L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

DEUXIÈME PARTIE — LA RÉPUBLIQUE

XVIII — FIN DE LA LIBERTÉ.

 

 

Les trois hommes dont nous avons suivi jusqu’ici la destinée, à laquelle celle de leur pays était liée, se trouvaient alors à Rome.

Pompée était revenu d’Orient avec une immense gloire. Absent, il semblait devoir être l’arbitre de la république ; mais sa présence le diminuait. Il ne savait pas se rendre populaire, et les efforts qu’il faisait pour le devenir blessaient de plus en plus le sénat.

Cicéron avait joué le premier rôle pendant son consulat ; son succès avait ébloui un moment la foule et lui-même tout le premier ; mais il lui était impossible de rester au rang où les événements et son courage l’avaient porté. Les patriciens ne subissaient qu’à regret la reconnaissance qu’ils ne pouvaient lui refuser. Les hommes de guerre n’étaient pas disposés à prendre pour drapeau la toge du consulaire, à laquelle ils n’admettaient pas que dussent céder les armes[1].

César, jusque-là, n’avait pas joué un rôle militaire qui pût être comparé à celui de Pompée, ni un rôle politique égal à celui de Cicéron. Il n’avait pas été consul ; mais, par une habileté toujours sûre et qu’aucun scrupule n’arrêtait, il avait miné le terrain sous les pas de ses rivaux, compromis Cicéron et le sénat, enfin attiré à lui la popularité que Pompée, ce grand conquérant, n’avait pas su conquérir.

Le jour où expirait le consulat de Cicéron, il se présenta au pied de la tribune pour y monter et, suivant l’usage, rendre compte au peuple de ce qu’il avait fait pendant la durée de sa charge. Le tribun Metellus y avait pris place et lui défendit de parler ; celui qui avait fait mettre à mort des citoyens romains sans les entendre ne méritait pas d’être entendu ; cet outrage était un avant-coureur des récriminations qui attendaient le consul dès qu’il aurait déposé le pouvoir.

Mais ce fut pour Cicéron un dernier triomphe. Il insista sur son droit de jurer que dans l’office qu’il venait de remplir il n’avait point démérité ; il fallut y consentir. A la tribune, à côté d’un ennemi acharné, en présence de ce peuple ébranlé, Cicéron eut un mouvement sublime, et, changeant la formule ordinaire du serment, il s’écria : Je jure qu’à moi seul j’ai sauvé la république et cette ville ![2] Ce cri d’un noble orgueil alla au cœur du peuple, qui lui répondit par des acclamations[3], et quand, simple citoyen, il rentra dans la maison des Carines, où il logeait encage, la foule l’escorta comme au jour où il avait triomphé de la conjuration de Catilina.

Dès ce moment, les haines que Cicéron avait soulevées commencèrent à le poursuivre. Ses ennemis cherchèrent à le faire passer pour un homme cruel qui avait exercé un pouvoir tyrannique. Cicéron voulut répondre à ces dangereuses accusations, et la première fois qu’il reparut simple citoyen devant le jury romain, ce fut pour défendre P. Sylla d’avoir trempé dans la conjuration de Catilina. L’innocence de ce Sylla est bien douteuse ; mais, en le défendant, Cicéron voulait surtout se défendre lui-même. Dans ce discours prononcé en présence d’une grande foule qui remplissait le Forum, Cicéron revient plusieurs fois sur son humanité, sa douceur ; on sent qu’il s’efforce surtout d’éloigner de lui tout soupçon de cruauté et de tyrannie. Il rappelle sans doute avec un peu d’emphase ce qu’il a fait dans son consulat qui vient de finir. Il s’écrie, s’adressant non plus aux juges assis sur leurs sièges, mais au peuple assemblé dans le Forum : Je dis à très haute voix pour que vous puissiez tous m’entendre et je dirai toujours... Suit un tableau des périls de Rome qu’il rend pour ainsi dire présents à ses auditeurs en leur montrant les temples, les maisons qui entouraient le Forum, et dans lesquels était une armée de conspirateurs dangereux que seul il a dissipés[4].

A partir de ce moment, Cicéron cesse de jouer un rôle politique ; pénétré du sentiment de sa faiblesse, il se résigne avec amertume à plier sous César et Pompée.

En vain s’efforçait-il de se passer de leur appui en gagnant la faveur de plusieurs hommes d’une importance secondaire parmi la noblesse ; ce fut sans doute dans ce but, et non pas seulement par amour pour les lettres, qu’il appuya d’un beau discours les prétentions du poète Archias au droit de cité. Archias, protégé de l’aristocratie, était surtout cher à Lucullus qui venait de vaincre en Asie et pouvait paraître encore devoir balancer l’influence de Pompée ; et puis Archias avait commencé à célébrer en vers le consulat de Cicéron. On voit combien il était avide de louanges par une lettre adressée plus tard à Lucceius, son voisin de campagne à Tusculum et à Cumes, qui écrivait une histoire romaine, lettre dans laquelle Cicéron[5] l’engage assez naïvement à altérer un peu la vérité à son profit.

N’ayant, pour se consoler de l’ingratitude qu’il sentait venir, autre chose que la conscience de sa gloire, n’était-il pas excusable de revenir trop souvent sur le grand acte qui l’a justement immortalisé, et de se rendre à lui-même, avec trop de complaisance sans doute, une justice que tout le monde ne lui rendait point ? Faut-il s’étonner dès lors s’il remplit les discours qu’il prononça vers cette époque de ses propres louanges ? C’est ce qu’il fit en défendant Sestius, qui avait proposé de rappeler Cicéron, et avait, à l’appui de sa rogation, opposé des gladiateurs à ceux de Clodius, d’on était résulté un tumulte au Forum, dans lequel Sestius avait été blessé.

Encore ici Cicéron plaidait pour lui-même en plaidant pour son véhément défenseur ; en même temps il accusait Clodius, Gabinius, Pison, effleurait César et même Caton, glorifiait Pompée, et, enhardi par l’attention silencieuse d’une foule immense, condamnait la fausse popularité, exaltait la vraie aristocratie qu’il disait composée de tous ceux qui voulaient le bien de la république, en y comprenant à ce titre les négociants, les paysans et les affranchis[6] ; dans ce long discours il fut très peu question de Sestius et beaucoup de Cicéron, dont l’argumentation peut se résumer ainsi : Les ennemis de Sestius et les miens sont des scélérats ; j’ai sauvé la république ; vous avez voulu mon retour, condamnerez-vous celui par qui je vous ai été rendu ?[7]

Le discours contre Vatinius témoin est dans nos idées une chose incroyable ; nous ne saurions comprendre qu’un avocat, auquel la loi donnait le droit d’interroger un témoin, l’accable d’injures à propos de faits étrangers à la cause. Cicéron reprochait à Vatinius d’avoir une fois, étant accusé, escaladé le tribunal du préteur, chassé le magistrat du tribunal, renversé les sièges des jurés, brisé les urnes, ce qui était grave ; il lui reprochait aussi, ce qui l’était moins, d’avoir paru en habit de couleur sombre[8] à un festin donné pour célébrer une victoire désagréable à Vatinius, dans le temple de Castor dont il est fait mention sans cesse à propos des événements de ce temps. Cicéron reprochait aussi à Vatinius d’avoir fait siéger dans les rostres[9] un témoin suborné pour accuser Cicéron et d’autres sénateurs d’un complot contre la vie de Pompée, tandis que les tribuns n’y faisaient placer d’ordinaire que les personnages considérables dont ils vérifiaient les pouvoirs. Tous ces faits ont leur importance pour l’histoire du Forum.

Cette violente invective, motivée seulement par la rancune de Cicéron contre Vatinius, était au fond dirigée contre César, mis hors de cause au moyen d’une précaution oratoire qui ne pouvait le tromper ; car Cicéron reprochait à l’ancien tribun les mauvais traitements subis par Bibulus l’infortuné collègue de César, traitements que celui-ci avait autorisés de sa présence et certainement encouragés.

Tandis que Pompée s’effaçait et que Cicéron descendait, César allait commencer à briller et à monter.

César voulait être consul ; pour cela il était revenu en toute hâte d’Espagne ; il avait sacrifié le triomphe au Capitole pour le triomphe au champ de Mars ; il l’avait obtenu : il était consul. Maintenant, ce dont il avait besoin, c’était de triompher au Forum.

Avant d’y paraître, il proposa dans le sénat une loi agraire qui n’était plus, comme au temps des Gracques, une revendication des terres usurpées par les riches sur l’État, mais une aliénation des terres de l’État au profit des plébéiens pauvres et chargés d’enfants.

C’était une loi populaire ; le consul se faisait tribun.

La loi était sage et ses dispositions habilement combinées. Il semble que Caton eut tort de s’y opposer ; mais sa clairvoyance, à laquelle on n’a pas rendu justice, découvrait le but auquel César voulait arriver par la popularité. Il vint donc dans la Curie avec son intrépidité ordinaire pour le combattre ; il était seul ; toutes les autres voix ou approuvaient ou se taisaient. César, le traitant comme un perturbateur, donna ordre à un licteur de l’arrêter et de le conduire en prison. Caton se leva tranquillement pour marcher vers la prison. Ce spectacle émut et indigna ; beaucoup de sénateurs se levèrent aussi et le suivirent ; un d’eux s’écria généreusement qu’il aimait mieux être en prison avec Caton que dans la Curie avec César[10].

César, qui s’arrêtait toujours à temps, fit relâcher Caton.

Puisqu’on m’y force, dit-il, je vais recourir au peuple.

Le jour des comices, César avait pris ses précautions : un grand nombre de gladiateurs, d’esclaves et de plébéiens armés de poignards occupaient le Forum. César parut sur les marches du temple de Castor et harangua le peuple. Ce jour-là Caton n’était pas seul ; le collègue de César, Bibulus, dont le temple de Castor rappelait l’impuissance[11], montra un vrai courage contre cette populace, je suis bien tenté de dire cette canaille, qui le fit rouler au bas du temple de Castor, lui jeta sur la tête un panier d’ordure, brisa les faisceaux de ses licteurs sans que son collègue César intervint pour le protéger[12] ; ses amis le sauvèrent de la furie populaire qu’il bravait résolument, en l’entraînant par la voie Sacrée dans le temple de Jupiter Stator. Caton, fendant la foule, parvint à gagner un lieu élevé, et commença à parler au milieu de ce tumulte. Les césariens le saisirent et l’emportèrent. Lui, rentrant par un autre côté, s’élança à la tribune, mais ne put se faire entendre. On voulut le chasser violemment du Forum ; mais il en sortit le dernier, ferme et indomptable jusqu’au bout.

Pompée avait figuré dans la scène du Forum, dans cette scène tragique mêlée d’incidents burlesques, et il y avait joué, j’en demande pardon à sa grande ombre, le rôle du niais. Tout glorieux de paraître protéger César, dont il faisait les affaires sans s’en douter, il était venu se placer à côté de lui et déclarer qu’il approuvait la loi ; elle donnait des terres en Campanie à vingt mille de ses vétérans. Et si l’on résiste à cette loi, lui demanda César, ne viendras-tu pas au secours du peuple ?J’y viendrai avec l’épée et le bouclier, répondit Pompée. Rodomontade séditieuse et maladroite. Peu de temps après, César s’attachait Pompée par un lien de plus en lui donnant sa fille Julia.

Cicéron s’était prudemment absenté de Rome pour n’avoir pas à combattre en face César et Pompée. On le voit à cette époque aller d’une de ses villas à l’autre, de Tusculum à Antium, d’Antium à Formies, de Formies à Arpinum. Ses villas étaient son refuge dans les moments difficiles. Les séjours qu’il y a faits tiennent une grande place dans sa vie politique ; ils en marquent souvent les défaillances. Pour se consoler, il écrivait en avec l’histoire de son consulat, qu’il célébra aussi en latin. Atticus lui conseillait un ouvrage difficile comme le plus propre à distraire de lui-même son attention en l’absorbant, et le pauvre Cicéron essayait d’un traité de géographie mathématique. Mais ce travail ne l’intéressait pas autant que ses mémoires, dans lesquels il se proposait, pour se venger, de faire une histoire secrète de son temps, pareille à celle de Théopompe, mais encore plus remplie d’amertume. Il déclarait ne plus vouloir songer aux affaires désespérées de l’État et se mourait du désir d’avoir des nouvelles de Rome, où il vivait constamment parla pensée et d’où, ù vrai dire, durant ses visites à ses villas, ce qui nie donne le droit de l’y suivre, il n’était jamais sorti. Quand je lis tes lettres, écrivait-il à Atticus, je crois être à Rome[13].

A Antium, Pompée lui avait fait en passant une visite, et lui avait renouvelé, au sujet de Clodius, ces promesses qu’il ne tenait jamais.

Puis Cicéron revenait dans la Curie, il trouvait César cherchant à le gagner par des offres qu’il était par moments tenté d’écouter, mais dont l’acceptation l’aurait compromis et que le point d’honneur le forçait de repousser un peu à regret.

Alors il s’écriait : J’aime mieux combattre !

Il remarquait qu’on avait mollement applaudi César[14], et saisi une allusion fâcheuse pour Pompée ; s’il se retournait vers Pompée, les irrésolutions de Pompée augmentaient les siennes.

César, qui, lui, n’était pas irrésolu, faisait tous les jours jouer quelque machine. Un certain Vettius parut dans le Forum, et, avec la permission du consul César, à la tribune, montrant un poignard que, disait-il, lui avaient donné Bibulus, Caton et Cicéron pour assassiner César et Pompée. C’était, à en croire Appien, un moyen dont se servait César pour exciter le peuple. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Vettius, qui avait été arrêté et devait cure jugé le lendemain, fut tué pendant la nuit dans sa prison. Cicéron a accusé[15] formellement Vatinius, créature de César, d’avoir fait mettre à mort un faux témoin dont il craignait les révélations.

Cicéron plaidait toutes les fois qu’il trouvait, en défendant un de ceux par lesquels il avait été soutenu pendant son consulat, une occasion de revenir sur ce consulat glorieux et toujours regretté ; c’est ce qu’il fit en plaidant pour Flaccus. Flaccus était accusé d’avoir rançonné des villes d’Asie. Parmi les témoins se trouvaient des Grecs et des Juifs ; Cicéron les traita aussi mal que, dans le plaidoyer pour Fonteius, il avait traité les Gaulois. Un passage de son discours fait voir que les Juifs garnissaient en grande abondance les abords du tribunal[16], attirés sans doute par le voisinage du Putéal de Libon, rendez-vous des usuriers. Dans une péroraison magnifique, Cicéron évoqua le souvenir de cette nuit mémorable où Rome avait été délivrée par lui de si terribles périls. Flaccus lui dut son acquittement, et Cicéron retrouva devant les siéges des jurés les émotions du succès qu’il ne trouvait plus ailleurs.

Mais il allait être livré à Clodius : des deux nouveaux consuls, l’un, Pison, appartenait à César ; l’autre, Gabinius, à Pompée. César fit agir, et Pompée laissa agir Clodius. La loi agraire de César pouvait se défendre, mais son but secret fut trahi quand on vit que la plus grande partie des terres de la Campanie était distribuée aux vétérans de Pompée. Tout en cajolant le peuple, César voulait payer une dette de son complaisant rival et achever de le séduire. Du reste, toute sa conduite à ce moment est celle d’un démagogue accompli. Consul, il cesse de paraître dans la Curie et transporte le gouvernement dans le Forum ; il remet à ces traitants enrichis par le pillage des provinces qu’on appelait les chevaliers, un tiers de leur ferme ; il appuie Clodius, qui avait déshonoré sa femme, mais qui l’aida à obtenir la province de la Gaule et l’Illyrie pour cinq ans avec quatre légions[17].

C’est là ce que voulait César et ce qui relève par la grandeur du but les manœuvres peu dignes de lui auxquelles il avait fait descendre sa politique. Par cette émeute du Forum, à laquelle il avait présidé, il s’était assuré la Gaule à soumettre ; il avait conquis sa future conquête.

César avait eu besoin de Clodius et avait porté la loi qui le transférait dans une famille plébéienne. Suivant la coutume antique, le père de Clodius aurait paru avec lui dans le Champ de Mars, devant les centuries assemblées, et aurait dit trois fois : Je te vends (mancipo) ce fils qui est mien. Et le père adoptif, mettant la main sur Clodius, eût répondu en jetant dans une balance une pièce de monnaie : Je déclare que cet homme est mien par le droit des Quirites et que je l’ai acheté avec cette pièce d’airain et cette balance d’airain. Car on achetait un fils qui était un esclave, comme un esclave. L’année d’avant, un tribun avait voulu, en effet, évoquer l’affaire devant les centuries au Champ de Mars[18] ; mais tout se passa autrement. Cicéron venait de prononcer un discours sur le malheur des temps. César était consul ; le discours lui déplut, et, sur-le-champ, par une loi curiata, il déclara Clodius plébéien. Tout se passa dans le Comitium, avec l’approbation des trente licteurs qui représentaient les trente Curies.

Désormais Clodius ne faisait plus partie de la gens Claudia ; il était plébéien et pouvait être tribun. C’était Mirabeau prenant une patente de drapier pour pouvoir représenter le tiers étal.

Mais, si César était, bien qu’un très grand homme, le plus habile des intrigants, il était au-dessus d’un ignoble larcin, et je ne saurais croire qu’il ait, comme le dit Suétone, enlevé du Capitole trois mille livres d’or et les ait remplacés par du bronze doré. Plus tard César devait s’emparer du trésor de l’État, mais publiquement, à la face du ciel, par la force. Non, le glorieux Capitole ne rappelle point une telle honte de César.

Avant de quitter Rome, César voulait en éloigner Cicéron ; il ne pouvait refuser cela à son ami Clodius, auquel il devait tant. D’ailleurs, il ne se souciait pas de laisser derrière lui ce défenseur éloquent du sénat, dont les paroles, plus hardies que la conduite, pourraient en son absence avoir quelque danger, et peut-être entraîner Pompée. César campa donc durant plusieurs mois aux portes de Rome avec son armée, qu’il avait mise sous les ordres d’un frère de Clodius, de manière à pouvoir assister aux assemblées tenues hors de la ville et soutenir de sa présence les manœuvres du factieux tribun.

Clodius convoqua le peuple dans le cirque Flaminius, qui était hors des murs, et où César pouvait paraître ; il harangua avec sa violence accoutumée, et provoqua chez quelques-uns une désapprobation[19] que Cicéron a peut-être exagérée. César dit qu’on savait ce qu’il pensait, que la mort des conjurés était contraire aux lois ; puis il conseilla l’oubli des choses passées, s’en reposant sur les consuls du soin d’accuser ouvertement Cicéron. Le fils de Crassus prononça quelques mots en sa faveur, et Pompée l’abandonna[20].

Cicéron alla implorer son appui dans sa villa près d’Albe, et, il nous l’apprend lui-même, tomba à ses genoux. Pompée, sans daigner le relever, lui répondit qu’il ne pouvait rien faire contre la volonté de César. Lorsque, de nouveau, Cicéron se présente à la porte de l’Albanum, Pompée, pour ne pas le recevoir, à en croire Plutarque, pendant que Cicéron entrait par une porte, sortit par une autre.

Le consul Gabinius convoqua le sénat dans le temple de la Concorde, ce temple, disait Cicéron, qui rendait présente la mémoire de mon consulat[21]. Le sénat était pour lui, mais timidement. Gabinius refusa l’entrée du temple à une députation composée d’un certain nombre de chevaliers[22], conduite par plusieurs sénateurs, parmi lesquels on aime à voir le rival de Cicéron, Hortensius. Comme ils se retiraient, Clodius fondit sur eux avec sa bande, Hortensius courut quelque danger, et un autre sénateur fut si maltraité qu’il en mourut. Dans le temple, on discutait avec violence ; Gabinius, qu’irritait la résistance du sénat, s’emporta, et déclara que, dans son opinion, Cicéron était coupable. Alors les sénateurs décidèrent qu’ils prendraient le deuil. Gabinius, furieux, laisse là le sénat rassemblé par son ordre, descend au Forum, monte à la tribune, dit que le sénat importe peu, que les chevaliers expieront leur audace, que le temps de la vengeance est venu, et, par un édit rendu avec son collègue Pison, il interdit le deuil aux sénateurs.

Cicéron ne voulut pas prolonger une lutte impossible, et résolut de s’exiler volontairement ; mais, avant de partir, il monta au Capitole et dédia dans le temple de Jupiter une statue de Minerve. Mettant Rome sous la protection de la déesse de la Sagesse pendant qu’elle serait privée de sa propre sagesse ; il sortit de la ville à pied, de grand matin, par la porte Capène, et suivit la voie Appienne pour gagner la Campanie et la Sicile.

Quelles durent être ses pensées dans ce triste départ s’il se retourna pour regarder une dernière fois le Palatin, où il laissait sa belle maison, sa femme, son fils, sa fille qu’il aimait si passionnément, et ce Capitole, où il avait obtenu, malgré César, la condamnation des complices de Catilina ! César prenait aujourd’hui sa revanche.

Je n’ai pas à suivre Cicéron dans son exil, et j’en éprouve peu de regrets ; il y montra un abattement, une faiblesse, une occupation de soi et un oubli de la chose publique dont les témoignages arrivaient trop souvent à Rome dans ses lettres. Il se reprochait de vivre, il se regrettait, et pour ainsi dire se pleurait lui-même[23].

Cette faiblesse n’était pas suffisamment excusée par sa tendresse pour les siens, et ce besoin d’être à Rome que Cicéron trahit à chaque page de sa correspondance, tout en affirmant que nul lieu n’est plus triste à habiter pour un bon citoyen.

Dès que Cicéron eut quitté Rome d’un côté, César s’en éloigna de l’autre et partit pour la Gaule, où tant de gloire l’attendait.

Après son départ, Clodius trouva moyen d’éloigner Caton en lui faisant donner par le peuple une mission dans l’île de Chypre, au sujet d’une Ptolémée que les Romains avaient résolu d’en chasser. Ce Ptolémée s’empoisonna ; Caton, considérant le peuple romain comme héritier de ses biens, les fit vendre et en tira une somme considérable qu’il déposa dans le trésor ; il ne garda pour lui qu’une statue de Zénon. Les richesses qu’il rapportait excitèrent en sa faveur un grand enthousiasme à Rome. Le sénat, les magistrats, les prêtres et une foule nombreuse altèrent au bord du Tibre attendre son arrivée : on eût dit un triomphe. Caton, qu’indignait sans doute le motif d’une pareille joie, ne s’arrêta point, ne descendit point à terre pour recevoir les remerciements du sénat, mais continua sa route jusqu’aux Navalia[24]. On trouva cette manière d’agir hautaine ; mais, quand on eut vu les trésors de Ptolémée apportés à travers le Forum dans le temple de Saturne, tout fut pardonné, et on combla Caton de louanges et d’honneurs. Il les méritait par l’intégrité qu’il avait montrée, mérite bien rare alors dans ce genre de fonctions.

Avant son départ, César avait pu consulter sur l’état de la Gaule Divitiacus, chef des Éduens, qui était venu à Rome. C’est le premier de mes ancêtres les voyageurs français qui l’ait visitée ; c’est pourquoi je le mentionne ici.

Pour Cicéron, il avait été, après son départ, banni à perpétuité, et Clodius avait affiché sur la porte de la Curie une défense de rapporter jamais la loi qui le frappait. La belle maison qu’il avait achetée, après son consulat, sur le Palatin fut mise au pillage, puis incendiée et renversée. Sa courageuse femme Terentia fut obligée de se réfugier dans le couvent des Vestales, heureusement peu éloigné de sa demeure, et dont la supérieure était sa propre sœur. Elle en fut arrachée et traînée chez un des banquiers du Forum pour déclarer qu’elle garantissait l’argent que Cicéron avait laissé. Enfin, dernière insulte, une misérable créature de Clodius, éleva sur l’emplacement de sa maison rasée une statue à ce patron bien digne de lui et Clodius une statue à la Liberté ; ce qui faisait dire à Cicéron : « La liberté est dans ma maison comme la concorde est dans la Curie. » Cette statue de la Liberté était le portrait d’une courtisane grecque enlevé à un tombeau par le frère de Clodius.

Les villas que Cicéron possédait près de Tusculum et à Formies éprouvèrent le même sort que sa maison du Palatin. A Tusculum, Gabinius, son voisin, fit transporter des arbres de la villa de Cicéron dans sa propre villa.

Cicéron en Grèce, Caton dans file de Chypre et César en Gaule, Pompée était resté seul à Rome ; mais il s’y trouva plus embarrassé que jamais. Clodius, auquel il avait lâchement livré Cicéron, ayant obtenu de sa faiblesse ce qu’il voulait, se tourna contre lui.

Pompée fut assiégé dans sa propre maison. Clodius la fit entourer par une troupe de bandits, à la tête desquels était un de ses affranchis, et que le préteur Flavius tenta en vain de repousser. Clodius menaça Pompée de jeter par terre sa maison des Carines, comme il avait fait abattre celle de Cicéron sur le Palatin. C’était un grand niveleur que ce Clodius.

Gagné par Tigrane, roi d’Arménie, que Pompée gardait dans son Albanum, Clodius alla l’enlever. Le sénateur chargé de sa garde voulut le reprendre : il s’ensuivit une bataille sur la voie Appienne, au quatrième mille, et un ami de Pompée, M. Papirius, périt dans la mêlée.

On arrêta un esclave de Clodius, armé d’un poignard, qui confessa avoir eu le dessein de tuer Pompée dans le temple de Castor, au milieu du sénat[25].

Clodius s’empara de ce temple, en détruisit l’escalier, y transporta des armes et en fit une forteresse de l’émeute. Devant le tribunal[26], siège de la justice, il enrôlait publiquement des hommes perdus. Il attaqua le consul Gabinius lui-même et brisa ses faisceaux. Au milieu de ces émeutes, ce qu’on nomme aujourd’hui la question sociale apparaissait.

D’abord il y avait les esclaves que, depuis Herdonius jusqu’à Marius, presque tous les chefs de parti avaient appelés à la liberté. Cicéron a accusé formellement Clodius d’avoir voulu les affranchir à son profit[27]. Puis il y avait la plèbe indigente, mêlée de scélérats, à laquelle il promettait les biens des riches[28], et qu’on ne pouvait désarmer qu’à prix d’argent[29], rançon payée aux barbares. Enfin Clodius avait les ouvriers (operæ mercenariæ), qui sont souvent cités parmi les agents soudoyés du désordre[30]. Les corps de métiers (collegia), dont l’organisation remontait à l’époque des rois, formaient des associations propres il recruter l’armée des factieux, et Clodius eut soin de réorganiser ces associations dangereuses, par une loi.

Je suis très sympathique aux ouvriers et très favorable aux associations, pourvu que les uns ni les autres ne soient pas un instrument d’oppression dans les mains d’un factieux.

Pompée, soit qu’il redoutât les violences de Clodius, soit plutôt qu’il voulût paraître les craindre, ne sortait plus, restait enfermé dans ses jardins d’en haut et s’y entourait d’une garde nombreuse.

Cicéron a fait de l’état de Rome, avant son départ et pour le justifier, une peinture oratoire sans doute, mais où il n’y a pas beaucoup d’exagération, el que l’on peut tenir pour vraie dans les principaux traits[31].

Dans une ville où le sénat était sans pouvoir, où tout était impuni, où on ne rendait plus la justice, où le Forum était livré à la violence et au glaive, où les particuliers étaient protégés par les murs de leur maison, non par le secours des lois, où les tribuns du peuple étaient blessés sous vos yeux, quand on marchait contre la demeure des magistrats le fer et le feu à la main, quand les faisceaux des consuls étaient brisés et qu’on incendiait les temples des dieux immortels, j’ai pensé que l’État n’existait plus.

Cicéron, pendant son exil, encore plus que lorsqu’il séjournait dans ses villas, est tout entier à Rome. Que se fait-il ? Que penses-tu de ce qui se fait ? écrit-il sans cesse à son ami Atticus. Où en est l’affaire de mon rappel ? Telles sont les questions qui remplissent toutes ses lettres. Reverrais-je ma femme, ma fille, mon fils ? Me rendra-t-on mes biens, ma maison ? De loin il assiste avec anxiété à chaque péripétie politique ; en ce qui le concerne, il voit toutes les difficultés, toutes les complications : s’il accepte l’appui que lui offrent quelques grands personnages, cela ne le brouillera-t-il pas avec les tribuns qui ont pris son parti, et comment refuser cet appui ? Fais sonder Pompée, dit-il à Atticus, par son affranchi Téophane ; informe-toi des intentions de César auprès de ses amis, des dispositions de Clodius auprès de sa sœur Clodia.

Pomponius Atticus[32], le correspondant principal de Cicéron, convenait admirablement à ce rôle et était très en mesure de lui apprendre ce qui se passait à Rome, car Atticus était ami de tout le monde ; c’était un modéré qui sut traverser les derniers temps de la république, si remplis de luttes et de vicissitudes, sans se brouiller avec aucun parti et finit par marier sa fille avec le favori d’Auguste, Agrippa ; homme prudent, peu disposé à la résistance dont il détourna trop souvent Cicéron, mais conservant une certaine dignité et fidèle à ses amis dans les disgrâces qu’il ne voulait point partager avec eux. Quand Atticus n’était pas à Athènes ou en Épire, il vivait dans une belle maison située sur le Quirinal à laquelle était joint un grand parc[33], et dans une villa aux portes de Rome. Il fut enterré dans la tombe des Cæcilii, sur la voie Appienne, vers le cinquième mille, par conséquent près du tombeau de Cæcilia Métella[34].

Atticus avait placé dans sa bibliothèque le portrait d’Aristote[35]. Il devait goûter la morale de celui qui mit la sagesse dans un sage milieu. Possédant des amis dans tous les partis, il avait aussi chez lui le portrait du premier Brutus, le fondateur de la liberté, et de Servilius Atala, le vengeur de l’aristocratie[36].

L’hostilité insolente de Clodius ramena Pompée à Cicéron. Les premiers qui proposèrent de le rappeler furent des tribuns. L’un d’eux, Fabricius, vint avant le jour s’établir dans les Rostres pour présenter une rogation en faveur de son retour. Mais déjà Clodius, escorté d’hommes armés, était là ; ils avaient occupé pendant la nuit le Forum, le Comitium et la Curie. Ils empêchent le tribun Cispius d’entrer dans le Forum, se jettent sur son collègue Fabricius et vont cherchant le frère de Cicéron pour le tuer. Quintus monte à la tribune, ; aussitôt on l’en précipite. Il va tomber dans le Comitium et s’échappe à grand’peine, protégé par les esclaves et les affranchis qui l’accompagnent. Beaucoup de personnes périrent dans cette mêlée nocturne ; les cadavres encombraient les égouts et le Tibre, il fallut éponger le sang dans le Forum.

Un autre jour, le tribun Sestius, favorable à Cicéron, étant venu sans suite au temple de Castor, fut attaqué par Clodius et ses sicaires armés de bâtons, d’épées et des débris de l’enceinte en bois qu’on dressait dans le Forum pour les élections et qui ce jour-là fut brisée par ces furieux. Sestius, couvert de blessures, fut laissé pour mort sur la place. On conçoit que plus tard Cicéron ait plaidé pour lui.

Tandis que Sestius et Milon opposaient leurs bandes aux bandes de Clodius, le sénat se réunit dans le temple de la Vertu et de l’Honneur, élevé par Marius, le grand parvenu d’Arpinum, le compatriote populaire de Cicéron. Il y avait dans le choix de ce lieu d’assemblée une allusion bienveillante au mérite par lequel Cicéron, comme Marius, s’était élevé aux honneurs. Le sénat invita toutes les villes d’Italie à bien accueillir sa personne et les habitants des municipes à venir à Rome ; unique moyen de contrebalancer l’ascendant de la populace urbaine. L’opinion, de plus en plus favorable à Cicéron, osa se manifester au théâtre ; des allusions à son retour y furent saisies avec empressement ; on lui appliqua un vers de tragédie sur le roi Servius, appelé comme lui Tullius et qui avait établi la liberté. Dans le Brutus d’Attius Nævius, l’auteur ayant prononcé le nom de Cicéron au lieu de celui de Brutus, on fit répéter plusieurs fois le vers, et l’on applaudit beaucoup. Des applaudissements accueillirent aussi Sestius quand, remis de ses blessures, il parut dans le Forum pendant un combat de gladiateurs ; ces applaudissements s’élevèrent depuis le pied du Capitole jusqu’à l’extrémité opposée du Forum[37]. Clodius fut hué et sifflé à son tour, et la petite rue, par laquelle il descendait du Palatin au Forum, appelée dérisoirement du nom de sa gens via Appia. Le sénat tint une séance solennelle dans le temple le plus auguste de Rome, celui de Jupiter Capitolin. Pompée, oubliant sa conduite passée, déclara que Cicéron avait agi justement. Un autre jour, le sénat décida dans la Curie qu’il rappelait Cicéron. Après la séance, plusieurs sénateurs descendirent au Forum, haranguèrent le peuple et lui communiquèrent la décision du sénat. César avait fait savoir qu’il approuvait.

Vint le grand jour où les centuries, rassemblées dans le champ de Mars, devaient prononcer. L’assemblée, grâce aux Italiens appelés à Rome par le sénat, fut nombreuse, et, grâce aux gladiateurs de Milon, fut tranquille. Plusieurs personnages considérables surveillèrent les votes. Une seule voix, avec celle de Clodius, s’éleva contre Cicéron. Pompée fit son éloge et pria toutes les classes de ratifier la rogation présentée par le sénat ; elle fut ratifiée.

Le retour de Cicéron ressembla littéralement à un triomphe, car il lui fut permis d’entrer dans Rome sur un char doré traîné par des chevaux magnifiquement caparaçonnés. Le tableau de cette entrée brillante, n’a rien perdu sans doute à être retracé par lui-même : il a peint la foule couvrant les toits et les degrés des temples, tandis qu’il s’avançait de la porte Capène, suivant la voie des triomphes, la voie Sacrée, traversant le Forum et montant au Capitole pour y aller rendre grâces aux dieux comme un général victorieux. Il reprit la statue de Minerve qu’il y avait déposée le jour de son départ pour l’exil, puis rentra sans doute dans la demeure paternelle des Carines, alors propriété de son frère, car dans cette ville où il triomphait il n’avait point de foyer, sa maison du Palatin n’existait plus, mais il était dans Rome ; il venait de franchir cette porte Capène par laquelle il en était sorti si tristement seize mois auparavant, par laquelle il y rentrait si glorieusement aujourd’hui. Le lendemain, il parla. dans le Forum et dans la Curie : il avait repris possession de ses deux anciens champs de triomphe.

Clodius, vaincu dans le sénat et dans le champ de Mars, ne se découragea point, la rue lui restait. Il y avait alors une disette de blé à Rome ; Clodius en rejetait la faute sur Pompée, et le peuple au théâtre l’en accusait. Clodius affirmait que les Italiens, accourus en grand nombre dans l’intérêt de Cicéron, avaient affamé la ville. Il organisa des troupes d’enfants, nous dirions de gamins, qui allèrent crier sous les fenêtres de Cicéron : Du blé ! du blé ! Une foule furieuse se précipita dans l’enceinte où l’on célébrait les jeux Mégalésiens, sur le Palatin, et, interrompant peut-être une pièce de Térence, se rua sur la scène[38]. Conduite par Clodius, elle assiégea le sénat dans le temple de la Concorde ; mais un grand nombre de citoyens accourut sur le Capitole[39] et la dispersa. Cicéron retrouvait atome aussi turbulente qu’il l’avait laissée. C’est sous le coup de la terreur inspirée par de pareils désordres, c’est dans cette séance menacée du Capitole que Cicéron proposa de conférer pour cinq ans à Pompée un pouvoir absolu en tout ce qui concernait l’alimentation publique. Cicéron s’était d’abord renfermé chez lui, mais sommé de paraître au sénat et apprenant d’ailleurs que la bande de Clodius avait été rejetée dans le champ de Mars, il vint donner cette marque de confiance et de reconnaissance à Pompée.

La grande affaire de Cicéron, après son retour, fut d’obtenir l’annulation des mesures qui l’avaient dépouillé. Peut-être le voit-on trop occupé à cette époque de cet intérêt particulier, mais ce n’était pas seulement pour lui une question d’argent, il y allait de sa dignité. On l’avait traité comme un outlaw, Clodius avait fait raser sa maison du Palatin après y avoir mis le feu ; par une dérision insolente, il avait consacré le terrain qu’elle occupait à la Liberté[40] : c’était déclarer la mort des complices de Catilina acte de tyrannie, la plus odieuse et la plus dangereuse des accusations à Rome et contre laquelle Cicéron se devait à lui-même de protester.

D’ailleurs cette maison lui était chère ; il s’écriait dans son exil : Je regrette la lumière (de Rome), le Forum, ma maison[41]. C’est, écrivait-il, ce que j’aime le plus au monde ; aussi il disait s’être surpassé dans le discours qu’il prononça pour que l’emplacement du moins lui en fut rendu. Elle était le symbole de son élévation ; en quittant les Carines, après son consulat, pour le Palatin, il avait passé du quartier de la finance dans le quartier patricien. Ce changement de demeure avait été comme le sceau de son ennoblissement[42]. Aussi Clodius trouvait-il que c’était une grande impertinence à un manant d’Arpinum d’habiter sur le Palatin. En effet, le Palatin, et surtout cette partie occidentale du Palatin, était habité par les plus grandes familles de Rome. Tout à côté de la maison de Cicéron, s’élevait celle de Catulus avec son portique triomphal orné des dépouilles des Cimbres et un toit en dôme[43] ; celle d’Æmilius Scaurus[44], de qui la magnificence était célèbre autant que la probité suspecte et que Cicéron eut le tort de défendre.

Celle-ci fut achetée par Clodius ; elle se trouvait derrière la maison de Cicéron, ce qui lui fournit l’occasion d’un mot ; il les aimait : J’élèverai mon toit non pour te regarder d’en haut (despiciam) mais pour que tu ne puisse voir (aspicias) cette ville dont tu as voulu la ruine. A côté de Clodius demeurait sa sœur Clodia, ce qui donnait lieu à Cicéron d’injurier son ennemi de plusieurs façons ; tantôt lui reprochant trop de tendresse pour cette sœur que dans le discours pour Cælius il peint comme une déhontée capable de tous les crimes, ayant des jardins aux bords du Tibre pour voir nager les jeunes Romains, et qu’il appelle la Médée du Palatin ; tantôt accusant Clodius d’avoir élevé à travers le vestibule de Clodia un mur qui l’empêchait d’entrer chez elle.

Nous savons déjà l’histoire de la maison de Cicéron depuis le mot célèbre de Livius Drusus. Elle avait été occupée par l’orateur Crassus[45], un des devanciers de Cicéron dans l’éloquence, puis par Crassus le triumvir, avec Pompée et César, un des trois plus grands personnages de Rome et le plus riche, duquel Cicéron l’acheta. Elle était ornée de colonnes de marbre grec, ce qui avait fait appeler l’orateur Crassus la Vénus du Palatin.

C’était une fort belle maison, comme devait être celle de Crassus Dives (le riche). Elle devait être tournée au midi[46], position, alors comme aujourd’hui, désirable à Rome pendant l’hiver ; l’été, Cicéron avait à choisir entre ses nombreuses villas. De ses fenêtres il voyait le brillant quartier étrusque et le mouvement du port marchand sur le Tibre. De l’autre côté il avait la vue du Forum et de la tribune ; aussi dit-il que sa maison est en vue de toute la ville, dont elle regarde la partie la plus importante et la plus fréquentée[47], et cette position de sa demeure lui fournissait des apostrophes éloquentes. Les fenêtres étaient étroites, ce que son architecte Cyrus soutenait par A + B être favorable à la perspective. Cicéron y logea un fils de roi, le fils d’Ariobarzane, roi d’Arménie, selon l’usage romain de mettre ainsi ces hôtes illustres dans la demeure des citoyens considérables et sous leur garde.

Si l’on en croyait une anecdote rapportée par Aulu-Gelle, certaines circonstances de l’achat de sa maison ne feraient pas à Cicéron grand honneur. Pour la payer, il aurait reçu clandestinement un prêt considérable d’un accusé qu’il s’était chargé de défendre, P. Sylla[48] ; et comme la chose transpirait, il aurait affirmé n’avoir rien reçu. Aussi vrai, aurait-il ajouté, que je n’achèterai pas la maison. Plus tard, il eût répondu aux reproches que ce jésuitisme méritait : Un père de famille prudent doit toujours dire qu’il ne veut pas acheter, afin d’éviter la concurrence. Méprisons cette anecdote, et faisons comme César qui, dans le recueil des bons mots de Cicéron circulant par la ville, reconnaissait sur-le-champ ceux qui n’étaient point de lui.

On est d’abord tenté de s’étonner de sa fortune ; son patrimoine était modeste, et il avait fini par posséder une douzaine de villas, grandes et petites, des terres en différents endroits. Il aimait les livres, les tableaux, les statués, les beaux meubles : une table lui avait coûté cent mille francs[49]. D’abord ses deux femmes furent riches ; la loi qui défendait de rien recevoir pour les plaidoiries n’était pas toujours observée, car Cicéron dit positivement, dans un chapitre du De Officiis (II, 20), que l’avocat est mieux disposé pour le client dont il espère que la rémunération se fera le moins attendre. On considérait comme un témoignage honorable d’être mis dans les testaments, et Cicéron se vantait d’avoir reçu quatre millions par héritage[50] ; sa province de Cilicie ne fut point rançonnée par lui, mais il put honnêtement accepter des dons volontaires, et sa part du butin dans l’expédition qu’il commanda[51] ; lui-même déclarait avoir déposé à Ephèse une somme considérable en monnaie d’Asie. Cicéron faisait valoir ses biens ruraux qu’en son absence Atticus était chargé d’affermer ; il louait des maisons situées dans des quartiers populeux, l’Argiletum, près de la Subura, et l’Aventin. Ces maisons appartenaient à sa femme Terentia et rapportaient seize mille francs par an. Malgré toutes ces ressources, les affaires de Cicéron, comme on le voit par sa correspondance, étaient souvent embarrassées ; il avait des dettes. César figure parmi ses créanciers[52], et parmi ses débiteurs Pompée.

Cicéron plaida pour être réintégré dans sa propriété du Palatin devant un tribunal ecclésiastique, le Collège des pontifes, probablement dans la Curia Calabra. Le grand pontife César était absent, il guerroyait contre les Gaulois ; sans cela c’est lui qui aurait jugé Cicéron. Clodius, en consacrant le terrain on s’élevait la maison du consulaire à la Liberté, prétendait lui avoir donné une attribution sacrée qui devait empêcher tout retour au propriétaire : on croit être dans la Rome moderne où l’on frustre quelquefois dit-on ses héritiers en destinant à quelque opera pia une partie de sa fortune. Heureusement pour Cicéron le tribun, peu au courant de la procédure religieuse, avait négligé quelques formalités ; les pontifes lui donnèrent tort sur ce qu’on pourrait appeler le point de droit canonique ; an civil, le sénat prononça, dans le même sens, un arrêt en faveur de Cicéron.

Ce procès au sujet de la maison de Cicéron offre quelques détails qui peignent le temps et font connaître ce que pouvait se permettre un homme tel que Clodius.

Clodius, dont la maison était placée derrière celle de Cicéron, et par conséquent v touchait presque, avait voulu profiter de l’exil de son ennemi pour s’arrondir à ses dépens ; mais la maison de Cicéron ne lui suffisait pas ; d’ailleurs une partie du terrain avait été consacrée à la Liberté. Catilina eut envie d’une maison attenante, celle d’un nommé Séjus. Séjus déclara qu’il ne la vendrait pas et que Clodius ne l’aurait jamais de son vivant ; Clodius le prit au mot, l’empoisonna et acheta sa maison sous un nom emprunté. Il put ainsi établir un portique de trois cents pieds, qui allait rejoindre celui de Catulus et rappelait de moins glorieux souvenirs. Le portique de Catulus lui-même avait été détruit par Clodius. Catulus était dans le parti du sénat ; les consuls, complices du séditieux tribun, avaient fermé les yeux.

Cicéron se hâta de faire reconstruire sa maison. Il indique plusieurs fois dans ses lettres à quel point cette reconstruction est arrivée et de sa villa de Cumes écrit à Atticus pour le remercier de ce qu’il a été fréquemment visiter les travaux.

Après la déclaration des pontifes, Clodius, avec une effronterie sans pareille, vint déclarer à la tribune qu’ils avaient jugé en sa faveur et que Cicéron songeait à s’installer par la force ; qu’il fallait aller lui résister, défendre la Liberté et son temple. On ne le suivit pas. Le lendemain, il parla trois heures dans la Curie contre le décret du sénat ; mais l’impatience des sénateurs fut si grande, l’on fit tarit de bruit que le démagogue fut obligé de se taire et de laisser voter le décret.

Le portique de Catulus devait être relevé aux frais de l’État. On n’en fit pas autant pour la demeure de Cicéron ; Cicéron n’était pas un si grand seigneur que Catulus, il semble même qu’une aristocratie ingrate ait trouvé mauvais qu’il se permît d’habiter là où habitait un Catulus ; on lui conseillait de ne pas reconstruire sa maison, de vendre le terrain. Une indemnité lui fut accordée, environ quatre cent mille francs[53], pour sa maison du Palatin : elle lui avait coûté près du double[54], cent mille francs pour sa villa de Tusculum et cinquante mille francs pour sa villa de Formies. Cicéron déclare que les deux dernières sommes étaient très insuffisantes.

La maison de Cicéron ne devait pas être une des plus chères de Rome, celle de l’orateur Crassus, mort en 663, fut évaluée douze cent mille francs[55], et la valeur des maisons avait encore augmenté ainsi que le prix des loyers. La maison qu’habitait Sylla était louée environ mille francs[56]. Au temps de Cicéron, deux mille francs était un loyer modeste et six mille francs un loyer dispendieux[57]. La maison de Sylla était, il est vrai, une petite maison à deux étages et dans un quartier peu élégant, mais la différence dans le prix des loyers et par suite des maisons n’en est pas moins notable et prouve qu’une élévation réelle s’était opérée dans la valeur des immeubles entre les deux époques. C’est ce que confirme la villa de Cornélie, près de Misène, achetée par L. Lucullus trente-trois fois plus cher qu’elle n’avait coûtée à la mère des Gracques[58].

Clodius, lui qui ne respectait rien, voulut soulever contre Cicéron la superstition populaire. Des signes funestes avaient paru et des Aruspices, ces devins de bas étage, murmuraient que les dieux étaient irrités parce qu’on avait rendu à un usage profane un lieu consacré. Clodius s’en faisait une arme contre Cicéron. Cicéron, qui était Augure et connaissait la science augurale, sur laquelle il a écrit un livre, réfuta ces accusations ridicules par un discours sur les réponses des Aruspices qui fut prononcé dans le sénat.

Clodius ne se tint pas pour battu. A la tête d’un ramas d’ouvriers armés d’épées et de butons, il attaqua Cicéron tandis qu’il descendait la voie Sacrée et le contraignit à se réfugier dans le vestibule d’une maison de cette rue dont les amis du consulaire défendirent l’entrée. Quand Cicéron voulut rebâtir sa maison, Clodius arriva avec son monde, chassa les maçons, renversa le portique de Catulus déjà relevé jusqu’au toit et fit même jeter des torches dans la maison du frère de Cicéron qui fut cri grande partie brûlée. Quintus avait conservé la maison paternelle dans les Carines, mais il l’avait louée et était venu habiter à côté de son frère sur le Palatin. L’amitié des deux frères les portait à se rapprocher ; ils demeuraient l’un près de l’autre à Rome et à Tusculum. Celte amitié ne fut que passagèrement troublée, et ils se retrouvèrent pour mourir.

Quintus Cicéron fit rebâtir cette maison du Palatin par Cyrus, architecte grec à la mode dans le beau quartier, car il était aussi employé par son frère et par Clodius. En attendant que sort habitation pût le recevoir, Quintus loua pour sa femme Pomponia une maison qui appartenait aux Licinius, vraisemblablement près des jardins Liciniens[59], sur l’Esquilin, lieu éloigné des bagarres du Forum et convenable à la vie retirée d’une femme que son mari était obligé de quitter. Cicéron promettait que tout serait terminé pour le 1er juillet, jour où l’on renouvelait les loyers, et l’entrepreneur Longilius l’avait solennellement promis ; mais la maison n’était pas encore terminée au mois d’octobre[60]. Ces petits détails, si je ne me trompe, ont, surtout en présence des lieux, le mérite de nous transporter dans ce que j’appellerais l’intérieur de la vie romaine. Plus tard, on voit Cicéron s’occuper d’une statue élevée à Quintus, près du temple de Tellus, dans son ancien quartier des Carines[61].

La villa de Tusculum tient une grande place dans la vie de Cicéron. Ce nom, consacré par lui dans les Tusculanes, nous représente son existence philosophique et littéraire, bien que nous sachions que plusieurs de ses ouvrages ont été composés dans d’autres villas. Toutes sont liées à la vie de l’écrivain et à l’existence du politique ; elles virent les travaux du premier ; elles recueillirent les absences souvent calculées du second ; il y reçut Pompée, César, Brutus. Ces villas étaient nombreuses ; les principales étaient : la villa paternelle d’Arpinum, bien que déjà embellie par le père de Cicéron, la plus rustique de toutes et qu’il appelait son Ithaque ; la villa d’Antium, au bord de la mer, où il se plaisait à compter les vagues[62], trait de rêverie moderne qui frappe au milieu de la vie agitée et affairée de Cicéron ; la villa d’Astura, dans laquelle il pleura sa fille. Près de là était comme aujourd’hui la macchia (Silva densa et aspera[63]) ; la villa de Formies, d’où il sortit pour rencontrer la mort ; deux villas près de Naples, dont une à Pompéi et l’autre à Cumes : l’acquisition de celles-ci fut un hommage à la mode élégante ; Baïes et les bords du golfe de Naples étaient alors ce que sont nos villes d’eaux ou de bains de mer, le rendez-vous d’un monde brillant et quelquefois d’un inonde corrompu. Il avait à Ficulée[64], sur la route de Nomentum, un suburbanum, et un autre, du même côté, à Sicca. Le Tusculanum de Cicéron était sa villa préférée. , disait-il, je me repose de toutes mes fatigues et de tous mes ennuis ; non seulement l’habitation mais la seule pensée de ce lieu me charme. Ce lieu était à sa portée, il pouvait en deux heures échapper aux agitations, aux inquiétudes, que lui faisaient une situation difficile, un caractère d’autant plus irrésolu que son esprit était plus pénétrant, et là, à cinq lieues de Rome, recevoir des nouvelles toutes fraîches, écouter de près tous les bruits de Rome, dont il était singulièrement avide.

La villa de Cicéron avait appartenu à Publius Sylla[65], défendu par Cicéron, et probablement avant lui au dictateur. Elle était destinée à passer du plus impitoyable des hommes à l’un des plus humains. Cette villa, qui contenait un xyste[66], c’est-à-dire un parterre avec des allées couvertes, était formée de terrasses, comme l’étaient presque toujours les villas antiques, et comme le sont fréquemment aussi les villas modernes qui leur ont succédé. Cicéron, plein des souvenirs d’Athènes, avait appelé la terrasse supérieure le Lycée et l’inférieure l’Académie. Il se plaisait à orner sa demeure champêtre de statues, de tableaux, de terres cuites, d’objets d’art de toute espèce qu’il priait son ami Atticus de lui envoyer de Grèce, mais dans lesquels il semble n’avoir jamais vu qu’un moyen de décoration[67]. Il parle de bustes à tête de bronze, d’hermès comme ceux qu’on trouve partout où il y a eu des villas romaines, de putéals ornés de figures comme ceux qu’on voit au musée du Capitole. Il envoyait à Atticus des modèles de bas-reliefs[68] en terre cuite qu’il voulait encastrer dans les murs de son atrium, comme ceux qu’on a appliqués contre les murs de la villa Campana.

On montre, aux lieux où fut Tusculum, des ruines qu’on appelle la maison de Cicéron. Ce ne sont pas plus les ruines de la maison de Cicéron que l’amphithéâtre de Tusculum n’était, quoi qu’en disent les ciceroni de l’endroit, fort indignes de porter le nom de ce grand homme, l’école où Cicéron enseignait aux Tusculans à parler latin, tradition absurde née peut-être d’une confusion avec le Gymnase de Cicéron ; ce ne sont pas même les ruines d’une villa mais, comme on n’en peut douter quand on les voit avec M. Rosa, des conserves d’eau au-dessus desquelles était l’area d’un temple. La villa de Cicéron, située sur le flanc de la montagne[69] qui domine Frascati et non au sommet de cette montagne, était beaucoup plus bas que ses prétendues ruines ; tout porte à la placer dans une des villas qui sont au-dessous de la Rufinella, laquelle aurait remplacé la grande villa de Gabinius, et quelque part dans le voisinage de la belle villa Aldobrandini, où l’eau Crabra, mentionnée par Cicéron[70], coule encore et, unie aux fraîches ondes de l’Algide, chanté par Horace, forme la belle cascade qui tombe en face du Casin.

C’est donc là qu’il faut aller chercher Cicéron ; c’est là qu’il était tout entier avec sa double condition d’homme politique et d’homme littéraire, l’une qui lui causa tant de mécomptes, l’autre qui lui a donné tant de gloire. Là on le suit sous ses ombrages, occupé jusqu’à la passion des grands intérêts de Rome et aussi de toutes les intrigues qui viennent les traverser, ou plongé dans l’étude de la philosophie et des lettres. La littérature le console et la politique l’afflige presque toujours ; mais, cela soit dit à son honneur et pour nous servir de leçon, à nous tous qui terrons une plume, l’une ne lui fit jamais oublier l’autre.

Les environs de Tusculum étaient habités par l’aristocratie romaine, comme les villas de Frascati appartiennent la plupart à des princes romains ; ce sont aujourd’hui les Borghèse et les Torlonia, c’était alors les Catulus et les Crassus, c’étaient Pompée, Hortensius, Lucullus, Æmilius Scaurus, Lépide, Varron, Brutus, presque tous les personnages qui figurent dans cette période de la république romaine.

Depuis son retour de l’exil, la situation politique de Cicéron était bien abaissée ; il était rentré à Rome par la protection de Pompée et par le pardon de César ; Clodius le menaçait et l’effrayait toujours. Cicéron se voyait forcé à bien des complaisances pour se ménager l’appui de deux hommes dont il avait eu à se plaindre et dont il avait besoin.

Dans la première ardeur du succès, Cicéron l’avait pris d’assez haut ; il était allé au Capitole arracher les tables de bronze sur lesquelles étaient gravées les lois de Clodius ; il avait en toute occasion célébré à pleine voix sa conduite dans l’affaire de Catilina, ce qui ne pouvait plaire à César ; il avait traité avec la dernière violence Vatinius, un de ses instruments ; il avait pris part au projet de révoquer sa loi agraire de Campanie. Mais bientôt cette belle ardeur s’était refroidie, et pendant la discussion de cette loi il avait fait comme il faisait volontiers toutes les fois que son rôle dans la Curie l’embarrassait : il était allé visiter ses villas. Cette fois il avait éprouvé tout à coup le besoin d’arranger sa bibliothèque d’Antium[71].

Enfin, il se rapprocha décidément de son ancien persécuteur. Dans le discours sur les Provinces consulaires, Cicéron demanda qu’on laissât la Gaule à César et profila de cette occasion pour se réconcilier avec lui en plein sénat, ce qui était se donner, après lui avoir envoyé un poème en son honneur composé en grand secret à la campagne et dont l’auteur avait fait mystère même à son fidèle Atticus.

La défense de Balbus[72], entreprise pour plaire à César et à Pompée, fut une occasion de célébrer les louanges de César. Balbus avait acheté près de Tusculum une villa qui avait appartenu aux Metellus et aux Crassus ; on trouvait cela bien outrecuidant de la part d’un étranger sans aïeux et sans importance, mais Cicéron, auquel on avait reproché de même son habitation sur le Palatin, se moquait de ce dédain.

La situation de Pompée n’était pas meilleure que celle de Cicéron. Cette intendance des vivres qu’on lui avait accordée pour cinq ans n’était point ce qu’il lui fallait ; elle ne servait qu’à le rendre aux yeux de la foule responsable de la disette et de la hausse du prix des blés. Il aurait voulu un grand commandement, mais cette proposition, mise en avant par un tribun de ses amis, déplut tellement au sénat, dont la défiance croissait toujours, que Pompée fut obligé de la désavouer. Pour avoir une flotte et une armée, il désirait être chargé de replacer sur le trône d’Égypte Ptolémée Auletès, que son frère en avait chassé. Ce roi fugitif demeurait dans la villa albaine de Pompée ; il y tenait un comptoir de corruption, empruntant pour acheter les sénateurs. En jour, il prit la fuite tandis que Pompée était en Sicile occupé à surveiller des envois de grains, et probablement d’accord avec lui. Mais l’on découvrit que les livres sibyllins défendaient d’entreprendre cette guerre, et Pompée dut renoncer à la faire.

Clodius était toujours menaçant, le sénat toujours mal disposé. Pompée finit par avoir tout le monde, même Cicéron, contre lui. Ce fut alors que, de désespoir, il se jeta dans les bras de César : c’était ce que César attendait.

Pompée alla le rejoindre à Lucques, qui faisait partie de la province de Gaule et où César venait l’hiver, aussi rapproché de Rome que la loi le permettait, compléter par ses intrigues les résultats de ses victoires. Crassus y vint. aussi de son côté. Un pacte fut formé entre eux, tout au profit de César : il aiderait de son influence à Rome et de l’or des Gaulois l’élection de Pompée et de Crassus au consulat, eux feraient prolonger de cinq ans son commandement en Gaule et obtiendraient les troupes et l’argent dont il aurait besoin[73].

Pompée et Crassus furent en effet nommés consuls, mais après une bataille dans le champ de Mars et une victoire moins glorieuse que celles de César en Gaule, Caton, jugeant avec raison qu’il y avait là un combat à livrer pour la liberté à des ambitieux ligués contre elle, se rendit, avec son candidat Domitius[74], dans le champ de Mars[75] avant le jour. Des hommes armés y étaient déjà embusqués pour les repousser ; les torches qui les précédaient furent éteintes, un de ceux qui les portaient fut tué. Caton, blessé au bras droit, tint ferme et encouragea Domitius à l’imiter, mais celui-ci eut peur et se sauva.

Bientôt après ce fut Caton qui sollicita la préture pour résister aux consuls et pour empêcher quelle ne fût donnée à cette âme damnée de César, Vatinius, auquel son impopularité faisait cruelle ai en[expier sa bassesse, à tel point qu’il fut obligé de demander aux édiles d’obtenir du peuple qu’on ne lui jetât plus de pierres, mais seulement des fruits à la tête[76]. La première tribu appelée ayant voté pour Caton, — l’on considérait ce vote comme très important, souvent il était décisif, — Pompée prétendit qu’il avait entendu tonner, et l’élection fut remise à un autre jour. Cette fois là Pompée et Crassus ayant, dit Plutarque, répandu beaucoup d’argent et chassé du champ de Mars tous les gens honnêtes, Vatinius fut nommé par la violence[77]. L’indignation était générale. Une assemblée populaire se forma dans le Champ de Mars sous la présidence d’un tribun ; on voulait tuer Crassus et Pompée. Caton annonça les maux qui allaient fondre sur la république ; il fut reconduit dans la ville et jusqu’à sa maison par une foule immense.

Quand on croit que pour être politique il est nécessaire de n’être pas honnête, on traite Caton de rêveur chimérique ; Caton au contraire jugeait parfaitement la situation de l’État romain. Il voyait les périls, seulement il ne croyait pas que se livrer fût se sauver. Il prédit très clairement à Pompée ce qui adviendrait de sa complicité avec César, l’avertissant qu’il se mettait César sur le cou et lui annonçant le jour où il ne voudrait plus le porter et ne pourrait pas le jeter par terre[78].

Dans la mêlée, le vêtement de Pompée fut taché de sang. Ce vêtement, rapporté dans sa maison, fit croire à Julie que son époux était dangereusement blessé ; elle était grosse, la terreur détermina un accident qui, dit-on, amena sa mort après une seconde grossesse. Il parait que la fille de César, unie à Pompée dans un but politique, aimait sincèrement son mari ; les sentiments naturels rencontrés au milieu des haines de parti font du bien.

Caton est un intrépide soldat de la liberté, d’une liberté sans doute orageuse et menacée, mais qui, malgré ses abus et ses dangers, valait mieux que la servitude ; car, pour qui porte un cœur d’homme, tout vaut mieux que la servitude.

Caton combat vaillamment et sans relâche dans la Curie, dans le Champ de Mars, dans le Forum.

Un tribun, gagné par Pompée Trebonius, vint proposer de lui accorder par une loi, pour son commandement en Espagne, où il n’était pas allé, l’illégale prolongation accordée à César pour son commandement dans la Gaule qu’il avait en partie soumise. Pompée, par vanité, voulait obtenir ce qu’avait obtenu César, sans voir que l’égalité du titre ne lui donnerait pas l’égalité de la gloire. Caton résolut de s’opposer à cette insolente prétention que rien ne justifiait. Il alla au Forum, et demanda deux heures pour parler contre la loi proposée et faire connaître tous les maux qu’elle entraînait. C’était beaucoup attendre de la patience de ses adversaires ; il fut bientôt interrompu, mais refusa de quitter les Rostres. Un licteur vint l’en arracher. Il continua de parler du pied de la tribune. Le licteur le saisit et l’entraîna hors du Forum ; mais il y rentra, remonta à la tribune et invita tous les bons citoyens à le soutenir. Cette fois Trebonius ordonna, comme dans une autre occasion avait fait César, de conduire Caton en prison. Caton, en y marchant, continuait à haranguer le peuple qui le suivait. Il fallut le relâcher.

Le lendemain, la violence consulaire triompha. Aquilins Gallus[79], un tribun, décidé à s’opposer à Trebonius, s’était caché dans la Curie, qui touchait au Forum, pour être là au moment où le peuple serait rassemblé ; on l’y enferma. Caton, voyant que la loi allait passer, cria qu’il entendait tonner. J’ai peine à croire qu’il ait eu recours au stratagème patricien qu’avait employé Pompée. Peut-être tonnait-il en effet, ou prit-il pour le tonnerre quelque bruit du Forum. Un citoyen le souleva dans ses bras, et il répéta son affirmation. Alors le carnage commença. Le tribun Aquilius, qui était parvenu à s’échapper de la Curie, fut blessé. Le sang d’un sénateur coula sous les coups de Crassus[80], et la loi passa.

Mais ceux que révoltaient ces indignités se précipitèrent du côté des Rostres, où était la statue de Pompée[81]. Ils voulaient la mettre en pièce ; Caton les en empêcha.

Cependant César avait trouvé dans la Gaule un théâtre digne de lui, et il commença d’une manière brillante ces campagnes où il devait déployer le génie militaire qu’il avait reçu du ciel, comme tous les autres dons de l’intelligence. A Rome, nous n’avons guère vu que l’admirable intrigant ; en Gaule, s’il nous était permis de l’y suivre, nous admirerions le grand capitaine. Mais il a été mieux admiré et mieux jugé par un émule de sa gloire, Napoléon. Retenus à Rome, nous pouvons du moins y observer l’effet qu’y produisirent ses merveilleuses victoires. Du reste, César absent y était toujours par la pensée. Toutes ses victoires avaient un but, et ce but était à Rome. En conquérant la Gaule, César voulait conquérir le pouvoir suprême, et il ne subjugua les Gaulois que pour subjuguer les Romains.

Voltaire a fait dire à Cicéron :

Romains, j’aime la gloire...

César, lui aussi, aimait la gloire, mais il aimait encore plus la puissance. La gloire était pour lui un moyen comme l’intrigue ; seulement c’était un moyen plus noble.

Pendant les neuf ans qu’il mit à soumettre la Gaule, César occupa constamment l’imagination des Romains par des victoires dans un pays à peu près inconnu, remportées sur un peuple belliqueux dont le nom avait laissé à Rome une grande terreur ; car, seul de tout le peuple du monde, il avait occupé Rome et fait payer une rançon aux défenseurs du Capitole.

Quand il commença cette suite de campagnes immortelles, César laissait à Rome beaucoup d’ennemis ; mais, pour le moment, ils étaient réduits à l’impuissance.

Crassus lui appartenait, Pompée était son allié ; il se croyait son rival, mais il ne faisait plus rien de grand. Clodius soulevait le peuple contre lui ; le sénat le ménageait encore, mais au fond le haïssait et le craignait. Cicéron, dégoûté de Pompée, se sentait . attiré vers César. César, qui le connaissait et qui, s’il l’avait desservi comme chef d’un parti contraire, voulait bien de lui comme instrument, César commençait avec Cicéron ce manège de coquetterie auquel celui-ci ne sut jamais résister.

De cette Curie où régnait une aristocratie mécontente de son chef et n’osant se brouiller avec lui, parce qu’elle n’en avait pas d’autre ; de ce Forum turbulent, de ce Champ de Mars où le sang coulait pendant les élections, les yeux des Romains se détournaient pour se fixer sur le théâtre d’une guerre glorieuse, et en mère temps que César entretenait par des succès continuels l’admiration et l’étonnement, il ne négligeait rien pour satisfaire les ambitions qui se donnaient à lui. Après avoir arrêté les Helvétiens aux bords du Léman et repoussé Arioviste au delà du Rhin, il revenait dans la Gaule d’Italie, et, là, dit Plutarque, il jouait le rôle de démagogue[82], accordant à ceux qui allaient vers lui ce qu’il leur fallait et les renvoyant satisfaits de ce qu’ils avaient reçu ou pleins d’espérances.

A la nouvelle des succès de César, une grande joie remplit Rome. L’enthousiasme dut être bien vif pour forcer le sénat à décréter quinze jours d’actions de grâces, ce qui était sans exemple. On n’en avait accordé que dix à Pompée après la guerre de Mithridate. Ce fut Cicéron qui demanda cette augmentation ; le sénat n’osa pas la refuser.

Mais son mauvais vouloir à l’égard de César ne tarda pas à se montrer. Un tribun vint dans la Curie proposer l’abrogation de la loi araire de César, et en attaqua sans ménagement l’auteur. Il ne fut point interrompu. Le sénat écoula en silence ; ce silence était une approbation timide sans doute, mais c’était une approbation. Le tribun revint à la charge ; cette fois, Cicéron fit un discours véhément, mais contre Clodius et non contre César. Tout à coup on entendit de la Grécostase, voisine de la Curie, les cris que poussaient les ouvriers de Clodius, et les sénateurs se retirèrent chez eux[83].

Pompée alla à Lucques, où il trouva César entouré de ce que Rome avait de plus considérable, et ayant déjà une cour avant d’être souverain. Ce spectacle ne le fit pas réfléchir au danger d’une alliance qui lui donnait un maître, et il revint à Rome, avec Crassus, servir, sans le vouloir, les plans de celui que, aveuglé par sa présomption, il ne savait pas craindre.

Il fut encore question dans la Curie de l’abrogation de la loi de César, mais cette fois sans qu’on donnât suite au dessein. Les deux cents sénateurs qui étaient allés complimenter César à Lucques ne pouvaient lui faire une opposition bien vive.

César fit rappeler à Cicéron, par son frère Quintus, qu’il s’était attaché comme lieutenant, la condition qu’il avait mise au rappel de l’exil . le silence sur la loi de Campanie. Cicéron comprit le devoir que lui imposait la reconnaissance, comme il l’écrivit à Lentulus[84].

Il partit pour une de ses villas.

Il reparut dans la Curie pour appuyer toutes les demandes de César en hommes et en argent, ainsi que la seconde prolongation de son commandement ; puis de nouveau s’absenta de Rome, où il ne parut guère que pour assister aux jeux donnés par Pompée.

Un nouvel étonnement vint saisir les Romains. César avait passé le Rhin pour aller chercher les Germains dans leurs forêts, qu’on disait impénétrables. En dix jours il avait construit un pont en bois de son invention sur le fleuve. Il avait fait plus, il avait franchi la mer et abordé le premier dans cette île de Bretagne qu’on disait, encore après lui, séparée du monde.

... et toto divisos orbe Britannos.

Cette double expédition dans une contrée inconnue qui communique maintenant avec Rome en quelques secondes, mais qui semblait alors comme un autre univers, comme une Amérique lointaine à l’existence de laquelle quelques-uns ne croyaient point, cette expédition assez inutile, ce me semble, au point de vue militaire, fut très bien conçue au point de vue politique ; elle frappa vivement les imaginations populaires ; on dut en parler beaucoup à Rome dans les boutiques des barbiers et parmi les oisifs qui se rassemblaient devant la tribune, au bord du canal ; ce fut, en petit, la campagne d’Égypte du Bonaparte romain.

De plus, il parait qu’on espérait trouver dans file de Bretagne une sorte d’Eldorado, des mines d’or et d’argent. Ces richesses, dans la pensée de César, étaient sans doute destinées à appuyer, dans le Forum et le Champ de Mars, les candidatures de ses partisans.

L’enthousiasme à Rome allait croissant, car, cette fois, le sénat dut décréter, non plus quinze, mais vingt jours d’actions de grâce. Durant ces vingt jours de fête, les travaux cessaient ; tous les temples étaient ouverts ; la foule allait de l’un à l’autre, chacun selon sa dévotion particulière. Certains moments de l’année romaine pendant lesquels se succèdent des solennités très rapprochées peuvent donner quelque idée de l’aspect que la ville offrait alors. Les exploits de César furent vingt jours durant racontés, commentés, exaltés de mille façons, sans doute avec accompagnement de récits merveilleux et d’aventures incroyables.

Ce transport du peuple romain pour des hauts faits prodigieux était bien naturel, mais il préparait l’asservissement de Rome. La gloire militaire est la plus dangereuse sirène pour les peuples liures.

Mais que faire contre le torrent ? Quand le tribun S. Lupus avait parlé dans la Curie contre la loi agraire de César, la Curie avait été muette.

Caton ne s’y trompa point. Au milieu de l’enivrement général, il éleva une voix sévère. César, après avoir promis à des ambassadeurs germains de ne pas attaquer avant leur retour, avait profité d’une agression partielle et désavouée pour violer sa promesse. Peut-être y était-il autorisé par ce qu’on appelle le droit de la guerre, et qui ressemble beaucoup au droit du plus fort. Hais Caton, qui n’aimait pas ces victoires, car il sentait très bien qu’elles étaient remportées sur la république et que c’était la liberté de Rome qui périssait dans les Gaules et en Germanie, Caton se leva au sein de la Curie et prononça ces paroles :

Je demande que César soit livré aux barbares pour que la malédiction qui s’attache au parjure soit détournée de nous et retombe sur son auteur.

Ce que rapporte Suétone des extorsions et des pillages de César dans les Gaules justifie la colère de Caton