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Exposition Trois vérités forment la base de l’édifice social : la vérité religieuse, la vérité philosophique, la vérité politique. La vérité religieuse est la connaissance d’un Dieu unique, manifestée par un culte. La vérité philosophique est la triple science des choses intellectuelles, morales et naturelles. La vérité politique est l’ordre et la liberté : l’ordre est la souveraineté exercée par le pouvoir ; la liberté est le droit des peuples. Moins la cité est développée, plus ces vérités sont confuses ; elles se combattent dans la cité imparfaite, mais elles ne se détruisent jamais : c’est de leur combinaison avec les esprits, les passions, les erreurs, les événements, que naissent les faits de l’histoire. A travers le bruit ou le silence des nations, dans la profondeur des âges, dans les égarements de la civilisation ou dans les ténèbres de la barbarie, on entend toujours quelque voix solitaire qui proclame les trois vérités fondamentales dont l’usage constant et la connaissance complète produiront le perfectionnement de la société. Cette société, tout en ayant l’air de rétrograder quelquefois, ne cesse de marcher en avant. La civilisation ne décrit point un cercle parfait et ne se meut pas en ligne droite ; elle est sur la terre comme un vaisseau sur la mer ; ce vaisseau, battu de la tempête, louvoie, revient sur sa trace, tombe au-dessous du point d’où il est parti ; mais enfin, à force de temps, il rencontre des vents favorables, gagne chaque jour quelque chose dans son véritable chemin, et surgit au port vers lequel il avait déployé ses voiles. En examinant les trois vérités sociales dans l’ordre inverse, et commençant par la vérité politique, écartons les vieilles notions du passé. La liberté n’existe point exclusivement dans la république, où les publicistes des deux derniers siècles l’avaient reléguée d’après les publicistes anciens. Les trois divisions du gouvernement, monarchie, aristocratie, démocratie, sont des puérilités de l’école, en ce qui implique la jouissance de la liberté : la liberté se peut trouver dans une de ces formes, comme elle en peut être exclue. Il n’y a qu’une constitution réelle pour tout l’Etat : liberté, n’importe le mode. La liberté est de droit naturel et non de droit politique, ainsi qu’on l’a dit fort mal à propos : chaque homme l’a reçue en naissant sous le nom d’indépendance individuelle. Conséquemment, et par dérivation de ces principes, cette liberté existe en portions égales dans les trois formes de gouvernement. Aucun prince, aucune assemblée ne saurait vous donner ce qui ne lui appartient pas, ni vous ravir ce qui est à vous. D’où il suit encore que la souveraineté n’est ni de droit divin ni de droit populaire : la souveraineté est l’ordre établi par la force, c’est-à-dire par le pouvoir admis dans l’Etat. Le roi est le souverain dans la monarchie, le corps aristocratique dans l’aristocratie, le peuple dans la démocratie. Ces pouvoirs sont inhabiles à communiquer la souveraineté à quelque chose qui n’est pas eux : il n’y a ni roi, ni aristocrate, ni peuple à détrôner. Ces bases posées, l’historien n’a plus à se passionner pour la forme monarchique ou pour la forme républicaine : dégagé de tout système politique, il n’a ni haine ni amour ou pour les peuples ou pour les rois ; il les juge selon les siècles où ils ont vécu, n’appliquant de force à leurs mœurs aucune théorie, ne leur prêtant pas des idées qu’ils n’avaient et ne pouvaient avoir lorsqu’ils étaient tous et ensemble dans un égal état d’enfance, de simplicité et d’ignorance. La liberté est un principe qui ne se perd jamais ; s’il se perdait, la société politique serait dissoute : mais la liberté, bien commun, est souvent usurpée. A Rome elle fut d’abord possédée par les rois ; les patriciens en héritèrent ; des patriciens elle descendit aux plébéiens ; quand elle quitta ceux-ci, elle s’enrôla dans l’armée ; lorsque les légions, corrompues et battues, l’abandonnèrent, elle se réfugia dans les tribunaux et jusque dans le palais du prince, parmi les eunuques ; de là elle passa au clergé chrétien. Les révolutions n’ont qu’un motif et qu’un but : la jouissance de la liberté, ou pour un individu, ou pour quelques individus, ou pour tous. Quand la liberté est conquise au profit d’un homme, elle devient le despotisme, lequel est la servitude de tous et la liberté d’un seul ; quand elle est conquise pour plusieurs, elle devient l’aristocratie ; quand elle est conquise pour tous, elle devient la démocratie, qui est l’oppression de tous par tous, car alors il y a confusion du pouvoir et de la liberté, du gouvernant et du gouverné. Chez les anciens, la liberté était une religion : elle avait ses autels et ses sacrifices. Brutus lui immola ses fils ; Codrus lui sacrifia sa vie et son sceptre : elle était austère, rude, intolérante, capable des plus grandes vertus, comme toutes les fortes croyances, comme la foi. Chez les modernes, la liberté est la raison ; elle est sans enthousiasme : on la veut parce qu’elle convient à tous, aux rois, dont elle assure la couronne en réglant le pouvoir, aux peuples, qui n’ont plus besoin de se précipiter dans les révolutions pour trouver ce qu’ils possèdent. Venons à la vérité philosophique. La vérité philosophique, que la liberté politique protège, lui apporte une nouvelle force ; elle fait monter les idées théoriques à la sommité des rangs sociaux et descendre les idées pratiques dans la classe laborieuse. La vérité philosophique n’est autre chose que l’indépendance de l’esprit de l’homme : elle tend à découvrir, à perfectionner dans les trois sciences de sa compétence, la science intellectuelle, la science morale, la science naturelle ; celle-ci consiste dans la recherche de la constitution de la nature, depuis l’étude des lois qui régissent les mondes jusqu’à celles qui font végéter le brin d’herbe ou mouvoir l’insecte. Mais la vérité philosophique, se portant vers l’avenir, s’est trouvée en contradiction avec la vérité religieuse, qui s’attache au passé parce qu’elle participe de l’immobilité de son principe éternel. Je parle ici de la vérité religieuse mal comprise, car je montrerai tout à l’heure que la vérité religieuse du christianisme rendu à sa sincérité n’est point ennemie de la vérité philosophique. De l’ancienne lutte de la vérité philosophique avec la vérité politique et la vérité religieuse naît une immense série de faits. Chez les Grecs et les Romains, la vérité philosophique mina le culte national et échoua contre l’ordre moral et l’ordre politique : dans les républiques elle combattit en vain cette liberté servie par des esclaves, liberté privilégiée, égoïste, exclusive, qui ne voyait que des ennemis hors de sa patrie ; dans les empires, la vérité philosophique se laissa corrompre au pouvoir, et elle ignora les premières notions de la morale universelle. Cette vérité a produit dans le monde moderne des événements et des catastrophes de toutes les espèces : l’indépendance de l’esprit de l’homme, tantôt manifestée par le soulèvement des peuples, tantôt par des hérésies, irrita la vérité religieuse qu’obscurcissait l’ignorance. De là les guerres civiles, les proscriptions, l’accroissement du pouvoir temporel des prêtres et du despotisme des rois. La vérité religieuse s’endormait-elle, la vérité philosophique profitait de ce sommeil : elle racontait l’histoire, se glissait dans les lois civiles, intervenait dans les lois politiques ; elle attaquait indirectement la vérité religieuse, en reprochant au clergé son avidité, son ambition et ses mœurs ; elle combattait directement l’ordre établi, en faisant, même à l’ombre des cloîtres, ces découvertes qui devaient produire une révolution générale. L’imprimerie devint l’agent principal des idées, jusque alors dépourvues d’organes intelligibles à la foule. Alors la vérité philosophique, se trouvant pour la première fois puissance populaire, se jeta sur la vérité religieuse, qu’elle fut au moment d’étouffer. Aujourd’hui la vérité philosophique n’est plus en guerre avec la vérité religieuse et la vérité politique : la liberté moderne sans esclaves, sans intolérance, est une liberté qui coïncide à la vérité philosophique ; de sorte que l’indépendance de l’esprit de l’homme, hostile dans les vieux temps à la société religieuse et politique, l’aide et la soutient aujourd’hui. Les lumières propagées composent maintenant des annales particulières des peuples les annales générales des hommes ; l’écrivain doit désormais faire marcher de front l’histoire de l’espèce et l’histoire de l’individu. Passons à la vérité religieuse, à savoir la connaissance d’un Dieu unique manifestée par un culte. Cette vérité a fait jusque ici le principal mouvement de l’espèce humaine ; elle se trouve au commencement de toutes les sociétés ; elle en fut la première loi ; elle renferma dans son sein la vérité philosophique et la vérité politique : les hommes l’altérèrent promptement. La vérité philosophique maintint, par la voie des initiations, des lumières religieuses qu’elle brouillait par ses doctrines spéculatives. Les platoniciens et les stoïciens créèrent quelques hommes de contemplation, d’intelligence, de morale et de vertu, mais les écoles furent livrées à la dérision ; on se moqua des péripatéticiens, qui s’adonnaient aux sciences naturelles ; on ne se proposa point d’aller habiter la ville demandée à Gallien, pour être gouvernée d’après les lois de Platon. Les philosophes, ou supportant le culte de leur siècle, ou voulant conduire les peuples par des idées abstraites, tombaient dans leurs erreurs communes, ou n’avaient aucune prise sur la foule. Ils ignoraient ce qui rend compte de tout, le christianisme. Ceci nous amène à parler de la vérité religieuse selon les peuples modernes civilisés, de cette vérité qui a engendré la plupart des événements, depuis la naissance du Christ, jusqu’au jour où nous sommes parvenus. Le christianisme, dont l’ère ne commence qu’au milieu des temps, est né dans le berceau du monde. L’homme nouvellement créé pèche par orgueil, et il est puni ; il a abusé des lumières de la science, et il est condamné aux ténèbres du tombeau. Dieu avait fait la vie ; l’homme a fait la mort, et la mort devient la seule nécessité de l’homme. Mais toute faute peut être expiée : un holocauste divin s’offrira en sacrifice ; l’homme racheté retournera à ses fins immortelles. Tel est le fondement du christianisme. A la clarté de ce système, les mystères de l’homme se dévoilent, le mal moral et le mal physique s’expliquent ; on n’est plus obligé de nier l’existence de Dieu et celle de l’âme, afin d’éclaircir les difficultés par les lois de la matière, qui n’éclaircissent rien, et qui sont plus incompréhensibles que celles de l’intelligence. La solidarité de l’espèce pour la faute de l’individu tient à de hautes raisons qui en détruisent l’apparente injustice. C’est une des grandeurs de l’homme d’être enchaîné au bien en punition d’une première rébellion : les fils d’Adam, travaillant ensemble à devenir meilleurs pour échapper à la faute du commun père, ne produiraient-ils pas la réhabilitation de la race ? Sans la solidarité de la famille, d’où naîtraient notre sympathie et notre antipathie pour les résolutions généreuses ou contre les mauvaises actions ? Que nous importeraient le vice ou la vertu placés à trois mille ans ou à trois mille lieues de nous ? Et toutefois, y sommes-nous indifférents ? ne sentons-nous pas qu’ils nous intéressent, nous touchent, nous affectent en quelque chose de personnel et d’intime ? La postérité d’Adam se divisa en deux branches ; la branche cadette, celle d’Abel, conserva l’histoire de la chute et de la rédemption promise ; le reste, avec le premier meurtrier, en perdit le souvenir, et garda néanmoins des usages qui consacraient une vérité oubliée. Le sacrifice humain se rencontre chez tous les peuples, comme s’ils avaient tous senti qu’ils se devaient rédimer ; mais ils étaient eux-mêmes insuffisants à leur rançon. Il s’établit une libation de sang perpétuelle ; la guerre le répandit ainsi que la loi, l’homme s’arrogea sur la vie de l’homme un droit qu’il n’avait pas, droit qui prit sa source dans l’idée confuse de l’expiation et du rachat religieux. La rédemption s’étant accomplie dans l’immolation du Christ, la peine de mort aurait du être abolie ; elle ne s’est perpétuée que par une sorte de crime légal. Le Christ avait dit dans un sens absolu : Vous ne tuerez pas. Bossuet a fait de la vérité religieuse le fondement de tout ; il a groupé les faits autour de cette vérité unique avec une incomparable majesté. Rien ne s’est passé dans l’univers que pour l’accomplissement de la parole de Dieu ; l’histoire des hommes n’est à l’évêque de Meaux que l’histoire d’un homme, le premier-né des générations pétri de la main, animé par le souffle du Créateur, homme tombé, homme racheté avec sa race, et capable désormais de remonter à la hauteur du rang dont il est descendu. Bossuet dédaigne les documents de la terre ; c’est dans le ciel qu’il va chercher ses chartes. Que lui fait cet empire du monde, présent de nul prix, comme il le dit lui-même ? S’il est partial, c’est pour le monde éternel : en écrivant au pied de la croix, il écrase les peuples sous le signe du salut, comme il asservit les événements à la domination de son génie. Entre Adam et le Christ, entre le berceau du monde placé sur la montagne du paradis terrestre et la croix élevée sur le Golgotha, fourmillent des nations abîmées dans l’idolâtrie, frappées de la déchéance du père de famille. Elles sont peintes en quelques traits avec leurs vices et leurs vertus, leurs arts et leur barbarie, de manière à ce que ces nations mortes deviennent vivantes : le nouvel Ezéchiel souffle sur des ossements arides, et ils ressuscitent. Mais au milieu de ces nations est un petit peuple qui perpétue la tradition sacrée, et fait entendre de temps en temps des paroles prophétiques. Le Messie vient ; la race vendue finit, la race rachetée commence ; Pierre porte à Rome les pouvoirs du Christ ; il y a rénovation de l’univers. On peut adopter le système historique de ce grand homme, mais avec une notable rectification : Bossuet a renfermé les événements dans un cercle rigoureux comme son génie ; tout se trouve emprisonné dans un christianisme inflexible. L’existence de ce cerceau redoutable, où le genre humain tournerait dans une sorte d’éternité sans progrès et sans perfectionnement, n’est heureusement qu’une imposante erreur. La société est un dessein de Dieu ; c’est par le Christ, selon Bossuet, que Dieu accomplit ce dessein ; mais le christianisme n’est point un cercle inextensible, c’est au contraire un cercle qui s’élargit à mesure que la civilisation s’étend ; il ne comprime, il n’étouffe aucune science, aucune liberté. Le dogme qui nous apprend que l’homme dégradé retrouvera ses fins glorieuses présente un sens spirituel et un sens temporel : par le premier, l’âme paraîtra devant Dieu lavée de la tache originelle ; par le second, l’homme est réintégré dans les lumières qu’il avait perdues en se livrant à ses passions, cause de sa chute. Rien ainsi ne se plie de force à mon système, ou plutôt au système de Bossuet rectifié ; c’est ce système qui se plie aux événements et qui enveloppe la société en lui laissant la liberté d’action. Le christianisme sépare l’histoire du genre humain en deux portions distinctes depuis la naissance du monde jusqu’à Jésus-Christ, c’est la société avec des esclaves, avec l’inégalité des hommes entre eux, l’inégalité sociale de l’homme et de la femme ; depuis Jésus-Christ jusqu’à nous, c’est la société avec l’égalité des hommes entre eux, l’égalité sociale de l’homme et de la femme, c’est la société sans esclaves ou du moins sans le principe de l’esclavage. L’histoire de la société moderne commence donc véritablement de ce côté-ci de la croix. Pour la bien connaître, il faut voir en quoi cette société différa dès l’origine de la société païenne, comment elle la décomposa, quels peuples nouveaux se mêlèrent aux chrétiens pour précipiter la puissance romaine, pour renverser l’ordre religieux et politique de l’ancien monde. Si l’on envisage le christianisme dans toute la rigueur de l’orthodoxie, en faisant de la religion catholique l’achèvement de toute société, quel plus grand spectacle que le commencement et l’établissement de cette religion ? Voici tout d’abord ce que l’on aperçoit. A mesure que le polythéisme tombe et que la révélation se propage, les devoirs de la famille et les droits de l’homme sont mieux connus ; mais décidément l’empire des césars est condamné, et il ne reçoit les semences de la vraie religion qu’afin que tout ne périsse pas dans son naufrage. Les disciples du Christ, qui préparent à la société un moyen de salut intérieur, lui en ménagent un autre à l’extérieur : ils vont chercher au loin, pour les désarmer, les héritiers du monde romain. Ce monde était trop corrompu, trop rempli de vices, de cruautés, d’injustices, trop enchanté de ses faux dieux et de ses spectacles, pour qu’il pût être entièrement régénéré par le christianisme. Une religion nouvelle avait besoin de peuples nouveaux ; il fallait à l’innocence de l’Évangile l’innocence des hommes sauvages, à une foi simple des cœurs simples comme cette foi. Dieu ayant arrêté ses conseils, les exécute. Rome, qui n’aperçoit à ses frontières que des solitudes, croit n’avoir rien à craindre ; et nonobstant, c’est dans ces camps vides que le Tout-Puissant rassemble l’armée des nations. Plus de quatre cents ans sont nécessaires pour réunir cette innombrable armée, bien que les barbares, pressés comme les flots de la mer, se précipitent au pas de course. Un instinct miraculeux les conduit ; s’ils manquent de guides les bêtes des forêts leur en servent : ils ont entendu quelque chose d’en haut qui les appelle du septentrion et du midi, du couchant et de l’aurore. Qui sont-ils ? Dieu seul sait leurs véritables noms. Aussi inconnus que les déserts dont ils sortent, ils ignorent d’où ils viennent, mais ils savent où ils vont : ils marchent au Capitole, convoqués qu’ils se disent à la destruction de l’Empire Romain, comme à un banquet. La Scandinavie, surnommée la fabrique des nations, fut d’abord appelée à fournir ses peuples ; les Cimbres traversèrent les premiers la Baltique ; ils parurent dans les Gaules et dans l’Italie, comme l’avant-garde de l’armée d’extermination. Un peuple qui a donné son nom à la Barbarie elle-même, et qui pourtant fut prompt à se civiliser, les Goths sortirent de la Scandinavie après les Cimbres, qu’ils en avaient peut-être chassés. Ces intrépides barbares s’accrurent en marchant ; ils réunirent par alliance ou par conquête les Bastarnes, les Venèdes, les Sariges, les Roxalans, les Slaves et les Alains : les Slaves s’étendaient derrière les Goths dans les plaines de la Pologne et de la Moscovie, les Alains occupaient les terres vagues entre le Volga et le Tanaïs. En se rapprochant des frontières romaines, les Allamans (Allemands), qui sont peut-être une partie des Suèves de Tacite, ou une confédération de toutes sortes d’hommes, se plaçaient devant les Goths, et touchaient aux Germains proprement dits, qui bordaient les rives du Rhin. Parmi ceux-ci se trouvaient sur le haut Rhin des nations d’origine gauloise, et sur le Rhin inférieur des tribus germaines, lesquelles, associées pour maintenir leur indépendance, se donnaient le nom de Franks. Or donc cette grande division des soldats du Dieu vivant, formée des quatre lignes des Slaves, des Goths, des Allamans, des Germains avec tous leurs mélanges de noms et de races, appuyait son aile gauche à la mer Noire, son aile droite à la mer Baltique, et avait sur son front le Rhin et le Danube, faibles barrières de l’Empire Romain. Le même bras qui soulevait les nations du pôle chassait des frontières de la Chine les hordes de Tartares appelées au rendez-vous[1]. Tandis que Néron versait le premier sang chrétien à Rome, les ancêtres d’Attila cheminaient silencieusement dans les bois ; ils venaient prendre poste à l’orient de l’empire, n’étant, d’un côté, séparés des Goths que par les Palus-Méotides, et joignant, de l’autre, les Perses qu’ils avaient à demi subjugués. Les Perses continuaient la chaîne avec les Arabes ou les Sarrasins en Asie : ceux-ci donnaient en Afrique la main aux tribus errantes du Bargah et du Sahara, et celles-là aux Maures de l’Atlas, achevant d’enfermer dans un cercle de peuples vengeurs et ces dieux qui avaient envahi le ciel, et ces Romains qui avaient opprimé la terre. Ainsi se présente le christianisme dans les quatre premiers siècles de notre ère, en le contemplant avec la persuasion de sa divine origine ; mais si, secouant le joug de la foi, vous vous placez à un autre point de vue, vous changez la perspective, sans lui rien ôter de sa grandeur. Que ce soit un certain produit de la civilisation et de la maturité des temps, un certain travail des siècles, une certaine élaboration de la morale et de l’intelligence, un certain composé de diverses doctrines, de divers systèmes métaphysiques et astronomiques, le tout enveloppé dans un symbole afin de le rendre sensible au vulgaire ; que ce soit l’idée religieuse innée, laquelle, après avoir erré d’autels en autels, de prêtres en prêtres, s’est enfin incarnée ; mythe le plus pur, éclectisme des grandes civilisations philosophiques de l’Inde, de la Perse, de la Judée, de l’Egypte, de l’Ethiopie, de la Grèce, et des Gaules, sorte de christianisme universel existant avant le christianisme judaïque, et au delà duquel il n’y a rien que l’essence même de la philosophie ; que ce soit ce que l’on voudra pour s’élever au-dessus de la simple foi (apparemment par supériorité de science, de raison et de génie), il n’en est pas moins vrai que le christianisme ainsi dénaturé, interprété, allégorisé, est encore la plus grande révolution advenue chez les hommes. Le livre de l’histoire moderne vous restera fermé si vous ne considérez le christianisme ou comme une révélation, laquelle a opéré une transformation sociale, ou comme un progrès naturel de l’esprit humain vers la grande civilisation : système théocratique, système philosophique, ou l’un et l’autre à la fois, lui seul vous peut initier au secret de la société nouvelle. Admettre, selon l’opinion du dernier siècle, que la religion évangélique est une superstition juive, qui se vint mêler aux calamités de l’invasion des barbares ; que cette superstition détruisit le culte poétique, les arts, les vertus de l’antiquité ; qu’elle précipita les hommes dans les ténèbres de l’ignorance ; qu’elle s’opposa au retour des lumières et causa tous les maux des nations, c’est appliquer la plus courte échelle à des dimensions colossales, c’est fermer les yeux au fait dominateur de toute cette époque. Le siècle sérieux où nous sommes parvenus a peine à concevoir cette légèreté du jugement, ces vues superficielles de l’âge qui nous a précédés. Une religion qui a couvert le monde de ses institutions et de ses monuments ; une religion qui fut le sein et le moule dans lequel s’est formée et façonnée notre société tout entière, n’aurait-elle eu d’autres fins, d’autres moyens d’action, que la prospérité d’un couvent, les richesses d’un clergé, les cartulaires d’une abbaye, les canons d’un concile, ou l’ambition d’un pape ? Les résultats du christianisme sont tout aussi extraordinaires philosophiquement que théologiquement parlant. Décidez-vous entre le choix des merveilles. Et d’abord le christianisme philosophique est la religion intellectuelle substituée à la religion matérielle, le culte de l’idée remplaçant celui de la forme : de là un différent ordre dans le monde des pensées, une différente manière de déduire et d’exercer la vérité religieuse. Aussi, remarquez-le, partout où le christianisme a rencontré une religion matérielle, il en a triomphé promptement : tandis qu’il n’a pénétré qu’avec lenteur dans les pays où régnaient des religions d’une nature spirituelle comme lui : aux Indes il livre de longs combats métaphysiques, pareils à ceux qu’il rendit contre les hérésies ou contre les écoles de la Grèce. Tout change avec le christianisme (à ne le considérer toujours que comme un fait humain) ; l’esclavage cesse d’être le droit commun ; la femme reprend son rang dans la vie civile et sociale ; l’égalité, principe inconnu des anciens, est proclamée. La prostitution légale, l’exposition des enfants, le meurtre autorisé dans les jeux publics et dans la famille, l’arbitraire dans le supplice des condamnés, sont successivement extirpés des codes et des mœurs. On sort de la civilisation puérile, corruptrice, fausse et privée de la société antique, pour entrer dans la route de la civilisation raisonnable, morale, vraie et générale de la société moderne : on est allé des dieux à Dieu. Il n’y a qu’un seul exemple dans l’histoire d’une transformation complète de la religion d’un peuple dominateur et civilisé : cet exemple unique se trouve dans l’établissement du christianisme, sur les débris des idolâtries dont l’Empire Romain était infecté. Sous ce seul rapport, quel esprit un peu grave ne s’enquerrait de ce phénomène ? Le christianisme ne vint point pour la société, ainsi que Jésus-Christ vient pour les âmes, comme un voleur ; il vint en plein jour, au milieu de toutes les lumières, au plus haut période de la grandeur latine. Ce n’est point une horde des bois qu’il va d’abord attaquer (là, il ira aussi quand il le faudra) ; c’est aux vainqueurs du monde, c’est à la vieille civilisation de la Judée, de l’Egypte, de la Grèce et de l’Italie, qu’il porte ses coups. En moins de trois siècles la conquête s’achève, et le christianisme dépasse les limites de l’Empire Romain. La cause efficiente de son succès rapide et général est celle-ci : le christianisme se compose de la plus haute et de la plus abstraite philosophie par rapport à la nature divine, et de la plus parfaite morale relativement à la nature humaine ; or ces deux choses ne s’étaient jamais trouvées réunies dans une même religion ; de sorte que cette religion convint aux écoles spéculatives et contemplatives dont elle remplaçait les initiations, à la foule policée dont elle corrigeait les mœurs, à la population barbare dont elle charmait la simplicité et tempérait la fougue. Si le dogme de l’unité d’un Dieu a pu remplacer les absurdités du polythéisme, c’est-à-dire si une vérité a pris la place d’un mensonge, qui ne voit que, la pierre angulaire de l’édifice social étant changée, les lois, matériaux élevés sur cette pierre, ont dû s’assimiler à la substance élémentaire de leur nouveau fondement ? Comment cela s’est-il opéré ? quelle a été la lutte des deux religions ? que se sont-elles prêté ? que se sont-elles enlevé ? Comment le christianisme passé de son âge héroïque à son âge d’intelligence, du temps de ses intrépides martyrs au temps de ses grands génies, comment a-t-il vaincu les bourreaux et les philosophes ? Comment a-t-il pénétré à la fois tous les entendements, tous les usages, toutes les mœurs, tous les arts, toutes les sciences, toutes les lois criminelles, civiles et politiques ? Comment les deux sexes se partagèrent-ils les postes dans l’action générale ? Quelle fut l’influence des femmes dans l’établissement du christianisme ? N’est-ce pas aux controverses religieuses, à la nécessité où les fidèles se trouvèrent de se défendre, qu’est due la liberté de la parole écrite, l’empire du monde étant le prix offert à la pensée victorieuse ? Quel fut l’effet sous Constantin de l’avènement de la monarchie de l’Église, bien à distinguer de la république chrétienne ? Que produisit le mouvement réactionnaire du paganisme sous Julien ? Qu’arriva-t-il lors de la transposition complète des deux cultes sous Théodose ? Quelle analogie les hérésies du christianisme eurent-elles avec les diverses sectes de la philosophie ? A part le mal qu’elles purent faire, les hérésies n’ont-elles pas servi à prévenir la complète barbarie, en tenant éveillée la faculté la plus subtile de l’esprit, au milieu des âges les plus grossiers ? Le principe des institutions modernes ne se rattache-t-il pas au règne de Constantin, cinq siècles plus haut qu’on ne le suppose ordinairement ? L’Empire d’Occident a-t-il été détruit par une invasion subite des barbares, ou n’a-t-il succombé que sous des barbares déjà chrétiens et romains ? Quel était l’état de la propriété au moment de la chute de l’Empire d’Occident ? La grande propriété se compose par la conquête et la barbarie, et se décompose par la loi et la civilisation : quel a été le mouvement de cette propriété, et comment a-t-elle changé successivement l’état des personnes ? Toutes ces choses, et beaucoup d’autres qui se développeront dans le cours de ces Etudes, n’ont point encore été examinées d’assez près. Il y a dans l’histoire prise au pied de la croix et conduite jusqu’à nos jours de grandes erreurs à dissiper, de grandes vérités à établir, de grandes justices à faire. Sous l’empire du christianisme la lutte des intelligences et de la légitimité contre les ignorances et les usurpations cesse par degrés ; les vérités politiques se découvrent et se fixent ; le gouvernement représentatif, que Tacite regarde comme une belle chimère, devient possible ; les sciences, demeurées presque stationnaires, reçoivent une impulsion rapide de cet esprit d’innovation que favorise l’écoulement du vieux monde. Le christianisme lui-même, s’épurant après avoir passé à travers les siècles de superstition et de force, devient chez les nations nouvelles le perfectionnement même de la société. Il fut pourtant calomnié ; on le peignit à Marc-Aurèle comme une faction, à ses successeurs comme une école de perversité ; dans la suite l’hypocrisie défigura quelquefois l’œuvre de vérité ; on voulut rendre fanatique, persécuteur, ennemi des lettres et des arts, ennemi de toute liberté, ce qui est la tolérance, la charité, la liberté, le flambeau du génie. Loin de faire rétrograder la science, le christianisme, débrouillant le chaos de notre être, a montré que la race humaine, qu’on supposait arrivée à sa virilité chez les anciens, n’était encore qu’au berceau. Le christianisme croît et marche avec le temps ; lumière quand il se mêle aux facultés de l’esprit, sentiment quand il s’associe aux mouvements de l’âme ; modérateur des peuples et des rois, il ne combat que les excès du pouvoir, de quelque part qu’ils viennent ; c’est sur la morale évangélique, raison supérieure, que s’appuie la raison naturelle dans son ascension vers le sommet élevé qu’elle n’a point encore atteint. Grâce à cette morale, nous avons appris que la civilisation ne dépouille pas l’homme de l’indépendance et qu’il y a une liberté née des lumières, comme il y a une liberté fille des mœurs. Les barbares avaient à peine paru aux frontières de l’empire, que le christianisme se montra dans son sein. La coïncidence de ces deux événements, la combinaison de la force intellectuelle et de la force matérielle pour la destruction du monde païen est un fait où se rattache l’origine d’abord inaperçue de l’histoire moderne. Quelques invasions promptement repoussées, une religion inconnue se répandant parmi des esclaves pouvaient-elles attirer les regards des maîtres de la terre ? Les philosophes pouvaient-ils deviner qu’une révolution générale commençait ? Et cependant ils ébranlaient aussi les anciennes idées ; ils altéraient les croyances, ils les détruisaient dans les classes supérieures de la société à l’époque où le christianisme sapait les fondements de ces croyances, de ces idées, dans les classes inférieures. La philosophie et le christianisme attaquant le vieil ordre de l’univers par les deux bouts, marchant l’un vers l’autre en dispersant leurs adversaires, se rencontrèrent face à face après leur victoire. Ces deux contendants avaient pris quelque chose l’un de l’autre dans leur assaut contre l’ennemi commun ; ils s’étaient cédé des hommes et des doctrines ; mais quand, vers le milieu du IVe siècle, il fallut non partager mais assumer l’empire de l’opinion, le christianisme, bien qu’arrivé au trône, se trouva en même temps revêtu de la force populaire ; la philosophie n’était armée que du pouvoir des tyrans : Julien livra le dernier combat, et fut vaincu. Brisant de toutes parts les barrières, les hordes des bois accoururent se faire baptiser aux amphithéâtres, naguère arrosés du sang des martyrs. Le christianisme était alors démocratique chez la foule romaine, chez les grands esprits émancipés et parmi les tribus sauvages : le genre humain revenait à la liberté par la morale et la barbarie. Voilà ce qu’il faut retracer avant d’entrer dans l’histoire particulière de nos pères ; je vais essayer de vous peindre ces trois mondes cœxistant confusément le monde païen ou le monde antique, le monde chrétien, le monde barbare ; espèce de trinité sociale dont s’est formée la société unique qui couvre aujourd’hui la terre civilisée. Résumons l’exposition du système qui m’a paru le plus approprié aux lumières du présent, et qui me semble le mieux concilier nos deux écoles historiques. Je pars du principe de l’ancienne école, pour arriver à la conséquence de l’école moderne : comme on ne peut pas plus détruire le passé que l’avenir, je me place entre eux, n’accordant la prééminence ni au fait sur l’idée, ni à l’idée sur le fait. J’ai cherché les principes générateurs des faits ; ces principes sont la vérité religieuse, la vérité philosophique avec ses trois branches, la vérité politique. La vérité politique n’est que l’ordre et la liberté, quelles que soient les formes. La vérité philosophique est l’indépendance de l’esprit de l’homme ; elle a combattu autrefois la vérité politique et surtout la vérité religieuse ; principe de destruction dans l’ancienne société, elle est principe de durée dans la société nouvelle, parce qu’elle se trouve d’accord avec la vérité politique et la vérité religieuse perfectionnées. La vérité religieuse est la connaissance d’un Dieu unique manifestée par un culte. Le vrai culte est celui qui explique le mieux la nature de la Divinité et de l’homme ; par cette seule raison le christianisme est la religion véritable. Soit qu’on le regarde avec les yeux de la foi ou avec ceux de la philosophie, le christianisme a renouvelé la face du monde. Le christianisme n’est point le cercle inflexible de Bossuet ; c’est un cercle qui s’étend à mesure que la société se développe ; il ne comprime rien, il n’étouffe rien, il ne s’oppose à aucune lumière, à aucune liberté. Tel est le squelette qu’il s’agit de couvrir de chair. Pour vous introduire dans le labyrinthe de l’histoire moderne, je vous ai armé des fils qui doivent vous conduire : la prédication de l’Évangile, ou l’initiation générale des hommes à la vérité intellectuelle et à la vérité morale ; la venue des barbares. Deux grandes invasions de ces peuples sont à distinguer : la première commence sous Dèce, et s’arrête sous Aurélien ; à cette époque les barbares, presque tous païens, se jetèrent en ennemis sur l’empire ; la seconde invasion eut lieu pendant le règne de Valentinien et de Valens : alors convertis en partie au christianisme, les barbares entrèrent dans le monde civilisé comme suppliants, hôtes ou alliés des césars. Appelés pendant trois siècles par la faiblesse de l’Etat et par les factions, soutenant les divers prétendants de l’empire, ils se battirent les uns contre les autres au gré des maîtres qui les payaient et qu’ils écrasèrent : tantôt enrôlés dans les légions, dont ils devenaient les chefs ou les soldats, tantôt esclaves, tantôt dispersés en colonies militaires, ils prenaient possession de la terre avec l’épée et la charrue. Ce n’était toutefois que rarement et à contrecœur qu’ils labouraient : pour engraisser les sillons, ils trouvaient plus court d’y verser le sang d’un Romain que d’y répandre leurs sueurs. Or, il convient de savoir où en était l’empire lorsque arrivèrent les deux invasions générales de ces peuples, nos ancêtres. peuples qui n’étaient pas même indiqués dans les géographies : ils habitaient au delà des limites du monde connu de Strabon, de Pline, de Ptolémée, un pays ignoré ; force fut de les placer sur la carte quand Alaric et Genseric eurent écrit leurs noms au Capitole. Première partie : de Jules César à Dèce ou Decius Après avoir prêché l’Évangile, Jésus-Christ laisse sa croix sur la terre : c’est le monument de la civilisation moderne. Du pied de cette croix, plantée à Jérusalem, partent douze législateurs, pauvres, nus, un bâton à la main, pour enseigner les nations et renouveler la face des royaumes. Les lois de Lycurgue n’avaient pu soutenir Sparte, la religion de Numa n’avait pu faire durer la vertu de Rome au delà de quelques centaines d’années ; un pêcheur, envoyé par un faiseur de jougs et de charrues, vient établir au Capitole cet empire qui compte déjà dix-huit siècles, et qui, selon ses prophéties, ne doit point finir. Depuis longtemps Rome républicaine avait répudié la liberté, pour devenir la concubine des tyrans : la grandeur de son premier divorce lui a du moins servi d’excuse. César est l’homme le plus complet de l’histoire, parce qu’il réunit le triple génie du politique, de l’écrivain et du guerrier. Malheureusement César fut corrompu comme son siècle : s’il fût né au temps des mœurs, il eût été le rival des Cincinnatus et des Fabricius, car il avait tous les genres de force. Mais quand il parut à Rome, la vertu était passée ; il ne trouva plus que la gloire ; il la prit, faute de mieux. Auguste (An de R 725 ; An de J.-C. 29), héritier de César, n’était pas de cette première race d’hommes qui font les révolutions ; il était de cette race secondaire qui en profite, et qui pose avec adresse le couronnement de l’édifice dont une main plus forte a creusé les fondements : il avait à la fois l’habileté et la médiocrité nécessaires au maniement des affaires, qui se détruisent également par l’entière sottise ou par la complète supériorité. La terreur qu’Auguste avait d’abord inspirée lui servit : les partis tremblants se turent ; quand ils virent l’usurpateur faire légitimer son autorité par le sénat[2], maintenir la paix, ne persécuter personne, se donner pour successeur au consulat un ancien ami de Brutus, ils se réconcilièrent avec leurs chaînes. L’astucieux empereur affectait les formes républicaines ; il consultait Agrippa, Mécène, et peut-être Virgile[3], sur le rétablissement de la liberté, en même temps qu’il envahissait tous les pouvoirs[4], se faisait investir de la puissance législative[5], et instituait les gardes prétoriennes[6]. Il chargea les muses de désarmer l’histoire, et le monde a pardonné l’ami d’Horace. Les limites de l’empire romain furent ainsi fixées par Auguste[7] : Au nord, le Rhin et le Danube ; A l’orient l’Euphrate ; Au midi, la haute Egypte, les déserts de l’Afrique et le mont Atlas ; A l’occident, les mers d’Espagne et des Gaules. Trajan subjugua la Dacie au nord du Danube[8], la Mésopotamie et l’Arménie à l’est de l’Euphrate ; mais ces dernières conquêtes furent abandonnées par Adrien. Agricole acheva, sous le règne de Domitien, de soumettre la Grande-Bretagne[9] jusqu’aux deux golfes entre Dunbritton et Edimbourg. Sous Auguste et sous Tibère, l’empire entretenait vingt-cinq légions[10] ; elles furent portées à trente sous le règne d’Adrien[11]. Le nombre de soldats qui composaient la légion ne fut pas toujours le même ; en le fixant à douze mille cinq cents hommes, on trouvera qu’un si vaste Etat n’était gardé du temps des premiers empereurs que par trois cent vingt-deux mille cinq cents, et ensuite par trois cent soixante-quinze mille hommes. Six mille huit cent trente et un Romains proprement dits et cinq mille six cent soixante-neuf alliés ou étrangers formaient le complet de la légion : sous la tyrannie, ce n’était plus Rome, c’étaient les provinces qui fournissaient les Romains. Les Celtibériens furent les premières troupes salariées introduites dans les légions[12]. Rome avait combattu elle-même pour sa liberté ; elle confia à des mercenaires le soin de défendre son esclavage. Seize légions bordaient le Rhin et le Danube[13] ; deux étaient cantonnées dans la Dacie, trois dans la Mésie, quatre dans la Pannonie, une dans la Norique, une dans la Rhétie, trois dans la haute et deux dans la basse Germanie ; la Bretagne était occupée par trois légions ; huit légions, dont six séjournaient en Syrie et deux en Cappadoce, suffisaient à la tranquillité de l’Orient. L’Egypte, l’Afrique et l’Espagne se maintenaient en paix, chacune sous la police d’une légion. Seize mille hommes de cohortes de la ville et des gardes prétoriennes[14] protégeaient en Italie le double monument de la liberté et de la servitude, le Capitole et le palais des Césars. Trois flottes, la première à Ravenne, la seconde à Misène, la troisième à Fréjus, veillaient à la sûreté de la Méditerranée orientale et occidentale[15] : une quatrième commandait l’Océan, entre la Bretagne et les Gaules, une cinquième couvrait le Pont-Euxin, et des barques montées par des soldats stationnaient sur le Rhin et le Danube[16] : telle était la force régulière de l’empire. Cette force, accrue graduellement, ne s’élevait pas toutefois au delà de quatre cent cinquante mille hommes, au moment où des myriades de barbares se préparaient à l’attaquer. Il est vrai que tout Romain était réputé soldat, et que dans certaines occasions on avait recours aux levées extraordinaires connues sous le nom de conjuration ou d’évocation, et exécutées par les conquisitores[17]. On arborait dans ce cas du tumulte deux pavillons au Capitole, un rouge, pour rassembler les fantassins, l’autre bleu, pour réunir les cavaliers. Une ligne de postes fortifiés, surtout au bord du Rhin et du Danube, dans certains endroits des murailles, des manufactures d’armes placées à distance convenable, complétaient le système défensif des Romains. Ce système changea peu depuis le règne d’Auguste jusqu’à celui de Dèce. On ajouta seulement à la défense ce que l’expérience avait fait juger utile. Sous Auguste s’alluma cette guerre de la Germanie où Varus perdit ses légions. Lorsque Auguste entrait dans son douzième consulat, et que Caïus César était déclaré prince de la jeunesse, que se passait-il dans un petit coin de la Judée ? Vers ce même temps, on publia un
édit de César Auguste pour faire le dénombrement des habitants de toute la
terre. Joseph partit aussi de la ville
de Nazareth, qui était en Galilée, et vint en Judée à la ville de David,
appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David ; Pour se faire enregistrer avec
Marie, son épouse, qui était grosse. Pendant qu’ils étaient en ce
lieu, il arriva que le temps auquel elle devait accoucher s’accomplit. Et elle enfanta son fils
premier-né ; et l’ayant emmailloté, elle le coucha dans une crèche, parce qu’il
n’y avait point de place pour eux dans l’hôtellerie. Or, il y avait aux environs des
bergers qui passaient la nuit dans les champs, veillant tour à tour à la
garde de leur troupeau. Et tout d’un coup un ange du
Seigneur se présenta à eux, et une lumière divine les environna, ce qui les
remplit d’une extrême crainte. Alors l’ange leur dit : Ne
craignez point, car je vous viens apporter une nouvelle qui sera pour tout le
peuple le sujet d’une grande joie. C’est qu’aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ. Ces merveilles furent inconnues à la cour d’Auguste, où Virgile chantait un autre enfant : les fictions de sa muse n’égalaient pas la pompe des réalités dont quelques bergers étaient témoins. Un enfant de condition servile, de race méprisée, né dans une étable à Bethléem (An de R. 754. An de J.-C. 1er.), voilà un singulier maître du monde, et dont Rome eût été bien étonnée d’apprendre le nom ! Et c’est néanmoins à partir de la naissance de cet enfant qu’il faut changer la chronologie et dater la première année de l’ère moderne[18]. Tibère (An de J.-C. 14.), successeur d’Auguste, ne se donna pas comme lui la peine de séduire les Romains ; il les opprima franchement, et les contraignit à le rassasier de servitude. En lui commença cette suite de monstres nés de la corruption romaine. Le premier dans l’ordre des temps, il fut aussi le plus habile ; tout dégénère, même la tyrannie : des tyrans actifs on arrive aux tyrans fainéants. Tibère étendit le crime de lèse-majesté qu’avait inventé Auguste. Ce crime devint une loi de finances, d’où naquit la race des délateurs ; nouvelle espèce de magistrature, que Domitien déclara sacrée sous la justice des bourreaux[19]. Tibère sacrifia les droits du peuple aux sénateurs, et les personnes des sénateurs au peuple, parce que le peuple, pauvre et ignorant, n’avait de force que dans ses droits, et que les sénateurs, riches et instruits, ne tiraient leur puissance que de leur valeur personnelle. Tibère mêlait à ses autres défauts celui des petites âmes, la haine pour les services qu’on lui avait rendus, et la jalousie du mérite : le talent inquiète la tyrannie ; faible, elle le redoute comme une puissance ; forte, elle le hait comme une liberté. Les mœurs de Tibère étaient dignes du reste de sa vie ; mais on se taisait sur ses mœurs, car il appelait ses crimes au secours de ses vices : la terreur lui faisait raison du mépris. La guerre des Germains continua sous ce prince ; elle servit aux victoires de Germanicus, et celles-ci préparèrent le poison qui les devait expier. Les triomphes de Germanicus lui coûtèrent la vie : il mourut de sa gloire, si j’ose parler ainsi. L’année où sa veuve, la première Agrippine, après de longues souffrances, alla le rejoindre dans la tombe, le Fils de l’Homme achevait sa mission : il rapportait aux peuples la religion, la morale et la liberté au moment où elles expiraient sur la terre. Cependant la mère de Jésus et la
sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Madeleine, se tenaient
auprès de sa croix. Jésus ayant donc vu sa mère, près
d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : Femme, voilà votre Fils. Puis il dit au disciple : Voilà
votre mère. Et depuis cette heure-là ce disciple la prit chez lui. Après, Jésus sachant que toutes
choses étaient accomplies, afin qu’une parole de l’Ecriture s’accomplît
encore il dit : J’ai soif. Et comme il y avait là un vase
plein de vinaigre, les soldats en emplirent une éponge, et, l’environnant d’hysope,
la lui présentèrent à la bouche. Jésus, ayant donc pris le vinaigre, dit : Tout est accompli. Et baissant la tête, il rendit l’esprit. A cette narration, on ne sent plus le langage et les idées des historiens grecs et romains ; on entre dans des régions inconnues. Deux mondes étrangement divers se présentent ici à la fois : Jésus-Christ sur la croix, Tibère (An de J.-C. 33.) à Caprée. La publication de l’Évangile commença le jour de la Pentecôte de cette même année. L’Église de Jérusalem prit naissance : les sept diacres, Etienne, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parmenas et Nicolas, furent élus[20]. Le premier martyre eut lieu dans la personne de saint Etienne ; la première hérésie se déclara par Simon le magicien[21], et fut suivie de celle d’Apollonius de Tyane. Saul, de persécuteur qu’il était, devint l’apôtre des gentils sous le grand nom de Paul. Pilate envoya à Rome les actes du procès du fils de Marie ; Tibère proposa au sénat de mettre Jésus-Christ au nombre des dieux[22]. Et l’histoire romaine a ignoré ces faits. Après Tibère, un fou et un imbécile, Caligula (An de J.-C. 37.) et Claude (An de J.-C. 41.), furent suscités pour gouverner l’empire, lequel allait alors tout seul et de lui-même, comme leur prédécesseur l’avait monté, avec la servitude et la tyrannie. Il faut rendre justice à Claude ; il ne voulait pas la puissance : caché derrière une porte pendant le tumulte qui suivit l’assassinat de Caïus, un soldat le découvrit et le salua empereur[23]. Claude, consterné, ne demandait que la vie ; on y ajoutait l’empire, et il pleurait du présent. Sous Claude commença la conquête de la Grande-Bretagne, né à Lyon, l’empereur introduisit les Gaulois dans le sénat. Les Juifs persécutés à Alexandrie députèrent Philon à Caligula. Hérode Antipas[24] et Pilate furent relégués dans les Gaules. Corneille est le premier soldat romain qui reçut la foi. Le nombre des disciples de l’Évangile s’accroît, les sept Églises de l’Asie Mineure se fondent. C’est dans Antioche que les disciples de l’Évangile reçoivent pour la première fois le nom de chrétiens[25]. Pierre, emprisonné à Jérusalem par Hérode Agrippa, est délivré miraculeusement. Ce prince d’une espèce nouvelle, dont les successeurs étaient appelés à monter sur le trône des césars, entra dans Rome[26], le bâton pastoral à la main, la seconde année du règne de Claude (Claude emp. ; Pierre pape. An de J.-C. 42.). Avant de se disperser pour annoncer le Messie, les apôtres composèrent à Jérusalem le symbole de la foi. Cette charte des chrétiens, qui devait devenir la loi du monde, ne fut point écrite : Jésus-Christ n’écrivit rien ; sept de ses apôtres n’ont laissé que leurs œuvres ; il y en a d’autres, dont on ne sait pas même le nom : et la doctrine de ces inconnus a parcouru la terre ! Jean enseigna dans l’Asie Mineure, et retira chez lui Marie, que le Sauveur lui avait léguée du haut de la croix ; Philippe alla dans la haute Asie, André chez les Scythes, Thomas chez les Parthes, et jusqu’aux Indes où Barthélemy porta l’évangile de saint Matthieu, écrit le premier de tous les évangiles. Simon prêcha en Perse, Matthias en Ethiopie, Paul dans la Grèce ; Marc, disciple de Pierre, rédigea son évangile à Rome, et Pierre envoya des missionnaires en Sicile, en Italie, dans les Gaules, et sur les côtes de l’Afrique. Saint Paul arrivait à Ephèse lorsque Claude mourut, et il catéchisa lui-même dans la Provence et dans les Espagnes. Nous apprenons par les épîtres de cet apôtre que les premiers chrétiens et les premières chrétiennes à Rome furent Epenitas, Marie, Andronic, Junia, Ampliat, Urbain, Stachys, Appelès. Paul salua encore les fidèles de la maison d’Aristobule et ceux de la maison de Narcisse[27], le fameux favori de Claude. Ces noms sont bien obscurs, et ne se trouvèrent point dans les documents fournis à Tacite ; mais il est assez merveilleux sans doute de voir, du point où nous sommes parvenus, le monde chrétien commencer inconnu dans la maison d’un affranchi que l’histoire a cru devoir inscrire dans ses fastes. De même que tous les conquérants sont devenus des Alexandre, tous les tyrans ont hérité du nom de Néron (Néron emp. ; S.-Pierre. An de J.-C. 54). On ne sait trop pourquoi ce prince a joui de cet insigne honneur, car il ne fut ni plus cruel que Tibère, ni plus insensé que Caligula, ni plus débauché qu’Eliogabale : c’est peut-être parce qu’il tua sa mère, et qu’il fut le premier persécuteur des chrétiens. Peut-être encore son enthousiasme pour les arts donna-t-il à sa tyrannie un caractère ridicule qui a servi à la faire remarquer. Le beau ciel de Baia et les fêtes étaient les tableaux où Néron aimait à placer ses crimes. Les sénateurs qui le condamnèrent à mort lui prouvèrent qu’un artiste ne vit pas partout, comme il avait coutume de le dire, en chantant sur le luth[28]. Ces esclaves, qui jugèrent leur maître tombé, n’avaient pas osé l’attaquer debout : ils laissèrent vivre le tyran ; ils ne tuèrent que l’histrion. L’incendie de Rome (An de J.-C. 64.), dont on accusa les chrétiens, que l’on confondait avec les Juifs, produisit la première persécution : les martyrs étaient attachés en croix comme leur Maître, ou revêtus de peaux de bêtes et dévorés par des chiens, ou enveloppés dans des tuniques imprégnées de poix, auxquelles on mettait le feu[29] : la matière fondue coulait à terre avec le sang. Ces premiers flambeaux de la foi éclairaient une fête nocturne que Néron donnait dans ses jardins : à la lueur de ces flambeaux il conduisait des chars. Paul, accusé devant Félix et devant Festus, vient à Rome, où il prêche l’Évangile avec Pierre[30]. Hérésie des nicolaïtes, laquelle avait pris son nom de Nicolas, un des premiers sept diacres. Saint Jacques, évêque de l’Église juive, avait souffert le martyre. La guerre de Judée commençait sous Sextus Gallus, et les chrétiens s’étaient retirés de Jérusalem. Apollonius de Tyane, débarqué dans la capitale du monde pour voir, disait-il, quel animal c’était qu’un tyran[31], s’en fit chasser avec les autres philosophes. Pierre et Paul, enfermés dans la prison Mamertine au pied du Capitole, sont mis à mort : Paul a la tête tranchée (An de J.-C. 67. 29 juin.), comme citoyen romain, auprès des eaux Salviennes, dans un lieu aujourd’hui désert, où l’on voit trois fontaines, à quelque distance de la basilique appelée Saint-Paul-hors-des-Murs, qu’un incendie a détruite au moment même de la mort de Pie VII. Pierre, réputé Juif et de condition vile, fut crucifié la tête en bas sur le mont Janicule, et enterré le long de la voie Aurelia, près du temple d’Apollon[32] : là s’élèvent aujourd’hui le palais du Vatican et cette église de Saint-Pierre qui lutte de grandeur avec les plus imposantes ruines de Rome. Néron ne savait pas sans doute le nom des deux malfaiteurs de bas lieu, condamnés par les magistrats : et c’étaient, après Jésus-Christ les fondateurs d’une religion nouvelle, d’une société nouvelle, d’une puissance qui devait continuer l’éternité de la ville de Romulus. Lin (Néron emp. ; Lin pape. An de J.-C. 67-68. Clet ou Anaclet, Clément papes. An de J.-C. 68-77), dont il est question dans les épîtres de saint Paul, succéda à saint Pierre, saint Clément ou saint Clé, à saint Lin. Le peuple romain aima Néron, il espéra le retrouver après sa mort dans des imposteurs ; quelques chrétiens pensèrent que Néron était l’Antéchrist, et qu’il reparaîtrait à la fin des temps[33] ; le monde païen l’attendait pour ses délices, le monde chrétien pour ses épreuves. Ce fut encore sous le règne de Néron que saint Marc fonda l’Église d’Alexandrie qui commença surtout parmi les thérapeutes, secte juive livrée à la vie contemplative[34], et qui servit de premier modèle aux ordres monastiques chrétiens. Les thérapeutes différaient des esséniens, qui ne se voyaient qu’en Palestine, et qui vivaient en commun du travail de leurs mains. L’école philosophique d’Alexandrie mêla aussi ses doctrines à celles du christianisme, subtilisa la simplicité évangélique, et produisit des hérésies fameuses. La mort de Néron causa une révolution dans l’Etat. L’élection passa aux légions, et la constitution devint militaire. Jusque là la dignité impériale s’était maintenue dans la famille d’Auguste par une espèce de droit de succession ; le sénat, il est vrai, et les prétoriens avaient plus ou moins ajouté de la force à ce droit, mais enfin l’élection était restée attachée à la ville éternelle et au sang du premier des césars. Usurpée par les régions, elle amena des choses considérables, elle multiplia les guerres civiles, et partant les causes de destruction ; l’armée nommant son maître, et ne le recevant plus de la volonté des sénateurs et des dieux, méprisa bientôt son ouvrage. Les barbares introduits dans l’armée s’accoutumèrent à faire des empereurs : quand ils furent las de donner le monde, ils le gardèrent. Dans le despotisme héréditaire il y a des chances de repos pour les hommes ; il perd de son âpreté en vieillissant. Dans le despotisme électif, chaque chef surgit à la souveraineté avec la force du premier ne de sa race, et se porte à l’oppression de toute l’ardeur d’un parvenu à la puissance : on a toujours le tyran dans sa vigueur élective, tandis que la nation, qui ne se renouvelle pas, reste dans sa servitude héréditaire. Et comme l’Empire Romain occupait le monde connu, comme l’empereur pouvait être choisi partout, de là cette diversité de tyrannies selon que le maître venait de l’Afrique, de l’Europe ou de l’Asie. Toutes les variétés d’oppression répandues aujourd’hui dans les divers climats s’asseyaient par l’élection sur la pourpre, où chaque candidat arrivait avec son caractère propre et les mœurs de son pays. Séjan, qui, profitant de la jalouse vieillesse de Tibère, avait empoisonné Drusus, amené la disgrâce et par suite la mort d’Agrippine et de ses deux fils aînés, n’atteignit point le troisième fils de Germanicus. Celui-ci fut Caïus Caligula : Claude, son oncle, frère de Germanicus, proclamé empereur par les prétoriens, et surtout par les Germains de la garde, eut de Messaline l’infortuné Britannicus. Agrippine, sœur de Caligula et fille de la première Agrippine, femme de Germanicus, épousa en secondes noces son oncle Claude, et lui fit adopter Néron, qu’elle avait eu de son premier mariage avec Domitius Ahenobarbus. Néron, parvenu à l’empire après s’être défait de Britannicus, fut contraint de se tuer. En lui s’éteignit la famille d’Auguste. Malgré les vices et les crimes qui l’ont rendue exécrable, cette famille eut dans ses manières quelque chose d’élevé et de délicat que donnent l’exercice du pouvoir, l’habitude des richesses, les souvenirs d’une lignée historique. La maison de Jules prétendait remonter d’un côté à Enée, par les rois d’Albe, de l’autre à Clausus le Sabin, et à tous les Claudius, ses fiers descendants. Galba, qui prit un moment la place de Néron, était encore de race aristocratique ; mais après lui commence une nouvelle sorte de princes. Toutes les fois qu’un grand changement dans la constitution d’un Etat s’opère, les anciennes familles disparaissent ; soit qu’elles s’épuisent et s’éteignent réellement, soit qu’obéissant ou résistant au nouveau pouvoir elles disparaissent dans le mépris qui s’attache à leur soumission, ou dans l’oubli qui suit leur fierté. Le despotisme était aristocratique par l’élection du sénat, il devint démocratique par l’élection de l’armée. Remarquons sous la première année du règne de Néron la naissance de Tacite : il parut derrière les tyrans pour les punir, comme le remords à la suite du crime. Tite-Live était mort sous Tibère. Tite-Live et Tacite se partagèrent le tableau des vertus et des vices des Romains ; les exemples rappelés par le premier furent aussi inutiles que les leçons données par le second. Pendant le règne de Néron la Grande-Bretagne se souleva, et fut écrasée ; les Parthes remuèrent, et furent contenus par Corbulon, les Germains restèrent tranquilles, hors les Frisons et les Ansibares, qui voulurent occuper le long du Rhin le pays que les Romains laissaient inculte. Le vieux chef des Ansibares, repoussé par le général romain, s’écria : Terre ne peut nous manquer pour y vivre ou pour y mourir[35]. Nous devons compter les Ansibares au nombre de nos ancêtres ; ils firent dans la suite partie de la ligue des Franks. Galba (Galba, Othon, Vitellius emp. ; Clet, Clément papes. An de J.-C. 68-69.), Othon et Vitellius passèrent vite ; ils eurent à peine le temps de se cacher sous le manteau impérial. Galba avait dit à Pison, dans le beau discours que lui prête Tacite, que l’élection remplacerait pour le peuple romain la liberté : cette liberté ne fut que la décision de la force. Quelques mots de Galba sont dignes de l’ancienne Rome dont il conservait le sang. Des légionnaires sollicitaient une gratification nouvelle : Je choisis des soldats, répondit-il, et ne les achète pas[36]. Othon venait de soulever les prétoriens ; un soldat se présente à Galba l’épée nue, affirmant avoir tué Othon : Qui te l’a ordonné ? dit le vieil empereur[37]. Galba fut massacré sur la place publique. Entouré par les séditieux qu’avait soulevés Othon, il tendit la gorge aux meurtriers en leur disant : Frappez si cela est utile au peuple romain. Sa tête tomba ; elle était chauve : un soldat pour la porter fut obligé de l’envelopper dans une étoffe[38]. Cette tête aurait dû mieux conseiller un vieillard de soixante-treize ans : était-ce la peine de mettre une couronne sur un front dépouillé ? Othon avait voulu l’empire ; il l’avait voulu tout de suite, non comme un pouvoir, mais comme un plaisir. Trop voluptueux pour régner, trop faible pour vivre, il se trouva assez fort pour mourir. Ses soldats ayant été battus par les légions de Vitellius, il se couche, dort bien, se perce à son réveil de son poignard[39], et s’en va à petit bruit, sans avoir lu le dialogue de Platon sur l’immortalité de l’âme, sans se déchirer les entrailles. Mais Caton expira avec la liberté ; Othon ne quittait que la puissance. Vitellius, qui n’est guère connu que par ses excès de table, et dont le premier monument était un plat[40], Vitellius, successeur d’Othon, cassa les prétoriens, qui s’étaient déclarés contre lui. Bientôt il est attaqué par Primus, vainqueur au nom de Vespasien : on se bat dans Rome ; des Illyriens, des Gaulois, des Germains légionnaires, s’égorgent au milieu des festins, des danses et des prostitutions. Vitellius fuit avec son cuisinier et son boulanger ; rentré dans son palais, il le trouve désert ; saisi de terreur, il court se cacher dans la loge d’un portier, près de laquelle étaient des chiens qui le mordirent[41]. Il bouche la porte de cette loge avec le lit et le matelas du portier ; les soldats arrivent, découvrent l’empereur, l’arrachent de son asile. Les mains liées derrière le dos, la corde au cou, les vêtements déchirés, les cheveux rebroussés, Vitellius demi-nu est traîné le long de la voie Sacrée. Son visage rouge de vin, son gros ventre, sa démarche chancelante comme celle d’un Silène[42], sont des sujets d’insulte et de risées. On l’appelle incendiaire, gourmand, ivrogne ; on lui jette des ordures ; on lui attache une épée sur la poitrine, la pointe sous le menton pour le contraindre à lever la tête, qu’il baissait de honte ; on l’oblige de regarder ses statues renversées, et dont les inscriptions portaient qu’il était né pour le bonheur et la concorde des Romains[43]. Enfin, après l’avoir accablé d’outrages et de blessures, on l’achève ; son corps est jeté dans le Tibre, sa tête plantée au bout d’une pique. Vitellius s’assit à l’empire, qu’il avait pris pour un banquet : ses convives le forcèrent d’achever le festin aux Gémonies. Les Sarmates Rhoxolans furent battus pendant le court règne d’Othon. Tandis que Vespasien attaquait Vitellius, les Daces attaquaient la Mésie, et furent repoussés par Mucien. Civilis fit révolter les Bataves, et les Germains, alliés de Civilis, insultèrent les frontières romaines. La mort de Vitellius suspendit le cours de ces ignominieuses adversités. Quatre-vingts années de bonheur, interrompues seulement par le règne de Domitien, commencèrent à l’élévation de Vespasien. On a regardé cette période comme celle où le genre humain a été le plus heureux ; vrai est-il si la dignité et l’indépendance des nations n’entrent pour rien dans leurs félicités. Les premiers tyrans de Rome se distinguèrent chacun par un vice particulier, afin qu’on jugeât ce que la société peut supporter sans se dissoudre ; les bons princes qui succédèrent à ces tyrans brillèrent chacun par une vertu différente, afin qu’on sentît l’insuffisance des qualités personnelles pour l’existence des peuples, quand ces qualités sont séparées des institutions. Tout ce qu’on peut imaginer de mérites divers parut à la tête de l’empire : ceux qui possédèrent ces mérites pouvaient tout entreprendre : ils n’étaient gênés par aucune entrave ; héritiers de la puissance absolue, ils étaient maîtres d’employer pour le bien l’arbitraire dont on avait usé pour le mal. Que produisit ce despotisme de la vertu ? rétablit-il la liberté ? préserva-t-il l’empire de sa chute ? Non. Le genre humain ne fut ni amélioré ni changé. La fermeté régna avec Vespasien, la douceur avec Titus, la générosité avec Nerva, la grandeur avec Trajan, les arts avec Adrien, la piété avec Antonin, enfin la philosophie monta sur le trône avec Marc-Aurèle, et l’accomplissement de ce rêve des sages n’amena aucun bien solide. C’est qu’il n’y a rien de durable ni même de possible quand tout vient des volontés, et non des lois ; c’est que le paganisme survivant à l’âge poétique, n’ayant plus pour lui la jeunesse et l’austérité républicaines, transformait les hommes en un troupeau de vieux enfants, sans raison et sans innocence. Il y avait dans l’empire des chrétiens obscurs, persécutés même par Marc-Aurèle, et ils faisaient avec une religion méprisée ce que ne pouvait accomplir la philosophie ornée du sceptre : ils corrigeaient les mœurs et fondaient une société qui dure encore. Vespasien (Vespasien, Titus emp. ; Clément pape. An de J.-C. 69-81.) mit fin à la guerre de Civilis et à la révolte d’où sortit la touchante aventure d’Eponine. Cette Gauloise doit être nommée dans une histoire des Français. Du petit nombre de ces hommes que la prospérité rend meilleurs, Titus ne fut point obligé de soutenir au dehors l’honneur de l’empire ; il n’eut à combattre que ses passions : il les vainquit pour devenir les délices du genre humain. On a voulu douter de sa constance pour la vertu, au cas que sa vie se fût prolongée[44] : pourquoi calomnier le néant d’un avenir si vain qu’il n’a pas même été ? On appliqua à Titus et à Vespasien les prophéties qui annonçaient des conquérants venus de la Judée[45]. Le Messie devait être un prince de paix : en conséquence Vespasien fit bâtir à Rome et consacrer à la Paix éternelle un temple qui vit toujours la guerre, et dont les fondements mis à nu aujourd’hui ont à peine résisté aux assauts du temps. Le véritable prince de paix était le roi de ce nouveau peuple qui croissait et multipliait dans les catacombes, sous les pieds du vieux monde passant au-dessus de lui. Saint Clément écrivit aux Corinthiens pour les inviter à la concorde. Il raconte que saint Pierre avait souffert plusieurs fois, que saint Paul, battu de verges et lapidé, avait été jeté dans les fers[46] à sept reprises différentes. Il indique l’ordre dans le ministère ecclésiastique, les oblations, les offices, les solennités : Dieu a envoyé Jésus-Christ, Jésus-Christ les apôtres ; les apôtres ont établi les évêques et les diacres. La religion accrut sa force sous les règnes de Vespasien et de Titus, par la consommation d’un des oracles écrits aux livres saints : Jérusalem périt. La guerre de Judée avait commencé sous Néron. La multitude des Juifs qui se trouva à Jérusalem l’an 66 de Jésus-Christ, pour la fête des azymes, fut comptée par le nombre des victimes pascales : il se trouva qu’on en avait immolé deux cent cinquante-six mille cinq cents[47]. Dix et quelquefois vingt convives s’assemblaient pour manger un agneau, ce qui donnait, pour dix seulement, deux millions cinq cent cinquante-six mille assistants purifiés. Des prodiges annoncèrent la destruction du Temple : une voix avait été entendue qui disait : Sortons d’ici. Jésus, fils d’Ananus, courant autour des murailles de la ville assiégée, s’était écrié : Malheur ! malheur sur la ville ! malheur sur le temple ! malheur sur le peuple ! malheur sur moi ![48] Famine, peste et guerre civile au dedans de la cité ; au dehors les soldats romains crucifiaient tout ce qui voulait s’échapper : les croix manquèrent, et la place pour dresser les croix. On éventrait les fugitifs pour fouiller dans leurs entrailles l’or qu’ils avaient avalé. Si |