Première partie : moeurs des chrétiens. Age héroïqueArrêtons-nous pour contempler les vastes ruines que nous venons de traverser. Ce n’est rien que de connaître les dates de leur éboulement, rien que d’avoir appris les noms des hommes employés à cette destruction : il faut entrer plus profondément, plus intimement dans les moeurs, dans la vie des trois peuples chrétien, païen et barbare, qui se confondirent pour donner naissance à la société moderne. Elle va paraître, cette société, puisque l’empire d’Occident est détruit ; voyons ce que fut le monde ancien dans les quatre siècles qui précédèrent sa mort, et ce qu’il était devenu lorsqu’il expira. Commençons par les chrétiens. Le christianisme naquit à Jérusalem, dans une tombe que j’ai visitée au pied de la montagne de Sion : son histoire se lie à celle de la religion des Hébreux. Pendant la durée du premier Temple, tout fut renfermé dans la lettre de la loi de Moïse ; quand le roi, le peuple, ou quelque partie du peuple, se livraient à l’idolâtrie, le glaive les châtiait. Sous le second Temple, la pureté de la loi s’altéra par le mélange des dogmes exotiques : la synagogue se forma. La conquête d’Alexandre introduisit à son tour la philosophie grecque dans le système hébraïque. Des écoles juives se constituèrent ; ces écoles, répandues dans la Médie, l’Elymaïde, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Cyrénaïque, l’île de Crète, et jusque dans Rome, subirent l’influence des religions, des lois, des moeurs et de la langue même de ces divers pays. Les livres des Macchabées se scandalisent de ces nouveautés. En ce temps-là il sortit d’Israël des enfants d’iniquité, qui donnèrent ce conseil à plusieurs : Allons, et faisons alliance avec les nations qui nous environnent... Et ils bâtirent à Jérusalem un collège à la manière des nations[1]. Les prêtres mêmes... ne faisaient aucun état de ce qui était en honneur dans leur pays, et ne croyaient rien de plus grand que d’exceller en tout ce qui était en estime parmi les Grecs[2]. Il se forma bientôt quatre sectes principales : celle des pharisiens, celle des sadducéens, celle des samaritains, celle des esséniens. Les pharisiens altéraient le dogme et la loi en reconnaissant une sorte de destin impuissant, qui n’ôtait point la liberté à l’homme ; ils se divisaient en sept ordres. Livrés à des imaginations bizarres, ils jeûnaient et se flagellaient ; ils prenaient soin en marchant de ne pas toucher les pieds de Dieu, qui ne s’élèvent que de quarante-huit pouces au-dessus de terre. Ils mettaient surtout un grand zèle à propager leur doctrine. Ce qui distingue les sectes juives des sectes grecques, c’est précisément cet esprit de propagation. La sagesse hellénique se réduisait en général à la théorie, la sagesse juive avait pour fin la pratique ; l’une formait des écoles, l’autre des sociétés. Moïse avait imprimé une vertu législative au génie des Hébreux, et le christianisme, juif d’origine, retint et posséda au plus haut degré cette vertu. Les sadducéens s’attachaient à la lettre écrite ; ils rejetaient la tradition et conséquemment la science cabalistique : ne trouvant rien sur l’âme dans les livres de Moïse, ils étaient matérialistes et préféraient Epicure à Zénon. Les samaritains n’adoptaient que le Pentateuque, et remontaient à la religion patriarcale. Les esséniens de la Judée (qui produisirent les thérapeutes de l’Égypte, secte plus contemplative encore) repoussaient la tradition comme les sadducéens, et croyaient à l’immortalité de l’âme comme les pharisiens. Ils fuyaient les villes, vivaient dans les campagnes, renonçaient au commerce et s’occupaient du labourage. Ils n’avaient point d’esclaves et n’amassaient point de richesses : ils mangeaient ensemble, portaient des habits blancs, qui n’appartenaient en propre à personne et que chacun prenait à son tour. Les uns demeuraient dans une maison commune, les autres dans des maisons particulières, mais ouvertes à tous. Ils s’abstenaient du mariage, et élevaient les enfants qu’on leur confiait. Ils respectaient les vieillards, ne mentaient point, ne juraient jamais. Ils promettaient le silence sur les mystères : ces mystères n’étaient autres que la morale écrite dans la loi. Les premiers fidèles prirent des esséniens cette simplicité de vie, tandis que les thérapeutes donnèrent naissance à la vie monastique chrétienne. Mais, d’une autre part, l’essénianisme était la seule secte juive qui n’attendît point le Messie et qui condamnât le sacrifice, en quoi les chrétiens ne la suivirent pas. Une opinion commune reposait au fond de la société israélite : le sauveur de la race de David, de tous temps promis, était espéré de siècle en siècle, d’année en année, de jour en jour, d’heure en heure ; homme et Dieu, roi-conquérant pour les sadducéens, les caraïtes ou scripturaires ; sage ou docteur pour les samaritains. Il y avait encore chez ce peuple un fait qui n’appartenait qu’à ce peuple, je veux dire la grande école poétique des prophètes : commençant auprès du berceau du monde, elle erra quarante ans avec l’arche dans le désert ; école que n’interrompirent point la captivité d’Égypte et celle de Babylone, la conquête d’Alexandre, l’oppression des rois de Syrie, la domination romaine, la monarchie des Hérodes, qui implantèrent de force et improvisèrent en Judée une éducation étrangère. Cette école de l’avenir, évoquant le passé et dédaignant le présent, ne manqua de maîtres ni dans la prospérité ni dans le malheur, ni sur les rivages du Nil ni sur les bords du Jourdain, ni sur les fleuves de Babylone ni sur les ruines de Tyr et de Jérusalem. Et quels maîtres ! Moïse, Josué, David, Salomon, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel et le Christ, en qui s’accomplirent toutes les prophéties, et qui fut lui-même le dernier prophète. Lorsqu’il eut paru, les Juifs le méconnurent : ils le regardèrent comme un séducteur. Les deux commentaires de la Mishna, le Talmud babylonien et le Talmud de Jérusalem donnent de singulières notions du Christ[3]. Un certain jour, lorsque plusieurs docteurs étaient assis à la porte de la ville, deux jeunes garçons passèrent devant eux : l’un couvrit sa tête, l’autre passa la tête découverte. Eliézer, voyant l’effronterie de celui-ci, le soupçonna d’être un enfant illégitime ; il alla trouver la mère, qui vendait des herbes au marché, et il apprit que non seulement l’enfant était illégitime, mais qu’il était né d’une femme impure[4]. Marie est appelée plusieurs fois dans le Talmud une coiffeuse de femmes. Des Juifs composèrent deux histoires du Christ sous le titre de Sepher toldos Jeschu, livre des générations de Jésus. Joseph Pandera, de Bethléem, se prend d’amour pour une jeune coiffeuse nommée Mirjan (Marie), fiancée à Jochanan. Pandera abuse de Mirjan ; elle accouche d’un fils, appelé Jehoscua (Jésus). Jehoscua, élevé par Elchanan, devient habile dans les lettres. Les sénateurs que Jehoscua ne voulut pas saluer à la porte de la ville firent publier, au son de trois cents trompettes, que sa naissance était impure. Il s’enfuit en Galilée, revient à Jérusalem, se glisse dans le peuple, apprend et dérobe le nom de Dieu, l’écrit sur une peau[5], s’ouvre la cuisse sans douleur, et cache son larcin dans cette incision. Avec l’ineffable nom Schemhamephoras, il accomplit une foule de prodiges. Jehoscua, condamné à mort par le sanhédrin, est couronné d’épines, fouetté et lapidé ; on le voulait pendre à du bois, mais tous les bois se rompirent parce qu’il les avait enchantés. Les sages allèrent chercher un grand chou[6], et l’on y attacha Jehoscua. Telle est une des misérables histoires que les Juifs opposaient à la majesté du récit évangélique. La première Église juive se composa des trois mille convertis. Ces convertis écoutaient les instructions des apôtres, priaient ensemble et faisaient dans les maisons particulières la fraction du pain. Ils mettaient leurs biens en commun, et vendaient leurs héritages pour en distribuer le prix à leurs frères. Leur vie, comme je l’ai dit plus haut, était à peu près celle des esséniens. Cette simplicité se conserva longtemps, Domitien, ayant appris que certains chrétiens juifs se prétendaient issus de la race royale de David, les fit venir à Rome. Questionnés sur leurs richesses, ils répondirent qu’ils possédaient trente-neuf plèthres de terre, environ sept arpents et demi, qu’ils payaient l’impôt et vivaient de leurs champs ; ils montrèrent leurs mains endurcies par le travail. L’empereur leur demanda ce que c’était que le royaume du Christ ; ils répliquèrent qu’il n’était pas de ce monde : on les renvoya. Ces deux laboureurs étaient deux évêques. Ils vivaient encore sous Trajan[7]. En faisant l’histoire de l’Église, on a confondu les temps ; il est essentiel de distinguer deux âges dans le premier christianisme : l’âge héroïque ou des martyrs, l’âge intellectuel ou l’âge philosophique : l’un commence à Jésus-Christ et finit à Constantin ; l’autre s’étend de cet empereur à la fondation des royaumes barbares. C’est de l’âge héroïque que je vais d’abord parler. Je vous le vais montrer tel qu’il s’est peint lui-même et tel que l’ont représenté les païens. Chez nous, dit un apologiste, vous trouverez des ignorants, des ouvriers, de vieilles femmes, qui ne pourraient peut-être pas montrer par des raisonnements la vérité de notre doctrine ; ils ne font pas de discours, mais ils font de bonnes oeuvres. Aimant notre prochain comme nous-mêmes, nous avons appris à ne point frapper ceux qui nous frappent, à ne point faire de procès à ceux qui nous dépouillent : si l’on nous donne un soufflet, nous tendons l’autre joue ; si l’on nous demande notre tunique, nous offrons encore notre manteau. Selon la différence des années, nous regardons les uns comme nos enfants, les autres comme nos frères et nos soeurs ; nous honorons les personnes plus âgées comme nos pères et nos mères. L’espérance d’une autre vie nous fait mépriser la vie présente et jusqu’aux plaisirs de l’esprit. Chacun de nous, lorsqu’il prend une femme, ne se propose que d’avoir des enfants, et imite le laboureur qui attend la moisson en patience. Nous avons renoncé à vos spectacles ensanglantés, croyant qu’il n’y a guère de différence entre regarder le meurtre et le commettre. Nous tenons pour homicides les femmes qui se font avorter, et nous pensons que c’est tuer un enfant que de l’exposer. Nous sommes égaux en tout, obéissant à la raison sans la prétendre gouverner[8]. Remarquez que ce n’est pas là une école, une secte, mais une société, fondée sur la morale universelle, inconnue des anciens. Les repas se mesuraient sur la nécessité, non sur la sensualité : les frères vivaient plutôt de poisson que de viande, d’aliments crus, de préférence aux aliments cuits ; ils ne faisaient qu’un seul repas, au coucher du soleil, et s’ils mangeaient quelquefois le matin, c’était un peu de pain sec. Le vin, défendu aux jeunes gens, était permis aux autres personnes, mais en petite quantité. La règle prohibait les riches ameublements, la vaisselle, les couronnes, les parfums, les instruments de musique. Pendant le repas on chantait des cantiques pieux : le rire bruyant, interdit, laissait régner une gravité modeste. Après le repas du soir on louait Dieu du jour accordé, puis on se retirait pour dormir, sur un lit dur : on abrégeait le sommeil afin d’allonger la vie. Les fidèles priaient plusieurs fois la nuit, et se levaient avant l’aube. Leurs habits blancs, sans mélange de couleurs, ne devaient point traîner à terre, et se composaient d’une étoffe commune : c’était une maxime reçue que l’homme doit valoir mieux que ce qui le couvre. Les femmes portaient des chaussures par bienséance ; les hommes allaient pieds nus, excepté à la guerre ; l’or et les pierreries n’entraient jamais dans leurs parures : déguiser sa tête sous une fausse chevelure, se farder, se teindre les cheveux ou la barbe, semblait chose indigne d’un chrétien. L’usage du bain n’était permis que pour santé et propreté. Cependant quelques ornements étaient laissés aux femmes comme un moyen de plaire à leurs maris. Point d’esclaves, ou le moins possible ; point d’eunuque, de nains, de monstres, aucune de ces bêtes que les femmes romaines nourrissaient aux dépens des pauvres. Pour entretenir la vigueur du corps dans la jeunesse, les hommes s’exerçaient à la lutte, à la paume, à la promenade, et se livraient surtout au travail manuel : le ménage et le service domestique occupaient les femmes. Les dés et les autres jeux de hasard, les spectacles du cirque, du théâtre et de l’amphithéâtre, étaient défendus, comme une source de corruption. On allait à l’église d’un pas mesuré, en silence, avec une charité sincère. Le baiser de paix était le signe de reconnaissance les chrétiens ; ils évitaient pourtant de se saluer dans les rues, de peur de se découvrir aux infidèles. Toutes ces règles étaient visiblement faites en opposition avec la société romaine et établies comme une censure de cette société. La virginité passait pour l’état le plus parfait, et le mariage pour être dans l’intention du Créateur. Les vieillards disaient à ce sujet : Il n’y a point, dans les maladies et dans le long âge, de soins pareils à ceux que l’on reçoit de sa femme et de ses enfants. Attachez vous à l’âme ; ne regardez le corps que comme une statue dont la beauté fait songer à l’ouvrier et ramène à la beauté véritable. On reconnaissait que la femme est susceptible de la même éducation que l’homme, et que l’on pouvait philosopher sans lettres le Grec, le barbare, l’esclave, le vieillard, la femme et l’enfant : c’était l’espèce humaine rendue à sa nature. Le chrétien honorait Dieu en tout lieu, parce que Dieu est partout. La vie du chrétien est une fête perpétuelle ; il loue Dieu en labourant, en naviguant, dans les divers états de la société. Néanmoins il y avait des heures plus particulièrement consacrées à la prière, comme tierce, sexte et none. On priait debout, le visage tourné vers l’orient, la tête et les mains levées au ciel. En répondant à l’oraison finale, on levait aussi symboliquement un pied, comme un voyageur prêt à quitter la terre[9]. Dieu pour les disciples du Sauveur était sans figure et sans nom : quand ils l’appelaient Un, Bon, Esprit, Père, Créateur, c’était par indigence de la langue humaine. L’âme seule, qui est chrétienne d’extraction, trouve intuitivement le vrai nom de Dieu, lorsqu’elle est laissée à son libre témoignage : toutes les fois qu’elle se réveille, elle s’exprime de cette façon dans son for intérieur : Ce qui plaira à Dieu. Dieu me voit. Je le recommande à Dieu. Dieu me le rendra. Et l’homme dont l’âme parle ainsi ne regarde pas le Capitole, mais le ciel[10]. Le pasteur avait la simplicité du troupeau ; l’évêque, le diacre et le prêtre, dont les noms signifiaient président, serviteur et vieillard, ne se distinguaient point par leurs habits du reste de la foule. Médiateurs à l’autel, arbitres aux foyers, il leur était recommandé d’être tendres, compatissants, pas trop crédules au mal, pas trop sévères, parce que nous sommes tous pécheurs[11]. S’ils étaient mariés ils devaient n’avoir eu qu’une femme ; ils devaient être en réputation de bonnes moeurs, de pères de famille exemplaires, et jouir d’une renommée sans tache, même parmi les païens. Sous les épreuves, disait saint Ignace, qu’ils demeurent fermes comme l’enclume frappée[12]. Ce même saint dans les fers écrivait à l’Église de Rome : Je ne serai vrai disciple de Jésus-Christ que quand le monde ne verra plus mon corps. Priez, afin que je me change en victime. Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre et Paul ; c’étaient des apôtres, je ne suis rien ; ils étaient libres, je suis esclave[13]. Les évêques étaient choisis dans toutes les conditions de la vie : on voit des évêques laboureurs, bergers, charbonniers. Les diocèses, sorte de républiques fédératives, élisaient leurs présidents selon leurs besoins ; éloquents et instruits pour les grandes cités, simples et rustiques pour les campagnes, guerriers même, quand il le fallait, pour défendre la communauté. Aussi fuyait-on ces honneurs à grandes charges ; c’était dans les cavernes, au fond des bois, sur les montagnes, que le peuple chrétien allait chercher et enlever ces princes de la foi. Ils se cachaient, ils se déclaraient indignes, ils répandaient des larmes ; quelques-uns même mouraient de frayeur. Gérès, petite ville d’Égypte, à cinquante stades de Péluse, avait élu pour évêque un solitaire nommé Nilammon : il demeurait dans une cellule dont il avait muré la porte, et s’obstinait à refuser l’épiscopat. Théophile, évêque d’Alexandrie, s’efforça de le persuader : Demain, mon père, dit l’ermite, vous ferez ce qu’il vous plaira. Théophile revint le lendemain, et dit à Nilammon d’ouvrir. Prions auparavant, répondit le solitaire du fond de son rocher. La journée se passe en oraison. Le soir on appelle Nilammon à haute voix : il garde le silence ; on enlève les pierres qui bouchaient l’entrée de l’ermitage : le solitaire gisait mort aux pieds d’un crucifix[14]. Les premières églises étaient des lieux cachés, des forêts, des catacombes, des cimetières, et les autels une pierre ou le tombeau d’un martyr ; pour ornements on avait des fleurs, des vases de bois, quelques cierges, quelques lampes, à l’aide desquels le prêtre lisait l’Evangile dans l’obscurité des souterrains ; on avait encore des boîtes à secret, pour y cacher le pain du voyageur, que l’on portait au fidèle dans les mines, dans les cachots, au milieu des lions de l’amphithéâtre. Tels étaient les chrétiens de l’âge héroïque. Les païens les considéraient autrement. Selon eux, ces sectaires grossiers, ignorants, fanatiques, populace demi-nue, prenaient plaisir à s’entourer de jeunes niais et de vieilles folles pour leur conter des puérilités[15]. Ils prétendaient que les Galiléens ne voulaient ni donner ni discuter les raisons de leur culte, ayant coutume de dire : Ne vous enquérez[16] pas ; la sagesse de cette vie est un mal, et la folie un bien. — Votre partage, écrivait Julien[17], apostrophant les disciples de l’Evangile, est la grossièreté. Toute votre sagesse consiste à répéter stupidement : Je crois. La religion du Christ était appelée par les latins insania[18], amentia[19], dementia[20], stultitia, furiosa opinio[21], furoris insipientia[22]. Les fidèles eux-mêmes étaient surnommés des demi-morts, à cause de leurs longs jeûnes et de leurs veilles[23]. Lucien, ou plutôt un auteur inconnu antérieur à Lucien, a peint, dans le dialogue satirique Philopatris, une assemblée de ces premiers chrétiens. Critias. J’étais allé dans une des rues de la ville : j’aperçus une troupe de gens qui chuchotaient, et qui pour mieux entendre collaient leur oreille sur la bouche de celui qui parlait. Je regardais ces hommes, afin d’y découvrir quelqu’un de connaissance ; j’aperçus le politique Craton, avec qui je suis lié depuis l’enfance. Tricphon. Je ne sais qui tu veux dire : est-ce celui qui est préposé à la répartition des tributs ? Qu’arriva-t-il ? Critias. Je m’approchai de lui après avoir fendu la presse ; et l’ayant salué, j’entr’ouïs un petit vieillard tout cassé, nommé Caricène, qui commença à dire d’une voix grêle et en parlant du nez, après avoir bien toussé et craché : Celui-ci dont je viens de parler payera le reste des tributs, acquittera toutes les dettes, tant publiques que particulières, et recevra tout le monde sans s’informer de la profession. Caricène ajouta plusieurs autres futilités, également applaudies par ceux qui étaient présents, et que la nouveauté des choses rendait attentifs. Un autre frère, nommé Clévocarme, sans chapeau ni souliers, et couvert d’un manteau en loques, marmottait entre ses dents : un homme mal vêtu, venant des montagnes, et qui avait la tête rase, me le montra (...) Alors un des assistants, à l’oeil farouche, me tira par le manteau, croyant que j’étais des siens, et me persuada à la malheureuse de me trouver au rendez-vous de ces magiciens (...). Nous avions déjà passé le seuil d’airain et les portes de fer, comme dit le poète, lorsque, après avoir grimpé au haut d’un logis par un escalier tortu, nous nous trouvâmes, non dans la salle de Ménélas, toute brillante d’or et d’ivoire : aussi n’y vîmes-nous pas Hélène ; mais dans un méchant galetas j’aperçus des gens pâles, défaits, courbés contre terre. Ils n’eurent pas plus tôt jeté les regards sur moi, qu’ils m’abordèrent joyeux, me demandant si je n’apportais pas quelques mauvaises nouvelles ; ils paraissaient désirer des événements fâcheux, et, semblables aux furies, ils se gaudissaient des malheurs. Après s’être parlé à l’oreille, ils me demandèrent qui j’étais, quelle ma patrie, quels mes parents (...) Ces hommes, qui marchent dans les airs, m’interrogèrent ensuite sur la ville et sur le monde. Je leur dis : Le peuple entier est dans la jubilation, et y sera de même à l’avenir. Eux, fronçant le sourcil, me répondirent qu’il n’en irait pas ainsi, et qu’il se couvait un mal que l’on verrait bientôt éclore (...) Là-dessus, comme s’ils eussent eu cause gagnée, ils commencèrent à débiter les choses où ils se plaisent : que les affaires allaient changer de face ; que Rome serait troublée par des divisions ; que nos armées seraient défaites. Ne pouvant plus me contenir et tout enflammé de colère, je m’écriai : Ô misérables ! (...) que les maux par vous annoncés retombent sur vos têtes, puisque vous aimez si peu votre patrie. (...) Tricphon. Que répliquèrent ces hommes à tête rase, et qui ont l’esprit de même ? Critias. Ils passèrent cela doucement, et eurent recours à leurs échappatoires ordinaires ; ils prétendirent qu’ils voyaient ces choses en songe, après avoir jeûné dix soleils et dépensé les nuits à chanter leurs hymnes (...). Alors, avec un faux sourire, ils se penchèrent hors des lits chétifs sur lesquels ils se reposaient[24]. Cette assemblée, peinte par un ennemi, diffère du concile de Nicée. Les chrétiens étaient si méprisés à l’époque où fut écrite cette satire, qu’on les mettait au-dessous des juifs. C’étaient pourtant ces hommes cachés dans un galetas, ces gueux que l’on traînait au supplice aussitôt qu’ils étaient reconnus, ces coupables, non de crimes, mais de naissance, ces créatures dégradées à qui l’on ne reconnaissait pas même le droit des plus vils serfs ; c’étaient ces esclaves mis hors la loi qui devaient rendre au genre humain ses lois et ses libertés. L’embarras des chrétiens devant leurs pères païens offre une ressemblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entre les anciennes générations et les générations nouvelles : les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes[25]. Le christianisme, véritable liberté sous tous les rapports, paraissait aux vieux idolâtres nourris au despotisme politique et religieux une nouveauté détestable ; ce progrès de l’espèce humaine était dénoncé comme une subversion de tous les principes sociaux. Dans les maisons particulières on voit, dit Celse, des hommes grossiers et ignorants, des ouvriers en laine qui se taisent devant les vieillards et les pères de famille. Mais rencontrent-ils à l’écart quelques enfants, quelques femmes, ils les endoctrinent, ils leur disent qu’il ne faut écouter ni leurs pères ni leurs pédagogues ; que ceux-ci sont des radoteurs, incapables de connaître et de goûter la vérité. Ils excitent ainsi les enfants à secouer le joug ; ils les engagent à se rendre au gynécée, ou dans la boutique d’un foulon, ou dans celle d’un cordonnier, pour apprendre ce qui est parfait[26]. Les vertus, conséquence nécessaire du premier christianisme, faisaient haïr ceux qui les pratiquaient, parce qu’elles étaient un reproche aux vices opposés. Un mari chassait sa femme, devenue sage depuis qu’elle était devenue chrétienne ; un père désavouait un fils autrefois prodigue et volontaire, transformé par le changement de religion en enfant soumis et ordonné[27]. Les accusations portées contre les chrétiens étaient l’histoire même de leur innocence : J’en prends à témoin vos registres, disait Tertullien, vous qui jugez les criminels : y en a-t-il un seul qui soit chrétien ? L’innocence est pour nous une nécessité, l’ayant apprise de Dieu, qui est un maître accompli. On nous reproche d’être inutiles à la vie, et pourtant nous allons à vos marchés, à vos foires, à vos bains, à vos boutiques, à vos hôtelleries. Nous faisons le commerce, nous portons les armes, nous labourons[28]. Il est vrai que les trafiquants des femmes perdues, que les assassins, les empoisonneurs, les magiciens, les aruspices, les devins, les astrologues, n’ont rien à gagner avec nous[29]. On accusait les chrétiens d’être une faction, et ils répondaient : La faction des chrétiens est d’être réunis dans la même religion, dans la même morale, la même espérance. Nous formons une conjuration pour prier Dieu en commun et lire les divines Ecritures. Si quelqu’un de nous a péché, il est privé de la communion, des prières et de nos assemblées jusqu’à ce qu’il ait fait pénitence. Ces assemblées sont présidées par des vieillards dont la sagesse a mérité cet honneur. Chacun apporte quelque argent tous les mois, s’il le veut ou le peut. Ce trésor sert à nourrir et à enterrer les pauvres, à soutenir les orphelins, les naufragés, les exilés, les condamnés aux mines ou à la prison pour la cause de Dieu. Nous nous donnons le nom de frères ; nous sommes prêts à mourir les uns pour les autres. Tout est en commun entre nous, hors les femmes. Notre souper commun s’explique par son nom d’Agape, qui signifie charité[30]. La congrégation apostolique embrassait alors le monde civilisé comme une immense société secrète qui s’avançait vers son but, en dépit des proscriptions et de la folle inimitié de la terre. Dès l’âge héroïque du christianisme, on entrevoit les changements radicaux que cette religion allait apporter dans les lois : c’était la philosophie mise en pratique. En attendant l’abolition de l’esclavage par des transformations graduelles, l’émancipation du sexe féminin commençait. Les femmes parurent seules au pied de la croix ; Jésus-Christ pendant sa vie pardonna à leur faiblesse, et ne dédaigna pas leur hommage : il les affranchit dans la personne de Marie, sa divine mère. Des femmes suivaient les apôtres pour les servir, comme Madeleine et les autres Marie avaient suivi le Christ[31]. Saint-Paul salue à Rome les femmes de la maison de Narcisse. Les femmes eurent une relation immédiate avec l’Église, en vertu de l’institution des diaconesses. La diaconesse devait être chaste, sobre et fidèle. Les veuves choisies pour cette fonction ne pouvaient compter moins de soixante ans ; elles devaient avoir nourri leurs enfants, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des voyageurs, consolé les affligés[32]. Les instructions des apôtres et des premiers Pères montrent de quelle importance étaient les femmes à la naissance même de la société chrétienne. Tertullien écrivit deux livres sur leurs ornements et l’usage de leur beauté. Rejetez le fard, les faux cheveux, les autres parures ; vous n’allez point aux temples, aux spectacles, aux fêtes des gentils. Vos raisons pour sortir sont sérieuses : visiter les frères malades, assister au saint sacrifice, écouter la parole de Dieu[33]. Secouez les délices pour ne pas être accablées des persécutions. Des mains accoutumées aux bracelets supporteraient mal le poids des chaînes ; des pieds ornés de bandelettes s’accommoderaient peu des entraves ; une tête chargée de perles et d’émeraudes ne laisserait pas de place à l’épée[34]. Les vierges ne devaient paraître à l’église que voilées jusqu’à la ceinture ; une pension leur était accordée ainsi qu’aux veuves. Dans le traité Ad Uxorem, on voit paraître la femme toute différente de la femme de l’antiquité, et telle qu’elle est aujourd’hui. C’est en même temps un tableau véritable de ce qui se passait alors dans la communauté générale et dans la famille privée des chrétiens. Tertullien invite sa femme à ne pas se remarier s’il venait à mourir, surtout à ne pas épouser un infidèle. Le christianisme, conforme à la nature et à l’ordre, condamnait la polygamie des nations orientales et le divorce admis par les Grecs et les Romains. La femme chrétienne, dit Tertullien, rendra à son mari païen les devoirs de païenne : elle aura pour lui beauté, parure, propreté mondaine, caresses honteuses. Il n’en est pas ainsi chez les saints : tout s’y passe avec retenue sous les yeux de Dieu[35]. Comment pourra-t-elle (l’épouse chrétienne) servir le ciel ayant à ses côtés un esclave du démon chargé de la retenir ? S’il faut aller à l’église, il lui donnera rendez-vous aux bains plus tôt qu’à l’ordinaire ; s’il faut jeûner, il commandera un festin pour le même jour ; s’il faut sortir, jamais les serviteurs n’auront été plus occupés[36]. Ce mari souffrira-t-il que sa femme visite de rue en rue les frères dans les réduits les plus pauvres ? souffrira-t-il qu’elle se lève d’auprès de lui, afin d’assister aux assemblées de nuit ? souffrira-t-il qu’elle découche à la solennité de Pâques ? La laissera-t-il se rendre à la table du Seigneur, si décriée parmi les païens ? Trouvera-t-il bon qu’elle se glisse dans les prisons, pour baiser la chaîne des martyrs, pour laver les pieds des saints, pour offrir avec empressement aux confesseurs la nourriture ?[37] S’il vient un frère étranger, comment sera-t-il logé ? dans une maison étrangère ? S’il faut donner quelque chose, le grenier, la cave, tout sera fermé. Quand le mari païen consentirait à tout, c’est un mal d’être obligé de lui faire confidence des pratiques de la vie chrétienne. Vous cacherez-vous de lui en faisant le signe de la croix sur votre lit, sur votre corps, en soufflant pour chasser quelque chose d’immonde ? Ne croira-t-il pas que c’est une opération magique ? Ne saura-t-il point ce que vous prenez en secret, avant toute nourriture ? Et s’il sait que c’est du pain, ne supposera-t-il pas qu’il est tel qu’on le dit ?[38] Que chantera dans un festin la femme chrétienne avec son mari païen ? Elle entendra des hymnes de théâtre : il n’y aura ni mention de Dieu[39], ni invocation de Jésus-Christ, ni lecture des Ecritures, ni salutation divine. L’Église dresse le contrat du mariage chrétien, l’oblation le confirme, la bénédiction en devient le sceau, les anges le rapportent au Père céleste, qui le ratifie. Deux fidèles portent le même joug : ils ne sont qu’une chair, qu’un esprit ; ils prient ensemble ; ils jeûnent ensemble ; ils sont ensemble à l’église et à la table de Dieu, dans la persécution et dans la paix[40]. Les femmes chrétiennes devinrent des missionnaires à leurs foyers, des intelligences du ciel au sein des familles païennes. Vous venez de voir qu’elles étaient chargées de soigner les malades et les pauvres : c’était surtout dans les temps de persécution qu’elles prodiguaient les trésors du zèle. Elles se glissaient dans les prisons, portaient les messages, distribuaient l’argent, pansaient les plaies des torturés, et mouraient elles-mêmes avec un héroïsme au-dessus de tout ce qu’on raconte des femmes de Sparte et de Rome. Dans leurs vertus, et jusque dans leurs faiblesses, était un charme pour adoucir les persécuteurs : la nourrice de Caracalla et la maîtresse de Commode étaient chrétiennes. Plus tard, dans l’âge philosophique du christianisme, les femmes, mères, épouses et filles d’empereur, étendirent la puissance évangélique, tandis que d’autres femmes, emmenées en esclavage par les barbares, convertissaient des nations entières : ainsi vous l’ai-je dit à propos des Ibériens. Vous avez également appris comment les Hélène et les Eudoxie renversèrent des temples et élevèrent des églises. Plus tard encore, les vierges unies à Dieu dans les monastères se signalèrent par tous les genres de sacrifices et de dévouement. Saint Jérôme nous a fait connaître Marcelle, Aselle sa soeur, et leur mère Albine ; Principia, fille de Marcelle ; Paule, amie de Marcelle ; Pauline, Eustochie, Léa, Fabiole, qui vendit son patrimoine pour fonder le premier hôpital que Rome ait opposé aux monuments de sang et de prostitution : dans cette maison de miséricorde les descendantes des consuls servaient les pauvres et les étrangers, avant de venir mourir pauvres et étrangères dans la grotte de Bethléem. Accomplissement des choses ! les femmes qui adorèrent les premières au fond des catacombes remplissent les dernières ces églises où elles amenèrent les pères, ou elles ne peuvent retenir les fils. Elles pleurèrent au pied du Calvaire qui vit expirer la grande victime ; elles pleurent encore au pied de ce Calvaire, mais celui qu’elles mirent au tombeau est remonté au ciel : il n’y a plus rien sur la croix, rien au saint sépulcre. L’émancipation de la femme n’est pas encore totalement achevée surtout en ce qui regarde l’oppression des lois : elle le sera dans la rénovation chrétienne qui commence. L’ère des martyrs offre un spectacle extraordinaire : chez un même peuple des hommes et des femmes couraient aux jeux publics dans l’éclat du luxe et de l’enivrement des plaisirs ; et d’autres hommes et d’autres femmes, consacrés à tous les devoirs, faisaient en répandant leur sang partie essentielle de ces jeux. L’âge héroïque du paganisme eut ses hercules guerriers ; l’âge héroïque du christianisme enfanta ses hercules pacifiques, qui domptèrent une autre espèce de monstres, les vices, les passions, les erreurs : héros dont la victoire était non de tuer, mais de mourir. De tous les grands fondateurs de religion, Jésus est le seul qui n’ait point été puissant par la naissance, les armes, la politique, la poésie ou la philosophie ; il n’avait ni sceptre, ni épée, ni plume, ni lyre ; il fut pauvre, ignoré, calomnié et le premier martyr de son culte. Ses apôtres souffrirent après lui ; leur supplice forma la chaîne qui unit la passion aux passions particulières renouvelées pendant quatre siècles. L’hostie spirituelle était venue remplacer l’hostie matérielle ; mais l’effusion du sang chrétien (qui était le sang même du Christ) ne se dut arrêter que quand l’holocauste païen disparut. Cela explique, d’après les fondements de la foi, la longueur des persécutions. Il y eut des victimes chrétiennes à l’amphithéâtre tant qu’il y eut des victimes païennes dans les temples ; l’immolation des premières continua en proportion de celle des secondes : Constantin et ses fils abolirent le sacrifice, et le martyre cessa ; Julien rétablit le sacrifice et le martyre recommença. Rendus habiles par le malheur, les chrétiens avaient perfectionné l’art de secourir : point de ruses que la charité n’inventât pour pénétrer dans les cachots, pour corrompre les geôliers, c’est-à-dire pour les faire chrétiens et les conduire avec leurs prisonniers à la mort. L’histoire du philosophe Pérégrin, qui se brûla à son de trompe et à jour marqué, nous a transmis une preuve inattendue de l’activité évangélique. Pérégrin, en voyageant, s’était donné comme néophyte ; arrêté en Palestine, les chrétiens se hâtèrent de l’environner. Dès le matin des femmes, des veuves, des enfants, assiégeaient la prison ; la nuit, quelque prêtre s’introduisait à prix d’argent auprès du philosophe. De toutes les cités de l’Asie affluaient des frères qui, par ordre de la communauté, venaient encourager le prisonnier. " C’est une chose inouïe, dit Lucien, que l’empressement de ces hommes : quand quelques-uns d’entre eux sont tombés dans le malheur, ils n’épargnent rien. Ces misérables se figurent qu’ils vivront après leur vie. Ils méprisent la mort, et plusieurs s’abandonnent volontairement aux supplices[41]. Dix batailles générales, les dix grandes persécutions, furent livrées, sans compter une multitude d’actions particulières : les femmes brillèrent dans ces combats. Symphorien était conduit au martyre à Autun, dans les Gaules ; sa mère lui criait du haut des murailles de la ville : Mon fils, mon fils, Symphorien, élève ton coeur en haut ; on ne te ravit pas la vie, on te la change pour une vie meilleure[42]. Blandine, esclave, fut la dernière couronnée parmi les confesseurs de Lyon : elle subit les fouets, les bêtes, la chaise de fer embrasée : elle allait à la mort comme au lit nuptial, comme au festin des noces[43]. Il y avait en Égypte une autre esclave d’une rare beauté, nommée Potamienne ; son maître, devenu amoureux d’elle, voulut d’abord la séduire, et ensuite la ravir de force : repoussé par la vertueuse fille, il la livra au préfet Aquila, comme chrétienne. Le préfet invita Potamienne à céder aux désirs de son maître ; sur son refus, il la condamna à être plongée dans une chaudière de poix bouillante, et la menaça de la faire violer par les gladiateurs. Potamienne dit : Par la vie de l’empereur, je vous supplie de ne pas me dépouiller et de ne pas m’exposer nue. Que l’on me descende peu à peu dans la chaudière avec mes habits. Cette grâce lui fut accordée, et Marcelle, sa mère, subit le supplice du feu[44]. La dérision qui se mêlait à la cruauté débauchée n’ôtait rien à la gravité du malheur. Les sept vierges d’Ancyre, abandonnées à l’insolence de quelques jeunes hommes avant d’être noyées, ont effacé par un seul mot ce qui se pouvait attacher d’étrange à l’infortune de leur vieillesse. La plus âgée ôta son voile, et montrant sa tête chenue au jeune homme : Tu as peut-être une mère blanchie comme moi. Laisse-nous nos larmes, et prends pour toi l’espérance[45]. Félicité, matrone romaine d’un rang illustre, fut jugée à mort avec ses sept fils, qu’elle encouragea à confesser hardiment. Symphorose, de Tibur, avait également sept fils. Adrien l’appela devant lui, et l’exhorta à sacrifier ; elle répondit : Getulius, mon mari, et son frère Amantius, étaient vos tribuns, et ils ont préféré la mort à vos idoles. Symphorose, pendue par les cheveux, fut précipitée dans ces cascades qui avaient baigné les courtisanes et rafraîchi le vin d’Horace. Les sept fils suivirent leur mère[46]. Un des quarante martyrs de Sébaste avait résisté à la double épreuve de la glace et du feu : les bourreaux, l’oubliant à dessein et le laissant sur la place, espéraient qu’il abjurerait : sa mère le mit de ses propres mains dans le tombereau : Va, dit-elle, mon fils ! achève ton heureux voyage avec tes compagnons, afin que tu ne te présentes pas à Dieu le dernier[47]. Il n’est rien de plus célèbre dans les Actes sincères que le martyre de Perpétue et de Félicité à Carthage. Perpétue, femme noble, était âgée de vingt-deux ans ; son père et sa mère vivaient ; elle avait deux frères ; elle était mariée, et nourrissait un enfant : Félicité était esclave et enceinte. Le père de Perpétue, païen zélé, engageait sa fille à sacrifier. Après avoir été quelques jours sans voir mon père (c’est Perpétue qui écrit elle-même la relation du commencement de son martyre), j’en rendis grâces au Seigneur, et son absence me soulagea. Ce fut dans ce peu de jours que nous fumes baptisés : je ne demandai, au sortir de l’eau, que la patience dans les peines corporelles. Peu de jours après, on nous mit en prison ; j’en fus effrayée, car je n’avais jamais vu de telles ténèbres. La rude journée (O diem asperum !) ! Un grand chaud à cause de la foule. Les soldats nous poussaient. Enfin, je mourais d’inquiétude pour mon enfant. Alors les bienheureux diacres, Tertius et Pompone, qui nous assistaient, obtinrent, pour de l’argent, que nous pussions sortir et passer quelques heures en un lieu plus commode dans la prison. Nous sortîmes ; chacun pensait à soi : je donnais à téter à mon enfant[48], je le recommandais à ma mère ; je fortifiais mon frère ; je séchais de douleur de voir celle que je leur causais : je passai plusieurs jours dans ces angoisses (...). Le bruit se répandit que nous devions être interrogés. Mon père vint de la ville à la prison, accablé de tristesse ; il me disait : Ma fille, prends pitié de mes cheveux blancs ! aie pitié de moi ![49] Si je suis digne que tu m’appelles ton père, si je t’ai moi-même élevée jusqu’à cet âge, si je t’ai préférée à tes frères, ne me rends pas l’opprobre des hommes ! Regarde ta mère, regarde ton fils, qui ne pourra vivre après toi : quitte cette fierté, de peur de nous perdre tous, car aucun de nous n’osera plus parler s’il t’arrive quelque malheur. Mon père s’exprimait ainsi par tendresse, me baisant les mains, se jetant à mes pieds, pleurant, ne me nommant plus sa fille, mais sa dame. Je le plaignais, voyant que de toute ma famille il serait le seul à ne se pas réjouir de notre martyre. Je lui dis pour le consoler : Sur l’échafaud, il arrivera ce qu’il plaira à Dieu : car sachez que nous ne sommes point en notre puissance, mais en la sienne. Il se retira contristé. Le lendemain, comme nous dînions, on vint nous chercher pour être interrogés. Le bruit s’en répandit aussitôt dans les quartiers voisins ; il s’amassa un peuple infini. Nous montâmes au tribunal (...). Le procureur Hilarien me dit : Epargne la vieillesse de ton père, épargne l’enfance de ton fils ; sacrifie pour la prospérité des empereurs. — Je n’en ferai rien, répondis-je. — Es-tu chrétienne ? me dit-il. Et je répliquai : Je suis chrétienne[50]. Comme mon père s’efforçait de me tirer du tribunal, Hilarien commanda qu’on l’en chassât, et il reçut un coup de baguette ; je le sentis comme si j’eusse été frappée moi-même, tant je souffris de voir mon père maltraité dans sa vieillesse ! Alors Hilarien prononça notre sentence, et nous condamna tous à être exposés aux bêtes. Nous retournâmes joyeux à la prison. Comme mon enfant avait été accoutumé de me téter et de demeurer avec moi ; j’envoyai aussitôt le diacre Pompone pour le demander à mon père : mais il ne le voulut pas donner, et Dieu permit que l’enfant ne demandât plus la mamelle et que mon lait ne m’incommodât plus. La relation de Perpétue finit à la troisième des visions qu’elle eut dans son cachot. Félicité était grosse de huit mois, et voyant le jour du spectacle si proche, elle était fort affligée, craignant que son martyre ne fût différé, parce qu’il n’était pas permis d’exécuter les femmes grosses avant leur terme. Les compagnons de son sacrifice étaient sensiblement tristes de leur côté, de la laisser seule dans le chemin de leur commune espérance. Ils se joignirent donc tous ensemble à prier et à gémir pour elle, trois jours avant le spectacle. Aussitôt après leur prière les douleurs la prirent : et comme l’accouchement est naturellement plus difficile dans le huitième mois, son travail fut rude, et elle se plaignait. Un des guichetiers lui dit : Tu te plains, que feras-tu quand tu seras exposée aux bêtes[51] ? Elle accoucha d’une fille, qu’une femme chrétienne éleva comme son enfant. (...) Les frères et les autres eurent la permission d’entrer dans la prison et de se rafraîchir avec eux. Le concierge de la prison était déjà converti. Le jour de devant le combat on leur donna, suivant la coutume, le dernier repas que l’on appelait le souper libre, et qui se faisait en public, mais les martyrs le convertirent en une agape. Ils parlaient au peuple avec leur fermeté ordinaire (...) Remarquez bien nos visages, disaient-ils, afin de nous reconnaître au jour du jugement. Celui du combat étant venu, les martyrs sortirent de la prison pour l’amphithéâtre comme pour le ciel, gais, plutôt émus de joie que de crainte. Perpétue suivait d’un visage serein et d’un pas tranquille, comme une personne chérie de Jésus-Christ, baissant les yeux pour en dérober aux spectateurs la vivacité[52]. Félicité était ravie de se bien porter de sa couche, pour combattre les bêtes. Etant arrivés à la porte, on les voulut obliger, suivant la coutume, à prendre les ornements de ceux qui paraissaient à ce spectacle. C’était pour les hommes un manteau rouge, habit des prêtres de Saturne ; pour les femmes une bandelette autour de la tête, symbole des prêtresses de Cérès. Les martyrs refusèrent ces livrées de l’idolâtrie (...). Perpétue et Félicité furent dépouillées et mises dans des filets pour être exposées à une vache furieuse. Le peuple en eut horreur, voyant l’une si délicate et l’autre qui venait d’accoucher : on les retira, et on les couvrit d’habits flottants. Perpétue fut secouée la première et tomba sur le dos : elle se mit en son séant, et voyant son habit déchiré par le côté, elle le retira pour se couvrir la cuisse, plus attentive à la pudeur qu’à la souffrance. Elle renoua ses cheveux épars, pour ne pas paraître en deuil, et voyant Félicité toute froissée, elle lui donna la main afin de l’aider à se relever. Elles allèrent ainsi vers la porte Sana-Vivaria, où Perpétue fut reçue par un catéchumène nommé Rustique. Alors elle s’éveilla comme d’un profond sommeil, et commença à regarder autour d’elle, en disant : Je ne sais quand on nous exposera à cette vache. On lui dit ce qui s’était passé : elle ne le crut que lorsqu’elle vit sur son corps et sur son habit des marques de ce qu’elle avait souffert[53]. Elle fit appeler son frère, et s’adressant à lui et à Rustique, elle leur dit : Demeurez fermes dans la foi ; aimez-vous les uns les autres, et ne soyez point scandalisés de nos souffrances. (...) Le peuple demanda qu’on les ramenât au milieu de l’amphithéâtre. Les martyrs y allèrent d’eux-mêmes, après s’être donné le baiser de paix. Félicité tomba en partage à un gladiateur maladroit qui la piqua entre les os, et la fit crier ; car ces exécutions des bestiaires demi-morts étaient l’apprentissage des nouveaux gladiateurs. Perpétue conduisit elle-même à sa gorge la main errante du confecteur[54]. Dans cette même Carthage, qui rappelait tant d’autres souvenirs, Cyprien remporta la palme due à son éloquence et à sa foi ; ce premier Fénelon eut la tête tranchée : il se banda lui-même les yeux ; Julien, prêtre, et Julien, diacre, lui lièrent les mains ; ses néophytes étendirent des linges pour recevoir son sang. Longtemps avant lui, Polycarpe, qui gouvernait l’église de Smyrne depuis soixante-dix ans, et qui avait été placé par l’apôtre Jean, fit, d’après l’ordre du consul, son entrée sur un âne dans sa ville épiscopale, comme le Christ dans Jérusalem. Le peuple criait : C’est le docteur de l’Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux, qu’on lâche un lion contre Polycarpe ! Cela ne se put, parce que les combats des bêtes étaient achevés. Alors le peuple cria tout d’une voix : Que Polycarpe soit brûlé vif ! Le bûcher préparé, Polycarpe ôta sa ceinture et se dépouilla de ses habits. On le voulait clouer au bûcher comme son maître à la croix ; il déclara que cette précaution était inutile, et qu’il demeurerait ferme ; il fut donc simplement attaché : il ressemblait à un bélier choisi dans le troupeau comme un holocauste agréable et accepté de Dieu. Le vieillard regarda le ciel, et dit : Dieu de toutes les créatures, je te rends grâces ! Je prends part au calice de la passion de ton Christ pour ressusciter à la vie éternelle. Je te bénis, je te glorifie par le pontife Jésus-Christ, ton fils bien aimé à qui gloire soit rendue, à toi et à l’Esprit saint, dans les siècles à venir ! Amen[55]. Quand il eut dit, le feu fut mis au bûcher ; les flammes se déployèrent autour de la tête du martyr comme une voile de vaisseau enflée par le vent[56]. Ses actes portent qu’il ressemblait à de l’or ou de l’argent éprouvé au creuset[57], et qu’il exhalait une odeur d’encens ou d’un parfum vital[58]. Le confecteur chargé d’achever les bêtes blessées perça Polycarpe ; il sortit tant de sang des veines du vieillard qu’il éteignit le feu[59]. Pothin, évêque de Lyon, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, faible et infirme, fut battu, foulé aux pieds, traîné dans l’arène et rejeté dans la prison, où il rendit l’esprit. Ses compagnons de souffrance semblaient, au milieu des supplices, se guérir d’une plaie par une plaie nouvelle ; les exécuteurs en les tourmentant avaient moins l’air de bourreaux qui font des blessures que de médecins qui les pansent, tant ces confesseurs étaient joyeux. Plusieurs d’entre eux, du fond des cachots où on les replongea avant de leur donner le coup de la mort, écrivirent en grec le récit de leur martyre. La lettre portait cette suscription : Les serviteurs de Jésus-Christ, qui demeurent à Vienne et à Lyon, en Gaule, aux frères d’Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance dans la rédemption : paix, grâce et gloire de la part de Dieu le Père, et de Jésus-Christ notre Seigneur[60]. Je ne vous parlerai point du martyre de séduction employé après l’inutilité des menaces et des douleurs : dignités, honneurs, fortune, voluptés même essayées par de belles femmes, furent sans succès comme les lions et le feu. Il y a de la puissance dans le sang : ces générations de l’âge héroïque chrétien, qui subjuguèrent les classes industrielles, enfantèrent les générations de l’âge philosophique chrétien, qui conquirent à leur tour les hommes de l’intelligence. Cet âge philosophique n’est pas séparé brusquement de l’âge héroïque ; il prend naissance dans celui-ci ; ses premiers génies enseignent et meurent sur l’échafaud, mais leur doctrine règne et triomphe dans leurs successeurs, quand l’heure des confesseurs est passée. Le christianisme philosophique ne détruisit pas non plus le christianisme héroïque, mais les sacrifices s’accomplirent d’une autre façon dans les combats contre les hérésiarques ou sous le fer des barbares. Deuxième partie : suite des moeurs des chrétiens. Age philosophique. HérésiesDans ce second âge du christianisme, la grandeur des moeurs publiques et la sublimité intellectuelle remplacent la vertu des moeurs privées et la beauté morale évangélique. Ce n’est plus l’Église militante, esclave, démocratique dans les cachots et dans le sang ; c’est l’Église triomphante, libre, royale, à la tribune et sur la pourpre. Les docteurs succèdent aux martyrs : ceux-ci n’avaient eu que leur foi, ceux-là ont leur foi et leur génie. La partie choisie du monde païen, qui n’avait cédé ni à la simplicité apostolique ni à l’autorité des bûchers, écoute, s’étonne, et bientôt se rend en retrouvant dans la bouche des Pères les systèmes des sages plus clairement et plus éloquemment expliqués. Les hautes écoles chrétiennes ressemblaient aux écoles philosophiques ; les chaires comptaient une suite non interrompue de professeurs comme à Athènes. Rodon hérite de Tatien, et Maxime, successeur de Rodon, examine la question de l’origine du mal et de l’éternité de la matière[61]. Clément d’Alexandrie, qui remplace Panthenus, s’était nourri des ouvrages de Platon ; il cite, dans ses Stromates, les maîtres sous lesquels il avait étudié : un en Grèce, un en Italie, deux en Orient : Mon maître en Palestine, dit-il, était une abeille, qui, suçant les fleurs de la prairie apostolique et prophétique, déposait dans l’esprit de ses auditeurs un doux et immortel trésor. Dans son traité Du vrai Gnostique (celui qui connaît), Clément fait le portrait du sage même des philosophes : Le gnostique n’est plus sujet aux passions ; rien dans cette vie n’est fâcheux pour lui : il a reçu la lumière inaccessible ; il ne fait pas sortir son corps volontairement de la vie, parce que Dieu le lui défend, mais il retire son âme des passions[62]. Le gnostique use de toutes les connaissances humaines[63]. C’est faiblesse de craindre la philosophie des païens ; la foi qu’elle ébranlerait serait bien fragile[64]. Le gnostique se sert de la musique pour régler les moeurs ; il vit libre, ou, s’il est marié et s’il a des enfants, il regarde sa femme comme sa soeur, puisque sa femme ne sera plus pour lui qu’une soeur quand elle sera dans le ciel. Les sacrifices agréables à Dieu sont les vertus et l’humilité avec la science. La renommée d’Origène était répandue dans tout le monde romain, et les polythéistes mêmes admiraient le docteur chrétien. Etant un jour entré dans l’école de Plotin, au moment où celui-ci faisait sa leçon, Plotin rougit, interrompit son discours, et ne le continua qu’à la sollicitation de son illustre auditeur, dont il fit un pompeux éloge en reprenant la parole[65]. Plotin, fondateur du néoplatonisme, n’en était pas l’inventeur ; c’était Ammonius Saccas qui avait enseigné mystérieusement sa doctrine à Plotin et à Origène. Origène trahit le secret. Ces Pères de l’Église, la plupart sortis des écoles philosophiques et nés de familles païennes, furent non seulement des professeurs éloquents, mais encore des hommes politiques : alors brillèrent ces évêques qui bravaient la puissance des empereurs et la brutalité des rois barbares. Athanase livre ses combats contre les ariens : cité au concile de Tyr, déposé à celui de Jérusalem, il est exilé à Trêves par Constantin. Il revient ; les peuples accourent sur son passage ; il rentre en triomphe dans sa ville épiscopale. Quatre-vingt-dix évêques ariens, ayant à leur tête Eusèbe de Nicomédie, le condamnent de nouveau à Antioche : cent évêques orthodoxes le déclarent innocent dans Alexandrie : le pape Jules confirme cette sentence à Rome. Le prélat remonte sur son siège ; il en est chassé par ordre de Constance, qui met à exécution les décrets ariens des conciles d’Arles et de Milan. Athanase célébrait une fête solennelle dans l’église de Saint-Théon à Alexandrie ; comme il chantait le psaume du triomphe d’Israël sur Pharaon, le peuple répétant à la fin de chaque verset : La miséricorde du Seigneur est éternelle, des soldats enfoncent les portes : le peuple fuit, Athanase reste à l’autel entouré des prêtres et des moines qui le dérobent à la perquisition des soldats. Il se réfugie dans les lieux écartés de l’Égypte ; les religieux qui lui donnent asile sont inquiétés : ce génie enthousiaste s’enfonce plus avant dans la solitude, comme un glaive ardent dans le fourreau. Un serviteur qui lui reste va chaque jour, au péril de sa vie, chercher la nourriture de son maître. Que fait Athanase parmi les sables ? Il écrit. Les sépulcres des princes de Tanis, les puits où dorment les momies des persécuteurs de Moïse, sont les bibliothèques de ce seul vivant, c’est là qu’il trace les pages qui du fond du désert remuent les passions du monde. A la mort de Constance, Athanase reparaît au milieu de son peuple. Julien le force à rentrer dans la Thébaïde ; il revient quand Julien est passé. Valens le proscrit, et il se cache au tombeau de son père. Enfin il émerge une dernière fois de l’ombre, et, torrent calmé, achève paisiblement sa course. Sur les quarante-six années de l’épiscopat d’Athanase, vingt s’étaient écoulées dans l’exil. Grégoire de Nazianze, nommé évêque orthodoxe de Constantinople, dont il ne fut d’abord que le missionnaire, eut à soutenir les outrages des ariens : Théodose, qui l’avait intronisé à main armée, l’abandonna. Grégoire, obligé de s’arracher à l’église de sa création et de son amour, lui fit ces adieux pathétiques qui ont retenti jusqu’à nous. Il passa la fin de ses jours dans sa retraite de Cappadoce, chantant, car il était poète, l’inconstance des amitiés humaines, la fidélité du commerce de Dieu et la beauté qui fait oublier toutes les autres, celle de la vertu. Basile, archevêque de Césarée, mérita le surnom de Grand. Il donna des règles en Orient à la vie cénobitique. On a de lui plus de trois cent cinquante lettres, des homélies et un panégyrique des quarante martyrs. Ces ouvrages nous apprennent une infinité de choses ; ils sont écrits d’un grand style : saint Basile est peut-être, avec saint Ephrem, un des Pères qui s’éloignent le plus du génie antique et se rapprochent le plus du génie moderne. Il excelle dans les descriptions de la nature. Je ne citerai point, parce qu’elle est trop connue, sa lettre à Grégoire de Nazianze sur la solitude que lui, Basile, avait choisie dans le Pont[66] ; ses neuf homélies sur l’Hexaméron, ou l’oeuvre de six jours, sont une espèce de cours d’histoire naturelle ; il les prêchait pendant le jeûne du carême, le matin et le soir, et lorsqu’il reprenait la parole, il renvoyait ses auditeurs à ce qu’il avait dit la veille. La physique de l’Hexaméron n’est pas bonne, mais les détails en sont charmants. L’orateur s’applique à faire sortir de l’histoire des plantes et des animaux les instructions de la morale. Un jour, parlant des reptiles et des quadrupèdes, il passait sous silence les oiseaux[67] ; aussitôt la rustique assemblée de lui indiquer son oubli par des signes. Le naturaliste chrétien, naïvement interrompu, reconnaît son tort ; il change de sujet et décrit l’instinct des oiseaux avec un bonheur extraordinaire ; il tire même un enseignement religieux d’une erreur : selon lui il est des oiseaux chastes qui se reproduisent sans s’unir : de là la virginité de Marie[68]. Valens voulut contraindre Basile à embrasser l’arianisme : il lui envoya Modeste, préfet d’Orient, avec l’ordre de l’effrayer par des menaces. Modeste s’étonna de la fermeté de Basile. Apparemment, lui dit le saint, que vous n’avez jamais rencontré d’évêque. Après sa mort, Basile fut en si grande renommée, qu’on cherchait à l’imiter jusque dans ses défauts : on affectait sa pâleur, sa barbe, sa démarche, sa lenteur à parler, car il était pensif et recueilli. On s’habillait comme lui, on se couchait comme lui ; on se nourrissait de choses dont il aimait à se nourrir. Cet évêque universel a fondé les premiers hôpitaux de l’Asie. Flavien et Jean Chrysostome furent encore plus mêlés que Basile à la politique. Dans la sédition d’Antioche, Chrysostome, alors simple prêtre, sema des consolations par ses discours, et Flavien, malgré son grand âge, se rendit à Constantinople. Arrivé au palais de l’empereur, introduit dans ses appartements, il se tint debout sans parler, baissant la tête, se cachant le visage comme s’il eût été seul coupable du crime de son peuple. Théodose s’approcha de lui, et lui reprocha l’ingratitude des Antiochiens. Alors l’évêque, fondant en larmes : Vous pouvez en cette occasion orner votre tête d’un diadème plus brillant que celui que vous portez. On a renversé vos statues, élevez-en de plus précieuses dans le coeur de vos sujets. Quelle gloire pour vous quand un jour on dira : Une grande ville était coupable ; gouverneurs et juges épouvantés n’osaient ouvrir la bouche ; un vieillard s’est montré, il a touché le prince ! Je ne viens pas seulement de la part du peuple, je viens de la part de Dieu vous déclarer que si vous remettez aux hommes leurs fautes, votre père céleste vous remettra vos péchés. D’autres vous apportent de l’or, de l’argent, des présents ; moi je ne vous offre que les saintes lois, vous exhortant à imiter notre maître ; ce maître nous comble de ses biens, quoique nous l’offensions tous les jours. Ne trompez pas mes espérances ; si vous pardonnez à notre ville, j’y retournerai plein de joie, si vous la condamnez, je n’y rentrerai jamais. En entendant ce discours, Théodose s’écria : Serions-nous implacables envers les hommes, nous qui ne sommes que des hommes, lorsque le maître des hommes a prié sur la croix pour ses bourreaux ?[69] Le christianisme était à la fois un principe et un modèle : on ne saurait croire combien cet exemple du pardon du Christ, incessamment rappelé pendant les siècles de barbarie et de despotisme, a été salutaire à l’humanité. Saint Chrysostome avait pratiqué quatre ans la vie ascétique sur les montagnes ; il passa deux années entières dans une caverne sans se coucher et presque sans dormir : il avait fui, parce qu’on avait songé à le faire évêque. Si dans l’âge héroïque chrétien, quand il s’agissait d’être le premier martyr, ce n’était pas un léger fardeau que l’épiscopat, ce fardeau n’était pas moins pesant dans l’âge philosophique du christianisme : il fallait avoir le talent de la parole, la science de l’homme de lettres, l’habileté de l’homme d’État, la fermeté de l’homme de bien. Plus tard, lors de l’invasion des barbares, toutes les tribulations des temps tombaient à la charge des prélats, Jean Bouche d’Or, devenu évêque de Constantinople, corrigea le clergé, gouverna par ses conseils les églises de la Thrace et de l’Asie, et résista aux entreprises du Goth Gaïnas. Quelquefois il était obligé de quitter l’autel, ayant l’esprit trop agité pour offrir le sacrifice. On conspira contre lui ; on l’accusa d’orgueil, d’injustice, de violence, d’amour des femmes : afin de se justifier de cette dernière faiblesse, il offrit d’exposer l’état où l’avaient réduit les austérités de sa jeunesse. Condamné au concile du Chênes, chassé de Constantinople et bientôt rappelé, il osa braver Eudoxie, qui jura sa mort. Ce fut alors qu’il prononça le fameux discours où il disait : Hérodiade est encore furieuse, elle danse encore, elle demande encore la tête de Jean. Précipité, comme Démosthène, de la tribune dont il était la gloire, enlevé de l’autel où il avait donné un asile à Eutrope, Chrysostome reçoit l’ordre de quitter Constantinople. Il dit aux évêques, ses amis : Venez, prions ; prenons congé de l’ange de cette église. Il dit aux diaconesses : Ma fin approche ; vous ne reverrez plus mon visage. Il descendit par une route secrète aux rives du Bosphore pour éviter la foule, s’embarqua et passa en Bithynie. Exilé à Cucuse, les peuples, les moines, les vierges, accouraient à lui, tous s’écriaient : Mieux vaudrait que le soleil perdit ses rayons que Bouche d’Or ses paroles. Tout banni qu’il était, les ennemis de Chrysostome le redoutaient encore, et sollicitèrent pour lui un exil plus lointain. Il fut enjoint au confesseur de se transporter à Pytionte, sur le bord du Pont-Euxin. Le voyage dura trois mois : les deux soldats qui conduisaient Chrysostome le contraignaient de marcher sous la pluie ou à l’ardeur du soleil, parce qu’il était chauve. Quand ils eurent passé Comane, ils s’arrêtèrent dans une église dédiée à saint Basilisque, martyr. Le saint se trouva mal ; il changea d’habits, se vêtit de blanc, communia (il était à jeun), distribua aux assistants ce qui lui restait, prononça ces mots qu’il avait ordinairement à la bouche : Dieu soit loué de tout ; puis, allongeant les pieds, il dit le dernier amen[70]. Rien de plus complet et de plus rempli que la vie des prélats du IVe et du Ve siècle. Un évêque baptisait, confessait, prêchait, ordonnait des pénitences privées ou publiques, lançait des anathèmes ou levait des excommunications, visitait les malades, assistait les mourants, enterrait les morts, rachetait les captifs, nourrissait les pauvres, les veuves, les orphelins, fondait des hospices et des maladreries, administrait les biens de son clergé, prononçait comme juge de paix dans des causes particulières, ou arbitrait des différends entre des villes ; il publiait en même temps des traités de morale, de discipline et de théologie, écrivait contre les hérésiarques et contre les philosophes, s’occupait de science et d’histoire, dictait des lettres pour les personnes qui le consultaient dans l’une et l’autre religion, correspondait avec les églises et les évêques, les moines et les ermites, siégeait à des conciles et à des synodes, était appelé aux conseils des empereurs, chargé de négociations, envoyé à des usurpateurs ou à des princes barbares pour les désarmer ou les contenir : les trois pouvoirs religieux, politique et philosophique, s’étaient concentrés dans l’évêque. Saint Ambroise va en ambassade auprès de Maxime, fait sortir Théodose du sanctuaire, réclame les cendres de Gratien, ne peut sauver Valentinien II, et refuse de communiquer avec Eugène. Au milieu de ces grandes occupations, il compose tous ces ouvrages qui nous restent, introduit la musique dans les églises d’Occident, et laisse des chants si renommés que dans les siècles suivants le mot hymne et le mot ambrosianum devinrent synonymes. Les travaux de saint Augustin ne sont point surpassés par ceux de saint Ambroise. Quatre-vingt-treize ouvrages en deux cent trente-deux livres, sans compter ses lettres, attestent la fécondité et la variété du génie du fils de Monique. Si je pouvais, dit-il dans une lettre à Marcellin, vous rendre compte de mon temps et des ouvrages auxquels j’ai été obligé de mettre la main, vous seriez surpris et affligé de la quantité d’affaires qui m’accablent. (...) Quand j’ai un peu de relâche de la part de ceux qui ont recours à moi, je ne manque pas d’autre travail ; j’ai toujours quelque chose à dicter qui me détourne de suivre ce qui serait plus de mon goût dans les courts intervalles de repos que m’accordent les besoins et les passions des autres[71]. Augustin écrit contre les donatistes ; ceux-ci veulent le tuer : il intercède pour eux ; il a un démêlé avec saint Jérôme ; il s’occupe d’arbitrage ; il reçoit les fugitifs après le sac de Rome. Son amitié et ses liaisons avec le comte Boniface sont célèbres : la lettre qu’il écrivit à cet homme offensé, pour le rappeler à l’amour de la patrie, lui fait grand honneur. Jugez vous-même : si l’empire romain vous a fait du bien, ne lui rendez pas le mal pour le bien ; si l’on vous a fait du mal, ne rendez pas le mal pour le mal. Augustin était propre, mais simple dans ses vêtements. Il faut, disait-il, que mes habits soient tels que je les puisse donner à mes frères s’ils n’en ont point ; il faut qu’ils conviennent par leur modestie à ma profession, à un corps cassé de vieillesse et à mes cheveux blancs[72]. Il était chaussé, et disait à ceux qui allaient pieds nus : J’aime votre courage ; souffrez ma faiblesse. Aucune femme n’entrait dans sa maison, pas même sa soeur ; s’il était absolument obligé de communiquer avec des femmes, il ne leur parlait qu’en présence d’un prêtre : il se souvenait de sa chute. Il mourut dans Hippone assiégée, sans faire de testament, car dans son extrême pauvreté il n’avait rien à laisser à personne. Saint Jérôme est une autre grande figure de ces temps, mais d’une tout autre nature : orageux, passionné, solitaire, regrettant le monde dans le désert, le désert dans le monde ; voyageur qui cherche partout un abri et qui se surcharge de travaux comme il se couvre de sable, pour étouffer ce qu’il ne saurait étouffer ; matelot naufragé, pèlerin sauvage et nu qui apporte ses douleurs aux lieux des douleurs du Fils de l’Homme, et qui, courbé sous le poids des jours, peut à peine rester au pied de la croix. Augustin et Jérôme appartiennent aux temps modernes ; on reconnaît en eux un ordre d’idées, une manière de sentir, ignorés de l’antiquité. Le christianisme a fait vibrer dans ces coeurs une corde jusque alors muette ; il a créé des hommes de rêverie, de tristesse, de dégoût, d’inquiétude, de passion, qui n’ont de refuge que dans l’éternité. Le clergé régulier formait une partie considérable de l’organisation chrétienne : dans le monde civilisé romain, les moines étaient des hommes de la nature, comme ils furent des hommes de la civilisation dans le monde barbare. On distinguait trois sortes de religieux : les reclus enfermés dans leurs cellules, les anachorètes dispersés dans les déserts, les cénobites qui vivaient en communauté. Les règles de quelques ordres monastiques étaient des chefs-d’oeuvre de législation. Trois causes générales peuplèrent les cloîtres : la religion, la philosophie et le malheur ; on se mit à part de la société, quand elle eut perdu le pouvoir de protéger. Les couvents devinrent par cela même une pépinière d’hommes de talent et d’indépendance. L’occupation manuelle des cénobites était de faire des cordes, des paniers, des nattes, du papier ; ils transcrivaient aussi des livres[73] ; travaux dont saint Ephrem se plaît à tirer des leçons. Paul ermite, Antoine, Pacôme, Hilarion, Macaire, Siméon Stylite, sont des personnages inconnus à l’hellénisme : leurs vêtements, leurs palmiers, leurs fontaines, leurs corbeaux, leurs lions, leurs montagnes, leurs grottes, leurs vieux tombeaux, les ruines où les démons les tentaient, les colonnes qui leur élevaient dans les airs une autre solitude, appartiennent à la puissance de l’imagination orientale chrétienne. Les ascètes erraient en silence sur le Sinaï comme les ombres du peuple de Dieu. Ces aspirants du ciel exerçaient un grand pouvoir sur la terre : les empereurs les envoyaient consulter. Constantin adresse une lettre à saint Antoine et l’appelle son père ; saint Antoine assemble ses moines, et leur dit : Ne soyez pas surpris qu’un empereur nous écrive, ce n’est qu’un homme : étonnez-vous plutôt de ce que Dieu ait écrit une loi pour les hommes[74]. Antoine se refuse à toute réponse ; ses disciples le pressent ; alors il mande à Constantin et à ses deux fils : Méprisez le monde, songez au jugement dernier, souvenez-vous que Jésus-Christ est le seul roi véritable et éternel ; pratiquez l’humanité et la justice[75]. Dans la sédition d’Antioche, les moines descendirent de leurs montagnes et s’établirent à la porte du palais, implorant la grâce des coupables. Un d’entre eux, Macedonius, surnommé le Critophage, rencontre dans la ville deux commissaires de l’empereur, il en saisit un par le manteau, et leur ordonne à tous deux de descendre de cheval : la hardiesse de ce petit vieillard couvert de haillons indigne les commissaires ; mais ayant appris qui il était, ils lui embrassent les genoux. Amis, s’écrie l’ermite, intercédez pour le sang des coupables ; dites à l’empereur que ses sujets sont aussi des hommes faits à l’image de Dieu ; que s’il s’irrite pour des statues de bronze, une image vivante et raisonnable est bien préférable à ces statues. Quand celles-ci sont détruites, d’autres peuvent être faites : mais qui donnera un cheveu à l’homme qu’on a fait mourir ?[76] Ainsi renaissaient la liberté et la dignité de l’homme par le christianisme : ces ermites, exténués de jeûnes, retrouvaient dans l’indépendance et le mépris de la vie les droits que la société avait perdus dans le luxe et l’esclavage. Les leçons n’étaient pas épargnées aux empereurs : Lucifer, de Caliari, apostrophe Constance au sujet d’Athanase : Si tu étais tombé entre les mains de Mathatias ou de Phinées, ils t’auraient frappé du glaive ; et moi, parce que je blesse de ma parole ton esprit trempé du sang chrétien, je te fais injure ! Que ne te venges-tu d’un mendiant ? Devons-nous respecter ton diadème, tes pendants d’oreille, tes bracelets, tes riches habits, au mépris du Créateur ? Tu m’accuses d’outrages : à qui t’en plaindras-tu ? A Dieu, que tu ne connais pas ? A toi-même, homme mortel, qui ne peux rien contre les serviteurs de Dieu ! Si tu nous fais mourir, nous arriverons à une meilleure vie. Nous te devons obéissance, mais seulement pour les bonnes oeuvres, non pour les mauvaises et pour condamner un innocent[77]. Lucifer était légat du pape Libère : on voit déjà poindre l’esprit véhément et dominateur des futurs Grégoire VII. Des vices s’étaient glissés à travers les vertus : les passions privées se nourrissent dans le silence de la retraite ; les passions publiques naissent au bruit du monde. Saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, Salvien, plusieurs autres Pères, se plaignent de l’ambition des prélats, de la cupidité des prêtres et des moeurs des moines. Vous avez déjà vu des exemples à l’appui de ces reproches, et j’ai rappelé les lois qui s’opposent aux empiétements du clergé : que l’homme triomphe par les vertus ou par les armes, la victoire le corrompt. Ce fut surtout dans les sectes séparées de l’unité de l’Église qu’eurent lieu les plus grands désordres : les hérésies furent au Christianisme ce que les systèmes philosophiques furent au paganisme, avec cette différence que les systèmes philosophiques étaient les vérités du culte païen, et les hérésies les erreurs de la religion chrétienne. Les hérésies sortaient presque toutes des écoles de la sagesse humaine. Les philosophies des Hébreux, des Perses, des Indiens, des Egyptiens, des Grecs, s’étaient concentrées dans l’Asie sous la domination romaine : de ce foyer allumé par l’étincelle évangélique jaillit une multitude d’hérésies, aussi diverses que les moeurs des hérésiarques étaient dissemblables. On pourrait dresser un catalogue des systèmes philosophiques et placer à côté de chaque système l’hérésie qui lui correspond. Tertullien l’avait reconnu : La philosophie, dit-il, qui entreprend témérairement de sonder la nature de la divinité et de ses décrets, a inspiré toutes les hérésies. De là viennent les Eones et je ne sais quelles formes bizarres, et la trinité humaine de Valentin, qui avait été platonicien ; de là le Dieu bon et indolent de Marcion, sorti des stoïciens ; les épicuriens enseignent que l’âme est mortelle. Toutes les écoles de philosophie s’accordent à nier la résurrection des corps. La doctrine qui confond la matière avec Dieu est la doctrine de Zénon. Parle-t-on d’un Dieu de feu, on suit Héraclite. Les philosophes et les hérétiques traitent les mêmes sujets, s’embarrassent dans les mêmes questions : D’où vient le mal, et pourquoi est-il ? D’où vient l’homme, et comment ? Et ce que Valentin a proposé depuis peu : Quel est le principe de Dieu ? A l’entendre, c’est la pensée et un avorton[78]. Saint Augustin comptait de son temps quatre-vingt-huit hérésies, en commençant aux simoniens et finissant aux pélagiens, et il avoue qu’il ne les connaissait pas toutes. Comme l’esprit ne fait souvent que se répéter, il n’est pas inutile de remarquer que le mot hérésie signifie choix, et c’est aussi ce que veut dire le mot éclectisme si fort en vogue aujourd’hui : l’éclectisme est l’hérésie des hérésies ou le choix des choix philosophiques. Ainsi, au moment de la destruction de l’empire romain en Occident le Christianisme marchait avec douze persécutions générales [Les Actes des Apôtres démontrent qu’il y avait eu des persécutions particulières, même avant la persécution de Néron. S. Luc en fait foi, et les Actes des Apôtres, quoi qu’on en ait dit, sont authentiques.], les persécutions de Néron, de Domitien, de Trajan, de Marc-Aurèle, de Sévère, de Maximin, de Decius, de Valérien, d’Aurélien, de Dioclétien, de Constance (persécution arienne), de Julien ; avec trois schismes de l’Église romaine, les schismes des antipapes Novatien, Ursien et Eulalius ; avec plus de cent hérésies. Par schisme il faut entendre ce qu’on entendait alors, le dissentiment sur les personnes ; par hérésie, les différences dans les doctrines. Les hérésies du premier siècle furent de trois sortes : les premières appartenaient à des fourbes, qui prétendaient être le véritable Messie ou tout au moins une intelligence divine ayant la vertu des miracles ; les secondes sortirent de ces esprits creux qui recouraient au système des émanations pour expliquer les prodiges des apôtres ; les troisièmes furent les imaginations de certains rêveurs, qui voyaient en Jésus-Christ un génie sous la forme d’un homme, ou un homme dirigé par un génie : ils disaient encore que Jésus-Christ avait enseigné deux doctrines, l’une publique, l’autre secrète ; ils mutilaient les livres du Nouveau Testament, composaient de faux évangiles et fabriquaient des lettres des apôtres. Dans ces trois classes d’hérésiarques on trouve Simon, Dosithée, Ménandre, Théodote, Gorthée, Cléobule, Hymenée, Philète, Alexandre, Hermogène, Cérinthe, les Ebionistes et les Nazaréens. Presque toutes les hérésies du Ier siècle furent juives d’extraction. Au IIe siècle les hérésies devinrent grecques et orientales. Plusieurs philosophes de l’Asie avaient embrassé le christianisme |