HISTOIRE ROMAINE

 

Livre VI — Contenant ce qui s’est passé de plus mémorable sous les règnes de Galba, d’Othon et de Vitellius.

 

 

Comme en la chaleur de la révolte, la mort de Néron emplit de joie les coeurs des romains, qui avaient porté une haine irréconciliable à ce monstre ; aussi après que cette ardeur fut passée, elle fit de contraires impressions dans leurs âmes, à cause de la suite du gouvernement, qui ne répondit pas aux attentes du peuple. Le sénat et les plus gens de bien se figuraient que la tyrannie étant renversée, ils allaient jouir d’une pleine liberté, vu principalement que Sergius Galba, à qui tout le monde destinait l’empire, outre l’estime particulière d’une singulière probité, avait la réputation d’aimer la république. Mais ceux de la lie du peuple qui avaient goûté les douceurs du théâtre, portaient avec regret et avec douleur l’infortune de Néron, et brûlaient du désir de voir du changement aux affaires. Les soldats nourris auprès des empereurs, et qui avaient été induits à l’abandonner, et à se soulever contre lui, plutôt par les artifices de Nymphidius, que par aucune haine qu’ils lui portassent, ne sachant pas comme Galba qui était en grande opinion de sévérité parmi tout le monde, se gouvernerait en leur endroit, flottaient entre l’espérance et la crainte, et attendaient avec impatience l’arrivée de ce nouveau prince. Galba de son côté leur apprêta tant de sujets de mécontentement, qu’ils ne purent souffrir longtemps le joug de son empire. Mais il faut reprendre les choses de plus haut. Aussitôt que Vindex eut résolu en son âme d’armer contre Néron, il écrivit à Galba, le conjurant de vouloir embrasser la cause de la république, et de se vouloir faire chef d’un si juste parti. Mais Galba pesant mûrement la conséquence d’une si dangereuse entreprise, ne fit nulle démonstration de l’écouter, se contentant de ne découvrir point son secret, et de ne l’accuser point à Néron, comme firent plusieurs autres qui publièrent les lettres qu’il leur avait écrites sur le même sujet. Vindex s’étant en fin ouvertement déclaré, et lui ayant écrit des secondes lettres pour l’embarquer tout à fait en ce soulèvement, il remit la chose au conseil pour en délibérer avec ses amis, d’entre lesquels Titus Vinius colonel de la légion prétorienne, prenant la parole, lui dit : qu’il s’étonnait comme il remettait cela en délibération, vu que délibérer si on doit prendre les armes contre le prince, c’était s’être déjà révolté. Et ajouta qu’il fallait faire de deux choses l’une, ou bien accuser Vindex de son audace, et lui faire à bon escient la guerre, ou embrasser le parti qu’il proposait. Galba qui portait une secrète haine à Néron, pour ce qu’il avait découvert qu’il avait envoyé une commission à ses procureurs qui étaient en Espagne pour le faire tuer, sans différer davantage, se résolut d’entrer en ce parti, et de ne rejeter point la fortune qui se montrait si favorable à son avancement. Là dessus il fit publier par tout, qu’au premier jour il affranchirait tous ceux qui viendraient lui demander leur liberté. Ce bruit répandu par tout, fit qu’il s’assembla une grande multitude de personnes résolues de se rebeller en sa faveur. Comme il fut assis sur son tribunal, on vit à l’entour de lui les images de ceux que Néron par une insigne cruauté avait, ou proscrits, ou massacrés, ou condamnez à mourir, et à même temps il leur présenta un jeune enfant issu d’une illustre maison, qu’il avait fait venir des îles de Majorque et de Minorque, où Néron l’avait confiné, et se mit à déplorer la misère du siècle, et la condition du temps auquel ils vivaient sous la tyrannie d’un si farouche prince. Il ne fallait point employer davantage d’éloquence, pour animer ceux qui étaient tous préparés à la rébellion : c’est pourquoi il fut aussitôt proclamé empereur par toute la compagnie. Toutefois il ne voulut pas recevoir si promptement un si auguste titre, mais se contenta de se faire appeler lieutenant du sénat et du peuple romain, soit qu’il ne crut pas que les légions qui étaient dans les provinces pussent créer un empereur, mais que ce droit appartenait seulement au sénat et au peuple romain, soit qu’il eut d’autres pensées qui l’arrêtassent.

Et de fait il se trouva en de grandes perplexités à ce commencement, d’autant qu’il n’était point assuré de ce que Claudius Macer qui commandait aux légions d’Afrique, et de ce que Verginius Rufus qui commandait à celles de la Germanie, qui étaient les plus puissantes, voudraient faire en ce mouvement. D’ailleurs il eut avis certain de la ruine de Julius Vindex, et de la défaite de ces gaulois que l’armée de Verginius Rufus, comme nous avons dit, avait taillez en pièces. Et puis Néron n’était pas encore mort, mais avait confisqué et mis tous ses biens à l’encan en vengeance de sa rébellion. Toutes ces choses l’affligèrent de sorte, que plein de désespoir il pensa renoncer à la vie, regrettant de s’être embarqué en ce trouble : à cause de quoi il se retira dans une ville d’Espagne nommée Clunia, comme pour reprendre sa vie passée, et se dépouiller de l’ambition de l’empire. Toutefois il ne perdit pas entièrement courage, mais afin de se fortifier contre la tempête, il écrivit à Verginius Rufus en la Germanie, et le conjura de vouloir entrer en bonne intelligence avec lui, pour conserver l’empire et la liberté au peuple romain.

Au commencement de son entreprise ; il avait eu de bons présages qui servirent grandement à le fortifier en son dessein. Car outre l’oracle de la prêtresse de Jupiter en la ville de Clunia, qui l’avait assuré, qu’il devait sortir d’Espagne un prince de l’univers, qu’il interprétait à son avantage, il était arrivé qu’étant en la ville qu’il avait choisie pour le siège de la guerre, en faisant les tranchées on avait trouvé un anneau, sur la pierre duquel était gravée une victoire avec un trophée. À même temps, encore il était abordé fortuitement à une autre ville de son gouvernement un navire d’Alexandrie chargé de toutes sortes d’armes, sans que ce vaisseau fut conduit par aucun pilote ou par aucun marinier. Ce qui fit croire que c’était un secours que les dieux fauteurs de la justice de sa cause, lui présentaient pour lui faire prendre les armes contre Néron. Mais rien n’eut tant de puissance sur son esprit, que la diligence qu’un de ses affranchis nommé Icelus fit, de le venir promptement avertir de la mort de Néron, dont il avait été spectateur et témoin oculaire. Cet Icelus étant arrivé en sept jours, se présenta à lui, et lui déclara toutes les particularités de son élection, l’assurant que dés le vivant de Néron, qui toutefois s’en était fui hors de Rome, le sénat et le peuple romain l’avaient proclamé empereur, et que sur le point de cette élection, on avait rapporté à Rome que Néron était mort ; mais que s’en étant voulu plus particulièrement informer, il avait été sur les lieux, avait manié son corps étendu sur la terre, et là dessus s’était mis au voyage pour l’en venir avertir. Cette nouvelle emplit de joie l’âme de Galba, à qui deux jours après on confirma la même nouvelle. Se voyant ainsi assuré, il quitta le nom de lieutenant du sénat et du peuple romain, et prit le titre de César ou d’empereur, et sans différer se mit en chemin avec ses troupes pour se rendre à Rome. Les choses n’y étaient pas si tranquilles qu’il s’imaginait. Car Nymphidius compagnon de Tigellinus en la charge de colonel des gardes, se confiant en ce que Galba était déjà vieil, et chargé de soixante et treize ans, allait usurpant toute l’autorité du gouvernement, et faisait des violentes poursuites pour parvenir à l’empire.

C’était lui qui avait pratiqué les compagnies des gardes qu’on nommait prétoriennes, et qui sous le nom de Galba avait promis aux soldats chacun sept cens cinquante écus par tête, s’ils se voulaient déclarer en sa faveur contre Néron. Cette somme étant excessive, Galba demeurait obligé de la payer : et cependant les soldats croyaient en avoir l’obligation à Nymphidius : c’est pourquoi il avait une grande puissance sur leurs courages. Se voyant donc si bien appuyé, il se mit à briguer les autres, traita les plus illustres personnages de Rome qui avaient été consuls, et qui avaient commandé dans les armées, et flatta tellement le sénat, que le sénat lui alla faire la cour en sa maison, l’appela son bienfaiteur, et ordonna qu’il aurait la première puissance en la compagnie, qui ne voulait plus faire de décrets dont il ne fût l’auteur. Ces excessifs honneurs le firent monter à un tel comble d’audace, qu’il voulut déposer les consuls qui avaient écrit à l’empereur sans prendre de ses lettres. Cependant pour gratifier la commune, il permit au peuple de faire mourir dans les gênes et dans les tourments les serviteurs de Néron, et d’abattre ses images et de les traîner par les rues de la ville. Cette licence que prit le peuple, fit dire aux plus gens de bien, qu’il était à craindre que les choses ne passassent si avant, qu’on eut sujet de regretter Néron. La tyrannie de Nymphidius allant donc ainsi croissant, et lui de son côté fortifiant son crédit par l’opinion qu’il laissait prendre à la commune qu’il était fils de Caligula, à qui sa mère s’était prostituée, et par la gloire qu’il se donnait d’avoir été l’auteur de la ruine de Néron, il se promettait de venir à bout de son dessein, et de se rendre maître de l’empire. Il avait envoyé un de ses plus confidents amis en Espagne, pour épier les actions de Galba, et pour voir en quelle estime il était auprès de lui. Mais comme ce sien ami nommé Gellianus lui eut rapporté que Galba avait donné à d’autres toutes les plus belles charges de l’empire, et que quand il s’était voulu présenter pour parler pour lui, il en avait toujours été empêché par ceux qui possédaient la faveur, il crut qu’il était temps de frapper son coup, et là dessus il assembla les centeniers, les tribuns, et les capitaines des gardes du prince, etc. Les soldats auxquels il parla, approuvèrent sa harangue, et de ce pas allèrent conjurer leurs compagnons de conserver leur fidélité entière à Galba, et de n’attirer point sur eux ce reproche, que par une insigne inconstance ils eussent tourné leurs armes contre celui qu’ils avaient si solennellement reconnu pour leur empereur, et auquel ils avaient si saintement juré toute sorte d’obéissance. Tous les prétoriens suivirent ce conseil, et furent d’avis de tailler en pièces ceux qui entreprendraient de remuer contre Galba.

Cependant Nymphidius eut bien l’effronterie de se présenter à eux pour se faire reconnaître empereur : mais il ne fut pas plutôt entré dans le camp, qu’on lui tira premièrement un coup de javelot, qu’un septimius qui marchait devant lui para de son bouclier, puis d’autres lui coururent sus, les épées à la main, et le poursuivirent fuyant jusqu’au logement d’un soldat, où ils le massacrèrent, et après cela traînèrent son corps en une place publique, et mirent des barrières tout à l’entour, afin que tous ceux qui voudraient repaître leurs yeux de ce spectacle, le pussent voir quand le jour serait venu. À même temps Galba qui continuait son chemin, fut averti de l’issue de cette tragédie, ce que prenant à bon augure, il commanda par ses lettres, que tous les complices de la conjuration, auxquels on n’avait point touché, fussent mis à mort. Ce trait de sévérité commandé hors de saison, déplut à plusieurs qui attendaient autre chose de sa modération, et qui croyaient que sous son règne on verrait une autre face de gouvernement que sous Néron, au lieu qu’il commençait à faire mourir les personnes de qualité, sans autre forme de procès, en quoi il semblait assez faire connaître sa tyrannie. Toutefois Galba n’en demeura pas là, mais ayant eu avis que Macer avait remué en Afrique, et Fonteius Capito en Allemagne, il fit tuer le premier par Trebonianus, et le second par Valens, pensant par ce moyen assurer par tout ses affaires.

Toutes ces exécutions firent croire à Rome, que le bruit qui avait déjà couru de lui, qu’il était violent et sanguinaire, était véritable. C’est pourquoi plusieurs pensèrent à eux, et commencèrent à se repentir de l’élection qu’ils avaient faite. Mais ils furent bien davantage confirmés en cette opinion par les cruautés qu’il exerça à son arrivée dans la ville. Car à son abord n’étant qu’à une lieue et demie de Rome, les soldats que Néron avait tiré de la rame, étant allés au devant de lui pour le supplier de leur vouloir confirmer leur ordre dans la milice du prince, il montra ne se soucier guère de leurs prières, et les remit à une autre fois. Sur quoi ces misérables criants plus haut, et demandant à toute force qu’il accordât les enseignes à leurs légions, et qu’il leur donnât une garnison pour se retirer, Galba lâchant les resnes à la colère, commanda aux gens de cheval qui le suivaient, qu’ils leur courussent sus, et qu’ils les taillassent en pièces. Ce qu’ayant été fait, on jugea que c’était un sinistre présage qu’il entrât ainsi dans Rome avec l’effusion de tant de sang humain, et par dessus les corps de tant de pauvres gens massacrés par son commandement. D’autre côté, cela jeta une telle terreur en l’âme de tout le monde, que ceux qui le méprisaient auparavant, commencèrent à appréhender sa rigueur, et à le redouter. Encore ne se contenta-t-il pas de cette exécution, mais étant arrivé dans la ville, il fit décimer les misérables reliques de ces forçats. À même temps il cassa encore une compagnie d’Allemands, que les autres empereurs avaient prise pour la garde particulière de leurs corps, et qu’ils avaient toujours expérimentée très fidèle, et la renvoya en son pays sans lui donner aucune récompense de ses services, alléguant pour toute raison de cette sévérité, que c’étaient gens affectionnés à Cneus Dolabella, auprès de la maison duquel ils logeaient. Tout cela lui acquit la réputation de prince et cruel et sanguinaire : et ce qui acheva de le perdre dans les esprits, ce fut qu’outre sa cruauté il fut diffamé d’une insigne avarice. Car on rapporta à Rome qu’il avait pillé toutes les villes d’Espagne et des Gaules, qui avaient tardé à le reconnaître, et que même par dépit il avait fait abattre leurs murailles, et envoyé leurs syndics avec leurs femmes et leurs enfants au supplice. Outre cela on lui objectait pour marque d’une sordide avarice, que ceux d’Aragon lui ayant présenté une couronne d’or qui était dans un temple de Jupiter, il la fit peser, et voyant qu’il manquait trois onces au poids qu’on lui donnait, il les exigea, et se les fit bailler avec beaucoup de rigueur. Il y en eut mêmes qui sur cette opinion épièrent sa dépense, et observèrent qu’un jour se mettant à table, et la voyant trop splendidement servie à son gré, il pleura de regret de cette dépense. Son arrivée ne fut donc pas autrement agréable aux romains ; mais tout le monde commença à appréhender un prince si chiche, craignant que son avarice ne le portât aux cruautés passées, dont les images étaient encore devant leurs yeux. Aussi dés son entrée le peuple se moqua de lui, et lâcha une infinité de paroles de mépris contre son autorité : de sorte qu’il fut appelé à l’empire avec beaucoup plus de gloire qu’il ne l’exerça. Et néanmoins il faut avouer qu’il fit beaucoup de choses dignes de louange en ce peu de temps qu’il régna : mais elles n’étaient pas si agréables que celles qu’il souffrait être faites contre la justice, étaient odieuses.

Il se laissait gouverner à trois des siens, qui étaient en mauvaise odeur parmi les gens de bien, à un T. Vinius qui avait été son lieutenant en Espagne, homme prodigieusement méchant et du tout insatiable ; à un Cornelius Laco, homme arrogant, lâche et insupportable entre tous ceux de la cour ; et à un de ses affranchis nommé Icelus, qui peu de temps auparavant avait été honoré des anneaux d’or, et nommé Martian, qui était celui même qui lui avait porté la première nouvelle de la mort de Néron. Ces harpies qu’on nommait par moquerie les pédagogues de Galba, lui acquirent la haine de tout le monde par l’insolence de leurs déportements. Car encore que ce soit assez aux personnes privées de ne faire mal à personne en leur particulier, néanmoins les princes sont obligés, non seulement de n’en faire point de leur côté, mais même de prendre garde que leurs ministres ne se donnent pas la licence d’en faire, d’autant que l’injure retombe sur eux, et sont crus auteurs de ce que font ceux qui ont tout crédit auprès de leurs personnes.  De cette sorte Galba, encore que quant à lui il se gouvernât innocemment, encourut la haine de tout le peuple, à cause que ceux qui avaient l’autorité dessous lui, abusaient insolemment de sa puissance.

Ces méchants se figuraient que leur faveur ne durerait guère, d’autant que Galba était non seulement vieux, mais encore caduc, et pour cette raison ils se hâtaient de faire leur fortune, dont ils prévoyaient bientôt la fin. Cependant il se laissait tellement aller à leurs conseils, qu’on vit une monstrueuse diversité en ses actions, que les différentes humeurs de ces gens-là, souillés de vices et d’inclinations diverses, allaient tous les jours changeants. Tantôt il semblait sévère et retenu, et tantôt il se montrait facile et nonchalant, ne gardant point une médiocrité digne d’un si grand prince, que l’âge devait avoir rendu plus égal en ses déportements. Sur leur rapport il fit mourir un grand nombre d’illustres personnages, qui contre tout ordre de justice ne furent pas mêmes reçus à se justifier de leurs accusations. Il se montrait difficile à accorder le droit des citoyens romains à ceux qui avaient cette honnête ambition de l’impétrer de lui : et cependant ces furieux ministres l’accordaient à tous ceux qui leur donnaient de l’argent. Il traita aussi indignement les magistrats de Rome, et leur ôta les privilèges que Claudius leur avait libéralement accordés. Ce qu’il y eut de plus agréable en ses déportements, ce fut qu’il persécuta les joueurs de comédie, les chantres et les lutteurs, qui avaient eu la vogue sous le règne de Néron, et qu’il fit poursuivre en justice une partie des ministres de sa fureur. Car il fit mourir entre autres ce Helius, qui avait exercé tant de cruautés à Rome, et un Polycletus et un Petinus, et Patrolius, dont le peuple fut si aise, que comme on menait ces criminels au supplice à travers de la place, il se mit à crier, que c’était une belle et une sainte procession que le prince faisait faire pour expier les crimes du règne passé. Ce qui souilla cette justice, fut que Tigellinus le plus criminel et le plus coupable de tous ces suppôts de Néron, ayant à force d’argent corrompu Vinius, se sauva du supplice, encore que le peuple demandât aux dieux et aux hommes la punition d’un si méchant homme. Galba charmé par Vinius refusa de le faire mourir, et pour faire trouver bonne cette indulgence, allégua qu’il n’était point besoin de lui avancer ses jours, et que l’âge et les maladies allaient le renverser dans le tombeau. Le peuple s’offensa grandement de voir un si cruel et si pernicieux homme échappé de la main des bourreaux, qui le demandaient comme leur particulière victime. Cela fut cause que tout ce que Galba fit depuis, même avec une exacte justice, fut calomnié et sinistrement interprété. La principale haine qu’il encourut, fut celle des soldats de ses gardes, qui se voyant frustrés de la récompense que Nymphidius leur avait promise pour les débaucher du service de Néron, et pour les faire incliner à l’élection de Galba, commencèrent à parler haut, et à user de grandes menaces si on ne les contentait. Galba entendant qu’ils se plaignaient si amèrement de lui, dit une parole vraiment digne d’un grand prince, mais peu convenable à son siècle, auquel les gens de guerre par la lâcheté de leurs maîtres, avaient foulé aux pieds toute l’ancienne discipline. J’ai coutume, dit-il, de choisir, et non d’acheter les soldats. Cette généreuse parole aigrit tous les courages des bandes, et comme elle fut portée dans les armées des provinces, elle les emplit de douleur et d’amertume, et les envenima contre lui. Ceux qui étaient à Rome étaient retenus par la révérence du prince, aux yeux duquel ils faisaient scrupule de commettre une si insigne perfidie. Mais ceux qui étaient en haute Germanie indignés de ce qu’on ne s’était point souvenu du service qu’ils avaient rendu contre Vindex et contre les Gaulois, eurent bien l’audace de rompre le serment qu’ils lui avaient prêté, et de se déclarer ouvertement contre son empire. À quoi s’étant résolus, ils dépêchèrent quelques-uns de leurs compagnons vers les prétoriens, leurs firent savoir que quant à eux ils ne voulaient point d’un empereur créé dans l’Espagne, et partant que selon les lois de l’empire, ils en fissent un autre qui fut universellement agréable à toutes les armées. Galba ayant eu avis de tous côtés des partis qui se dressaient contre son autorité, et se figurant qu’on le méprisait, non seulement à cause de son âge, mais encore parce qu’il n’avait nul enfant qui servisse d’appui à sa fortune, se résolut de choisir quelque jeune homme des plus illustres familles pour l’adopter en la sienne, et pour le faire par même moyen déclarer son successeur. Les voix de ses favoris étaient parties là dessus.

Vinius qui avait déjà conclu le mariage de sa fille avec Othon, portait son parti, et tâchait de l’insinuer dans l’esprit du prince, qui n’ignorait pas le secret de cette pratique. Les deux autres, Lacon et Icelus, ne lui nommaient personne, mais ne voulaient point d’Othon, qui toutefois se promettait que l’empereur n’en préfèrerait jamais un autre à lui, vu les grands signes d’amitié qu’il lui avait montré, tant au voyage d’Espagne, que depuis son retour à Rome. Mais Galba préférant l’amour de la république à sa passion particulière, ne put se résoudre à l’adopter, se souvenant que c’était un homme voluptueux et débauché, d’aussi mauvaises moeurs qu’avait été Néron, qui devait plutôt avoir été toléré que de lui substituer un successeur aussi perdu que lui.

À la vérité Othon avait passé la fleur de ses ans avec cette mauvaise réputation, qu’il n’y avait point entre les romains un homme plus abandonné à toutes sortes de vices que lui. Cette vie désordonnée le rendit si agréable à Néron, qu’après être devenu amoureux de Popea, et n’osant la retirer en sa maison, à cause du respect qu’il portait encore à sa femme Octavia, il lui en confia la garde, la lui fit épouser, et voulut bien l’avoir pour compagnon de ses voluptés. Là dessus il devint jaloux de Popea, dont Néron s’apercevant le pensa ruiner ; et pour posséder tout seul cette courtisane, le confina en Lusitanie, sous ombre de l’envoyer pour gouverner en cette province. On dit que Sénèque qui était son ami lui sauva la vie, et fit changer l’arrêt de mort en la peine de son exil. Comme il fut en Lusitanie, il usa d’une grande modération à l’endroit des habitants de la province ; mais il ne pût acquérir la réputation d’homme vertueux, d’autant qu’il était visible que ce qu’il en faisait, c’était parce qu’il voyait bien que cette misérable commission ne lui avait été baillée que pour couvrir et pour adoucir l’infamie et la rigueur de son bannissement. Quand Galba prit les armes contre Néron, il fut le premier de tous les gouverneurs des provinces qui se joignit à lui, et qui l’assista de ses forces, de son argent, et de ses serviteurs. Cela fit que Galba voyant sa fidélité, le prit en une singulière affection, qu’il sut tellement ménager, que sans donner aucun ombrage à ses favoris, auxquels il cédait volontiers le premier lieu pour s’assurer du second, il devint un des plus puissants hommes de la cour. Il traitait souvent l’empereur avec sa suite, et avait cette coutume toutefois et quand il lui donnait à souper, de faire distribuer de l’argent à chaque soldat de ses gardes, en apparence pour honorer davantage le prince, mais en effet pour gagner les gens de guerre, et pour se bâtir un degré à l’empire par cette largesse. Othon étant tel que nous l’avons dépeint, Galba ne pût être persuadé par Vinius de l’adopter, quelque puissant effort qu’il fît pour le mettre en son esprit. Au contraire, comme il eut pris les avis de ses confidents sur un affaire de tel poids, voyant leurs diverses inclinations, il commanda enfin qu’on lui allât quérir Pison, fils de Crassus, et de Scribonia jeune homme, qui outre la noblesse de son sang, avait de grandes qualités qui semblaient le rendre digne de cette élection. Comme il fut arrivé, Galba le prit par la main, et lui tint ce langage, qui montra de quel esprit il était poussé. (...).

À ce langage de Galba, les assistants connurent bien que la chose était résolue, et qu’il ne fallait plus douter de l’élection de Pison. Cependant durant tout ce discours, on ne remarqua en Pison aucun signe, ni d’étonnement ni de joie. Le remerciement qu’il fit à son père et à son prince, fut plein de respect et de révérence ; et quant à ce qu’il dit de lui-même, ce furent toutes choses pleines de modération et d’humilité, sans faire paraître aucune altération ni aucun changement en sa contenance, ni en son visage, montrant par là qu’il était plus capable de commander qu’il n’en avait d’envie. Là dessus Galba consulta sur la tribune, et prit avis s’il était plus à propos de faire cette adoption, ou dans le sénat, ou dans le camp. Enfin il fut arrêté que ce serait le meilleur et le plus expédient de la faire dans le camp : vu que les soldats dont on ne devait point négliger la puissance en cette affaire, tiendraient cela à un singulier honneur, et s’en rendraient plus prompts à obéir à celui qui aurait été créé dessous leurs enseignes. Tout le monde était en attente de ce qui se ferait : d’autant plus que Galba voulait tenir la chose secrète, d’autant plus le peuple qui était à l’entour du palais pour apprendre l’évènement de ce conseil, allait augmentant le bruit de cette élection. Le dixième de janvier fit voir un jour plein d’orages, de tonnerres et d’éclairs, durant lesquels les romains avaient cette superstition de rompre toutes leurs assemblées, croyant que les dieux par ces tempêtes, montraient que la chose dont ils voulaient délibérer, ne leur était pas agréable. Galba se moqua de tout cela, et nonobstant les menaces du ciel, se résolut de mener Pison en l’armée, et de le faire là recevoir pour son successeur à l’empire. Comme il fut arrivé au milieu des soldats, il leur déclara en peu de paroles : que suivant l’exemple d’Auguste, et selon la forme des armées où les soldats choisissent leurs compagnons, il avait adopté Pison. Et pour leur montrer qu’il ne voulait rien dissimuler des affaires, il leur donna avis que la quatrième et dix-huitième légion induites par un petit nombre de séditieux, avaient fait mine de se révolter, mais qu’elles n’avaient point passé plus avant que les paroles et les cris, et que dans peu de temps elles rentreraient en leur devoir. Les tribuns et les centeniers avec les soldats qui étaient auprès de l’empereur, répondirent avec des acclamations, quand le reste de l’armée demeura en un morne silence, chacun se plaignant qu’on les avait fraudé de l’argent qu’on leur avait promis avec tant de protestations. Et certes ce fut une chose visible qu’on les pouvait apaiser avec une petite libéralité.

Mais ce chiche prince voulait garder l’ancienne rigueur de la discipline, ne s’apercevant pas que cette sévérité n’était plus bonne, mais était hors de saison parmi la licence des gens de guerre. De là Galba s’en alla trouver le sénat, auquel il ne fit point de harangue plus ornée que celle qu’il avait faite aux soldats. Celle de Pison fut pleine de respect et d’honneur qu’il rendit à cette célèbre compagnie, comme à l’oeil de l’empire. Cependant la nouvelle de la révolte des légions d’Allemagne allait tous les jours croissant. Verginius Rufus ayant refusé de prendre l’empire de leurs mains, et s’étant retiré à la cour où sa fidélité ne fut pas assez dignement récompensée, elles avaient jeté les yeux sur Vitellius gouverneur de la basse Germanie ; non certes que les soldats le jugeassent digne d’un si grand empire, vu que lui-même n’avait pas cette bonne opinion de sa suffisance. Au contraire, il disait qu’il n’avait point de plus puissant argument pour montrer la vanité des astrologues, que la prédiction qu’ils avaient faite qu’il serait empereur, l’infamie de ses déportements ne pouvant permettre cela. Car c’était un prodige entièrement vicieux, et du tout abandonné aux voluptés, à l’ivrognerie et aux femmes, et qui avait passé tout son âge sous Tibère et sous les autres empereurs en ces honteuses débauches. Mais ce qui devait le reculer de l’empire, fut ce qui lui servit comme de degré pour monter au faîte de cette gloire. Car les soldats crurent que c’était un tel homme qu’ils demandaient, qui les flatterait en leurs passions, et qui leur donnerait toute sorte de licence. De façon qu’ils l’élurent même dés le vivant de Néron, qui s’en moqua plaisamment comme d’un homme du tout indigne d’un si grand honneur.

Cependant il se fortifia tellement dans son parti, que parmi toutes ses débauches il se rendit redoutable à ses ennemis. Cette faction s’accroissant donc tous les jours, Galba remit en délibération entre ses plus privés, si on devait envoyer des ambassadeurs de la part du sénat vers les légions mutinées, et s’il ne serait pas à propos de dépêcher Pison en Allemagne, afin que les ambassadeurs parlant de la part du sénat, représentassent l’autorité du prince. On voulait encore y envoyer Lacon, mais il rompit dextrement ce coup. Les autres aussi qui appréhendaient la fureur des soldats, s’excusèrent de cette commission. Là dessus Galba pour se préparer à la guerre, se mit à chercher de l’argent. Après avoir pensé à tous les moyens d’en trouver, il fut jugé que le plus juste était de reprendre celui que Néron par une démesurée profusion avait donné à ses favoris. On les fit appeler pour les contraindre de rendre, mais ces prodigues avaient déjà tout mangé. Le peuple fut bien aise de voir ceux que Néron avait enrichis sans jugement, réduits à une si excessive pauvreté. Cependant les trente chevaliers à qui Galba avait donné la charge de cette recherche, allaient exigeant d’eux cet argent avec une insupportable sévérité, faisant appréhender et jeter dans les prisons tous ceux qui ne pouvaient payer. Galba ne se montra pas plus doux à l’endroit de plusieurs tribuns et de plusieurs centeniers, dont la fidélité lui était suspecte, mais en cassa un grand nombre, pensant par ce moyen remédier aux séditieux desseins des autres. Mais ce fut ce qui les aigrit et qui les mutina davantage, d’autant que sur les soupçons que ce défiant prince s’allait formant tous les jours, chacun commença à appréhender d’être cassé. En ces entrefaites, Othon qui après l’élection de Pison ne voyait point de ressource en ses affaires, se trouva agité de beaucoup de soins, et ne savait comme s’arracher de l’âme ces fâcheuses épines. (...).

Au reste il n’avait pas l’esprit efféminé comme le corps ; mais il savait bien se retirer des voluptés pour embrasser ses affaires, comme il montra en Lusitanie, où en peu de jours il réforma tellement sa vie qu’il y laissa comme une image de l’ancien gouvernement des romains, tant il fit paraître de prudence, de modération et de bons sens en sa conduite. D’ailleurs ses affranchis et ses autres amis nourris dans la cour de Néron, et accoutumés à ses débauches, lui représentaient, que le moyen d’assouvir ses voluptés, c’était de se faire maître de l’empire qui mettrait toutes choses en sa puissance. D’un autre côté les mathématiciens le pressaient d’entreprendre, l’assurant que son dessein réussirait. Déjà il s’était insinué par mille artifices dans les esprits des soldats, qu’il avait accoutumé d’appeler ses compagnons, leur rappelant le temps de Néron, leur donnant de son argent, et mêlant toujours en ses discours quelque trait de médisance couverte contre Galba, afin de les aigrir contre lui. Ses amis secondaient son industrie, et n’oubliaient rien pour le rendre agréable. Là dessus il mit une grosse somme de deniers entre les mains de ceux qu’il connaissait les plus fidèles, et les envoya débaucher les personnes qui pouvaient servir à cette conjuration, et en bailla la conduite à un de ses affranchis nommé Onomaste ; auquel il fut fort aisé de corrompre les légions, déjà portées à la sédition à cause du refus qu’on avait fait de leur payer ce qui leur avait été promis. Cependant quant à lui il s’entretenait aux bonnes grâces de Galba, et l’accompagnait par tout où il allait, sans jamais le perdre de vue. Le quinzième jour de février, ayant suivi Galba au temple d’Apollon où il faisait un sacrifice, il ouït le devin Umbricius qui avertissait Galba que les présages étaient mauvais, et que les entrailles de la victime le menaçaient d’une conjuration domestique, l’assurant que les conjurateurs devaient être à ses flancs. Othon au lieu de s’étonner de ces paroles qui semblaient le désigner, prit l’augure à son avantage, et à même temps il se présenta un de ses affranchis, qui pour lui donner moyen de sortir sans laisser aucune sorte de soupçon ou d’ombrage, vint lui dire tout haut que les architectes l’attendaient pour aller visiter la maison qu’il avait achetée. Sous cette couleur il sortit du sacrifice, et se rendit auprès du temple de Saturne, où ne trouvant que vingt-trois de ses partisans qui le saluèrent en qualité d’empereur, il s’effraya, et refusa de les suivre. Mais ces soldats tirants leurs épées contraignirent ceux qui portaient sa chaire de marcher vers le camp. Othon cria qu’on le laissât, et qu’il était mort, mais il se rassura peu à peu, d’autant que par le chemin quelques autres soldats se joignants à cette petite troupe, commencèrent à crier, César, César, et tous ensemble l’emmenèrent dans le camp, où le tribun les reçut, soit qu’il fut complice, soit qu’il fut étonné, et qu’il craignît que toute l’armée étant corrompue il ne courût fortune de sa vie, s’il se voulait opposer à leur violence. Les autres tribuns et les autres centeniers se laissèrent entraîner au torrent, et aimèrent mieux s’accommoder à la passion de leurs soldats, que de faire une honorable résistance, à laquelle leur charge les obligeait. De sorte que les esprits se trouvèrent en tel état, que peu de personnes osèrent faire une si méchante action, plusieurs la désirèrent, et tout le monde l’endura. Galba étant encore occupé à son sacrifice ; on lui vint premièrement dire que les soldats avaient enlevé un sénateur, puis on lui nomma Othon, et chacun lui parla de cette hardiesse selon sa passion, s’en trouvant mêmes qui lui faisaient la chose moindre qu’elle n’était, tant la flatterie se montre obstinée à emplir l’oreille des princes. Il demanda avis à ses amis de ce qu’il devait faire : ils lui conseillèrent d’envoyer Pison sonder les courages des compagnies qui gardaient le palais. Pison s’y étant acheminé, et les ayant assemblés sur le perron, leur tint ce langage. Mes compagnons, il y a six jours que j’eus l’honneur d’être créé César sans savoir ce qui en devait avenir, etc.

Ces paroles semblèrent avoir fait quelque impression sur leur esprit, mais ils n’en conservèrent pas longtemps la mémoire, d’autant que tout allait à la sédition. Galba s’efforça d’apaiser les autres soldats par l’entremise de ses amis, mais le mal n’était plus capable de remède, et au lieu de les écouter, ils les menacèrent de tuer, et en désarmèrent quelques-uns. Le peuple vint en foule au palais, demandant à grands cris qu’on fît mourir Othon ; et qu’on envoyât en exil tous les complices de la conjuration. Mais cette chaleur ne dura pas, au contraire peu d’heures après, on le vit approuver la mort de Galba, et même tremper leurs mains dans le sang. Galba ne savait s’il devait demeurer dans son palais, pour y attendre l’évènement des choses, et pour donner aux gens de bien le loisir de s’armer, et aux méchants du temps pour se repentir : ou bien si par une plus dangereuse résolution il devait marcher droit aux conjurés, et étouffer la rumeur par sa présence. Les uns voulaient qu’il s’enfermât dans le palais : les autres étaient d’avis qu’il allât se montrer à l’armée. Il estima ce dernier le plus honorable. Il envoya Pison devant, pensant que la présence de ce jeune prince amollirait les barbares coeurs des soldats. À peine Pison était-il sorti qu’on lui vint dire qu’Othon avait été tué : même il se présenta un soldat, qui par une insigne impudence assura que c’était lui qui avait fait le coup : mais c’était un bruit si peu véritable, qu’au contraire les gens de guerre l’avaient élevé sur le même trône où était auparavant une statue d’or de Galba, et avaient planté tout autour de lui leurs enseignes, et mis leurs compagnies pour le garder ; étant au reste si affectionnés à son élection, qu’ils s’entreprenaient les mains, et s’entre conjuraient de se montrer fidèles à son service, et d’employer leurs vies pour le maintenir en cette dignité, nonobstant tous les efforts de ses ennemis. Othon de son côté n’oubliait aucune sorte de flatterie et de caresse, qu’il ne fît aux soldats et à leurs capitaines. Il embrassait et baisait ceux qui se présentaient à lui, faisant toutes choses servilement, afin de pouvoir se rendre maître de l’univers. Comme il vit de si belles troupes ensemble, il s’avança pour parler publiquement aux soldats, auxquels il tint ce discours : mes compagnons, je ne saurais bien dire en quelle qualité je suis entré dans ce camp : etc.

Ayant dit cela il commanda qu’on ouvrît l’arsenal, et en fit tirer tumultuairement les armes, qu’il mit entre les mains des soldats encouragés par sa harangue. Cependant Pison ayant vu la face des affaires, s’en était retourné trouver Galba qui était sorti du palais pour aller sacrifier au Capitole, et l’assura du malheur qui leur était préparé. Galba sur cette nouvelle qui lui fut confirmée par d’autres, se trouva en une grande perplexité, ne sachant en la diversité des conseils s’il devait retourner dans le palais ou monter au Capitole, ou occuper la tribune pour soutenir l’effort des conjurés. Le peuple plein d’horreur et d’effroi, se jetait dans les temples, attendant l’évènement de l’entreprise. Néanmoins on rapporta à Othon qu’il avait pris les armes, à cause de quoi il commanda qu’on se hâtât pour prévenir la sédition, et à son commandement on vit les soldats marcher aussi furieusement pour aller défaire leur empereur, comme s’ils fussent allés pour chasser un Vologèse, ou un Pacore du trône des Arsacides, de sorte qu’ils passèrent, pour le dire ainsi, sur le ventre du sénat et du peuple, afin d’aller exécuter cet abominable parricide. Le porte-enseigne de la compagnie des gardes de Galba, trahissant son maître ne vit pas plutôt cette troupe de mutins en armes, qu’il prit l’image de Galba, la jeta contre terre, et par cet outrage comme par un signal de révolte donné aux soldats, les rangea tous au parti d’Othon, qui là dessus se rendit maître de la place, chassa Galba, et le contraignit de s’enfuir devant lui. Enfin les conjurés l’ayant longtemps poursuivi, l’atteignirent auprès du lac de Curtius, porté dans sa litière à cause de la faiblesse de son âge. D’abord ils tirèrent plusieurs coups de javelot contre sa litière : mais voyant qu’ils ne le pouvaient offenser de si loin, ils s’approchèrent plus prés, lui déchargèrent plusieurs coups d’épée, et enfin le renversèrent par terre, où ils achevèrent de le massacrer, sans que pas un des siens se mit en devoir de le défendre, excepté un seulement, que le soleil vit ce jour-là digne de l’empire romain. Ce fut un centenier nommé Sempronius Densus, que Pison avait mis auprès de sa personne pour le garder. Celui-ci à qui Galba n’avait jamais fait de bien, parmi la fureur des soldats montrant sa fidélité, fit toutes sortes d’efforts pour repousser à coups d’épée les conjurés, leur reprochant l’infamie de cette action. Il se porta si vaillamment qu’il donna moyen à Pison qui avait été blessé en ce tumulte, de s’enfuir dans le temple de Vesta, où il s’alla cacher. Sempronius fut tué en combattant courageusement pour le salut de son prince, ayant mieux aimé mourir avec lui, que manquer à son serment et à sa fidélité. On dit que Galba en cette dernière extrémité, montra un grand courage, et que voyant la rage des soldats acharnés sur lui, leur présenta la gorge, et leur dit hardiment : frappez, s’il est expédient pour le bien du peuple romain. D’autres ajoutent encore, que voyant tant de fureur, il s’écria : et quel mal ai-je donc fait ? Toutefois les meurtriers se souciaient bien peu de ses dernières paroles. Son corps ainsi percé de coups, demeura étendu sur la place, mais le soldat qui avait parachevé le massacre, lui coupa la tête, et ne la pouvant tenir par les cheveux, d’autant qu’elle était chauve, l’enveloppa dans sa robe : mais ses compagnons ne voulurent point qu’il la cachât, au contraire ils le contraignirent de la mettre en montre, afin que tout le monde vît ce chef-d’oeuvre de leur barbarie, et de leur inhumanité qui était d’autant plus détestable qu’ils faisaient ces outrages à la personne sacrée d’un souverain pontife, d’un consul, et d’un empereur tout ensemble. Ils l’attachèrent donc au bout d’une pique comme un trophée de leur insolence ; la portèrent par les rues, et l’allèrent présenter à Othon, qui transporté de passion et de rage, s’écria en la voyant : ce n’est rien de celle-ci, compagnons, si vous ne m’apportez aussi celle de Pison. En quoi il fut promptement satisfait. Car Pison s’étant sauvé dans le temple de la déesse Vesta, et ayant été quelque temps caché, Sulpitius Florus, et un Statius Murcus le cherchèrent tant qu’ils le trouvèrent, et l’ayant tiré dehors, le massacrèrent à la porte du temple, et apportèrent sa tête à Othon, qui plein de joie et de contentement de voir ses affaires plus assurées par la mort de son concurrent à l’empire, le regarda avec une incroyable volupté, et avec un extraordinaire plaisir. Vinius sentit aussi la fureur des soldats avec cet opprobre, qu’il confessa tout haut devant que de mourir, qu’il était participant de la conjuration contre Galba son bienfaiteur, d’autant qu’il cria à ceux qui le tuaient, qu’Othon n’entendait pas qu’on le fît mourir. Nonobstant cela, les soldats coupèrent les têtes à lui et à Lacon, et les portèrent toutes deux à Othon pour être récompensés de leur cruauté. Plusieurs qui n’avaient point eu de part au massacre, ne se souvenant pas que les princes qui succèdent à ceux qui ont été tués, vengent ordinairement leur mort pour assurer leur vie ; faisant les zélés au parti d’Othon, souillèrent leurs mains, et trempèrent leurs épées dans le sang des meurtriers, et les montrèrent toutes sanglantes pour en obtenir le salaire. Depuis, comme Vitellius fut venu à l’empire, il en fit une exacte recherche, et les fit sévèrement châtier de leur vanité. Cependant on voyait les têtes de Galba et de Pison, de Vinius et de Lacon, plantées sur des lances au milieu des compagnies des gardes, auprès des aigles des légions, servants de montre et de spectacle aux soldats et au peuple. On eut dit à Rome que c’était un autre sénat, et un autre peuple que celui qui avait été sous l’empire de Galba. Tout le monde abordait à la file dans le camp. Chacun disputait à qui baiserait le premier la main d’Othon ; qui dirait outrage à Galba ; qui maudirait son règne ; qui louerait le jugement des soldats, et leur courage, et qui paraîtrait le plus joyeux à cause de ce qui s’était passé. Othon de son côté se montrait affable et courtois à ceux qui se présentaient pour lui rendre cet hommage. Même voyant la fureur des soldats qui d’un visage troublé et furieux en menaçaient plusieurs, il s’efforça de paroles et des yeux d’adoucir leurs courages, et de tempérer leur ardeur : toutefois il n’avait pas encore assez d’autorité pour empêcher les massacres, encore qu’il en eut assez pour les commander. Il y avait un Marcus Celsus qui était désigné consul, lequel s’était montré fidèle à Galba jusqu’à sa mort. Les soldats demandaient qu’on le fît mourir, dont tous les gens de bien étaient en un extrême souci, voyant bien que c’était chercher l’occasion de commencer un massacre général, et d’emplir toute la ville du sang des plus illustres citoyens. Othon donc voyant qu’il n’était pas assez puissant pour le sauver ouvertement, s’avisa d’un artifice pour tromper les soldats, qui voulaient à toute force qu’on le fît passer par la fureur des armes. Et feignant d’être grandement en colère contre Celsus, leur dit, qu’il méritait un plus sévère supplice qu’une mort commune ; qu’il désirait apprendre de lui beaucoup de particularités de la conjuration ; que pour cette raison il voulait qu’on l’enchaînât, et qu’on le mît en sûre garde, et qu’il en ferait une justice exemplaire, et de cette sorte le tira de leurs mains, et le sauva de leur fureur. Tout le reste se fit à la volonté des soldats, qui choisirent eux-mêmes leurs capitaines, sans attendre l’avis d’Othon : tant toutes choses étaient alors pleines de désordre et de confusion. Icelus comme un misérable affranchi, fut publiquement exécuté : cela fait, le sénat fut incontinent assemblé : et comme s’il y eut eu de nouveaux dieux, tout ce grand corps jura fidélité à Othon, qui l’ayant jurée à Galba, l’avait si lâchement violée. Non content de cela, le sénat lui donna les noms d’Auguste et de César, le déclara tribun, et lui décerna tous les honneurs qu’on avait accoutumé de déférer aux légitimes princes. À la sortie du sénat, il voulut aller remercier les dieux : et passant par la place toute pleine de sang, et encore couverte des corps des massacrés, se rendit au Capitole, et de là au palais, où il permit aux parents d’enlever les morts, de brûler leurs corps, et de leur rendre les derniers devoirs de la sépulture. Verania femme de Pison, ayant impétré la tête de son mari, fit ses obsèques, assistée de son frère Scribonianus.

Crispina fille de Vinius, racheta celle de son père, et puis lui rendit les mêmes devoirs. Quant à la tête de Galba, après que les soldats lui eurent fait toutes sortes d’opprobres, ils la laissèrent entre les mains de leurs goujats, qui l’allèrent mettre en pièces sur le tombeau d’un Patrobius qui avait été puni sous son règne, comme affranchi et complice des méchancetés de Néron, et après tous ces outrages, ils la jetèrent dans les gémonies où l’on jetait celles des criminels, d’où elle fut depuis retirée par un de ses affranchis nommé Argius, qui accompagné de Heluidius Priscus, lui donna sépulture avec le reste du corps. Telle fut la fin de Galba, prince vertueux et digne d’une plus heureuse mort, si la rage et la fureur des romains n’eut alors été à son comble. On dit que Tibère dés le règne duquel il s’était déjà fait connaître, tant à raison de sa grande noblesse, et de ses excessives richesses, qu’à cause de sa générosité, et de la grandeur de son courage, avait prévu son règne, et qu’une fois qu’il l’était venu saluer avec les autres jeunes gens de son âge, il lui dit : et toi, Galba, tu goûteras aussi quelque jour de l’empire, comme lui déclarant par ces paroles qu’il régnerait, mais que son règne ne serait pas long, et qu’il ne ferait que le goûter : et en effet il ne tint l’empire que durant neuf mois et treize jours seulement. On raconte aussi que le même Tibère entendant dire à quelques-uns qu’il régnerait, mais que ce ne serait qu’en son extrême vieillesse, avait reparti : laissons-le donc passer, puis que cela ne nous regarde pas. On ajoute encore beaucoup d’autres choses des présages de son empire. Nous les coucherons ici, non comme y ajoutant foi, mais pour ne rien dérober à l’histoire. Son aïeul faisant un sacrifice, il vint un aigle qui lui arracha des mains les entrailles de la victime, et les porta sur les branches d’un vieux chêne tout chargé de glands. Sur quoi ayant consulté les devins, il lui fut répondu que c’était un présage que l’empire entrerait en sa famille, quoi que bien tard, dont se moquant comme d’une chose impossible, il répliqua : oui certes, cela arrivera quand une mule enfantera.

Cette parole étant demeurée gravée dans l’âme de Galba, il n’y eut rien qui lui haussât tant le courage quand il prit les armes contre Néron, que la nouvelle qu’on lui apporta qu’une mule avait fait un petit. Car au lieu que les autres prenaient cela à mauvais présage, lui se souvenant du sacrifice et de la parole de son aïeul, se persuade aisément que le temps de cette prédiction était venu, et que les dieux lui présentaient infailliblement l’empire. Ayant pris la robe virile, il songea que la fortune se montrait à lui, et lui disait, qu’il y avait longtemps qu’elle se tenait debout devant sa porte, et qu’elle en était lasse, et que s’il ne la faisait promptement entrer, elle se donnerait en proie au premier qu’elle rencontrerait. Et comme il fut éveillé, ayant ouvert sa court, il trouva un simulacre de cette déesse devant sa porte, qu’il embrassa, et le porta en sa maison des champs, où il lui dressa un autel, et l’honora de sacrifices annuels, ayant une grande confiance en ce présage. Mais certes il lui eut été bien meilleur de ne goûter jamais de l’empire, puis qu’étant sage, vertueux et modéré autant que nul autre de son temps, il venait à régner en un siècle, auquel les romains ayant renoncé à leur première innocence ne pouvaient plus supporter un si juste prince. Et puis il eut ce malheur, que la licence, l’avarice, les rapines et les cruautés de ses favoris Vinius, Lacon et Icelus, rendirent son règne si odieux, que se trouvant beaucoup de personnes qui avaient compassion de sa mort, il ne s’en trouva point qui regrettassent le gouvernement de son empire. Après sa mort, Othon étant monté au Capitole, et y faisant son sacrifice, se fit amener Marius Celsus qu’il avait fait charger de chaînes pour le sauver, et après l’avoir courtoisement salué, parla humainement à lui, et le conjura d’oublier plutôt la cause de son emprisonnement, que de se souvenir de sa délivrance. Celsus lui fit réponse digne d’un courage romain, lui représentant, que le crime dont on l’avait voulu charger, faisait foi de sa probité : vu qu’il n’était accusé d’autre chose que d’avoir été fidèle à Galba, auquel il n’avait autre obligation, que celle qu’ont les sujets à leur prince. Ces paroles aussi bien que celles d’Othon, plurent grandement à toute l’assistance, et même aux gens de guerre, quoi que le jour de devant ils eussent fait toutes sortes d’outrages à ce Celsus. Après cela, Othon alla au sénat, où après avoir flatté la compagnie, il partagea le temps qu’il avait encore à être consul, et en donna une partie à Verginius Rufus dont la vertu n’avait peu être récompensée sous le règne de Galba, à cause de l’envie que lui portaient ses favoris. Il conserva aussi le rang à tous ceux qui avaient été nommés au consulat par Néron, ou par Galba ses prédécesseurs. Il donna outre cela les prélatures et les prêtrises aux plus anciens du sénat, et à ceux qui étaient en meilleure réputation dans ce corps. Il rendit encore à ceux qui avaient été bannis, et puis rappelés, tout ce qui se pût trouver de leurs biens qui n’avaient pas été vendus. Ces témoignages de sa modération rassurèrent les plus gens de bien, qui à son avènement à l’empire tremblaient d’horreur, pensant que ce n’était pas un homme, mais une furie, ou plutôt un cruel démon qui avait usurpé l’empire. Mais il ne fit rien qui lui servît tant à gagner les coeurs de tout le monde que l’exécution de ce méchant et infâme Tigellinus, qui au grand regret de tous les gens de bien voyait encore le soleil, après en avoir fait perdre la lumière aux plus grands personnages de Rome. Car il l’envoya quérir en sa maison, où il passait son temps avec des femmes abandonnées à toutes sortes d’abominables luxures, pensant le faire servir de spectacle sur la place de Rome, pour contenter le peuple qui demandait sa mort, comme une dette due à la douleur publique. Tigellinus tenait toujours des vaisseaux prêts pour s’enfuir si on le voulait rechercher, mais se voyant surpris par ceux qu’Othon avait envoyés, il s’efforça premièrement de corrompre le capitaine, et ne l’ayant peu faire, il ne laissa pas de lui donner de grands présents, lui demandant pour toute grâce qu’il lui permit de faire son poil, ce qu’ayant obtenu, il prit un rasoir dont il se coupa lui-même la gorge.

Le peuple ne cessa de le maudire, et de bénir celui qui avait poursuivi cette justice. Othon pour se rendre encore plus populaire, endura que la commune parmi les applaudissements du théâtre, l’appelât Néron, et même fit redresser ses images qui avaient été abattues, remit ses procureurs en leurs charges, fit travailler à sa superbe maison, appelée la maison d’or, et prit son nom en plusieurs dépêches qu’il fit dans les provinces. Cependant il n’était point en repos, d’autant que d’un côté les soldats lui emplissaient l’esprit de soupçons et de craintes, lui disant que ses gardes le voulaient trahir, et que de l’autre sa conscience lui donnait de cruelles gênes à cause du sang qu’il avait répandu. La nuit au milieu de son sommeil il eut un effroyable songe, qui lui fit jeter de grands sanglots et de grands soupirs qui l’éveillèrent, et à son réveil ses domestiques accourant au bruit le trouvèrent au pied de son lit, étendu sur la terre d’une misérable façon, ensuite de quoi il fit tout ce qu’il pût par toutes sortes de sacrifices, pour apaiser l’esprit de Galba, qui le persécutait, et qui, comme il lui était avis, s’efforçait de l’arracher du trône des empereurs. Le jour d’après s’étant mis à prendre des augures, il s’éleva une grande tempête qui le fit tomber à la renverse. Il crut que c’était un sinistre présage, et dit des paroles par lesquelles il semblait qu’il regrettât d’avoir pris l’empire. Ce qui accroissait ses frayeurs, c’était qu’il ne se voyait point encore assez bien établi, ni assez puissant pour réprimer l’audace des soldats qui faisaient tous les jours quelque nouvelle insolence. Car ayant commandé à Crispinus d’aller quérir une cohorte qui était à Hostia, comme la nuit il se préparait  pour son voyage, et faisait charger les armes qu’il voulait mener, afin de partir de grand matin, ils s’imaginèrent que Crispinus avait quelque mauvais dessein, s’en vinrent pour saisir ses armes, et le tuèrent avec les centeniers et les capitaines qui les voulurent empêcher. De là entrants dans la ville ainsi échauffés qu’ils étaient, comme on leur dit qu’Othon avait toute la fleur du sénat à souper chez lui, ils s’écrièrent que c’était le moyen de se défaire tout à la fois des ennemis de César, et à même temps avec un grand étonnement de toute la ville, qui pensait bien se voir saccagée, ils marchèrent vers le palais demandant les ennemis du prince. Othon se trouva lors en grande détresse, craignant, non pour sa personne, mais pour celles de ceux qu’il avait conviés, qui tous transis de frayeur tenaient les yeux arrêtés sur lui pour voir ce qu’il ordonnerait de leur vie, et de celle de leurs femmes, qu’ils avaient amenées à ce festin. À cet effroi il envoya les capitaines et les chefs des bandes vers les soldats, et leur commanda de leur parler, et de faire tout ce qui leur serait possible pour les apaiser, et quand il fit lever de table les convives, et les fit sortir par des portes secrètes hors du palais, et ainsi leur donna moyen de se sauver avant que les soldats fussent entrés dans la salle du festin. À peine furent-ils sortis, que ces furieux entèrent criant et demandant qu’étaient devenus les ennemis de César ? Lors il se leva de dessus son lit, se mit en devoir de les apaiser, mêla ses larmes avec ses prières ; et fit tant qu’il les renvoya tous paisiblement, et le lendemain leur fit distribuer par tête cent vingt-cinq écus, puis entra dans le camp, où il loua les troupes de ces grands témoignages de leur affection. Mais avec cela il leur remontra, qu’il y en avait parmi eux qui sous couleur de leur zèle, le désobligeaient envers le peuple, étant cause de faire calomnier son humanité, et redouter leur puissance ; à raison de quoi il les conjurait de vouloir punir les séditieux. À quoi faisant démonstration de s’accorder, il en fit prendre seulement deux, du châtiment desquels il crut que personne ne voudrait se formaliser, et ainsi s’en alla hors du camp. Ceux qui l’aimaient, et qui avaient pris toute confiance en lui, admirèrent cet exemple, mais les autres estimèrent que c’était la nécessité de ses affaires qui l’obligeait à user modérément de sa puissance, principalement à l’endroit des soldats, dont il devait gagner les coeurs, pour s’en servir à la guerre, dont il était rudement menacé. Car il y avait nouvelles de toutes parts, que Vitellius s’était laissé donner la qualité d’empereur par les légions de Germanie, et qu’il se préparait pour passer en Italie avec une puissante armée, résolu de le chasser de Rome, et de ruiner sa puissance.

Il avait encore avis que ce parti se fortifiait tous les jours, et que la plupart des armées embrassait la cause de son ennemi. D’autre côté on l’assurait que les légions destinées à la garde des provinces de la Dalmatie et de la Moesie l’avaient élu aussi bien que l’armée de Rome. Pour comble de bonnes nouvelles, on lui apporta des lettres fort courtoises, et pleines de témoignages d’affection de la part de Mutian et de Vespasien, dont l’un commandait en Syrie, et l’autre en Judée avec de grosses et puissantes armées. Cette dernière nouvelle lui enfla le courage, de sorte qu’il écrivit à Vitellius, qu’il ne se mit point en la tête d’entreprise plus haute que de simple soldat, et qu’il lui donnerait une ville où il pourrait vivre joyeusement, et jouir de la douceur d’un assuré repos. Vitellius se moqua de cette offre, et enfin vinrent en une telle aigreur de paroles, qu’ils se reprochèrent par écrit, tous les vices dont ils étaient souillés sans s’épargner l’un l’autre, apprêtant par ce moyen de quoi rire à leurs ennemis. Comme le bruit vola partout que ces deux hommes les plus perdus et les plus abandonnés à toutes sortes de vices et de crimes qui fussent en tout l’univers, étant comme fatalement et pour la ruine de la république élevez à l’empire, allaient combattre pour la souveraine autorité ; non seulement le sénat, les chevaliers et les plus gens de bien qui ont ordinairement sentiment et compassion des misères publiques, mais même le commun peuple qui n’est pas si sensible à son malheur, commença à montrer de grands signes de tristesse et d’appréhension. Le monde ne se représentait pas seulement les derniers exemples des misères souffertes au milieu de la paix sous le règne des Néron, des Claude, des Caligula et des Tibère, mais outre cela se remettait en mémoire l’horrible image des premières guerres civiles, durant lesquelles la ville avait été tant de fois prise, pillée et embrasée, l’Italie détruite, et les provinces entièrement ruinées. Il se rappelaient la plaine de Pharsale, les champs Philippiques, Pérouse et Modène, où la république avait reçu de si dangereuses plaies : quoi, disaient les plus clairvoyants, autrefois l’univers a pensé être renversé sans dessus dessous lors que même de bons princes contestaient de la grandeur ; mais au moins Jules César, et Auguste étant demeurés victorieux, l’empire aurait subsisté sous eux ; comme la république eut subsisté sous Pompée et sous Brutus ; mais maintenant irons-nous dans les temples prier les dieux pour un Othon, ou pour un Vitellius ? Les voeux et les prières seraient également impies pour tous les deux, dont la guerre ne peut apprendre autre chose sinon que celui à qui demeurera la victoire sera le plus méchant et le plus cruel. Il y en avait qui jetaient les yeux sur Vespasien et qui se figuraient qu’il viendrait de l’orient à la traverse, et qu’il ôterait cette proie à ces deux furieux concurrents : mais toujours ils s’imaginaient que cela ne se pouvait faire sans allumer une autre guerre qui causerait de nouvelles misères. Et puis Vespasien n’avait pas la réputation trop entière, et a été seul de tous les princes, qui changeant sa fortune s’est rendu meilleur dans les honneurs. Parmi ces douleurs publiques il arriva au Capitole un sinistre présage pour Othon. Car il y avait une image de Victoire montée dessus un chariot triomphal, qui aux yeux de tout le monde laissa aller les brides des chevaux qu’elle tenait en ses mains comme ne les pouvant plus retenir.

D’ailleurs une statue de Jules César assise dans l’île qui est au milieu du Tibre sans être agitée d’aucun vent ou d’aucun orage, se tourna d’elle-même vers l’orient, comme regardant Vespasien. Le Tibre aussi déborda, et noya la plus grande partie de la ville ; qui furent tous signes de malheurs qui l’allaient menaçant. Aussi à même temps il vint un avis que Cecinna et Valens, lieutenants de Vitellius, avaient occupé les Alpes : et dans Rome Cn. Dolabella jeune homme de maison et de grande richesse, fut soupçonné par les soldats prétoriens d’ourdir quelque secrète menée au désavantage d’Othon. Pour remédier à ce soupçon, Othon qui n’osait le faire mourir, de peur d’irriter les esprits des romains, l’envoya en Sicile, l’assurant qu’il n’aurait autre mal, et même lui permit de choisir telles personnes de qualité qu’il voudrait pour lui faire compagnie, de sorte que Dolabella prit Lucius, frère de Vitellius, et les autres qu’il eut agréable d’emmener, sans qu’Othon lui diminuât ou lui augmentât rien de sa première fortune. Au contraire il eut un soin particulier, d’assurer sa femme et sa mère, et de leur ôter l’appréhension qu’elles avaient du succès de cet exil. À même temps il établit Flavius Sabinus, frère de Vespasien, gouverneur de Rome, et lui en laissa la garde, soit qu’il le fît pour l’amour de Néron qui lui avait autrefois donné la même charge, soit qu’il voulût faire paraître à Vespasien qu’il avait pris une entière confiance de son amitié, en se servant de ses parents au fort de ses affaires. Après cela il partit de Rome sous d’assez mauvais auspices, et s’étant rendu à Brixel sur le Pô, donna la charge de l’armée à Marius Celsus, à Suetonius Paulinus, à Gallus et à Spurina, tous illustres personnages et grands capitaines à la vérité ; mais qui parmi l’insolence des soldats obstinés à n’obéir qu’au seul empereur, ne purent faire aucun notable exploit en cette guerre.

Vitellius de son côté se voyant renforcé des légions de Grande Bretagne, qui s’étaient  jetées dans son parti, divisa son armée en deux, et donna l’une à Cecinna, et l’autre à Fabius Valens, auxquels il commanda de passer en Italie, l’un par les Alpes, et l’autre par l’Apennin. Cecinna avait environ trente mille hommes, et Valens quarante mille. Quant à lui qui devait marcher après, il se réserva de puissantes troupes, principalement d’Allemands, avec lesquels il espérait soutenir tout le fait de la guerre. On voyait une étrange diversité entre l’armée et son chef. Les soldats pressaient qu’on marchât, et qu’on employât leurs armes durant que les Gaules marchandaient, et que l’Espagne branlait, et criaient que l’hiver ne devait point retarder leur voyage ; qu’il ne fallait point s’amuser à des traités de paix ; qu’au contraire il fallait passer promptement dans l’Italie, et aller se saisir de Rome ; et alléguaient qu’aux guerres civiles la diligence était toujours victorieuse, et qu’il en fallait venir au fait et à l’exécution, au lieu de s’amuser aux délibérations et aux conseils. Au contraire, Vitellius était comme endormi, ou plutôt comme enseveli dans ses voluptés, et ne faisait qu’ivrogner, et jouer, et ne se souciait aucunement de mettre ordre au voyage de l’armée, et à quoi toutefois il était amplement pourvu par le soin et par la diligence des soldats, qui sans attendre ses commandements faisaient avec une extrême fidélité ce qui était de sa charge. Enfin ayant pris le nom de Germanicus, il les fit marcher vers l’Italie. Fabius Valens eut charge de prendre le chemin des Gaules et de passer à Lyon, afin d’attirer en passant les gaulois, ou de les contraindre par la puissance des armes à prendre son parti ; mais il voulut que Cecinna traversât l’Allemagne. L’un et l’autre firent de grands exploits en chemin. Valens passa par la Savoie et par le Piémont en Italie. Cecinna étant auprès des Alpes, eut avis que les troupes qui portaient le nom de Sylla avaient embrassé leur parti, et que pour gage de leur fidélité elles avaient soumis à l’obéissance de Vitellius Milan, Novare, Epicedia et Verseil, villes célèbres par delà le Pô. Cecinna sur cet avis se figura qu’un si grand pays ne pouvait être gardé par si peu de gens : leur envoya promptement du secours des troupes prises des Gaules, d’Espagne, et de la Grande Bretagne, avec quelques enseignes d’Allemands ; et de crainte que ces troupes qu’il envoyait n’étant pas soutenues par le reste de l’armée, ne fussent taillées en pièces par les ennemis ; d’ailleurs se figurant que la conquête de l’Italie était la plus glorieuse pour lui et la plus utile pour l’avancement des affaires de son parti ; il voulut les suivre, afin que ce lui fut un sujet de se rendre maître de cette belle province. Là dessus il passa l’Apennin à travers les neiges, et alla jeter la guerre en Italie. Cependant Othon contre l’espérance de tout le monde, ne s’endormait pas dans les délices : mais laissant pour un temps ses dissolutions ordinaires, prenait un soin extrême des affaires, et n’oubliait rien de ce qui pouvait servir à maintenir sa dignité. À la sortie de la ville, pour se rendre à Brixel, on remarqua quelques sinistres présages, mais il les négligea, croyant que demeurant plus longtemps à Rome, ce retardement pourrait apporter un notable intérêt à ses affaires, vu que Cecinna s’était déjà saisi des Alpes. Durant ces apprêts que les deux partis faisaient pour commencer une cruelle guerre, Titus fils de Vespasien ayant auparavant commandement de son père d’aller trouver Galba, et de lui témoigner  le contentement qu’il avait de le voir parvenu à l’empire, s’était rendu à Corinthe pour de là faire voile à Rome, et s’acquitter de sa commission : mais y étant arrivé il apprit les mouvements de l’Italie qui le mirent en grande peine, ne sachant s’il devait continuer son voyage, ou s’il devait rebrousser chemin, et s’en retourner vers son père. Il croyait qu’allant à Rome on ne lui saurait point de gré de son voyage entrepris pour un autre sujet, et craignait même qu’y étant arrivé, celui qui commanderait, soit que ce fut Othon, soit que ce fut Vitellius, ne le retint pour otage de la fidélité de son père. D’ailleurs il se représentait que n’y allant pas il offenserait le vainqueur. Mais enfin il se résolut de rebrousser chemin, et de n’aller point encore à Rome, d’autant principalement qu’on ne savait encore lequel parti demeurerait victorieux. On crut que ses amours avec la reine Bérénice lui avaient fait prendre cette dernière résolution, et toutefois encore qu’il l’aimât ardemment, si ne s’est-il jamais trouvé que cette passion l’ait détourné du soin des grandes affaires, pour lesquelles il avait de coutume d’oublier toutes sortes de plaisirs, tant il savait bien commander à ses voluptés. Cependant il partit de l’Achaïe, passa du côté de l’Asie, et tira devers les îles de Rhodes et de Chypre, pour se rendre en Syrie dans l’armée de son père. Passant par l’île de Chypre, il désira voir le superbe temple de Venus Paphienne, et après avoir visité le lieu, et contemplé ses prodigieuses richesses, qui venaient des présents que les rois y faisaient, il y fit immoler un grand nombre de victimes, et consulta le prêtre de la déesse sur son voyage, et lui ayant été répondu, qu’il aurait une navigation heureuse, il passa outre, et avec des paroles ambiguës et couvertes, l’interrogea de sa fortune.

Sostratus (c’est le nom du prêtre) ayant contemplé les entrailles des victimes, et reconnu que les présages étaient favorables, lui dit peu de choses en public, mais peu après le tira à part, et lui déclara tout ce que la déesse lui promettait. Titus encouragé par une si bonne nouvelle, se mit à la voile, et plein d’espérance s’en alla retrouver son père en Judée. À son arrivée, il trouva que Vespasien et Mucian gouverneurs de Syrie, continuant en la bonne intelligence en laquelle il les avait mis après la mort de Néron, leur ayant fait à tous deux oublier les haines que la jalousie de leurs charges avait fait naître entre eux, d’un commun consentement avaient porté leurs légions à prêter le serment à Othon. Mais nonobstant ce serment, les légions ne pouvant souffrir, que deux si infâmes hommes que Vitellius et Othon ravissent et partageassent un si grand empire, protestèrent publiquement qu’elles ne voulaient pas les reconnaître, ni souffrir que les autres légions emportassent toutes les récompenses, et cueillissent tous les fruits de la guerre, durant qu’elles demeuraient sous le fait des armes, faisant continuellement service à la république. Et puis considérant leurs forces, déclarèrent qu’elles voulaient donner la loi aux autres, non pas la recevoir, et qu’elles étaient assez puissantes pour faire un empereur. Leurs chefs n’étaient point marris des discours de leurs soldats, mais par une insigne prudence ils voulaient attendre le succès des affaires, et voir qui des deux contendants demeurerait le maître, afin de se servir de l’occasion que la fortune leur présenterait. Ils se promettaient que cette querelle, se vidant par la voie des armes, les deux partis après une bataille demeureraient toujours animés l’un contre l’autre, et puis ils s’imaginaient qu’il n’importait qui demeurât le maître, ou Vitellius ou Othon, vu qu’ils étaient tous deux si abandonnés à toutes sortes de voluptés, que si l’un se perdait à la guerre, l’autre se déférait en la victoire.

Cependant Othon, fortifié d’une partie des troupes de Pannonie, fit marcher son armée sous la conduite de ses chefs, auxquels il commanda de se saisir du passage du Pô, d’autant que contre son espérance, il n’avait pu empêcher Cecinna de passer les Alpes. Les chefs choisirent Plaisance pour le siège de la guerre, et menèrent l’armée de ce côté-là, afin de combattre Cecinna devant qu’il eut rien entrepris sur l’Italie. Spurina eut charge de prendre le devant avec une partie des troupes. Toutefois leur diligence ne pût empêcher, que ceux du parti de Vitellius qui tenaient toute l’étendue qui est entre le Pô et les Alpes, après avoir défait environ cent chevaux et mille hommes de pied qu’ils avaient rencontré entre Plaisance et Pavie, ne s’ouvrissent le passage du Pô, et n’emplissent toute cette contrée-là de la terreur de leurs armes. Quelques soldats de Spurina ayant pris de leurs coureurs, donnèrent l’alarme à tout le camp, comme s’ils eussent eu l’armée de Cecinna sur les bras. Spurina qui tenait Plaisance, savait bien que l’ennemi n’était pas si proche, et au cas qu’il se fut présenté, sa résolution était d’enfermer ses troupes dans la ville, sachant bien qu’elles n’étaient pas assez fortes pour combattre une si puissante armée que celle de Vitellius. Mais les soldats, oubliant toute discipline et toute obéissance, sans attendre son commandement, allèrent prendre leurs enseignes pour marcher au combat : et comme il voulut arrêter cette insolente ardeur, ils tournèrent leurs armes contre lui, et le mirent en danger de sa personne. Voyant donc que ses remontrances, ni celles des tribuns et des centeniers ne pouvaient les ranger à leur devoir, il feignit de se laisser vaincre à leurs prières, et les fit marcher vers le Pô, comme pour aller trouver l’ennemi. Le soir comme ils furent arrivés à leur logement, il leur commanda de faire des tranchées pour la sûreté du camp. Ce travail dompta leur orgueil, de sorte qu’ils commencèrent à louer la prudence de leur chef, qui avait choisi une si riche et si forte colonie pour le siège de la guerre, vouant que si Cecinna les eut pris en pleine campagne, il les eut aisément taillés en pièces, vu le petit nombre de leurs troupes. Là dessus Spurina leur ayant fait doucement entendre ses raisons, sans leur reprocher leur audace, les ramena à Plaisance, assez bien disposée à lui obéir en toutes les occasions de cette guerre. À son arrivée il fit travailler aux fortifications, y fit faire de nouveaux bastions et de nouvelles défenses, et fit provision d’armes, et de tout ce qui était nécessaire pour le siège d’une si grande ville. Cecinna entré dans l’Italie, se présenta aussitôt devant Plaisance, résolu de la forcer pour donner un heureux commencement à cette guerre, mais il trouva de si vaillants hommes dedans, qu’il n’y reçut que de la honte. Au premier assaut, les siens ayant été courageusement repoussés par les assiégés, il se résolut de faire un second effort, pour à quelque prix que ce fut emporter cette place, de la prise de laquelle semblait dépendre la réputation de ses armes. Toute la nuit il fit dresser des machines pour battre la muraille, et commanda aux soldats qu’ils préparassent tout l’équipage nécessaire pour donner un autre assaut. Ceux de dedans se disposèrent de leur côté pour les repousser, et les uns et les autres se promettaient la victoire. Ce n’étaient que bravades et que reproches d’un côté et d’autre : ceux de dedans se vantaient d’être la garde du prince, et les bandes de la ville : les autres se glorifiaient d’être les légions, et l’élite des armées de Germanie. Ceux de dedans les appelaient vagabonds et étrangers : mais les autres les appelaient baladins et gens de théâtre, indignes de la milice, et plus propres à danser qu’à combattre. Ceux de dedans louaient le courage d’Othon, et blâmaient Vitellius de lâcheté ; et les autres exaltaient la vaillance de Vitellius, et accusaient Othon de n’avoir point de courage. À la pointe du jour Cecinna déploya ses enseignes, mit ses troupes aux champs, fit avancer ses légions, commanda qu’on marchât droit à la ville, et qu’on forçât sa muraille. Spurina avait départi les quartiers à ses capitaines, et chacun était résolu de bien garder cette puissante ville. Comme les Vitelliens se présentent, ils les repoussent vivement à grands coups de javelots, dont ils tuèrent un grand nombre d’allemands qui allaient à l’assaut sans être couverts. Là dessus les légionnaires se coulent au pied du rempart à la faveur des machines ; et comme ils y sont arrivés à couvert, s’efforcent de renverser la muraille et ses défenses ; les prétoriens s’opposent à eux, et comme ils se mettent en devoir de monter et de gagner la cime du rempart, renversent sur eux les meules et les grosses pierres dont ils avaient fait provision pour les accabler. Ces grandes et lourdes masses venants à tomber sur eux avec un bruit effroyable, tuent les uns, écrasent et estropient les autres, et font perdre toute envie au reste des soldats de s’exposer à un si visible danger. Ce ne fut donc plus que frayeur dans le camp de Cecinna, qui honteux d’avoir fait un si mauvais essai de ses armes, passa le Pô, et s’en alla attaquer Crémone pour essuyer cette honte. Gallus qui marchait avec ses troupes pour aller faire lever le siège de Plaisance, et secourir Spurina, ayant eu avis que Cecinna avait quitté le siège, et que ceux de dedans étaient demeurés victorieux, mais que Crémone courait fortune d’être prise, si elle n’était promptement secourue, tourna visage de ce côté-là, alla camper auprès des ennemis : et à même temps les autres capitaines des deux partis s’approchèrent pour assister leurs gens à ce besoin. Cecinna voulant faire un glorieux exploit, prit la commodité du bois, et y dressa une embuscade, et commanda à la cavalerie d’aller attaquer l’escarmouche, ordonnant aux chefs que les ennemis venants à les charger, ils fissent mine de fuir, jusqu’à ce qu’ils les eussent attirés à leur piège. Celsus eut aussitôt avis de ce dessein, dont il avertit Paulinus, le priant de suivre avec les gens de pied, durant qu’il irait amuser la cavalerie de Cecinna. Là dessus il marcha avec ses gens de cheval, enfonça ceux de Cecinna, mais se garda de l’embuscade, se contentant de les chasser jusqu’auprès du bois qu’il investit, contraignant ceux qui étaient dedans de se retirer : et n’y a point de doute, que si Paulinus eut fait la diligence qu’il devait, de mener ses gens de pied au combat, Othon n’eut obtenu ce jour-là une pleine victoire : mais il vint trop tard, et donna moyen à Cecinna de sauver ses troupes, et de faire sa retraite. Cela mit Paulinus en mauvaise estime parmi les soldats qui l’accusaient d’être traître à son parti. Othon aigri par les continuelles plaintes qu’ils faisaient de leurs chefs, dépêcha son frère Titianus avec Proclus, colonel des gardes, pour commander à l’armée, et ne laissa que le nom à Celsus et à Paulinus. De l’autre côté, les soldats n’avaient pas une plus grande confiance en leurs capitaines, et particulièrement ceux de l’armée de Fabius Valens, qui ayant reçu la nouvelle de la défaite de Cecinna, se mirent à lui dire des injures, et à lui reprocher que par ses remises et par ses temporisations, il leur avait fait perdre l’occasion de se trouver à cette bataille avec leurs compagnons ; et sans attendre son commandement, pressèrent leurs enseignes de marcher, et s’en allèrent en désordre joindre l’armée de Cecinna.

D’ailleurs Valens et Cecinna étaient en assez mauvaise intelligence, et se moquaient l’un de l’autre : toutefois ils dissimulèrent leur haine pour un temps, et se préparèrent pour combattre leur ennemi. Othon s’étant rendu à Bebriac, et ayant eu avis de la réunion de ces deux armées, proposa en conseil, et mit en délibération s’il devait exposer les choses au hasard de la fortune, ou s’il devait tirer la guerre en longueur sans donner la bataille. Paulinus qui était un des plus experts capitaines de son siècle, était d’avis qu’on différât le plus qu’on pourrait ; et alléguait pour ses raisons, que les forces de Vitellius étaient toutes arrivées, etc. Marius Celsus embrassait cet avis, et même Gallus n’ayant pu se trouver à ce conseil, à cause de son incommodité venant d’une chute de cheval, ceux qui étaient arrivés de sa part, rapportaient qu’il était de cette opinion, qu’il fallait entretenir la guerre. Mais Othon avait toutes les envies du monde de combattre. Son frère Titianus et Proculus flattant sa passion, demandaient la bataille, et alléguaient que Dieu favoriserait les conseils d’Othon, et que sans doute il bénirait ses armes, et lui donnerait la victoire. Cette dernière opinion fut donc suivie, et semble qu’Othon avait envie de venir aux mains, d’autant qu’il voyait que les soldats prétoriens qui étaient sa principale force, se souvenant des délices de Rome, se lassaient des fatigues de la guerre, et pour cette raison le pressaient de marcher contre l’ennemi. Après que la résolution de combattre fut prise, on tint un autre conseil, pour savoir si Othon devait assister en personne à la bataille, ou la laisser donner à ses lieutenants. Paulinus et Celsus voyant que les mêmes qui avaient conseillé le combat, conseillaient encore son absence, n’osèrent résister, craignant qu’on ne les soupçonnât de vouloir exposer l’empereur à un visible danger, de sorte qu’Othon sous prétexte de se réserver pour les affaires de plus grand poids, se résolut de se retirer à Brixel, et d’y aller attendre l’évènement d’une bataille qui devait décider la querelle de l’empire. Il ne pouvait faire une plus grande faute en cette occasion, que de quitter ainsi son armée : vu que non seulement il ôtait à ses soldats l’ardeur de combattre, que donne la présence du chef qui les anime, mais même il emmenait pour sa garde la fleur et l’élite de toutes ses troupes, qui eussent pu faire un puissant effort en cette bataille. Cecinna et Valens étaient pleinement informés de toutes ces particularités, et n’attendaient que l’occasion de se prévaloir de l’imprudence et de la folie de leurs ennemis.

Là dessus ils firent mine de vouloir dresser un pont sur le Pô, afin d’attirer par ce moyen ceux d’Othon au combat. L’ennemi se présenta pour les empêcher, et à force de javelots et de pierres se mit en devoir de les repousser. Il y avait une île au milieu de la rivière, dont les gladiateurs d’Othon tâchaient de se rendre maîtres : mais les Allemands de Vitellius se jetant à la nage allèrent la leur disputer. Macer assisté de ses gladiateurs, se présenta pour les combattre : mais ses gladiateurs ne firent pas grand effet, n’ayant pas l’adresse qu’avaient de si vaillants hommes nourris dans les armées. Les Allemands se saisirent aisément de leurs vaisseaux, en mirent à fond une partie, et taillèrent en pièces tout ce qui se trouva devant eux. Ceux qui se sauvèrent, rejetèrent la faute de ce combat sur Macer, l’accusèrent de les avoir trahis, tirèrent leurs épées sur lui, et se mirent en devoir de le tuer, même le blessèrent, et l’eussent achevé, si les centeniers qui accoururent à ce tumulte ne les eussent empêchés. Cette nouvelle étant venue à Othon, les soldats qui étaient à Bebriac commencèrent à frémir de dépit, et demandèrent qu’on les menât promptement contre les ennemis, sans vouloir attendre davantage : de sorte que Proculus fut contraint de faire marcher les enseignes si inconsidérément et si mal à propos, que n’étant qu’à trois lieues de Bebriac, quoi que ce fut la saison du printemps, et tout le pays d’alentour fut plein de ruisseaux qui ne tarissaient jamais, néanmoins l’armée se trouva en grande disette d’eau. Le lendemain ils voulurent partir, résolus de donner la bataille en ce même jour-là. Paulinus qui les conduisait, se mit en devoir de tempérer cette ardeur, leur remontrant qu’il ne fallait rien précipiter, et que d’aller présenter la bataille à des gens frais, étant las et perclus du chemin comme ils étaient, c’était s’exposer à un visible danger, et se mettre en hasard d’être aisément défaits par leurs ennemis. Les voix des capitaines étaient parties là dessus, les uns demandant la bataille, et les autres étant d’avis qu’on la devait remettre au jour suivant, après qu’ils se seraient un peu reposés. En ces entrefaites il arriva des lettres d’Othon, apportées par un des hommes de cheval des troupes des numidiens, par lesquelles il leur commandait de marcher promptement, et de ne perdre point le temps, mais de donner la bataille. À raison de quoi les capitaines firent aussitôt avancer l’armée pour aller trouver les ennemis. Othon avait déjà tiré Spurina de la garnison de Plaisance, et lui avait commandé de se rendre à l’armée avec ses troupes pour se trouver à la bataille. Il avait aussi envoyé Flavius Sabinus pour commander à la place de Macer, que les soldats ne voulaient plus reconnaître pour leur chef : de façon que toutes choses se préparaient pour la bataille ; d’autant principalement que Titianus et Proculus faisant sonner haut le commandement de l’empereur, se courrouçaient aigrement contre ceux qui la voulaient faire différer. Cecinna averti de la venue de l’armée d’Othon, en fut d’abord étonné, et abandonna l’ouvrage de son pont, et s’en retourna dans son camp, où il trouva la plupart des soldats en armes, et ayant déjà le mot de la bataille que Valens leur avait donné. Trouvant les choses en cet état, il fut d’avis avec son compagnon d’envoyer devant la cavalerie à l’escarmouche. En ces entrefaites, il courut un bruit que l’armée de Vitellius était résolue de l’abandonner, et d’embrasser le parti d’Othon ; de sorte que quand les hommes de cheval que Cecinna et Valens avaient envoyés à l’escarmouche, se présentèrent pour attaquer ceux d’Othon : eux au lieu de combattre, les saluèrent comme frères, et les appelèrent leurs compagnons. Ceux de Vitellius, au lieu de prendre cette courtoisie en bonne part, l’interprétèrent à outrage, et parlèrent à eux en gens qui avaient désir de combattre, et non pas de trahir leur parti : tellement que ceux qui sur le bruit qui avait couru les avaient ainsi salués, perdirent tout courage, comme ayant été malheureusement abusés : et outre cela, leurs compagnons qui les avaient vu parler si amiablement aux ennemis, les soupçonnèrent d’être traîtres à leur empereur. Cependant l’armée de Vitellius composée de la fleur des légions de Germanie, et des plus vaillants hommes de l’empire, s’avança pour donner la bataille aux ennemis, parmi lesquels tout était en désordre ; d’autant que le bagage et les chariots s’étaient mêlés avec les gens de guerre, sans que personne sut où était son rang pour combattre. D’ailleurs leurs chefs avaient si mal pourvu à leur champ de bataille, qu’à cause de l’assiette du lieu, des fossés, des arbres et des vignes, ils étaient contraints de s’écarter bien loin les uns des autres, au lieu de marcher en gros et de droit fil pour aller recevoir les ennemis. Cela fut cause qu’ils ne se purent mêler, et qu’il n’y eut que deux légions seules, l’une du parti de Vitellius qui se nommait la ravissante, et l’autre du parti d’Othon qui se nommait la secourante, qui se rencontrant en plaine campagne hors de ces embarras, combattirent avec quelque ordre, et comme en une juste bataille.

Ceux d’Othon étaient gens de bonne mine et extrêmement vaillants, toutefois ils ne s’étaient point encore trouvés aux occasions, et n’avaient jamais rien vu de la guerre, mais c’était là la première bataille où ils s’étaient rencontrés, ayant toujours été nourris à Rome parmi les délices de la ville, au lieu que ceux de Vitellius étaient tous vieux soldats aguerris et élevés dans les armées, et qui s’étaient trouvés à beaucoup d’autres combats. Néanmoins à l’abord ceux d’Othon leur firent une si furieuse charge, qu’ils renversèrent et taillèrent en pièces tous leurs premiers rangs, et gagnèrent leurs enseignes, dont ils eurent une telle honte et un tel dépit, voyant leurs aigles en la puissance de leurs ennemis, qu’à même temps renouant leurs forces, ils se jetèrent la tête baissée sur eux, et tuèrent le colonel de leur première légion, et emportèrent plusieurs de leurs enseignes. Et comme les gladiateurs en qui Othon se fiait grandement, se présentèrent de leur côté au combat, Alphenus Varus, l’un des capitaines du parti de Vitellius, leur opposa ses hollandais qui les mirent aussitôt en fuite, et les chassèrent vers la rivière, où ils trouvèrent quelques enseignes des ennemis rangées en bataille, qui les taillèrent tous en pièces, sans qu’il s’en pût sauver un seul. On remarqua que de toute l’armée d’Othon il n’y en eut point qui se portassent si lâchement que les prétoriens, qui sont les gardes du prince ; vu qu’ils n’attendirent pas seulement que les ennemis les chargeassent, mais au premier bruit des armes tournèrent le dos, se renversèrent sur leurs gens qui étaient encore entiers, et les emplirent de terreur, d’effroi et de trouble. Parmi cela, il y en eut de ceux d’Othon qui firent un grand devoir de combattre, et qui ayant rompu tout ce qui s’était présenté devant eux, passèrent sur le ventre de leurs ennemis, et puis s’en retournèrent victorieux dans leur camp. Le reste se porta assez lâchement, dont les capitaines eurent si grande honte, que Proculus et Paulinus n’osèrent rentrer dans le camp, craignant la fureur des soldats qui imputaient le malheur de leur défaite à la lâcheté de leurs chefs. À cause de quoi ils dirent mille outrages à Vedius capitaine de la troisième légion, l’appelant déserteur et traître à son prince, et se mirent en devoir de le tuer ; non certes pour aucune lâcheté qu’il eut commise en ce combat, mais parce qu’ils voulaient rejeter l’infamie de cette action sur le peu de devoir qu’avaient fait leurs capitaines de bien combattre. Cependant les gens de Vitellius poursuivirent leur victoire, et donnèrent une cruelle chasse à ceux qui s’enfuyaient vers Bebriac. Tout le chemin était couvert de carnage, et ce n’était que corps morts étendus sur la terre, et comme il arrive ordinairement aux guerres civiles, ils ne prenaient point de prisonniers, mais faisaient passer par le fil de l’épée tous ceux qu’ils pouvaient attraper. C’était un misérable spectacle de voir tant de corps morts entassés les uns sur les autres, et tant de sang romain répandu pour assouvir l’ambition et la haine de deux infâmes prodiges. Titianus et Celsus à la faveur de la nuit s’étaient sauvés dans leur camp, où Anius Gallus ayant rallié une bonne partie de l’armée, faisait tout devoir de les adoucir, en leur remontrant qu’ils ne devaient pas eux-mêmes accroître leur perte etc. Tous les capitaines approuvèrent sa proposition ; et de ce pas ils s’en allèrent sonder les volontés des soldats qu’ils trouvèrent tous disposés à la paix. Titianus fut d’avis qu’ils envoyassent des ambassadeurs aux ennemis pour leur parler d’appointement. Celsus et Gallus prirent volontiers la charge d’en aller ouvrir le propos. Comme ils furent en chemin, ils rencontrèrent quelques centeniers de Valens, qui leur dirent que leurs chefs marchaient vers Bebriac avec toute l’armée, et qu’ils les avaient envoyés devant pour voir s’il y aurait moyen de traiter d’accord. De quoi Celsus et ses compagnons étant fort aises, les prièrent donc de vouloir retourner avec eux ; d’autant qu’ils allaient trouver leurs capitaines pour en faire l’ouverture. Mais comme ils furent auprès du camp de Vitellius, Celsus courut fortune de la vie ; d’autant que les hommes d’armes qu’il avait battus quelques jours auparavant en leur embuscade, marchants devant l’armée, les rencontrèrent, et soudain qu’ils le reconnurent, lui coururent sus pour le tuer. Certes si les centeniers qui accompagnaient les autres capitaines ne se fussent mis tous au devant, et ne leur eussent crié qu’ils se gardassent bien de l’outrager, indubitablement il ne fut jamais échappé de leurs mains. Cecinna vint au bruit, et sachant ce que c’était, apaisa la fureur de ses gens de guerre, et puis après avoir fait toute sorte de bonne chère à Celsus, tira avec lui vers Bebriac, pour aller voir en quelle disposition étaient les ennemis.

Durant ce voyage de Celsus, Titianus se repentant d’avoir consenti à son ambassade, et quelques-uns des soldats faisant de leur côté les audacieux, tâcha de les animer eux et leurs compagnons à une nouvelle guerre, et pour empêcher que les ennemis n’entrassent dans la ville, les mit sur la muraille pour la défendre : mais aussitôt que Cecinna se montra, leur tendant la main sans descendre de cheval, il n’y en eut pas un qui lui voulût faire résistance. Ceux qui étaient sur le rempart, saluèrent amiablement ceux de la suite de Cecinna, et ceux qui étaient par la ville ouvrirent les portes, et se mêlèrent avec eux faisant mille démonstrations de bienveillance de part et d’autre, et peu de temps après abandonnèrent du tout Othon, prêtèrent le serment de fidélité à Vitellius. Étant ainsi mêlés les uns avec les autres, les vaincus avec les vainqueurs, ils commencèrent à détester la fureur des armes civiles, et à se réjouir parmi leur misère de s’en voir comme délivrés par cette réconciliation. On les voyait sous les mêmes tentes, pensant les uns et les autres les plaies de leurs parents et de leurs amis qui avaient été blessés. Les espérances et les salaires de la guerre leur semblaient choses encore fort douteuses, au lieu que les plaies, la mort et les larmes leur étaient présentes et certaines, ne se trouvant presque personne parmi eux qui ne pleurât la mort de quelqu’un de ses parents. Comme ces choses se passaient à Bebriac, à l’avantage de Vitellius, Othon était à Brixel, attendant avec beaucoup de souci et d’appréhension la nouvelle de la bataille. Il courut premièrement un mauvais bruit de sa défaite, qui fit quelque rumeur : mais comme ceux qui avaient assisté au combat, et qui avaient été blessés se présentèrent devant lui, et lui racontèrent le malheur de son armée, l’ardeur des soldats qui l’environnaient fut si grande, que sans attendre ce qu’il dirait là dessus, ils prirent la parole, le conjurèrent de montrer la grandeur de son courage en cet accident, lui remontrant qu’il avait encore assez de force pour arrêter le cours de la valeur de leurs ennemis. Que quant à eux, ils étaient résolus de faire et de souffrir toutes sortes d’extrémités pour son service ; qu’il essayât encore une fois la fortune, et qu’ils s’assuraient qu’il l’aurait favorable. Et d’autant que leurs larmes, leurs prières et leurs remontrances semblaient ne faire pas grande impression sur son âme, Plotius Firmus s’approchant de lui, le supplia de n’abandonner point une armée qui lui était si fidèle, etc.

Après avoir dit cela d’un visage constant, il licencia la compagnie, et conjura son frère, et le fils de son frère, et ses autres amis d’aviser à leur sûreté, et de s’en aller bientôt rechercher les bonnes grâces, et implorer la clémence du vainqueur. Après cela il les baisa tous, et les embrassa pour leur dire le dernier adieu. À même temps il écrivit deux lettres de consolation à sa soeur, et d’autres à Messaline à qui il recommanda sa mémoire, comme à celle qu’il avait destiné d’épouser s’il eut vécu. Il brûla aussi toutes ses lettres et tous ses mémoires, de peur que tombant entre les mains de Vitellius, il ne prit de là occasion de persécuter ses amis. S’étant préparé de cette sorte, et ne pensant plus qu’à la mort, on lui vint dire que les soldats avaient arrêté ceux auxquels il avait donné congé, et qu’ils leur faisaient mille indignités, les appelants déserteurs et traîtres à leur prince. Sur ce bruit, se tournant vers ceux qui étaient autour de lui, il leur dit, ajoutons encore cette nuit à notre vie. Et à même temps il sortit pour apaiser le tumulte des soldats, auxquels il défendit ces violences, non en les suppliant, mais parlant à eux avec beaucoup de majesté et de colère. Quand ce vint sur le soir, il eut soif, et prit un peu d’eau, et ayant deux épées, il fut longtemps à en essayer le fil ; en fin il retint celle qu’il crut être la meilleure et la plus propre pour son dessein : puis se mit encore à consoler ses serviteurs, auxquels il distribua son argent, non point avec profusion comme un homme qui s’allait perdre, mais avec connaissance de leurs mérites. Ce qu’ayant fait, il se mit à reposer, et dormir toute la nuit de bon sommeil. Le matin il appela un de ses affranchis duquel il s’était servi pour faire retirer et sauver les sénateurs et les autres personnes de qualité qu’il avait congédiées le jour précédent, l’envoya voir s’ils étaient tous partis, et entendant qu’ils s’en étaient tous allés, et que selon son commandement on leur avait fourni tout ce qu’ils avaient désiré, il dit à cet affranchi, qu’il avisât donc aussi à se sauver, et à se montrer aux soldats, de peur qu’ils ne le soupçonnassent d’avoir contribué à sa mort. Soudain qu’il fut sorti, il prit son épée, l’appuya contre son estomac, et se laissa tomber dessus, sans faire autre démonstration d’en sentir la douleur, sinon qu’il jeta un profond soupir, qui fut ouï de ses domestiques, et qui leur fit connaître qu’il s’était tué. Outrés de regret, ils commencèrent à jeter de grands cris, qui ayant porté cette nouvelle dans la ville, l’emplirent de larmes, de gémissements, d’horreur et de confusion. À ce bruit les soldats accoururent à la porte de son logis, jetèrent mille plaintes, se blâmèrent eux-mêmes d’avoir fait si mauvaise garde de leur empereur, et de n’avoir pas empêché qu’il ne se précipitât ainsi à la mort. Et quoi que l’ennemi approchât, si demeurèrent-ils constamment auprès de son corps, jusqu’à ce qu’ils lui eussent rendu l’honneur des obsèques auxquelles ils voulurent assister. Les prétoriens portèrent son corps, baisant ses mains et sa plaie, et l’accompagnant de leurs larmes et de leurs louanges. Il y en eut même qui après les funérailles, se tuèrent auprès du bûcher où on le brûlait, voulant faire paraître par ce furieux témoignage, la passion qu’ils avaient pour son service. On lui dressa un tombeau plus durable que superbe, et sans autre inscription, sinon que c’était le monument de Marc Othon. Je ne passerai point sous silence ce que l’on a rapporté d’un violent présage de sa mort. Le jour où la bataille de Bebriac fut donnée, il apparut dans les bois de Regio un oiseau de tout autre forme que les ordinaires, qui s’étant perché sur un arbre, n’en pût jamais être chassé, ni par le bruit des hommes, ni par celui des autres oiseaux, mais y demeura toujours jusqu’à l’heure qu’Othon se tua, et alors s’envola. Ceux qui observèrent ce prodige, remarquèrent les particularités d’un si mauvais augure.

Cependant Vitellius ne sachant encore rien de sa victoire ni de la mort d’Othon, s’acheminait pour faire passer le reste de l’armée dans l’Italie. On lui apporta cette nouvelle dans les Gaules, et à même temps il appela les soldats, loua leurs compagnons, et les encouragea à suivre leur exemple pour achever promptement cette guerre. Ce ne furent que cris de joie, que flatteries parmi les soldats et les capitaines. De toutes parts on lui donna avis que les provinces se rangeaient à son obéissance. Il hâta son voyage et se rendit à Lyon, où les chefs de son armée lui présentèrent les capitaines d’Othon, qui venaient lui demander pardon de ce qu’ils avaient pris charge dans l’armée de son ennemi. Il loua publiquement la valeur et la conduite de Cecinna et de Valens. Et comme il eut ouï Paulinus et Proclus, que les soldats d’Othon accusaient de trahison, il les renvoya absous, encore qu’il crut ce qu’on disait de leur perfidie. Il excusa Titian, tant à cause de son peu de courage, que parce qu’il n’avait peu honnêtement abandonner son frère. Il continua le consulat à Celsus. Sa femme en sauva aussi quelques uns. Il voulut outre cela que tous les testaments de ceux qui étaient morts à la journée de Bebriac eussent lieu : et quant à ceux qui avaient été surpris, et qui n’en avaient peu faire, il voulut qu’on suivit les lois et la coutume du peuple romain, de sorte que si on eut ôté à Vitellius le luxe et les débauches, il semble qu’on n’eut point eu de sujet de craindre son avarice : mais il était désordonné, et passait toute mesure aux festins et aux plaisirs de la bouche. Il faisait venir des viandes d’Italie ; et du côté des deux mers ce n’était par les chemins que gens qui allaient et qui venaient pour fournir sa table. Les gouverneurs des villes, et les personnes de qualité se ruinaient à le traiter, et les soldats imitant son exemple, se plongeaient en toutes sortes de voluptés, et s’exerçaient dans les délices, de manière qu’il ne semblait plus que ce fussent ces généreuses légions de Germanie, mais plutôt des gens efféminés plus propres au bal et au théâtre, qu’à la guerre et aux combats. Il continua cette vie durant tout son voyage d’Italie. Il ne laissa pas pourtant d’exercer beaucoup de cruautés parmi toute cette mollesse.

Son frère L Vitellius étant venu de Rome le trouver, lui conseilla de faire mourir Dolabella qu’Othon avait relégué en Sicile, lui persuadant que ce jeune homme après la mort d’Othon rompant son exil, s’était jeté dans Rome pour s’offrir aux vaincus, et pour servir de chef au parti de ses ennemis. Il envoya donc à Rome, et commanda qu’on dépêchât pour aller au devant du trouble. Flavius Sabinus gouverneur de la ville ayant reçu ce commandement, ne savait comment en user : mais Triaria femme de L Vitellius, cruelle par dessus son sexe, lui reprochant ce délai, et l’accusant de se vouloir acquérir une vaine opinion de clémence au prix de la vie du prince, il eut une telle crainte, que changeant de résolution il poussa à sa ruine. D’autre côté Vitellius craignant que la mort d’un si grand personnage, qui appartenait aux meilleures familles de Rome, ne causât quelque murmure et quelque tumulte, lui avait commandé par lettres de le venir trouver, et par même moyen avait donné charge qu’après l’avoir emmené à Terane ville d’Ombrie, on l’y fît mourir. Celui qui en avait la charge trouva le voyage trop long, et pour en accourcir la peine le tua sur le chemin dans une hôtellerie, et puis jeta son corps sur le pavé.

Cette cruauté rendit odieux le commencement de l’empire de Vitellius, qu’on savait l’avoir commandée. Vitellius étant parti de Lyon, et prenant le chemin des Alpes, fut averti que plusieurs des ennemis s’étant jetés dans ses troupes semaient beaucoup de propos séditieux, et parlaient avec arrogance de cette guerre, particulièrement ceux de la quatorzième légion, auxquels on ne pouvait faire confesser qu’ils eussent été vaincus à la bataille de Bebriac, alléguant qu’il n’y avait eu que quelques unes de leurs enseignes qui avaient été chassées, et que le gros de la légion n’avait pas assisté au combat. Vitellius craignant quelque sédition, leur fit prendre le chemin de la Grande Bretagne, et renvoya avec eux les hollandais, qui toutefois furent bientôt rappelés à son service comme y étant fort utiles. Il craignait sur tous autres les prétoriens, qui étaient les compagnies des gardes : à raison de quoi sous prétexte de les licencier honorablement, il leur fit porter leurs armes à leurs centeniers, et les congédia de sa suite. Depuis en haine de cette supercherie et de cet affront, ils servirent courageusement et heureusement Vespasien contre lui. Il renvoya les autres légions dont il avait quelque soupçon, les unes dans leurs garnisons, les autres dans les provinces plus éloignées ; et quant à celles qui demeurèrent en son armée, il voulut faire de l’épargne, de façon qu’il chassa une partie des compagnies, et les réduisit à un plus petit nombre, défendant toutes sortes de recrues, et mêmes offrant indifféremment le congé à tous ceux qui le voulaient prendre. Ce ménage déplut aux soldats, et fut pernicieux à son auteur. Après cela il tira vers Crémone, et après avoir vu le combat des gladiateurs de Cecinna, se fit conduire au lieu où la journée de Bebriac s’était donnée, afin de considérer de ses yeux le champ de bataille où il avait obtenu une si glorieuse victoire.

Comme il y fut arrivé, il contempla un horrible et cruel spectacle des charognes laissées sur la terre depuis quarante jours, des corps tous déchirés, des membres arrachés et épars, des reliques d’hommes et de chevaux toutes pourries, toute la terre infectée de puanteur, les arbres et les moissons renversées, et par tout une effroyable désolation. Il prit un tel plaisir à voir toutes ces choses pleines d’horreur, qu’au lieu de détourner ses yeux et son visage de dessus, comme il en vit quelques-uns qui montraient avoir à contrecoeur cette infection, il prononça ces détestables paroles, que l’odeur de la charogne d’un ennemi tué était agréable, et particulièrement celle d’un citoyen. Néanmoins il avait fait venir force chariots chargez de vin pour faire boire les soldats, afin de charmer cette puanteur. Ceux de Crémone par une flatterie qui leur coûta depuis bien cher, avaient semé une partie du chemin de lauriers et de roses, et avaient dressé des autels, et lui avaient immolé des victimes, comme on avait de coutume de faire aux rois parmi les barbares. Valens et Cecinna étaient là qui lui montraient les quartiers de l’armée, où étaient campées les légions, et d’où elles étaient parties pour aller au combat, où était logée la cavalerie, d’où elle s’était avancée pour commencer la charge, et ainsi des autres troupes. Parmi cela, les tribuns, les centeniers et les autres capitaines racontaient leurs prouesses, et se vantaient d’avoir fait des merveilles en cette triomphante journée. Les soldats jetant force cris de joie et d’applaudissements à leur empereur et à leurs capitaines, allaient mesurer la distance des deux camps, et la hauteur des bastions et des boulevards, et contemplaient avec étonnement les monceaux des corps morts étendus sur la plaine. Il y en eut à qui ce tragique spectacle arracha des larmes : mais jamais Vitellius ne détourna ses yeux, ni n’eut nulle sorte de pitié de voir ce prodigieux nombre de ses citoyens étendus sur la terre sans sépulture. De là il passa à Bologne, où Valens lui fit voir un second combat de gladiateurs, dont il avait fait venir tout l’appareil de Rome.

Plus il s’approchait de la ville, plus ses voluptés et ses débauches allaient croissant, et l’on ne saurait exprimer à quel comble de vanité et d’insolence son orgueil monta, lors qu’il eut avis par ceux qui venaient de Judée et de Syrie, que les légions d’Orient avaient embrassé son parti, et lui avaient prêté le serment de fidélité. Car il appréhendait Vespasien, et craignait qu’il ne traversât ses desseins, d’autant que c’était un grand capitaine, qui était lors toute la ressource des romains, dont plusieurs se promettaient qu’il prendrait la protection de la république en cette extrémité où les affaires se trouvaient. Pensant donc être hors de crainte de ce côté-là, et ne croyant plus avoir de concurrent, lui et son armée s’abandonnèrent à toute sorte de luxure, de cruauté, de débauches, et de rapines. Mais Vespasien considérait sagement les forces dont il pouvait s’assurer en une si importante guerre, et les soldats étaient tellement affectionnés à son avancement, que comme il voulut leur faire prêter le serment à Vitellius, ils se tinrent tous en un triste silence, sans pouvoir faire aucune démonstration de joie parmi les voeux et les prières qu’on faisait selon la coutume, pour le salut d’un prince qu’ils avaient en horreur. Mucian qui ne s’éloignait pas du désir de faire Vespasien empereur, mais qui avait plus d’inclination pour son fils Titus, avait attiré dans leur parti le gouverneur d’Égypte, qui était un grand appui pour leur entreprise. Vespasien s’assurait de la troisième légion qui avait longtemps porté les armes en Syrie, d’où elle était passée en Mœsie, et se promettait que celles d’Illyrie suivraient son exemple. Car il savait que toutes les légions avaient conçu un grand dépit, et étaient indignées de l’arrogance qu’avaient montré les soldats venus de la part de Vitellius, d’autant que ces hommes farouches de corps, et barbares de langage, méprisaient tous les autres, comme beaucoup inférieurs à leur valeur. Mais d’ailleurs il différait son entreprise pensant au poids de cette guerre ; de sorte que flottant entre l’espérance et la crainte il demeurait en doute, etc.

Après cette harangue, toute l’assistance jeta les yeux sur Vespasien, le conjura d’embrasser l’empire, et rapporta là dessus les oracles, et les aspects des astres qui lui en promettaient la possession. Vespasien avait l’âme superstitieuse, et se laissait emporter à ces vanités. On lui racontait qu’étant jeune un grand cyprès qui était dans ses terres, ayant été renversé comme par un violent orage, le lendemain s’était lui-même relevé plus haut et plus branchu qu’auparavant, et que les devins avaient tous interprété cela d’une excessive prospérité, et d’une souveraine gloire qui lui était préparée. Il avait cru que les ornements du triomphe et du consulat qu’il avait obtenus avec l’honneur de la victoire des juifs, avaient accompli la vérité de ce présage : toutefois voyant qu’il en était arrivé jusqu’à ce point, il commença à croire que ce prodige lui promettait l’empire. On ajoutait à cela que sacrifiant au mont Carmel qui est entre la Judée et la Syrie, le prêtre nommé Basilides le voyant pensif ; et ayant considéré les entrailles de l’hostie, lui dit ces paroles, Vespasien, quoi que tu penses, et que tu concertes en ton esprit, soit de bâtir une maison, soit d’étendre les limites de tes champs, soit d’accroître ta famille, la divinité te donne une longue étendue, de grandes bornes, et beaucoup de serviteurs.

Cela étant ambigu lors qu’il fut dit, semblait s’éclaircir tous les jours par les choses qui se présentaient, et tout le monde plein d’espérance pour Vespasien le tirait à son avantage. Mucian ayant arrêté avec lui ce qu’il devait faire, se retira à Antioche, ville capitale de la Syrie, et Vespasien à Césarée, capitale de la Judée. Le premier qui se déclara pour Vespasien fut Tibère Alexandre gouverneur d’Égypte, qui lui fit prêter le serment de fidélité par ses légions. L’armée de Judée suivit aussitôt avec une telle ardeur, que les soldats ne voulurent pas mêmes attendre son fils Titus, qui revenait de Syrie où son père l’avait envoyé pour ses affaires. Ils n’attendirent pas non plus que les légions fussent assemblées, et que l’on eut pourvu à tout ce qui était nécessaire pour une affaire de si grands poids ; où il semblait qu’il fallait bien apporter de la discrétion et de la prudence. Au contraire ceux qui avaient accoutumé de l’accompagner se présentant au matin à son lever, laissèrent ses premiers titres, et lui donnèrent celui d’empereur. Comme il sortit de sa chambre, les autres accoururent aussitôt, et ajoutèrent au nom d’empereur, celui d’Auguste et de César. Vespasien qui avait dépouillé toute crainte, et qui se confiait entièrement en sa bonne fortune, reçut ces acclamations avec une joie modérée, sans montrer rien de superbe ou d’arrogant parmi ces nouveaux honneurs. Mucian étant arrivé à Antioche, entra sur le théâtre, où l’on consultait des affaires, proposa son dessein, et
persuada aisément aux légions de secouer le joug de l’empire de Vitellius, pour embrasser le parti, et prêter le serment de fidélité à Vespasien. Pour les aigrir contre Vitellius, il assura qu’il les voulait tirer de Syrie, pays riche et délicieux, pour les envoyer parmi la misère et les neiges d’Allemagne, et faire venir les légions d’Allemagne en Syrie, afin d’y prendre leurs aises, et de s’y enrichir. Toute la Syrie suivit incontinent l’exemple d’Antioche, et mêmes les rois Sohemus, Antiochus, et Agrippa de naguère revenu de Rome, et la reine Bérénice se déclarèrent ouvertement pour Vespasien. Les autres provinces de l’Asie et l’Achaïe, firent le semblable, de sorte qu’il était reconnu aux provinces de Pont et d’Arménie, et ne restait plus que les légions de Cappadoce qu’il amena peu de temps après dans son parti. Il assembla ses amis à Barut pour tenir conseil sur ce qu’ils avaient à faire.

Mucian s’y trouva avec les rois alliés, dont la splendeur, la magnificence, et la pompe, montrait dés lors comme une image de la grandeur du prince qu’ils s’offraient de servir. Là il fut pourvu à tout, aux hommes, aux chevaux, aux armes, aux villes, et à l’argent, que Mucian appelait le nerf de la guerre. Ils envoyèrent devers le Roi des Parthes pour empêcher qu’il ne remuât en orient durant qu’ils seraient occupez à la guerre d’Italie. Ils furent d’avis que Titus demeurât pour maintenir la Judée, et que Vespasien s’en allât garder les avenues d’Égypte : et qu’au demeurant Mucian avec une partie des troupes, prit le soin de la guerre, et s’en allât combattre Vitellius dans l’Italie, chacun se figurant qu’un si généreux et si expérimenté capitaine, assisté de la bonne fortune de Vespasien, viendrait aisément à bout de ce grand dessein. Mucian prenant donc la charge de l’armée d’Italie, se prépara à ce voyage, et durant qu’il fit ses apprêts, les légions de l’Illyrie, de la Mœsie et de la Pannonie, embrassèrent le parti de Vespasien, qui allait se fortifiant sous de si bons auspices. Durant tous ces préparatifs de l’orient, Vitellius se rendait de jour en jour plus odieux et plus insupportable à tout le monde ; il marchait devers Rome avec une grosse armée, et qui ruinait toutes les provinces à cause du long séjour qu’il faisait dans les maisons de plaisance qu’il rencontrait dans les colonies. Il y avait en son armée soixante mille hommes, tous gens insolents, licencieux, et enflés de leurs victoires, suivis d’un plus grand nombre de valets, qui faisaient beaucoup plus de mal que les maîtres. Tout le sénat et la plupart de Rome était dans l’armée, les uns y venant par crainte, les autres par flatterie. Parmi cela, force bouffons, force bateleurs, force meneurs de chariots, en la compagnie desquels Vitellius comme héritier des vices de Néron, se plaisait davantage qu’en celle des personnes d’honneur. Comme il fut à sept milles de la ville, ses soldats commencèrent à se rendre formidables aux romains par l’insolence de leurs déportements, et quant à lui il fut prêt d’entrer dans Rome à cheval avec sa cotte d’armes, l’épée au côté, la trompette sonnant, le peuple et le sénat marchant devant lui. Mais ses amis lui ayant représenté que cela pourrait aigrir les esprits, d’autant que ce serait y entrer comme dans une ville forcée par la puissance de ses armes, il se contenta d’y entrer en robe triomphale, et de faire marcher devant lui son armée, qui était plus belle et mieux en ordre que ne méritait un si infâme prince. Aussitôt qu’il fut entré, il monta au Capitole, où trouvant sa mère, il l’embrassa, et lui donna