La chute de l’empire romain, la naissance et les progrès du christianisme et l’invasion des barbares

 

Étude troisième

 

 

Première partie : de Valentinien Ier et Valens à Gratien et à Théodose Ier

Pour éviter la confusion des sujets, vous aimerez mieux voir séparément ce qui se passait aux empires d’Orient et d’Occident, sans toutefois perdre de vue leur connexité et ce qu’il y avait de commun dans les événements, les moeurs et les lois des deux grandes divisions du monde romain.

L’Occident, dévolu à Valentinien, comprenait l’Illyrie, l’Italie, les Gaules, la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Afrique ; l’Orient, laissé à Valens, embrassait l’Asie, l’Egypte, la Thrace et la Grèce.

La résidence particulière de Valentinien était à Milan, celle de Valens à Constantinople ; mais les deux empereurs se transportaient là où leur présence était nécessaire.

Dans l’Occident, Valentinien eut à combattre les Allamans, qui se jetèrent sur la Gaule, et il fortifia de nouveau la ligne du Rhin. On voit paraître les Bourguignons issus des Vandales qui habitaient les bords de l’Elbe. Leur roi était connu sous le nom générique d’Hendinos, et leur grand-prêtre sous celui de Sinistus[1]. Ennemis des Allamans, les Bourguignons s’allièrent avec Valentinien, et s’engagèrent à lui fournir une armée de quatre-vingt mille hommes.

Les Saxons et les Francs reparurent sur les côtes de la Gaule et de la Grande-Bretagne ; les Pictes et les Scots désolèrent cette dernière province. Théodose, général de Valentinien, les refoula au fond de la Calédonie.

Les peuples de la Gétulie, de la Numidie et de la Mauritanie ravagèrent l’Afrique : Théodose fut envoyé pour les repousser et punir l’avidité de Romanus, commandant militaire de cette province : il réussit dans la première partie de sa mission.

Valens et Valentinien poursuivirent avec toute la rigueur des lois romaines leurs sujets accusés de magie. Les victimes furent nombreuses à Rome et à Antioche. Maxime, si fameux sous Julien, et d’autres philosophes succombèrent ; Jamblique s’empoisonna ; Libanius échappa avec peine à l’accusation[2].

Valens était tyran par faiblesse, Valentinien par colère. Deux ourses, l’histoire en dit le nom, Inoffensive et Paillette dorée, avaient leurs loges auprès de la chambre à coucher de Valentinien ; il les nourrissait de chaire humaine. Inoffensive, bien méritante, fut rendue à ses forêts[3].

L’empereur d’Occident gâtait de grandes qualités par un tempérament cruel : il ordonnait le feu pour les moindres fautes. Milan eut des victimes qui prirent de leur injuste condamnation le nom d’innocents. Tout débiteur insolvable était mis à mort. Le prévenu récusait-il un juge, c’était à ce juge qu’on le renvoyait[4].

Vous êtes frappés de cet arbitraire de supplices qui souille les annales de Rome ; le genre de peines à appliquer semble abandonné au caprice des magistrats et des particuliers : la loi criminelle chez les Romains était fort inférieure à la loi civile. Nous ne faisons pas assez d’attention aux améliorations évidemment apportées dans les lois par la mansuétude du Christ. Accoutumés que nous sommes à lire des faits atroces, quand nous voyons des hommes déchirés avec des ongles de fer, exposés nus et frottés de miel à la piqûre des mouches, torturés comme les prisonniers de guerre des Iroquois par l’ordre d’un juge ou la vengeance d’un simple créancier, nous ne nous demandons pas comment cela arrivait chez les nations civilisées de l’ancien monde, et comment cela n’arrive plus chez les nations civilisées du monde moderne. Le progrès si lent de la société ne suffit pas pour rendre compte de ces changements ; il faut reconnaître une cause plus prompte, plus efficace, plus générale : cette cause est l’esprit du christianisme.

Le sang des empereurs païens se retrouve dans les cruautés de Valentinien ; le caractère des empereurs chrétiens dans les lois qui ordonnent des médecins pour les pauvres, et qui défendent l’exposition des enfants[5] : honneur à la bénignité évangélique à qui l’on doit l’abolition d’une coutume qu’autorisaient les législations les plus fameuses de l’antiquité !

Parmi les lois de Valens et de Valentinien, je dois vous signaler encore l’institution des écoles, modèles de nos universités : l’éducation publique expira avec la liberté publique ; les collèges modernes eurent leur origine lointaine dans les siècles de décadence et d’esclavage de l’empire romain.

Valentinien donna aux villes des défenseurs officieux[6], sorte de magistrats élus par le peuple[7] : d’où il arriva que les Eglises, devenues des espèces de municipes, eurent à leur tour des défenseurs qui se transformèrent en champions dans le moyen âge. La liberté politique s’était changée en privilège de bourgeoisie : on voit partout les empereurs adresser des lettres et des rescrits aux communes des diverses provinces de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie.

En suivant la série des institutions le Code à la main, on remarque, avec une admiration reconnaissante, que le travail des princes chrétiens tend surtout à l’adoucissement des inflictions criminelles et à la réforme des moeurs : les enfants des suppliciés retrouvent les biens paternels ; des règlements améliorent le sort des pauvres et des esclaves, multiplient les cas de liberté ; les vices abominables chantés par les poètes, et protégés des magistrats, sont punis. En un mot, c’est dans le recueil des lois romaines qu’il faut chercher la véritable histoire du christianisme, bien plus que dans les fastes de l’empire.

Valentinien accorda le libre exercice du culte à ses sujets, et ne prit aucun parti dans les querelles religieuses[8] : il se crut d’autant plus autorisé à cette tolérance, qu’il s’était montré chrétien indépendant sous Julien. Cependant il défendit aux païens les sacrifices, et les assemblées aux manichéens et aux donatistes. Il mit aussi des bornes à l’accroissement des richesses de l’Eglise et à la multiplication des ordres monastiques : il fut défendu au clergé d’admettre à la cléricature les propriétaires hommes du peuple et les décurions des villes, à moins que ceux-ci n’abandonnassent leurs biens ou à la municipalité dont ils étaient membres ou à quelques-uns de leurs parents[9].

Il fut également défendu au même clergé d’accepter des legs testamentaires. Déjà le pouvoir et la fortune avaient amené la corruption : Damas disputa le siège de Rome à Ursin ; on en vint aux mains[10] ; cent trente-sept morts furent trouvés le matin dans la basilique de Sicinius, aujourd’hui Sainte-Marie-Majeure.

Valentinien avait eu de sa première femme, Severa, un fils nommé Gratien, qu’il éleva à Amiens, le 24 août 367, au rang d’auguste, sans le créer d’abord césar, selon l’usage. On a cherché la raison de cette innovation : elle est évidente. Il y avait maintenant deux empires ; Gratien, âgé de huit ans, n’était plus un césar ou un général nommé pour défendre une partie de l’Etat, c’était un héritier qui devait succéder à la souveraineté de son père.

Valentinien répudia Severa et épousa Justine, Sicilienne d’origine ; elle aurait, selon Zosime, été mariée d’abord au tyran Magnence. Justine était arienne, mais elle ne déclara son hérésie qu’après la mort de Valentinien. Elle donna à l’empereur un fils, qui fut Valentinien II, et trois filles, Justa, Grata et Galla ; celle-ci devint la seconde femme de Théodose le Grand.

Les Quades et les Sarmates, justement irrités de la trahison des Romains, qui après avoir attiré leur roi Gabinus à une entrevue l’avaient massacré, ravageaient l’Illyrie ; Valentinien accourt avec les forces de la Gaule ; il meurt subitement à Bergetion (17 novembre 375), d’un accès de colère, dans une audience qu’il donnait aux députés des Quades suppliants.

Mallobaud ou Mellobaud, chef d’une tribu de Francs, avait obtenu un commandement sous Valentinien, et s’était distingué par ses gestes militaires : à la mort de l’empereur il entreprit avec Equitius, comte d’Illyrie, de faire prévaloir les droits de Valentinien, fils de Justine, sur ceux de Gratien, fils de Severa. Valentinien II fut en effet proclamé empereur, mais son frère Gratien, déjà auguste, au lieu de s’en offenser, reconnut l’élection. Valentinien eut dans son partage l’Italie, l’Illyrie et l’Afrique ; Gratien garda les Gaules, l’Espagne et l’Angleterre, peut-être même n’y eut-il pas de véritable partage. Ce qu’il y a de certain, c’est que Gratien gouverna seul l’Occident jusqu’à sa mort, Valentinien n’étant encore qu’un enfant sous la tutelle de sa mère.

Valens n’approuvait pas ces arrangements paisibles entre ses jeunes neveux ; mais les mouvements des Goths arrêtèrent son intervention dans des affaires d’une moindre importance.

Mis en possession de l’empire d’Orient par Valentinien Ier, Valens avait eu dès les premiers jours de son règne des épreuves à subir. Procope, commandant de l’armée de Mésopotamie, prit la pourpre dans Constantinople même, par l’autorité de deux cohortes gauloises. Voulant légitimer son usurpation, il épousa Faustine, veuve de l’empereur Constance ; elle avait une fille âgée de cinq ans, dans laquelle les légions voyaient le dernier rejeton de la race de Constantin. La révolte de Procope dura peu ; ses soldats l’abandonnèrent à la voix de leurs capitaines, qui gardèrent leur foi. Procope, trahi, fut traîné au camp de l’empereur d’Orient et décapité.

Valens soutint faiblement contre Sapor les rois d’Arménie et d’Ibérie. On remarque dans cette guerre les aventures de Para, roi d’Arménie, monarque fugitif comme tant d’autres, protégé d’abord des Romains, ensuite égorgé par eux dans un repas.

Les Goths, restés fidèles à la famille de Constantin, s’étaient déclarés contre Valens en faveur de Procope, mari de la veuve de Constance. Valens remporta quelques avantages sur ces barbares. Une paix fut le résultat de ces avantages, et six ans après les Huns précipitèrent les Goths sur l’empire.

L’arianisme était la religion de Valens : il persécuta les catholiques, qu’il appelait les athanasiens ; saint Basile était devenu leur chef après la mort de saint Athanase. A ce grand homme de solitude et de charité est due la fondation du premier de ces monuments élevés aux misères humaines ; monuments qui font la gloire éternelle du christianisme. Les moines, presque tous catholiques, s’étaient accrus par l’esprit et le malheur de leur temps. Valens les fit enlever à main armée ; on les força de s’enrôler dans les légions, et quand ils résistèrent on les massacra.

Nous arrivons au fameux événement qui hâta la chute de l’ancien monde.

Depuis leurs expéditions maritimes, les Goths, en paix avec les Romains, s’étaient multipliés dans les forêts : ils avaient assujetti autour d’eux les autres peuplades barbares. Hermanric, roi des Ostrogoths et de la noble race des Amali, devint conquérant à l’âge de quatre-vingts ans ; à cent dix ans il allait encore au combat, et restait le seul contemporain de sa gloire[11]. Il conquit les Hérules et les Venèdes. Sa puissance s’étendait dans les bois et sur les hordes des bois, du Pont-Euxin, de la Baltique, derrière les tribus saxonnes, allamanes, franques, bourguignonnes et lombardes, plus rapprochées des rives du Rhin : le Danube séparait l’empire sauvage des Goths de l’empire civilisé des Romains. Les Visigoths, réunis aux Ostrogoths leur avaient cédé la prééminence ; leurs chefs, parmi lesquels se distinguaient Athanaric, Fritigern et Alavius, avaient quitté le nom de rois pour descendre ou pour monter à celui de juges[12].

Telles étaient devenues les nations gothiques aux frontières de l’empire d’Orient, lorsque tout à coup un bruit se répand : on raconte qu’une race inconnue a traversé les Palus-Méotides. La présence des Huns fut annoncée par un tremblement de terre qui secoua presque tout le sol du monde romain et fit pencher sur la tête d’Hermanric sa couronne séculaire. Les Huns étaient la dernière grande nation mandée à la destruction de Rome ; les autres nations avaient fait une halte pour les attendre ; ils venaient de loin. A peine avaient-ils paru qu’on entendit parler des Lombards, dernier flot de cet océan.

Un nouveau système historique fait descendre les Huns des peuples ouralo-finnois. Dans ce système, fondé sur une meilleure critique, une connaissance plus avancée des peuples et des langues de l’Asie et de l’Europe septentrionale, on suit cependant avec moins de facilité la marche et les progrès des soldats futurs d’Attila.

Dans l’ancien système, que Gibbon a adopté, il est plus aisé de se reconnaître. En rejetant de la primitive monarchie des Huns la partie confuse et romanesque, laissant de côté ce qu’ont pu faire ou ne pas faire les Huns au nord de la muraille de la Chine, 1210 ans avant l’ère vulgaire, négligeant leur invasion de la Chine, leur défaite par l’empereur Voulé, de la dynastie des Huns, on trouve qu’au temps de la mission du Christ deux divisions des Huns s’avancèrent dans l’Occident, l’une vers l’Oxus, l’autre vers le Volga : celle-ci se fixa au bord oriental de la mer Caspienne, et fut connue sous le nom des Huns blancs ; ils eurent de fréquents démêlés avec les Perses.

L’autre division des Huns pénétra avec difficulté au Volga, conserva ses moeurs en augmentant sa force par des alliances volontaires, des adjonctions de peuples conquis, et par l’habitude des combats : cette division subjugua les Alains : la plus grande partie des vaincus entra dans les rangs des vainqueurs, tandis qu’une colonie indépendante des premiers alla se mêler aux races germaniques et s’associer à leur guerre contre l’empire[13].

Les Huns parurent effroyables aux barbares eux-mêmes : quand ils eurent franchi les Palus-Méotides, ils se trouvèrent en présence des tributaires de la puissance d’Hermanric. Les deux monarchies des Huns et des Goths, l’une composée de sauvages à cheval, l’autre de sauvages à pied, c’est-à-dire les deux races scythe et tartare, se heurtèrent. Les Goths étaient divisés ; Hermanric, abusant du pouvoir, avait fait écarteler la femme d’un chef rhoxolan qui s’était retiré de lui[14]. Les frères de cette femme la vengèrent en poignardant Hermanric, vainement cuirassé d’un siècle, et à qui cent dix années avaient encore laissé du sang dans le coeur : il ne resta pas sous le coup. Balamir, roi des Huns, profita de cet événement ; il attaqua les Ostrogoths, qui furent abandonnés des Visigoths ; Hermanric, impatient de la douleur que lui causait sa blessure, et encore plus tourmenté de la ruine de son empire, mit fin à des jours que la mort avait oubliés[15]. Withimer, chargé après lui du gouvernement, en vint avec les Huns et les Alains à une bataille dans laquelle il fut tué[16]. Saphrax et Alathaeus sauvèrent le jeune roi des Ostrogoths, Witheric, et conduisirent les débris indépendants de leurs compatriotes sur les bords du Niester.

Cependant les Visigoths, séparés des Ostrogoths, s’étaient retirés chez les Gépides, leurs alliés ; ils y furent poursuivis par les Huns. Un corps de cavalerie tartare passa le Niester à gué pendant la nuit, au clair de la lune : Athanaric, juge des Visigoths, qui défendait les bords de la rivière parvint à gagner des hauteurs avec son armée ; il s’y voulait fortifier, mais les Visigoths se précipitent vers le Danube, envoient des ambassadeurs à Valens, et le conjurent de leur accorder la Mésie inférieure pour asile : ils offraient d’embrasser la religion chrétienne. Valens, dit Jornandès, dépêcha des évêques hérésiarques aux Visigoths, et fit de ces suppliants des sectateurs d’Arius au lieu de disciples de Jésus-Christ. Les Visigoths communiquèrent le venin aux Gépides leurs hôtes, aux Ostrogoths leurs frères, ils se répandirent dans la Dacie, la Thrace, la Mésie supérieure, et tous les Goths se trouvèrent ariens[17].

L’historien se trompe : tous les Goths sans doute n’étaient pas encore chrétiens en 376, mais ils avaient déjà reçu les semences de la foi. Théophile, au concile de Nicée, est appelé l’évêque des Goths[18] ; ceux-ci avaient un petit sanctuaire catholique à Constantinople. Vers l’an 325, Audius, chef d’un schisme, fut banni par Constantin en Scythie ; il pénétra chez les Goths, y prêcha l’Evangile, et établit dans leur pays des vierges, des ascètes et des monastères[19]. Les Goths mêmes avaient exercé de grandes cruautés dans la persécution arienne de 372, et ce fut le célèbre évêque Ulphilas que ce peuple fugitif députa, en 376, à Constantinople[20].

Fritigern et Alavivus commandaient les Visigoths qui tendaient les mains à Valens : Athanaric, suivi de quelques compagnons, ne voulut point paraître sur les terres de l’empire en qualité de parjure ou de suppliant, et se retira dans les forêts de la Transylvanie.

Valens, bigot sectaire, se croyait un profond politique ; il acquiesça à la demande des Visigoths ; il se félicitait de cantonner sur les frontières de ses Etats des guerriers qui promettaient de le défendre et de se faire ariens. Il les voulut tous, même ceux qui pouvaient être attaqués d’une maladie mortelle[21] ; mais il attacha deux conditions à son bienfait : les Visigoths eurent ordre de livrer leurs enfants et leurs armes ; leurs enfants comme otages, et leurs armes comme vaincus. Et Valens prétendait que ces bras désarmés se lèveraient pour protéger sa tête ! Les Visigoths se soumirent.

Le Danube était enflé par des pluies. On assembla une multitude de barques, de radeaux, de troncs d’arbres creusés, et l’on vit, par la permission de Dieu, les Romains occupés nuit et jour à transporter dans l’empire les destructeurs de l’empire. Des commissaires désignés à cet effet essayèrent de compter les barbares à leur passage d’une rive du Danube à l’autre ; mais ils furent obligés de renoncer au dénombrement[22]. Ammien Marcellin, citant deux vers de Virgile, prétend qu’on aurait plutôt compté les sables que le vent du midi soulève sur les rivages de la Libye. Une évaluation moins poétique porte l’émigration des Visigoths à un million d’individus.

Les enfants mâles des familles les plus distinguées furent séparés de leurs pères ; on les distribua dans différentes provinces : les habitants de ces provinces étaient étonnés des brillantes parures et de la beauté martiale des jeunes exilés.

Quant aux armes, elles ne furent point livrées ; les Visigoths arrivaient avec les tributs qu’ils avaient jadis reçus et les anciennes richesses qu’ils avaient enlevées aux Romains ; on les crut opulents parce qu’ils étaient chargés de dépouilles ; pour garder du fer, ils soûlèrent la cupidité des officiers de Valens avec des tapis, des tissus précieux, des esclaves et des troupeaux. A ceux qui préférèrent un autre lucre, ils prostituèrent leurs filles (Zosime) ; ils vendirent leur honneur pour acheter un empire, sûrs qu’avec leurs épées ils feraient bientôt passer les filles des césars dans le lit des Goths.

Les Ostrogoths, conduits par Saphrax et Alathaeus, qui avaient sauvé Witheric, se présentèrent à leur tour sur la rive septentrionale du Danube, et sollicitèrent inutilement la faveur obtenue par leurs compatriotes : la peur commençait chez les Romains.

Les Visigoths s’avancèrent dans les Thraces. On s’était chargé de les nourrir ; on ne les nourrit point : on leur fournit de la chair infecte de chien et d’autres animaux morts de maladie ; un pain coûtait un esclave, un agneau six livres d’argent. Après leurs esclaves ils n’eurent plus à livrer que le reste de leurs enfants[23]. On fit (parce qu’enfin Rome devait périr) d’un million d’alliés un million d’opprimés : la reconnaissance finit où l’injustice commence.

Les Ostrogoths, cessant de prier, passèrent le Danube, et se trouvèrent ennemis et indépendants sur le territoire romain. Fritigern, chef des Visigoths, forma des liaisons secrètes avec les nouveaux émigrants, et s’efforça de réunir les Goths dans le même intérêt.

Maxime et Lupicinus, généraux de Valens, avaient alors le commandement dans les Thraces : ils étaient, par leur avarice et leur faiblesse, la première cause de tous ces malheurs. La discorde éclata à Marcianopolis, capitale de la basse Mésie, à soixante-dix milles du Danube : Lupicinus avait invité les chefs des Goths à un repas, dans le dessein de les faire assassiner ; les gardes de ces chefs, restés aux portes de la ville, se prirent de querelle avec les soldats romains ; leurs clameurs pénétrèrent jusqu’à la salle du festin. Fritigern et ses amis tirent leurs épées, s’ouvrent un passage à travers la foule, sortent de la ville et ont le bonheur d’échapper[24]. Ce jour-là, dit Jornandès, ôta la faim aux Goths et la sûreté aux Romains : les premiers ne se regardèrent plus comme des vagabonds et des étrangers, mais comme des citoyens et comme des seigneurs de l’empire[25].

Lupicinus, se fiant à la discipline des légions et à la supériorité de leurs armes, attaqua les Goths : ceux-ci déployant leur bannière firent entendre le lamentable son de cette corne célèbre dans le récit de leurs combats, et à la ronflée de laquelle devait s’écrouler le Capitole[26] ; les Romains furent vaincus.

Une troupe de Goths, avant la migration générale de ces peuples, était entrée au service de Valens, sous la conduite de Suérid et de Colias ; attaquée par les habitants mutinés d’Andrinople, elle les repoussa, et alla rejoindre le grand corps de ses compatriotes. Fritigern franchit l’Elémus, et mit le siège devant Andrinople, qu’il ne put prendre. Les ouvriers employés aux mines du Rhodope se révoltent, se réfugient chez les barbares, et leur servent ensuite de guides aux réduits les plus secrets des Romains. Les Goths délivrent leurs enfants captifs[27], qui leur racontent ce qu’ils ont à souffrir de la lubricité et de la cruauté de leurs maîtres. Une partie des Huns et des Alains font alliance avec les Goths.

Alors Valens songe à porter remède au mal qu’il avait fait ; il retire les légions d’Arménie, et demande des secours au jeune empereur Gratien, qui venait de succéder à Valentinien, son père : Richomer, comte des domestiques, est dépêché à Valens avec les légions gauloises. Une première armée romaine, sous les ordres de Trajan et Profuturus, s’approcha des Visigoths campés vers l’embouchure méridionale du Danube, à soixante milles au nord de Tome, exil d’un poète : Fritigern fait élever des feux pour rappeler ses bandes répandues dans le plat pays. Les Visigoths se lient d’un serment terrible, et entonnent les chants à la gloire de leurs aïeux ; les Romains y répondirent par le barritus, cri militaire commencé presque à voix basse, allant toujours grossissant, et finissant par une explosion effroyable[28]. La bataille de Salices, qui a pris son nom des arbres paisibles sous lesquels elle fut donnée, dura la journée entière, et la victoire resta indécise. Les Visigoths rentrèrent dans leur camp. Les Romains n’osèrent renouveler le combat, et résolurent d’enfermer les barbares dans ce coin de terre entre le Danube, la mer Noire et le mont Hémus. Les Ostrogoths et le parti des Huns et des Alains avec lequel Fritigern s’était ménagé une alliance les dégagèrent.

Valens, suspendant sa guerre contre les moines, partit enfin d’Antioche avec une seconde armée. Arrivé à Constantinople, il maltraita le général Trajan, ami de saint Basile. Au bout de quelques jours il sortit de la capitale de l’Orient, chassé par le mépris populaire et les clameurs de la foule, qui le pressait de marcher à d’autres ennemis[29].

Le moine Isaac sort de sa cellule, voisine des chemins où passait l’empereur ; il s’avance, au devant de lui, et lui crie : Où vas-tu ? Tu as fait la guerre à Dieu, il n’est plus pour toi. Cesse ton impiété, ou ni toi ni ton armée ne reviendront. L’empereur dit : Qu’on le mette en prison. Faux prophète, je reviendrai, et je te ferai mourir. Isaac répondit : Fais-moi mourir si tu me trouves en mensonge. Le moine[30] chrétien remplaçait le philosophe cynique : il n’en différait que par les moeurs.

Les Goths, après avoir encore une fois saccagé la Thrace et franchi l’Hémus, inondaient les environs d’Andrinople. Frigerid, général de Gratien, avait défait quelques alliés des Goths, entre autres les Taïfales, barbares débauchés dont les prisonniers furent transportés sur les terres abandonnées de Parme et de Modène[31]. Sébastien, maître général de l’infanterie de Valens, s’était occupé à rétablir la discipline dans un corps particulier ; ce corps avait eu l’avantage sur un nombreux parti d’ennemis. Enivré de ses succès, Valens s’apprête à triompher des peuples gothiques, et s’établit dans un camp fortifié sous les murs d’Andrinople.

Richomer, accouru de l’Occident, vient annoncer à Valens que son neveu, vainqueur des Allamans, s’avance pour le soutenir.

En même temps un évêque envoyé par Fritigern, politique aussi rusé que général habile, se présente chargé d’humbles paroles et de soumissions. Il proteste publiquement de la fidélité des Goths, qui, selon lui, ne demandent qu’à paître leurs troupeaux dans la Thrace déserte ; mais par des lettres secrètes Fritigern presse l’empereur de marcher[32], l’assurant que la seule terreur de son nom obligera les Goths à se soumettre. Valens, jaloux de la renommée de Gratien, ne veut point attendre un jeune prince qui pourrait ravir ou partager l’honneur de la victoire : il lève son camp le 9e d’août l’an 378. Le trésor militaire et les ornements impériaux furent laissés dans Andrinople.

A huit milles de cette ville on découvrit rangés en cercle les chariots des barbares. Les Romains firent tristement leurs dispositions militaires, aux lugubres clameurs des Goths[33] : les Goths, pareillement étonnés du bruit des armes et du retentissement des boucliers que frappaient les légionnaires, envoyèrent proposer la paix ; leur cavalerie, sous la conduite d’Alathaeus et de Saphrax, n’était point encore arrivée. Valens s’obstine à ne vouloir entendre que des négociateurs d’un rang élevé : le soldat romain s’épuise sous la chaleur du jour qu’augmentait un vaste embrasement : le feu avait été mis aux herbes et aux bois desséchés des campagnes[34]. Fritigern demande à son tour pour traiter un homme de distinction ; Richomer s’offre, et part du consentement de Valens, à qui le coeur commençait à faillir. A peine approchait-il des retranchements ennemis, que les sagittaires et les scutaires engagent le combat. La cavalerie des Goths revenait alors renforcée d’un corps d’Alains : sans laisser le temps à Richomer de remplir sa mission, elle se précipite sur les troupes impériales.

Les deux armées se choquèrent ainsi que des proues de vaisseaux, dit Ammien[35]. L’aile gauche des légions poussa jusqu’aux chariots ; mais, abandonnée de sa cavalerie, elle fut accablée sous le nombre des barbares, qui tombèrent sur elle comme un énorme éboulement de terre[36]. Les soldats romains s’arrêtent ; serrés les uns contre les autres, ils manquent d’espace pour tirer l’épée ; jamais plus grand danger ne menaça leurs têtes sous un ciel où la splendeur du jour était éteinte[37].

Dans ce chaos, Valens, saisi de frayeur, saute par-dessus des monceaux de morts, et se réfugie dans les rangs des lanciers et des matiaires, qui se défendaient encore. Les généraux Trajan et Victor cherchent vainement la réserve formée des soldats bataves : les chemins étaient obstrués des cadavres des chevaux et des hommes. L’empereur, à l’approche de la nuit, fut tué d’une flèche ; d’autres disent qu’il fut porté blessé avec quelques eunuques dans la maison d’un paysan. Les Goths survinrent ; trouvant cette maison barricadée, et ignorant qui elle renfermait, ils l’incendièrent[38]. Valens périt au milieu des flammes. Il fut brûlé avec une pompe royale, dit Jornandès, par ceux qui lui avaient demandé la vraie foi, et qu’il avait trompés, leur donnant le feu de la géhenne au lieu du feu de la charité[39].

Les deux généraux Trajan et Sébastien ; Valérien, grand-écuyer ; Equitius, maire du palais ; Potentius, tribun des Promus ; trente-cinq autres tribuns et les deux tiers de l’armée romaine restèrent sur la place. Selon l’auteur déjà cité, l’histoire n’offre point de bataille où le carnage ait été aussi grand, excepté celle de Cannes[40].

Les Goths livrèrent l’assaut à Andrinople, qu’ils manquèrent : descendus jusqu’à Constantinople, ils admirèrent les édifices pyramidant au-dessus des murailles qui mettaient la ville à l’abri : leur destin fut de voir Constantinople et de prendre Rome ; entre ces deux bornes, le monde civilisé était la lice ouverte à leurs courses. Epouvantés de l’action d’un Sarrasin (j’en parlerai ailleurs), ils rebroussèrent vers l’Hémus, forcèrent le pas de Suques, et se répandirent sur un pays fertile jusqu’au pied des Alpes Juliennes. Les lieux d’où s’était écoulée cette multitude n’offrirent plus que l’aspect d’une grève déserte et ravagée, quand le flux qui avait apporté des tempêtes et des vaisseaux s’est retiré.

Libanius composa l’oraison funèbre de Valens et de son armée : Les pluies du ciel ont effacé le sang de nos soldats, mais leurs ossements blanchis sont restés, témoins plus durables de leur courage. L’empereur lui-même tomba à la tête des Romains. N’imputons pas la victoire aux barbares ; la colère des dieux est la seule cause de nos malheurs. Libanius se souvenait de Julien.

Ammien, qui termine son ouvrage à la mort de Valens, cherche à rassurer les Romains sur les succès des Goths : il rappelle les différentes invasions des barbares depuis celle des Cimbres, afin de prouver qu’elles n’ont jamais réussi : cette digression de l’historien montre mieux que tout ce que je pourrais dire la frayeur des peuples et les pressentiments de l’avenir.

Ce même Ammien raconte (et ce sont presque les dernières lignes de ce soldat grec de la ville d’Antioche, qui écrivait en latin ses souvenirs dans la ville de Rome), ce même Ammien raconte que le duc Julien, commandant au delà du Taurus, ordonna, par lettres secrètes, de massacrer à jour fixe et heure marquée les Goths dispersés dans les provinces de l’Asie. Par ce prudent artifice, l’Orient fut délivré sans bruit et sans combat d’un grand danger[41]. La leçon venait de Mithridate : elle ne profita ni au royaume de Pont ni à l’empire romain. Gratien vengea mieux Valens en élevant à la pourpre Théodose.

 

Deuxième partie

La famille de Théodose était espagnole comme celle de Trajan et d’Arien. Théodose ne sollicita point la puissance : il n’eut pour intrigue que sa renommée, pour protecteur que la nécessité. Il était exilé, et fils d’un père, grand général, injustement décapité à Carthage[42] ; il désirait paix et peu, et il eut guerre et richesse ; un empereur qui n’avait pas dix-neuf ans le fit son collègue.

Sous Théodose, successeur de Valens en Orient, les Goths se divisèrent et se soumirent. Les Visigoths furent établis dans la Thrace, les Ostrogoths dans la Phrygie et dans la Lydie : introduits dans l’empire, ils n’en sortirent plus. Un parti, celui de Fravitta, païen de religion, voulait rester fidèle aux Romains ; un autre parti, celui de Priulphe ou d’Eriulphe, soutenait qu’on n’était pas obligé de garder la foi à des maîtres lâches et perfides. L’inimitié des deux chefs éclata dans un festin où Théodose les avait invités : Fravitta suivit Priulphe, qui quittait la table, et lui plongea son épée dans le ventre[43].

Gratien gouvernait l’Occident, tandis que son frère, Valentinien II, encore enfant, résidait en Italie. Le poète Ausone, qui professait l’hellénisme, avait eu part à l’éducation de Gratien[44], et saint Ambroise avait composé pour ce prince, qu’il appelle très chrétien[45], une instruction sur la Trinité. Gratien refusa de prendre le robe pontificale des idoles[46], publia, ensuite rappela un édit de tolérance[47], et exempta les femmes chrétiennes de monter sur le théâtre[48]. Le christianisme était un droit futur à la liberté et un privilège actuel de vertu.

Gratien, préférant la chasse à tout autre plaisir, donnait sa confiance aux Alains de sa garde, particulièrement distingués comme chasseurs : les autres barbares à son service en conçurent une profonde jalousie. Mellobaudes, roi d’une tribu des Francs (ce Mellobaudes qui avait voulu faire reconnaître Valentinien II pour régner sous le nom d’un enfant), était devenu, à force de souplesse, le favori de Gratien. Alors Maxime, soldat ambitieux, se laissa proclamer auguste dans la Grande-Bretagne. Il fondit sur les Gaules, accompagné de trente mille soldats et suivi d’une population nombreuse qui se fixa en partie dans l’Armorique. Gratien, qui séjournait à Paris, prend la fuite, est arrêté par le gouverneur du Lyonnais, livré à Andragathius, général de la cavalerie de Maxime, et tué. Mellobaudes partagea le sort du maître qu’il avait peut-être trahi[49]. L’empereur d’Orient toléra l’usurpation de Maxime.

Théodose rendit en faveur de la religion catholique un édit fameux : cet édit ordonne de suivre la religion enseignée par saint Pierre aux Romains, de croire à la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, autorisant ceux qui professaient cette doctrine à se nommer catholiques[50].

Cependant l’arianisme triomphait aux rives mêmes du Bosphore : Rome et Alexandrie repoussaient depuis quarante ans la communion des évêques et des princes de Constantinople ; la controverse occupait cette ville entière. Priez un homme de vous changer une pièce d’argent, il vous apprendra en quoi le fils diffère du père ; demandez à un autre le prix d’un pain, il vous répondra que le fils est inférieur au père ; informez-vous si le bain est prêt, on vous dira que le fils a été créé de rien[51].

Saint Grégoire de Nazianze essaya de fonder à Constantinople une église catholique : il y fut attaqué, et la discorde divisa son troupeau.

Théodose, après avoir reçu le baptême et publié son édit, enjoignit à Démophile, évêque arien, de reconnaître le symbole de Nicée ou de céder Sainte-Sophie et les autres églises à des prêtres de la foi orthodoxe. Grégoire fut installé dans la chaire épiscopale par Théodose en personne, au milieu de ses gardes. Mais les sanctuaires étaient vides, et la population arienne poussait des cris [Greg. Naziance, De Vita sua, p. 21.]. Cette résistance amena la proscription de l’arianisme dans tout l’Orient, et un synode convoqué à Constantinople, l’an 382, confirma le dogme de la consubstantialité. L’intervention du pouvoir politique n’empêcha point saint Grégoire, fatigué, d’abdiquer son siège et d’aller mourir dans la retraite [Greg. Naziance, De Vita sua, p. 21.].

Maxime, usurpateur des Gaules, aussi orthodoxe que Théodose, fut le premier prince catholique qui répandit le sang de ses sujets pour des opinions religieuses. Priscillien, évêque d’Avila, en Espagne, fondateur de la secte de son nom, fut exécuté à Trêves avec deux prêtres et deux diacres[52]. Le poète Latronien et Euchrocia, veuve de l’orateur Delphidius, subirent le même sort. Les priscilliens étaient accusés de magie, de débauche et d’impiété. Saint Ambroise et saint Martin de Tours condamnèrent ces cruautés.

Je vous ai dit que l’impératrice Justine, seconde femme de Valentinien Ier et mère de Valentinien II, était arienne. Elle entreprit d’ouvrir à Milan une église de sa confession ; Ambroise s’y opposa : des troubles s’ensuivirent. Le saint qui les avait excités par son zèle les calma par son autorité. Néanmoins, condamné à l’exil, il refusa d’obéir, et le peuple prit sa défense. La liberté individuelle commençait à renaître sous la protection de la liberté religieuse. Saint Augustin se trouvait parmi les disciples de saint Ambroise.

Maxime, qui avait enlevé à Gratien les Gaules, la Grande-Bretagne et les Espagnes, entreprend de dépouiller Valentinien des provinces de l’Italie ; il trompe la cour de Milan, malgré la clairvoyance de saint Ambroise, et franchit les Alpes avant que Justine se doutât de ses projets ; elle n’eut que le temps de se sauver avec son fils. La population de Milan était catholique ; elle renonça facilement à la fidélité jurée à une princesse et à un enfant ariens. Saint Ambroise refusa toute communication avec Maxime[53].

Justine, arrivée à Thessalonique, implore le secours de Théodose ; il le lui promet, en lui faisant observer que le ciel lui infligeait le châtiment dû à son hérésie[54]. Valentinien avait une soeur appelée Galla ; cette soeur confirma dans le coeur de Théodose la résolution que lui inspirait la reconnaissance envers la famille de Gratien Ier. Théodose épouse Galla, et marche à la tête d’une armée de Romains, de Huns, d’Alains et de Goths, contre une armée de Romains, de Germains, de Maures et de Gaulois. Maxime, vaincu sur les bords de la Save, ne montra ni courage ni talent. Il se réfugia dans Aquilée, y fut pris, dépouillé des ornements impériaux, conduit au camp de Théodose, où sa tête tomba peu d’instants après sa couronne[55]. Un an avant la victoire de Théodose sur Maxime, la sédition d’Antioche avait eu lieu ; Libanius et saint Chrysostome nous en ont conservé le double récit. Théodose, bien qu’il eût prononcé une sentence terrible, se laissa toucher et pardonna : trois ans plus tard il ne montra pas la même indulgence pour Thessalonique. A Antioche on avait renversé les statues de l’empereur, de son père Théodose, de sa première femme Flacilla, de ses deux fils Arcadius et Honorius ; à Thessalonique le peuple avait égorgé Botheric, commandant de la garnison, en vindicte de l’emprisonnement d’un infâme cocher du cirque, épris de la beauté d’un jeune esclave de Botheric. Théodose donna l’ordre d’exterminer ce peuple ; ordre qu’il révoqua quand il était exécuté. La foule, appelée aux jeux du cirque, fut assaillie par des troupes cachées dans les édifices environnants. Un marchand avait conduit ses deux fils au spectacle ; entouré de meurtriers, il leur offre sa vie et sa fortune pour la rançon de ses fils : les soldats répondent qu’ils sont obligés de fournir un certain nombre de têtes, mais ils consentent à épargner une des deux victimes, et pressent le marchand de désigner celle qu’il veut sauver. Tandis que le père regarde en pleurant ses deux fils et qu’il hésite, les impatients barbares épargnent à sa tendresse l’horreur du choix : ils égorgent les deux enfants[56].

Saint Ambroise apprend à Milan le massacre de Thessalonique ; il se retire à la campagne, et refuse de venir à la cour. Il écrit à l’empereur : Je n’oserais offrir le sacrifice, si vous prétendez y assister. Ce qui me serait interdit pour le sang répandu d’un seul homme me serait-il permis par le meurtre d’une foule d’innocents ?[57]

Théodose n’est point retenu par cette lettre ; il veut entrer dans l’église ; il trouve sous le portique un homme qui l’arrête ; c’est Ambroise : Tu as imité David dans son crime, s’écrie le saint, imite-le dans son repentir[58].

Huit mois s’écoulèrent ; l’empereur n’obtenait point la permission de pénétrer dans le saint lieu. Le temple de Dieu, répétait-il, est ouvert aux esclaves et aux mendiants, et il m’est fermé ! Ambroise demeurait inexorable ; il répondait à Rufin, qui le pressait : Si Théodose veut changer sa puissance en tyrannie, je lui livrerai ma vie avec joie[59]. Enfin, touché du repentir de l’empereur, l’évêque lui accorda l’expiation publique ; mais en échange de cette faveur il obtint une loi suspensive des exécutions à mort pendant trente jours, depuis le prononcé de l’arrêt : belle et admirable loi, qui donnait le temps à la colère de mourir et à la pitié de naître ! sublime leçon qui tournait au profit de l’humanité et de la justice ! Si trente jours s’étaient écoulés entre la sentence de Théodose et l’accomplissement de cette sentence, le peuple de Thessalonique eût été sauvé[60].

Dépouillé des marques du pouvoir suprême, l’empereur fit pénitence au milieu de la cathédrale de Milan. Prosterné sur le pavé, il implora la merci du ciel avec sanglots et prières[61]. Saint Ambroise, lui prêtant le secours de ses larmes, semblait être pécheur et tombé avec lui[62]. Cet exemple, à jamais fameux, apprenait au peuple que les crimes font descendre au dernier rang ce qu’il y a de plus élevé ; que la cité de Dieu ne connaît ni grand ni petit ; que la religion nivelle tout et rétablit l’égalité parmi les hommes. C’est un de ces faits complets, rares dans l’histoire, où les trois vérités, religieuse, philosophique et politique, ont agi de concert. A quelle immense distance le paganisme est ici laissé ! L’action de saint Ambroise est une action féconde, qui renferme déjà les actions analogues d’un monde à venir : c’est la révélation d’une puissance engendrée dans la décomposition de toutes autres.

Théodose rétablit Valentinien III dans la possession de l’empire d’Occident, et retourna à Constantinople. Justine mourut.

Arbogaste, élevé aux grandes charges militaires, s’empara de la maison du jeune prince : on a pu voir, à propos de Mellobaudes, que les Francs s’introduisirent dans toutes les affaires du palais et de l’Etat. Retenu quasi prisonnier à Vienne dans les Gaules par son hautain sujet, Valentinien fit connaître sa position à saint Ambroise et à Théodose ; mais il n’eut pas la patience d’attendre. Il mande Arbogaste, le reçoit assis sur son trône, et lui remet l’ordre qui le destitue de ses emplois. Tu ne m’as pas donné le pouvoir, tu ne me le peux ôter, dit le Franc en jetant le papier à terre[63]. Valentinien saisit l’épée d’un de ses gardes pour s’en frapper ou pour en percer Arbogaste[64]. On le désarma : quelques jours après il fut trouvé étouffé dans son lit[65].

Arbogaste dédaigna de revêtir la pourpre ; il en emmaillota un Romain, jadis son secrétaire, Eugène, professeur de rhétorique latine, et devenu garde-sac, place du palais[66]. Théodose se prépare deux années entières à venger Valentinien ; il envoie consulter Jean, solitaire de la Thébaïde, qui lui promet la victoire[67]. Stilicon rassemble les légions avec Timasius ; les barbares auxiliaires joignent l’armée ; Alaric, le destructeur de Rome, se trouvait parmi les recrues de Théodose : la plupart des personnages qui devaient voir tomber la ville éternelle étaient maintenant sur la scène.

Le soldat frank Arbogaste attendit sur les confins de l’Italie, avec son empereur Eugène, le soldat goth Alaric, qui venait avec son empereur Théodose. Premier choc sous les murs d’Aquilée ; dix mille Goths périssent avec Bacurius, général des Ibères. Théodose passa la nuit retranché sur les montagnes ; au lever du jour, il s’aperçut que sa retraite était coupée : il eut recours à un expédient souvent employé auprès des barbares, peu soucieux et de la cause et des maîtres pour lesquels ils versaient leur sang ; il entama des négociations avec Arbitrion, chef des troupes qui lui barraient le chemin. Un traité fut conclu et écrit à la hâte (le papier et l’encre manquant) sur les tablettes[68] impériales.

Théodose mène aussitôt ses récents alliés à l’attaque du camp d’Eugène. Il marche en avant des bataillons, fait le signe de la croix et s’écrie : Où est le Dieu de Théodose ?[69] Une tempête s’élève et jette la terreur parmi les Gaulois : Eugène, trahi, est saisi, lié, garrotté, conduit à Théodose, tué prosterné à ses pieds.

Arbogaste erra deux jours parmi les rochers, et se donna de son coutelas dans le coeur : la vie et la mort d’un Franc n’appartenaient qu’à lui. Saint Ambroise n’avait point voulu reconnaître Eugène ; il eut le plaisir d’embrasser vainqueur son illustre pénitent. L’évêque de Milan[70], Rufin[71], Orose[72] et saint Augustin, qui semblent autorisés par Claudien même[73], disent que les apôtres Jean et Philippe combattirent à la tête des chrétiens dans un tourbillon. Théodose avait tant pleuré la veille de la bataille, afin d’obtenir l’assistance du ciel, que l’on suspendit à un arbre, pour les sécher, ses habits trempés de larmes[74] ; trophée de l’humilité, qui devint celui de la victoire. Jean le solitaire de la Thébaïde fut instruit de cette victoire à l’heure même où elle s’accomplit[75]. Un possédé, à Constantinople, ravi en l’air au moment du combat, s’écria, en apostrophant le tronc décollé de saint Jean-Baptiste : C’est donc par toi que je suis vaincu ; c’est donc toi qui ruines mon armée ![76] Voilà les temps comme ils sont.

Théodose fit abattre les statues de Jupiter placées sur la pente des Alpes ; les foudres en étaient d’or : les soldats disaient qu’ils voudraient être frappés de ces foudres ; l’empereur leur livra le dieu tonnant[77]. Les nombreuses réminiscences d’un autre ordre de choses, qui fourmillent dans ces récits, ne vous auront point échappé. Les fictions de l’hellénisme vivaient au fond des esprits convertis à l’Evangile ; ils s’en accusaient, ils s’en défendaient comme du crime de magie, mais ils en étaient obsédés. Les poèmes d’Homère et de Virgile étaient comme des temples défendus par un démon puissant : les évêques, les prêtres, les solitaires ne les osaient brûler ; mais ils dérobaient à ces édifices merveilleux tout ce qu’ils pouvaient convertir à un saint usage. Reine détrônée, régnant encore par ses charmes, la mythologie s’empara non seulement de la littérature chrétienne, mais de l’histoire : il fallut que les nations scandinaves et germaniques descendissent des Grecs et des Troyens, que L’Iliade et L’Enéide devinssent les premières chroniques des Francs. Les barbares du Nord se reconnurent enfants d’Homère, comme les Arabes veulent être fils d’Abraham ; miraculeux pouvoir du génie, qui donnait pour père à la vérité le père des fables !

Nous voyons sous Théodose les destructeurs de l’empire établis dans l’empire, des Huns et des Goths au service des princes qu’ils allaient exterminer ; des Francs, officiers du palais, faisant et défaisant des empereurs ; des Calédoniens, des Maures, des Sarrasins, des Perses, des Ibériens cantonnés dans les provinces : l’occupation militaire du monde romain précéda de cinquante années le partage de ce monde. Les hommes mêmes qui défendaient encore le trône des césars, craquant sous les pas de tant d’ennemis, ne procédaient pas de la lignée des Sylla et des Marius : Stilicon était du sang des Vandales, Aetius du sang des Goths. L’empire latin-romain n’était plus que l’empire romain-barbare : il ressemblait à un camp immense que des armées étrangères avaient pris en passant pour une espèce de patrie commune et transitoire. Il ne manquait à l’achèvement de la conquête que quelques destructions, le mélange momentané des races, et ensuite leur séparation.

L’invasion morale s’était tenue à la hauteur de l’invasion physique ou matérielle ; les chrétiens avaient créé des empereurs comme les barbares, et ils avaient soumis les barbares eux-mêmes : " Nous voyons, dit saint Jérôme, affluer sans cesse à Jérusalem des troupes de religieux qui nous arrivent des Indes, de la Perse, de l’Ethiopie. Les Arméniens déposent leurs carquois, les Huns commencent à chanter des psaumes. La chaleur de la foi pénètre jusque dans les froides régions de la Scythie ; l’armée des Goths, où flottent des chevelures blondes et dorées, porte des tentes qu’elle transforme en églises[78].

Des règnes de Théodose et de Gratien date la grande ruine du paganisme : ces princes frappèrent à la fois l’idolâtrie et l’hérésie.

Gratien s’empare des biens appartenant au collège des prêtres, à la congrégation des Vestales : il fit aussi enlever à Rome l’autel de la Victoire du lieu où les sénateurs avaient coutume de s’assembler ; Constance l’avait déjà abattu, et Julien restauré. Le sénat chargea Symmaque de solliciter le rétablissement de cet autel et la restitution des biens saisis. Le préfet de Rome plaida la cause du monde païen, l’évêque de Milan celle du monde chrétien. On est toujours obligé de rappeler le passage si connu du discours de Symmaque.

Rome, chargée d’années, s’adresse aux empereurs Théodose, Valentinien II et Arcadius : Très excellents princes, pères de la patrie, respectez les ans où ma piété m’a conduite ; laissez-moi garder la religion de mes ancêtres ; je ne me repens pas de l’avoir suivie. Que je vive selon mes moeurs, puisque je suis libre. Mon culte a rangé le monde sous mes lois ; mes sacrifices ont éloigné Annibal de mes murailles et les Gaulois du Capitole. N’ai-je donc tant vécu que pour être insultée au bout de ma longue carrière ? J’examinerai ce que l’on prétend régler ; mais la réforme qui arrive dans la vieillesse est tardive et outrageuse[79].

Symmaque demande où seront jurées les lois des princes, si l’on détruit l’autel de la Victoire[80]. Il soutient que la confiscation du revenu des temples, inique en fait, ajoute peu au trésor de l’Etat. Les adversités des empereurs, la famine dont Rome a été affligée, proviennent du délaissement de l’ancienne religion : le sacrilège a séché l’année[81].

Saint Ambroise répond à Symmaque. Rome, s’exprimant par la voix d’un prêtre chrétien, déclare que ses faux dieux ne sont point la cause de sa victoire, puisque ses ennemis vaincus adoraient les mêmes dieux : la valeur des légions a tout fait. Les empereurs qui se livrèrent à l’idolâtrie ne furent point exempts des calamités inséparables de la nature humaine : si Gratien, qui professait l’Evangile, a éprouvé des malheurs, Julien l’Apostat a-t-il été plus heureux ? La religion du Christ est l’unique source de salut et de vérité. Les païens se plaignent de leurs prêtres, eux qui n’ont jamais été avares de notre sang ! Ils veulent la liberté de leur culte, eux qui sous Julien nous ont interdit jusqu’à l’enseignement et la parole ! Vous vous regardez comme anéantis par la privation de vos biens et de vos privilèges ? C’est dans la misère, les mauvais traitements, les supplices, que nous autres chrétiens nous trouvons notre accroissement, notre richesse et notre puissance. Sept vestales dont la chasteté à terme est payée par de beaux voiles, des couronnes, des robes de pourpre, par la pompe des litières, par la multitude des esclaves, et par d’immenses revenus[82], voilà tout ce que Rome païenne peut donner à la vertu chaste ! D’innombrables vierges évangéliques d’une vie cachée, humble, austère, consument leurs jours dans les veilles, les jeûnes et la pauvreté. Nos églises ont des revenus ! s’écrie-t-on. Pourquoi vos temples n’ont-ils pas fait de leur opulence l’usage que nos églises font de leurs richesses ? Où sont les captifs que ces temples ont rachetés, les pauvres qu’ils ont nourris, les exilés qu’ils ont secourus ? Sacrificateurs ! on a consacré à l’utilité publique des trésors qui ne servaient qu’à votre luxe, et voilà ce que vous appelez des calamités ![83]

Dix-huit ou vingt ans après saint Ambroise, Prudence se crut obligé de réfuter de nouveau Symmaque : il redit à peu près, dans les deux chants de son poème, ce qu’avait dit l’évêque de Milan ; mais il emploie un argument qui semble emprunté à notre siècle et qu’on oppose aujourd’hui aux hommes amateurs exclusifs du passé. Symmaque regrettait les institutions des ancêtres ; Prudence répond que si la manière de vivre des anciens jours doit être préférée, il faut renoncer à toutes les choses successivement inventées pour le bien-être de la vie, il faut rejeter les progrès des arts et des sciences et retourner à la barbarie[84]. Quant aux vestales, Prudence nie leur chasteté et leur bonheur ; selon le poète, La pudeur captive est conduite à l’autel stérile. La volupté ne périt pas dans les infortunées parce qu’elles la méprisent, mais parce qu’elle est retranchée de force à leur corps demeuré intact ; leur âme n’est pas également restée entière. La vestale ne trouve point de repos dans sa couche ; une invisible blessure fait soupirer cette femme sans noces pour les torches nuptiales[85].

Prudence se livre ensuite à des moqueries sur la permission accordée aux vestales de se marier après quarante ans de virginité : La vieille en vétérance, désertant le feu et le travail divin auxquels sa jeunesse fut consacrée, se marie : elle transporte ses rides émérites à la couche nuptiale et enseigne à attiédir dans un lit glacé un nouvel hymen[86].

Si les plaidoyers de Symmaque et de saint Ambroise n’étaient que les amplifications de deux avocats jouant au barreau, l’histoire dédaignerait de s’y arrêter ; mais c’était un procès réel, et le plus grand qui ait jamais été porté au tribunal des hommes : il ne s’agissait de rien moins que de la chute d’une religion et d’une société, et de l’établissement d’une société et d’une religion. La cause païenne fut perdue aux yeux des empereurs ; elle l’était devant les peuples.

Théodose, dans une assemblée du sénat, posa cette question : Quel Dieu les Romains adoreront-ils, le Christ ou Jupiter ?[87] La majorité du sénat condamna Jupiter. Les prêtres le regrettaient peut-être, mais les enfants préférèrent le Dieu d’Ambroise au dieu de Symmaque. La prospérité de l’empire n’émanait point de ces simulacres auxquels des moeurs pures ne communiquaient plus une divinité innocente : l’autel de la Victoire n’avait eu de puissance que lorsqu’il était placé auprès de celui de la vertu.

Prudence nous a laissé le récit de la conversion de Rome :

Vous eussiez vu les pères conscrits, ces brillantes lumières du monde, se livrer à des transports, ce conseil de vieux Catons tressaillir en revêtant le manteau de la piété, plus éclatant que la toge romaine, et en déposant les enseignes du pontificat païen. Le sénat entier, à l’exception de quelques-uns de ses membres, restés sur la roche Tarpéienne, se précipite dans les temples purs des nazaréens ; la tribu d’Evandre, les descendants d’Enée accourent aux fontaines sacrées des apôtres. Le premier qui présenta sa tête fut le noble Anitius... Ainsi le raconte l’auguste cité de Rome. L’héritier du nom et de la race divine des Olybres saisit, dans son palais orné de trophées, les fastes de sa maison, les faisceaux de Brutus, pour les déposer aux portes du temple du glorieux martyr, pour abaisser devant Jésus la hache d’Ausonie. La foi vive et prompte des Paulus et des Bassus les a livrés subitement au Christ. Nommerai-je les Gracques, si populaires ? Dirai-je les consulaires qui, brisant les images des dieux, se sont voués avec leurs licteurs à l’obéissance et au service du crucifié tout-puissant ? Je pourrais compter plus de six cents maisons de race antique rangées sous ses étendards. Jetez les yeux sur cette enceinte : à peine y trouverez-vous quelques esprits perdus dans les rêveries païennes, attachés à leur culte absurde, se plaisant à demeurer dans les ténèbres, à fermer les yeux à la splendeur du jour[88].

Ne croirait-on pas, à ces vers de Prudence, que Rome existait au commencement du Ve siècle, avec ses grandes familles et ses grands souvenirs ? Il écrivait en l’an 403. Sept ans après Alaric remuait et balayait cette vieille poussière des Gracques et des Brutus dont se couvrait l’orgueil de quelques nobles dégénérés.

Théodose étendit la proscription du paganisme aux diverses provinces de l’empire. Une commission fut nommée pour abolir les privilèges des prêtres, interdire les sacrifices, détruire les instruments de l’idolâtrie et fermer les temples. Le domaine de ces temples fut confisqué au profit de l’empereur, de l’Eglise catholique et de l’armée. Nous défendons, dit le dernier édit de Théodose, à nos sujets, magistrats ou citoyens, depuis la première classe jusqu’à la dernière, d’immoler aucune victime innocente en l’honneur d’aucune idole inanimée. Nous défendons les sacrifices de la divination par les entrailles des victimes.

Les fils de Théodose, Arcade et Honorius, et leurs successeurs, multiplièrent ces édits : on peut voir toutes ces lois dans le Code[89] ; mais, plus comminatoires qu’expresses, elles étaient rarement exécutées ; quelquefois même elles étaient suspendues ou rappelées selon les besoins et les fluctuations de la politique. Le pape Innocent, à l’occasion du premier siège de Rome par Alaric (408), permit les sacrifices, pourvu qu’ils se fissent en secret. Les princes, agissant contradictoirement à leurs édits, conservaient des païens dans les hautes charges de l’Etat et donnaient des titres aux pontifes des idoles. Aucune loi ne défendait aux gentils d’écrire contre les chrétiens et leur religion ; aucune loi n’obligeait un païen à embrasser le christianisme sous peine d’être recherché dans sa personne ou dans ses biens. Il y a plus, nombre d’édits de cette époque (j’en ai déjà cité quelques-uns) s’opposant aux envahissements du clergé par voie de testament ou de donation, retirent des immunités accordées, règlent ce nouveau genre de propriétés de mainmorte introduit avec l’Eglise, interdisent l’entrée des villes aux moines et fixent le sort des religieuses. Bien que le pouvoir politique fût chrétien, il était déjà inquiet de la lutte ; il craignait d’être entraîné : n’ayant plus rien à craindre du paganisme, il commençait à se mettre en garde contre les entreprises de l’autre culte. Les moeurs brisèrent ces faibles barrières, et le zèle alla plus loin que la loi.

De toutes parts on démolit les temples : perte à jamais déplorable pour les arts ; mais le monument matériel succomba, comme toujours, sous la force intellectuelle de l’idée entrée dans la conviction du genre humain.

Saint Martin, évêque de Tours, suivi d’une troupe de moines, abattit dans les Gaules les sanctuaires, les idoles et les arbres consacrés. L’évêque Marcel entreprit la destruction des édifices païens dans le diocèse d’Apamée, capitale de la seconde Syrie. Le temple quadrangulaire de Jupiter présentait sur ses quatre faces quinze colonnes de seize pieds de circonférence ; il résista : il fallut en produire l’écroulement à l’aide du feu. Plus tard, à Carthage, des chrétiens moins fanatiques sauvèrent le temple devenu céleste, en le convertissant en église, comme, depuis, Boniface III sauva le Panthéon à Rome.

Le renversement du temple de Sérapis à Alexandrie est demeuré célèbre. Ce temple, où l’on déposait le Nilomètre, était bâti sur un tertre artificiel ; on y montait par cent degrés ; une multitude de voûtes éclairées de lampes le soutenaient ; il y avait plusieurs cours carrées environnées de bâtiments destinés à la bibliothèque, au collège des élèves, au logement des desservants et des gardiens. Quatre rangs de galeries, avec des portiques et des statues, offraient de longs promenoirs. De riches colonnes ornaient le temple proprement dit : il était tout de marbre, trois lames de cuivre, d’argent et d’or, en revêtaient les murs. La statue colossale de Sérapis, la tête couverte du mystérieux boisseau, touchait de ses deux bras aux parois de la Celle, et à un certain jour le rayon du soleil venait reposer sur les lèvres du dieu[90].

Les païens ne consentirent pas facilement à abandonner un pareil édifice : ils y soutinrent un véritable siège, animés à la défense par le philosophe Olympius[91], homme d’une beauté admirable et d’une éloquence divine. Il était plein de Dieu, et avait quelque chose du prophète[92]. Deux grammairiens, Hellade et Ammone, combattaient sous ses ordres : le premier avait été pontife de Jupiter, et le second d’un singe[93]. Théophile, archevêque d’Alexandrie, armé des édits de Théodose et appuyé du préfet d’Egypte, remporta la victoire. Hellade se vantait d’avoir tué neuf chrétiens de sa main[94]. Olympius s’évada après avoir entendu une voix qui chantait alléluia au milieu de la nuit dans le silence du temple[95]. L’édifice fut pillé et démoli. Nous vîmes, dit Orose, malgré son zèle apostolique, les armoires vides des livres ; dévastations qui portent mémoire des hommes et du temps[96]. La statue de Sérapis, frappée d’abord à la joue par la hache d’un soldat, ensuite jetée à bas et rompue vive, fut brûlée pièce à pièce, dans les rues et dans l’amphithéâtre. Une nichée de souris[97] s’était échappée de la tête du dieu, à la grande moquerie des spectateurs.

Les autres monuments païens d’Alexandrie furent également renversés, les statues de bronze fondues[98]. Théodose avait ordonné d’en distribuer la valeur en aumônes ; Théophile s’en enrichit, lui et les siens[99].

On mit rez-pied, rez-terre, le temple de Canope, fameuse école des lettres sacerdotales, où se voyait une idole symbolique dont la tête reposait sur les jambes : peu auparavant, Antonin le philosophe y avait enseigné avec éclat la théurgie et prédit la chute du paganisme : Sosipatre, sa mère, passait pour une grande magicienne. Des religieuses et des moines prirent à Canope la place des dieux et des prêtres égyptiens[100].

Ainsi périt encore, sur les confins de la Perse, un temple immense qui servait de forteresse à une ville. Sérapis s’étant fait chrétien, dit saint Jérôme, le dieu Marmas pleura enfermé dans son temple à Gaza : il tremblait, attendant qu’on le vint abattre[101].

Le sang chrétien que répandirent les mains philosophiques d’Hellade fut trop expié plusieurs années après par celui d’Hypatia[102]. Fille de Théon le géomètre, d’un génie supérieur à son père, elle était née, avait été nourrie et élevée à Alexandrie. Savante en astronomie, au-dessus des convenances de son sexe, elle fréquentait les écoles et enseignait elle-même la doctrine d’Aristote et de Platon : on l’appelait le philosophe. Les magistrats lui rendaient les honneurs ; on voyait tous les jours à sa porte une foule de gens à pied et à cheval qui s’empressaient de la voir et de l’entendre[103]. Elle était mariée, et cependant elle était vierge : il arrivait assez souvent alors que deux époux vivaient libres dans le lien conjugal[104], unis de sentiments, de goûts, de destinée, de fortune, séparés de corps. L’admiration qu’inspirait Hypatia n’excluait point un sentiment plus tendre : un de ses disciples se mourait d’amour pour elle ; la jeune platonicienne employa la musique à la guérison du malade, et fit rentrer la paix par l’harmonie dans l’âme qu’elle avait troublée[105]. L’évêque d’Alexandrie, Cyrille, devint jaloux de la gloire d’Hypatia[106]. La populace chrétienne ayant à sa tête un lecteur, nommé Pierre[107], se jeta sur la fille de Théon, lorsqu’elle entrait un jour dans la maison de son père : ces forcenés la traînèrent à l’église Caesareum, la mirent toute nue, et la déchiquetèrent avec des coquilles tranchantes ; ils brûlèrent ensuite sur la place Cinaron[108] les membres de la créature céleste qui vivait dans la société des astres, qu’elle égalait en beauté et dont elle avait ressenti les influences les plus sublimes.

Le combat des idées anciennes contre les idées nouvelles à cette époque offre un spectacle que rend plus instructif celui auquel nous assistons[109]. Ce n’était plus, comme au temps de Julien, un mouvement rétrograde, c’était, au contraire, une course sur la pente du siècle ; mais de vieilles moeurs, de vieux souvenirs, de vieilles habitudes, de vieux préjugés disputaient pied à pied le terrain : en abandonnant le culte des aïeux, on croyait trahir les foyers, les tombeaux, l’honneur, la patrie. La violence, exercée en opposition avec l’esprit de la loi, rendait le conflit plus opiniâtre ; on reprochait aux chrétiens d’oublier dans la fortune les préceptes de charité qu’ils recommandaient dans le malheur.

Hommes de guerre et hommes d’Etat, sénateurs et ministres, prêtres chrétiens et prêtres païens, historiens, orateurs, panégyristes, philosophes, poètes, accouraient à l’attaque ou à la défense des anciens et des modernes autels.

Théodose est un empereur violent et faible, livré au plaisir de la table, selon Zosime (lib. IV) : c’est un saint qui règne dans le ciel avec Jésus-Christ aux yeux de saint Ambroise[110].

Les temples s’écroulent à la voix et sous les mains des moines et des évêques ; ils tombent aux chants de victoire de Prudence : le vieux Libanius ranime sa piété philosophique pour attendrir Théodose en faveur de ces mêmes temples.

Celui, dit-il à l’empereur, celui qui, lorsque j’étais encore enfant (Constantin), abattit à ses pieds le prince qui l’avait traité avec outrage (Maxence), croyant qu’il lui convenait d’adopter un autre Dieu, se servit des trésors et des revenus des temples pour bâtir Constantinople ; mais il ne changea rien au culte solennel : si les maisons des dieux furent pauvres, les cérémonies demeurèrent riches. Son fils (Constance) s’abandonna aux mauvais conseils de faire cesser les sacrifices. Le cousin de ce fils (Julien), prince orné de toutes les vertus, les rebâtit. Après sa mort, l’usage des anciens sacrifices subsista quelque temps : il fut aboli, il est vrai, par deux frères (Valentinien et Valens), à cause de quelques novateurs ; mais on conserva la coutume de brûler des parfums. Vous avez vous-même toléré cette coutume, en sorte que nous avons autant à vous remercier de ce que vous nous avez accordé qu’à nous plaindre de ce dont on nous prive. Vous avez permis que le feu sacré demeurât sur les autels, qu’on y brûlât de l’encens et d’autres aromates.

Et voilà pourtant qu’on renverse nos temples ! Les uns travaillent à cette oeuvre avec le bois, la pierre, le fer ; les autres emploient leurs mains et leurs pieds : proie de Mysiène (proverbe grec qui signifie conquête facile). On enfonce les toits, on sape les murailles, on enlève les statues, on renverse les autels. Pour les prêtres, il n’y a que deux partis à prendre : se taire ou mourir. D’une première expédition on court à une seconde, à une troisième ; on ne se lasse pas d’ériger des trophées injurieux à vos lois.

Voilà pour les villes : dans les campagnes c’est bien pis encore ! Là se rendent les ennemis des temples ; ils se dispersent, se réunissent ensuite, et se racontent leurs exploits : celui-là rougit qui n’est pas le plus criminel. Ils vont comme des torrents sillonnant la contrée et bondissant contre la maison des dieux. La campagne privée de temples est sans dieux ; elle est ruinée, détruite, morte ; les temples, ô empereur ! sont la vie des champs ; ce sont les premiers édifices qu’on y ait vus, les premiers monuments qui soient parvenus jusqu’à nous à travers les âges ; c’est aux temples que le laboureur confie sa femme, ses enfants, ses boeufs, ses moissons