appelé empereur. Mais parmi l’inhumanité de ces massacres il n’y eut rien de plus odieux que la haine qu’il témoigna à Julius Agricola, l’un des plus vertueux et des plus vaillants capitaines de son siècle. Ce grand personnage ayant été choisi par Titus pour aller commander en Grande Bretagne, dont les habitants faisaient tous les jours quelque entreprise contre les légions romaines, avait si heureusement conduit cette guerre, qu’en cinq ans qu’il y commanda il avait subjugué toute l’Angleterre, toute l’Irlande et toute l’Ecosse, et avait laissé l’île paisible à son successeur. Parmi cela il avait donné diverses batailles dont il avait toujours remporté la victoire.

La plus célèbre fut celle qui fut cause de sa mort. Tous les insulaires ayant rallié leurs forces, se résolurent de faire un dernier effort pour se venger des romains, et pour secouer entièrement le joug de leur empire. Un de leurs chefs les animant à une si généreuse résolution, leur avait représenté : que c’était en vain qu’ils s’étaient efforcez d’adoucir la rigueur et l’insolence des romains, etc., les alla rencontrer, et les combattit avec un si heureux succès, qu’après les avoir rompus par diverses fois, et taillé en pièces l’élite de leur armée, qui laissa de grande marques de courage, il mit en fuite le reste, et acheva par cette victoire d’assujettir toute