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Première partie : de Constantin à Valentinien et Valens En entrant dans cette seconde étude, vous rentrez avec moi dans l’unité du sujet. Je ne me trouve plus obligé de séparer les trois faits des nations païennes, chrétiennes et barbares : ces dernières, ou fixées dans le monde romain, ou préparant au dehors la décisive invasion, se sont déjà inclinées aux mœurs et à la nouvelle religion de l’empire. D’un autre côté, le christianisme s’assied sur la pourpre ; ses affaires ne sont plus celles d’une secte en dehors des masses populaires ; son histoire est maintenant l’histoire de l’État. Bien que la majorité des populations soumises à la domination de Rome est et demeure encore longtemps païenne, le pouvoir et la loi deviennent chrétiens. Des intérêts nouveaux, des personnages d’une nature jusque alors inconnue se révèlent. Depuis le règne de Néron jusqu’à celui de Constantin les dissentiments religieux n’avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques, méprisés ou contenus par l’autorité ; mais aussitôt que le fils de sainte Hélène eut levé l’étendard de la croix, les schismes se changèrent en querelles publiques : quand les persécutions du paganisme finirent, celles des hérésies commencèrent. A peine Constantin avait-il pris les rênes du gouvernement qu’Arius divisa l’Église. Avec Arius parurent ces grands évêques nourris aux écoles d’Antioche, d’Alexandrie et d’Athènes, les Alexandre, les Athanase, les Grégoire, les Basile, les Chrysostome, lesquels, renouvelant la philosophie, l’éloquence et les lettres, poussèrent l’esprit humain hors des vieilles règles, le firent sortir des routines où il avait si longtemps marché sous la domination des anciens génies et d’une religion tombée. Les Pères de l’Église latine, saint Paulin, saint Hilaire, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin conduisirent l’Occident à la même rénovation. Les discours et les actions de ces prêtres attiraient l’attention principale du gouvernement ; les généraux et les ministres furent relégués dans une classe secondaire d’intérêt et de renommée. Les conciles prirent la place des conseils, ou plutôt furent les véritables conseils du souverain, qui se passionna pour des vérités ou des erreurs que souvent il ne comprenait pas. Le monde païen essayait de lutter avec ses fables surannées et les systèmes discrédités de ses sages contre un siècle qui l’entraînait. Le christianisme avait eu à supporter les persécutions du paganisme ; les rôles changent : le christianisme va proscrire à son tour le paganisme. Mais étudiez la différence des principes et des hommes. Les païens, comme les chrétiens, ne tinrent point obstinément à leur culte, ne coururent point au martyre : pourquoi ? Parce que le polythéisme était à la fois l’idée fausse et l’idée décrépite, succombant sous l’idée vraie et rajeunie de l’unité d’un Dieu. L’ancienne société ne trouva donc pas pour se défendre l’énergie que la société nouvelle eut pour attaquer. Jusque alors les mouvements du monde civilisé avaient été produits par les impulsions d’un culte corporel, les réclamations de la liberté, les usurpations du pouvoir, enfin par les passions politiques ou guerrières ; un autre ordre de faits commence : on s’arme pour les vérités ou les erreurs du pur esprit. Ces subtilités métaphysiques, obscures, qui le seront toujours, qui firent couler tant de sang, n’en sont pas moins la preuve d’un immense progrès de l’espèce humaine. Plus l’homme s’éloigne de l’homme matériel pour se concentrer dans l’homme intelligent, plus il se rapproche du but de son existence ; s’il ne perdait pas quelquefois le courage physique et la vertu morale en développant sa nature divine, il atteindrait avec moins de lenteur le perfectionnement auquel il est appelé. Avec Constantin se forme l’Église proprement dite. Alors prit naissance cette monarchie religieuse qui, tendant à se resserrer sous un seul chef, eut ses lois particulières et générales, ses conciles œcuméniques et provinciaux, sa hiérarchie, ses dignités, ses deux grandes divisions du clergé régulier et séculier, ses propriétés régies en vertu d’un droit différent du droit commun, tandis que, honorés des princes et chéris des peuples, les évêques, élevés aux plus hauts emplois politiques, remplaçaient encore les magistrats inférieurs dans les fonctions municipales et administratives, s’emparaient par les serments des principaux actes de la vie civile et devenaient les législateurs et les conducteurs des nations. Remarquez deux choses peu observées, qui vous expliqueront la manière dont le christianisme parvint à dominer la société tout entière, peuples et rois. L’Église se constitua en monarchie (élective et représentative), et la communauté chrétienne en république : tout était obéissance et distinction de rangs dans l’une, bien que le chef suprême fût presque toujours choisi dans les rangs populaires ; tout était liberté et égalité dans l’autre. De là cette double influence du clergé, qui d’un côté convenait aux grands par ses doctrines de pouvoir et de subordination, et de l’autre satisfaisait les petits par ses principes d’indépendance et de nivellement évangélique ; de là aussi ce langage contradictoire, sans cesser d’être sincère : le prêtre était auprès des souverains le tribun de la république chrétienne, leur rappelant les droits égaux des enfants d’Adam, et la préférence que le Rédempteur de tous accorde aux pauvres et aux infortunés sur les riches et les heureux ; et ce même prêtre était auprès du peuple le mandataire de la monarchie de l’Église, prêchant la soumission et ordonnant de rendre à César ce qui appartient à César. Jamais la société religieuse ne s’altère que la société politique ne change : je vous ai déjà dit comment l’élection de l’empereur passa des camps au palais. Les révolutions se concentrèrent au foyer impérial ; les guerres civiles n’arrivèrent plus que rarement par les insurrections et les ambitions militaires ; elles sortirent des divisions de la famille régnante, comme il advient dans les empires despotiques de l’Orient. Sous Constantin on voit paraître, avec l’établissement de l’Église, cette espèce d’aristocratie à la façon moderne ; qui ne remplaça jamais dans l’empire le patriciat auquel Rome dut sa première liberté. Constantin multiplia, s’il n’inventa pas, les titres de nobilissime, de clarissime, d’illustre, de duc, de comte (dans le sens honorifique de ces deux derniers mots). Ces titres, avec ceux de baron et de marquis, d’origine purement barbare, ont passé à la noblesse de nos temps. Ainsi à l’époque dont nous discourons une transfusion d’éléments se prépare : au premier autel de Constantinople, autel qui fut chrétien, se rattache un des premiers anneaux de la chaîne de la nouvelle société si les créations politiques de Constantin ne furent point l’effet immédiat du christianisme, elles en furent l’effet médiat. Tout tend à se mettre de niveau dans la cité : avancer sur un point et rester en arrière sur un autre ne se peut : les idées d’une société sont analogiques, ou la société se dissout. Les institutions de la vieille patrie mouraient donc avec le vieux culte. Le paganisme depuis la disparition de l’âge religieux et de l’âge héroïque s’était rarement mêlé à la politique ; il sanctifiait quelques actes de la vie du citoyen ; il protégeait les tombeaux ; il présidait à la dénonciation du serment ; il consultait le ciel touchant le succès d’une entreprise ; il honorait l’empereur vivant, lui offrait des libations, lui immolait des victimes et couronnait ses statues ; il l’admettait après sa mort au rang des dieux : là se bornait à peu près l’action du paganisme. Les devins, astrologues et magiciens, venus d’Orient, ajoutèrent quelques fourberies aux mensonges des oracles réguliers. Mais avec le ministre chrétien s’introduisit la sorte de puissance nationale que les brahmanes de l’Inde, les mages de la Perse, les druides des Gaules, les prêtres chaldéens ; juifs, égyptiens, tous serviteurs d’une religion plus ou moins allégorique et mystique, avaient jadis exercée. Le sanctuaire réagit sur les idées du pouvoir en raison du plus ou moins d’immatérialité du dieu et de son plus grand rapprochement de la vérité religieuse. L’idolâtrie aurait mal servi et n’aurait jamais enfanté l’espèce d’aristocratie qu’impatronisa Constantin. Aussi, lorsque Julien essaya de revenir au polythéisme il dédaigna les titres et le régime nouveau de la cour. Il n’y eut après le règne de ce prince que l’aristocratie de fraîche invention qui se put soutenir, parce que l’ordre ecclésiastique dont elle dérivait s’établit : ce qui retraçait l’ancienne aristocratie disparut ; les souvenirs ne surmontent point les mœurs ; en voici la preuve. Constantin avait formé dans son autre Rome un patriciat à l’instar du corps fameux qu’immortalisèrent tant de grands citoyens. Cette noblesse ressuscitée acquit si peu de considération, qu’on rougissait presque d’en faire partie, On proposa vainement de soutenir sa pauvreté par des pensions[1], de masquer par un langage, par des habits, des us et coutumes d’autrefois une naissance d’hier : les privilèges ne sont pas des ancêtres ; l’homme ne se peut ôter les jours qu’il a ni se donner ceux qu’il n’a pas. Les sénateurs de Constantin demeurèrent écrasés sous le nom antique et éclatant de patres conscripti, dont on outrageait leur récente obscurité. En embrassant le christianisme et fondant l’Église, en fixant les barbares dans l’empire, en établissant une noblesse titrée et hiérarchique, Constantin a véritablement engendré ce moyen âge[2] dont on place la naissance, je l’ai déjà dit, cinq siècles trop tard. Ce prince ne monta point au Capitole après sa victoire sur Maxence, et sembla répudier avec les dieux la gloire de la ville éternelle. Il publia un édit favorable aux chrétiens, et plus tard un second édit pour les confesseurs et martyrs. Il accorda des immunités et des revenus aux églises et des privilèges aux prêtres. Il ne lit point aux papes la donation inventée au VIIIe siècle par Isidore, mais il leur céda le palais de Latran, palais de l’impératrice Fausta, et il y bâtit l’édifice connu sous le nom de Basilique de Constantin[3]. Le supplice de la croix fut prohibé[4] ; la vacation du dimanche[5] et peut-être la sanctification du samedi ou du vendredi[6] devinrent coutumières. L’idolâtrie fut condamnée, et toutefois la liberté du culte laissée aux idolâtres ; nonobstant quoi divers temples furent dépouillés et quelques-uns démolis[7]. Hélène renversa, à Jérusalem, le simulacre de Vénus, découvrit le Saint-Sépulcre et la vraie croix, bâtit l’église de la Résurrection, celle de l’Ascension, sur le mont des Olives, celle de la Crèche à Bethléem. Eutropia, mère de l’impératrice Fausta, remplaça par un oratoire chrétien, au chêne de Mambré, un autel profane. Constantine, Maïum, échelle ou port de Gaza, d’autres villes ou d’autres villages embrassèrent la religion du Christ[8]. Ne semble-t-on pas entrer dans le monde moderne, en reconnaissant les lieux et les noms familiers à nos yeux et à notre mémoire ? Des lois de Constantin rendent la liberté à ceux qui étaient retenus contre leur droit en esclavage[9], permettent l’affranchissement dans les églises devant le peuple, sur la simple attestation d’un évêque[10] ; les clercs même avaient le pouvoir de donner la liberté à leurs esclaves par testament ou par concession verbale, ce qui, sans les désordres des temps, aurait affranchi tout d’un coup une nombreuse partie de l’espèce humaine. D’autres lois défendent les concubines aux personnes mariées[11], ordonnent la salubrité des prisons, interdisent les cachots[12], exceptent de la confiscation ce qui a été donné aux femmes et aux enfants avant le délit des maris et des pères, proscrivent des choses infâmes et les combats de gladiateurs[13]. Ces divers règlements n’eurent pas d’abord leur plein effet, mais ils signalent les premiers moments de l’établissement légal du christianisme par la condamnation de l’idolâtrie, de l’esclavage, de la prostitution et du meurtre. Constantin eut à s’occuper des hérésies : dans l’Occident, celle des donatistes fut anathématisée à Arles ; dans l’Orient, la doctrine d’Arius exigea la convocation du premier concile œcuménique. La question théologique intéresse peu aujourd’hui[14], mais le concile de Nicée est resté un événement considérable dans l’histoire de l’espèce humaine. On eut alors la première idée et l’on vit le premier exemple d’une société existant en divers climats, parmi les lois locales et privées, et néanmoins indépendante des princes et des sociétés sous lesquels et dans lesquelles elle était placée ; peuple formant partie des autres peuples, et cependant isolé d’eux, mandant ses députés de tous les coins de l’univers à traiter des affaires qui ne concernaient que sa vie morale et ses relations avec Dieu. Que de droits tacitement reconnus par ce bris des scellés du pouvoir sur la volonté et sur la pensée ! Pour la première fois encore depuis les jours de Moïse, émancipateur de l’homme au milieu des nations esclaves de l’ignorance et de la force, se renouvela la manifestation divine du Sinaï. Comme autour du camp des Hébreux, les idoles étaient debout autour du concile de Nicée, lorsque les interprètes de la nouvelle loi proclamèrent la suprême vérité du monde, l’existence et l’unité de Dieu. Les fables des prêtres, qui avaient caché le principe vivant, les mystères dans lesquels les philosophes l’avaient enveloppé s’évanouirent ; le voile du sanctuaire fut déchiré avec la croix du Christ : l’homme vit Dieu face à face. Alors fut composé ce symbole que les chrétiens répètent, après quinze siècles, sur toute la surface du globe ; symbole qui expliquait celui dont les apôtres et leurs disciples se servaient comme de mot d’ordre pour se reconnaître : en les comparant, on remarque les progrès du temps et l’introduction de la haute métaphysique religieuse dans la simplicité de la foi. Nous croyons en un seul Dieu, père tout-puissant, créateur de toutes choses, visibles et invisibles, et en un seul Seigneur Jésus-Christ, fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire de la substance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non fait, consubstantiel au Père, par qui toutes choses ont été faites au ciel et sur la terre... Nous croyons au Saint-Esprit[15]. Le concile de Nicée a fait ces choses immenses, il a proclamé l’unité de Dieu et fixé ce qu’il y avait de probable dans la doctrine de Platon. Constantin, dans une harangue aux Pères du concile, déclare et approuve ce que ce philosophe admet : un premier Dieu suprême, source d’un second ; deux essences égales en perfections, mais l’une tirant son existence de l’autre, et la seconde exécutant les ordres de la première. Les deux essences n’en font qu’une ; l’une est la raison de l’autre, et cette raison étant Dieu est aussi fils de Dieu[16]. Et quels étaient les membres de cette convention universelle réunie pour reconnaître le monarque éternel et son éternelle cité ? Des héros du martyre, de doctes génies, ou des hommes encore plus savants par l’ignorance du cœur et la simplicité de la vertu. Spyridion, évêque de Trimithonte, gardait les moutons et avait le don des miracles[17] ; Jacques, évêque de Nisibe, vivait sur les hautes montagnes, passait l’hiver dans une caverne, se nourrissait de fruits sauvages, portait une tunique de poil de chèvre et prédisait l’avenir[18]. Parmi ces trois cent dix-huit évêques, accompagnés des prêtres, des diacres et des acolytes, on remarquait des vétérans mutilés à la dernière persécution : Paphnuce, de la haute Thébaïde et disciple de saint Antoine, avait l’œil droit crevé et le jarret gauche coupé[19] ; Paul de Néocésarée, les deux mains brûlées[20] ; Léonce de Césarée, Thomas de Cyzique, Marin de Troade, Eutychus de Smyrne, s’efforçaient de cacher leurs blessures, sans en réclamer la gloire. Tous ces soldats d’une immense et même armée ne s’étaient jamais vus ; ils avaient combattu sans se connaître, sous tous les points du ciel, dans l’action générale, pour la même foi. Entre les hérésiarques se distinguaient Eusèbe de Nicomédie, Théognis de Nicée, Maris de Chalcédoine, et Arius lui-même, appelé à rendre compte de sa doctrine devant Athanase, qui n’était alors qu’un simple diacre attaché à Alexandre, évêque d’Alexandrie. Des philosophes païens étaient accourus à ce grand assaut de l’intelligence. Vous venez de voir que Constantin même, dans une harangue, s’expliqua sur la doctrine de Platon. Un vieillard laïque, ignorant et confesseur, attaqua l’un de ces philosophes fastueux, et lui dit tout le christianisme en peu de mots : Philosophe, au nom de Jésus-Christ, écoute : Il n’y a qu’un Dieu, qui a tout fait par son Verbe, tout affermi par son Esprit. Ce verbe est le fils de Dieu ; il a pris pitié de notre vie grossière, il a voulu naître d’une femme, visiter les hommes et mourir pour eux. Il reviendra nous juger selon nos œuvres[21]. Constantin ouvrit en personne le concile, le 19 juin l’an 325. Il était vêtu d’une pourpre ornée de pierreries il parut sans gardes et seulement accompagné de quelques chrétiens. Il ne s’assit sur un petit trône d’or au fond de la salle qu’après avoir ordonné aux Pères, qui s’étaient levés à son entrée, de reprendre leurs sièges. Il prononça une harangue en latin, sa langue naturelle et celle de l’empire ; on l’expliquait en grec. Le concile condamna la doctrine d’Arius, malgré une vive opposition, promulgua vingt canons de discipline, et termina sa séance le vingt-cinquième d’août de cette même année 325. Transportez-vous en pensée dans l’ancien monde pour vous faire une idée de ce qu’il dut éprouver lorsqu’au milieu des hymnes obscènes, enfantines ou absurdes à Vénus, à Bacchus, à Mercure, à Cybèle, il entendit des voix graves chantant au pied d’un autel nouveau : Ô Dieu, nous te louons ! ô Seigneur, nous te confessons ! ô Père éternel, toute la terre te révère ! La prière latine composée pour les soldats n’était pas moins explicite que l’hymne de saint Ambroise et de saint Augustin[22]. L’esprit humain se dégagea de ses langes : la haute civilisation, la civilisation intellectuelle, sortie du concile de Nicée, n’est plus retombée au-dessous de ce point de lumière. Le simple catéchisme de nos enfants renferme une philosophie plus savante et plus sublime que celle de Platon. L’unité d’un Dieu est devenue une croyance populaire, de cette seule vérité reconnue date une révolution radicale dans la législation européenne, longtemps faussée par le polythéisme, qui posait un mensonge pour fondement de l’édifice social. Cependant (telle est la difficulté de se tenir dans les régions de la pure intelligence !) tandis que le polythéisme et la religion corporelle tendaient à sortir des nations, ils y rentraient par une double voie : les philosophes, pour se rendre accessibles au vulgaire, inventaient les génies ; et les chrétiens, pour envelopper dans des signes sensibles la haute spiritualité, honoraient les saints et les reliques. On a conservé le catalogue des prélats qui portèrent les décrets du concile aux diverses Églises[23]. Les Germains et les Goths connaissaient la foi ; Frumence l’avait semée en Ethiopie, une femme esclave l’avait donnée aux Ibériens, et des marchands de l’Osrhoène à la Perse. Tiridate, roi d’Arménie, professa le christianisme avant les empereurs romains. Au surplus, Constantin se mêla trop des querelles religieuses où l’entraînèrent quelques femmes de sa famille et les obsessions des évêques des deux partis. Après avoir exilé Arius, il le rappela, et bannit Athanase, qui remplaça Alexandre sur le siège d’Alexandrie. Arius expira tout à coup à Constantinople en rendant ses entrailles, lorsque Eusèbe de Nicomédie s’efforçait de le ramener triomphant[24]. Le vieil évêque Alexandre avait demandé à Dieu sa propre mort ou celle de l’hérésiarque, selon qu’il était plus utile à la manifestation de la vérité[25]. Constantin défit successivement les Sarmates et les Goths, et reçut des députations des Blemmyes, des Indiens, des Ethiopiens et des Perses. Il se déclara l’auxiliaire des Sarmates dans une guerre que ceux-ci eurent à soutenir contre les Goths ; puis il contracta une nouvelle alliance avec les derniers, qui s’engagèrent à lui fournir quarante mille soldats appelés fœderati, alliés[26]. Les Sarmates avaient armé leurs esclaves ; chassés par ces mêmes esclaves, ils sollicitèrent et obtinrent des terres dans l’empire[27]. Sapor II, alors assis sur le trône de la Perse, portait un nom fatal aux empereurs romains. Son père, Hormisdas II, laissa en mourant sa femme enceinte. Les mages déclarèrent qu’elle accoucherait d’un fils ; ils mirent la tiare sur le ventre de cette reine, et l’embryon roi, Sapor, fut couronné dans les entrailles de sa mère[28]. Ce fut à ce prince que Constantin écrivit une lettre en faveur des chrétiens, lui rappelant la catastrophe de Valérien, puni pour les avoir persécutés, Sapor se put souvenir de cette lettre lorsque Julien marcha contre lui. Le monarque des Perses avait un frère aîné exilé, Hormisdas, que vous retrouverez à Rome. Constantin, heureux comme monarque, n’échappa pas au malheur comme homme. Les calamités qui désolèrent la famille du premier auguste païen semblèrent se reproduire dans la famille du premier auguste chrétien. De Minervine, sa première femme, Constantin avait eu Crispus, prince de valeur et de beauté, élevé par Lactance. Soit que le fils de Minervine inspirât une passion à Fausta, sa marâtre, soit que Fausta fût jalouse pour ses propres enfants des grandes qualités de Crispus, elle l’accusa auprès de son mari[29], et renouvela la tragique aventure de Phèdre. Constantin fit mourir son fils, ainsi que le jeune Licinius son neveu, âgé de onze ans : Crispus eut la tête tranchée à Pôle, en Istrie[30]. Bientôt, instruit par sa mère, Hélène, de l’innocence de Crispus et des mœurs dépravées de Fausta, Constantin ordonna la mort de cette femme, qui fut étouffée dans un bain chaud[31]. Les chrétiens et les gentils jugèrent diversement ces actions : saint Chrysostome en conclut qu’il ne faut ni désirer la puissance ni chercher d’autre félicité que celle de la vertu et du ciel[32] ; le philosophe Sopâtre, consulté par Constantin, selon Zosime, déclara que la religion des Grecs n’avait point d’expiation pour de pareils crimes[33]. Cependant l’idolâtrie avait trouvé des dieux indulgents pour Néron et Tibère. Est-il vrai que Constantin se repentit, qu’il passa quarante jours dans les larmes, qu’il éleva à Crispus une statue d’argent à tête d’or, avec cette inscription : A mon fils malheureux, mais innocent ?[34] L’autorité sur laquelle repose ce fait est suspecte. Dieu ne demandait point à Constantin une statue de Crispus ; il lui demanda le reste de sa famille. Constantin ne reçut le baptême que peu d’instants avant sa mort, à Achiron, près de Nicomédie. Il avait témoigné le désir d’être baptisé dans les eaux du Jourdain, comme le Christ ; le temps lui manqua. Dépouillé de la robe de pourpre pour quitter les royaumes de la terre, et revêtu de la robe blanche pour solliciter les grandeurs du ciel, le premier empereur chrétien expira à midi, le jour de la Pentecôte. Trois cent trente-sept ans s’étaient écoulés depuis que la religion chrétienne était née parmi les bergers dans une étable : Constantin la laissait sur ce trône du monde, dont elle n’avait pas besoin. Constantin avait eu trois frères de père, par Théodora, belle-fille de Maximien Hercule ; savoir : Dalmatius, Jules Constance, Annibalien. Dalmatius mourut, et laissa un fils de son nom, fait césar, et un autre fils, Claudius Annibalien, nommé roi du Pont et de l’Arménie. Jules Constance eut de Galla, sa première femme, Gallus, et de Basiline, sa seconde femme, Julien. On ignore la postérité d’Annibalien, ou l’on n’en sait rien de précis. Les frères, les neveux et les principaux officiers de Constantin furent massacrés après sa mort, à l’exception des deux fils de Jules Constance. Les causes de cette conspiration spontanée de l’armée et du palais, que rien n’avait semblé présager, ne sont pas clairement expliquées : l’authenticité de l’écrit posthume de Constantin, et dans lequel il déclarait à ses trois fils avoir été empoisonné par ses deux frères, est à bon droit suspecte. Constance immola-t-il à la seule fureur de son ambition ses deux oncles, sept de ses cousins, le patricien Optatus et le préfet Ablavius ? Mais il restait à Constance des frères qui n’étaient pas alors en sa puissance. Julien, saint Athanase, saint Jérôme, Zosime, Socrate, autorités si contraires, se réunissent néanmoins pour charger sa mémoire[35]. Il est probable que ces meurtres furent le fruit des diverses passions combinées avec la politique du despote, qui enseigne à chercher le repos dans le crime. Le paganisme, l’hérésie, la turbulence militaire, trouvèrent des satisfactions et des vengeances dans cette extermination de la famille impériale. L’empire demeura partagé entre les trois fils de Constantin : Constantin, Constance et Constant. Constantin et Constant prirent les armes l’un contre l’autre ; Constantin périt auprès d’Aquilée[36], dès la première campagne ; Constant, seul maître de l’Occident, fut attaqué par les Francs ; et Libanius nous a laissé à l’occasion de cette guerre quelques détails sur les mœurs et le caractère de nos ancêtres[37]. Magnence, barbare d’origine et chef des joviens et des herculéens, salué auguste par ses amis, obligea Constant à prendre la fuite, et le fit assassiner au pied des Pyrénées. Ce prince ne trouva qu’un seul homme qui voulût s’associer à sa mauvaise fortune : c’était un Franc, nommé Laniogaise[38], plus fidèle au malheur des rois qu’à leur autorité. L’unique fils de Constantin qui restât alors, Constance, après avoir mal combattu les Perses, après avoir dépouillé Vétranion, usurpateur de la pourpre en Illyrie, après avoir refusé de traiter avec Magnence, vainquit celui-ci à Murza[39] : bientôt après il le réduisit à se tuer. Avant d’obtenir ce succès, une faute avait été commise ; elle montre le degré de faiblesse et de misère auquel l’empire était déjà descendu : retenu en Orient par des affaires graves, Constance, lorsqu’il apprit la révolte des Gaules, invita les Allamans à passer le Rhin, afin d’arrêter les forces de Magnence. Les Allamans obéirent, et depuis la source du Rhin jusqu’à son embouchure ils occupèrent trente lieues de pays en largeur, sans compter celui qu’ils ravageaient. Les panégyristes affirment que Constance, héritier de tous les États de son père, usa bien de sa victoire ; les historiens assurent qu’il ne put porter sa fortune. Durant ces discordes, on voit des capitaines francs et des corps francs servir différents partis, des évêques aller d’un camp à l’autre en qualité d’ambassadeurs ; à la bataille de Murza, l’empereur se retire dans une église pour prier ; il eût mieux fait de combattre : ce n’est déjà plus le monde antique. On fixe au règne de Constance le règne des eunuques, jusque alors abîmés sous le poids des édits. Ces hommes (excepté trois ou quatre, doués du génie militaire), en butte au mépris public, se réfugièrent dans les sentines du palais : trop dégradés pour les affaires publiques, ils s’enfoncèrent aux intrigues de la cour, et se dédommagèrent par la virilité de leurs vices de l’impuissance de leurs vertus. Eusèbe, eunuque, chambellan et favori de Constance, dans son triple état de bassesse, fit prononcer la sentence de mort de Gallus. Gallus et Julien, neveux de Constantin et cousins de Constance, avaient, le premier douze ans, et le second six quand arriva le massacre de la famille impériale. Marc, évêque d’Aréthuse, avait sauvé Julien, qui fut caché dans le sanctuaire d’une église[40] : Gallus, épargné comme malade et près de mourir, ne sembla pas valoir la peine d’être tué. L’enfance de ces deux princes fut environnée de soupçons et de périls ; ils demeurèrent six ans enfermés dans la forteresse de Marcellum, ancien palais des rois de Cappadoce. Gallus à vingt-cinq ans, honoré du titre de césar par Constance, épousa la princesse Constantina, fille de Constantin le Grand et veuve d’Annibalien, roi du Pont et de l’Arménie. Il établit sa résidence à Antioche, d’où il gouverna ce qu’on appelait alors les cinq diocèses de la préfecture orientale. Passé de la solitude à la puissance, Gallus transporta l’inquiétude et l’âpreté de la première dans la placidité et la modération nécessaires à la seconde : il devint un tyran bas et cruel, livré aux espions, espion lui-même. Il s’en allait déguisé dans les lieux publics : son travestissement ne l’empêchait pas d’être reconnu, car Antioche était éclairée la nuit d’une si grande quantité de lumières, qu’on y voyait comme en plein jour[41], ce qui rappelle la police des villes modernes. Constantina, femme de Gallus, était encore plus que lui altérée de sang et de rapine : on l’accusait de prendre en secret le titre d’augusta[42], dans l’intention de donner publiquement celui d’auguste à son mari. Mandé à la cour de Milan après le massacre de deux ministres que lui avait envoyés l’empereur, Gallus eut l’imprudence d’obéir[43]. La lettre qui l’appelait était pleine de protestations d’amitié et de services. Il fut arrêté à Pettau, conduit à Flone en Istrie, dépouillé de la chaussure des césars, interrogé par l’eunuque Eusèbe, condamné à mort et exécuté non loin de Pôle, où vingt-huit ans auparavant Crispus avait été décapité[44]. Que de têtes, l’effroi des peuples, furent abattues par le bourreau ![45] Les Isaures et les Sarrasins désolaient l’Asie[46] ; les Francs et les autres Germains continuaient leurs courses transrhénanes ; Rome se soulevait pour du vin au milieu de ses débauches et de ses spectacles[47]. Constantin et Constance singulièrement attachés aux barbares, et les ayant promus à presque toutes les charges d’État, il se trouva que Silvain, fils de Bonit, chef franc, commandait l’infanterie romaine dans les Gaules : c’était un homme doux et de mœurs polies, quoique né d’un père barbare ; il savait même souffrir, dit l’histoire en parlant de lui. On l’accusa d’aspirer à la pourpre, et il était fidèle ; la calomnie en fit un traître : il prit l’empire comme un abri. Vingt-huit jours après son usurpation, obligé de chercher un plus sûr asile, il n’eut pas le temps d’y entrer : il fut tué par ses compagnons lorsqu’il essayait de se réfugier dans une église[48]. Alors les Francs, les Allamans, les Saxons, se précipitèrent de nouveau sur les Gaules, dévastèrent quarante villes le long du Rhin, se saisirent de Cologne, et la ruinèrent[49]. Les Quades et les Sarmates pillaient la Pannonie et la haute Mésie[50] ; les généraux de Sapor troublaient la Mésopotamie et l’Arménie : ce fut l’époque de l’élévation de Julien. Jusqu’à l’âge de quinze ans Julien reçut sa première éducation d’Eusèbe, évêque de Nicomédie, qui menait à la cour l’intrigue arienne, et de l’eunuque Mardonius, personnage grave, Scythe de nation, grand admirateur d’Hésiode et d’Homère. Le futur apostat fut ensuite réuni à Gallus dans la forteresse de Marcellum : il apprit de bonne heure à se contraindre, et parut se plaire aux vérités de la foi. Lorsque Gallus eut été nommé césar, Julien obtint la permission de suivre ses études à Constantinople, sous la surveillance d’Hérébole, d’abord chrétien, puis infidèle avec son élève, puis chrétien encore après la mort de celui-ci[51]. Julien visita les écoles de l’Ionie : Constance même favorisait les exercices de son cousin, dans l’espoir que les livres lui feraient oublier l’empire ; mais bientôt la supériorité de l’écolier, même dans les lettres, l’alarma. Après la mort de Gallus, Julien, conduit à Milan, étroitement gardé pendant sept mois, fut enfin relégué à Athènes. Il y rencontra, avec saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, une foule de rhéteurs qui achevèrent de le gagner à leurs doctrines : il prit toutes les allures du philosophe. Universellement instruit, sa mémoire égalait son intelligence : il pensait et il écrivait en grec, mais il se servait aussi du latin[52]. Les Gaules étant désolées par les Francs et les Allamans, l’impératrice Eusébie décida Constance à créer Julien césar, afin de l’opposer aux barbares. Le disciple de Platon reçut la lettre qui l’appelait au rang suprême comme un arrêt de mort : il leva les mains vers ce temple dont les admirables ruines ne semblent avoir été conservées qu’afin d’attester la beauté de l’ancienne liberté grecque à cette liberté renaissante. Julien monte à la citadelle, embrasse les colonnes du Parthénon, les mouille de ses larmes, implore la protection de la déesse. Il s’éloigne ensuite de l’immortelle cité, où des déclamateurs et des sophistes foulaient les cendres de Démosthène et de Socrate, mais où Minerve régnait encore par le génie de Phidias et de Périclès. Arrivé à Milan, il traça ces mots pour l’impératrice : Puisses-tu avoir des enfants ! que Dieu t’accorde ce bonheur et d’autres prospérités ! mais je t’en conjure, laisse-moi retourner à mes foyers (Ad Ath.). C’était ainsi que Julien appelait la Grèce. Le billet écrit, il n’osa l’envoyer, arrêté qu’il fut, dit-il, par les menaces des dieux : l’apostat prit la voix de l’ambition pour l’ordre du ciel. Les officiers du palais s’emparèrent de l’étudiant d’Athènes, le dépouillèrent du manteau et de la barbe du philosophe, et le revêtirent de l’habit du soldat. Il a peint lui-même sa gaucherie dans ce nouvel accoutrement, son embarras à la cour et les railleries des eunuques[53]. La dernière partie de l’éducation de Julien avait été populaire ; il assistait aux cours des rhéteurs à Constantinople, comme les autres élèves : en se plongeant dans les mœurs publiques, il y puisa des enseignements qui manquent à l’éducation privée des princes. Constance, le sixième jour de novembre l’an de Jésus-Christ 335, ayant assemblé à Milan les légions, proclama Julien césar. L’orphelin dans la pourpre, au milieu des meurtriers de sa famille, répétait tout bas un vers d’Homère : La mort pourprée et son invincible destin l’enlevèrent. Après avoir épousé Hélène, sœur de l’empereur, Julien partit pour son gouvernement des Gaules, auquel on avait ajouté la Grande-Bretagne, et peut-être l’Espagne[54]. Eusébie lui donna des livres, ses conseillers ; Constance, des valets, ses maîtres[55]. Tenu dans une tutelle jalouse, il ne pouvait ni prendre seul une résolution, ni intimer un ordre, ni changer un domestique : tout était réglé dans son intérieur par les ordres de Constance, jusqu’aux mets de sa table ; aucune lettre ne lui parvenait qu’elle n’eût été lue : il se sevrait de la compagnie de ses amis dans la crainte de les compromettre et de s’exposer lui-même à sa perte. A peine mit-on à sa disposition quelques soldats[56]. Sa seule consolation en entrant dans le pays ravagé que l’on confiait à son inexpérience fut de rencontrer une vieille femme aveugle, qui le salua du nom de restaurateur des temples[57]. Durant les cinq années que Julien gouverna les Gaules, il courut d’une ville à l’autre, d’Autun à Auxerre, d’Auxerre à Troyes, de Troyes à Cologne, de Cologne à Trêves, de Trêves à Lyon : on le voit assiégé dans la ville de Sens ; on le voit passant le Rhin cinq fois, gagnant la bataille de Strasbourg sur les Allamans, faisant prisonnier Chrodomaire, le plus puissant de leurs rois, rétablissant les cités, punissant les exacteurs, diminuant les impôts, et enfin, ce qui nous intéresse par les liens du sang, soumettant les Camaves et les Francs Saliens : on commence à vivre avec les Francs au milieu de la future France. Julien avait écrit ses guerres des Gaules : cet ouvrage, que l’on mettait auprès des Commentaires de César, est malheureusement perdu ; il aurait jeté une vive lumière sur l’histoire obscure de nos aïeux au IVe siècle. Julien passa au moins à Lutèce les deux hivers de 358 et de 359. Il aimait cette bourgade, qu’il appelait sa chère Lutèce (Caram Lutetiam), et où il avait rassemblé, autant qu’il avait pu au milieu de ses entreprises militaires, des savants et des philosophes. Oribase le médecin, dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son Abrégé de Galien : c’est le premier ouvrage publié dans une ville qui devait enrichir les lettres de tant de chefs-d’œuvre. On se plaît à rechercher l’origine des grandes cités, comme à remonter à la source des grands fleuves : vous serez bien aise de relire le propre texte de Julien : Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce[58] (c’est ainsi qu’on appelle dans les Gaules la ville des Parisii). Elle occupe une île au milieu d’une rivière ; des ponts de bois la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croit ou diminue ; telle elle est en été, telle elle demeure en hiver : on en boit volontiers l’eau, très pure et très riante à la vue[59]. Comme les Parisii habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui, n’étant éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce : l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi[60]. L’hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre ; le sol porte de bonnes vignes ; les Parisii ont même l’art d’élever des figuiers[61] en les enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de l’intempérie des saisons. Or, il arriva que l’hiver que je passais à Lutèce fut d’une violence inaccoutumée : la rivière charriait des glaçons comme des carreaux de marbre. Vous connaissez les pierres de Phrygie : tels étaient par leur blancheur ces glaçons bruts, larges, se pressant les uns les autres, jusqu’à ce que, venant à s’agglomérer, ils formassent un pont[62]. Plus dur à moi-même, et plus rustique que jamais, je ne voulus point souffrir que l’on échauffât à la manière du pays, avec des fourneaux, la chambre où je couchais[63]. Julien raconte qu’il permit enfin de porter dans sa chambre quelques charbons dont la vapeur faillit l’étouffer. Il y avait à Lutèce des thermes construits sur le modèle de ceux de Dioclétien à Rome : on croit que Julien et Valentinien Ier y demeurèrent : Ammien en parle assez souvent. Il est probable que ces thermes étaient bâtis avant l’arrivée de Julien dans les Gaules, peut-être du temps de Constantin ou de Constance Chlore. D’autres ont pensé mal à propos que Julien occupait dans l’île un palais élevé sur le terrain où fut construit depuis le palais de nos rois. On voyait encore à Lutèce un champ de Mars et des arènes : celles-ci devaient se trouver du côté de la porte Saint-Victor ; c’est ce qui résulte de quelques titres du XIII siècle[64]. La flotte chargée de garder la Seine était stationnée chez les Parisii ; elle avait vraisemblablement pour bassin l’espace que couvre aujourd’hui la nef gothique de Notre-Dame[65]. Tandis que Julien habitait la petite et naissante Lutèce, Constance visitait la grande et mourante Rome, que n’avait jamais vue cet empereur des Romains. Il existait sans doute à Rome quelque vieillard à qui, dans son enfance, son aïeul avait raconté l’entrée d’un prêtre de Syrie, Élagabale, sautant avec la pourpre au milieu des eunuques et des danseuses devant une pierre triangulaire consacrée au soleil : voici venir dans une pompe triomphale pour un succès obtenu sur des Romains[66], voici venir une espèce d’idole chrétienne, Constance, pareillement environnée d’eunuques, mais immobile sur un haut char éclatant de pierreries, les yeux fixes, ne se remuant ni pour cracher, ni pour se moucher, ni pour s’essuyer le front ; baissant seulement quelquefois sa courte stature afin de passer sous de hautes portes[67]. Autour de lui flottaient, au bout de longues piques dorées, des étendards de pourpre découpés en forme de dragons, dont les queues effilées sifflaient dans les vents. Des gardes superbement armés, des cavaliers couverts de fer, ressemblant non à des hommes, mais à des statues polies par la main de Praxitèle[68], l’environnaient. En approchant de Rome, Constance rencontra les patriciens, le sénat, qu’il ne prit pas comme Cinéas pour une assemblée de rois, mais pour le conseil du monde[69] ; il crut en voyant les flots de la foule que le genre humain était accouru à Rome[70]. Lorsqu’il eut pénétré jusqu’aux Rostres, il demeura stupéfait au souvenir de l’ancienne puissance du Forum[71]. De là l’auguste oriental alla descendre à l’ancien palais d’Octave, qui n’avait ni marbre ni colonne, et dans lequel le fondateur de l’empire, l’ami d’Horace, habita quarante ans la même chambre hiver et été[72]. Ammien Marcellin, dont ces détails sont empruntés, nous peint ensuite deux choses considérables : une partie des édifices de Rome, tels qu’ils existaient de son temps, l’étonnement de Constance à la vue de ces édifices. Que d’événements étaient survenus, que de jours s’étaient écoulés, pour que le maître de l’empire romain ne fût qu’un étranger dans la capitale de cet empire ? pour qu’il demeurât muet d’admiration au milieu des ouvrages de tant de génies, de tant de fortunes, de tant de siècles, de tant de liberté et d’esclavage, comme un voyageur qui rencontrerait aujourd’hui Rome tout entière dans un désert ! Mais ces monuments des mœurs vivantes d’un peuple ne vivent point eux-mêmes ; leurs masses insensibles ne purent s’émerveiller de la petitesse de Constance, comme il s’ébahissait de leur grandeur. Il est un certain travail du temps qui donne aux choses humaines le principe d’existence qu’elles n’ont point en soi ; les hommes cessent, et ne sont rien par eux-mêmes, mais leurs vies mises bout à bout, leurs tombeaux rangés à la file, forment une chaîne dont la force augmente en raison de la longueur. De ces néants réunis se compose l’immortalité des empires. Le nom de Rome était la seule puissance qui restât à vaincre aux barbares. Rome, quoique habitée d’une foule innombrable, n’était plus réellement défendue que par les souvenirs de quelques vieux morts. Constance visita curieusement cette cité, dont il empruntait l’autorité qu’on voulait bien encore passer à sa pourpre. Il harangua le sénat et le peuple. Qu’eût répondu Marius, s’il eût mis la tête hors de sa tombe ? En parcourant les sept collines, couvertes de monuments sur leurs pentes et sommets, l’empereur se figurait à chaque pas que l’objet qu’il venait de voir était inférieur à celui qu’il voyait[73]. Le temple de Jupiter Tarpéien, les bains, pareils à des villes de province, la masse de l’amphithéâtre, bâti de pierres tiburtines et dont les regards se fatiguaient à mesurer la hauteur, la voûte du Panthéon suspendue comme le ciel, les colonnes couronnées des statues des empereurs, et dans lesquelles on montait par des degrés, la place et le temple de la Paix, le théâtre de Pompée, l’Odéon, le Stade, magnifiques ornements de la ville éternelle[74]. Mais au forum de Trajan, Constance s’arrêta confondu, promenant ses regards sur ces constructions gigantesques que, dans leur ineffable beauté, l’historien déclare ne pouvoir décrire[75]. Le grand roi, le monarque légitime de la Perse, le frère aîné de ce Sapor II, si funeste à Julien et à l’empire romain, Hormisdas, était réfugié dans cet empire. Il accompagnait Constance dans sa visite de Rome. L’empereur, se tournant vers son hôte, lui dit : Si je ne puis reproduire en entier ce forum, j’espère du moins faire imiter le cheval de la statue équestre du prince. — Tu le peux, dit Hormisdas ; mais bâtis d’abord une semblable écurie, afin que ton cheval y soit à l’aise comme celui que nous voyons[76]. Ce même exilé, interrogé sur ce qu’il pensait de Rome : Ce qui m’y plaît, répondit-il, c’est que les hommes y meurent comme ailleurs[77]. Hormisdas suivit Julien dans son expédition contre les Perses, et s’entendit appeler traître par un officier de Sapor, lequel Sapor occupait contre le droit le trône de son frère. Hormisdas vit mourir Julien ; il avait vu passer Constantin et Constance : il laissa un fils, que Théodose Ier chargea de conduire une troupe de Goths en Egypte. Le dernier successeur du héros macédonien qui renversa l’ancien empire de Cyrus, Persée, détrôné, vint mourir greffier parmi ses vainqueurs ; l’héritier du nouvel empire des Perses, rétabli sur celui d’Alexandre, vint chercher un abri dans les palais croulants des césars. Au lieu d’assister à l’histoire de son propre pays, Hormisdas fut un témoin des Parthes, envoyé pour assister à l’inventaire des monuments romains mis à l’encan des nations, et pour certifier véritable la chute de Rome. Vous ne savez pas tout : Hormisdas, nourri par les mages, était chrétien. Ainsi vont les choses et les hommes dans l’enchaînement des conseils éternels[78]. Constance déclara que la renommée, coutumière de mensonge, de malignité, et toujours d’exagération, était restée dans ce qu’elle racontait de Rome fort au-dessous de la vérité[79]. Il y voulut laisser quelques traces de son passage ; mais, sentant sa propre impuissance, il emprunta à la terre des tombeaux une parure funèbre pour la reine expirante du monde. L’obélisque du temple d’Héliopolis, que Constantin avait projeté de transporter à Constantinople, fut envoyé du Nil au Tibre et élevé à Rome dans le grand cirque. Depuis, Sixte Quint en décora la place de Saint-Jean-de-Latran. On peut voir encore aujourd’hui debout ce monument d’un pharaon, d’un empereur et d’un pape également tombés[80]. Constance, auquel il manquait, selon Libanius, le cœur d’un prince et la tête d’un capitaine ; ce souverain, qui passa son règne dans les transes des discordes civiles et d’une guerre peureuse contre Sapor, se donnait encore l’embarras des querelles ecclésiastiques. Sa cour était arienne : dans les conciles de Séleucie et de Rimini, il embrassa lui-même le parti des ariens. A la sollicitation de Constant, son frère, il avait d’abord rappelé Athanase de son premier exil ; il le maintint encore sur son siège, après la déposition prononcée au concile arien d’Antioche ; mais il l’abandonna au troisième concile de Milan. Il y eut des évêques bannis, intrus, catholiques, ariens, semi-ariens. Le premier concile de Paris ou de Lutèce se tint alors[81], et se déclara catholique sous la protection de Julien, qui méditait au même lieu le rétablissement du paganisme. Saint Hilaire de Poitiers, exilé en Orient, trouva les mêmes désordres en rentrant dans son église. Il écrivit contre l’empereur Constance : Vous saluez les évêques du baiser par lequel Jésus-Christ fut trahi ; vous courbez la tête pour recevoir leur bénédiction, et vous foulez aux pieds leur foi. Lucifer de Cagliari, plus hardi encore, menace du glaive de Matathias et de Phinées Constance infidèle. Saint Martin, qui commençait à paraître, servit d’abord comme soldat dans les troupes de l’apostat, et donna naissance au premier monastère des Gaules, Lulugiacum ou Ligugé, à deux lieues de Poitiers. Pacôme, Hilarion, Macaire, avaient succédé à saint Antoine et à saint Paul, et saint Basile méditait déjà la règle qui devait gouverner dans l’Orient un peuple de solitaires. La turbulence et la légèreté de Constance ruinaient l’empire en convocations de conciles, transports d’évêques par les voitures et les chevaux des postes impériales[82]. Ses profusions augmentaient sa convoitise ; il portait des sentences injustes, et la torture arrachait des mensonges qu’il transformait en vérités[83]. Au lieu d’employer son autorité à éteindre les disputes religieuses, il les enflammait par sa manie d’argumenter et par les rêveries mystiques des femmes et des eunuques. Les papes Jules et Libère s’étaient déclarés successivement à Rome pour saint Athanase, bien que Libère eût d’abord été faible, et que saint Hilaire l’eût anathématisé. Libère, persécuté, se cacha dans les cimetières autour de la ville, fut enlevé, conduit à Milan, où l’empereur l’interrogea. Il défendit Athanase, et répondit à Constance qui l’accusait de soutenir seul un impie : Quand je serais seul, la foi ne succomberait pas[84]. Exilé à Bérée, dans la Thrace, il refusa l’argent que l’empereur, l’impératrice et l’eunuque Eusèbe lui offraient. Tu as rendu désertes les églises du monde, dit-il au dernier, et tu m’offres une aumône comme à un criminel ![85] Félix, archidiacre de l’Église romaine, devint l’antipape arien. Le séjour de Constance à Rome eut lieu à l’époque de la plus grande chaleur des partis attachés à Félix et à Libère. Les matrones romaines catholiques se présentèrent à l’empereur dans la magnificence accoutumée de leur parure, le suppliant de rendre au troupeau leur pasteur absent. L’empereur consentit à rappeler Libère, pourvu qu’il gouvernât l’Église en commun avec Félix. Cette résolution fut lue dans le Cirque au peuple assemblé : les deux factions païennes, qui se distinguaient par leurs couleurs, dirent, en se moquant, qu’elles auraient chacune leur pasteur ; puis la foule chrétienne fit entendre cette acclamation : Un Dieu ! un Christ ! un évêque ![86] Naguère cette même foule s’écriait : Les chrétiens aux bêtes ! Au milieu de cette confusion, Constance, retourné en Orient [Je ne parle point de l’autel de la Victoire, que Constance fit ôter du sénat et qui y fut replacé vraisemblablement par Julien. Il en sera question sous Théodose Ier.] et devenu jaloux des triomphes de Julien, songea à l’affaiblir en lui demandant la plus grande partie de son armée, sous le prétexte de continuer la guerre contre Sapor. Julien pressa ses troupes ou feignit de les presser de partir. C’est la première grande scène militaire dont Paris ait été témoin. Assis sur un tribunal élevé aux portes de Lutèce, Julien invite les soldats à obéir aux ordres d’Auguste : les soldats gardent un silence morne, et se retirent à leur camp. Julien caresse les officiers, leur témoigne le regret de se séparer de ses compagnons d’armes sans les pouvoir récompenser dignement. A minuit les légions se soulèvent sortent en tumulte du banquet donné pour leur départ, environnent le palais, et, tirant leurs épées à la lueur des flambeaux, s’écrient : Julien auguste[87] ! Il avait ordonné de barricader les portes ; elles furent forcées au point du jour. Les soldats se saisissent du césar le portent à son tribunal aux cris mille fois répétés de Julien auguste ! Julien priait, conjurait, menaçait ses violents amis, qui à leur tour lui déclarèrent qu’il s’agissait de la mort ou de l’empire : il céda. Une acclamation le salua maître ou compétiteur du monde. Il fut élevé sur un bouclier[88] comme un roi franc, et couronné comme un despote asiatique : le collier militaire d’un hastaire[89] lui servit de diadème, car il refusa d’user à cette fin (étant chose de mauvais augure) d’un collier de femme[90] ou d’un ornement de cheval que lui présentaient les soldats. Afin qu’il ne manquât rien d’extraordinaire à l’avènement du restaurateur de l’idolâtrie, Julien écrivit au peuple et au sénat athénien (Ad S. P. Q. Ath.) la relation de ce qui s’était passé à Lutèce. Il adressa des lettres explicatives à Constance, lui demanda la confirmation du titre d’auguste. Pour trouver un second exemple d’un empereur proclamé à Paris, il faut passer de Julien à Napoléon. Après des négociations inutiles, Constance rejeta les prières de son rival ; il lui enjoignit de quitter la pourpre, non sans le traiter d’ingrat : Rappelle-toi que je t’ai protégé alors que tu étais orphelin. — Orphelin ! dit Julien dans sa réponse à Constance ; le meurtrier de ma famille me reproche d’avoir été orphelin ![91] Julien rassemble à Lutèce le peuple et l’armée, leur communique les messages venus d’Orient, et leur demande s’il doit abdiquer le titre d’auguste. Un grand bruit s’élève avec ces paroles : Sans Julien auguste, la puissance est perdue pour les provinces, les soldats et la république[92]. Le questeur Léonas fut chargé de porter la réponse publique à son maître, avec une lettre particulière remplie de la colère et du mépris de Julien. Décidé à marcher sur l’Orient, Julien part avec trois mille soldats ; il était à peine suivi de trente mille autres. Tout s’épouvante : Taurus, préfet d’Italie, s’enfuit ; Florent, préfet de l’Illyrie, s’enfuit ; Nebridius, préfet du prétoire en Occident, demeure seul fidèle à Constance ; il perd une main d’un coup d’épée, et Julien refuse de serrer la noble main qui reste à Nebridius[93]. Le nouvel auguste descend le Danube, tantôt côtoyant ses bords, tantôt s’abandonnant à son cours ; Sirmium, capitale de l’Illyrie occidentale, le reçoit : il se saisit du pas de Suques, entrée de la Thrace, et s’arrête pour attendre son armée[94]. Il tourne alors le visage au passé et le dos à l’avenir, et, se préparant la triste gloire d’avoir été le premier prince apostat, il abjure publiquement le christianisme ; il déclare qu’il confie sa vie et sa cause aux dieux immortels, efface l’eau du baptême par la cérémonie du taurobole : une seule des divinités évoquées apparut un moment à la fumée des sacrifices de Julien, la Victoire. Les soldats qui l’accompagnaient, brandissant leurs épées au-dessus de leurs têtes, ou tournant la pointe de ces épées contre leurs poitrines, avaient juré de mourir pour lui : cependant plusieurs d’entre eux étaient chrétiens ; mais Julien les avait trompés. Avant de quitter les Gaules, il était entré le jour de l’Epiphanie dans l’église de Vienne, et y avait fait sa prière. Ammien Marcellin affirme qu’en ce moment même il professait secrètement le paganisme[95]. Qu’est-ce donc que le parjure avait dit à Vienne au Dieu des chrétiens ? Constance se préparait à repousser l’invasion, il meurt à Mopsucrène, en Cilicie, après avoir été baptisé par Euzoïus, de la communion arienne. Le sénat de la nouvelle capitale se range du côté de la fortune ; Julien entre dans sa ville natale, que Constance, dit-il, aimait comme sa sœur, et que lui Julien aimait comme sa mère[96]. Constantinople chrétienne reçoit l’idolâtrie ainsi que Rome païenne avait reçu l’Evangile. Une commission établie à Chalcédoine jugea les ministres de Constance : Paul, Apodème et l’eunuque Eusèbe furent justement punis ; d’autres subirent injustement la mort et l’exil. La cour éprouva une réforme totale : on congédia des milliers de cuisiniers et de barbiers. Un de ces derniers se présente superbement vêtu pour couper les cheveux au successeur de Constance : Je n’ai pas demandé un trésorier, dit Julien, mais un barbier[97]. Les agents, au nombre de plus de dix mille, furent réduits à dix-sept, les curieux et autres espions abolis. Maintenant il convient de connaître plus intimement l’homme qui a pris dans l’histoire une place tout à part, en opposant son génie et sa puissance à la transformation sociale dont les peuples modernes sont sortis. Deuxième partie : de Julien à Théodose Ier Lorsque Julien fut relégué à Athènes par Constance, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze s’y trouvaient. Le dernier nous a laissé un portrait de l’apostat où se reconnaît l’inimitié du peintre. Il était de médiocre taille, le cou épais, les épaules larges, qu’il haussait et remuait souvent, aussi bien que la tête. Ses pieds n’étaient point fermes ni sa démarche assurée. Ses yeux étaient vifs, mais égarés et tournoyants ; le regard furieux, le nez dédaigneux et insolent, la bouche grande, la lèvre d’en bas pendante, la barbe hérissée et pointue ; il faisait des grimaces ridicules et des signes de tête sans sujet ; riait sans mesure et avec de grands éclats, s’arrêtait en parlant, et reprenait haleine ; faisait des questions impertinentes et des réponses embarrassées l’une dans l’autre, qui n’avaient rien de ferme et de méthodiques[98]. Ammien Marcellin, qui voyait Julien en beau, conserve pourtant dans le portrait de ce prince quelques traits de celui de Grégoire de Nazianze[99] ; et Julien lui-même, dans le Misopogon, semble attester la fidélité malveillante du pinceau chrétien. La nature, comme je le présume, n’a pas donné beaucoup d’agréments à mon visage, et moi, morose et bizarre, je lui ai ajouté cette longue barbe pour lui infliger une peine, à cause de son air disgracieux. Dans cette barbe, je laisse errer des insectes[100], comme d’autres bêtes dans une forêt. Je ne puis boire ni manger à mon aise, car je craindrais de brouter imprudemment mes poils avec mon pain. Il est heureux que je ne me soucie ni de donner ni de recevoir des baisers... Vous dites qu’on pourrait tresser des cordes avec ma barbe : je consens de tout mon cœur que vous en arrachiez les brins, prenez garde seulement que leur rudesse n’écorche vos mains molles et délicates. N’allez pas vous figurer que vos moqueries me désolent : elles me plaisent ; car enfin, si mon menton est comme celui d’un bouc, je pourrais en le rasant le rendre semblable à celui d’un beau garçon ou d’une jeune fille sur qui la nature a répandu sa grâce et sa beauté. Mais vous autres, de vie efféminée et de mœurs puériles, vous voulez jusque dans la vieillesse ressembler à vos enfants : ce n’est pas comme chez moi, aux joues, mais à votre front ridé, que l’homme se fait reconnaître. Cette barbe démesurée ne me suffit pas : ma tête est sale ; rarement je la fais tondre ; je coupe mes oncles rarement, et j’ai les doigts noircis par ma plume. Voulez-vous connaître mes imperfections secrètes ? Ma poitrine est horrible et velue comme celle du lion, roi des animaux. Je n’ai jamais voulu la peler, tant mes habitudes sont brutes et abjectes. Je n’ai jamais poli aucune partie de mon corps : franchement, je vous dirais tout, quand j’aurais même un poireau comme Cimon[101]. Et c’est le maître du monde qui parle de lui de cette façon ! Mais cette humilité brutale est l’orgueil de la puissance. Julien avait des vertus, de l’esprit et une grande imagination : on a rarement écrit et porté une couronne comme lui. Il détestait les jeux, les théâtres, les spectacles ; il était sobre, laborieux, intrépide, éclairé, juste, grand administrateur, ennemi de la calomnie et des délateurs. Il aimait la liberté et l’égalité autant que prince le peut ; il dédaignait le titre de seigneur ou de maître. Il pardonna dans les Gaules à un eunuque chargé de l’assassiner. Un jour on lui signala un citoyen qui, disait-on, aspirait à l’empire, parce qu’il faisait préparer en secret une chlamyde de pourpre. Julien chargea l’officieux ami du prince légitime de porter à l’usurpateur une paire de brodequins ornés de pourpre, afin qu’il ne manquât rien au vêtement impérial[102]. La loi défendait sous peine de mort de fabriquer pour les particuliers une étoffe de pourpre ; un usurpateur était réduit, dans le premier moment de son élection, à voler la pourpre des enseignes militaires et des statues des dieux. Maris, évêque arien de Chalcédoine, insultait Julien, qui sacrifiait dans un temple de la Fortune. Julien lui dit : Vieillard, le Galiléen ne te rendra pas la vue. Maris était aveugle. Je le remercie, répondit l’évêque, de m’épargner la douleur de voir un apostat comme toi[103]. L’empereur supporta cet accablant reproche. Delphidius, célèbre avocat de Bordeaux, plaidait devant Julien contre Numerius, accusé de concussion dans le gouvernement de la Gaule Narbonnoise ; Numerius niait les faits. Qui ne sera innocent, s’écria l’avocat, s’il suffit de nier ? — Qui sera innocent, repartit Julien, s’il suffit d’être accusé ?[104] D’autres avocats louaient Julien : Je me réjouirais de vos éloges, leur dit-il, si vous aviez le courage de me blâmer[105]. Un certain Thalassius était dénoncé par le peuple d’Antioche comme exacteur et comme ancien ennemi de Gallus et de Julien. Je reconnais, dit l’empereur, qu’il m’a offensé ; c’est ce qui doit suspendre vos poursuites jusqu’à ce que j’aie tiré raison de mon ennemi. Il pardonna à l’accusé[106]. Un homme vint se prosterner à ses pieds dans un temple, criant merci pour sa vie. C’est Théodote, lui dit-on, chef du conseil d’Hiéraple, qui jadis demandait votre tête à Constance. — Je savais cela depuis longtemps, répondit l’empereur. Retourne en paix à tes foyers, Théodote. J’ai à cœur de diminuer le nombre de mes ennemis et d’augmenter celui de mes amis[107]. Une femme plaidait contre un domestique militaire renvoyé du palais ; elle n’avait osé l’assigner tant qu’il avait été en faveur. Celui-ci se présente à l’audience impériale avec la ceinture de son emploi ; la femme se croit perdue, présumant que son adversaire est rentré en grâce : Femme, dit Julien, soutiens ton accusation ; le défendeur n’a mis sa ceinture que pour marcher plus vite dans la boue ; elle ne peut rien contre ton droit[108]. La publication du Misopogon tient à la même élévation de nature : à part l’orgueil cynique de cet ouvrage, un homme investi du pouvoir absolu, environné d’une armée de barbares dévoués à ses ordres, un prince qui pouvait seul signe faire exterminer ses insolents détracteurs, et qui se contente de tirer raison d’un libelle par un pamphlet, est un exemple unique dans l’histoire des peuples et des rois. César, dans l’Anti-Caton, n’eut à se venger que de la vertu, et il ne la put vaincre, même en joignant les armes à la satire. Les Césars sont encore plus extraordinaires que le Misopogon. Quel souverain a jamais jugé ses prédécesseurs avec autant de rigueur et de supériorité ? Jules César entre le premier au banquet des dieux : Silène avertit Jupiter que ce convive pourrait bien songer à le détrôner, et Jupiter trouve que la tête de ce mortel ne ressemble pas mal à la sienne. Vient Auguste, dont les couleurs du visage changent comme celles du caméléon ; Tibère, à la mine fière et terrible et au dos couvert de lèpre ; Caligula, monstre sur-le-champ précipité dans le Tartare ; Claude, pauvre prince qui n’est rien sans Pallas, Narcisse et Messaline ; Néron, une couronne de laurier sur la tête, une lyre à la main, et qu’Apollon jette dans le Cocyte ; ensuite des gens de toutes sortes, les Galba, les Othon, les Vitellius ; Vespasien, qui accourt pour éteindre le feu mis aux temples[109] ; Titus, qu’on envoie à la Vénus publique ; Domitien, qu’on enchaîne auprès du taureau de Phalaris ; Nerva, à propos duquel Silène s’écrie : Vous autres dieux, vous laissez quinze années un monstre sur le trône, et ce vieillard affable et juste n’a pas régné un an entier ! Jupiter apaise Silène en lui annonçant que des princes vertueux vont suivre Nerva. Trajan paraît : aussitôt Silène recommande à Jupiter de veiller sur celui qui verse à boire aux immortels. Que cherche Adrien ! son Antinoüs ? Il n’est point dans l’Olympe. Antonin, modéré, excepté en amour, s’arrêterait à couper en portions égales un grain de cumin. A la vue de Marc-Aurèle, Silène déclare qu’il n’a rien à lui reprocher. Survient un débat entre Alexandre et César, jouteurs de gloire. César affirme qu’il a effacé les grands hommes ses contemporains et les grands hommes de tous les siècles et de tous les pays. Que prétend Alexandre avec sa conquête de la Perse ? Peut-il opposer quelque chose à la journée de Pharsale ? Quel était le capitaine le plus habile de Pompée ou de Darius ? Où étaient les meilleurs soldats ? Toi, Alexandre, tu as égorgé les citoyens de Thèbes, incendié les villes des malheureux Grecs ; moi, César, j’ai conquis les Gaules, passé le Rhin, franchi l’Océan, sauté sur le rivage des Bretons. Tu as vaincu dix mille Grecs : j’ai défait cent cinquante mille Romains. Alexandre, qui commençait à entrer en fureur, apostrophe Jupiter, et lui demande quand enfin ce babillard romain cessera de se donner des éloges. Il a triomphé de Pompée ! Pompée, pauvre homme qui profita des triomphes de Lucullus ! on lui donna le nom de grand par flatterie ; mais pouvait-on le comparer à Marius, aux deux Scipion, à Camille ? Tu as battu Pompée, César ? Pompée, si amoureux de sa coiffure qu’il ne s’osait gratter la tête que du bout du doigt ! Tu ne soumis les Gaulois et les Germains que pour asservir ta patrie : fut-il jamais rien de plus impie et de plus détestable ! Ne traite pas avec tant de dédain les dix mille Grecs que je me vis forcé d’accabler. Vous, Romains, qui à peine avez pu vous rendre maîtres de la Grèce dans sa décadence, vous qui vous êtes épuisés à soumettre un petit État presque ignoré aux beaux jours de l’Hellénie, que seriez-vous devenus s’il vous eût fallu combattre les Grecs unis et florissants ? Il vous sied bien de parler avec mépris de ma conquête de la Perse, fameux conquérants qui, après trois siècles de guerre, êtes parvenus, à la sueur de votre front, à vous emparer de quelques villages au delà du Tigre ! Moins de dix ans ont suffi à Alexandre pour dompter la Perse et les Indes. La satire continue de cette manière impitoyable, haute et juste, jusqu’à Constantin, outrageusement traité par le restaurateur de l’idolâtrie : il le livre à la déesse de la mollesse, qui l’embrasse, le revêt d’une robe de femme de diverses couleurs, et le conduit par la main à la Luxure. Auprès d’elle Constantin trouve un de ses fils (Crispus), qui criait incessamment : Corrupteurs de femmes, homicides, sacrilèges, scélérats, vous tous qui avez besoin d’expiation, approchez ! avec un peu d’eau je vous rendrai purs. Si vous retombez dans vos fautes, frappez-vous |