DEUXIÈME PARTIE —
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Jusqu’ici, je n’ai guère parlé que des types divins tels que l’art grec les a exprimés et qu’on les retrouve Comme exprimés d’après lui ; mais on y retrouve aussi les types héroïques, et c’est dans ces types que je vais chercher à Rome les créations du génie grec. Euphranor, peintre et sculpteur, réalisa le premier les
types héroïques de Je commencerai par Hercule, car Hercule fut un héros avant d’être un dieu. Nous allons voir sa vie tout entière se dérouler dans des bas-reliefs et des statues ; ce sera pour nous comme si nous lisions quelque Héracléide perdue. Ce poème sculpté commence avec la vie du héros. La naissance d’Hercule, reçu, comme le petit Bacchus, par Mercure, est figurée sur un bas-relief du Vatican[2]. Hercule au berceau faisait déjà des prodiges. Un jour, il étouffa deux serpents que lui envoyait la haine de Junon. C’était le sujet d’un tableau de Zeuxis[3]. Une idylle de Théocrite[4] a pu s’inspirer du tableau et une ode de Pindare[5] a pu l’inspirer ; car si les poètes traduisaient parfois les artistes, plus souvent les artistes traduisaient les poètes. A Rome, le tableau de Zeuxis est reproduit par plusieurs statues d’Hercule étouffant les serpents, et par un bas-relief[6]. Agéladas, qui eut l’honneur d’être le maître de trois grands sculpteurs grecs, Phidias, Polyclète et Myron, avait fait une statue d’Hercule imberbe[7]. Cet ouvrage du maître de Phidias dut susciter en Grèce des imitations, d’où dérivent sans doute plusieurs des Hercules adolescents[8] qui existent à Rome, et dans lesquels s’est effacé complètement le caractère de la sculpture grecque ayant Phidias[9]. On voit au Capitole une statue d’Hercule très jeune, en
basalte, qui frappe assez désagréablement, d’abord, par le contraste,
habilement exprimé toutefois, des formes molles de l’enfance et de la vigueur
caractéristique du héros[10]. L’imitation de Les douze[13] travaux d’Hercule, représentés soit par des statues, soit surtout par des bas-reliefs[14], l’avaient été en Grèce dès avant Phidias[15], et le furent de son temps[16] et après lui[17] par Polyclète, par Praxitèle, par Lysippe. A Rome, nous voyons encore ce sujet reproduit d’après des modèles grecs : Hercule attaque l’hydre, ainsi que l’avait représenté Polyclète[18]. L’hydre s’entortille autour de la jambe d’Hercule[19] ; elle a une tête de femme[20], et, sauf l’expression, qui est celle de la terreur, ressemble singulièrement au serpent à tête de femme que Michel-Ange et Raphaël ont enroulé autour de l’arbre du Paradis terrestre, figurant l’esprit tentateur, sans le savoir, d’après Polyclète. Hercule perce les oiseaux de Stymphale, nettoie les
étables d’Augias, deux travaux omis par Praxitèle[21]. Sa gracieuse
imagination avait évité ces sujets, dont le dernier l’avait sans doute
rebuté. L’art antique parvint cependant à le rendre sans qu’il offrit aux
yeux rien de déplaisant, en l’indiquant seulement par la corbeille et la
fourche qui avaient servi à l’exécuter, par l’eau courante d’un fleuve et par
une figure de femme qui représente cette eau. Hercule traîne Cerbère[22] et le lion de
Némée[23], tue le roi de
Thrace Diomède[24]
et Géryon[25]
arrive au jardin des Hespérides[26], dont les fruits
d’or étaient peut-être bien des oranges, car ils étaient parfumés. Ce fruit
ne semble pas avoir été connu des Romains dans les temps historiques ; mais
les Grecs paraissent en avoir eu une notion légendaire et mythologique dans
la tradition des fruits d’or du jardin des Hespérides, situé, d’après les
récits les plus anciens, aux extrémités occidentales de Hercule et les Hespérides faisaient partie d’une composition très ancienne de Théoclès[28], où entrait aussi Atlas soutenant le ciel. Ce dernier sujet, figuré isolément, se voit à Rome, assez semblable à ce qu’il était dans les compositions des anciens artistes grecs. Atlas porte le ciel, où sont figurés les douze signes du zodiaque[29], représentation de cette partie du mythe d’Hercule, conçue à une époque scientifique et surtout astrologique. Le tour de force d’Hercule avec les cinquante Thespiades n’avait
pas été négligé par Praxitèle[30]. On avait placé
leurs statues à Rome[31] devant le temple
de Certaines aventures d’Hercule, représentées quelquefois sur des bas-reliefs avec celles qu’on y rencontre plus ordinairement, doivent, comme les autres, avoir eu leurs modèles dans des produits perdus de l’art grec dont ces bas-reliefs nous révèlent l’existence[33] ; c’est Hercule instruit à jouer de la lyre par Linus, que le violent écolier devait tuer dans un moment d’impatience ; c’est Hercule apprenant à tirer de l’arc ; c’est la guerre d’Hercule contre le roi des Myniens, Erginus, célébrée anciennement par les poètes grecs[34], et qui désignait sans doute d’antiques différents de Thèbes et d’Orchoméne. Hercule furieux, ce sujet pathétique, fréquemment traité par la poésie, l’a été rarement par l’art. Je ne l’ai pas rencontré à Rome. Sans doute, il faut accuser de cette omission le même scrupule qui a fait passer sous silence la fureur d’Hercule à Pindare dans le chant qu’il lui a particulièrement consacré[35]. Enfin, Hercule apparaît divinisé sur un bas-relief où on lit, écrit en grec, Hercule qui se repose[36]. Au-dessous, une victoire qui verse à boire dans une coupe ; c’est la coupe de l’immortalité. L’Hercule du Vatican (le Torse) est un Hercule divinisé, à en juger par le calme de l’attitude et la tranquillité majestueuse de la sculpture. De tous les hauts faits d’Hercule un des plus importants est Hercule délivrant Prométhée du vautour. Ce sujet d’une peinture de Panænus à Olympie[37] se retrouve à Rome sur un curieux bas-relief[38] et parmi de charmantes peintures du Columbarium de la villa Pamphili. Un ancien sculpteur grec, Aristoclès, était auteur d’un groupe en bronze d’Hercule combattant la reine des Amazones à cheval[39]. Un groupe en marbre représente une Amazone à cheval, aux prises avec deux guerriers que l’on a crus Hercule et Thésée[40] ; mais de tels héros ne seraient pas renversés par une Amazone. Je ne sache pas une sculpture célèbre de l’antiquité qui montrât Hercule ayant pris les habits d’Omphale et maniant le fuseau ; mais ce sujet avait été traité souvent par la peinture ; un des tableaux dont parle Lucien[41] nous est peut-être reproduit dans une mosaïque du Capitole. Cependant, Hercule devait avoir été représenté filant, par quelque sculpteur grec, car un tel Hercule se voit à Rome[42]. Un sujet bien grec et en Grèce bien anciennement traité, c’est le trépied d’Apollon enlevé par Hercule[43]. Aussi l’avons-nous à Rome exécuté en style archaïque[44] à l’imitation des antiques représentations de ce sujet sacré qui faisait sans doute allusion à une rivalité des deux cultes dont il ne reste pas d’autre mémoire. La dispute du trépied, c’est-à-dire de l’oracle, n’est-ce point à Delphes la guerre du nouveau culte hellénique représenté par Apollon et du vieux culte pélasge représenté encore cette fois par Hercule, comme elle le fut à Athènes par Athéné et Neptune ! Le trépied delphique se voit lui-même à Rome placé auprès
de plusieurs statues d’Apollon[45]. On peut s’y
luire une idée de sa forme comme si on avait visité le temple de Delphes. On
reconnaît sa concavité et son couvercle sur lequel s’asseyait Puisque j’ai prononcé ce mot trépied, je saisis cette occasion de parler des trépieds et de ces autres décorations du Vatican, les candélabres, les autels, les trônes, les vases, les coupes, qui sont aussi des imitations de l’art grec. Car en Grèce ces objets usuels étaient des œuvres d’art.
Ils sont mentionnés par les auteurs avec les autres chefs-d’œuvre. On vit
alors ce qu’on a vu depuis à Les trépieds figurent parmi les monuments des plus anciens temps[46] de la sculpture grecque. Ils étaient le prix des vainqueurs dans les jeux[47] et les concours dramatiques[48]. On les dédiait dans les temples ; ils ornaient les demeures opulentes déjà au siècle d’Homère ; ils sont souvent mentionnés parmi les dons[49]. Ils servaient à chauffer l’eau du bain[50] ; il y avait à Athènes une rue des trépieds. Après avoir rempli les temples[51], ils ont trouvé leur emploi dans le culte chrétien ; un des trépieds du Vatican vient d’une église où il servait de bénitier. Entre les jambages des trépieds ou sur leur base étaient placés, comme nous le voyons encore au Vatican[52], des personnages divins ou des scènes mythologiques. Les trépieds eurent, en général, des originaux en bronze, souvent anciens ; leur marbre, plus. récent, garde volontiers le double caractère du bronze et de l’antiquité. Comme les trépieds, les candélabres étaient déposés dans les temples ; les chrétiens leur donnèrent une place dans les églises. Quatre beaux candélabres da Vatican[53] proviennent du tombeau de sainte Constance ; trois de ces candélabres avaient été transportés dans l’église voisine de Sainte-Agnès, où l’un d’eux est resté. Les trônes des dieux avaient aussi leurs modèles dans la plus haute et la plus belle antiquité grecque. Le trône d’Apollon à Amyclée ; après lui, le trône de Jupiter à Olympie étaient couverts de sculptures. D’autres, de dimensions moindres, étaient conservés dans les temples[54]. On peut rapprocher d’eux un trône de Bacchus et un trône de Cérès au Vatican. Des trônes d’or et d’ivoire furent portés dans la pompe triomphale d’Antiochus Épiphane[55]. Les autels recevaient aussi des ornements de la main des sculpteurs les plus illustres. L’autel de Diane à Éphèse était, dit Strabon (X, 4, 23), tout rempli d’œuvres de Praxitèle. Peu de choses pouvaient être comparées à un autel de son fils Céphisodote[56]. A Parium, Hermocréon avait construit un autel d’Apollon et de Diane, dont les côtés avaient un stade de longueur[57]. Il n’y a, on le pense bien, rien de semblable à Rome. Mais on y voit des autels de plusieurs divinités, ornés de figures et de symboles en bas-reliefs[58]. Ceux même qui semblent consacrés à un culte national, si l’on en juge d’après les sujets romains qui les décorent, se rattachent à la mythologie grecque, comme s’y rattachaient ce culte lui-même et les origines du peuple romain[59]. Enfin ces belles coupes, ces cratères magnifiques, ces vases merveilleux, splendides ornements de la collection vaticane et des collections Albani et Borghèse, ou ont été enlevés par la conquête romaine, ou lui ont été dérobés en quelque sorte par l’art romain[60]. L’art de ciseler les coupes, de les entourer de figures en relief[61] est un art grec très ancien[62] qu’on faisait remonter aux temps héroïques[63], et que ne dédaignèrent ni Calamis[64], ni Myron[65], ni Euphranor[66]. L’un des plus célèbres artistes en ce genre fût Mentor[67]. Martial vante deux coupes de lui : dans l’une rampait un lézard, dans l’autre un serpent ; ce qui fait penser à certains ouvrages de Benvenuto Cellini et de B. de Palissy ; deux autres étaient d’une si grande perfection, que les possesseurs n’osaient s’en servir. Verrés, dans son goût pour les collections d’art à tout prix, volait, pour enrichir la sienne, un beau vase comme une belle statue[68]. Il est déjà parlé dans Homère de cratères, savant ouvrage
des Sidoniens[69]
ou de Vulcain, destinés aux dons de l’hospitalité[70] ; et de l’usage
de déposer un cratère dans un temple par suite d’un vœu[71] ; chez Sophocle[72], de vases d’argent
et de vases dorés proposés en prix ; et Théocrite (V, 105), qui en ce moment pensait plus au palais d’Alexandrie qu’aux
pâturages de Les coupes et les vases dont parlent les auteurs grecs sont généralement en métal. Comme pour les trépieds et les candélabres, le marbre a remplacé l’or, l’argent ou le bronze. Quelquefois un produit de cet art permet de remonter à un très ancien produit de l’art grec dont il est une imitation comparativement récente. Six cent quarante ans avant notre ère, des marchands de Samos faisaient fabriquer un cratère soutenu par trois figures colossales à genoux[73]. Visconti n’hésite pas à reconnaître dans un cratère du Vatican une composition qui dérive du cratère de Samos. Comme les candélabres, les trépieds et les trônes : les
vases, les coupes, les cratères, ou au moins leurs modèles, ont donc décoré
les temples de L’aspect de ces monuments retrace vivement aussi l’aspect des palais antiques, soit qu’on se promène à travers la galerie du Vatican dite des Candélabres, soit qu’on se place au milieu de cette salle de la villa Borghèse, où des vases et des coupes formés des matières les plus précieuses, sont distribués avec une magnificence pleine de goût. On peut se croire chez Périclès ou chez Néron. Le trépied d’Apollon enlevé par Hercule nous a entraîné bien loin de ce héros qui aurait dû nous conduire à Thésée auquel on l’associe souvent[74]. Sur les murs du temple de Thésée à Athènes on retraça les exploits d’Hercule ; dix métopes lui furent consacrées et huit seulement à Thésée. Une trace de cette association des deux cousins subsiste dans deux beaux hermès de la villa Ludovisi : Thésée fait pendant à Hercule, il tient la massue[75] ; comme il a la peau de lion sur des médailles de Nicée. Un bas-relief de Rome nous conserve une preuve de l’amitié des deux héros : Thésée tiré des enfers par Hercule[76]. Parmi les bas-reliefs qui se trouvent à Rome, plusieurs se rapportent à divers hauts faits de ce héros, déjà figurés dans l’antiquité grecque : Thésée découvrant le glaive de son père sous la pierre qui devait le cacher jusqu’à ce que le fils d’Egée fût assez fort pour la soulever[77] ; Thésée vainqueur du Minotaure[78], du taureau de Marathon[79], ou combattant les Amazones[80] avaient été représentés par la sculpture grecque avant de l’être par des bas-reliefs ou des statues qu’on voit à Rome. Il y avait à Delphes une statue de Thésée qu’on attribuait à Phidias[81], érigée aussi bien que d’autres statues héroïques, parmi lesquelles elle se trouvait, avec la dîme du butin qui provenait de la bataille de Marathon, ainsi que l’avait été la grande Minerve en bronze de l’Acropole[82]. A Rome, plusieurs statues et plusieurs temples, à commencer par celui du Capitole, ont été de même payés des glorieux deniers de la victoire. Il faut placer parmi les Héros des personnages dont le nom ne rappelle rien d’héroïque, mais auxquels les Grecs avaient voué un culte que des héros seuls. pouvaient recevoir : Hyacinthe, Adonis, Narcisse[83]. A Rome on hésite entre les deux premiers, ne sachant auquel doivent se rapporter de gracieuses statues du Vatican[84] et du Capitole[85]. Les images d’Adonis avaient un type consacré dans les statues que portaient en pompe les femmes d’Alexandrie et de Byblos. Narcisse avait été sans doute représenté par l’art ; mais je n’ai trouvé nulle indication d’une statué d’Adonis ou de Narcisse attribuée à un artiste grec. Ces statues ont dei exister pourtant, car celles que nous voyons à Rome, et dont une surtout est fort belle, ont eu certainement un original grec, comme l’était le culte d’Adonis, et le mythe, peu ancien d’ailleurs, de Narcisse. Il en est de même des bas-reliefs d’Adonis blessé par un sanglier et mourant dans les bras de Vénus[86]. Ils sont trop nombreux et la donnée en est trop gracieuse pour qu’ils ne fassent pas supposer un original grec célèbre, mais aujourd’hui inconnu[87]. Pour le jeune Hyacinthe tué involontairement par le disque d’Apollon, il faut renoncer à le trouver dans les collections romaines où il n’a jamais été indiqué avec certitude[88]. Le plus ancien de ces cycles épiques par la date des personnages, est celui des Argonautes, peints par Cydias et sculptés par Lycius, fils de Myron[89]. Sauf l’épisode de Médée dont le bas-relief s’est emparé comme la tragédie, et, nous le verrons, d’après elle, ce cycle a inspiré à la sculpture antique peu de monuments ; de ces monuments un plus petit nombre encore a été conservé. A Rome on ne peut guère citer que l’admirable ciste du musée Kircherien[90], sur laquelle est tracée avec un art presque purement grec bien que l’auteur soit un Latin, le dénouement du combat au ceste de Pollux et d’Amycus ; un bas-relief représentant la fabrication du navire Argo à la villa Albani, enfin la statue de Jason, le prétendu Cincinnatus[91], qui est à Paris, et dont il existe à Rome une réplique en petit[92], fort inférieure en beauté, dont la disposition est tout à fait semblable. Ces deux statues représentent un jeune héros grec et non un vieux patricien romain ; mais on a eu longtemps la manie de tout interpréter par des sujets tirés de l’histoire romaine[93]. Ces sujets sont rares, et au contraire les sujets empruntés à la mythologie ou à la poésie héroïque des Grecs sont très nombreux. Jason chausse un de ses pieds, l’autre est nu ; ceci rappelle l’homme au seul soulier duquel l’oracle avait averti le roi Pélias de se défier. Cet homme était Jason qui, convoqué avec d’autres chefs pour un sacrifice, par Pélias, parut devant lui n’ayant un soulier qu’au pied droit[94]. Delà sortit l’expédition des Argonautes ; car Pélias, pour se débarrasser de Jason, l’envoya conquérir la toison d’or. L’ai titude prêtée à Jason est à très peu de chose prés celle d’une figure du Parthénon[95], et la description que fait Christodore (Ekphr., 297) d’une statue de Mercure y correspond tout à fait ; exemple de plus d’une donnée semblable appliquée à des sujets différents ; ce qui ajoute à l’intérêt des objets d’art que nous avons sous les yeux, car ils sont pour nous des représentations indirectes même de compositions dont le sujet est sans analogie avec le leur. Le bas-relief de la villa Albani, où l’on voit Minerve auprès d’Argo, tandis qu’il construit le fameux vaisseau qui doit porter son nom, s’accorde avec le poème grec des Argonautes, dans lequel Minerve est dite avoir dirigé la fabrication du vaisseau merveilleux et même y avoir mis la main[96]. Quant au bel Hylas, enlevé par les nymphes[97] pendant l’expédition des Argonautes, et qui fut si souvent célébré par la poésie ancienne, cui non notus Hylas ? on donne son nom avec assez de vraisemblance à des statues d’adolescent portant un vase sur l’épaule[98], mais je ne saurais indiquer un original grec d’où elles puissent dériver[99]. Disjecti
membra poematis. Un bas-relief de la villa Pamfili[100] offre aux yeux les plus fameux héros de l’expédition contre Thèbes ; elle en résume l’ensemble, elle en est l’argument. Les origines même de Thèbes sont rappelées par le bas-relief qui retrace les noces de Cadmus, son fondateur, et d’Hermione[101]. Adraste est le principal représentant de cette opiniâtre inimitié d’Argos contre Thèbes, qui produisit deux guerres tragiques. Plusieurs statues furent élevées en Grèce à ce héros[102]. Une statue du Vatican[103], attribuée d’abord, contre toute possibilité, à Phocion, puis à Adraste, ne saurait être la copie d’une de ces statues[104]. Un incident de cette guerre, souvent reproduit par l’art parce qu’il se liait à l’origine des jeux Néméens, la mort de l’enfant Archémore tué par un serpent, a fourni le sujet d’un bas-relief expressif du palais Spada. Un marché de Rome portait le nom d’Archémore[105], et le devait sans doute à quelque couvre d’art qui représentait la mort de cet enfant comme le bas-relief du palais Spada. Parmi les héros de cette terrible guerre de Thèbes, Capanée se distingue par le courage sacrilège qui lui fit défier la foudre de Jupiter. Des statues et des tableaux[106] consacrés en Grèce à immortaliser ce héros impie, on ne peut se faire à Rome quelque idée que par le bas-relief Pamfili, où il paraît avec son échelle, et par un autre bas-relief que Winckelmann et Zoega ont cru tous deux représenter Capanée foudroyé. Le guerrier éperdu est tombé sur un genou et porte sa main à sa tête, que la foudre a frappée[107]. L’événement central de la première expédition contre Thèbes est la mort ou plutôt la disparition d’Amphiaraüs, descendant vivant sur son char aux sombres bords ; aussi cet événement forme le centre du bas-relief Pamfili. Amphiaraüs, doué du don de prophétie, savait qu’il périrait dans la guerre et avait résolu de n’y point prendre part. Séduite par l’appât du collier d’Hermione, Eriphile, son épouse, le pousse à partir ; il cède, mais en recommandant à ses fils de le venger. Cette aventure, à laquelle fait allusion notre bas-relief, est déjà indiquée dans Homère par ce vers malin de l’Odyssée : Amphiaraüs périt à Thèbes, grâce aux dons des femmes[108]. Bien plus que dans le cycle thébain, l’art antique avait puisé dans le cycle célèbre de la guerre de Troie, dont font partie l’Iliade et l’Odyssée. On trouve à Rome de nombreux bas-reliefs qui mettent devant nos regards soit les portions de ce cycle que nous possédons dans les poèmes d’Homère et dans ceux de ses imitateurs, soit la portion plus considérable que nous avons perdue et que ces précieux documents restituent pour nous jusqu’à un certain point. L’ensemble de la guerre contre Troie est contenu dans un
abrégé figuré qu’on appelle Une suite de bas-reliefs nous rend les sujets traités par des poètes qu’on disait, bien que sans fondement, avoir devancé Homère, Mélisandre, par exemple, qui passait pour avoir chanté, dans l’époque antéhomérique, la guerre des Centaures et des Lapithes[112] ; ou nous présente les événements qui ont précédé, accompagné, suivi la guerre de Troie, et que font connaître, à défaut d’Homère, des poètes plus récents que lui ; rejetons affaiblis de l’antique tradition au sein de laquelle a poussé le chêne vigoureux d’Homère, mais dont le mérite est d’indiquer pour ainsi dire les contours effacés de cette tradition, à peu près comme de maigres taillis croissant là où une forêt a été incendiée en indiquent l’ancienne étendue. Ces sculptures et ces peintures furent les sources grecques des monuments qui à Rome se rattachent au cycle troyen. Ce cycle y est figuré dans ses incidents principaux, depuis le jugement de Pâris[114] et l’enlèvement d’Hélène[115] jusqu’aux horreurs qui accompagnèrent la prise de Troie. Entre les termes extrêmes du cycle de la guerre de Troie, qui, comme le cycle de la vie humaine, commence gracieusement et finit tristement, se placent des scènes homériques que les bas-reliefs ont reproduites. Pâris est ramené à Hélène par Vénus[116] ; dans le bas-relief, c’est l’Amour ou peut-être l’Hymen qui reconduit Pâris vers Hélène, assise près de Vénus ; au-dessus de leurs têtes est la statue de Peithô, la persuasion, une des grâces ; elle figure l’éloquence persuasive qu’Homère a prêtée à Pâris. Une déesse qui descend d’un rocher[117] a été reconnue avec beaucoup de vraisemblance pour. Junon descendant de l’Olympe dans l’île de Lemnos[118], et on a cru apercevoir dans un fragment de bas-relief Vénus blessée par Diomède[119] ; dans un autre bas-relief, Ménélas consacrant à Apollon les armes[120] d’Euphorbe. Ce sont comme des débris d’Homère. Sur le fond d’aventures héroïques contenues dans l’Iliade, et, pour celles qui précèdent la querelle d’Agamemnon et d’Achille, dans les poèmes perdus ou conservés qui ont raconté ses premières aventures, se détache la figure du héros par excellence, d’Achille, celui dont la sculpture nous a le plus souvent transmis les gestes épiques. Tantôt elle a réuni sur un seul monument les diverses parties de cette fameuse histoire[121], tantôt elle en a dispersé sur une foule de bas-reliefs les événements les plus mémorables. On peut, au moyen des bas-reliefs qui sont à Rome,
remonter plus haut que la naissance du héros ; jusqu’au moment où elle est
préparée par Junon, qui engage Thétis à épouser Pélée[122] et à former
cette union d’où Achille devait sortir. Ailleurs[123], les dieux et
les déesses apportent des présents aux nouveaux époux ; par une ingénieuse
allégorie dont l’idée appartient à un poète cyclique, un Amour chasse C’était le sujet d’un tableau d’Athénion, mort jeune et qui, dit Pline, s’il eût vécu, n’eût été surpassé par personne[126]. Ce jeune artiste avait peint le jeune Achille, auquel sa destinée trop courte devait le faire ressembler. Achille, l’Achille d’Isomère, assis à l’écart sur le rivage et qui rêve à l’injustice d’Agamemnon en regardant les flots, tel est, je n’en saurais douter, le vrai nom de la belle statue appelée ordinairement le Mars de la villa Ludovisi[127]. En effet, Mars est en général debout, barbu, le casque sur la tête, même lorsqu’il est surpris avec Vénus[128] ; tenant son épée et son bouclier, non son bouclier prés de lui et son épée sur ses genoux. Il y avait bien un Mars assis de Scopas, et ce Mars était à Rome[129] ; mais un dieu dans son temple devait être assis sur un trône et non sur un rocher, comme le prétendu Mars Ludovisi. On a donc eu raison, selon moi, de reconnaître dans cette belle statue un Achille[130], à l’expression pensive de son visage, et surtout à l’attitude caractéristique que le sculpteur lui a donnée, lui faisant embrasser son genou avec ses deux mains, attitude qui dans le langage de la sculpture antique, était le signe d’une méditation douloureuse. On citait comme très beau un Achille de Silanion, sculpteur grec habile à rendre les sentiments violents[131]. D’après cela, son Achille pouvait être un Achille indigné ; c’est de lui que viendrait l’Achille de la villa Ludovisi. L’expression de dépit, plus énergique dans l’original, eût été adoucie dans une admirable copie. Tandis qu’Achille demeure assis sur son rocher, Hector tue Patrocle. La mort de Patrocle est le nœud de l’Iliade ; suite funeste de la colère d’Achille, elle cause le trépas d’Hector et c’est ainsi que toute l’Iliade sort de cette colère, le premier mot du poème et qu’on peut dire aussi, à l’appui de l’unité trop souvent méconnue de cette grande composition, en être le dernier. Le sculpteur grec, premier auteur d’un groupe plus d’une fois répété, Ménélas[132] soutenant le cadavre de Patrocle qu’il emporte pour le soustraire aux Troyens, ce sculpteur inconnu mais excellent, en choisissant cet incident entre tous les incidents de l’Iliade, pour le reproduire dans un chef-d’œuvre, a montré qu’il pensait comme moi sur l’importance de la mort de Patrocle dans l’économie du poème. La destinée de l’un des exemplaires de ce beau groupe a été singulière : Ménélas[133] est devenu Pasquin. A l’angle que forment deux rues de Rome[134] se voit encore il Pasquino, nom donné par le peuple à un des plus beaux restes de la sculpture antique. Bernin qui exagérait, disait le plus beau ; cette assertion fut sur le point d’attirer un duel à celui qui se l’était permise. Tout homme qui s’avise d’avoir une opinion sur les monuments de Rome s’applaudira pour son compte, en le regrettant peut-être, qu’on ne prenne plus si à cœur les questions archéologiques. La statue de Ménélas a reçu ce grotesque baptême parce qu’on y affichait les épigrammes attribuées à un tailleur du voisinage nommé Pasquino. On n’affiche plus dans cet endroit les réflexions suggérées à Pasquin par les circonstances, mais on lui prête encore les épigrammes que le gouvernement romain ou d’autres gouvernements peuvent s’attirer. Les derniers événements ont beaucoup fait parler Pasquin et pas seulement sur la politique romaine. Je citerais bien quelques-uns de ces quolibets, mais je craindrais que malgré sa force, le bras de Ménélas, lequel en est seul responsable, ne suffit pas à me protéger. La sculpture antique avait aussi fait les frais du personnage qui se chargeait de répondre à Pasquin et qui s’appelle Marforio[135]. C’est une statue de l’Océan trouvée prés du Capitole où siégeaient les magistrats municipaux. Cette circonstance avait sans doute fait choisir Marforio pour être le défenseur officieux de l’autorité. La presse de l’opposition a-t-elle la vie plus dure que la presse officieuse ? L’opposition est-elle à Rome sans réplique, je l’ignore ; ce que je sais c’est que Marforio ne dit plus rien et que Pasquin parle toujours. Revenons à Achille. Patrocle mort, Thétis va demander à Vulcain des armes pour son fils[136] qui venge Patrocle sur Hector dont il traîne les restes autour des murs de Troie[137]. L’art antique n’est pas demeuré étranger à ces farouches représailles de l’amitié. Il a étalé sur des bas-reliefs la pompe funèbre qui accompagne le cadavre d’Hector rapporté dans Troie et le désespoir d’Andromaque éperdue[138]. Enfin il n’a pas été indifférent à la scène la plus émouvante qui ait été offerte aux regards des hommes : Priam pleurant Hector aux pieds d’Achille, Achille pleurant Patrocle et rendant à Priam le corps d’Hector qui a tué Patrocle. Sur ce même sarcophage du Capitole où paraît Achille s’élançant vers les armes, dans toute la beauté de la jeunesse et de l’amour, onde voit aussi qui se prépare à venger Patrocle ; puis, la vengeance accomplie, qui va accorder au malheureux vieillard le cadavre de son fils. Le héros détourne la tête[139] avec un mouvement très pathétique. Cette scène qui a passé de la poésie grecque dans la sculpture était traduite aussi, mais assez librement, de la sculpture grecque. Sur un bas-relief de Thessalonique[140] Achille regarde Priam avec compassion et l’attire détaillant sur son genou. Ici Homère nous abandonne. La suite des destinées de Troie
a été racontée dans l’Æthiopis d’Arctinus, Dans ce poème l’Æthiopis était aussi racontée l’histoire des Amazones venues au secours de Priam avec leur reine Penthésilée. Le poème est perdu, mais d’assez nombreux bas-reliefs, dont plusieurs sont à Rome, réparent jusqu’à un certain point cette perte en faisant passer devant nous des scènes de l’Æthiopis. Un bas-relief de la villa Borghèse[144], fort supérieur à tous ceux qui l’entourent, nous montre, d’après l’Æthiopis et Quinlus de Smyrne, les Amazones venant au secours des Troyens. La reine de ces femmes barbares, ce que n’eut point fait une grecque, touche la main à Priam. Alors, dit Quintus de Smyrne[145], l’âme de Priam qui était plongée dans l’affliction et gémissait beaucoup fut un peu soulagée ; tel un homme qui a longtemps souffert de la perte de ses yeux et qui désire revoir la douce lumière ou mourir ; si, par l’art d’un médecin habile, ou par le secours d’un dieu qui le délivre des ténèbres, il revoit la lumière de l’aurore, il en est réjoui, mais non comme auparavant ; cependant il respire un peu d’une longue calamité, bien qu’il sente encore sous ses paupières la cruelle souffrance de la maladie. Ainsi à l’aspect de la vaillante Penthésilée le fils de Laomédon éprouva quelque joie, mais moins grande que la douleur de la mort de ses fils. Ces vers pathétiques complètent pour nous le sens du groupe de Priam et de Penthésilée qui les rappelle, comme Andromaque tenant dans le bas-relief l’urne funèbre d’Hector pourrait prononcer les plaintes désespérées que le poète met dans sa bouche[146] ; derrière elle, Hélène tourne le dos à Pâris ; tous deux, dans l’attitude de la réflexion, semblent contempler les maux qu’ils ont amenés sur Troie et ne plus vouloir de l’amour funeste qui les a causés. Pendant ce temps les Amazones avec une indifférence toute militaire préparent leurs chevaux et leurs armes. Homère[147] fait mention d’une expédition plus ancienne des Amazones contre les Phrygiens et Priam leur allié. A cette expédition se rattachent les monuments où l’on voit des Phrygiens aux prises avec des Amazones et a été rapporté un guerrier phrygien[148] qu’on suppose tombé devant le cheval d’une Amazone. Le plus célèbre et le plus touchant épisode de l’autre expédition des Amazones est la mort de Penthésilée, tuée par Achille. De nombreux bas-reliefs représentent Achille qui vient de frapper l’Amazone et la soutient dans ses bras[149], tandis que la beauté de la guerrière expirante remplit d’un amour soudain le cœur de son meurtrier, situation qui ressemble un peu à celle de Tancrède immolant, sans le savoir il est vrai, son adorée Clorinde et qui a pu inspirer de loin le Tasse. Il est assez curieux de suivre à travers les diverses représentations d’un même fait les progrès de la sentimentalité. Dans le bas-relief du Vatican[150] qui appartient à une époque avancée, Achille lève les yeux au ciel et semble vouloir sauver de toute atteinte le corps expirant que son bras soutient ; cette expression conviendrait assez bien au templier de W. Scott enlevant Rebecca. Sur des vases qui ont mieux conservé la brutalité héroïque primitive, Achille a frappé Penthésilée et va redoubler, bien qu’elle tende vers lui une main suppliante. Sur un des côtés d’un bas-relief du Louvre, il l’a saisie par les cheveux et lui met le pied sur le ventre ; l’autre côté du même sarcophage présente Achille et Penthésilée sous un autre aspect : le guerrier tient l’Amazone nue sur son genou et la regarde avec un certain intérêt ; la beauté commence à émouvoir la férocité[151]. De même le poème de Quintus de Smyrne garde encore quelque chose du sauvage héroïsme que devaient respirer les anciennes épopées. Achille, qui d’un même coup a transpercé le corps de l’Amazone et son cheval, retire froidement sa lance, et, tandis que tous deux palpitent[152], il s’écrie : Sois gisante dans la poussière, la proie des oiseaux et des chiens ! C’est quand la beauté de la jeune fille a frappé toute l’armée et lui-même qu’il se reproche de ne l’avoir point prise pour femme au lieu de la tuer. La barbarie héroïque se montre d’une autre manière :
Thersite ayant raillé l’amour subit d’Achille pour sa belle ennemie, Achille
assomme Thersite. Dans la poésie de Quintus de Smyrne[153], c’était d’un
coup de poing tout homérique, dans le bas-relief de De la petite Iliade de Leschès, l’aventure de l’enlèvement du palladium par Ulysse et Diomède est venue à Virgile, lequel n’a eu garde d’oublier ce qui concernait le palladium de Troie devenu le palladium romain. Cette aventure a passé aussi dans un bas-relief du palais Spada, après avoir fourni le sujet d’un des tableaux qui ornaient la galerie de peintures des Propylées[154]. Le bas-relief parait provenir aussi d’une autre source, les Lacédémoniennes, tragédie perdue de Sophocle comme on verra plus loin. C’est aussi aux récits contenus dans la petite Iliade que Virgile a emprunté l’histoire du Cheval de Troie. Cette histoire est racontée pour ainsi dire par un bas-relief de la villa Albani[155]. Au cheval de bois, se liait l’aventure tragique de Laocoon, inconnue à Homère et qui vit à Rome dans un groupe immortel. J’ai déjà dit que la composition de ce chef-d’œuvre n’avait point été inspirée par Virgile, elle ne pouvait, par conséquent, venir des cycliques grecs, ses modèles, et il faut plutôt demander son origine. à une tragédie perdue de Sophocle. Du poème de la destruction de Troie dont l’auteur était Arctinus, et du poème auquel Tryphiodore a donné le même nom, viennent les bas-reliefs où cette destruction et les scènes qui la suivirent sont représentées. On les voit très détaillées sur Un de ces crimes de la victoire le plus souvent répété, c’est l’attentat d’Ajax contre Cassandre. Cet attentat, du reste, dans l’ancienne tradition grec que,
se bornait de la part d’Ajax à arracher Cassandre de l’autel de Minerve et à
entraîner avec elle la statue de la déesse[156] qu’elle avait
embrassée. C’est ainsi que le présente le bas-relief de la villa Borghèse qui
porte tous les caractères de la belle époque. Il n’en est pas de même de Achille et Ulysse personnifient le caractère grec sous son double aspect ; mais Ulysse rusé, quelquefois menteur, toujours prudent, brave quand il le faut, est encore plus grec qu’Achille. Ulysse est le Grec de la mer, Achille le Grec des montagnes, Ulysse est le matelot des îles, Achille le Clephte du Pinde. L’Odyssée n’a pas moins prêté à la sculpture que l’Iliade[158]. Dès une époque ancienne, Onatas avait fait une statue d’Ulysse[159] qui, transportée par Néron à Rome, y fit connaître le type grec du héros tel qu’il nous apparaît dans les statuettes et les bas-relief qu’on y a trouvés. Plus tard, Lycius, fils de Myron, en fit une autre[160]. Il n’y a pas à Rome une statue héroïque d’Ulysse qu’on puisse croire d’après Onatas ou Lycius, comme nous avons pu croire que l’Achille Ludovisi était d’après Silanion. Un buste d’Ulysse, découvert en fouillant le quartier le
plus fréquenté de Rome, la place d’Espagne[161], ne peut avoir
pour original ni la statue d’Onatas, ni même celle de Lycius, car elle a le
bonnet qui ne fut pas donné à Ulysse avant le siècle d’Alexandre[162]. Ce bonnet, qui
désignait les voyages maritimes du fils de Laërte, est assez semblable à
celui que portent aujourd’hui les marins de Toutes les statues représentent Ulysse dans quelque action particulière et répondent à quelque scène de l’Odyssée ; Winckelmann a cru reconnaître dans une peinture tirée de la bibliothèque (M. in., 160) vaticane une allusion à l’une des plus touchantes ; il a cru y voir Hélène versant à Télémaque le népenthès, qui fait oublier tous les maux. Voici à quelle occasion : Télémaque est allé chercher auprès de Ménélas des nouvelles de son père ; Ménélas rte peut lui en donner, mais parle d’Ulysse avec un souvenir affectueux et triste. Ce disant, il fit naître chez tous ceux qui étaient là le désir et le charme de pleurer. La fille de Jupiter, l’argienne Hélène pleurait ; pleuraient aussi Télémaque et Ménélas l’Atride, et les yeux du fils de Nestor n’étaient pas sans larmes, car il se souvenait dans son cœur du vaillant Archiloque tué par l’illustre fils de la brillante Aurore. Puis Ménélas dit : Laissons là les larmes et souvenons-nous du repas. Hélène alors mêle dans le vin qu’elle offre aux convives le népenthès, remède divin qui fait oublier toutes les douleurs |