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Après la mort de Claudius, la naissance et la justice donnaient l’empire à son fils Britannicus, jeune prince, dont les romains avaient conçu de grandes espérances, que la cruauté de Néron moissonna en leur fleur. D’un autre côté l’adoption que Claudius avait faite de Néron, semblait aussi lui donner une juste espérance. Et quoi que ce ne pût être au préjudice de Britannicus, toutefois l’évènement fit voir, que le droit n’était pas si puissant que les armes, et que celui qui a la force à la main, trouve toujours le moyen de se faire obéir. Néron foulant donc aux pieds le droit du sang, ravit l’empire à Britannicus, que les serviteurs de son père abandonnèrent lâchement en cette occasion. Et mêmes la barbarie de Néron passa si avant, que non content de lui avoir volé un si fleurissant état, il le fit encore inhumainement mourir avec ses soeurs, qui semblaient lui reprocher son brigandage et sa perfidie : mais ce sont les moindres crimes dont ce monstre souilla sa dignité. Le ciel le donna en son courroux pour punir les crimes du monde. Et pour montrer que c’était un fruit de sa providence irritée par les offenses des hommes, il voulut dés sa naissance donner de grands présages de la fureur de son règne. Il vint au monde vers l’aube du jour, et fut soudainement environné d’une grande lueur qui ne pouvait procéder des rayons du soleil qui n’était pas encore levé ; ce qu’observant un astrologue qui se trouva à sa naissance, et considérant l’aspect des astres, et la constellation de l’enfant, prédit deux choses remarquables de lui ; c’est à savoir, qu’il serait empereur, et qu’il ferait mourir sa mère. Ce qu’entendant Agrippine sans s’effrayer autrement d’un si sinistre présage, poussée d’une prodigieuse ambition, s’écria, qu’il me tue moyennant qu’il règne. Mais certes elle eut sujet depuis de se repentir de cette furieuse parole. Domitius père de Néron, n’observant point le mouvement des cieux pour juger des futures horreurs de sa vie, mais prenant seulement garde à sa naissance, et se figurant qu’il était issu de lui et d’Agrippine, dit franchement, qu’il n’avait rien pu naître de leur mariage que de détestable et de fatal à la république. Il avait dix-sept ans quand il prit les rennes de l’empire. Soudain qu’il parut en public, les soldats des gardes corrompus par leur Colonel Burrhus créature de sa mère, le proclamèrent empereur. Il arriva à quelques-uns de demander où était Britannicus : mais voyant que personne ne s’opposait à Néron, ils se laissèrent emporter au torrent, et suivirent l’exemple de leur capitaine. Comme il fut arrivé à l’armée, il fit aux soldats une harangue accommodée à la condition du temps, et conforme à ce qu’il entreprenait, et pour les gagner de tout point leur fit de grandes promesses, et protesta de ne céder en rien à la bonne volonté que son prédécesseur leur avait portée, et par ce moyen se fit reconnaître empereur par l’armée, qui était toute la force de la république. Les acclamations des soldats furent suivies de l’arrêt du sénat, et l’arrêt du sénat de l’obéissance de toutes les provinces. Il ne tarda guère à faire décerner des honneurs divins à Claudius, ayant premièrement ordonné qu’on lui célébrerait des obsèques aussi pompeuses que celles qu’on avait autrefois faites à Auguste. À quoi il fut induit par Agrippine, qui voulait imiter la splendeur et la magnificence de son aïeule Livia. Toutefois supprimèrent son testament, de peur que le choix qu’il avait fait de Néron au préjudice de son fils légitime, ne fit naître du dépit dans les coeurs d’un peuple déjà ulcéré contre Agrippine. Après avoir donné diverses apparences de douleur et de tristesse, Néron s’en alla au sénat, où il protesta solennellement, etc. Ces protestations suivies de quelques effets furent aussi agréables au sénat, qu’elles déplurent à Agrippine, qui vit bien qu’on voulait limiter et restreindre sa puissance. À la vérité son insolence était montée à un tel comble, qu’il n’y avait plus de moyen de l’endurer. Car gouvernant tout, au commencement de ce nouveau règne, elle voulut comme le dédier par le sang de Silanus proconsul de l’Asie, qu’elle fit mourir sur un bruit qui courut, que le peuple considérant sa noblesse, son âge, son innocence et sa valeur, le préférerait volontiers à un enfant qui était arrivé par le poison à l’empire. Narcissus ne tarda guère non plus à sentir l’aigreur de sa haine, car elle le fit arrêter prisonnier, lui donna une étroite et rigoureuse garde : et après l’avoir réduit à une extrême nécessité, lui fit finir sa vie par une si misérable mort. Néron n’eut point de part à cette violence ; au contraire, il aimait cet affranchi, parce qu’il lui baillait de l’argent pour fournir à ses débauches. Les meurtres et les massacres allaient emplir Rome d’une nouvelle horreur, si Burrhus et Sénèque qui gouvernaient avec un crédit égal la jeunesse du prince, n’en eussent arrêté le cours par leurs sages conseils. Agrippine avait pour fauteur de sa tyrannie, ce Pallas qui avait fait le mariage de Claudius et d’elle afin de ruiner Britannicus. Ce misérable affranchi étant devenu le plus riche et le plus puissant homme de l’empire, se rendit insupportable par son arrogance, et par les cruels conseils qu’on croyait qu’il donnait à la mère du prince. Néron de son côté rendait toutes sortes d’honneurs à sa mère, et mêmes voulait qu’elle eut une puissance absolue aux affaires. C’était elle qui donnait audience aux ambassadeurs, et qui faisait faire les dépêches aux rois, aux princes, et aux républiques alliées de l’empire, il l’appelait sa bonne mère, et n’eut voulu ni la dédire ni lui déplaire en aucune chose : mais Sénèque et Burrhus voyant qu’elle allait tout ruiner, si on ne s’opposait à son ambition, divertirent Néron de ce grand respect, et lui remontrant qu’il fallait qu’il prit possession de son autorité sans la laisser entre les mains d’une femme, lui conseillèrent de lui laisser tous les honneurs dont elle était capable, mais le conjurèrent de se souvenir qu’elle entreprenait par dessus son sexe, et qu’elle le voulait faire un Roi de théâtre qui n’eut que le nom, et elle toute l’autorité. L’occasion s’offrit bientôt de lui faire paraître par les effets qu’il la voulait reculer des affaires. Car les ambassadeurs d’Arménie venants au nom des états de leur royaume, pour traiter de leurs affaires devant le trône de Néron, comme il leur donnait audience, Agrippine se présenta pour monter auprès de son siège : mais Burrhus et Sénèque la voyant approcher, persuadèrent à Néron de descendre comme pour l’aller recevoir, et lui conseillèrent de rompre après cela la compagnie, et de se retirer, de peur de faire voir à des étrangers la honte de l’empire. Néron suivant leur conseil, sous ombre d’honorer Agrippine, lui ôta le moyen de faire paraître sa puissance, et détourna l’infamie publique par ce témoignage, ou plutôt par cette apparence de piété particulière. Ainsi ils la reculèrent des affaires, et attirèrent à eux toute l’autorité du gouvernement. Car Néron fuyant les occupations de l’état, était bien aise d’avoir sur qui se reposer de ce soin. Et ces deux grands personnages qui semblaient à tout le monde dignes de cette charge, surent bien s’insinuer en son esprit : de sorte qu’ils se maintinrent assez longtemps en autorité et en crédit auprès de lui. Mais en fin le mauvais naturel de Néron fut plus puissant que leur nourriture, et toute leur prudence ne pût empêcher ses débordements. Le voyant enclin aux voluptés, ils crurent qu’il fallait donner quelque chose à son âge de peur d’aigrir son courage au dommage de la république : mais ils ne se souvinrent pas que les esprits malendurants des jeunes gens nourris en une pleine licence, contractent une obstinée habitude du vice, et que comme on la leur veut puis après arracher, leur opiniâtreté combat, et rend inutiles toutes sortes de remontrances : de sorte qu’au lieu de se corriger par la liberté qu’on leur donne, ils se corrompent et se perdent entièrement. En ces commencements donc Néron se contentait de se trouver parmi les débauches des festins, de boire, et de s’enivrer avec ceux de son âge, de danser, et de faire l’amour, mais comme il vit que personne ne réprimait son insolence, et que parmi ses excès le gouvernement de l’état ne laissait pas d’aller toujours son train, il se figura qu’en cette grande fortune toutes choses lui étaient permises. Et certes l’on peut dire qu’il n’y eut jamais prince de cette qualité au cours de la vie, et du règne duquel on ait vu un si monstrueux changement. À son avènement à l’empire, il protesta de vouloir suivre exactement les glorieux exemples qu’Auguste lui avait laissés ; et pour montrer que ce n’était pas seulement de belles paroles qu’il ne voulût pas faire réussir en de bons effets, il ne se présentait aucune occasion de faire paraître sa libéralité, sa clémence et sa courtoisie, qu’il ne l’embrassât passionnément, et avec beaucoup de grâce. Pour faire croire qu’il avait un esprit populaire, il ôta les tributs excessifs qui opprimaient la commune, réprima l’insolence des délateurs, donna d’honnêtes pensions aux pauvres sénateurs pour soutenir leur dignité, et fit de magnifiques largesses aux soldats de ses gardes. Mais un jour comme Burrhus le pressait de signer la mort d’un criminel condamné au supplice, plût à dieu, dit-il, que je ne susse ni lire ni écrire ; comme ayant regret de consentir à la mort d’un homme encore qu’il fut coupable. Quand il se trouvait aux assemblées, il saluait les assistants selon leurs dignités, et nommait chacun par son nom sans hésiter. Le sénat lui rendant des actions de grâces, elles seront de saison, dit-il, lorsque je les aurai méritées. Quand il allait se promener aux champs et faire quelque exercice, il recevait le peuple en sa compagnie. Il prenait un singulier plaisir à déclamer et à réciter des vers ; non seulement en privé, mais même en public, et sur les théâtres. Il arriva qu’une fois ayant récité des vers en présence du peuple, le peuple eut cela si agréable, que pour témoigner sa joie, il fit décerner des prières publiques, et fit graver une partie de ses vers en lettres d’or pour la consacrer à Jupiter adoré au Capitole. Les bruits des mouvements étrangers lui apportèrent quelque sujet de gloire, vu que la nouvelle étant venue à Rome, que les Parthes avaient repris l’Arménie sur Rhadamiste, il apporta un tel ordre aux affaires, que tout le monde conçut une grande opinion de sa prudence : car il fit promptement faire les recrues des légions d’orient, commanda qu’elles se logeassent aux frontières d’Arménie, et fit marcher les rois Agrippa et Antiochus pour assaillir les Parthes, et pour divertir par ce moyen la guerre de cette province, où il envoya encore d’autres forces. Les Parthes voyant l’état des affaires, se retirèrent, comme remettant la guerre à un autre temps. Cet heureux succès des affaires d’orient porta le sénat à lui décerner des honneurs excessifs et pleins de vanité : car il ordonna qu’on ferait des prières publiques pour lui : qu’aux jours de ces prières il porterait la robe triomphale : qu’il entrerait dans la ville comme en triomphe, et qu’on lui dresserait une statue de la grandeur de celle de Mars Le Vengeur, pour la mettre dans le même temple où ce dieu était adoré. Parmi cela les gens de bien se réjouissaient de ce que voulant assurer l’Arménie à l’empire, il avait choisi Corbulon, personnage doué de toutes les qualités d’un grand capitaine, et estimé homme de bien dans le monde, se figurant que cette élection leur était comme un présage d’un bon règne, sous lequel on verrait la vertu honorée. Aussi fut-ce une action bien regardée, chacun ayant les yeux attentifs à considérer, si en ces prémices de son empire il prendrait pour chef de cette guerre un homme sans contredit digne d’une si grande charge ; ou bien s’il aurait aussi peu de soin que ses prédécesseurs, de mettre des personnes capables dans ses armées. Nous verrons en son lieu quel fut le fruit qu’il recueillit de ce choix, et quels furent les évènements de la conduite de ce grand capitaine : ici il suffit de dire que les déportements de Néron furent extrêmement justes et extrêmement populaires au commencement de son règne. Il fit représenter divers spectacles pour récréer le peuple, qui voyait les premiers de la ville monter sur les théâtres, et faire des tours de charlatans pour gratifier ce jeune prince. Il n’oublia pas les combats des gladiateurs, mais il aimait mieux alors les exercices où l’on ne voyait point épandre de sang ; et pour cette raison il fut le premier qui amena à Rome la façon des jeux nemeans, où l’on disputait le prix de la musique, de la lutte, et de la course des chevaux, qui sont tous plaisirs et tous exercices innocents. Il reçut favorablement les couronnes qui lui furent adjugées pour prix de son éloquence, et en prose et en vers, et même il voulut qu’elles fussent portées au pied de la statue d’Auguste, comme choses sacrées. Néron passa ainsi sa jeunesse, durant que Sénèque et Burrhus eurent une pleine puissance sur ses volontés. Mais comme nous avons dit, leur crédit ne fut pas de longue durée. Les flatteurs, pestes ordinaires des princes, renversèrent leurs conseils. Quoi ? disaient-ils à Néron, que vous receviez la loi de vos sujets ; que vous enduriez qu’ils traversent vos volontés ; que vous souffriez qu’ils vous prescrivent ce que vous devez faire ; ignorez-vous votre puissance ? Ne savez-vous pas que vous estes empereur, et que tout le monde doit ployer sous vos volontés ? Ces paroles firent une grande impression sur ce jeune esprit : mais outre cela, comme il avait de l’ombrage de l’autorité que prenait sa mère : aussi était-il jaloux de la gloire que ces deux grands personnages se donnaient de gouverner sa jeunesse, comme s’il n’eut pas été capable lui-même d’administrer un si grand empire. C’est pourquoi il se mit à mépriser leur avis, et à fouler aux pieds leurs conseils, et à faire toutes choses contre leurs instructions, jusqu’à se proposer pour exemple de son règne, l’empire de Caligula, duquel il se résolut d’embrasser la façon de vivre, sans repenser au malheur de sa mort. Depuis qu’il eut pris cette infâme résolution, on lui vit dépouiller toute honte, et non seulement il imita les débordements de Caligula, mais il le surpassa de beaucoup en toutes sortes d’insolences et de cruautés. Pour entretenir ses plaisirs, il dissipa les trésors de l’empire, et épuisa toutes ces prodigieuses richesses que son prédécesseur lui avait laissées. En suite de quoi, non seulement il accrut les impôts et les tributs des provinces, mais mêmes il persécuta les plus riches familles de la ville, et fit mourir beaucoup de grands personnages, afin de se saisir de leurs biens pour fournir à son luxe et à ses prodigalités. Il montra une passion insensée à l’endroit des chevaux, qu’il nourrissait d’une façon exquise pour s’en servir à la course et aux combats, et en vint jusqu’à ce point de folie, qu’après qu’ils l’avaient servi, il leur donnait les mêmes ornements, et leur établissait les mêmes pensions dont on récompensait les grands personnages qui avaient travaillé pour la république. Cependant le crédit d’Agrippine allait diminuant tous les jours, quoi qu’elle fît tout ce qu’elle pouvait pour maintenir sa puissance. Une jeune affranchie nommée Acté, venue de l’Asie, lui en ôta tout ce qui lui en restait auprès de son fils. Car il devint si furieusement amoureux de cette étrangère, qu’il ne pensa plus qu’à la contenter. Ses plus sévères amis n’improuvaient pas entièrement ces amours, mais disaient, qu’à la vérité c’était un malheur qu’il ne se plut pas davantage en la compagnie de sa femme Octavia, etc. Mais ces privautés et ces amours mirent au désespoir Agrippine, qui frémissait de voir que son fils lui donnât pour rivale une affranchie, et pour belle-fille une esclave. Au lieu d’attendre que le repentir ou la jouissance l’en divertissent, elle s’efforça de l’en retirer à force de menaces ; mais la honte qu’elle lui pensait faire, ne servit qu’à irriter sa passion, et à l’embraser davantage : tellement que de dépit il quitta tout le respect qu’il lui devait, et lui fit connaître qu’il n’avait pas agréable qu’elle se mêlât si avant de ses affaires. Comme elle vit que cette voie ne lui succédait pas, elle eut recours aux artifices, et sachant qu’un serenus servait de couverture et de voile à son fils, et qu’il lui prestait sa maison pour cacher ses amours et son nom, pour dérober la connaissance des largesses qu’il lui faisait ; elle conjura son fils avec mille caresses de se servir d’elle, et lui offrit son cabinet et son sein pour cacher ce que son âge et sa dignité voulaient être celé. Mêmes elle confessait qu’elle en avait mal usé, que c’était une sévérité hors de saison qu’elle avait témoignée, et pour le gagner du tout, lui fournissait tout l’argent qu’il désirait pour assouvir ses plaisirs. Les amis de Néron voyant que celle qui l’avait si superbement traité, le flattait si indignement, s’imaginèrent que cette habile femme n’avait pas changé de façon de faire sans occasion. Néron de son côté la voyait venir, et néanmoins dissimulait accortement le sentiment qu’il avait de son courage. De fortune, un jour comme il eut trouvé parmi les ornements des femmes et des mères des empereurs une magnifique robe toute semée de pierreries, qui méritait être présentée à la plus grande princesse du monde, il la lui envoya en sa maison : mais au lieu de la recevoir avec les justes remerciements que le présent méritait, elle commanda qu’on la reportât à son fils, et qu’on lui dit, que ce n’étaient pas là les ornements dont elle se parait : qu’on la voulait amuser de ces vains honneurs pour lui ravir ceux qui lui appartenaient ; qu’au reste, il avait mauvaise grâce, de vouloir faire la part à celle de qui il tenait tout ce qu’il possédait. Néron pour se venger de ceux qui supportaient l’orgueil de sa mère, cassa Pallas son principal confident, et lui fit tout le dépit dont il se peut aviser. Cet affront fait à Pallas la mit en fureur, et lui fit découvrir sa propre infamie : de sorte que parmi ses autres plaintes, s’adressant à son fils, elle lui reprocha, etc. Ces furieuses reproches laissèrent un poignant aiguillon dans l’âme de Néron, qui repensa sérieusement à ce qu’elle lui avait dit de Britannicus ; et comme outre cela il eut reconnu l’inclination du peuple en son endroit, il se résolut de le faire mourir. Mais d’autant que son innocence le mettait à couvert des poursuites de la justice, il eut recours aux fraudes, et pratiqua un tribun pour l’empoisonner, par le moyen de cette fameuse sorcière Locusta, dont nous avons déjà parlé, qui était prisonnière entre ses mains. La première fois le poison n’opéra pas, à cause que la nature aida à Britannicus à le rejeter. Néron fâché de ce qu’ils se servaient d’un poison si faible et si lent, menaça le tribun, et lui commanda de faire mourir la sorcière, si elle n’en préparait un plus violent : et là dessus ils lui promirent de le contenter, et de bailler à Britannicus un poison qui le ferait mourir plus promptement, que s’il était percé d’un coup d’épée. Là dessus ils conduisent si bien cette malheureuse trame, qu’ils le lui baillent dans l’eau froide, comme il était assis à la table devant Néron. Soudain qu’il l’eut pris, la parole et la vie l’abandonnèrent sur le champ. D’entre les assistants, ceux qui ne savaient rien de l’affaire, sortirent tous effrayés de ce désastre. Les autres qui avaient quelque soupçon du crime de Néron, demeurèrent fermes pour considérer sa contenance. Mais sans s’étonner d’un accident qu’il avait prévu, il dit à la compagnie, que ce n’était qu’une syncope du mal caduc, auquel Britannicus était sujet dés le berceau, et que bientôt la vue, la parole, et le sentiment lui reviendraient. Agrippine qui vit ce détestable spectacle, ne peut celer sa douleur, d’autant qu’elle connut bien que Néron lui avait ôté son appuy, et avait jeté les semences et l’exemple des parricides, dans lesquels elle craignait à bon droit de se trouver enveloppée. Octavia soeur de Britannicus, et femme de Néron, fut aussi présente à ce malheur : mais quoi qu’elle fut encore jeune, peu instruite aux ruses du monde ; si est-ce qu’elle sut bien couvrir son ennui, et supprimer sa douleur, de peur d’offenser son cruel mari, qui commanda aussitôt qu’on se remit à faire bonne chère, et à se réjouir. La nuit suivante on fit avec peu d’appareil les obsèques de Britannicus. Il fut porté au champ de mars, mais il fit un tel orage durant la cérémonie, que le peuple crut que c’était un témoignage du courroux du ciel contre l’auteur de ce parricide. Toutefois il n’y eut pas faute de personnes qui l’approuvaient, se ressouvenant des anciennes discordes advenues entre les frères, et se figurant, que comme le monde n’est éclairé que d’un soleil ; aussi les grandes monarchies ne peuvent souffrir deux maîtres. Néron craignant que les cérémonies du deuil n’aigrissent les esprits, en défendit la pompe, etc. Après cela il fit de grands biens à ses principaux amis, d’entre lesquels quelques-uns blâmèrent particulièrement Burrhus et Sénèque, leur reprochant que parmi cette façon de vivre si sérieuse dont ils faisaient profession, ils avaient partagé entre eux les maisons et les terres entières, comme une proie que le malheur du temps leur avait apportée. Les autres les excusaient, alléguant qu’ils y avaient été contraints par le prince, qui ayant la conscience troublée de l’image de son crime, espérait en pouvoir effacer la mémoire, et en trouver le pardon, par le moyen des largesses qu’il faisait aux plus puissants. Mais il n’y eut rien qui put adoucir l’aigreur et le courroux de sa mère, qui se mit à faire la cour à Octavia, à conduire de secrètes pratiques avec ses plus confidents amis, à surmonter son avarice naturelle pour faire du bien à tout le monde, et à caresser les tribuns et les centeniers, afin de les attirer dans le parti qu’elle allait formant. Néron s’en apercevant lui cassa ses gardes, et lui ôta les soldats Allemands qu’il lui avait donnez pour l’honorer comme la mère du prince, encore qu’autrefois cet honneur ne se fît qu’à celle qui avait part à son lit. Et pour lui ôter l’abord de ceux qui la venaient voir, il la fit sortir d’auprès de lui, et l’envoya loger en la maison qui avait été à Antonia, où l’allant quelquefois visiter, il se faisait suivre par un grand nombre de capitaines ; et après un froid compliment l’ayant baisée, plus par cérémonie que par amour, il se retirait aussitôt, et la laissait là. Cette disgrâce fit paraître, qu’il n’y a rien au monde de si faible et de si peu durable qu’une puissance empruntée, et qui n’est pas bâtie sur ses propres fondements. Car la maison d’Agrippine devint aussitôt un désert, et personne ne l’allait plus voir, sinon quelques femmes, desquelles mêmes on n’eut su dire si elles lui rendaient ces devoirs par amour ou par haine, vu qu’il s’en trouva qui firent ce qu’elles purent pour accroître son infortune. Quelque temps auparavant elle avait offensé au vif l’esprit de Junia Silana, (c’est celle que Siluis avait répudiée pour épouser Messaline) d’autant qu’étant amoureuse de Sextus Africanus, et désirant passionnément de l’épouser, Agrippine nonobstant l’étroite profession d’amitié qu’elle faisait avec elle, non seulement rompit ce dessein par son crédit : mais mêmes lui fit de grandes reproches de son âge et de son impudicité. Junia ayant l’âme ulcérée de ce sanglant affront, se servit de l’occasion que ce malheur d’Agrippine lui présenta, et se figurant que c’était le temps de se venger d’elle, attira deux de ses partisans Iturius et Calvisius, qui l’accusèrent non plus de ce que tout le monde savait qu’elle pleurait la mort de Britannicus : mais de ce qu’elle avait dressé une nouvelle partie au prince, ayant traité avec Rubellius Plautus issu du côté de sa mère du sang d’Auguste aussi bien que Néron, pour l’épouser, et pour le faire maître de l’empire. Néron étonné de cette nouvelle, qui lui fut apportée la nuit à la table par un affranchi de Domitia ennemie d’Agrippine, se résolut non seulement de tuer sa mère et ce Rubellius Plautus, mais mêmes de casser Burrhus, et de lui ôter la charge de ses gardes, d’autant qu’il le croyait partisan affectionné d’Agrippine, dont il était la créature. Toutefois l’intercession de Sénèque fut si puissante qu’il ne chassa point Burrhus, qui même se présentant à lui, lui offrit de faire mourir Agrippine si elle se trouvait coupable : mais, lui dit-il, s’il faut ouïr les autres devant que de les condamner : combien à plus forte raison une mère ? Jusque ici, ajouta-t-il, nous ne voyons point d’accusateurs. C’est un bruit qui vient d’une maison mal affectionnée, et qui est apporté par un bouffon. Et là dessus le conjura de se souvenir qu’ils étaient parmi les ténèbres, et qu’ils avaient passé la nuit en débauches, et en somme qu’il y avait danger de sortir à une heure si indue. Néron adouci par cette remontrance, acheva de passer la nuit à boire. Mais si tôt que le jour fut venu, il dépêcha Burrhus pour aller dire à Agrippine en la présence de Sénèque, qu’elle examinât l’accusation, et qu’elle fît paraître son innocence en se justifiant, autrement qu’il lui fallait mourir. Burrhus s’en acquitta avec plus de rigueur qu’on n’eut attendu d’une personne qui lui était si fort obligée ; mais une plus grande douceur lui eut pu coûter la vie. Agrippine ne rabattant rien de son orgueil ordinaire, prit la parole, et lui répondit, qu’elle ne s’étonnait point que Junia Silana, qui n’avait jamais eu d’enfants, ignorât les passions des mères, etc.. Elle dit tout cela avec tant de véhémence, que ceux qui étaient autour d’elle en furent émeus : et là dessus demanda à voir son fils. Et comme elle fut devant lui, ses discours ne furent point ni de son innocence, de peur de se rendre suspecte, ni de ses bienfaits, de peur qu’elle ne semblât les lui reprocher ; mais de la punition de ceux qui l’avaient accusée, et des récompenses qu’elle demandait pour ses serviteurs. Enfin elle mania si dextrement l’esprit de Néron, qu’elle impétra ce qu’elle voulut de lui. Non contente donc d’avoir fait donner des gouvernements et d’autres charges à ceux qu’elle recommandait, elle fit bannir ou exécuter tous les accusateurs, excepté le comédien Pâris, à qui Néron était trop affectionné pour le perdre, en faveur de sa mère qu’il n’aimait pas si tendrement. En ce temps-là Pallas et Burrhus furent accusez d’avoir conspiré contre le prince, et d’avoir entrepris de faire Cornélius Sylla empereur : mais l’accusation se trouva si mal fondée, que celui qui en avait été l’auteur, fut envoyé en exil. Ce fut en cette même saison que la folie, l’innocence et la rage de Néron commença à paraître publiquement. Car oubliant son rang et sa dignité, et ne se contentant pas de la licence qu’il se donnait dans son palais, il se mit à courre la nuit par les rues, à battre et à outrager ceux qu’il rencontrait, à fréquenter les bordeaux, à forcer les boutiques, et à les piller, pensant qu’on ne le connaîtrait pas, d’autant qu’il allait déguisé. Mais sa suite fit incontinent savoir que c’était lui, dont beaucoup de monde se trouva en peine. Car ne pardonnant à personne, mais ôtant les habits, frappant et tuant ceux qui allaient par la ville, et outre cela violant filles, femmes et garçons, il y eut des personnes de qualité qui se mirent en devoir de repousser ces insupportables injures, comme en connaissant par le lieu d’où elles sortaient, et l’ayant appris, ne savaient comment lui en faire des excuses. Mêmes il en prit mal à un sénateur nommé Julius Montanus, qui en étant venu aux mains avec lui, pour défendre l’honneur de sa femme, voulut depuis lui demander pardon de ce qu’il l’avait blessé, ne sachant pas que ce fut lui : car Néron interprétant cette excuse à un manifeste opprobre, commanda qu’on le fît mourir. Et depuis il prit une longue suite de gardes qui l’accompagnaient la nuit quand il allait courre les rues. L’insolence de ses déportements ne flétrit seulement sa
gloire, mais souilla encore la réputation de son précepteur Sénèque, de qui
ses ennemis dirent alors, et ont dit encore depuis, qu’il pratiquait beaucoup de choses
contraires à la philosophie etc..
On a passé jusqu’à lui reprocher les plus abominables crimes dont la nature
puisse être offensée, et mêmes d’avoir appris ces monstrueuses brutalités à
son disciple Néron. Mais on doit imputer cela au malheur de la nourriture
qu’il fit en élevant ce monstre, qui s’étant acquis la haine du ciel et de la
terre par l’infamie de ses actions, a rendu odieux à plusieurs celui qui l’a
instruit, comme s’il avait eu part en ses crimes, encore qu’il eut fait toute
sorte d’efforts pour l’en corriger. Et puis l’envie des écrivains peut bien
s’être efforcée de mettre cette tache en la réputation de Sénèque. Ses beaux
écrits qui sont comme une vive image de sa vie, nous font mieux juger de
l’innocence de ses portements. Quoi qu’il en soit, ce lui fut un insigne
malheur d’avoir à élever la jeunesse d’un prince, qui semble n’avoir été mis
au monde que pour déshonorer la nature humaine. Le procès de ce Suillius, qui
avait eu puissance absolue sous l’empire de Claudius, aida bien à le rendre
odieux : car on crut que Sénèque fit renaître la loi Cincia établie contre
ceux qui plaidaient pour de l’argent, afin de l’opprimer. Aussi Suillius
accusé de cette corruption, reprocha tout haut à Sénèque, qu’il en voulait
à tous les serviteurs de Claudius, sous le règne duquel il avait été à bon
droit banni de Rome. Que c’était un pédant, qui s’étant accoutumé parmi des
enfants à une façon de parler énervée, ne pouvait souffrir une éloquence mâle
et vigoureuse, dont les excellents avocats se servaient pour défendre la vie
des citoyens, que ce n’était pas contre ceux qui prenaient les justes et
modérées récompenses d’un honnête travail qu’il fallait fulminer,
mais bien contre ceux qui allaient corrompre la pudicité, et souiller le lit
des princesses : qu’au reste il voudrait bien savoir en quelle philosophie il
avait appris à amasser en quatre ans de faveur tant de millions et tant de
richesses qu’il avait amassées : que c’était du plus pur sang de l’Italie, et
des autres provinces, dont il allait triomphant : que s’il avait moins de
fortune que lui, il ne manquait pas pourtant de courage pour maintenir sa
dignité, mêmes au péril de sa vie. Ces reproches achevèrent de
gâter l’affaire de Suillius, et firent qu’on eut recours à d’autres
accusations pour le faire envoyer en exil, où il passa le reste de ses jours
assez constamment. Tout cela n’apporta guère d’honneur à Sénèque, qu’on crut
avoir été l’instrument de sa ruine. Mais la suite des déportements de Néron
lui acquit bien encore plus d’infamie. Il devint éperdument amoureux de Popea
Sabina jeune femme, à qui il ne manquait rien que d’être chaste. Elle était
douée d’une exquise beauté, et n’avait pas faute de moyens. Elle avait une
parole agréable et un esprit assez poly : elle se montrait modeste en
apparence, mais elle était lascive en effet. Elle ne sortait guère en public
: quand elle y allait, elle avait toujours une partie du visage voilée, sait
qu’elle ne voulût pas donner un plein contentement aux yeux, sait qu’elle
crut que cela était de la bienséance d’une femme de sa qualité : mais parmi
cela, elle n’était guère soigneuse de sa réputation, ne mettant point de différence entre un mari
et un adultère, et
n’ayant autre passion que celle de l’utilité qui se présentait. Elle était
mariée à un chevalier romain, nommé Rufus Crispinus ; mais Othon jeune
seigneur qui avait toute sorte de privauté avec Néron, la lui débaucha, et appuyé
du crédit qu’il avait auprès du prince, fit tant par ses pratiques, que
quittant son mari elle l’épousa. Comme il se vit parvenu à ce mariage, il en fit vanité devant Néron, se vanta qu’il avait la plus belle femme, et qu’il était le plus heureux homme de l’empire. Il n’en fallait pas davantage pour enflammer un jeune prince, de soi-même porté à toute sorte de licence et de volupté. Peut-être était-ce l’intention d’Othon de l’en rendre passionné, afin que cette communauté d’amour servit à accroître sa puissance : mais quand elle se vit recherchée d’un si grand prince, elle dédaigna son nouveau mari, se donna toute à Néron, et fit tant par ses artifices, qu’il ôta à Othon tout le crédit qu’il avait auprès de sa personne, et l’envoya gouverneur en Lusitanie, afin de n’avoir point de rival à Rome. Ce fut la dernière action mauvaise à laquelle Néron chercha quelque couverture. Car depuis renonçant à toute honte, il se prostitua ouvertement à toutes sortes de débauches, faisant gloire du vice, et vanité d’être méchant. Il relégua à Marseille Cornélius Sylla, seulement parce que le voyant d’un esprit pesant et tardif, il se figura que c’était un homme dissimulé, qui avait de grands desseins, et qui pourrait entreprendre sur sa vie. Ce qu’il crut d’autant plus obstinément, qu’un des ministres de ses voluptés lui persuada qu’il l’avait pensé surprendre une nuit qu’il allait faire ses courses ordinaires par les rues. Durant tous ces beaux ménages de Rome, les Allemands prirent les armes. Les Frisons désirant de s’habituer en leur voisinage auprès du Rhin, s’emparèrent des lieux les plus commodes qu’ils rencontrèrent en leur voisinage. Mais parce qu’ils n’avaient nulle permission de l’empereur de se saisir de ces terres, Vibius Avitus qui commandait en ces quartiers-là au nom de Paulinus Pompeius lieutenant de l’empire, les menaça de leur courre sus s’ils ne se retiraient, ou s’ils n’impétraient de Néron le congé de posséder ces nouveaux héritages qu’ils avaient déjà cultivés. Ils dépêchèrent à Rome leurs ambassadeurs, qui ne faisant pas beaucoup d’affaires auprès d’un prince noyé dans les délices, furent contraints de s’en retourner avec un plein refus qui les fit mutiner ; mais ils furent aussitôt réprimés et chassez dans leurs premières possessions. Les Ansibariens voyant les terres qu’ils avaient quittées, dénuées d’habitants, s’en emparèrent : mais les romains ne les purent non plus endurer que les autres, dont ils se plaignirent à Avitus par un de leurs capitaines, qui avait fait de grands services à la république, lui remontrant, que c’était accroître les limites de l’empire, de donner de nouvelles terres aux alliés du peuple romain etc. Comme ils firent mine de s’opiniâtrer, les légions marchèrent contre eux. Leurs alliés les abandonnant, et se trouvant contraints de chercher d’autres retraites, ils se virent chassez de tout le monde, et allèrent errant et vaguant parmi les terres étrangères, où étant tenus comme ennemis, ils perdirent enfin ce qu’ils avaient de jeunesse, que la pauvreté et la misère opprima. Il s’éleva aussi une cruelle guerre entre les Cattes et les Hermondures leurs voisins, qui leur disputaient la possession de la rivière qui les fournissait de sel. Les Hermondures ne se contentant pas de la victoire qu’ils obtinrent sur les Cattes, firent encore passer par le fil de l’épée tout ce qui se sauva de la bataille, sans pardonner ni à hommes ni à chevaux. Mais Rome nous va faire voir un spectacle encore plus horrible que tout cela, vu que Néron ne voulant plus différer l’exécution du parricide qu’il avait résolu en son âme, mit en oeuvre toutes sortes d’artifices, et enfin eut recours à la violence ouverte pour faire mourir sa mère Agrippine. Popea Sabina jetait de l’huile sur ce feu, parce qu’elle savait bien qu’elle ne pouvait espérer de voir rompre le mariage de Néron avec Octavia durant qu’elle demeurerait en vie : même pour l’irriter davantage parmi leurs plaisirs elle l’appelait pupille, comme s’il eut été sous la tutelle d’Agrippine. Aux autres occasions elle ne cessait de l’importuner de ses larmes et de ses cris pour le faire entendre à son mariage, jusqu’à lui dire ; que s’il ne la voulait pas épouser de peur de déplaire à sa mère, elle était résolue d’aller chercher Othon au bout du monde, où elle aimait mieux ouïr parler de l’infamie de l’empereur, que de la voir de ses yeux, et de courre fortune avec lui. Agrippine de son côté opposait artifice à artifice, et ces deux femmes disputaient à qui serait maîtresse d’un malheureux prince. On dit une chose d’Agrippine qui est si détestable, qu’il y aurait peine d’y ajouter foi, si sa vie passée ne faisait tout croire de son impudicité. Voulant prendre une puissance absolue sur son fils, elle épia l’occasion et le temps qu’il était échauffé de vin, s’étant parée à l’avantage, comme elle était encore jeune et belle princesse, elle lui prostitua son corps, et peu s’en fallut qu’il ne se souillât de cet abominable inceste, ayant déjà cueilli d’elle les mêmes baisers qui avaient perdu Claudius, et qui lui avaient fait épouser cette louve. Sénèque détourna accortement cette vilaine, ayant suscité Acté, qui pleine d’horreur et d’effroi alla crier à Néron qu’il était déshonoré : que sa mère se vantait qu’il avait couché avec elle, et que jamais les prétoriens n’endureraient un prince si exécrable. Néron s’étonne de l’effronterie de sa mère, fuit sa compagnie, lui témoigne son courroux, et ne cherche plus que l’occasion de la perdre, mais il ne sait s’il doit employer le fer ou le poison. Il trouvait beaucoup de difficulté au poison, non seulement à cause de la fidélité de ses serviteurs qui prenaient soigneusement garde à ce qu’elle mangeait, mais aussi à raison de sa défiance particulière, parce que se doutant de son fils elle usait continuellement de contrepoisons. De la faire tuer il n’y trouvait pas moins de peine, et ne savait à qui confier un dessein si exécrable, mêmes il avait peur que celui qu’il choisirait pour s’en servir ne refusât absolument de le faire. Comme il était agité de ces abominables pensées, Anicetus l’un de ses affranchis qui avait été son gouverneur en sa jeunesse, et qui commandait à une flotte de vaisseaux qui était à Misène, s’offrit de venir à bout de ce dessein, et de faire périr Agrippine, à qui il portait d’ailleurs une cruelle inimitié. Il lui en déclara la façon, et lui dit, qu’il y avait moyen de dresser un navire, qui venant à se défaire et à se détacher au milieu de la mer, la laisserait tomber sans qu’elle s’en put apercevoir. Et ajouta qu’il ne pouvait entreprendre de la perdre plus commodément que sur la mer, vu qu’on attribuerait aisément aux flots et aux vents son malheur, si elle venait à y périr. Et que pour achever le jeu et couvrir entièrement son crime, il ne faudrait plus que bâtir un temple et des autels, et faire de magnifiques obsèques à la défunte. Cette invention plût à Néron, qui pour ôter à sa mère toute sorte de soupçon, se remit à la caresser, et voulant se servir de l’occasion des jeux de Minerve, qu’il allait faire célébrer à Bayes avec toute sorte de pompe et de magnificence, il l’envoya prier de s’y venir promener pour avoir le plaisir des spectacles, et pour se réjouir en sa compagnie. Agrippine qui ne désirait rien avec tant de passion, que de se voir bien auprès de son fils, ajouta aisément foi à ses prières, s’achemina à Bayez, et le trouva sur la grève où il l’attendait. À l’abord il lui fit toutes sortes de caresses, et de là la mena à Baules, maison de plaisance, assise entre le cap de Misène et le lac de Bayes, d’où il était parti pour l’aller recevoir. Il y avait force navires dans le port ; mais il n’y en avait point de si superbement équipé que celui qui était préparé pour la perdre : et il l’avait ainsi voulu, afin qu’elle crut que c’était pour lui faire davantage d’honneur, d’autant qu’elle se plaisait à voguer et à faire des voyages sur la mer. Ce ne furent plus que festins où son fils la mettait toujours au dessus de lui ; ce ne furent plus que baisers et que flatteries pour abuser une misérable mère. Comme elle s’en voulut retourner, il l’accompagna jusque à son vaisseau, et prenant congé d’elle, il lui protesta qu’il ne voulait plus vivre que pour l’amour d’elle, et la conjura que de son côté elle eut soin de sa santé pour l’amour de lui, et là dessus lui bailla Anicetus comme pour la conduire, mais en effet pour la perdre. La mer ne voulut pas servir de théâtre à un si tragique spectacle, ni se souiller du reproche d’un crime si horrible. Car encore que ceux qui avaient la conduite de ce naufrage, s’efforçassent de rompre l’entablement du vaisseau, si dextrement qu’ils pensaient la voir abîmée devant qu’elle eut pu le reconnaître ; si est-ce que la dextérité leur manqua, de sorte que le plancher de sa chambre qu’on avait expressément chargé de plomb pour le rendre plus pesant, venant à tomber, la ruine accabla un de ses domestiques qu’elle avait auprès d’elle, mais ne fit aucun mal, ni à elle, ni à Aceronia qui lui tenait fidèle compagnie en ce danger. Le vaisseau demeurant arrêté, et ne s’ouvrant pas comme les mariniers complices de l’entreprise avaient promis, ils se résolurent de le renverser sans dessus dessous, et de submerger ainsi Agrippine, mais parmi le bruit ils ne purent se faire bien entendre à ceux qui n’étaient pas participants de la trahison. Ils ne purent donc en venir à bout, mais furent contraints de le faire couler plus doucement. Aceronia qui était auprès d’Agrippine quand ce malheur arriva, et qui lui discourait de la joie qu’elle avait de la voir si bien remise avec son fils, étant tombée avec elle dans la mer, commença à appeler comme si elle eut été Agrippine, et cria qu’on sauvât la mère de l’empereur. Les mariniers croyant que ce fut elle, pour achever leur coup, la vont assommer à coups de rames. Agrippine ne disait mot, mais elle ne laissa pas d’être blessée à l’épaule. Les ondes la portèrent longtemps nageant sur l’eau, et par après les frégates qui accoururent du rivage voisin, la recueillirent et la rendirent dans sa maison. Comme elle se vit échappée de ce naufrage, elle se mit à considérer l’ordre qu’on avait tenu pour la faire périr, et ne fit plus de doute que ce ne fut l’oeuvre de son fils : mais crut qu’il le fallait dissimuler. Elle dépêcha vers lui pour l’avertir du danger qu’elle avait couru sur la mer, et pour l’assurer que par la bonté des dieux, et par la bonne fortune de son fils, elle en était échappée, et là dessus le fit conjurer de ne se mettre point en peine de la venir sitôt visiter, d’autant que présentement elle n’avait besoin que d’un peu de repos. Néron qui attendait avec impatience la nouvelle du succès de son dessein, entendant dire qu’elle s’était sauvée, et qu’elle n’était que légèrement blessée à l’épaule, perdit toute contenance, appréhenda qu’elle ne lui suscitât du trouble à Rome pour se venger ; et ne sachant à quoi se résoudre, appela Burrhus et Sénèque pour avoir leur avis là dessus : leur opinion fut que si Néron ne prévenait Agrippine, il périrait indubitablement. Il s’informa de Burrhus s’il devait employer ses gardes pour faire ce massacre. Burrhus lui déclara, qu’il ne croyait pas que les gardes du prince voulussent mettre la main sur une petite fille de Germanicus : mais ajouta que c’était à Anicetus qui avait commencé cette tragédie, de l’achever. Anicetus se présenta à lui, et induit par les grandes promesses qu’il lui fit, prit la charge de la faire mourir. Et ayant su qu’Agerinus était venu de la part d’Agrippine, il s’approcha de lui comme il parlait à Néron, et laissa tomber un poignard à ses pieds, et comme s’il eut attenté à la vie du prince, le fit enchaîner et puis mourir, afin qu’on crut qu’Agrippine l’avait envoyé pour tuer son fils, et que n’ayant pu exécuter son dessein, il s’était défait lui-même par l’appréhension des supplices. À même temps Anicetus partit, et s’en alla accompagné d’un centenier, et d’un bon nombre de soldats pour investir la maison d’Agrippine, où il abordait une infinité de monde qui venait se réjouir avec elle, de ce qu’elle était échappée d’un si grand danger. Les soldats chassèrent tout ce monde, et entèrent dans le logis où ils ne trouvèrent plus qu’Agrippine, chacun s’en étant enfui, et l’ayant abandonnée. Comme elle voit Anicetus avec des gens de guerre, elle lui dit courageusement, que s’il est venu pour la visiter de la part de son fils, elle se porte mieux ; mais que s’il est venu pour la tuer, qu’elle ne croit point que son fils fut si malheureux que d’avoir commandé un parricide. Mais comme elle se sentit frapper, montrant son ventre au centenier, frappe-là, lui dit-elle, frappe le ventre qui a porté Néron. Ainsi mourut Agrippine petite fille de Germanicus, massacrée par le commandement de son propre fils, auquel elle avait procuré l’empire, et fait mourir beaucoup d’innocents pour l’élever à ce comble de gloire. Lors qu’on lui apporta l’avis de sa mort, il eut de la peine à le croire, d’autant que l’horreur du crime faisait qu’il se défiait de l’exécution. Mêmes on crut que s’en voulant assurer il s’était transporté au lieu du massacre, qu’il avait manié tout le corps, comme pour savoir si on n’était point trompé : et qu’encore il eut bien le courage de dire ces exécrables paroles, je ne pensais pas avoir une mère si belle. Ce fut lors qu’elle recueillit le fruit de l’ardente ambition qu’elle avait eue de le voir régner. La même nuit qu’elle fut tuée, son corps fut brûlé sans aucun appareil et sans aucune image de pompe, et durant la vie de Néron, on ne dressa aucun tombeau à ses cendres, tant l’inhumanité du fils se déborda contre cette misérable mère. Néron ayant eu loisir de penser à l’exécrable offense qu’il venait de commettre, commença à se troubler, et parmi ses inquiétudes ne fit toute la nuit que se pourmener par la chambre, et regarder s’il était jour. Comme le soleil fut levé, les soldats des gardes pratiquez par leur Colonel Burrhus se présentèrent à lui, s’efforcèrent de le consoler, lui dirent qu’il avait assuré sa vie et son état ; qu’il se devait réjouir de la mort de celle qui allait tout perdre s’il ne l’eut prévenue. Mais tout cela ne pût assurer sa conscience, qui demeura si effrayée et si éperdue de l’horreur de son crime, qu’il confessa maintes fois depuis, qu’il était poursuivi des Furies, et qu’il sentait jour et nuit la rigueur de leurs fouets, et de leurs torches ardentes, et même la nuit, il lui était avis qu’il voyait sa mère qui lui reprochait son parricide. Il lui fut aussi rapporté qu’à l’entour de sa fosse, on oyait des cris et des hurlements effroyables, et comme un son de trompettes qui semblaient sonner la charge d’un combat. Pour se divertir, il voulut s’éloigner des lieux où il avait fait faire le massacre, dont l’image se présentait incessamment à ses yeux. Il se retira donc à Naples, d’où il écrivit au sénat des lettres pleines d’invectives contre Agrippine, afin de justifier la cruauté dont il avait usé en son endroit, et la diffama, comme si auparavant sa mort elle eut essayé de le faire tuer par un de ses affranchis. Personne ne crut qu’un si hardi dessein eut pu entrer en
l’âme d’une femme à peine essuyée du naufrage. Mais l’on ne s’étonna pas tant
de Néron homme perdu et abandonné à toutes sortes de violences, que de
Sénèque personnage rassis, et faisant profession d’une sévère philosophie,
qui chercha des couleurs de rhétorique pour excuser une si prodigieuse
méchanceté. Nonobstant cela, le sénat s’épandit en honteuses flatteries, et
les grands de Rome combattirent comme à l’ennui les uns des autres, à qui témoignerait
le plus de joie de la mort d’Agrippine. On ne parla que de prières
solennelles ; que d’institution de nouvelles fêtes pour célébrer le jour
auquel Néron avait été préservé de la conjuration de sa mère, dont pour ceste
raison le jour natal fut mis parmi les jours malheureux de l’année : dans le
sénat on dédia une image d’or à Minerve, et tout auprès entre les sénateurs
montra ne pouvoir approuver une action si malheureuse ; mais en faisant le
sévère il mit sa personne en danger, pensa ruiner le sénat, et n’ouvrit point
le chemin à la liberté. Un si exécrable forfait fut suivi de toutes sortes de
prodiges : une femme accoucha d’un serpent, une autre fut frappée de la
foudre parmi les embrassements de son mari, le tonnerre tomba en tous les
quartiers de la ville, le soleil s’obscurcit en un instant, et laissa voir en
plein jour les étoiles ; et quoi que Néron ne fut pas sitôt puni de son
crime, si est-ce que ces présages ne furent pas vains, mais furent les
avant-coureurs du malheur qui l’enveloppa depuis. Et cependant il était
tellement bourrelé et agité des terreurs de sa conscience, qu’il se
déplaisait de vivre, et ne savait ce qu’il devait faire, tantôt rassurant sa
contenance, tantôt pleurant la mort de sa mère, et tantôt témoignant
l’exécration en laquelle il avait sa mémoire. Mais pour jeter sur elle
l’envie et la haine des violences passées, rappela de l’exil ceux qu’elle
avait chassez, et donna grâce à ceux qu’il avait lui même condamnez à sa
sollicitation et à sa prière. Au reste il ne savait comment se résoudre à
retourner à Rome, appréhendant d’y trouver les volontés du sénat et du peuple
aliénées de lui. Mais les flatteurs dont il y avait un si prodigieux nombre à
l’entour de sa personne, qu’on peut dire qu’il n’y eut jamais cour de prince
qui ait été plus gâtée de cette vermine, lui ôtèrent cette appréhension, lui
remontrant que le nom d’Agrippine était odieux, et que sa mort avait réjoui
tout le monde, et lui avait acquis davantage de crédit parmi le peuple :
partant qu’il ne craignit rien, et qu’il allât hardiment essayer les
volontés, et qu’il y trouverait un respect incroyable. À même temps ils le
pressèrent de marcher, et rencontrèrent en chemin plus de monde qu’ils
n’avaient espéré. Car ils y trouvèrent les lignées venant à la file, et puis
les sénateurs parez de leur pourpre, suivis de grandes troupes de femmes et
d’enfants disposées en bel ordre, et au milieu de tout cela ils virent la
même pompe et les mêmes spectacles dont on avait accoutumé d’accompagner les
triomphes. Cela lui enfla le courage, et comme s’il eut acquis quelque
insigne victoire, il marcha superbement vers le Capitole où il alla rendre
grâces aux dieux, et au partir de là se plongea plus avant que jamais dans
les débauches, dont une telle quelle révérence de sa mère l’avait un peu
retiré durant qu’elle vivait. De tout temps il avait pris un singulier
plaisir à conduire des chariots, à dresser des chevaux de leur attirail, à
toucher la lyre ou la harpe, et à chanter : mais alors il montra avoir l’âme
forcenée de ces vils exercices, de sorte qu’oubliant son rang et sa dignité,
il commença à en faire profession publique, et à contester du prix avec ceux
de la lie du peuple. Burrhus et Sénèque croyaient qu’il lui fallait laisser
faire ces petites folies, de peur qu’il ne s’échappât, et qu’il ne se jetât à
de plus grandes, si on le détournait de celles auxquelles il attachait son
esprit, mais ils trouvèrent que cette licence au lieu de diminuer son ardeur,
augmentait sa passion :
et que peu à peu il allait corrompant la jeunesse de Rome, qu’il occupait toute aux plaisirs
des théâtres, en faisant des comédiens et des farceurs, au lieu d’en faire de
braves soldats et de bons capitaines par ses exemples. Pour les attirer il
n’y avait sorte de profusion dont il n’usât, donnant aux uns des chevaux, aux
autres des habits, aux autres des pierreries, et à tous de l’or et de
l’argent pour fournir à cette vaine dépense. Ainsi le luxe et les débauches
corrompaient peu à peu toute la ville, et n’y eut plus de pudeur ou de
modestie, mêmes parmi les dames, qu’on vit faire des choses honteuses sur les
théâtres et aux yeux du soleil : en fin on le vit lui-même environné des
capitaines et des soldats de ses gardes, jouant de la harpe, et chantant avec
une si furieuse passion de se faire admirer par le peuple, qu’il souffrit que
sa voix fut appelée la divine voix du prince. Il fit des chevaliers de son
ordre, expressément établis pour lui applaudir en ces vains exercices, puis
il s’appliqua aussi à faire des vers, et à ouïr les discours des hommes
savants, desquels en effet il se moquait. Il se mit derechef à faire jouer
des jeux, et amena de Parmi ces dissolutions on vit luire dans le ciel une
comète, que le vulgaire croit être un présage de la mort des grands princes.
C’est pourquoi tout le monde pensant que la fin de Néron fut venue, il n’y
eut celui qui ne jetât les yeux sur Rubellius Plautus rejeton de la maison de
Jules César, que chacun jugeait digne de l’empire. Et mêmes parce que Néron
soupant au lieu de la naissance de ce Plautus, le tonnerre tomba sur les
viandes qui étaient servies devant lui, et renversa la table ; on prit cela à
un bon augure pour son hôte : de quoi Néron ayant eu depuis quelques avis,
lui en écrivit aussitôt, et le conjura d’étouffer ces bruits, et de s’en
aller en Asie où il avait du bien, sans se tenir à Rome, dont les discours le
pouvaient rendre suspect, et donner de l’ombrage de lui à ceux qui régnaient.
Plautus pour se mettre à couvert, se retira dans l’Asie, où il mena sa femme
Antistia et toute sa famille, de peur d’irriter la jalousie de Néron : mais
en fin il ne pût échapper la fureur de ce monstre. Cependant Rome n’était pas
si retenue de sa crainte, que l’on n’y ouït mille reproches, et mille
malédictions que tout le monde lui donnait. On trouvait écrit en divers
endroits de la ville, Oreste, Alcmaeon et Néron ont tué leurs mères. Il y en eut qui furent si hardis, que de pendre un sac à
une de ses statues, comme voulant dire qu’il méritait d’être jeté dans un
sac, et d’être puni du supplice des parricides. Mêmes sur les théâtres on lui
fit de grands outrages qu’il dissimula, de peur que faisant paraître son
dépit et sa douleur, il n’aigrit les esprits. Son perpétuel divertissement
était aux spectacles et aux jeux, où il allait prostituant si honteusement sa
dignité, qu’il faisait écrire son nom parmi les noms des autres bateleurs et
comédiens, et quand on appelait chacun par son nom pour venir jouer son
personnage, Néron était appelé, et montait sur l’échafaud en son rang comme
les autres. De sorte que l’on voyait l’empereur de Rome, c’est à dire, le
dominateur de l’univers, jouer son personnage entre les comédiens, et
chercher les applaudissements d’un théâtre. Burrhus et Sénèque sont diffamés
pour lui en avoir laissé tant faire, et pour s’être rendus eux-mêmes
applaudisseurs de ses folies. Mais il s’était tellement échappé, qu’il
n’était pas en leur puissance de le remettre. Et puis tout le monde le
flattait en ses débauches, excepté seulement Thraseas, qui ne voulait point
souiller sa réputation en cette infâme lâcheté. Durant qu’il faisait tous ces
désordres à Rome, l’empire reçut un notable affront en Ces paroles d’une reine toute pleine de feu et de colère,
firent une telle impression sur les esprits de cette multitude, que de ce pas
l’armée se résolut de marcher contre les romains. Paulinus Suetonius vaillant
et sage capitaine qui commandait en cette province, était lors absent, et
était allé se saisir de l’île de Mona, qui servait de retraite à tous ceux de
Les vieilles bandes animées par ce discours, montrèrent avoir un tel désir de combattre, que le capitaine prenant cela à bon augure, ne feignit point de donner le signal de la bataille. La légion romaine qui était la fleur de ses troupes, se tint ferme en son rang, jusqu’à ce que les ennemis s’étant approchés, donnèrent moyen aux soldats d’employer tous leurs traits avec beaucoup d’avantage. Après les avoir épuisez, ils entèrent sur l’ennemi qui venait au combat avec des cris effroyables, et avec de terribles menaces, pensant épouvanter les romains, qui néanmoins soutinrent leur choc, et d’abord rompirent leurs premiers bataillons. La cavalerie de son côté faisait tout son effort contre les insulaires, renversant à coups de lances tout ce qui se présentait devant elle, qui était l’élite de l’armée des ennemis. Après avoir opiniâtrement combattu, les insulaires tournèrent le dos, et prirent la fuite, qui fut assez favorable à plusieurs, d’autant que leurs chariots dont ils avaient fermé les avenues, ôtèrent le moyen aux vainqueurs de les poursuivre commodément. Nonobstant cela il s’en fit un grand carnage, qui fut d’autant plus pitoyable, que les soldats ne pardonnèrent pas mêmes aux femmes ; et comme pour grossir le spectacle de la défaite, on voyait les charognes des chevaux abattus à coups de javelots entassez sur les corps des hommes. Cette victoire fut glorieuse et comparable avec les plus célèbres des anciens romains, vu qu’il ne mourut guère moins de quatre-vingts mille hommes des insulaires, au lieu que du côté des romains il n’y eut que quatre cens hommes tuez, et environ autant de blessés. Boudicea pleine de désespoir à cause de cette insupportable perte, prend du poison et se fait mourir, de peur de se voir exposée à de nouveaux outrages. Ceux du pays lui firent de magnifiques obsèques, comme à celle qui avait fait un dernier effort pour leur liberté. Un des capitaines romains qui avait refusé de mener à ce combat la légion qu’il conduisait, quoi qu’il en eut commandement de son général, se passa l’épée au travers du corps, tant de regret d’avoir fait cette faute contre l’ancienne discipline, que le déplaisir d’avoir fait perdre à ses soldats l’occasion d’acquérir une gloire égale à celle que leurs compagnons avaient remportée. Paulinus avec les nouvelles troupes que Néron lui envoya d’Allemagne, pouvait subjuguer toute l’île, et mettre à la raison tous les insulaires : mais la division qui se mit entre lui et Classicianus l’un de ceux qui commandaient dedans l’île, arrêta le cours de ses victoires. Néron averti de leur dispute, envoya un de ses affranchis nommé Polycletus pour les accorder : mais parmi la pompe et la suite de ses favoris, qu’il traînait comme une armée après lui, on ne laissa pas de le mépriser, et de se moquer de lui et de celui qui l’avait envoyé. Mêmes les insulaires s’étonnèrent de ce que de si grands capitaines obéissaient à une personne de cette condition-là. Cependant il fit quitter le gouvernement à Paulinus, et
lui donna pour successeur un Turpilianus, qui par une insigne lâcheté préféra
une honteuse paix à une glorieuse guerre. Durant ces mouvements de Néron intercéda pour Marcellus, et fit tant, que pour la souvenance de ses aïeuls on lui remit la peine ; mais il ne pût lui lever l’infamie de l’offense. Il y en eut encore d’autres punis comme complices. Le second crime fit bien plus de bruit, à cause qu’un esclave de Pedanius Secundus gouverneur de la ville, sait que son maître lui eut refusé son affranchissement qu’il lui avait promis pour de l’argent, sait qu’il fut jaloux d’un jeune garçon que son maître aimait aussi bien que lui, le massacra pour s’en venger. Les lois voulaient que tous les domestiques mourussent quand un d’entre eux avait commis un si énorme crime. Le peuple émeu à compassion de la mort de tant d’innocents qui se trouvèrent en la famille du gouverneur, résista à cette inhumaine boucherie : dans le sénat il y en avait qui inclinaient à la clémence, mais les autres représentaient l’audacieuse insolence de cet attentat. Et quoi, disaient-ils, qui est celui que sa dignité puisse mettre à couvert des outrages, puis que celle de gouverneur de la ville n’a rien servi à celui que le prince en avait honoré ? Qui est-ce qui sera assuré au milieu de sa famille, puis que Pedanius ne l’a pas été au milieu de quatre cens serviteurs ? et quant à ce qu’on alléguait, qu’il y pouvait avoir beaucoup d’innocents en une si grande famille, ils opposaient l’exemple des armées, où pour châtier la faute de quelques particuliers on décimait les légions, quoi que les plus innocents et les plus vaillants se trouvassent souvent enveloppés en ce malheur, qui maintenait la discipline entre les gens de guerre : ajoutant pour faire résoudre le sénat à une générale punition, que tous les grands exemples avaient je ne sais quoi d’inique contre les particuliers, qui était récompensé par le profit qui en revenait au public. Cela fit résoudre la compagnie à suivre le plus cruel avis. Il n’y avait point de moyen de faire exécuter cet arrêt, d’autant que le peuple s’était amassé en grandes troupes afin de l’empêcher à coups de pierres et de flambeaux. Mais Néron emplit les rues de soldats qui continrent en devoir cette commune. Toutefois il ne consentit pas à ce que quelques-uns demandaient que les affranchis de cette même famille fussent bannis de l’Italie selon les anciennes lois de Rome. À même temps Antistius prêteur de la ville, fut accusé d’avoir fait un écrit licencieux contre le prince, et de l’avoir montré au milieu d’un festin au grand vitupère de l’empire. Quelques-uns étaient d’avis qu’on lui ôtât sa charge, et qu’on le fît mourir. Mais Thraseas qui fut une parfaite image de constance et de justice, en un siècle si perdu, reprenant aigrement le criminel, et parlant honorablement du prince, s’opposa à cette extrême rigueur, etc. La liberté de Thraseas rompit le silence des autres, et les rendit plus hardis à parler ; de sorte que le consul permettant qu’on reprit les voix, presque toute la compagnie revint à son avis. Mais il fallait contenter Néron, qui pressait la punition de son offense. Le sénat lui écrivit ; mais ses lettres furent assez mal reçues. Toutefois balançant entre la honte et la colère, il se contenta de répondre, qu’Antistius sans avoir eu aucun sujet, avait vomi de grands outrages contre le prince, etc. Ces lettres firent assez connaître qu’il se trouvait offensé de l’arrêt du sénat : mais cela ne fit point changer d’avis à la compagnie, dont une partie croyait qu’usant d’une plus grande sévérité, la cour exposerait le prince à une grande envie, d’autant qu’on l’en croyait auteur : l’autre partie pensait avoir bien jugé, et se fiait au grand nombre de ceux qui avaient opiné de cette sorte. Et quant à Thraseas il persistait en son avis par une grandeur de courage, et pour ne perdre point la gloire de sa constance accoutumée. Il se trouva encore un Fabricius Veiento, qui fut accusé d’avoir fait un écrit scandaleux contre le sénat et contre les prêtres ; et outre cela, on le déféra d’avoir vendu les charges que le prince lui avait données, à raison de quoi Néron en voulut connaître ; et après une pleine connaissance de la cause, fit brûler ses livres, et le bannit de l’Italie. Pendant que la défense de lire ses écrits dura, le danger enflamma la curiosité ; de sorte que tout le monde les recherchaient pour les voir : mais comme il fut permis de les avoir, la mémoire s’en évanouit. Parmi toutes ces violences du prince, les maux de l’état allaient tous les jours croissants et se multipliants, au lieu que les remèdes s’affaiblissaient, et se diminuaient à vue d’oeil. Car ce fut en ce temps-là que Burrhus colonel des gardes, l’un des plus puissants appuis des gens de bien, vint à mourir, sait de maladie naturelle, sait par poison. Ceux qui en rejetaient l’accident sur la maladie, se fondaient sur ce qu’on lui avait vu la gorge enflée, et qu’on s’était aperçu qu’il s’y était fait un apostème qui l’avait étouffé. Les autres qui accusaient Néron, disaient que ce misérable prince, ayant su son mal, lui avait envoyé un remède dans lequel il avait mêlé du poison, et que Burrhus en ayant usé à la bonne foi, et s’en étant frotté la partie affligée, sentit augmenter son mal, qui fut suivi d’une tumeur si grosse, qu’elle lui ôta la respiration et la vie, et à la république une des colonnes de son repos. À quoi on ajoute que Burrhus même s’aperçut de la fraude, et que pour cette raison Néron l’étant allé visiter pour couvrir sa méchanceté, il ne voulut pas seulement le regarder, mais détourna les yeux de peur de le voir, et que Néron continuant son jeu, et lui demandant comment il se portait, ce généreux courage plein de dépit, lui répondit brusquement, je me porte bien : montrant par là le peu d’état qu’il faisait d’une si cruelle visite, et par même moyen faisant comme entendre à Néron qu’il avait découvert son détestable artifice. La mort de Burrhus acheva de ruiner ce peu d’autorité et de crédit qui restait à Sénèque, d’autant que ceux qui succédèrent à sa dignité, n’imitèrent pas sa vertu, mais se rendirent complices, ou plutôt bourreaux des passions de Néron, qui d’ailleurs allait déjà entièrement penchant du côté des vices, qu’on voyait ondoyer et rouler à pleine vague dans son état. La charge de colonel des gardes fut donc partagée et donnée à deux hommes qui traversèrent les bonnes intentions de Sénèque. Fenius Rufus en fut un, et Tigellinus l’autre. Fenius était homme populaire, qui avait assez innocemment versé en ses premières charges. Tigellinus était un homme tel qu’il fallait à Néron, qui aussi l’avait pris au milieu des débauches, et en avait fait l’acquisition parmi les impudicités. Ceux-ci succédant à la charge de Burrhus, et n’ayant rien de sa probité, entreprirent de renverser le crédit de Sénèque, semant par tout le bruit, etc. Ce fut assez dit à Néron, qui à même temps envoya à Marseille massacrer Sylla. On lui apporta la tête à Rome, où il eut bien le courage de la contempler et de s’en moquer, à cause qu’il avait été chauve devant l’âge. Plautus eut du temps davantage, et de meilleurs avis s’il eut voulu s’en servir : mais sait qu’il ne pût abandonner sa femme et ses enfants, sait qu’il fut las de sa vie et de sa misère, il attendit les soldats que Néron avait envoyés pour l’ôter du monde. Comme ils en eurent rapporté la tête à Néron, Néron la voyant dit, que l’obstacle qui avait retardé le divorce d’Octavia, et les noces de Popea lui était ôté. Et voyant que le sénat approuvait toutes ses autres cruautés, il chassa Octavia, qui avec l’honnêteté de son corps lui avait apporté l’empire dans sa maison, et épousa Popea qu’il avait vue entre les bras de deux autres amans. Cette infâme putain possédant l’esprit de Néron, suscita un des officiers d’Octavia pour l’accuser d’adultère avec un joueur de flûte nommé Eucerus, alexandrin de nation. Là dessus on mit serviteurs et servantes à la question, dont quelques-uns vaincus par la rigueur des tourments, la chargèrent ; mais le plus grand nombre se montra constant à défendre son innocence. Il y eut mêmes une servante, qui au milieu des gênes reprocha à Tigellinus, que le ventre d’Octavia était plus chaste que sa bouche. Néanmoins elle fut premièrement chassée, sous ombre d’un
divorce civil coloré de sa stérilité, et renvoyée en la maison de Burrhus que
Néron lui avait donnée. Peu de temps après elle fut reléguée en Ces paroles l’animèrent si extraordinairement, qu’il se résolut de perdre Octavia. Comme il n’en voit point d’autre moyen, il fit appeler Anicetus, dont il s’était servi au massacre de sa mère, et lui représente qu’il s’offre une occasion de l’obliger aussi traitement qu’à la première fois, et qu’il ne lui demande autre chose, sinon qu’il confesse qu’il a couché avec Octavia. Ce ministre de toute méchanceté se trouva aussitôt prêt de le servir, et de ce pas s’en alla se déclarer adultère, en punition de quoi il fut relégué en Sardaigne, où il mourut avec plus de commodités que ne méritait l’horreur de sa vie. Néron qui avait reproché à sa femme qu’elle était stérile, ne se souvenant plus de cette accusation, la chargea par une autre, qu’elle avait détourné son fruit, et que par un remords de conscience elle avait donné ses enfants à d’autres mères, et là dessus la relégua en l’île de Pandaterie, où il la fit conduire sous une bonne garde, avec une telle affliction de tout le peuple, que jamais on ne vit tant de larmes. En fin Popea ne pouvant dormir à son aise avec Néron, durant qu’Octavia était encore en vie, le pressa de sorte, que pour comble de cruauté il fit mourir cette jeune et sage princesse, qui pour son mariage lui avait apporté l’empire. Cette même année l’orage tomba sur les affranchis, que Néron fit mourir par poison. Doryphorus fut celui qui se trouva le premier enveloppé dans le malheur, d’autant qu’il avait résisté au mariage de Popea. Sa mort fut suivie de celle de Pallas, qui avait vécu trop longtemps au gré de Néron, qui brûlait du désir de posséder les grandes et excessives richesses que ce vieillard lui détenait. Sénèque courut aussi la même fortune ; d’autant qu’il se trouva un Romanus, qui par ses secrètes calomnies, l’accusa d’avoir trempé en une conjuration faite contre le prince avec poison : mais cet éloquent personnage sut si bien se défendre, et rétorqua si dextrement l’accusation sur celui qui le calomniait, qui le convainquit du crime dont il le voulait charger. Pison ayant ouï quelque chose de cette accusation, s’effraya, rallia ses compagnons, et tous ensemble conjurèrent plus puissamment qu’auparavant contre Néron. Mais cette trame fut si malheureusement conduite, que l’entreprise ne peut réussir, et fut cause de la ruine de tous ceux qui s’y trouvèrent engagés. Cependant ce n’étaient à Rome que jeux, que festins, que
spectacles, et que passe-temps de théâtre. Néron qui avait fait le voyage de
Naples, et qui de là était passé en Achaïe pour y apprendre tout ce qu’il y
avait de plus licencieux en Pour donner quelque image de soulagement au peuple, il lui ouvrit le champ de mars et ses propres jardins pour le recueillir, et en peu de jours il mit ordre qu’il y eut des logements, où il fit retirer la commune, à laquelle aussi il fit apporter des bourgades voisines les choses nécessaires pour le ménage, et fit ravaler le prix du bled afin de la secourir en cette misère. Mais c’était en vain que par ces actions populaires il s’efforçait de regagner la bonne grâce du peuple, d’autant que tout le monde le croyait auteur d’un si grand désastre, mêmes on disait, que poussé de cette vaine ambition de rebâtir Rome de nouveau, et de lui donner son nom pour accroître sa gloire, il avait procuré son embrasement. Tant y a que tout ce qu’il y avait de riche, d’exquis, de magnifique et de pompeux dans cette superbe ville, fut la proie du feu. Outre les maisons et les héritages des particuliers, les palais des anciens capitaines, encore parez des dépouilles de leurs ennemis, les temples des dieux, et les autres plus magnifiques bâtiments furent brûlés, avec toutes les antiquités qui y avaient été soigneusement gardées depuis un si longtemps. Là dessus tout le monde maudissait Néron, sous le nom de ceux qui avaient brûlé la ville. On disait qu’il était ce dernier prince de la race d’Enée, dont les oracles des sibylles avaient prédit, qu’il désolerait l’empire romain. À quoi ils ajoutaient, qu’aussi c’était celui qui avait tué sa mère. En effet, sait par hasard, sait autrement, les oracles se trouvèrent avoir prédit la vérité, vu que Néron a été le dernier de cette grande race. Voyant donc qu’il ne pouvait arracher de l’âme du peuple l’opinion qu’il avait, que c’était lui qui était auteur de sa ruine ; il tâcha d’essuyer un péché par un crime, et d’effacer une cruauté par un sacrilège. Car les chrétiens ayant dés lors fait un assez illustre corps dans Rome, il chargea cette innocente compagnie du mal qu’il avait fait. Il en fit mettre plusieurs à la question ; mais leurs ennemis mêmes confessèrent, que les gênes et les tourments ne les purent faire trouver coupables de l’embrasement de Rome. Et cependant on leur fit souffrir tous les opprobres dont la rage et la fureur des bourreaux peut s’aviser. Pour les faire périr de divers supplices, on les revêtait de peaux de bêtes sauvages, afin de les faire manger aux chiens, ou bien on les attachait à des croix, ou bien on les faisait brûler, afin que durant la nuit leurs corps servissent à éclairer la ville au lieu de flambeaux, dont on avait accoutumé de se servir pour chasser les ténèbres. Néron avait prêté ses jardins pour faire ces inhumaines exécutions, et durant qu’on les faisait, on le voyait avec son habit de cocher courre parmi le peuple, ou jouer sur le théâtre ; ce qui fit que les plus sanglants ennemis du nom chrétien eurent pitié de leurs tourments, voyant bien que ce n’était pas pour satisfaire au public, mais pour assouvir sa rage particulière, qu’il les faisait mourir. Ce qui accrut le désespoir et le dépit des romains contre Néron, ce fut que sous prétexte de vouloir remettre Rome en sa première splendeur, il exigea et fit de grandes levées de deniers sur l’Italie, et sur toutes les provinces, et mêmes sur les villes libres, et qu’on ne voyait guère d’autres fruits de ces grandes charges imposées au peuple, que de nouvelles profusions faites à des bateleurs et à des comédiens, dont sa court était toute pleine. Les temples des dieux furent dépouillés, et tout l’or et l’argent que le peuple romain y avait donné, parmi les voeux et les triomphes de tant de siècles, fut enlevé. Et même dans l’Asie et dans l’Achaïe, où Néron avait ses ministres, on ne pardonnait pas aux simulacres des dieux, qu’on fondait pour en faire de l’argent. On crut que Sénèque prévoyant ces sacrilèges, et en voulant éviter le blâme, avait prié Néron de lui permettre de se retirer bien loin aux champs, et que n’ayant pu obtenir son congé, il s’était enfermé, et n’avait point voulu sortir de sa chambre, feignant qu’il était travaillé de ses gouttes. Il courut fortune d’être empoisonné, mais sa façon de vivre, simple et austère, l’en sauva, et mêmes on crut que celui qui avait eu cette charge de Néron l’en avertit. En ce temps-là il vint une heureuse nouvelle à Néron du côté de l’Arménie, où Corbulon avait fait des exploits dignes de la grandeur romaine. Il vaut mieux pour détourner nos yeux de dessus les massacres et de dessus les débauches de Néron, passer un peu en orient, et voir ce qu’y fit ce grand capitaine durant le cours de quelques années qu’il y commanda. Quelque temps auparavant, les Parthes avaient entrepris sur l’Arménie, qui était en la protection et sous l’obéissance de l’empire. Au premier bruit qu’ils y avaient porté leurs armes, Corbulon fut choisi par Néron pour y aller prendre la conduite de cette guerre, avec commandement aux rois voisins de faire ce qu’il leur ordonnerait. D’abord Quadratus Numidius gouverneur de Les barbares prirent parti chacun selon son inclination ; les uns se présentèrent au vainqueur, et implorèrent sa clémence ; les autres quittèrent les villages, et se retirèrent dans les chemins détournés, et les autres s’allèrent cacher avec leurs familles dans les cavernes. Là dessus le capitaine romain mit en oeuvre toute son industrie, usa de miséricorde à l’endroit de ceux qui la réclamèrent, employa la diligence contre ceux qui s’en étaient fuis, et se montra inexorable à ceux qui s’étaient jetés dans les cavernes, à l’entrée desquelles il fit porter force bois, commanda qu’on mit le feu dedans, et les brûla ainsi misérablement. Après cela il passa plus outre, et sur son chemin les Marses, gens adonnez aux brigandages, se fiant à leurs montagnes où ils avaient leurs retraites, se jetèrent sur son armée, et lui donnèrent quelque empêchement et quelques traverses en ce voyage. Mais il dépêcha aussitôt les Hircaniens contre eux, et réprima leur audace au prix du sang de ces étrangers. Les combats n’affaiblirent pas son armée, mais la faim, la disette et les autres incommodités la travaillèrent grandement, d’autant que c’était un pays montagneux, désert et stérile : le chemin était long, les chaleurs étaient extrêmes, et n’y avait point d’eau ni d’autres provisions ; de sorte qu’il n’y eut que la constance invincible du chef qui maintint les soldats en devoir, d’autant qu’ils le voyaient supporter plus patiemment toutes ces incommodités que le moindre d’entre eux. Après avoir surmonté toutes ces difficultés, ils entèrent en de meilleures terres, et trouvèrent des champs cultivez et pleins de belles moissons qu’ils cueillirent, et d’abord forcèrent un des châteaux où les Arméniens s’étaient retirez, et par ce moyen s’ouvrirent le chemin de toute la contrée. De là passant dans le pays de Tauranie, Corbulon échappa un grand péril ; car on trouva derrière sa tente un barbare de bonne mine, ayant un javelot à la main résolu de le tuer, comme il le confessa étant pris et appliqué à la question, où il déclara ses complices et l’ordre qu’ils devaient tenir pour l’assassiner. Après qu’il eut pleinement convaincu ceux qui sous couleur d’amitié lui dressèrent des embûches, il les fit sévèrement châtier. À même temps il arriva des ambassadeurs de Tigranocerta qui l’assurèrent de l’obéissance de leurs citoyens, en témoignage de quoi ils lui offrirent une couronne d’or, et quelques autres présents. Il les reçut favorablement, et ne fit nulle sorte de mal en la ville, afin de la maintenir en devoir par cette sorte de douceur. Cependant il fallut combattre contre la garnison composée de jeunes gens fort vaillans, qui s’étant saisis des murailles firent quelque résistance : mais enfin ils furent chassez et contraints de céder aux vainqueurs. Ces choses étaient d’autant plus aisées à exécuter au
capitaine romain, que les Parthes étaient empêchés à la guerre d’Hyrcanie.
Les Hyrcaniens mêmes avaient envoyé des ambassadeurs à Néron, pour demander
d’être reçus entre les alliés des romains, et afin de lui représenter que
pour gage de leur amitié ils détenaient Vologèse en cette guerre, de peur
qu’il ne secourut son frère qui menaçait l’Arménie. Ces ambassadeurs à leur
retour passèrent par l’armée de Corbulon, qui craignant qu’ils ne tombassent
entre les mains des ennemis quand ils seraient au delà de l’Euphrate, leur
donna de l’escorte, et les fit conduire jusqu’au rivage de la mer Rouge, d’où
évitant les terres des Parthes, ils se rendirent en Hyrcanie. Là dessus ayant
nouvelles que Tiridate passant par Et mêmes il avait écrit à l’empereur, qu’il était
nécessaire d’envoyer un gouverneur particulier en l’Arménie, vu que Corbulon voyant son ennemi réduit à le prier et à implorer son secours, jusqu’à confesser qu’il lui devra l’honneur et la vie s’il l’assiste en ce besoin, marcha à grandes journées vers l’Arménie, et sur son chemin rencontrant force fuyards de l’armée romaine, les menaça de les faire mourir, s’ils n’allaient trouver leur capitaine. Vologèse tenait l’armée assiégée dans ses propres retranchements, et au lieu de se défendre, les romains ne parlaient que de se rendre à l’ennemi ; mêmes Petus traita avec lui avec tant d’infamie, qu’il lui laissa comme au vainqueur les places, les vivres, et la plupart de l’équipage. Vologèse pour marque de sa victoire, fit mettre tout en un tas les corps des romains qui étaient morts à ces rencontres et en ces occasions. Quant à Petus, il se retira avec une insigne infamie :
mais ayant rencontré Corbulon non loin de l’Euphrate, il reprit un peu de
courage à cause du bon accueil qu’il fit à son armée, et de qui il témoigna
avoir de la compassion. Après cela Petus se retira en À même temps pour emplir tout le royaume de la terreur de son nom, il courut les terres des Megisanes qui s’étaient révoltés les premiers contre les romains, força leurs places, rasa leurs châteaux, s’ouvrit le chemin par la plaine et par les montagnes, fit passer par le fil de l’épée ceux qu’il trouva en défense, et ceux qui ne résistèrent point, et donna l’alarme par toutes les provinces de l’Arménie. Son autorité était en singulière révérence, mêmes parmi les barbares, qui pour cette raison prêtèrent l’oreille à ses conseils : Vologèse le pria donc de vouloir entendre à une trêve, et Tiridate de son côté le conjura de vouloir prendre le temps et le lieu pour s’entrevoir, et pour conférer de toutes les affaires, afin d’en composer amiablement les différends. La réponse fut qu’ils se pourraient voir au premier jour, et quant au lieu, Tiridate par une vaine ostentation choisit l’endroit même où peu de temps auparavant il avait tenu Petus assiégé avec les légions romaines. Corbulon ne fit point de difficulté de s’y trouver, afin que la diverse face des affaires servit à sa gloire, y comparaissant non assiégé comme son prédécesseur ; mais en forme de victorieux et de triomphant, qui allait bailler la loi à ceux qui faisaient trophée de cette vanité. Au jour assigné, Corbulon envoya son neveu pour otage à Tiridate, afin qu’il ne se défiât d’aucune surprise, et les deux chefs demeurèrent d’accord qu’ils ne mèneraient que chacun vingt chevaux en leur compagnie. À l’abord, comme Tiridate aperçut Corbulon, il descendit le premier de cheval, et Corbulon mit aussitôt pied à terre pour le recevoir. Ce compliment se fit avec beaucoup de courtoisie et d’honnêteté, tant d’une part que de l’autre. Là dessus Corbulon commença à louer ce jeune prince, de ce que par un sage avis il avait rejeté les conseils de la guerre pour rechercher les voies de la paix entre lui et les romains, dont il ne pouvait éprouver les armes qu’à son dommage et à sa ruine. D’autre part Tiridate ayant dit beaucoup de choses à la recommandation de son sang et de sa naissance, parla assez modestement de sa personne particulière, montrant n’avoir autre passion que de vivre en bonne intelligence avec les romains, ajoutant qu’il se transporterait volontiers à Rome, et qu’il irait faire recevoir à l’empereur une nouvelle gloire, lui présentant un prince de la race des arsacides en qualité de suppliant, en un temps auquel les affaires des Parthes n’étaient traversées d’aucune calamité publique, ni d’aucun désastre particulier. La conclusion fut que Tiridate mettrait le diadème d’Arménie aux pieds de l’effigie de l’empereur, et qu’il ne le reprendrait que de la main propre de Néron. Après cela ils finirent leur conférence par un baiser mutuel qu’ils s’entredonnèrent. Peu de jours après ils se rassemblèrent avec beaucoup de pompe et de magnificence de tous les deux côtés. De l’un on voyait la cavalerie des Parthes avec les
remarques de la grandeur de ces princes ; et de l’autre paraissaient les
légions avec les aigles et les enseignes romaines, et avec les simulacres des
dieux, le tout étant ordonné en forme d’un superbe temple plein de majesté et
de gloire. Au milieu était l’image de Néron portée sur un char triomphant, et
dressé sur un siège préparé pour la cérémonie. Tiridate s’en étant approché,
après l’avoir révérée, et immolé les victimes selon la coutume, ôta le
diadème de sa tête, et le mit aux pieds de l’image, avec un grand étonnement
des assistants, qui se ressouvenant de l’infortune des romains assiégés et
massacrés par les Parthes, se figuraient que les barbares renonçaient à leur
victoire par cette honteuse soumission, puis qu’au partir de là Tiridate s’obligeait
de s’aller jeter comme un captif aux pieds de Néron. Corbulon pour accroître
la gloire de cette action, se montra le plus courtois et le plus affable du
monde à ces étrangers, particulièrement aux traitements qu’il leur fit avec
toute sorte de magnificence et de courtoisie, rendant raison à Tiridate de
tout ce qui se faisait dans son armée selon les lois de la discipline romaine
; de quoi ce jeune prince demeura grandement satisfait. Après toutes ces
bonnes chères, Tiridate prit congé de lui, et ayant écrit des lettres pleines
de prières et de soumission à Néron, demanda qu’il lui fut permis devant que
de faire le voyage de Rome, d’aller consoler sa mère et ses frères, et laissa
pour otage de sa foi une de ses filles qui demeura en la puissance de
Corbulon. Comme il fut parti, il alla trouver son frère Picore en Néron s’étant rendu insupportable au ciel et à la terre par ses monstrueux déportements, il se fit une grande et puissante conjuration contre sa vie, dont les plus gens de bien ne pouvaient plus souffrir les horreurs. On ne sait pas bien au vrai qui en furent les premiers auteurs, encore que quelques-uns croient que Sénèque et Rufus furent ceux qui la commencèrent. Tant y a qu’il y entra un nombre prodigieux de personnes de toutes qualités, des sénateurs, des chevaliers, des soldats, des hommes, et mêmes des femmes, dont les uns étaient mus par la haine qu’ils avaient conçue contre Néron, et les autres par l’affection qu’ils portaient à Pison, jeune homme fort agréable au peuple, tant à raison de son illustre extraction, qu’à cause de ses vertus, pour l’amour desquelles on lui destinait l’empire après la mort de Néron. Les prodiges qui étaient apparus cette année-là, entre autres la comète qui semblait menacer le prince, avaient encouragé les plus timides, et leur avaient fait croire que le temps était venu, auquel Néron devait être châtié de ses crimes, et son empire aboli. C’est pourquoi il se trouva un si grand nombre de conjurez, entre lesquels on comptait même comme les plus ardents un des colonels des gardes de Néron, et plusieurs autres de ses particuliers amis. Après avoir failli plusieurs fois à exécuter leur dessein, de peur d’être en fin découverts et prévenus, ils se résolurent de le tuer à Bayes dans la maison de Pison, où il avait accoutumé d’aller souvent avec peu de compagnie se recréer. Mais Pison refusa de prester sa maison pour faire ce massacre, alléguant que l’action en serait bien plus odieuse, et qu’il serait blâmé de tout le monde d’avoir violé le droit d’hospitalité en laissant souiller sa table du sang d’un prince, quel qu’il pût être, non seulement d’un si grand empereur : et proposa au reste aux conjurez, que ce serait bien chose plus glorieuse de l’attaquer au milieu de Rome dans ce superbe palais, qu’il y avait bâti du sang et des dépouilles des citoyens, qui n’en voyaient l’orgueil qu’avec douleur, et en soupirant de dépit. En fin donc leur opinion fut qu’il fallait le tuer à Rome, et comme le jour s’approchait, auquel on y devait célébrer des jeux en l’honneur de Cérès, où Néron n’avait garde de faillir qu’il ne s’y trouvât à cause de la passion effrénée qu’il avait à ces spectacles de théâtre, ils jugèrent qu’il se fallait servir de cette occasion pour exécuter leur entreprise. Jusqu’à ce temps-là la chose fut tenue fort secrète, et quoi que Néron en eut quelque avis, il n’avait rien pu découvrir des particularités d’une si grande conjuration. Mêmes une femme nommée Epicharis qui en savait tout le secret, et qui en avait déclaré en termes généraux le dessein à Proculus capitaine de mille hommes de la flotte de Misène, qu’elle voulait attirer dans ce parti, ayant été trahie et décelée par ce Proculus, et ayant été amenée prisonnière à Rome, ne peut être convaincue par son accusateur qui parlait sans témoins, et qui ne pouvait nommer personne des conjurez, d’autant que cette accorte femme lui en avait tu les noms. Elle fut toutefois arrêtée prisonnière, sans que Néron en pût tirer autre chose qu’un violent soupçon qu’il y avait des desseins sur sa vie. Mais il arriva un autre accident qui perdit les conjurez. Le jour de devant, celui qu’ils avaient pris pour exécuter cette entreprise, il advint qu’un sénateur nommé Scevinus, qui était des plus avant engagez en cette partie, ayant été longtemps en conférence avec un des autres complices nommé Natalis, s’en retourna tout triste en sa maison : comme il y fut arrivé, il signa son testament, prit un poignard qu’il gardait de longtemps, et qui é |