LES SPECTACLES ANTIQUES

 

ATHÈNES

 

 

L’an deuxième de la 91e olympiade.

 

THÉLESTE DE SÉLINONTE À SON FRÈRE

Cher frère, cher ami, mon ambassade n’a servi de rien. C’est la guerre. La paix, cette aimable déesse qu’Aristophane chante si bien, la paix qui donne les beaux paniers de figues, les myrtes, le vin doux, les violettes épanouies auprès de la fontaine, les olives tant pleurées, la paix qui rend le vigneron à sa vigne, le laboureur à son sillon, une fois encore a battu de l’aile et s’envole loin de cette Athènes insensée qui n’a pas su la retenir.

Tu sais que nos cités de Sicile, toujours en proie à de folles querelles, à de haineuses rivalités sinon à des guerres fratricides, sollicitent, implorent l’intervention de l’étranger. Aveuglement impie et qu’il faudra quelque jour chèrement payer. Hélas ! nous voulons des alliés pour nous entre-déchirer plus vite et nous détruire plus sûrement. Ségeste, nôtre voisine et par cela même notre ennemie, appelle les Athéniens ; l’or que ses envoyés ont étalé dans l’assemblée du peuple, celui surtout qu’ils ont laissé se perdre aux mains de quelques démagogues en crédit, a fait merveille et mis en déroute mes arguments les plus subtils, confondu mon éloquence. L’ambassadeur de Sélinonte a vainement évoqué l’intérêt suprême de tous les peuples de l’Hellade, vainement rappelé que le jour même, où la Grèce triomphait à Salamine de la barbarie asiatique, la Sicile triomphait, à Himère de la barbarie africaine. Zeus, affole ceux qu’il veut perdre, la sage Athènè elle-même oublie toute mesure et toute raison ; c’est à peine si dans le Pnyx j’ai pu rue faire entendre. Dès la veille on avait éconduit les ambassadeurs de Syracuse. Je n’ai pas obtenu de meilleur résultat. Je suis congédié. Au milieu d’acclamations enthousiastes on a désigné les stratèges qui conduiront l’expédition de Sicile : ce sont Lamachus, Nicias, l’inévitable Alcibiade.

Alcibiade mène tout, règle tout. Le peuple le hait, mais il ne peut s’en passer. C’est un vers d’Aristophane. Le mois dernier, un fâcheux accident faillit, cependant compromettre cette brillante fortune. Un matin on trouva, renversées et brisées sur les dalles de la rue, trois statues d’Hermès. Le sacrilège souleva un tel tumulte que la tempête menaçait de tout emporter, jusqu’au bel Alcibiade. Par bonheur, c’est un homme subtil et d’une merveilleuse souplesse. Il excelle à jouer les personnages les plus divers ; s’il y trouvait profit, il se ferait initier aux mystères d’Eleusis, mais comme Euripide il dirait : La bouche a juré, l’âme ne s’est point engagée. Une sentence de ce même Euripide lui convient mieux encore : Il vaut la peine de commettre une injustice pour arriver à l’empire, mais d’ailleurs on doit être juste.

Je ne sais si Alcibiade vise à la tyrannie ; il est capable de tout ce qui est bien comme de tout ce qui est mal ; je doute même qu’il fasse de l’un à l’autre une distinction bien précise. Toutefois une accusation d’impiété et de sacrilège pouvait arrêter sa fortune en ce premier essor. On disait, et moi ambassadeur condamné par mes fonctions elles-mêmes à tout pénétrer, à tout connaître, je n’oserais jurer du contraire, qu’Alcibiade et quelques-uns de ses compagnons de débauche avaient, dans une nuit d’orgie, promené si loin leurs rondes titubantes que les dieux mêmes n’avaient pu arrêter leurs furieux ébats ; et les Hermès s’étaient cassé le nez par terre pour n’avoir pu suivre la danse. Alcibiade cependant a su parer le coup, du moins gagner du temps, car l’accusation reste en suspens, le jugement est ajourné. Qu’Alcibiade soit vainqueur, et l’injure des dieux sera bien vite oubliée. En attendant tout se prépare pour la guerre, chacun fourbit ses armes. Le Pirée regorge de galères ; les équipages sont réunis, exercés tous les jours. Esclave, mon havresac !... Apporte les plumes de mon casque !... Esclave, détache ma lance !... Mon bouclier rond à tête de gorgone !... Les vers ont rongé le crin de mes aigrettes !... Esclave, ma cuirasse de guerre ! Ce dialogue qu’Aristophane met aux lèvres de ses Acharniens, se répète dans toute la ville ; c’était l’autre jour encore un fracas d’armures à ne plus rien entendre. Maintenant le divin Bacchus nous impose une trêve, répit suprême et qui ne m’en a semblé que plus doux. Nous sommes au mois d’Élaphébolion, et les grandes Dionysiaques viennent d’être célébrées. Insouciance charmante et que j’envie à ce joyeux peuple athénien, jamais, m’ont assuré même des vieillards, toujours aisément détracteurs du temps présent, les fèces ne furent plus belles, jamais elles n’attirèrent dans Athènes concours de population plus nombreuse et plus empressée. Combien de ces hommes si heureux de vivre, combien de ces éphèbes qui ont juré, selon la formule du serment imposé, de ne point, déshonorer leurs armes, de combattre pour les dieux et pour la patrie et de ne pas laisser leur Athènes moindre qu’ils ne l’ont trouvée, combien de ces braves, orgueil des jours passés, espérances du lendemain, reverront cette chère Athènes, combien dans les joies du départ peuvent se promettre le bonheur du retour ?

Les fêtes ont duré neuf jours ; hier c’était le dernier. Si ma diplomatie est condamnée à la retraite, si le vaisseau qui me ramènera m’attend déjà dans le port de Phalère, je dois reconnaître les procédés obligeants, la courtoisie parfaite que partout, des plus grands aux plus petits, on n’a cessé de me prodiguer. Ce sont bien là ces Athéniens qui se font un honneur de s’appeler entre eux non les puissants, non les riches, non pas même seigneurs, mais les gracieux, chariontes ! Ah, mon ami, que leur esprit est fin et délié ! Que leur grâce est séduisante ! Ils se feraient tout pardonner des hommes et des dieux ; mais le destin aveuglé et sourd ne connaît point le pardon. Ils nous déclarent la guerre, et je les aime comme de vieux amis, mieux encore, comme des frères égarés ; mes vœux demandent leur défaite, et je serai le premier à la pleurera

On avait obligeamment insisté auprès de moi pour que mon départ fut retardé et pour que j’honorasse de ma présence les Dionysiaques. On m’assurait que l’ambassadeur même d’une cité ennemie était un hôte désiré et que ma place dans toutes les fêtes serait marquée auprès des premiers magistrats. Aisément je me suis laissé faire violence ; j’ai fêté Bacchus comme jamais je n’ai fêté nos dieux.

L’entreprise serait longue d’énumérer tant de plaisirs. Une chose cependant m’a frappé, c’est l’ordre exquis, harmonieux, qui toujours tempère les éclats de la gaieté la plus turbulente ; la mesure parfaite, instinctive qui règne en toutes choses. Ce n’est pas une foule, c’est un peuple. On sent, que tous ces corps ont l’éducation du gymnase et de la palestre, que tous ces esprits se sont éveillés, aiguisés aux discussions des assemblées populaires, dans le Pnyx, dans les tribunaux. Ceux-là même qui adorent Bacchus sous les formes d’une outre rebondie, ne chancellent, ni ne divaguent comme ferait un barbare. Un Athénien aviné est encore un Athénien.

Ici les fonctions ne sont pas qu’un honneur, mais un profit qui s’affirme en belles espèces sonnantes. Doit-il siéger et voter dans l’assemblée du peuple, le citoyen est payé, payé encore s’il doit juger, payé s’il est hoplite, payé s’il est rameur, payé s’il est cavalier, payé enfin, c’est le dernier mot de la munificence officielle, s’il se fait spectateur et assiste aux représentations scéniques. On s’amuse et l’on reçoit encore trois oboles. Le plaisir est un devoir civique, comme la beauté en toutes choses est ici la suprême loi.

Mais, me diras-tu, quel trésor peut suffire à de telles largesses ? Serait-il dans Athènes quelque Midas qui puisse, au seul contact de ses mains, tout changer en or ? L’Ilissus reçoit-il les eaux du Pactole ? Les alliés payent, Athènes dépense. Rien de plus de  simple, comme tu le vois. Athènes est rigoureuse aux débiteurs attardés. La Crète saccagée en pourrait témoigner. Ce trésor commun était primitivement déposé à Délos. Un dieu le gardait, un très grand dieu chéri des Grecs, Phœbus Apollon ; mais peut-être le gardait-il trop bien. Le trésor a été transféré à l’Acropole. Athènè est-elle un trésorier aussi farouche ? On en doute, et je te dirai tout bas que ce n’est pas sans raison. Toutes ces contributions ; plus ou moins volontaires, qui affluent dans Athènes, en principe ne devraient, servir qu’à la défense commune. Mais les Perses sont bien loin maintenant ; on se souvient jusqu’à Suse de Marathon et de Salamine ; .une terreur salutaire détourne, loin des rivages de la Grèce, les galères mémé des Phéniciens. D’ailleurs, il le faut bien reconnaître, Athènes fait bonne garde ; si elle s’attribue sur les cités et les peuples alliés une suprématie qui lui fait bien des envieux, elle ne déserte pas les devoirs qu’elle assume. Athènes, en dépit des inimitiés qui éclatent jusqu’à ses portes, des intrigues redoutables qui la menacent, reste la sentinelle avancée qui crie à l’Orient barbare : Tu ne passeras pas ! Le grand roi humilié et réduit à corrompre et à gagner les hommes qu’il n’a pu vaincre, la mer libre de pirates, c’est déjà une belle tâche accomplie. Après cela, Athènes que fais-elle de ce qui lui reste ? Nous le savons, nous le voyons, nous l’admirons, nous l’adorons, et ce n’est pas moi qui m’en plaindrais, si par bonheur nous étions alliés d’Athènes. Cette lumière, en effet, n’éclaire pas la seule Attique, elle rayonne au loin ainsi qu’un fanal sur la mer immense, elle nous montre le port, le temple, le sanctuaire, l’asile suprême que les dieux habiteraient, si quelque nouvel âge d’or nous rendait la présence des dieux.

Tu connais notre Sicile, ce pays béni entre tous, aimé du soleil et caressé de la ruer, ce pays aux contrastes prodigieux qui porte dans ses campagnes fleuries toutes les délices des champs Élyséens, et dans les flancs de l’Etna monstrueux toutes les horreurs sublimes, toutes les épouvantes d’un tartare mystérieux, ce pays où les cités s’appellent Syracuse, Panorme, Agrigente, Sélinonte, ce pays où les villes sont grandes et peuplées comme des royaumes, tu sais combien je l’aime ;