L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

DEUXIÈME PARTIE — LA RÉPUBLIQUE

XVI — MARIUS ET SYLLA.

 

 

Quand Caïus Gracchus, a dit Mirabeau, tomba sous le fer des patriciens, il ramassa une poignée de poussière teinte de son sang et la lança vers le ciel ; de cette poussière naquit Marius. La phrase un peu emphatique de Mirabeau est historiquement vraie. Les patriciens n’avaient rien voulu céder aux Gracques et ils furent décimés par Marius. La lutte changea de nature. On ne se combattit plus seulement avec des lois, mais encore avec des proscriptions.

Marius, c’était la plèbe incarnée ; inculte, impitoyable, formidable comme elle, il avait quelque chose de Danton, si Danton eût été soldat. Ses traits exprimaient, sans doute comme ceux de Danton, cette puissante et violente nature. Nous n’en pouvons juger par aucun portrait de Marius[1].

Plus heureux que nous à cet égard, Plutarque avait vu, à Ravenne, une statue en marbre dont les traits répondaient bien à la rudesse et à l’âpreté du caractère de Marius.

Caïus Marius était né près d’Arpinum[2] dans le pays des Volsques. Il était de cette race de montagnards appartenant à la même famille de peuple que les Sabins ; il en eut la vigueur et la dureté. Comme Caton, Marius est un vieux Sabin ; mais, venu quand le meurtre des Gracques a rendu toute conciliation avec le passé impossible, il emploiera sa vigueur non à conserver ou à réformer, mais à détruire. Les Gracques voulaient organiser la démocratie, Marius la vengea.

Il n’avait que deux noms[3], comme la plupart des hommes de race sabellique. Les dédains patriciens ont exagéré l’humilité de son origine. Un paysan, même alors, eut pu difficilement épouser la tante de César, une femme de la famille des Jules la plus noble de Rome[4].

Ceux des patriciens, qui sentaient qu’il fallait donner un cours à l’irruption démocratique, adoptaient parfois quelque plébéien dans lequel ils remarquaient un mérite dont ils se faisaient les promoteurs ; c’est ainsi qu’un Valerius avait adopté et poussé Caton ; un Metellus fit de même pour Marius.

Son talent pour la guerre avait été reconnu et signalé par un autre patricien bien illustre, Scipion Émilien, sous lequel Marius servait en Espagne, et qui, comme on lui demandait quel général pourrait lui succéder un jour, répondit en mettant la main sur l’épaule de Marius encore inconnu :

Peut-être cet homme-là.

En effet, le vrai génie de Marius était le génie de la guerre. Il ne fut jamais orateur à Rome où tout le monde l’était plus ou moins. Intrépide soldat sur le champ de bataille, les agitations du Forum le troublaient. Il y a d’autres exemples de ce contraste : si le vainqueur de cent batailles a eu peur une fois dans sa vie, c’est au conseil des Cinq-Cents. La politique de Marius, tour à tour rusée ou violente, n’eut jamais de grandeur. Il ne servit d’autre cause que celle de son ambition. Parti d’en bas, il voulut s’élever. Marius, que n’avait point atteint les lumières de la philosophie grecqué, était comme le sont aujourd’hui les brigands des montagnes d’Arpino, sanguinaire et dévot. Une devineresse, probablement juive, appelée Marthe, qu’il menait toujours à sa suite, lui avait promis, disait-on, qu’il serait sept fois consul. Il marcha résolument vers son septième consulat à travers le sang des ennemis et des Romains.

Ce qui prouve que le terrible soutien du parti démocratique n’avait dans le principe aucune opinion politique arrêtée, c’est que l’un des premiers actes publics du futur chef de la démocratie romaine fut de s’opposer énergiquement à la proposition d’une distribution de blé, sans doute à l’instigation des Metellus qui l’avaient fait nommer tribun et de l’influence desquels il attendait alors son avancement.

Mais bientôt il traita le sénat et les Metellus avec l’insolence d’un parvenu sentant sa force, à la suite d’une sorte de réforme électorale assez singulière qu’il avait voulu introduire pendant son tribunal.

Il s’agissait des ponts sur lesquels on passait pour aller voter.

Marius voulait qu’on fit ces ponts plus étroits[5]. Sans doute pour prévenir la fraude que l’affluence et la confusion pouvaient occasionner. Cette mesure était toute semblable à celles qu’aujourd’hui, en France, les électeurs sont obligés de prendre pour assurer la sincérité du vote ; il fallait qu’elle fût efficace, car elle déplut grandement au parti aristocratique. Les consuls décrétèrent qu’aucun changement ne serait fait aux ponts, et mandèrent Marius dans la Curie. On espérait l’intimider, mais Marius n’était pas timide. Il entra dans la Curie, comme il serait entré au Forum, et menaça les consuls de les faire arrêter s’ils ne retiraient le décret ; L. Metellus, un des consuls, ayant exhorté son , collègue Cotta à le maintenir, Marius appela un serviteur des tribuns qui se tenait hors de la salle et lui donna l’ordre de conduire Metellus en prison. Ce jour-là, le Sénat dut regretter les Gracques.

Malgré cette insulte de son protégé, le frère de ce Metellus le choisit plus tard pour son lieutenant et l’emmena en Afrique où il allait combattre Jugurtha. Sans doute les talents militaires de Marius, dont le consul sentait qu’il avait besoin pour vaincre un tel ennemi, le faisait passer sur l’insulte. Marius avait montré en Espagne ce qu’il valait en rétablissant la discipline dans l’armée et en exterminant les brigands dont le pays était infesté. On nommait sans doute ainsi des guérillas faisant la guerre de montagnes. Venir à bout de brigands ordinaires n’aurait pas fait tant d’honneur à Marius.

En Afrique, le lieutenant et le général ne vécurent pas longtemps en bonne intelligence. Imaginez sous l’ancien régime, placés dans le même rapport, un officier de fortune et un grand seigneur. Marius demanda un congé pour venir à Rome briguer le consulat. Tu peux attendre, répondit impertinemment l’aristocrate romain, il sera temps pour toi d’être consul avec mon fils. Marius partit, vint à Rome et fut consul. Le tout sans permission.

Auparavant, il avait échoué pour l’édilité et avait eu beaucoup de peine à emporter la préture ; Marius dut être bien irrité et bien aigri par les obstacles qu’apportait à son ambition le mépris de ces nobles qu’il méprisait. Ils méprisent ma nouveauté, lui fait dire Salluste, et moi leur incapacité... Tous les hommes sont égaux par nature ; le plus noble, c’est le plus vaillant... S’ils me méprisent, ils méprisent leurs aïeux, dont la noblesse a commencé par ce qui fait la mienne le mérite[6].

Quand Marius disait ces choses de sa forte voix à la tribune, le Forum devait trembler d’un tonnerre d’applaudissements.

Marius, homme nouveau, se vantant de son origine, accusant et bafouant les nobles de naissance et de fortune, était l’idole du peuple ; les paysans et les ouvriers que nous rencontrerons souvent dans les scènes orageuses du Forum, quittaient leurs travaux pour lui faire cortège. Dans le champ de Mars, les centuries nommèrent Marius consul, et dans le Forum les tribus lui conférèrent le commandement de l’armée d’Afrique, le dispensant de tirer au sort, comme c’était l’usage entre les consuls, la province qui devait lui échoir en partage, et malgré une décision du sénat qui avait donné la Numidie à Metellus.

Ce fut une grande satisfaction pour son orgueil blessé d’aller prendre ce commandement et de l’enlever à Metellus qui s’éloigna avant son arrivée pour éviter l’humiliation de le lui remettre en personne.

Marius composa son armée de tout ce qui se présenta, enrôla force prolétaires et même des esclaves. Il commença la guerre en brûlant les villes et tuant les prisonniers. Mais Jugurtha, tantôt attaquant l’ennemi, tantôt s’enfonçant dans le désert[7], était insaisissable, comme le fut longtemps Abdel-Kader. Une secrète négociation s’ouvrit avec Bochus, prince numide qui, après bien des tergiversations, livra Jugurtha. Cette négociation fut conduite avec beaucoup d’adresse par un jeune patricien auquel Marius l’avait confiée, et qui prétendit en avoir tout l’honneur. De ce moment date la rivalité qui devait plus tard mettre aux prises Marius et ce jeune patricien. Il se nommait Cornelius Sylla.

Jugurtha fut amené prisonnier à Rome. Il y était déjà venu et la visite qu’il y avait faite se lie trop aux événements du Forum et de la Curie pour ne pas être racontée dans cette histoire.

Jugurtha était un Numide qui avait servi dans l’armée romaine, un barbare civilisé, ce qui est la pire espèce de barbares. Nul ne connaissait mieux la corruption qui avait pénétré dans les mœurs de la république. On peut dire qu’il l’exagérait. Tout se vend à Rome, disait-il, et il se croyait bien assuré d’y acheter un jugement favorable. Cependant il perdit son procès.

Ce procès entre des princes africains, débattu dans la Curie et le Forum romain, commença par l’accusation contre Jugurtha que le prince dépouillé, Atherbal, adressa au Sénat. Après que sa lettre eut été lue, de vifs débats s’élevèrent ; quelques-uns étaient indignés ; les sénateurs que Jugurtha avait gagnés prenaient hautement son parti. Parmi leurs adversaires les plus décidés, on remarqua avec étonnement Æmilius Scaurus. C’était un homme habile qui, trouvant les largesses du roi distribuées avec trop d’imprudence et d’éclat, ne voulut pas se laisser compromettre par elles. Mais son tour devait venir.

Bientôt on apprit que Jugurtha, au mépris de ses engagements, avait usurpé les terres d’un roi allié du peuple romain, pris la ville de Cirtha (Constantine), égorgé ce roi et avec lui des négociants romains.

Jugurtha avait des envoyés à Rome qui, admis devant le sénat, cherchaient à adoucir les esprits et à traîner les choses en longueur, selon les procédés encore en usage dans la diplomatie orientale. Mais le tribun Memmius dénonçait vigoureusement au peuple ces coupables lenteurs.

Jugurtha fit partir pour Rome avec son fils deux autres envoyés qui avaient pour instruction : corrompre tout le monde. Omnes mortales peeunia aggrediendos.

Cette fois, la vertu jusqu’ici intraitable d’Æmilius Scaurus, jugea qu’il était temps de céder. Il alla en Afrique intriguer avec Jugurtha, dont le consul Bestia accepta la soumission.

Ce fut une grande agitation à Rome ; en tout lieu, dans toutes les réunions[8], on discutait la conduite du consul ; les plébéiens étaient furieux, les aristocrates inquiets. Approuveraient-ils une si grande injustice, ou casseraient-ils le décret consulaire ?

On manda vers Jugurtha un honnête homme de l’austère gens Cassia. Celui-ci obtint du Numide qu’il viendrait se faire juger à Rome, lui donnant sa parole pour sauf-conduit.

Jugurtha parut au Forum dans un humble costume, fait pour exciter la commisération. Comprenant que, cette fois, son sort ne dépendait plus du sénat, il avait acheté un tribun.

Le peuple était animé de la plus violente colère. Les uns voulaient que l’on mit le roi numide en prison ; d’autres qu’il fût puni de mort. Memmius commença par calmer ces transports, puis somma Jugurtha, s’il voulait rentrer en grâce auprès du peuple romain de faire connaître ceux par les conseils desquels il avait agi. Car c’était à eux que l’indignation populaire en voulait plus qu’à lui. Le tribun Fabius défendit à Jugurtha de répondre. Malgré les menaces et les cris de la multitude furieuse qui remplissait le Forum et faisait mine de se jeter sur lui, Jugurtha ne répondit point, il avait acheté son propre silence. L’impudence triompha, dit Salluste, et le peuple se retira joué.

Jugurtha profita de ce répit pour faire assassiner, dans Rome, un prétendant numide qu’on voulait lui opposer ; puis il partit renvoyé par le sénat, en disant : Ville vénale , tu n’attends qu’un acheteur. Jugurtha avait encore trop bonne opinion de Rome, car elle devait se livrer pour rien.

Tel avait été le premier voyage de Jugurtha à Rome.

Il y revenait, cette fois, en captif et destiné à une mort qu’il avait bien méritée. On réserva son supplice pour le triomphe de Marius ; après qu’il y eut figuré avec ses deux fils, tout prés de ce Forum, où son impudence avait bravé la colère du peuple romain, il fut plongé nu dans le cachot souterrain de la prison Mamertine. C’était le lei janvier. L’Africain ne fut sensible qu’à la température, et s’écria : Romains, vos étuves sont froides. Il ne dit plus rien et mourut de faim au bout de six jours.

De quoi pouvait-il se plaindre ? On le traitait comme les vestales qui avaient failli. Les Romains n’étaient pas barbares seulement pour lui.

Mais une plus grande gloire que celle de la défaite ou de la prise de Jugurtha attendait Marius. II allait repousser la première invasion des peuples germaniques.

Les peuples celtiques ne donnaient plus d’inquiétudes. En Italie, les Gaulois étaient devenus Romains ; au delà des Alpes, ils étaient : sur la défensive ; les armes romaines pénétraient dans la Gaule méridionale, où deux colonies, Aix et Narbonne, venaient d’être fondées. A ce commencement des conquêtes dans la Gaule, se rattachait l’arc de, triomphe élevé à un Fabius, vainqueur des Allobroges[9], et son triomphe avait été mérité par un combat important livré, sur les bords de l’Isère où vont nous ramener les victoires de Marius, non seulement aux Allobroges, mais encore à la puissante nation des Arvernes, combat qui assura la Gaule méridionale aux Romains.

Mais derrière les populations celtiques, au bord du Danube comme au bord du Rhin, était l’immense armée des mations germaniques destinées à détruire l’empire romain, et qui, pour la première fois, apparurent formidables au temps de Marius.

L’Italie était sérieusement menacée : les Teutons et les Cimbres[10] venaient fondre sur elle ; plusieurs généraux avaient été battus ; à Rome, l’exaspération populaire était au comble : le peuple voulait faire condamner à mort, Caepion, un de ces généraux. Un tribun ayant osé, à l’instigation des patriciens, intercéder contre ce jugement, fut chassé du Forum.

La marche des Cimbres et des Teutons était la migration d’un peuple avec femmes et enfants, demandant des terres pour s’établir. Après avoir rôdé sur la frontière du monde romain, depuis le Danube jusqu’à l’Èbre, les deux nations, qui avaient fait leur jonction à Rouen puis s’étaient séparées, furent écrasées par Marius : les Teutons près d’Aix en Provence, et les Cimbres près de Verceil, en Piémont. Le grossier plébéien devenu consul sauva deux fois Rome.

Des vestiges de la défaite des Teutons subsistent encore aujourd’hui en Provence ; qu’on permette à un Français de quitter Rome un moment pour la France et de suivre les traces de Marius dans cette Provence que ses souvenirs et ses ruines font si romaine.

Pour tenir ses soldats en haleine par le travail et pour faciliter l’arrivée des transports qui lui étaient envoyés d’Italie, Marius avait creusé, parallèlement au Rhône, un canal appelé fossa Mariana. Ce canal avait seize milles de longueur ; il formait comme un bras artificiel du fleuve et s’en détachait à un mille au-dessus de l’embouchure : il servait à éviter des bas-fonds où les bâtiments engravaient. On suit encore la direction de la Fossa de Marius, et le village de Foz conserve la trace de ce nom. Sans nous éloigner de Rome, nous pouvons trouver un travail analogue au canal de Marius : le bras droit du Tibre, le seul navigable aujourd’hui, est un canal artificiel du même genre et créé dans le même but.

La plaine que couvrirent cent mille cadavres de Teutons, s’appela d’un nom hideux, la plaine de la Pourriture et a donné son nom au village de la Pourrière.

Enfin, chaque année les habitants d’une commune aux environs d’Aix gagnent processionnellement le sommet d’une colline, y font deux grands tas de broussailles auxquelles ils mettent le feu en criant : Victoire ! Cet usage lire bien probablement son origine des feux de joie que les habitants du pays allumèrent pour fêter leur délivrance ; la colline elle-même s’appelle sainte Victoire, la victoire de Marius est devenue une sainte chrétienne. C’est ainsi qu’à quelques lieues de Rome le sommet du Soracte s’est appelé saint Oreste.

Retournons à Rome, où nous attendent d’autres monuments de la double victoire de Marius. Ce sont d’abord les trophées[11], qui lui furent érigés sur le Capitole[12] et ailleurs ; ces trophées, abattus par Sylla, furent relevés par César que cet acte rendit très populaire. Aujourd’hui, au sommet de la rampe du Capitole, on voit deux trophées qu’on appelle trophées de Marius, ce que le caractère de la sculpture ne permet point d’admettre. Tout porte à croire qu’ils viennent d’une nymphée d’Alexandre Sévère[13] dont un reste existe près de Sainte-Marie-Majeure.

La relation de ces trophées de l’empire avec les trophées qu’on avait élevés à Marius sur l’Esquilin, d’où ils ont été apportés au Capitole, n’en est pas moins certaine. On les avait érigés au temps de l’empire dans le voisinage de l’emplacement des trophées de Marius, sur l’Esquilin[14], en mémoire de ces trophées[15] ; nous le savons par la tradition qui avait perpétué le souvenir de leur origine[16]. Le monument dont ils faisaient partie s’appelait au moyen âge Cimbrum, et au quinzième siècle le Pogge les a vus en place[17].

Si les trophées de Marius sur l’Esquilin étaient consacrés à l’exterminateur des Cimbres, ceux du Capitole l’étaient au vainqueur de Jugurtha[18]. Les trophées de la rampe du Capitole, bien qu’ils ne puissent être autre chose qu’une imitation des trophées élevés à Marius sur l’Esquilin, représentent à la lois et ses trophées de l’Esquilin et ceux du Capitole ; les premiers par leur origine, les seconds par le lieu où on les a placés.

Marius, comme l’avait fait Marcellus, éleva un temple à l’Honneur et à la Vertu, sur le mont Capitolin, au-dessous de la citadelle[19]. Il avait donné à ce temple peu d’élévation[20], non point par modestie, cette vertu n’était pas à son usage, mais dans la crainte que trop élevé il ne gênât les auspices qu’on prenait sur la citadelle, et que les augures ne forçassent celui qui l’avait érigé, tout Marius qu’il était, à le démolir.

Ces mots Honneur et Vertu peuvent étonner quand il s’agit de Marius, car Marius n’était ni un sage, ni un chevalier, mais il faut se rappeler ce que j’ai dit du sens qu’ils avaient chez les Romains : Virtus, c’était le courage, la force d’âme ; Honor exprimait l’investiture des fonctions publiques. Ni le courage, ni la force d’âme ne manquaient à Marius ; déjà plusieurs fois consul, l’honor ne lui faisait point défaut ; le plébéien parvenu par son mérite entendait comme l’avait entendu un autre plébéien, Marcellus, établir que les honneurs devaient toujours accompagner le mérite ; c’est ce que Salluste lui fait dire en propres termes. Marius l’avait dit, par le nom de son temple, avant Salluste.

Marius, après sa victoire sur les Teutons, avait refusé les honneurs du triomphe parce que les Cimbres étaient encore en Italie ; il triompha des Teutons et des Cimbres avec son collègue Catulus, qui l’avait aidé à vaincre ces derniers. Catulus était un patricien, homme de guerre médiocre, que le parti aristocratique voulait opposer à Marius. Catulus éleva aussi son trophée, non pas dans un lieu public, par l’assentiment populaire, mais chez lui, dans un portique orné des dépouilles des Cimbres[21] qu’il fit construire à ses frais près de sa magnifique demeure du Palatin, élevée sur l’emplacement de celle de Fulvius Flaccus, l’ami du second Gracque. La maison de Flaccus avait été rasée par ordre du sénat, auquel il ne déplaisait pas sans doute qu’un des siens effaçât sous la splendeur de sa magnifique habitation et sous le luxe glorieux de son portique, le souvenir du tribun vaincu.

Catulus dédia aussi, sur le Palatin, un temple à la Fortune de ce jour[22], ce qui, comme le dit Cicéron[23], était une manière de désigner la fortune de chaque jour. Catulus avait bien raison de dédier un temple à la Fortune, cette Fortune était l’arrivée de Marius qui l’avait sauvé[24].

Déjà Marius avait été cinq fois consul ; pour l’être une sixième il employa des moyens indignes de sa gloire, il s’associa avec deux démagogues de la pire espèce, Saturninus et Glaucias, qui parodiaient misérablement les Gracques et dont chacun avait assassiné son concurrent. Marius, nommé consul, servit d’abord leurs desseins par un acte de perfidie effrontée : Saturninas avant proposé que les sénateurs vinssent à la tribune affirmer par serment qu’ils se soumettaient à une loi dont il était l’auteur, Marius déclara dans la Curie qu’il ne prêterait point ce serment. Son but était dé faire prendre le même engagement à Metellus, qui le prit en effet. Peu de jours après, Saturninus appela les sénateurs à la tribune pour prêter le serment en question. Marius y parut ; on fit un grand silence et l’on se demandait ce qu’il allait dire. Marius n’hésita pavas à violer, pour plaire au peuple, la promesse qu’il avait faite pour tromper le sénat, et il prêta le serinent demandé par les tribuns.

La multitude applaudit bruyamment à ce parjure ; les patriciens présents baissèrent la tête et furent consternés. Tous les autres sénateurs jurèrent par peur ; Metellus, en dépit d’un plébiscite qui l’avait mis hors la loi pour avoir refusé de le faire, tint bon et ne jura point ; il fut forcé de s’exiler mais conserva l’honneur.

Après cette comédie en deux actes, joués l’un dans la Curie, l’autre dans le Forum, Marius en joua une autre dans sa maison. Saturninus s’était discrédité par ses violences ; pour ruiner une candidature de Q. Metellus, il l’avait fait assiéger par la populace dans le Capitole et avait fait égorger par elle A. Nonius, que le parti du sénat désirait voir nommer tribun ; les soldats de Marius, qui étaient mêlés dans toutes les émeutes populaires, avaient aidé le coup. Cependant les patriciens, ayant résolu d’abattre Saturninus, s’adressèrent à Marius. Saturninus vint aussi le trouver gour réclamer son appui. Marius le fit entrer par une autre porte sans que les envoyés du sénat en sussent rien. Incertain du parti qu’il devait prendre, il alla plusieurs ibis d’eux à lui, les quittant tour à tour sous un prétexte de santé qu’on ne saurait indiquer ici. Cette anecdote, peut-être inventée, peint parfaitement la situation embarrassée et la politique indécise de Marius, résolu seulement sur le champ de bataille. Enfin, voyant le sénat et les chevaliers, les nobles et les riches décidés à se défaire de Saturninus, il consentit à les débarrasser d’un complice auquel il devait beaucoup. Tous les patriciens prirent les armes, même ceux qui étaient âgés et malades, ceux qui pouvaient à peine marcher[25], comme le vieux Scævola. Marius, appuyé sur une pique, se plaça devant la porte de la Curie pour la défendre[26], éprouvant sans doute une certaine joie et un certain orgueil à protéger ceux qui l’avaient dédaigné. Après un combat en règle dans le Forum, Saturninus et les siens se retranchèrent sur le Capitole. Marius ne tenta point l’assaut : le mont Capitolin, d’un accès si facile aujourd’hui, était alors très abrupte, comme on peut en juger là où l’on voit à nu la roche Tarpéienne ; il préféra réduire les insurgés en coupant les canaux par où l’eau pouvait leur arriver : c’était, je pense, les conduits de l’eau Marcia. L’un des révoltés voulait incendier le Capitole, les autres appelèrent Marius et se rendirent à lui. Marius les enferma dans la Curie, peut-être pour les sauver ; mais les patriciens vainqueurs escaladèrent l’édifice, démolirent le toit et assommèrent les prisonniers avec des tuiles, ne respectant pas plus le lieu des assemblées du sénat que leurs adversaires ne respectaient le sénat lui-même. Marius, si grand comme homme de guerre, se déconsidéra beaucoup dans les deux partis par le rôle double qu’il venait de jouer. Metellus ayant été rappelé de l’exil, Marius quitta Rome afin de ne pas voir la rentrée de son ennemi. A son retour, polir entretenir cette popularité qui allait s’amoindrissant, il se lit bâtir une maison près du Forum, afin d’être toujours à la disposition du peuple ; elle devait se trouver à l’entrée de la Subura, quartier populaire où logea aussi César, probablement dans la maison de son oncle Marius.

La guerre sociale vint fournir à Marius une occasion de se relever de la triste situation que lui avait faite les indécisions de sa politique ; mais il y recueillit peu de gloire. Après la première campagne, il fut remplacé : le vainqueur des Cimbres vieillissait et devenait toujours plus impropre aux travaux de la guerre.

Mais il n’en voulait convenir ni avec les autres ni avec lui-même, et donnait un spectacle assez ridicule en venant chaque jour dans le champ de Mars partager les exercices des jeunes gens, pour faire croire qu’il était jeune aussi. Il finit par aller cacher sa mauvaise humeur dans une villa, prés de Naples, tandis que son éternel rival Sylla se distinguait sur le théâtre qu’il avait été forcé d’abandonner. Cette première période de la guerre sociale qu’on appela guerre des Marses, et à laquelle prirent part les Samnites, les Campaniens, les Ombriens et les Étrusques, inspirait à Rome de grandes craintes. Tous les citoyens s’armèrent ; on forma avec les affranchis une sorte de garde civique pour la défense de la ville. Le corps du consul Rupilius Lupus, tué dans une défaite, ayant été apporté à Rome, y produisit une grande consternation ; les magistrats déposèrent la pourpre et prirent le deuil, le sénat ordonna que désormais les généraux seraient enterrés là où ils tomberaient, précaution qui montrait quels troubles on redoutait et à quels malheurs on s’attendait. Au commencement de la guerre, ce même Lupus avait découvert dans son armée des intelligences avec l’ennemi ; il s’en était suivi l’établissement d’une commission pour juger les traîtres et une véritable terreur à Rome.

Rome était en présence d’une haine plus profonde que celle d’Annibal, la haine de la révolte provoquée par l’oppression ; et qui produisait la fureur de la résistance. On a trouvé, près d’Ascoli, sur un des champs de bataille de cette guerre, des halles de fronde sur lesquelles sont gravés ces mots : Mars Vengeur ; Rome, touche, menaces de cette haine et réponse de cette fureur portées, avec la mort, d’un parti à l’autre et qu’en présence de ces missives homicides nous croyons entendre encore aujourd’hui[27]. Cette insurrection, par laquelle l’Italie voulut s’affranchir du joug de Rome, a eu pour principal théâtre les âpres montagnes qui sont an sud et à l’est de l’horizon romain ; mais elle fut préparée dans Rome par des menées secrètes, et amena dans le Forum des scènes qu’il m’appartient de raconter.

Celui qui fut le chef de la première ligue sociale, Pompedius Silo, était venu s’entendre avec le protecteur des Italiens, M. Livius Drusus, et logeait dans sa maison. C’est dans cette maison qu’il menaça d’un air sérieux et avec une voix terrible M. Caton, enfant, de le jeter par une fenêtre, en dehors de laquelle il le tenait suspendu, s’il ne se déclarait favorable à la cause italienne, et l’enfant ne céda pas. M. Mérimée, dans son histoire si habilement retrouvée de la guerre sociale, cite avec raison ce fait comme une preuve du dédain des Romains pour les Italiotes, transmis par l’éducation et sucé avec le lait.

Cette maison, qui était à côté de celle de Catulus, sur le Palatin, qui passa aux maints de Crassus et de Cicéron[28], est une des plus historiques de Rome. C’est au sujet de sa construction que Drusus prononça ce mot célèbre : Je voudrais qu’elle fût construite de manière que chacun de mes concitoyens pût voir ce qui se passe chez moi. Drusus y fut rapporté mourant et peut-être empoisonné, du Forum, où sa parole avait soulevé des tempêtes, et y fut assassiné un soir par une main mystérieuse. La vie comme la mort de cet homme singulier est une énigme ; celui qui appelait sur ses actions la lumière du grand jour, est enveloppé pour la postérité d’une ombre difficile à percer.

Ce qu’on entrevoit, c’est qu’en présence du déchirement qui menaçait la société romaine, Drusus se crut de force à le conjurer en donnant satisfaction à tous les partis, et que dans son orgueil il se flatta de pouvoir les dominer. Ce fut en France le rêve de Mirabeau. A la fois novateur et conservateur, champion des plébéiens et des italiotes, proposant une loi agraire et rendant aux sénateurs le droit de juger, Drusus fut un moment l’idole du peuple et l’espoir des patriciens, puis, comme il apportait dans un rôle qui eût demandé un art et des ménagements infinis, beaucoup de hauteur et de violence, il se vit délaissé du peuplé et du sénat, et eut recours à des manœuvres occultes qui ressemblaient beaucoup à de la conspiration. Distribuant les siens en groupes clandestinement rassemblés, usage qui, je crois, n’est pas perdu en Italie et existe peut-être même à Rome, il exigeait d’eux un serment qui fait penser à ceux qu’on attribue aux sociétés secrètes : Je jure que j’aurai les mêmes amis et les mêmes ennemis que Drusus ; que je n’épargnerai ni bien, ni parent, ni enfant, ni la vie de personne, si ce n’est pour le bien de Drusus... que je ferai prêter ce serment à autant de citoyens que je pourrai. Bonheur ou malheur me vienne selon que j’observerai ou non ce serment[29].

Avant d’en arriver là, Drusus avait compté, pour gouverner les patriciens, sur son audace et sur sort éloquence, et, en effet, ils subirent d’abord la loi de ce protecteur insolent. Un jour il était à la tribune ; le sénat l’invita par un message à se rendre au lieu choisi ce jour-là pour son assemblée[30]. Que le sénat, répondit Drusus, vienne dans la Curia Hostilia ; c’est plus prés des Rostres et de moi.

Cicéron nous a transmis une discussion orageuse du sénat entre l’orateur Crassus et le consul Philippe, ennemi personnel de Drusus, débat que la présence dé celui-ci, et probablement son intervention, purent seules autant passionner. Il paraît que le consul, mécontent des complaisances du sénat pour Drusus, sur lequel les grands comptaient alors, avait porté son dépit dans le Forum et à la tribune. Crassus s’éleva violemment contre le consul et osa lui dire : Si je ne suis pas sénateur pour toi, tu n’es plus pour moi consul... Si tu veux que je me taise, il faut m’arracher la langue, et quand tu l’auras arrachée, avec mon dernier souffle, ma liberté repoussera encore ton insolence. Voilà comme on parlait dans la Curie romaine ; un consul insultait le sénat qui se confiait à Drusus et un sénateur bravait le consul qui avait mal parlé de Drusus et du sénat : les partis s’attachent avec emportement à ceux qu’ils croient pouvoir les sauver.

Les violences allaient encore plus loin dans le Forum. A quelque temps de là, Philippe interrompit Drusus pendant qu’il haranguait, et Drusus, au nom de la loi qui défendait d’interrompre un tribun, envoya un de ses clients arrêter le. consul, ce qui fut exécuté si violemment que celui-ci eut le col tordu (obtorta gula) et que le sang sortit de ses narines.

Une autre agitation vint à quelque temps de là ensanglanter le Forum. Ceux qui prêtaient à intérêt, et qu’on appelait usuriers, n’avaient jamais été populaires à Rome, pis plus que ne le furent les juifs en Europe au moyen âge. C’étaient en général des patriciens, ce qui n’augmentait pas leur popularité. Les débiteurs se plaignaient que l’usure fut exercée dans des conditions contraires aux lois ; ils demandaient du temps pour payer. Le préteur Asellio s’efforçait de concilier les parties et d’adoucir autant qu’il était possible le sort des débiteurs. Le Forum romain vit une émeute de plus, l’émeute de l’usure ; les créanciers, qui ne voulaient rien céder, tuèrent le préteur en plein Forum, tandis qu’il offrait un sacrifice devant le temple de Castor, lieu célèbre dans l’histoire des agitations romaines. Le magistrat, jetant la coupe du sacrifice, allait chercher un asile dans le temple de Vesta, mais, bien que ce, temple fût tout proche, il ne put y arriver et il fut massacré dans un cabaret où il s’était réfugié. On avait cru qu’il était dans le cloître des vestales, et malgré la clausura, des hommes, ce’ qui ne s’était jamais vu, étaient entré dans ce lieu révéré.

Rome prenait de plus en plus. la physionomie des guerres civiles ; pendant le tribunat de Drusus, on vit les étendards elles aigles dans les rues. En effet, la guerre civile approchait ; la haine, qui devait mettre les armes aux mains de deux chefs ambitieux, s’accroissait chaque jour et acheva de s’enflammer au sujet de l’expédition contre Mithridate, dont l’un et l’autre, désirait le commandement.

Malgré tous les efforts de Marius, Sylla, fut nommé consul ; la rage remplit le cœur du vieux plébéien, dont le sort était d’être toujours supplanté par l’aristocrate habile et heureux. Mais Marius ne se tint pas pour vaincu ; il s’entendit avec le tribun Sulpicius qui proposa une loi par laquelle les nouveaux citoyens, c’est-à-dire les Italiens, qui venaient de recevoir le droit de cité après la guerre des Marses, au lieu de voter à part, seraient répartis dans les trente-cinq tribus. Ces voix et celles des affranchis, qu’il proposait de faire voter aussi dans les tribus, pouvaient aider à former une majorité dont le tribun disposerait en faveur de Marius. Les anciens citoyens romains furent saisis d’une grande. fureur en voyant le pouvoir passer à ces intrus, qu’ils méprisaient de tout leur orgueil ; on en vint aux coups, on se jeta des pierres dans le Forum. Les consuls, que le résultat des comices effrayait, multiplièrent les jours fériés, pendant lesquels les comices étaient suspendus ; mais Sulpicius ne tint compte de ces prescriptions surannées, il lit prendre à ses partisans des poignards pour s’en servir s’il le fallait, contre les consuls, puis déclara illégale, leur suspension des comices sous prétexte de fêtes et les somma de la révoquer. Un grand tumulte s’éleva dans le Forum, les poignards brillèrent et Surent, di6gés contre les consuls. L’un d’eux, Quintus Pompeius, disparut ; l’autre, Sylla, se retira pour délibérer. Son gendre, fils de son collègue, ayant élevé librement la voix, fut tué par la populace, comme Tiberius Gracchus l’avait été par les patriciens. Sylla traîné, quelques-uns disaient s’étant caché dans la maison de Marius, que nous savons avoir été voisine du Forum, en l’ut ramené et contraint de révoquer la suspension des comices. Cela fait, il se hâta de rejoindre à Capoue l’armée d’Orient.

En soli absence, le décret du sénat est cassé par les tribus et Marius est nommé par elles commandant de l’expédition contre Mithridate.

Sylla rassemble ses soldats et leu ; apprend ce qui s’est passé. Les soldats, craignant que l’expédition, où ils espéraient s’enrichir, ne leur échappe, tuent les lieutenants que Marius leur envoie et demandent à leur général de les ramener à Rome. Sylla marché sur Rome à la tête de six légions. Tous les officiers, excepté un seul, le quittent, épouvantés de cette attaque contre, la patrie ; mais les soldats sont moins scrupuleux et Sylla avance toujours. Aux députés que le sénat lui envoie et qui l’interrogent sur son dessein, il répond : Je vais délivrer les Romains de leurs tyrans, puis offre, sans entrer dans la ville, de s’arrêter dans le champ de Mars et de s’expliquer, en présence du sénat, avec Marius et Sulpirius. Ceux-ci, qui n’étaient pas encore prêts à se défendre, lui envoient d’autres députés pour lui demander d’établir son camp au cinquième mille, cette limite du territoire romain primitif, et d’y attendre la décision du sénat. Sylla y consent ; mais, les députés partis, il marche sur leurs pas et arrive sous les murs de Rome peu de temps après eux.

Sylla s’établit devant la porte du Cælius[31], Pompeius Rufus, l’autre consul, occupe la porte Colline ; une troisième division va s’emparer du pont Sublicius : la ville se trouve ainsi entre deux armées.

Sylla y pénètre par la porte Esquiline, une torche à la main et incendiant tout sur son passage. Il rencontre Marius sur le marché de l’Esquilin[32], près de Sainte-Marie-Majeure. La troupe de Sylla fléchit un moment ; Sylla saisit une enseigne et s’élance en avant. Marius est obligé de reculer, et dans quel endroit I en présence de ses trophées de l’Esquilin qui lui rappelaient le temps où il remportait de pures victoires sur les ennemis de Rome ; aujourd’hui, il combattait des Romains et il était vaincu. Mais il fallait bien reculer, car un corps que Sylla avait lancé à travers la Subura pouvait lui couper la retraite. Parvenu à l’extrémité inférieure de ce quartier, dans le voisinage du temple de Tellus[33], il tenté un dernier effort : il appelle à lui ceux qui combattent encore du haut des toits plats des maisons, dans le quartier populaire de la Subura où il devait avoir des partisans ; nul ne se montre, et il est obligé de fuir. Il traverse le Forum, le quartier étrusque, et va gagner la porte Trigemina, par où il pouvait atteindre Ostie et la mer. Cette porte, qui était restée fermée pour C. Gracchus, s’ouvrit pour Marius.

Arrivé à la voie Sacrée[34], Sylla s’arrête, fait exécuter les pillards, distribue des postes dans toute la ville et passe la nuit à les visiter. Le lendemain, il monte à la tribune et harangue le peuple, dit que l’état déplorable de la république, troublée par des hommes turbulents, l’a contraint à faire ce qu’il a fait, rend au sénat l’initiative des lois et déclare que des comices par tribus on reviendra aux comices par centuries de Servius Tullius. Le pouvoir des tribuns est considérablement diminué, trois cents nouveaux sénateurs sont nommés ; le triomphe du parti aristocratique est complet.

Le système des proscriptions commence. Douze des ennemis de Sylla sont déclarés ennemis de la république, et il est permis à qui les trouvera de les tuer. Pour la première fois, des têtes coupées sont attachées à la tribune.

Sylla fit déclarer par le sénat Marius ennemi de la patrie. Une seule voix s’éleva pour protester, c’était celle de l’augure Scævola : Tu peux me montrer, s’écria-t-il, les soldats dont tu as environné la Curie ; tu peux me menacer de la mort, mais tu ne feras pas que pour un peu de vieux sang qui me reste, je déclare ennemi de Rome celui qui a sauvé deux lois Rome et l’Italie[35].

Nous ne saurions suivre Marius caché dans les marais de Minturne, où il fut découvert, saisi et conduit nu, couvert de vase, une corde au col, dans une maison de la ville qui devait lui servir de prison ; là écrasant l’esclave timbre prêt à lui donner la mort, de ce mot si hardi dans la bouche du destructeur des Cimbres et dont la hardiesse même terrifia celui auquel il était adressé : Oseras-tu bien tuer Marius ? Marius fut médiocre et sanguinaire dans la politique, il fut grand dans la guerre, et le malheur lui inspira cette réponse à l’officier qui venait l’avertir qu’il eût à quitter l’Afrique ou que le gouverneur de la province serait forcé de le livrer ; «Va lui dire que tu as vu Marius fugitif, assis sur les ruinés de Carthage. » Ce mot sublime a inspiré à Velleius Paterculus une phrase à effet[36] que Delille a assez malheureusement rendue.

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.

Nous retrouverons Marius à Rome quand il y reparaîtra avec des trésors de haine accumulés au sein de ces misères qu’il viendra venger.

Pendant que Marius errait par le monde et que Sylla faisait la guerre en Orient, Rome n’était pas tranquille.

La question du vole des nouveaux citoyens romains et de leur répartition dans les anciennes tribus, était toujours celle qui troublait le plus le Forum ; les nouveaux admis dans la cité créaient une plebs étrangère aspirant, par la parité absolue du vote, à l’entière égalité politique, comme l’avait fait autrefois la plebs romaine elle-même, et sur cette plebs nouvelle s’appuyaient volontiers les tribuns.

Il faut le dire à leur honneur, les anciens plébéiens ne se montraient pas toujours jaloux des droits accordés aux nouveaux ; souvent ils s’unissaient pour faire en commun la guerre aux aristocrates de naissance et de fortune, qui devenant de jour en jour moins dignes de gouverner la république, songeaient surtout à l’exploiter.

Attaqués par la violence, ceux-ci se défendaient par la violence ; on le vit dans les troubles qui éclatèrent à Rome pendant l’absence de Sylla et de Marius et préparèrent le retour de celui-ci.

Cinna, son partisan et l’un des consuls, se déclara le protecteur des nouveaux citoyens : l’autre consul, Octavius, le défenseur de ce qu’on appelait, un peu légèrement, les honnêtes gens. Il avait même avec lui une portion des plébéiens, ceux qui, aristocrates à leur manière[37], voulaient, en reléguant les parvenus au titre de citoyen dans des tribus particulières qui voteraient après toutes les autres, rendre illusoire leur admission au droit de cité. Mais le plus grand nombre comprenait, malgré l’orgueil du préjugé national, qu’il ne fallait pas se diviser devant l’ennemi.

Les bandes des deux consuls se présentèrent dans le Forum armées de couteaux[38]. L’emploi du couteau, qui joue un si grand rôle dans les querelles particulières des Romains modernes., ne paraît pas dans les altercations publiques des anciens Romains avant les Gracques ; jusque-là tout se bornait à des coups de poing ou de pierre, comme dans les élections anglaises et américaines. Il n’y a, selon moi, que demi mal dans ces façons un peu rudes de la liberté ; mais tout fut perdu à Rome le jour où le couteau intervint, comme tout le serait chez les modernes le jour où le fusil interviendrait dans la politique.

Octavius était resté dans sa maison, celle des Octavii, sur le Palatin[39]. On vint lui dire que la plupart des tribuns s’opposaient au tumulte, mais qu’assiégés dans les Rostres, ils avaient peine à s’y maintenir. Octavius sort de chez lui et, descendant par la voie Sacrée au milieu d’un groupe très compacte, se précipite dans le Forum avec l’impétuosité d’un torrent ; il se jette à travers la multitude et la refoule devant lui. Appien remarque qu’en gagnant le temple de Castor, point toujours très important dans les émeutes, il évita de rencontrer Cinna[40], ce qui me fait craindre que Cinna ne fût de l’autre côté du Forum avec ceux qui donnaient l’assaut à la tribune et aux tribuns ; mais la suite d’Octavius, moins modérée que lui, fond

sur les nouveaux citoyens, en tue un grand nombre et pousse le reste jusqu’aux entrées du Forum inondé de sang et rempli de cadavres[41].

Cinna, désespéré, court à travers les rues, appelant les esclaves à la liberté, puis va soulever les villes qui avaient reçu récemment le droit de cité. Il est rejoint à Nola par des sénateurs, parmi lesquels on remarque les noms de Sertorius et du jeune Marius ; mais à Rome le sénat le dépose et lui donne pour successeur Lucius Mérula, d’une grande famille dont le nom est encore aujourd’hui celui d’une. rue de Rome[42].

Il va à Capoue, où était une partie de l’armée, se prosterne devant elle ; les soldats le relèvent et lui déclarent qu’il est consul. Il y a à Rome des élections d’empereurs qui ressemblent à celle-là.

Les villes des alliés donnèrent des soldats et de l’argent à celui qui. avait souffert pour leur cause. Pendant ce temps, à Rome, le parti aristocratique se prépare à la défense, fortifie la ville, lève des troupes et appelle Pompeius Strabo, le père de Pompée.

Pompeius arrive et campe devant la porte Colline. Cinna vient y camper à côté de lui. A ces nouvelles le vieux Marius accourt. Il débarque sur la côte d’Étrurie, au port de Télamon, qui s’appelle encore aujourd’hui porto Telamone, avec d’autres fugitifs et mille Numides, et parcourt les villes étrusques couvert de misérables vêtements, les cheveux en désordre ; il n’avait coupé ni ses cheveux ni sa barbe depuis qu’il avait fui de Rome. Marius promet son appui à la loi de Cinna et vient le rejoindre à la tête de six mille hommes. Trois camps se forment sur la rive droite du Tibre, le camp de Cinna et de Carbon en face de la ville, celui de Sertorius au-dessus, celui de Marius au-dessous, du côté de la mer ; Sertorius et Marius jettent des ponts sur le fleuve pour être maîtres des deux bords et affamer Rome. Marius prend et pille Ostie ; Cinna envoie des troupes du côté de Rimini pour arrêter les Gallo-Romains.

Sylla était en Asie ; les consuls, qui sentent l’infériorité de leurs forces, rappellent Metellus du Samnium, où il continuait la guerre sociale.

 Les Samnites se prononcent pour Marius. Le tribun militaire chargé de la défense du Janicule, la citadelle de Rome, en ouvre clandestinement la porte à Cinna : Cinna entre dans la ville, mais les consuls accourent à temps, et il en est presque aussitôt chassé. pomperas Strabo attaque sans succès la porte Colline, mais le ciel semble se déclarer contre lui, car le tonnerre tombe plusieurs fois sur son camp et lui-même est foudroyé. C’était du reste une perte médiocre pour le parti du sénat. Caractère indécis, comme son fils, il fut soupçonné de trahison. Il s’appelait le Louche (Strabo) ; sa conduite ressemblait à son nom. Le sénat le détestait[43] et quand on rapporta son corps à Rome, le peuple s’en saisit et le traîna dans la boue par les rues, comme il fit depuis pour Héliogabale.

Marius s’empare de plusieurs villes voisines de Rome, où des provisions de blé avaient été déposées, et s’avance par la voie Appienne. Marius, Cinna, Carbon, Sertorius, qui ont réuni leurs troupes, établissent leur camp à douze mille de la porte Capène. Octavius, Crassus et Metellus se retirent sur le mont Albain, prenant pour prétexte : la malaria, qui, cette année, coûta la vie à un grand nombre de personnes, mais ne faisait point quitter sa position à Marius ; en réalité, pour gagner du temps et voir venir les événements. Cinna envoie dans la ville des fétiaux promettre la liberté aux esclaves qui accourent en foule ; ils sont suivis de beaucoup d’hommes libres, les uns par crainte de la famine, les autres parce qu’ils étaient du parti de Marius.

Cinna porte son camp aux pieds des murs de Rome, dans le voisinage de la porte Capène. Tandis que les envoyés vont et viennent et qu’Octavius, dans le plus grand trouble, ne sait que résoudre, le sénat dépose Mérula, le consul qu’il avait nommé, et se borne à demander que Cinna s’engage à épargner la vie des citoyens. Cinna le promit à peu prés ; ajoutant qu’Octavius, qui descendu du mont Albain était rentré dans Rome, par une autre porte, ferait bien de ne pas se montrer pour éviter quelque malheur. Cinna,. comme consul, était assis sur la chaise curule ; Marius, debout à côté de lui, se taisait d’un silence terrible. Quand les envoyés l’invitèrent à entrer dans la ville, il répondit ironiquement : Il n’est pas permis aux exilés d’y rentrer. Aussitôt les tribus, assemblées dans le Forum, se hâtèrent d’abroger solennellement le décret d’exil rendu contre lui et contre les autres bannis.

A peine furent-ils dans Rome que les pillages et les massacres commencèrent. Octavius ne voulut pas fuir ; il se retira sur le Janicule avec quelques patriciens et quelques soldats fidèles, s’assit sur sa chaise curule, entouré des faisceaux et des haches consulaires. Comme les patriciens avaient attendu les Gaulois, il. attendit les assassins. On vint lui annoncer qu’ils. approchaient, il ne se leva point ; on lui offrit un cheval pour fuir, il ne daigna pas répondre[44]. Sa tête fut coupée et attachée à la tribune, ainsi que celles d’un Antonius et d’un César, comme devait y être étalée celle de Cicéron par suite de la complicité meurtrière d’un autre Antoine et d’un autre Octavius, neveu d’un autre César.

Tous les hommes considérables du parti de Sylla furent tués, ou se donnèrent la mort ; ceux qui demandèrent grâce ne furent pas épargnés. Marius répondit à son ancien collègue Catulus, qui l’implorait à genoux : Il faut mourir ! Un autre, Q. Anscharius, se présenta devant Marius tandis qu’il sacrifiait au Capitole, espérant que la religion du lieu et du moment pourrait obtenir son pardon ; mais Marius, tout en continuant de sacrifier, le fit égorger par ses soldats dans le temple même de Jupiter. Il fut défendu d’ensevelir les morts. Quant aux esclaves affranchis, quelques-uns ayant abusé de leur liberté, Cinna en profita pour les exterminer jusqu’au dernier.

Marius vécut encore quelques jours, rêvant la guerre, craignant Sylla, voyant venir la mort, qui pour lui était une défaite, et s’enivrant pour s’étourdir, mais toujours plus avide de meurtre et immolant sans relâche de nouvelles victimes.

Marius fit sans doute disparaître du Capitole un groupe de statues en or où l’on voyait des Victoires portant des trophées et Jugurtha conduit captif par Sylla. Le roi numide Bocchus, après avoir livré Jugurtha, en avait fait hommage au peuple romain. Marius dut briser avec plaisir un monument de cette gloire de Sylla qui dès lors lui avait fait ombrage et qu’il retrouvait toujours. Ces joies de la vengeance furent données à un homme qui allait mourir. Marius eut tout juste le temps de faire massacrer ses principaux ennemis, d’exterminer les amis et de déchirer les lois de Sylla, enfin, selon la prédiction de la prophétesse juive et l’augure des sept aiglons qu’il avait un jour trouvé dans leur aire[45], d’être pour la septième fois investi du consulat. Quelques jours après il mourut, à soixante et onze ans, rassasié de jours, de gloire et de sang.

Si l’on en croit Valère Maxime (IX, 11, 2), le tribun Fimbria voulait que les funérailles de Marius fussent honorées par un sacrifice humain, suivant l’antique coutume que le combat funèbre des gladiateurs avait remplacée ; la victime était le grand pontife Scævola, fils de celui qui avait refusé à Sylla vainqueur de condamner Marius ; un des hommes les plus savants et les plus vertueux de Rome. Selon Cicéron (Pr. Rosc. Am., 12), ce n’eût été qu’un cruel simulacre de l’immolation, Fimbria eût ordonné seulement qu’on blessât Scævola, pour que son sang coulât sur le bûcher de Marius ; mais ce ne fut pas assez pour Fimbria : plus tard le tribun fit un crime à Scævola de n’être pas mort, de n’avoir pas reçu le coup tout entier, raillerie féroce digne de Fouquier-Tinville concluant à la mort contre la maréchale de Noailles, qui était sourde, parce qu’elle avait conspiré sourdement. Cette accusation, dont les termes sont ceux qu’on employait en parlant des gladiateurs[46], fut intentée quelques années après à Scævola, qui, condamné pour ce fait étrange comme un gladiateur qui eût refusé de mourir, périt égorgé dans le temple de Vesta et couvrit la statue de la déesse de son sang[47]. On voit que la Terreur de Rome eut aussi, mais en petit, ses massacres de prêtres.

Ce meurtre fut consommé sous le consulat du jeune Marius et de Carbon. Le jeune Marius mourut dans un égout de Préneste, et Carbon de la sale mort d’Héliogabale[48]. Fimbria, menacé de la colère de Sylla, se tua lui-même, après avoir assassiné le consul Valérius Flaccus, caché dans un puits ; Cinna fut égorgé par ses soldats. L’histoire de ces tribuns ressemble à celle des mauvais empereurs, dont le souvenir me revient à leur occasion mêlé à celui des tyrans de la Convention. Tous les monstres se ressemblent, et on ne saurait trop les flétrir les uns par les autres.

Je n’ai pu découvrir dans quel endroit du champ de Mars on éleva le tombeau de Marius ; il n’importe guère au reste de le, savoir, car ce tombeau ne garda pas longtemps ses cendres. Sylla fit jeter les restes de son ancien général dans l’Anio : c’est encore, dès cette époque, un procédé de la Rome impériale.

Marius est mort, cette grande et sauvage figure n’épouvantera plus Rome ; c’est Sylla qui, présent ou absent, la remplira : présent de sa puissance, absent de sa gloire.

Un des principaux intérêts de l’histoire romaine, surtout vue de près comme nous nous efforçons de la voir, en la suivant sur son terrain, en cherchant à la saisir dans sa réalité vraie, c’est que tout y est très simple et très caractérisé. Voici sur ce grand théâtre de Rome la démocratie et l’aristocratie aux prises, eh bien, jamais la démocratie, avec sa rudesse inculte, sa domination brutale, sa violence irrésistible et un fond de grandeur, ne s’est personnifiée dans un homme comme dans Marius, et nul ne personnifia jamais la hauteur, le dédain, la confiance superbe de l’aristocratie plus complètement que Sylla.

Sylla était un Cornélius, au premier rang par sa naissance, puisqu’il sortait de la yens Cornélia ; la famille des Sylla était, comme la famille des Scipions, une race d’autorité et de commandement. Le premier aïeul de Sylla que mentionne l’histoire fut dictateur[49].

Au milieu du septième siècle, cette famille était pauvre, et Sylla ne commença pas la vie dans des circonstances brillantes ; il louait l’étage inférieur d’une maison et son loyer était d’environ six cents francs ; celui d’un affranchi, qui occupait l’étage supérieur, n’était moindre que d’un tiers[50]. Sylla, pour ses six cents francs, devait être fort mal logé.

J’ai dit que les Cornélius étaient Sabins d’origine ; Sylla avait le trait qui, encore aujourd’hui, caractérise les petites filles des anciens Sabins, les cheveux blonds. Le surnom de Rufus, ou Rufinus (roux) était héréditaire dans sa famille, et le nom même de Sylla parait avoir eu la même signification en sabin[51].

Il n’y a point à Rome de portrait authentique de Sylla, non plus que de Marius ; le prétendu Sylla du Vatican n’a pas la longue et noble figure du Sylla des médailles ; c’est un bon homme assez fin et jovial. Sylla aimait la joie et même une joie grossière[52], mais, au milieu de ses orgies, il devait avoir un autre air que celui-là[53]. Nous savons qu’il existait à Rome des portraits de Sylla ; sa statue en or donnée aux Romains par le roi numide Bocchus, ne put être épargnée par Marius, mais on lui éleva plus tard, au temps de sa puissance, une statue équestre dorée, près de la tribune, comme pour exprimer qu’il en avait triomphé. La mémoire de Marius et celle de Sylla furent alternativement maudites ; leurs partisans ont dû, pendant qu’ils triomphaient, anéantir tour à tour les effigies des chefs du parti contraire, et ils ont été punis des proscriptions qu’ils décrétèrent par ces proscriptions mêmes dont l’effet a été d’anéantir leurs images.

Soutenu par l’aristocratie dont il faisait partie, Sylla eut moins de peine à s’élever aux honneurs que l’humble citoyen d’Arpinum ; la préture lui fut d’abord refusée par un motif qui peint bien les Romains d’alors et qui d’ailleurs se rattache à l’histoire des spectacles à Rome. Après la guerre contre Jugurtha, le peuple ne nomma pas Sylla préteur parce qu’il voulait le forcer à demander d’abord l’édilité pour qu’il donnât des jeux où l’on verrait paraître des lions d’Afrique ; il fut nommé l’année suivante et donna comme préteur les jeux désirés où parurent des lions qui avaient sans doute été la condition du vote : les choix de la multitude ont parfois d’étranges motifs.

Sylla, avant d’aller combattre Mithridate, avait fait une sorte de traité avec Cinna, le principal chef du parti de Marius. Celui-ci avait juré au Capitole, sur la pierre sacrée, qu’il n’agirait point contre Sylla en son absence ; puis, jetant la pierre, avait appelé sur lui la colère des dieux s’il manquait à son serment. La solennité de cette ancienne cérémonie pélasgique ne dut pas suffire pour rassurer Sylla, mais il était pressé de partir et il n’avait le temps de se brouiller avec personne.

Jusqu’à son départ pour l’Orient, la vie de Sylla est liée à celle de Marius ; il est son subordonné et son ennemi. Il ne fait pour son propre compte que la guerre civile. L’expédition contre Mithridate fonda sa gloire de capitaine et c’est en servant glorieusement la république qu’il se mit en mesure de l’opprimer ; ce que nous verrons se passer à Rome fut préparé en Grèce et en Asie. Mais cette expédition est trop lointaine pour entrer dans le plan de cette histoire[54] ; Sylla ne lui appartiendra que lorsqu’il sera revenu à Rome.

Cependant les campagnes de Sylla en Grèce nous ramènent par les objets d’art qu’il en rapporta et par cet autre trésor, fruit encore plus précieux de ses victoires, les œuvres d’Aristote, destinées à exercer une si’ grande influence sur l’Occident et que l’Occident doit, jusqu’à un certain point, à Sylla, car c’est à Rome que fut faite par Andronicus de Rhodes la première bonne édition d’Aristote.

Le philhellénisme de Sylla est curieux à étudier parce qu’il est bien romain et offre ce mélange d’amour pour la langue, les arts, les lettres, les modes grecques et de dédain pour les Grecs eux-mêmes, qui perce dans Cicéron et que le superbe Sylla manifestait avec le sans-façon d’un général victorieux et la désinvolture d’un grand seigneur. Sylla savait le grec, il avait écrit ses mémoires en grec et signait quelquefois ses lettres d’un nom grec, Épaphrodite ; mais, pour fabriquer des machines de guerre, il coupait les arbres de l’Académie et du Lycée, il faisait chasser à coups de flèches les prêtres athéniens qui venaient le supplier d’épargner la ville, et quand les prêtresses de Minerve lui demandaient de l’huile, il leur envoyait du poivre ; il raillait les discours des députés d’Athènes qui avaient vanté les hauts faits de leurs ancêtres, leur disant : Mes beaux harangueurs, retournez-vous-en avec toute votre rhétorique, car les Romains ne m’ont point envoyé ici pour apprendre ni pour étudier, mais pour défaire et dompter ceux qui se sont rebellés contre eux. Enfin, après avoir brillé des édifices, inondé de sang les rues d’Athènes, il prononça ces mots célèbres : Je fais grâce aux vivants en faveur des morts.

Admiration pour les morts, peu d’estime des vivants, tel était aussi le double sentiment, envers les Italiens de nos jours, qu’apportaient à Rome beaucoup de voyageurs avant que les Italiens eussent montré dans ces dernières années qu’il faut, en admirant les morts, estimer les vivants.

Pendant les quatre années qui s’écoulèrent entre la mort de Marius et le retour de Sylla en Italie, les scènes tumultueuses cessent à Rome, parce que le parti populaire étouffe toute opposition ; ce que quelques-uns appellent l’ordre, c’est-à-dire la servitude, régnait. La disette et le besoin d’argent, qui en France firent créer les assignats, déterminèrent Flaccus à donner au sesterce de cuivre une valeur fictive quatre fois plus considérable que la sienne, la valeur du sesterce d’argent. On comprend quelle perturbation cette mesure dut jeter dans les fortunes. Ici encore, la république désorganisée préludait aux mesures désastreuses de l’organisation impériale, sans pourtant en égaler les inconvénients et l’immoralité[55].

Pendant que Sylla gagnait des batailles, on démolissait sa maison, on brûlait ses villas, on forçait sa femme Métella à s’enfuir avec ses enfants. Sylla laissa faire, mais quand il eut soumis la Grèce et vaincu Mithridate, il éleva une voix menaçante, se plaignit de sa maison rasée, de ses villas ravagées, de la persécution de ses amis et de son propre bannissement. Parlant déjà en dictateur, il annonçait une amnistie qu’il n’avait nul droit de donner et qui devait s’étendre à tous les honnêtes gens. Quand il eût dit vrai, cela ne l’engageait pas beaucoup ; mais selon le langage ordinaire des partis, les honnêtes gens c’étaient les amis de Sylla.

Le seul sentiment qui régnait dans Rome était pour les uns la terreur, pour les autres l’espoir de son retour. Comme il arrivait dans tous les moments d’anxiété, les mauvais présages se multipliaient parce qu’ils étaient plus remarqués et qu’on était plus disposé à y croire. On disait qu’une mule avait enfanté, qu’une femme était accouchée d’un serpent. Un tremblement de terre renversa plusieurs temples ; enfin, le plus auguste, le plus sacré de tous, le Capitole, brûla.

Déjà, quand Marius et Sylla ne s’étaient pas encore déclaré la guerre, les prodiges avaient commencé ; des feux étaient sortis de terre près du temple de Laverne, déesse des voleurs, qu’on pourrait appeler la patronne de beaucoup de Romains de ce temps-là ; les devins étrusques avaient annoncé une de ces révolutions périodiques du monde indiquée par des feux ou des déluges et qui marquaient une nouvelle ère dans les choses humaines ; maintenant le Capitole était atteint par les flammes. Une nouvelle ère en effet commençait pour Rome au milieu de ces présages funestes et l’ère de Rome libre finissait, comme le Capitole, dans un incendie.

Le Capitole fut-il brûlé à dessein ? Tacite[56] l’affirme : «Alors, dit-il, un tel temple était incendié ! » Par qui le fut-il ? On l’ignore. Il convenait au parti vainqueur de terrifier les imaginations par une grande catastrophe. D’autre part, les furieux du parti démocratique étaient capables de tout. Plus tard, Catilina fut accusé d’avoir voulu brûler le Capitole pour jeter le trouble dans la ville, et il y avait alors dans Rome beaucoup de Catilinas.

Sylla, annoncé par tant de signes terribles, s’embarque pour l’Italie. Tout l’espoir de ses adversaires était dans .les peuples contre lesquels on avait commencé la guerre sociale, et dont les plus redoutables, les Samnites, n’avaient pas déposé les armes. Sylla s’efforça de les gagner en promettant le maintien de tous les droits accordés aux Italiens ; mais son nom et son rôle faisaient de lui l’ennemi naturel de leur cause, et ils se joignirent aux chefs du parti populaire pour le combattre.

Cinna venait de périr, les deux consuls étaient Carbon et le jeune Marius, âgé de vingt-six ans. Rome n’opposait à Sylla qu’un nom.

Le jeune Marius alla s’établir dans la ville de Préneste, à l’entrée des montagnes, d’où il pouvait donner la main aux populations sabelliques, sur lesquelles il comptait pour résister à Sylla. Il emporta avec lui treize mille livres en or, enlevées aux principaux temples de Rome et notamment au Capitole, que l’incendie venait d’atteindre et dont la guerre civile dépouillait les débris[57]. A Sacriportus, entre Préneste et Signia (Segni) fut livrée la première bataille contre Sylla ; les partisans de Marius et leurs alliés les Samnites furent défaits. Beaucoup de cadavres couvrirent la plaine de Pimpinara[58].

L’armée en déroute voulut se réfugier dans Préneste ; on recueillit d’abord les fugitifs, mais Sylla parut derrière eux. Pour l’empêcher d’entrer, on ferma les portes, et un grand nombre de Romains. et d’alliés furent massacrés au pied des murs. On hissa au moyen d’une corde Marius dans la ville, où put pénétrer aussi Pontius Telesinus, le chef des Samnites, le brave champion de l’indépendance italienne.

Sylla avait bien promis de ratifier les concessions faites aux populations soumises, mais les vaillants Samnites ne voulaient pas se soumettre ; ils se défiaient du parti de Sylla, toujours contraire à leur cause, et puis la vieille inimitié des races sabelliques et de la race latine les poussait à détruire Rome : la montagne voulait écraser la plaine.

Quoique de race sabellique, Sylla éprouvait pour les Samnites une haine égale à la haine qu’ils portaient au peuple romain ; tous ceux qui furent pris sous les murs de Préneste furent égorgés.

Lejeune Marius, assiégé dans cette ville, désespérant de son salut, ne voulut pas que ses ennemis dans Rome pussent se réjouir de sa mort : il fit parvenir au préfet de la ville l’ordre de rassembler le sénat sous quelque prétexte et de tuer quatre sénateurs, parmi lesquels étaient le frère de Carbon et le fils de ce Scævola qui avait pris si courageusement le parti de Marius en présence de Sylla. Deux furent mis à mort dans la Curie, un en en sortant, Scævola quand il venait d’en sortir, si cette version de sa mort est la vraie. On jeta les cadavres dans le Tibre, selon un usage qui s’établissait, dit Appien, de ne plus donner de sépulture à ceux qu’on égorgeait[59].

Sylla, qui, craignait une marche de quelque autre corps de l’armée alliée sur Rome, envoya ses troupes par plusieurs chemins occuper les portes, avec ordre, si l’on était repoussé, de se replier sur Ostie. Ces précautions prouvent qu’il n’était pas sans inquiétude sur le succès.

Enfin, Sylla laissant son armée hors de la ville, dans le champ de Mars, entra dans Rome non en vainqueur mais en citoyen soumis aux lois. Il ne s’amusa pas à proscrire, il était trop pressé d’aller combattre, mais il fit vendre les biens des partisans de Marius, presque tous en fuite, parce qu’il avait besoin d’argent.

Il alla en Étrurie livrer à Carbon, près de Clusium (Chiusi), un combat acharné mais douteux, puis revint faire tête aux Samnites, aux Lucaniens, aux Campaniens, qui, au nombre de soixante-dix mille hommes, marchaient sur Préneste pour délivrer Marius. Comme le remarque très bien M. Mérimée, Borne semblait revenir au temps où elle combattait à la fois l’Étrurie et le Samnium et, ce qui n’était pas alors, une partie de ses citoyens se trouvait du côté de l’ennemi.

Sylla occupa les défilés par lesquels les alliés avaient à passer pour venir au secours de Préneste ; ces défilés devaient se trouver quelque part dans la vallée du Sacco, la seule route à travers les montagnes et que le chemin de fer de Naples à Rome suit aujourd’hui. Marius, désespérant d’être secouru, après avoir tenté vainement de percer le corps de troupes qui l’assiégeait, se fortifia dans Préneste et attendit.

Carbon ordonna à Brutus Damasippus d’aller avec deux légions faire lever le siège de Préneste, mais ils ne purent déloger Sylla des défilés qu’il occupait, malgré les efforts d’une armée samnite. Cette armée et les troupes romaines, commandées par Damasippus, Marius et Carinas, firent un dernier effort contre les défilés, après que Carbon eut quitté l’Italie pour s’enfuir en Afrique ; cet effort échoua. Alors ils se portèrent sur Rome et campèrent à douze milles de la ville au-dessous du mont Albain.

Ce n’était plus Préneste qui était le point disputé entre les deux partis, c’était Rome même ; c’était Rome qu’il s’agissait de couvrir et de sauver. Sylla quitta ses défilés et vint à marches forcées se placer devant la porte du Quirinal, la porte Colline. Telesinus et ses alliés romains l’y avaient précédé et s’étaient arrêtés à une demi lieue des murailles, là où avaient campé les Gaulois après la bataille de l’Allia. C’est Telesinus et le Lucanien Lamponius Gutta qui étaient les vrais chefs de l’expédition ; les généraux du parti de Marius étaient devenus des émigrés servant contre leur patrie la colère de l’étranger ; leur cause disparaissait dans cette lutte entre la domination de Rome et l’indépendance de l’Italie soulevée contre elle : grand procès que ce jour allait décider.

Dés le matin, de jeunes patriciens, ayant à leur tête un Claudius, sortirent par la porte Colline et vinrent se briser contre une armée de cinquante mille hommes. Claudius fut tué. Alors un grand effroi se répandit dans Rome ; les femmes, poussant des cris, couraient épouvantées par les rues : soldats et vivres manquaient. On a peine à comprendre pourquoi les confédérés n’attaquèrent pas tout de suite, n’était cette hésitation qu’on ne pouvait s’empêcher d’éprouver en présence de Rome et qui avait arrêté un moment les Gaulois au même lieu.

Enfin, vers midi, on vit arriver sept cents cavaliers, envoyés en avant par Sylla, et bientôt Sylla lui-même avec son armée. Dès que les soldats eurent pris quelque nourriture, il les rangea en bataille devant le temple de Vénus, là où furent depuis les jardins de Salluste, entre la ville et l’ennemi. Sylla et Crassus, qui commandait l’aile droite, faisaient ce jour-là devant la porte Colline ce qu’avait fait Marius aux bords du Rhône et dans les champs de Verceil, il défendait l’existence de Rome.

Les Samnites et les Lucaniens avaient juré de la détruire, car, comme ils le disaient, tant que l’on n’aurait pas abattu le repaire[60], les loups ravisseurs de la liberté italienne seraient toujours dangereux ; ils voulaient étouffer la louve dans son marais. Il était quatre heures ; on conseillait à Sylla d’attendre au lendemain pour laisser reposer ses troupes, mais il comprit qu’il n’y avait pas un moment à perdre : il fit sonner les trompettes et, tournant le dos aux murailles, il s’élança sur l’ennemi.

L’aile gauche devait occuper le terrain que couvre aujourd’hui la villa Ludovisi. Cette aile, que Sylla commandait, plia. Monté sur son cheval blanc, Sylla s’efforçait d’arrêter les fuyards ; il ne put y parvenir. Un grand nombre de Romains, sortis de la porte Colline pour voir le combat, furent écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux. Dans cette mêlée terrible, Sylla montra la plus grande intrépidité et courut les plus grands dangers. En vain tira-t-il de son sein le petit Apollon en or qu’il portait toujours sur lui comme une amulette, en vain il le baisa dévotement en lui adressant ces paroles qu’un condottiere romain du moyen âge aurait adressées à l’image d’un saint : Apollon Pythien, n’as-tu élevé l’heureux Sylla à tant de gloire dans tant de combats que pour le conduire à sa perte et le faire tomber honteusement devant les portes de sa ville natale, aux yeux de ses concitoyens ? Il avait encore une autre dévotion, la dévotion à Vénus, devant le temple de laquelle il combattait. Elle lui était apparue dans un songe combattant pour lui au premier rang[61] :

Sylla ne put arrêter la déroute et se retira vaincu dans son camp. Si l’on n’eût abattu une sorte de herse[62], qui écrasa beaucoup de monde, une partie de ses soldats seraient même entrés dans la ville pêle-mêle avec les ennemis qui les poursuivaient. Mais l’aile droite, commandée par Crassus, avait battu l’armée des confédérés ; elle avait même repoussé la portion de cette armée qui avait fait reculer Sylla, car Crassus campait sur sa gauche, devant Autemne au confluent du Tibre et de l’Anio.

Le lendemain au matin, Sylla rejoignit Crassus sous les murs d’Antemne et prit cette ville, la première conquête de Romulus, qui touchait aux faubourgs de Rome et qu’après la conquête de l’Orient il fallait reprendre à l’ennemi. Il rencontra des hérauts qui lui demandèrent grâce pour trois mille hommes, prêts à déposer les armes. Sylla promit de l’accorder s’ils se présentaient à lui après avoir fait quelque mal à ses adversaires ; en effet, ils se jetèrent sur les leurs, et de chaque côté un grand nombre de combattants périt[63]. Mais cette lâche déloyauté fut punie par la déloyauté de Sylla : malgré sa promesse, il les fit renfermer avec trois mille autres prisonniers dans la villa Publica, près du cirque Flaminien ; puis, ayant convoqué le sénat hors de la ville, dans le temple de Bellone, il s’y rendit. Comme il avait commencé à parler, on entendit les cris de six milles prisonniers[64] que par son ordre on égorgeait dans la villa Publica[65]. Les sénateurs furent glacés d’effroi ; mais Sylla, sans montrer la moindre émotion, leur dit : « Faites attention à mon discours, et ne vous occupez pas de ce qui se passe au dehors ; ce sont quelques mauvais garnements que j’ai ordonné de châtier.» Le mot respire cette atrocité froide et ce dédain aristocratique empreint dans toutes les paroles de Sylla ; mais ces hommes avaient voulu détruire Rome et fait reculer Sylla : deux grands crimes..

Pontius Télésinus, le brave Samnite, avait succombé dans la bataille, peut-être avant que la victoire l’eût abandonné et croyant que Rome allait disparaître du monde avec lui. Ce sentiment se lisait sur son visage, visage d’un vainqueur plutôt que d’un mourant, dit Velleius Paterculus.

Les généraux romains furent amenés à Sylla qui les fit tuer. Leurs tètes, celle du Samnite Télésinus et du Campanien Gutta, promenées autour des murailles de Préneste, avertirent ses défenseurs du sort qui les attendait. Le jeune Marius voulut s’y soustraire ; la garnison s’étant rendue, il se cacha dans un conduit souterrain qui n’était autre chose qu’un égout[66] et s’y donna la mort. Selon un autre récit, lui et le frère de Télésinus cherchèrent à s’échapper par ce souterrain ; mais l’issue en étant gardée, les deux amis terminèrent leurs jours dans un combat singulier, évitant ainsi de se frapper eux-mêmes, ce à quoi répugnaient les Romains, qui préféraient souvent se faire tuer par un esclave. Eux du moins étaient assurés de tomber sous une vaillante main ; ils suppléaient ainsi au combat de gladiateurs qui devait manquer à leurs funérailles. La tète de Marius, envoyée à Rome, fut attachée aux Rostres, où le premier Marius en avait fait attacher tarit d’autres, et où l’air de jeunesse de son fils adoptif excita les railleries de Sylla.

Sylla vainqueur commença par renverser les trophées de Marius, comme Marius avait renversé les siens ; puis il fit arracher du tombeau le corps de son ancien capitaine[67], et on le jeta dans l’Anio ; ensuite il procéda froidement à l’œuvre des proscriptions. La cruauté de Marius était celle d’une bête féroce, la cruauté de Sylla était celle d’un homme féroce ; Marius était un sauvage et un soldat, il avait fait égorger ses ennemis à la hâte dans Rome, qu’il venait d’assiéger, comme un vainqueur brutal livre au massacre une ville prise d’assaut, Sylla était un gentilhomme, un lettré et avait la prétention d’être un homme de gouvernement ; il y mit plus de formes, plus de méthode et de régularité ; il écrivit des listes de meurtre, retouchant son œuvre, y ajoutant à plusieurs reprises les noms de ceux que dans les premiers moments il avait oubliés. Ces listes restèrent comme un supplément à ses mémoires, qu’il avait aussi écrits et qui étaient en grec. Au lieu de la terreur désordonnée que Marius avait fait régner dans Rome, Rome et toute l’Italie connurent une terreur savante et bien ordonnée ; c’est pourquoi les barbaries de Sylla me causent encore plus d’horreur que les barbaries de Marius. Ainsi les assassinats juridiques du tribunal révolutionnaire inspirent encore plus de dégoût que les égorgements de septembre. Les listes de proscription furent affichées dans le Forum, comme l’était l’édit du préteur ; prés de cinq mille noms[68] y furent écrits, il y avait foule devant ces affiches, chacun allait voir si le sien s’y trouvait : c’était l’intérêt du Forum depuis qu’on n’y parlait plus. Ceux même qui n’étaient pas sur les listes n’étaient point assurés de vivre, car alors dans la ville, comme dit Florus, tuait qui voulait[69].

Ces scènes hideuses se multiplièrent sous l’administration de celui qui disait vouloir restaurer la république ; la tribune muette n’était pas vide, les têtes coupées la remplissaient. Mais la tribune ne suffisait plus, on les rangea autour du bassin de Servilius qui lui faisait face et où l’espace manqua aussi bientôt. Le Forum se trouvait ainsi placé entre deux spectacles d’horreur disposés symétriquement, image de l’ordre tel que le comprenait Sylla. Le lacus Servilius était prés de l’entrée du Forum, à droite en venant par le vicus Jugarius[70] (via delle Consolazione), par conséquent presque en face de la tribune ; son nom lui venait sans doute de quelque édile ou de quelque censeur de la gens Servilia qui l’avait fait construire, ou de Servilius Ahala, qui tua Sp. Mælius dans le Forum. En ce cas, le souvenir des meurtres de Sylla y aurait été devancé par le souvenir d’un autre meurtre accompli de même au nom de la cause patricienne.

C’était un lieu formidable que ce bassin de Servilius. Par une allusion au Spoliarium, où l’on achevait et dépouillait les gladiateurs, il reçut le nom de spoliarium de Sylla. Agrippa le décora d’une hydre[71], image des proscriptions dévorantes et dont les têtes nombreuses rappelaient les têtes abattues par Sylla ; en outre, on lui portait les têtes des proscrits dans sa maison, qui, on le verra bientôt, n’était pas loin du bassin de Servilius. Nul n’osait implorer de Sylla la fin des proscriptions ; le plus hardi de ceux qu’elles menaçaient se contenta de lui demander un jour d’indiquer ceux qu’il comptait épargner. Sylla, avec un flegme tout aristocratique, répondit : Je ne sais pas. En transcrivant cette terrible et hautaine parole, je ne puis m’empêcher de me rappeler ce grand seigneur auquel un créancier disait : Mais enfin quand me payerez-vous ? et qui répondit : Vous êtes bien curieux !

Nul ne s’étonnera que ce sanguinaire Sylla ne fut pas un époux bien tendre. Sa femme étant tombée malade, il ne voulut point la voir, divorça, et la fit emporter hors de sa maison[72] pour que ni lui ni sa demeure ne fussent souillés par une mort. Cette espèce de superstition existe encore à Rome, et quand quelqu’un va mourir les parents quittent la maison ; c’est agir plus humainement que Sylla, mais ce n’est pas se montrer très sensible.

Sylla, assis dans le Forum parmi les têtes coupées, y vendait les biens confisqués des proscrits, donnait à des infâmes et à des scélérats les revenus des villes ou des provinces entières. Un jour qu’il était sur son tribunal, devant le temple de Castor[73], le peuple lui amena un centurion accusé du meurtre de Lucius Ofella, celui qui avait pris Préneste, mais qui depuis avait brigué le consulat contre la volonté de Sylla. Qu’on laisse aller le centurion, dit-il, il a agi par mon ordre.

Parmi les traits de cruauté qui abondent à cette époque, j’en choisirai un pour nous donner le spectacle d’une de ces abominations dont Rome était