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Certes, cette réponse fut digne du fils du grand Pompée.
Leur réconciliation fut si agréable à tout le monde, que non seulement les
soldats des deux partis, mais aussi tout le peuple qui était accouru de
divers endroits de l’Italie, pour voir l’issue de cette grande conférence,
commença à battre des mains, et à jeter des cris de joie par tout le rivage,
dont le bruit répondait à celui qui se faisait pour le même sujet sur la mer
dans les vaisseaux. Après cela, Pompée reprit le chemin de Labienus se sauva en Cilicie, où ayant été quelque temps
caché, enfin il fut découvert par Démétrius gouverneur de Cypre, et l’un des
affranchis de Jules César, qui l’alla surprendre, et le traita comme un des
anciens ennemis de son maître. Ventidius suivant sa victoire, s’empara
aisément de Et certainement c’était la commune opinion, que Livia était grosse de son accointance. Étant en la maison d’Auguste, après les trois mois de son mariage, elle accoucha d’un fils qui fut nommé Drusus, du nom de son premier mari, auquel Auguste l’envoya incontinent qu’elle en fut délivrée. Drusus venant à décéder bientôt, après nomma Auguste tuteur de l’enfant, et de son aîné Tibère. Au reste, la paix faite avec Pompée se trouva si mal étreinte, qu’elle se dénoua bientôt, soit par la mauvaise foi d’Auguste, ou par la vanité de Pompée, ou même par l’ambition de tous les deux. Encore qu’il ne leur fallut point d’autres causes pour la rompre, néanmoins ils prirent pour prétexte le fait de Menas, que Pompée avait mis en l’île de Sardaigne, pour la tenir en qualité de prêteur. Ce Menas ayant eu quelque familiarité avec Auguste, Pompée en prit un tel ombrage qu’il se résolut de lui ôter son gouvernement, et sous couleur de lui vouloir faire rendre compte de son administration, l’envoya sommer de le venir trouver en Sicile. Menas sachant les charités que ses ennemis lui prêtaient auprès de Pompée, se douta bien que c’était un artifice pour l’attraper, et pour cette raison, au lieu de recevoir ses députés avec toute sorte d’honneur comme il était obligé, il les fit inhumainement massacrer, et en même temps pour assurer sa fortune, envoya traiter avec Auguste, auquel il livra l’île de Sardaigne, et la flotte à laquelle il commandait. Auguste le reçut volontiers, et ne le voulut jamais rendre
à Pompée, quoi qu’il le lui redemandât avec beaucoup d’instance, lui
alléguant leur traité ; au contraire il lui fit toute sorte d’honneur, et
bien qu’il fut un affranchi le mit au rang des chevaliers, et lui donna la
permission de porter des anneaux d’or, quoi que ce privilège n’eût jamais été
accordé à ceux de sa condition. Auguste pour colorer cette injustice, disait
que Pompée avait le premier violé les articles de leur accord, ayant reçu les
esclaves fugitifs de Rome, et bâti divers forts dans l’Italie, contre ce qui
avait été si solennellement arrêté ; et là dessus retira le traité d’entre
les mains de Vestales pour justifier son procédé. Mais Pompée ne se plaignait
pas seulement des mauvais tours d’Auguste, il ajoutait encore à ses plaintes,
qu’on ne le laissait pas jouir paisiblement de l’Achaïe, et qu’on manquait à
toutes les promesses qu’on lui avait faites à Misène. Ces mécontentements le
portèrent à dépêcher un de ses affranchis nommé Menecrate, violent ennemi de
Menas, et de lui bailler une puissante flotte pour aller courir les côtes de
l’Italie. Menecrate prenant volontiers cette commission, à cause de la haine
qu’il portait à Menas, de ce pas alla ravager toute Auguste se voyant abandonné d’Antoine, dissimula son
courroux, et continua à amasser ses forces pour soutenir tout seul le fait de
cette guerre. Et d’autant que le soupçon allait croissant tous les jours,
qu’il était seul auteur du trouble, et que tout le monde en rejetait la haine
sur son ambition, il envoya à Rome se justifier de cette imputation, et
remontrer qu’il ne prenait les armes qu’à regret, et pour repousser l’injure
que lui faisait Pompée : là dessus il partit de Tarente, et commanda à
Calvisius et à Menas qu’il avait fait ses lieutenants, de quitter Comme ils le virent venir à eux, ils se retirèrent dans le golfe, où ils passèrent la nuit, attendant la pointe du jour pour lui donner la bataille. Aux premiers rayons du soleil, ils voguèrent au long de la terre, et ordonnèrent leurs vaisseaux en forme de croissant, pour ôter tout moyen à ceux de Menecrate de les investir. Nonobstant cela, Menecrate avança les siens et fit toute sorte d’efforts pour les joindre, de manière que refusant le combat il les poussa dans les rochers en un lieu désavantageux et incommode, où ils furent contraints de recevoir la bataille qu’il leur présenta. Menas reconnaissant Menecrate, et Menecrate le voyant les armes à la main, leur ancienne inimitié leur fit naître un plus ardent désir de commencer la mêlée, et en cette chaleur, pleins de courroux et d’aigreur, ils poussèrent impétueusement leurs navires l’un contre l’autre, se persuadant que la victoire dépendait de la mort de celui qui se laisserait surmonter à son compagnon. Le choc fut rude, et la rencontre dangereuse, à cause de l’animosité des chefs, qui se jetèrent si avant parmi les coups, qu’ils y furent tous blessés ; Menas au bras, et Menecrate à la cuisse. Toutefois Menas eut du meilleur, et prit de vive force le vaisseau de Menecrate, qui voyant son désastre, se jeta dans la mer, et s’ensevelit dans les ondes. Mais son lieutenant nommé Demochares, récompensa en quelque sorte cette perte, ayant donné la chasse aux vaisseaux de Calvisius, et ruiné une partie de cette puissante flotte. La mort de Menecrate empêcha que Pompée ne se pût prévaloir d’une pleine victoire, mais hors de la perte d’un si brave capitaine de mer, il eut un insigne avantage en cette rencontre. Toutefois Demochares craignant qu’Auguste n’entrât en Sicile, se retira comme s’il eut perdu la bataille, et s’en alla pour la défendre. Calvisius et Menas le voyant fuir, rallièrent leurs vaisseaux, et le suivirent à pleines voiles jusqu’au cap de Sicile, pensant l’atteindre : mais la tempête qui s’éleva à même temps, les jeta contre les rochers, où ils perdirent beaucoup de leurs vaisseaux, qui furent froissez par la violence de l’orage. Pompée qui était au port de Messine, où Demochares s’était sauvé, ayant avis de leur infortune, le dépêcha avec Apollophanes pour aller achever leur défaite : mais comme ils faisaient voile, ils rencontrèrent Auguste qui tenait la route de Stilide, contre Scylle, et virent bien qu’il fallait combattre au lieu d’aller recueillir le bris des vaisseaux de Calvisius. Auguste ayant mis ses navires en ordre, les alla attaquer
avec tant de violence, qu’il les repoussa et les chassa à cette première
rencontre. Mais Apollophanes faisant tout devoir d’un grand chef, rallia ses
vaisseaux, retourna charger ceux d’Auguste, et à force de traits et de feu
artificiel, les mit tout en désordre, et en brûla une grande partie. Auguste
se voyant si furieusement pressé, fit prendre la terre à son navire, et se
sauva par les rochers dans la montagne. Cornificius et ses autres lieutenants
voyant ce malheur, se délibèrent de faire un plus puissant effort, et s’en
vont jeter sur Demochares, qu’ils contraignent d’abandonner son vaisseau pour
se sauver dans un autre. En ces entrefaites on vit paraître les voiles de
Calvisius et de Menas, qui s’étaient sauvées du naufrage, ce qui empêcha les
gens de Pompée de pousser plus avant leur victoire, et n’y a point de doute,
que sans leur arrivée, tout était perdu pour Auguste ; mais ils donnèrent
moyen à leurs gens de se sauver à la montagne, où toute la nuit ils firent de
grands feux pour avertir leurs compagnons, que leur secours était arrivé.
Auguste était de l’autre côté du rocher en grande détresse, n’ayant aucune
nouvelle de ses vaisseaux ; mais par bonne aventure, la troisième légion qui
était en cette côte là, avertie par les feux qu’il avait fait allumer, se
vint rendre auprès de lui, et lui ôta une partie de sa peur. À même temps il
eut avis de l’arrivée de Calvisius et de Menas, et à l’aube du jour il
s’achemina devers le rivage de la mer, où il ne vit que les reliques de son
naufrage ; c’est à savoir une partie de ses vaisseaux brûlés, et encore
pleins de feu ; une autre partie brisée contre les rochers, la mer toute
chargée de voiles, de mâts et de rames qui flottaient sur l’eau, et peu de
vaisseaux entiers, dont encore les soldats et les mariniers étaient en une
extrême peine, ne sachant où était leur chef. Étant là, il découvrit de loin
la flotte des ennemis, qui venaient à force de rames et de voiles contre lui.
Prenant donc conseil sur le champ, il leur opposa les vaisseaux que conduisaient
Calvisius et Menas, qui les tinrent en haleine durant qu’il mettait le reste
de ses navires au meilleur ordre qu’il pouvait. Mais sur le midi, il s’éleva
une furieuse tourmente qui écarta sa flotte avec un si grand débris, que la
première perte sembla petite au prix de cette seconde. Menas qui était un des
meilleurs hommes de marine qui fut au monde, prévoyant cette tempête, s’était
jeté en pleine mer, où il se mit assez heureusement à l’ancre, et par ce
moyen sauva ce qui était avec lui : mais ceux qui avaient moins d’expérience,
s’étant tenus à la rade, et auprès de la terre, le vent qui se renforça sur
le soir, alla briser les cordages de leurs ancres, et ayant détaché leurs
vaisseaux, les mêla confusément, et puis en jeta les uns contre les rochers,
et les autres contre la terre, avec une telle dissipation de toute la flotte,
qu’on ne voyait qu’une effroyable image de la mort dans tout le rivage. Ce
n’étaient que cris, que plaintes et que pleurs de ceux qui périssaient ainsi
misérablement. Le bruit des vagues et des vents empêchait qu’on n’ouït ceux
qui réclamaient le secours de leurs compagnons, qui d’ailleurs couraient la
même fortune de se perdre. La mer était toute chargée de corps, ou morts, ou
mourants : et n’y a point de doute, que si l’armée de Pompée fut venue là
dessus, toute la puissance d’Auguste était défaite, et sa fortune ruinée par
cette tourmente. Mais ce jeune prince manqua de courage ou de bon conseil ;
de sorte qu’Auguste eut moyen de se relever de cette perte, par le loisir qu’il
lui donna de se sauver. Car comme il se vit échappé de ce naufrage, encore
qu’il eut perdu pour un temps la volonté d’attaquer Ce fut en ce temps-là qu’il arriva à Livia un prodige qui
lui apporta autant de contentement qu’il donna de terreur à beaucoup de monde
; une aigle volant sur elle, jeta dans son giron une poule blanche qui
portait un rameau de laurier chargé de son fruit. Livia prenant cela à un bon
augure, garda soigneusement la poule, et planta le rameau de laurier, qui
prit si bien racine qu’il jeta depuis tant de branches, qu’à tous les
triomphes on en faisait porter aux vainqueurs. On crut que la poule blanche
jetée dans son sein, était un augure de la puissance que lui devait donner
Auguste, et que le rameau de laurier qui poussa tant de rejetons, était un
présage de ses descendant qui devaient tenir les rênes de l’empire. Certes,
depuis on remarqua à la mort de Néron, dernier prince de sa race, que le
laurier triomphal se sécha, et que la race de cette poule blanche faillit
entièrement. Pardonnons cette curiosité à ceux qui ont vécu dans les ténèbres
de l’idolâtrie. Il y eut plusieurs autres prodiges qui apparurent à même
temps, et qui donnèrent de nouvelles frayeurs aux romains. Mais il est temps
de reprendre les affaires de la guerre. Mécène ayant un peu radouci l’esprit
d’Antoine, et lui ayant donné toute sorte d’assurance de l’amitié d’Auguste,
cet homme inconstant proposa de repasser en Italie, et de secourir son
collègue, et de fait vint jusqu’à Brindes avec 300 voiles ; mais les
défiances et les soupçons les mirent derechef en combustion. Toutefois après
plusieurs allées et venues de leurs communs amis, et principalement par
l’entremise d’Octavia femme d’Antoine et sœur d’Auguste, ils se virent à
Tarente, et confirmèrent une nouvelle fois leur ancienne amitié par une
nouvelle alliance, Auguste donnant sa fille Julia en mariage à Antelle, fils
d’Antoine. Leur amitié étant ainsi renouée, Antoine laissa six vingt de ses
vaisseaux à Auguste pour le servir à la guerre de Sicile, et réciproquement
Auguste lui donna 2000 soldats italiens pour l’accompagner au voyage qu’il
voulait faire contre les Parthes. Cela fait, ils déclarèrent Pompée indigne
de tenir le consulat et la prêtrise, à laquelle ils l’avaient eux-mêmes nommé
par le traité qu’ils avaient fait avec lui. Et puis usant d’une puissance
absolue à disposer de l’empire, confirmèrent leur triumvirat encore pour cinq
ans. Après cette entrevue, Antoine s’en retourna en Syrie, et Auguste se
disposa à la guerre contre Pompée. Voyant son armée prête à voguer, il la fit
purifier par les prêtres, afin de détourner le courroux des dieux, et pour se
les rendre plus propices qu’ils n’avaient été à ses autres voyages. Et
toutefois il eut encore de nouveaux malheurs sur la mer, et fit un troisième
naufrage aussi pitoyable que les précédents. On attribua ce désastre à son
orgueil, d’autant que par une impie audace, il avait dit qu’il vaincrait malgré Neptune. Et fut cette
opinion d’autant plus plausiblement reçue, que durant l’été on n’avait point
accoutumé de voir élever de ces tempêtes sur la mer de Sicile, où lui arriva
cette infortune. Pompée de son côté devint si glorieux de ces succès, qu’il
se fit nommer le fils de Neptune, et prit un habit semblable à celui avec
lequel on le peignait, comme si les naufrages d’Auguste eussent été des
effets de sa vaillance. Il se servait alors de Menas, qui, soit qu’il ne
voulût pas obéir à Cavisius, soit qu’il se tint mal récompensé des services
qu’il avait rendus à Auguste, soit qu’il appréhendât la fureur d’Antoine, qui
le redemandait comme un de ses esclaves, s’était remis dans son parti, et lui
avait donné la même charge dont il avait auparavant honoré Menecrate, que ce
Menas avait défait aux premières rencontres. Sachant donc que César
recueillant le bris de son naufrage, voulait encore tenter le hasard de la
mer, il le dépêcha avec les sept navires qu’il avait amenés pour aller
reconnaître et épier la contenance des ennemis : mais cette âme servile et
encline à la perfidie, après quelques légers exploits, abandonna Pompée, et
se retourna derechef du côté d’Auguste, qui se prévalut de sa trahison, mais
détesta le traître, et le laissa sans crédit et sans honneur. Durant
qu’Auguste refaisait ses vaisseaux, on découvrit sur la mer les voiles de
Lepidus, qui enfin vaincu par ses prières, venait de Pompée qui s’était tenu à Myles pendant ce combat, voyant
ses vaisseaux défaits, quitta la ville, mais y laissa un grand nombre de ses
gens pour amuser Agrippa, et pour lui cacher sa fuite, et puis tira devers
Messine. Là ayant avis qu’Auguste était allé assiéger Taurominie, après avoir
rafraîchi ses navires, et pris de nouvelles forces, marcha contre lui, et lui
alla présenter la bataille par mer et par terre. Auguste refusant de
combattre sur la terre, accepta la bataille de la mer, qui ne lui succéda pas
si heureusement qu’il s’était promis ; car il perdit presque la moitié de ses
vaisseaux, et ne pût se retirer en Après ces diverses rencontres, Auguste rallia auprès de
lui toutes ses troupes, afin de terminer cette guerre par un dernier combat.
Il prit donc son camp de bataille auprès d’Artémise, où Pompée vint aussi
asseoir son armée vis à vis de la sienne. En ces entrefaites, Lepidus qui
avait perdu beaucoup de ses vaisseaux par la tempête, et qui après avoir été
couru par Demochares, s’était retiré à Lilybée, en partit pour venir trouver
Auguste au camp d’Artémise. Gallus Tysienus que Pompée avait envoyé pour lui
empêcher le passage, le voyant à la voile, prit aussi la route d’Artémise
pour se réunir avec son général. Les deux armées étant ainsi en présence, il
arriva que Lepidus donna de l’ombrage à Auguste ; d’autant que comme son
collègue au triumvirat, il voulait avoir une puissance égale à la sienne ; ce
qu’Auguste ne pouvait endurer, ne voulant lui déférer autre qualité que celle
de son lieutenant, dont Lepidus demeurait extrêmement mal satisfait. Auguste
craignant donc qu’il n’inclinât du côté de Pompée, et même ayant quelque avis
qu’il traitait sous main avec lui, se résolut de venir à la bataille devant
qu’il se pût déclarer. Ainsi donc, encore que d’ailleurs il pût affamer
Pompée, et le vaincre sans combattre, néanmoins il mit son armée de terre en
bataille, et commanda à Agrippa de faire le semblable de celle de mer. Pompée
se sentant trop faible, usa de remise le plus longtemps qu’il pût ; mais
enfin appréhendant que ses amis et ses alliés n’imputassent ce délai à une
pure lâcheté, il résolut de combattre. Et d’autant qu’il était plus fort sur
la mer que sur la terre, il voulut prendre le hasard de la mer, et commanda à
Demochares de mener ses vaisseaux contre ceux d’Agrippa, et cependant se
retira dans son armée de terre, comme Auguste était demeuré dans la sienne. Le
signal ayant été levé, et les trompettes ayant sonné, les deux flottes
s’approchèrent, afin de se mêler durant que les deux exercites qui étaient en
terre se tenaient en armes l’un devant l’autre pour regarder l’évènement de
ce furieux combat. Ce spectacle était digne d’être contemplé : car la mer
était toute couverte de navires, et dit-on qu’il y avait bien huit cens
voiles dans les deux flottes. Sur le rivage on voyait deux autres puissantes
armées qui couvraient toute la terre voisine, et derrière eux étaient les
valets et le bagage ; de sorte qu’encore qu’on ne combattît que sur la mer,
ceux qui étaient en terre avaient part à la mêlée, et servaient à animer
leurs compagnons, qui étaient bien aises de leur faire connaître leur valeur
en cette occasion. La rencontre fut une des plus furieuses qui se fit jamais
entre deux armées navales. Agrippa et Demochares déployèrent toute leur
industrie pour se faire connaître les deux meilleurs capitaines de marine qui
fussent en leur siècle. Les soldats de leur côté firent tout le devoir qu’on
pouvait attendre des plus vaillants hommes du monde. D’abord ils combattirent
à coups de traits ; mais les navires s’étant accrochez, ils vinrent au combat
de l’épée, qui fut si cruel que la mer en changea de couleur, et fut toute
teinte du sang des morts qu’on voyait flotter sur l’eau parmi les mâts, les
rames, les planches, et les autres pièces du bris des vaisseaux qui avaient
été rompus par les machines. Au reste les deux armées combattaient avec tant
d’ardeur et de courage, que ceux qui les regardaient de dessus le rivage,
étonnés de tant de beaux exploits, demeurèrent en un morne silence,
considérant quel serait l’évènement d’une si dure rencontre, et ne sachant à
qui en adjuger la gloire. Durant que la victoire alla ainsi balançant, on
n’ouït que fort peu de bruit sur la terre : mais Agrippa ayant fait une
furieuse charge à Demochares, et ayant mis à fonds un grand nombre de ses
vaisseaux, dont la perte fut suivie de la ruine entière de sa flotte, alors
ceux d’Auguste commencèrent à faire un grand cri de joie et de victoire ; au
lieu que ceux de Pompée emplirent l’air de regrets et de gémissements, voyant
leurs compagnons vaincus et contraints de prendre la fuite par la valeur de
leurs ennemis. En cette douleur, plusieurs se retirèrent en grand haste à
Messine, sans faire aucune démonstration de se vouloir venger de leur perte.
Des vaincus il ne s’en sauva qu’un petit nombre, d’autant qu’Auguste tailla
en pièces tous ceux qui se voulurent jeter en terre, et Agrippa donna la chasse
à ceux qui tinrent bon sur la mer. Demochares se voyant en danger d’être
pris, se tua lui-même ; mais Apollophanes aima mieux éprouver la clémence
d’Auguste, et se rendit au vainqueur. Plusieurs autres grands capitaines
suivirent son exemple, et entre autres Gallus, au lieu de se retirer avec
l’armée de terre où il commandait, se vint jeter à ses pieds, et lui amena
beaucoup de ses compagnons, auxquels il impétra leur grâce. Cette lâcheté fit
perdre tout courage à Pompée ; de sorte que se voyant ainsi abandonné, il
prit secrètement sa fille, ses meilleurs amis et son argent, mit le tout sur
ce peu de vaisseaux qui lui restaient, et s’enfuit la nuit, sans savoir où il
devait s’aller jeter, pour se sauver des mains d’Auguste, qu’il croyait être
à sa queue pour le poursuivre. Mais Auguste en fut empêché par les pratiques
et par l’insolence de Lepidus, qui incontinent après la bataille, s’alla
présenter devant les portes de Messine, et contre l’avis d’Agrippa qui y
était arrivé devant lui, reçut la garnison à capitulation, sans vouloir
attendre la venue d’Auguste, et non content de cette audace, l’abandonna au
pillage, et fit mettre le feu aux maisons. Auguste irrité à merveilles de son
orgueil, s’en vint à toutes voiles pour secourir cette pauvre ville. Sa venue
étonna Lepidus, qui en cette extrémité ne sut faire autre chose, que r’allier
les troupes de Plenius qu’il avait trouvées dans Messine : mais les ayant
jointes aux siennes, et faisant une puissante armée de vingt-deux légions, il
se retira sur une colline non loin de la ville, comme pour attendre Auguste
s’il osait le venir combattre. Cependant il lui écrivit une longue liste
d’injures et de reproches, l’accusant de l’avoir fraudé de tous ses droits du
triumvirat ; et outre cela, s’attribuant toute la gloire de la conquête de Mais Auguste qui avait plus de confiance en ses armes et en son courage, qu’au droit et au mérite de sa cause, sans s’amuser à lui répondre, s’achemina vers le camp de Lepidus, où s’étant présenté aux gens de guerre qu’il avait corrompus par l’entremise et par les secrètes pratiques de ses capitaines, la porte lui fut ouverte, sans que personne s’y opposât, d’autant que ceux qui n’étaient pas de l’intelligence, le voyant suivi de peu de gens, parce qu’il avait laissé ses troupes derrière lui, ne s’imaginaient point qu’il eut autre dessein que de visiter leur général comme son ancien ami. Mais d’abord ayant tenu quelque langage qui ne plût pas à Lepidus ; et d’ailleurs quelques-uns des traites s’étant déclarés, et lui ayant offert leurs enseignes, et au partir delà étant allés abattre leurs logements, Lepidus eut recours aux armes, et se mit en devoir d’arrêter cette insolence ; en suite de quoi il se fit un grand tumulte, où Auguste perdit quelques-uns des siens, et fut contraint de se retirer, et de se sauver parmi ceux qu’il avait laissés hors des tranchées. Piqué jusqu’au vif de cet outrage, il alla prendre toute son armée, l’amena contre Lepidus, et investit tout aussitôt son camp. Ses soldats se voyant ainsi serrés, encore qu’ils n’osassent pas témoigner ouvertement ce qu’ils avaient en l’âme, si est-ce que peu à peu ils le quittèrent, et le laissèrent presque tout seul pour s’aller rendre Auguste. Lepidus étonné de ce malheur qu’il n’avait pas prévu durant ses prospérités, quitta l’habit et les ornements impériaux, se couvrit d’une robe de deuil, et plein de douleur et d’ennui, s’en alla ainsi désolé pour se jeter aux pieds d’Auguste, et pour le supplier de vouloir avoir pitié de son infortune. Auguste voyant à ses pieds, et en forme de suppliant, celui qui avait été empereur en tant d’armées, qui avait été son collègue au triumvirat, et qui l’avait secouru si opportunément en cette guerre, ne pût néanmoins être fléchi à lui rendre sa dignité ; mais se souvenant de l’injure qu’il lui avait voulu faire, le dépouilla de son armée et de ses charges, ne lui laissa que ses biens et sa fortune privée. Quelques-uns disent, qu’au partir delà il le confina dans sa maison ; les autres assurent, qu’il le renvoya à Rome, avec permission d’exercer la souveraine sacrificature ; et d’autres écrivent, qu’il fut relégué en Italie sous une sûre garde. Quoi que c’en soit ; celui qui peu de temps auparavant avait eu plus de vingt légions sous sa charge, qui à la naissance du triumvirat avait été un des arbitres de la vie de ses citoyens, et qui avait condamné à la mort tant de grands et d’illustres personnages, se vit réduit à la condition d’une personne privée, et acheva le reste de ses jours sans honneur et sans réputation dans le monde. Cependant Auguste ayant défait Pompée, fit mourir presque tous les sénateurs et tous les chevaliers qui avaient suivi son parti. Quant aux soldats, il reçut dans ses légions ceux qui étaient de condition libre, mais rendit tous les esclaves à leurs maîtres pour en faire le châtiment, et fit attacher en croix tous ceux qui ne purent trouver personne qui les voulût avouer, et les demander aux vainqueurs. Outre cela, il punit sévèrement les villes qui osèrent lui résister, au lieu qu’il pardonna volontiers à celles qui se rendirent de leur franche volonté. Comme il faisait toutes ces choses, il s’éleva une grande sédition contre lui dans son armée : car les soldats enflés de la victoire, commencèrent à lui faire de superbes demandes pour la récompense de tant de peines qu’ils avaient prises en cette longue guerre, et voyant qu’il les remettait à un autre temps, entèrent en une telle fureur, qu’ils osèrent bien user d’insolentes menaces en son endroit, et en vinrent jusqu’à lui reprocher son ingratitude, et l’accuser de manquer à sa parole, vu qu’il les avait entretenus de promesses, qu’ils voyaient être vaines et sans effet. Auguste à qui la guerre semblait achevée, ne se souciait point de les contenter ; ce qui accrût tellement leur dépit, qu’ils lui demandèrent leur congé, se figurant qu’il ne les licencierait jamais, vu qu’ils savaient bien qu’il projetait une nouvelle guerre contre Antoine, en laquelle il avait besoin de leurs armes. Ce grand courage jugeant que c’était chose indigne d’un prince, d’accorder quelque chose par contrainte à ses soldats, qui prendraient de là occasion de lui faire tous les jours de nouvelles demandes, ne se laissa point fléchir à leurs menaces ; mais feignant d’approuver leur requête et de la juger équitable, il licencia premièrement tous ceux qui l’avaient servi à la guerre de Modène contre Lucius frère d’Antoine, et là dessus tous les autres le pressant aussi de leur donner leur congé, il l’octroya à ceux qui avaient porté les armes dix ans ; mais avec protestation de ne se servir jamais de ceux qui se retireraient de cette sorte, quelques prières qu’ils lui en pussent faire à l’avenir, ajoutant que ces derniers ne devaient attendre ni argent ni héritages de lui ; mais qu’il contenterait seulement les premiers, et ceux qui demeureraient dans son armée, auxquels il voulait exactement tenir sa promesse, s’ils se rendaient dignes de sa libéralité. Cette parole arrêta le reste de l’armée, et fit entièrement cesser le tumulte. Après cela il fit toucher de l’argent à ceux qui étaient demeurez en leur devoir, honora ceux qui avaient combattu sur mer de couronnes d’olivier, et fit espérer aux centeniers et aux autres capitaines, qu’à la sortie de la guerre il leur donnerait les premières charges de leurs villes et de leurs provinces. Il honora aussi particulièrement la vertu d’Agrippa, et
lui donna une couronne navale, et un étendard de la couleur de la mer, en
récompense du grand service qu’il avait rendu en cette guerre, où il avait
acquis une insigne gloire par sa valeur et par sa conduite. Ayant ainsi
apaisé les séditieux murmures des soldats, et établi les affaires de Cependant Pompée ayant perdu la bataille, et s’étant enfui
à Messine, eut peur qu’Auguste ne le vint assiéger, et ne sachant à qui se
fier se mit à la voile, et passa par la côte d’Italie à Corfou, delà à
Cephalenie, ou plusieurs de ses vaisseaux qui étaient espars par la mer, se
rallièrent auprès de lui ; mais se voyant une flotte trop grosse pour fuir,
et trop faible pour combattre, il dépouilla les ornements impériaux, et
conseilla à chacun de penser à se sauver sans se tenir plus longtemps auprès
de sa personne. Plusieurs ayant prêté l’oreille à ce conseil, il tira devers
l’Asie avec ceux qui à toute force voulurent l’accompagner en sa mauvaise
fortune. Son premier dessein était de s’aller jeter entre les bras d’Antoine,
duquel il se promettait toute sorte de bon traitement ; mais étant arrivé à
Lesbos, il apprit qu’il était allé faire la guerre aux Parthes, à raison de
quoi il se résolut de l’attendre en cette île : toutefois le gouverneur de
l’Asie qui était alors C Furnius, ne le voyant pas de trop bon oeil, il jugea
qu’il en faillait sortir. Là dessus ayant eu avis du divorce advenu entre
Auguste et Lepidus, et le bruit de l’infortune arrivée à Antoine en son
voyage contre les Parthes volant déjà par tout, il se laissa tenter à une
nouvelle ambition, et voyant que de Depuis Antoine croyant que le Roi d’Arménie l’avait trahi,
et qu’il était cause de son désastre, fit tant qu’il le surprit lui et ses
enfants, et les amena en triomphe à Alexandrie, et les présenta comme captifs
à Cléopâtre, qu’il avait faite un peu auparavant une des plus puissantes
princesses du monde. Car il lui avait donné une partie de Les Pannoniens avaient chassé Geminius de Siscie, mais il les défit depuis en diverses rencontres, et les contraignit de se remettre sous le joug des romains. Messala dompta les Salassiens, et tous ceux qui avaient participé à leur révolte. Quant aux Dalmates, Agrippa alla premièrement leur faire la guerre, mais depuis Auguste y mena lui-même l’armée, et les soumit entièrement à son obéissance : toutefois ce ne fut pas sans recevoir beaucoup d’incommodité, ni même sans courir fortune de la vie, vu qu’il y fut blessé ; mais ses plaies ne servaient qu’à accroître sa gloire. Les soldats se mutinèrent durant ce voyage, mais il les fit passer par la rigueur de la discipline, les fit décimer, et leur fit bailler de l’orge au lieu du pain de munition. Ce fut en cette même saison qu’Antoine ayant circonvenu le roi d’Arménie, et l’ayant pris prisonnier, se jeta sur son état, et le subjugua entièrement par l’intelligence et l’alliance qu’il prit avec le roi des Mèdes, duquel il fit fiancer la fille à son fils. Antoine l’ayant mené avec ses enfants en triomphe dedans
Alexandrie, les fit présenter liez de chaînes d’or à Cléopâtre, qui était
assise sur un superbe trône, avec commandement aux captifs de se jeter à
genoux, et d’implorer sa clémence : mais ils montrèrent un grand courage en
leur adversité, et ne voulurent jamais se ranger à ses serviles soumissions,
quoi qu’ils ne pussent ignorer que cette résistance aigrirait Antoine contre
eux. Cependant cet insensé allait tous les jours tramant sa ruine par de
nouvelles folies qu’il faisait pour complaire à Cléopâtre. En pleine
assemblée du peuple d’Alexandrie, auquel il avait donné un magnifique festin,
il la fit proclamer reine des rois, et son fils Césarion roi des rois,
et puis pour la seconde fois leur donna les royaumes d’Égypte et de Cypre.
Outre cela il allait publiant partout, que Cléopâtre avait été la femme
légitime de Jules César, et que Césarion était issu de ce mariage ; ce qu’il
disait afin de rendre l’adoption d’Auguste ou suspecte ou odieuse. Il voulut
aussi montrer sa magnificence à l’endroit des enfants qu’il avait eus de
Cléopâtre : car il donna à celui qui se nommait Ptolémées, Ayant en la fantaisie la guerre qu’il voulait faire à Auguste, il ne passa pas outre, mais se contenta de confirmer l’alliance qu’il avait faite avec le Roi des Mèdes qui avait tout à fait rompu avec celui des Parthes. Ils se promirent l’un à l’autre qu’Antoine secourrait les Mèdes contre les Parthes, et que les Mèdes l’assisteraient contre Auguste. Cela ayant été arrêté entre eux, Antoine prit la route de
l’Ionie et de Les consuls n’osant y contredire, s’enfuirent vers Antoine, et furent bientôt suivis de beaucoup de leurs complices, auxquels Auguste donna librement congé d’aller trouver leur ami. Mais en revanche, plusieurs du parti d’Antoine vinrent aussi se rendre auprès d’Auguste. Les principaux furent Titus et Plancus, qui avaient été de ses plus intimes amis, et auxquels il avait confié tout le secret de ses plus importantes affaires. Ce qui les meut à quitter Antoine, ce fut qu’à l’arrivée des deux consuls, ayant appris le langage qu’Auguste avait tenu de lui dans le sénat, et les ayant assemblez avec les autres personnes de qualité pour se justifier devant eux, il allégua beaucoup de choses qui ne leur plurent pas, et même comme pour déclarer la guerre, contre leur avis, il répudia sa femme Octavia, que les romains aimaient uniquement. Offensés de cela, et voyant bien que c’était pour complaire à Cléopâtre qu’il faisait ce divorce : et d’ailleurs ne pouvant plus supporter de cette égyptienne, de qui les déportements et l’insolence déplaisaient à tous ceux qui avaient encore quelque honneur et quelque générosité romaine, ils se retirèrent vers Auguste, lui découvrirent tous les plus secrets conseils d’Antoine, l’informèrent des particularités de son testament, comme ceux qui l’avaient signé ; et même lui déclarèrent ceux entre les mains desquels ils l’avaient mis. Auguste qui ne désirait rien plus passionnément que de l’avoir, employa son autorité pour le retirer d’entre les mains des vestales, auxquelles il avait été confié. En voyant le contenu, il fut saisi de douleur et d’horreur, et aussitôt l’alla présenter au sénat, et puis le fit lire publiquement, afin qu’au récit des choses qui y étaient couchées, la haine du peuple romain s’accrût, et s’enflammât davantage contre Antoine. Encore que cette action d’Auguste fut du tout incivile, violente, et même contre les lois ; néanmoins les choses qui y étaient contenues, étaient si infâmes et si odieuses, que l’horreur qu’en reçut le peuple romain, fut cause qu’elle fut louée et approuvée de tout le monde. Il y avait principalement trois chefs qui furent jugez pleins d’insolence, et dignes du courroux du peuple romain : il assurait, que Césarion était le juste héritier de Jules César ; au lieu qu’étant issu d’une concubine, il ne pouvait jouir du droit des citoyens, mais devait demeurer dans les bornes des privilèges des étrangers ; en suite de quoi il ne pouvait être héritier d’un citoyen romain : il donnait, et à lui, et aux autres enfants de Cléopâtre, les couronnes et les provinces de l’empire, avec un tel excès de profusion, que tout le monde en avait honte ; et en troisième lieu, il ordonnait qu’en quelque partie du monde qu’il mourut, on portât son corps à Alexandrie, et qu’on l’inhumât au lieu où Cléopâtre aurait choisi sa sépulture. Ces trois articles excitèrent une telle indignation, et jetèrent un tel dépit dans l’âme des romains, qu’ils ajoutèrent aisément foi à tous les autres mauvais bruits qu’on avait fait courir d’Antoine : et entre autres choses confirmèrent le soupçon qu’on avait, que s’il obtenait la victoire, son dessein était de donner Rome à Cléopâtre, et transférer le siège de l’empire en Égypte ; de sorte que non seulement ses ennemis, mais même ses plus confidents amis, et tous ceux qui n’avaient point encore choisi de parti, le blâmèrent en cette impudence, et détestèrent son audace. Sur cette haine publique, encore qu’Auguste ne le voulût pas faire ouvertement déclarer ennemi de la république, de peur d’envelopper et de comprendre au décret, plusieurs de ceux qui étaient auprès de lui, dont il espérait le retour ; néanmoins en effet il fut tenu pour tel, vu qu’on lui ôta le consulat, auquel il était nommé pour l’an suivant, et qu’on résolut la guerre contre Cléopâtre, c’est à dire, contre lui, puisque leurs intérêts étaient si étroitement conjoints. À même temps on alla dans le temple de Bellone, où par l’ordonnance du sénat et du peuple, Auguste comme Fécial fit toutes les cérémonies que les romains avaient de coutume d’observer, lors qu’ils dénonçaient la guerre à quelque nation étrangère. Là dessus chacun commença à apprêter ses armes. Cependant Antoine devenait tous les jours plus furieusement passionné de Cléopâtre, qui l’avait créé surintendant des exercites d’Alexandrie. Car en revanche de ce vil honneur, il l’appelait sa reine et sa maîtresse, il lui avait donné pour ses gardes des soldats romains, et avait fait graver son nom sur leurs boucliers. Outre cela, il l’a faisait assister aux jugements qu’il rendait, l’a menait à cheval avec lui, et dans les villes marchait bien souvent à pied après son carrosse, étant la plupart du temps habillé et paré à l’Égyptienne. D’ailleurs pour comble de folie, on le voyait souvent paraître en public sur un trône d’or, et se faire appeler Osiris et Bacchus, et Cléopâtre Diane et Isis. Ces extravagances firent juger à plusieurs, que Cléopâtre lui avait donné quelque puissant charme qui lui avait troublé l’esprit. Et ce fut peut-être la cause pour laquelle on lui éclaira
la guerre plutôt qu’à Antoine, encore que personne ne doutât
qu’infailliblement ils couraient une même fortune, et qu’il ne
l’abandonnerait jamais pour se réconcilier avec Auguste. Par ce moyen on
l’exposait la haine publique, d’autant
que prenant les armes, on lui pouvait reprocher qu’il les avait prises pour
favoriser une égyptienne contre sa patrie, qui ne l’avait en rien offensé.
Parmi tout cela, les deux chefs firent de grands préparatifs pour s’entre
ruiner. Ce ne fut plus que levées de gens de guerre qu’ils envoyèrent faire
dans tous les coins du monde, d’autant que l’univers se trouvait engagé et
comme divisé en ces deux factions d’Auguste et d’Antoine. L’Italie, Cependant on observa plusieurs étranges signes, qu’on crut
être des présages du malheur de cette funeste guerre. Un singe étant entré
dans le temple de Cérès, renversa et mêla confusément tout ce qu’il trouva là
dedans. Un hibou vola dans le temple de concorde, et de là passa dans les
temples qu’on estimait les plus saints à Rome ; et comme on l’eut chassé de
tous ces lieux sacrez, il s’alla percher dans celui de génie du peuple
romain, et n’en sortit qu’après y avoir demeuré un long espace de temps. Le
char de Jupiter se rompit à la course des chevaux. On vit sur la mer grecque
une torche ardente qui dura plusieurs jours, et puis s’évanouit en l’air. Il
s’éleva aussi de grandes tempêtes qui renversèrent un trophée qui était au
Mont Aventin, et une image de la victoire, qui était à l’entrée du théâtre.
Le Mont Gibel vomit une flamme si extraordinaire, que tout en fut désolé aux
lieux circonvoisins. En À Rome il se fit une partie de jeunes enfants, qui s’étant divisés en deux bandes, se firent appeler, les uns les soldats d’Antoine, et les autres les soldats d’Auguste, et s’étant battus durant deux jours, enfin ceux du parti d’Auguste demeurèrent victorieux. Une statue d’Antoine qui était au Mont Alban, jeta du sang, comme pour annoncer sa mort. Et toutefois le reste de cette année se passa sans aucune rencontre des armées, quoi qu’elles fussent toutes prêtes de combattre. Antoine s’étant avancé avec sa flotte jusqu’à Corfou, et ayant eu avis qu’Auguste était assez prés de là avec ses vaisseaux, après avoir laissé de bonnes gardes à tous les passages, se retira dans le Péloponnèse. L’année suivante, sur la fin de l’hiver, Auguste étant
parti de Brindes, et s’étant avancé jusqu’à Corfou pour aller surprendre
l’armée qu’Antoine tenait à Actium, fut rejeté par la tempête au lieu d’où il
était parti. Au reste, les hommes de rame d’Antoine ne s’étant point exercez
durant l’hiver, ne furent pas prêts au printemps pour marcher. Au contraire,
quand il voulut faire la revue de ses vaisseaux, il trouva qu’une partie s’en
était enfuie, et que l’autre était pétri de maladie. L’armée d’Auguste était
bien en meilleur ordre ; de sorte que voulant éloigner la guerre d’Italie, et
la jeter dans les provinces d’Antoine, il se rendit avec une effroyable
puissance à Brindes pour passer dans Antoine ayant eu avis de l’arrivée d’Auguste, se mit promptement à la voile pour le venir trouver, et pour le combattre. Ses amis lui avaient conseillé de renvoyer Cléopâtre en Égypte ; mais cette artificieuse princesse, qui craignait qu’en son absence on ne fît une paix désavantageuse pour elle, sut si dextrement combattre cette opinion, qu’Antoine charmé de son amour l’a mena avec lui, ne se figurant pas qu’elle devait être le principal instrument de sa ruine. Devant son arrivée, Auguste fit tout ce qu’il pût pour contraindre ses armées de terre et de mer de venir au combat ; mais le tout se passa en escarmouches, et en légères rencontres, où toutefois Auguste eut toujours du meilleur. Antoine s’étant rendu dans son armée, entretint ces escarmouches, mais ne voulut point venir à un plein combat, que toutes les forces qu’il attendait ne fussent abordées. Cependant Auguste ne pouvant faire autre chose, envoya
quelques-uns de ses vaisseaux en course vers Mais la famine commençant à l’accueillir, il mit en délibération au conseil, s’il devait du tout abandonner cette côte-là, et se retirer sans venir à la bataille. Ses meilleurs capitaines lui conseillaient de se servir de cette occasion, de peur que se retirant, il ne donnât cette gloire à ses ennemis, et cette impression à tout le monde, qu’il s’en serait fui de crainte de combattre. Cléopâtre qui avait une puissance absolue sur son esprit, l’emporta sur leur avis, et fit arrêter qu’on laisserait des garnisons dans les ports et dans toutes les places fortes, et qu’on se retirerait en Égypte. On dit que les prodiges qu’elle avait remarqués en ces entrefaites, l’avaient induite à donner ce conseil. Car des hirondelles ayant fait leur nid sur la poupe de leur vaisseau amiral, il y en survint d’autres qui rompirent leur nid, et qui les chassèrent. Et puis les statues d’or que les Athéniens avaient dressées sur leur théâtre, à Antoine et à elle, sous la forme des dieux, avaient été renversées par la foudre. Ces mauvais présages avaient empli de peur le cœur de cette faible princesse, et Antoine même, qui d’ailleurs voyait toute son armée comblée de tristesse, en était demeuré étonné ; de sorte qu’il délibéra de sortir de là, et de s’en aller en Égypte : mais il ne voulait pas se retirer à la dérobée, ni partir en désordre : au contraire, il voulait lever l’ancre à la vue de ses ennemis, et faire sa retraite en homme qui était résolu de combattre, si on le venait attaquer. Pour ôter toute frayeur à ses soldats, après avoir brûlé les vaisseaux inutiles, et chargé ce qui était dedans sur les autres navires, il les assembla, comme pour leur déclarer la raison d’un si soudain et si précipité changement, et leur tint à peu prés ce langage, pour les encourager s’il fallait combattre. Suivant cette harangue, Auguste se résolut de laisser partir la flotte d’Antoine, afin que comme elle serait à la voile il la chargeât sur la fuite. Car il se figurait que ses vaisseaux étant plus légers que ceux de son ennemi, il pourrait aisément l’atteindre et dissiper son armée. Outre cela, il se promettait que l’étonnement se mettant parmi les fuyards, il y en aurait plusieurs qui se viendraient rendre à lui. Mais Agrippa craignant qu’Antoine à force de rames et de voiles ne hâtât sa fuite, de sorte qu’on ne put arriver à temps pour lui donner la chasse, rompit ce dessein, et remontrant à Auguste que la victoire était entre ses mains, d’autant que les navires d’Antoine battus de l’orage et agitez de la tempête, étaient tous en désordre, le fit résoudre au combat. Auguste persuadé par ses raisons, fit mettre son infanterie dans ses vaisseaux, et ordonna à ses principaux amis de prendre soigneusement garde à toutes les occasions qui s’offriraient d’attaquer l’ennemi, et par même moyen leur enjoignit de l’avertir diligemment de tout ce qui se passerait en cette chasse, et là dessus s’en alla lui-même remarquer la contenance d’Antoine et de son armée, qui était arrêtée à l’embouchure du golfe, sans faire démonstration d’en vouloir partir. Auguste fit donc avancer sa flotte de ce côté-là pour les aller combattre, ou pour les chasser honteusement du golfe : mais pour tout cela ils ne se remuèrent point, ainsi seulement renforcèrent le front de leurs vaisseaux, comme pour soutenir le choc qu’il leur voulait donner. Là dessus Auguste ne sachant quel parti prendre d’abord, hésita un peu, et aussitôt avança les pointes de ses vaisseaux, et les fit prendre à côté pour les envelopper, ou au moins pour troubler l’ordre de leur bataille ; mais Antoine craignant d’être enveloppé, poussa ses vaisseaux et vint malgré lui au combat. De cette sorte on commença la bataille, chacun des capitaines faisant un grand devoir d’exhorter les soldats à bien faire, et à disputer généreusement la victoire. Ceux qui étaient sur le rivage, criaient à leurs compagnons, qu’ils se montrassent vaillants hommes, et qu’ils donnassent courageusement dans leurs ennemis. Les vaisseaux d’Auguste avaient un grand avantage sur ceux d’Antoine, d’autant qu’étant plus légers, ils les allaient enfoncer avec une vitesse incroyable ; et s’ils ne trouvaient point de résistance, les faisaient couler à fonds ; ou s’ils ne pouvaient les renverser, se retiraient si promptement, que les ennemis à cause de la pesanteur de leurs navires, ne pouvaient ni les suivre, ni les nuire en aucune façon. Néanmoins comme ils se présentaient pour les attaquer, ceux d’Antoine les recevaient à coups de traits et de pierres, et s’efforçaient d’accrocher les navires, d’autant qu’en étant venus aux mains, ils se trouvaient les plus forts, et mettaient aisément à fonds leurs faibles vaisseaux. Cela était cause qu’ils prenaient soigneusement garde, et par une vitesse admirable se développant d’eux, se retiraient sans grande perte. De sorte que la flotte d’Antoine combattait à la façon des gens de pied, qui attendent l’ennemi de pied ferme, au lieu que celle d’Auguste imitait la façon de la cavalerie légère, qui va brusquement à la charge, et puis se sait dextrement démêler. La victoire ayant longuement balancé sans qu’on sut remarquer aucun grand avantage entre les deux armées, Cléopâtre qui dés devant le combat s’était préparée à la fuite, l’a ravit à Antoine. Car cette égyptienne qui était avec soixante vaisseaux à l’ancre dans le port, voyant un si sanglant combat, ne sachant de quel côté inclinerait la fortune, ne pût plus longtemps attendre un évènement si douteux et si incertain, mais pleine de frayeur fit lever un signal pour mettre ses vaisseaux à la voile, et pour s’enfuir en son royaume d’Égypte. Ses vaisseaux cinglants à la faveur du vent qu’ils avaient en poupe, passèrent au travers des grandes navires d’Antoine, qui étaient à la même rade, et emplirent tout de confusion, mais cependant s’avancèrent en pleine mer, prenant la route d’Alexandrie. Antoine, de qui l’âme était plus avec Cléopâtre qu’avec le corps qu’elle animait, voyant qu’elle était ainsi à la voile, ne la pût laisser partir sans lui aller faire compagnie. De sorte que laissant ses capitaines et ses soldats au milieu du combat, où ils exposaient leurs vies pour son salut et pour sa gloire, il se jeta dans un esquif, et accompagné seulement de deux de ses domestiques, se mit à fuir et à la suivre. Cette lâcheté abattit le courage à ses capitaines. Quelques-uns crurent qu’il était allé se sauver dans son armée de terre, où il avait encore dix-huit légions entières, et plus de vingt mille chevaux ; mais les autres sachant bien la maladie dont il était frappé, se doutèrent de ce qui était arrivé, et toutefois le combat dura encore quelque temps, sans qu’Auguste pût le défaire qu’après avoir fait avec les siens des efforts extraordinaires de valeur. Quoi que son premier dessein eut été de sauver la flotte d’Antoine, et de la prendre entière, afin de se saisir des grands trésors qui étaient dans les vaisseaux : néanmoins voyant l’opiniâtreté des ennemis, il changea de dessein, et commanda qu’on apportât les feux d’artifices qui étaient dans son camp dressé sur la levée du golfe, et donna charge aux siens d’aller embraser les navires qui soutenaient encore le combat. Ce spectacle fut pitoyable, d’autant qu’on vit à même temps tous ces navires pleins de feu, que ceux d’Auguste lançaient dedans, y jetant des dards enflammés, des torches ardentes, et des pots de fer pleins de poix et de braise. Durant que les soldats d’Antoine s’amusaient à éteindre le feu, ou à transporter ce qui était dedans les vaisseaux, ceux d’Auguste les venaient joindre, et en faisaient une piteuse boucherie, les trouvant ainsi misérablement occupez à sauver les reliques de l’embrasement et du naufrage. Ceux qui se pouvaient tirer du milieu du feu, se jetaient dans la mer à la merci des vagues, les autres qui n’étaient pas assez diligents, étaient ou étouffés de la fumée, ou consumés par la flamme, qui poussée et agitée par le vent qui s’était élevé, allait toujours croissant et faisant un plus grand dégât dans les vaisseaux. Un tigre eut eu pitié d’un si lamentable spectacle. Cependant Auguste allait poursuivant généreusement sa victoire, qu’il obtint finalement après un si âpre et si dangereux combat. Il envoya ses gens éteindre le feu des navires d’Antoine, et en sauva encore 300 qui demeurèrent en sa puissance. Ce fut par le gain de cette bataille qu’il se rendit enfin seul absolu monarque de l’univers. Ayant pris les vaisseaux et tout l’équipage d’Antoine, il le fit suivre pour le prendre : mais Cléopâtre avait tellement fait avancer ses navires, qu’il n’y eut aucun moyen de les atteindre. Antoine ayant abandonné les siens et soi-même, ne fut pas si tôt délaissé de son armée de terre, vu qu’elle demeura sept jours entiers à attendre de ses nouvelles, sans vouloir accepter les offres que lui fit Auguste durant tout ce long intervalle. Mais enfin Canidius qui en était général, s’en étant lâchement enfui pour aller trouver son maître, tous les autres capitaines se rendirent au vainqueur, et lui menèrent leurs soldats, qu’il traita humainement, comme voulant s’en servir. Après un si triomphant exploit, Auguste s’en alla dans le temple d’Apollon qui était sur la rive du golfe, et pour remercier ce Dieu auquel il était particulièrement zélé, lui consacra les proues des galères qu’il avait prises à cette heureuse journée. Il fit aussi célébrer à Actium des jeux et des combats de musique, de lutte et de courses de chevaux, pour donner cette recréation à une armée qui avait supporté tant de fatigues : et depuis il fit bâtir en ce même lieu une ville qu’il fit nommer Nicopolis, pour servir d’un éternel monument d’une si célèbre victoire. Quelques-uns des amis d’Antoine ne le voulurent point abandonner en sa mauvaise fortune, mais la plus grande partie se réconcilia et se rendit à Auguste. Quant aux rois alliés du peuple romain, qui l’avaient
assisté en cette guerre, ils se retirèrent incontinent après sa défaite.
Auguste les traita depuis avec beaucoup de rigueur. Il pardonna à Archélaüs,
roi de Cappadoce, et à Amyntas, roi de Lycaonie et de Galatie, et leur laissa
ce qu’ils tenaient d’Antoine ; mais il ne voulut point permettre aux autres
de jouir des bienfaits qu’ils avaient reçus de lui. Et même il ôta les
couronnes à ceux qui avaient été faits rois de sa main. Il tira aussi de gros
subsides, et leva de grands deniers des villes qui avaient embrassé le parti
de son ennemi, et changea en plusieurs la forme de leur gouvernement. Au
contraire, il déclara libres les habitants de Lampé et de Cydonie, et même fit
bâtir Lampé en considération de ce que ses habitants l’avaient assisté en
cette guerre. Quant aux citoyens romains qui avaient suivi Antoine, il en fit
mourir quelques-uns, donna la vie aux autres, et en mit plusieurs à rançon
pour aider à payer la dépense de ses armées. Craignant que les vieilles
bandes ne se mutinassent comme elles avaient fait en Et craignant que les affaires de l’orient n’eussent besoin
de sa présence, il repassa en Grèce, et de là se rendit en Asie avec une
telle diligence, qu’Antoine et Cléopâtre, quoi qu’ils le fissent épier, ne
surent pas plutôt son départ, qu’ils apprirent son retour. Ils s’étaient
sauvés de la bataille sur leurs vaisseaux, et avaient fait voile ensemble
depuis Actium jusqu’au Péloponnèse ; mais étant là ils se séparèrent, quoi
qu’au grand regret d’Antoine, auquel elle remontra qu’il était absolument
nécessaire pour le bien de ses affaires, qu’elle passât en Égypte durant
qu’il irait en Libye, de peur que la nouvelle de la perte de la bataille n’excitât
quelque mouvement de son état. Cléopâtre ayant donc pris la route d’Égypte,
pour assurer son retour, publia par tout qu’Antoine avait remporté la
victoire, et pour en imprimer la créance, elle fit attacher des couronnes sur
les proues de ses navires, et entra avec des chants de triomphe dans
Alexandrie, pour tromper par ce moyen ses particuliers ennemis. Mais voyant
que le bruit de la défaite d’Antoine, parvenu à leurs oreilles, leur haussait
le courage, et se figurant qu’ils tramaient quelque chose contre sa couronne,
elle les fit mourir, et se saisit de tous leurs biens. Et en suite de cela,
pilla même les temples de ses dieux, afin d’amasser une grosse somme
d’argent, qui pût servir à faire de nouvelles levées de gens de guerre pour
défendre son royaume contre l’invasion des romains. Et d’autant qu’elle avait
besoin d’être appuyée de quelque grand prince, elle fit rechercher le Roi des
Mèdes, auquel pour l’obliger davantage, elle envoya la tête de son ennemi le
Roi d’Arménie qu’elle fit inhumainement décapiter. Quant à Antoine, il
pensait aller remettre son armée sur pied dans Auguste reçut les ambassadeurs avec le prisonnier dans l’île de Cos, qui était dédiée à Esculape, et ayant Turulius en sa puissance le fit mourir au lieu même où il avait autrefois coupé les arbres du bois consacré à ce faux dieu ; de sorte que son malheur fut attribué à une punition divine. Cependant il ne fit point d’autre réponse à cette seconde ambassade qu’à la première. Antoine pensant vaincre son opiniâtreté, dépêcha vers lui son fils Antille, chargé d’une grande quantité d’or pour lui en faire présent de sa part. Cléopâtre lui envoya aussi de nouveaux ambassadeurs, mais il les traita toujours comme à la première fois. Toutefois craignant que le désespoir ne leur fît prendre quelque furieuse résolution, et qu’ils ne r’alliassent de nouvelles forces, ou qu’ils ne se jetassent dans les Gaules ou dans l’Espagne, où Antoine avait beaucoup d’amis, ou bien même que voulant périr, ils ne fissent périr avec eux les grands trésors qu’ils avaient amassez, et que Cléopâtre avait enfermés dans les tombeaux des rois d’Égypte, où elle menaçait de les brûler avec elle, si on refusait d’user de clémence en son endroit : il envoya vers elle un de ses affranchis nommé Thyrsus, auquel il commanda de lui faire la cour en son nom, de l’emplir de bonnes espérances, et de l’assurer qu’il était amoureux d’elle, espérant que par ce moyen cette ambitieuse femme pourrait être induite à faire mourir Antoine. En quoi certes il ne se trompa point. Devant que cela se passât, il arriva qu’Antoine ayant eu avis que Cornelius Gallus avait pris l’armée de Scarpus, et s’était saisi de Paretoine, rompit son voyage de Syrie où les gladiateurs l’appelaient, et ayant passé en Égypte avec une assez puissante suite de vaisseaux et de gens de guerre, se présenta devant Paretoine, se promettant ou de gagner les soldats de cette armée qui lui étaient de longtemps bien affectionnez, ou de contraindre à vive force Gallus, de la lui remettre entre les mains. Mais par le bon ordre qu’y mit Gallus, il ne fut pas en sa puissance de parler à un seul des soldats, de sorte qu’il fut contraint de s’en retourner sans rien faire, d’autant qu’il ne se trouva pas assez fort pour prendre la ville, d’où même Gallus fit une sortie qui incommoda fort ses navires. En ces entrefaites, Auguste qui s’approchait toujours, prit Péluse par force, ou comme l’on crut, par la trahison de Cléopâtre, qui pour ménager sa grâce la lui avait laissé forcer : car abusée par les discours de Thyrsus, elle se figurait qu’Auguste avait de la passion pour elle, et qu’elle se rendrait aussi puissante sur son esprit, comme elle avait été sur celui de César et sur celui d’Antoine. De sorte que non seulement elle se promettait de sauver sa couronne et son royaume d’Égypte ; mais outre cela, elle croyait se voir maîtresse de l’empire romain par les amours d’Auguste. Sa vanité fut cause, que comme il se présenta devant Alexandrie, elle défendit secrètement aux habitants d’employer leurs armes contre lui, encore qu’en public elle leur commandât de lui courre sus comme à un ennemi. Antoine averti de la prise de Péluse, quitta le siège de Paretoine, et revint en grande hâte vers Alexandrie. À son abord, ayant fait descendre sa cavalerie de dessus ses vaisseaux, il alla charger celle d’Auguste qui était fatiguée du chemin qu’elle avait fait, et eut beaucoup d’avantage en cette rencontre. Enflé de ce succès, il osa bien se préparer à une seconde journée, mais étant venu aux mains, il fut encore misérablement vaincu. Ayant perdu la bataille, il se retira dans sa flotte, résolu de combattre encore par mer, ou de se sauver dans l’Espagne. Toutefois Cléopâtre qui traversait tous ses desseins, lui débaucha un grand nombre de ses vaisseaux, qu’elle fit passer du côté d’Auguste pour continuer ses infâmes pratiques. Et cependant cette rusée égyptienne feignant d’avoir peur de lui, se retira avec un eunuque et deux servantes dans l’enclos des tombeaux des rois d’Égypte, comme pour s’y défaire elle-même, de peur de tomber en la puissance du vainqueur, mais en effet pour y attirer et pour circonvenir Antoine en faveur d’Auguste. Antoine voyait bien qu’elle le trahissait, mais l’amour l’empêchait de le croire. Et par un déplorable aveuglement, il avait plus de pitié d’elle que de soi-même. Cléopâtre sachant cela, et se figurant que s’il entendait une fois qu’elle se fut tuée, il se ferait aussi mourir, lui envoya dire que ne pouvant se voir en la puissance d’un autre que lui, elle avait prévenu ce malheur par une glorieuse mort. Antoine le croyant, sans attendre davantage, conjura un des siens de lui vouloir faire ce bon office de le tuer. Mais ce fidèle serviteur au lieu de lui obéir, se passa l’épée à travers du corps. Antoine voulant imiter son exemple, se donna un grand coup de la sienne, et tomba comme mort sur la place, tant la plaie fut profonde. Là dessus il se fit un grand bruit de ceux qui déploraient un si funeste accident, que Cléopâtre l’entre ouït du lieu où elle s’était retirée : à cause de quoi, elle mit la tête dehors pour savoir ce que c’était ; et ayant été reconnue par les amis d’Antoine, ils firent un tel cri qu’il revint à lui : et comme on lui dit qu’elle était pleine de vie, il eut regret de mourir, et fit tout ce qu’il pût pour reprendre sa vigueur : mais il avait tant perdu de sang, qu’il vit bien à sa faiblesse qu’il fallait sortir du monde, et là dessus pria ses amis de le vouloir porter au lieu où était Cléopâtre : ce qu’ayant fait, ils l’attachèrent comme ils purent à des cordes qui étaient pendues aux créneaux pour tirer les pierres dont on y bâtissait, et elle assistée de ses servantes et d’un eunuque, le tira en haut, où étant il se mit en son giron, et ne tarda guère à rendre l’âme entre ses bras. Cléopâtre pour obliger Auguste, l’avertit de ce désastre, toutefois se doutant de quelque rigueur, elle se tint dans son enclos, où étaient son or, son argent, et ses pierreries, résolue de faire tout périr avec elle, s’il ne l’assurait de lui conserver sa couronne. Auguste de son côté ne lui voulait rien promettre, afin de la traiter comme une captive, et de la faire servir d’ornement à son triomphe : mais craignant que se voyant hors de toute espérance de salut, elle ne fît ce dont elle l’avait menacé ; pour la prendre en vie, et encore plus pour avoir ses riches trésors, lui envoya un chevalier nommé Proculeius, et un affranchi appelé Épaphrodite, et leur prescrivit ce qu’ils devaient faire en cette occasion. Comme ils furent entrez par surprise au lieu où elle était, ils lui proposèrent quelques conditions assez tolérables, auxquelles donnant son attention, devant qu’elle pût répondre, ils se saisirent d’elle, lui disant qu’Auguste désirait de la voir, et qu’elle devait attendre toute sorte de clémence d’un si bon prince. Elle leur demanda quelques jours pour inhumer et pour rendre les derniers devoirs à Antoine : ce qu’ils lui accordèrent, et cependant ôtèrent tous les couteaux, tous les serpents et tous les poisons qu’ils purent découvrir, et dont elle avait fait provision pour abréger sa vie, si on la voulait traiter en prisonnière : puis les jours de son deuil étant expirés, ils la menèrent en son palais, sans lui ôter personne de sa suite, afin de la faire toujours bien espérer d’Auguste. Se fiant à la puissance de sa beauté et de ses attraits, elle demanda de parler à lui, pensant pouvoir le charmer comme elle avait charmé César et Antoine : et comme il lui eut promis de lui faire cette faveur, elle se prépara pour le recevoir en son habit de deuil, dont elle s’était assez négligemment parée ; fit mettre au dessus de son trône et d’une superbe couche qu’on lui avait dressée, divers portraits de César : cacha dans son sein les lettres qu’il lui avait écrites pendant leurs amours, et en attendant Auguste, s’alla jeter sur son lit comme une femme pleine d’amertume, de douleur, et de désespoir. Aussitôt qu’il fut entré dans sa chambre, elle sauta
promptement à terre, et toute honteuse lui fit la révérence et lui dit : le ciel te
bénisse, etc. Auguste ne repartit rien à ces paroles, mais
craignant qu’elle ne se défit, l’exhorta seulement d’espérer bien de sa clémence,
bien qu’il fut résolu de la mener en triomphe. Cependant, encore qu’il ne lui
eut rien changé de son train, il fit soigneusement prendre garde à elle, de
peur qu’en ce désespoir elle ne se tuât pour abréger sa misère. Elle qui se
doutait de ses intentions, et qui aimait mieux mourir de mille morts, que de
se voir menée captive pour servir de spectacle parmi son triomphe, pria
Auguste de la vouloir faire mourir, et ne pouvant impétrer cela de lui,
rechercha tous les moyens dont elle pût s’aviser pour s’ôter du monde. Mais
voyant qu’elle était épiée de trop prés, elle dissimula son deuil, et
feignant de vouloir user de la grâce d’Auguste, dit qu’elle était contente de
passer la mer avec lui, et qu’elle se promettait que Livia intercéderait pour
elle. Et là dessus acheta quelques raretés, comme si elle eut voulu les lui
porter, afin que par ce moyen elle pût tromper Auguste et ses gardes, et les
rendre moins soigneux à considérer ses actions. Ayant assez heureusement
conduit cette trame selon son intention, et s’apercevant qu’Épaphrodite, qui
comme celui auquel elle avait été baillée en garde, était un des plus curieux
observateurs de ses déportements, n’était plus si actif auprès d’elle qu’il
avait été auparavant, elle prit du papier et de l’encre, écrivit une lettre à
Auguste pour le prier qu’il lui fît donner sa sépulture avec Antoine ; et
pour ôter Épaphrodite de là, lui bailla à porter, sous couleur que c’était
pour d’autres importantes affaires : mais à peine fut-il sorti, qu’elle prit
ses plus somptueux et magnifiques habits, se para de toute la pompe d’une
grande reine, et puis se jeta sur son superbe lit, où elle rendit l’âme
aussitôt qu’elle se fut couchée. On ne pût savoir au vrai de quel genre de
mort elle était décédée, d’autant qu’on ne trouva sur elle aucune marque de
violence ou de poison : seulement aperçut-on sur son bras de petites piqûres
dont il était assez légèrement taché. Quelques-uns crurent que c’étaient des
piqûres d’un aspic, qu’elle s’était fait secrètement apporter dans une buye
ou dans un panier avec des fruits et avec des fleurs. Les autres devinèrent
qu’elle se les était faites avec l’aiguille de ses cheveux, qu’elle avait
frottées d’un poison de telle nature, que sans beaucoup de douleur, et sans
gâter ou rendre difforme le corps, il faisait mourir la personne aussitôt
qu’il avait seulement touché son sang. Quoi que c’en soit ; Cléopâtre
redoutant une honteuse captivité, se fit ainsi mourir après avoir abusé
Auguste. Il apprit cette nouvelle avec beaucoup de regret ; même on dit que
pour la sauver, il s’efforça de faire sucer le venin à des psylles, croyant
qu’elle était morte de la piqûre d’un aspic. Il eut pitié de son désastre, et
admirant son courage, se plaignit qu’elle lui avait ravi la plus grande
gloire et le plus magnifique ornement de son triomphe. Telle fut la fin
d’Antoine et de Cléopâtre, dont les fatales amours avaient causé tant de
malheurs aux romains et aux égyptiens, ou plutôt à tout l’univers ensemble.
Auguste pour couper les racines de la guerre, fit tuer aux pieds d’une statue
de Jules César, l’aîné des enfants d’Antoine et de Fulvia ; qui s’y était
jeté, pensant qu’elle serait respectée et qu’elle le sauverait. Il fit outre
cela étrangler Antille, l’aîné des enfants d’Antoine et de Cléopâtre, quoi
qu’il eut fiancé sa fille par leurs derniers traités. Quant à Césarion,
qu’Antoine avait voulu faire croire être issu d’un légitime mariage d’entre
César et Cléopâtre, il s’en était fui en Éthiopie ; mais ayant été trahi par
son gouverneur, il fut ramené à Alexandrie, où Auguste le fit mourir sans
avoir aucune pitié de l’innocence de son âge. On dit qu’il fut induit à cette
cruauté par le philosophe Arius, d’autant que l’ayant consulté sur ce qu’il
en devait faire, il lui répondit, que la pluralité des Césars n’était pas bonne. Il montra plus de clémence à
l’endroit des autres enfants d’Antoine et de Cléopâtre. Même il fit épouser
leur fille, qui portait le nom de Cléopâtre, au jeune Juba, auquel il donna
pour son mariage le royaume de son père, et fiança les deux fils, Alexandre
et Ptolémée, aux filles que sa sœur Octavia avait eus d’Antoine, et leur
donna tout ce qu’ils pouvaient espérer de lui. Il voulut aussi, que les
affranchis payassent comptant à Jules Antoine, fils de Fulvia et de lui, tout
l’argent qu’ils étaient obligés par les lois de lui laisser à leur mort. De
ceux qui jusqu’à cette dernière extrémité avaient assisté Antoine, il en fit
mourir quelques-uns, et pardonna aux autres, soit de son propre mouvement,
soit à la prière de ses amis. Et comme on lui eut présenté plusieurs jeunes
princes enfants de rois, qu’Antoine faisait élever, les uns avec honneur, et
les autres avec opprobre, comme otages de la foi de ses ennemis, il en
renvoya les uns à leurs parents, maria les autres, et retint les autres auprès
de sa personne. Au reste, ayant honte de ruiner une si grande, si riche et si
belle ville, il dit, qu’il pardonnait aux habitants d’Alexandrie pour l’amour
du Dieu Sérapis qui y était adoré, à cause de la mémoire d’Alexandre qui
l’avait bâtie, et en faveur du philosophe Arius, qui en étant citoyen,
l’avait conjuré de ne vouloir point ruiner le lieu de sa naissance. Après cela, il désira d’aller
voir le corps d’Alexandre qui avait son tombeau au milieu de la ville où il
reposait dans une chasse de verre, qui avait été faite expressément pour
conserver les reliques d’un si grand prince, embaumées à la façon d’Égypte.
Comme il l’eut vu de prés jusqu’à le toucher, il l’honora d’une couronne
qu’il lui offrit, et de mille fleurs qu’il épandit dessus ; et comme on lui
demanda s’il ne voulait pas aussi voir les corps des Ptolémées, il répondit, qu’il avait
désiré voir un Roi, et non pas des morts. Auquel propos on raconte encore que les alexandrins le
conviant et le pressant de voir leur apis, il leur repartit, qu’il avait
accoutumé d’adorer des dieux, et non pas des bœufs. Depuis il convertit la monarchie des égyptiens en
une province romaine, qu’il rendit tributaire à l’empire, et en confia
l’administration à un chevalier nommé Cornelius Gallus, duquel depuis il fut
assez mal reconnu, encore qu’il le tint au rang de ses plus particuliers
amis. Le grand nombre du peuple qui se trouvait dans les villes, dans les
bourgades, et dans les villages de ce riche pays, l’inconstance et la
légèreté des esprits de cette nation, et l’abondance des biens qui croissent
en cette fertile terre que le Nil arrose et engraisse du limon qu’il traîne,
furent cause que redoutant quelque mouvement, non seulement il n’osa en
commettre le gouvernement à un sénateur, mais même défendit à tous ceux de
cette qualité d’y mettre jamais le pied, sans en avoir une particulier
permission du prince. On ne saurait dire les grands trésors qu’il trouva dans
le palais de Cléopâtre, qui avait dépouillé jusqu’aux temples des dieux pour
l’emplir de ses sacrilèges : et d’autant qu’il avait sauvé la ville du
pillage des soldats qui s’en étaient promis le butin, pour les contenter il
imposa un subside sur les habitants, et leur distribua l’argent qu’il en fit
recueillir, et outre cela leur fit encore beaucoup d’autres largesses pour
les récompenser de tant de peines et de tant de fatigues qu’ils avaient
supportées durant le cours de cette ennuyeuse guerre. Il fit encore de
magnifiques présents aux sénateurs et aux chevaliers qui avaient suivi son
parti, et en somme emplit tout l’empire romain des dépouilles d’Antoine et de
Cléopâtre. Enfin après avoir fait accommoder en divers endroits le lit et les
canaux du Nil, pour rendre la contrée plus fertile, afin de fournir toutes
sortes de commodités et de provisions à Rome, dont Alexandrie fut depuis
comme le magasin, et après avoir mis ordre aux autres affaires de cette
province, il s’achemina en |