DEUXIÈME PARTIE —
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La république romaine est constituée. L’histoire de sa constitution semble en dehors de nos recherches ; il n’en est rien, la constitution romaine a aussi sa topographie ; car la plupart des magistratures et chacune des assemblées politiques de Rome sont en rapport avec un lieu ou un monument dont on peut déterminer l’emplacement. De cette détermination résulte un aperçu plus net, un aspect plus saisissable du rôle de ces magistratures et de ces assemblées. Les attributions, les débats, les conflits, qui, dans les histoires ordinaires, se présentent avec une certaine confusion ou au moins un certain vague, apparaissent distincts et vivants dans une histoire qui les montre à leur place et les met, pour ainsi dire, sur leurs pieds. La royauté n’avait point de siège particulier dans
l’ancienne Rome. Ce n’était pas le temps des palais. Chaque roi habitait sa
maison et le quartier qu’il avait choisi : Romulus, sa cabane du Palatin ;
Tatius, sa citadelle du Capitole ; Numa, le Quirinal sabin ou Tullus Hostilius va loger sur le Cælius au milieu des
Albains, ses nouveaux sujets ; et sur Il n’y eut donc pas à Rome de demeure royale. Chaque roi fendait la justice dans sa maison, comme on le voit par le récit de la mort du premier Tarquin ; ou allait s’asseoir au sein du sénat dans la curie, comme le montre le récit de l’avènement et de la mort de Servius Tullius. C’est pour cela que les consuls, héritiers des rois, n’eurent pas non plus de résidence assignée par l’État. Leur siège était le tribunal patricien placé sur le Vulcanal au-dessus du Comitium. Ce fut aussi le siège du préteur quand cette magistrature patricienne eut été fondée.
Nous savons où était la curie ; elle faisait face au Comitium, vers lequel on descendait de la curie par un escalier et où l’on montait par quelques degrés. Nous pouvons même avoir une idée de sa forme et de ses proportions, car Vitruve nous indique les règles observées à cet égard. C’était un édifice carré ou rectangulaire d’une grande hauteur[1]. Avec le temps, la curie fût ornée de statues et de peintures, mais ne présentait sans doute rien de semblable dans les premiers siècles de la république. La curie devait être assez vaste pour contenir six cents sénateurs, nombre auquel ils furent portés à l’époque des Gracques. Il n’y avait pas de tribune. Chacun à son tour se levait et parlait de sa place ; souvent on votait en la quittant pour aller se ranger avec ceux dont on partageait l’opinion. Le sénat ne s’assemblait pas toujours dans la curie ; il s’assemblait aussi tantôt dans un temple, tantôt dans un autre ; car il se considérait lui-même comme une chose sacrée. C’était en général dans les temples voisins du Forum. Le choix du temple où le sénat tenait ses séances n’était pas indifférent. Quelquefois on voit le motif qui l’a déterminé. Il était beau de se réunir dans le temple de la Concorde[2] pour entendre Cicéron accuser Catilina. C’était protester contre ceux qui, ouvertement comme Catilina, ou secrètement comme César, poussaient aux dissensions civiles. Ce ne l’ut pas sans intention qu’après le meurtre de celui-ci le sénat, qui ne l’avait pas défendu, se rassembla dans le temple de Tellus, élevé là où avait été rasée la maison de Spurius Cassius, mis à mort parce qu’on l’accusait d’avoir voulu se faire roi. Ce nom de curia,
donné au principal lieu de réunion du sénat, avait été appliqué dans
l’origine à ceux où se rassemblaient les trente confréries patriciennes,
appelées elles-mêmes curies. Les curiæ
étaient des espèces de chapelles, avec un foyer sacré, dans lesquelles l’ors
offrait un sacrifice et l’on célébrait un banquet religieux en l’honneur de Ces curies séparées n’avaient rien de commun que le nom avec la curie du sénat. Celle-ci était un lieu auguste. Cicéron l’appelle le Temple de la sainteté, de la dignité, de l’intelligence, la tête de Rome[4]. Prés de la curie, sur la même esplanade où se trouvait le Vulcanal, était le Senaculum[5], où se tenaient les sénateurs avant d’entrer en séance[6]. Cicéron disait vrai, la curie était la tête et le sénat l’intelligence de Rome. Dans cet édifice qui dominait le Forum, ce corps illustre qui s’élevait au-dessus de la nation en eut toujours la pensée, en dirigea toujours l’action politique aussi longtemps qu’elle fut libre. En droit comme en fait, les portes de la curie étaient ouvertes[7]. Des plébéiens y furent déjà admis dés le temps des rois, puis par Brutus et Valerius Publicola[8]. Après que les plébéiens eurent remporté sur le patriciat cette série de victoires qui commença par le droit au mariage et finit par le droit au consulat, les consuls et les censeurs désignèrent comme sénateurs les plus dignes de chaque ordre[9]. Les anciens magistrats plébéiens,, les tribuns, les édiles, faisaient de droit partie du sénat[10]. Enfin les Gracques y introduisirent trois cents chevaliers, et au temps des Gracques les chevaliers étaient de riches plébéiens. Les familles patriciennes formaient, il est vrai, le corps de cette assemblée, et transmirent de siècle en siècle la tradition invariable de la politique romaine. La curie placée au pied du saint Capitole veillait à la conservation de la religion nationale, étroitement mêlée à toutes les grandeurs de Rome. Placée en face du temple de Saturne, où se gardait le trésor public, elle surveillait et dirigeait l’emploi de ce trésor. Élevée au-dessus du Comitium et du Forum, des assemblées du patriciat et de la plebs, elle avait l’œil sur les comices patriciens et les comices plébéiens, dont les résolutions avaient besoin d’être autorisées par elle. Sur une décision de la curie, un magistrat abdiquait, ou tous les pouvoirs étaient réunis dans la main d’un dictateur. Contre les degrés de la curie vinrent plus d’une fois se briser les tumultes du Forum et la puissance devenue exorbitante des tribuns. De la curie partait la déclaration et venait la direction de la guerre ; postée comme en sentinelle au pied de la montée triomphale et non loin de la prison Mamertine, elle accordait le triomphe après la victoire et prononçait sur le sort des peuples vaincus, dont les chefs étaient étranglés pendant le triomphe dans cette prison. Dans certains cas, la curie devenait, ainsi que Telle fut la curie pendant les quatre premiers siècles de la république. Quand le temps de son pouvoir et celui de la liberté qu’elle était chargée de défendre[12] furent passés, elle brûla. La curie était dans un rapport étroit avec ce lieu si important par le rôle qu’il a joué dans l’histoire politique de Rome et dont on parle trop peu, le Comitium, où délibéraient les curies patriciennes, le Comitium, voisin, rival et allié du Forum plébéien. Il faut nous arrêter un moment à ces deux pôles de la vie politique des Romains, à ces deux endroits célèbres dont l’antagonisme local figure et manifeste cet antagonisme de la plebs et du patriciat, qui fut la fièvre continue et la vie ardente du peuple romain tant que ce peuple vécut. Rome vit un frappant symbole de la destinée des deux ordres. II y avait sur le Quirinal, devant le temple de Quirinus[13], deux myrtes sacrés appelés, l’un le Patricien, l’autre le Plébéien[14]. Jusqu’au milieu du cinquième siècle, l’arbre patricien poussait vigoureusement et se couvrait de feuillage ; l’arbre plébéien, au contraire, était misérable et rabougri ; mais, à partir de ce moment, alors en effet que la conquête de toutes les magistratures avait donné aux plébéiens un avantage complet sur leurs adversaires, ce fut l’arbre patricien qui commença à dépérir et son feuillage à se faner. Le peuple romain est le peuple de la guerre. Maintenant qu’il existe réellement par la fusion des Latins et des Sabins, à laquelle ont travaillé, chacun à sa manière, les prédécesseurs du dernier Tarquin, et qu’a consommée l’œuvre accomplie en commun de son renversement, le peuple romain va commencer à la fois deux guerres d’on naîtra sa grandeur : l’une ait dedans, l’autre au dehors ; l’une dans son propre sein entre les plébéiens, et les patriciens sortis des deux races qui le composent, guerre au fond de Latins et de Sabins, guerre autant de nationalités que de classes ; l’autre à l’extérieur contre les Latins, les Sabins et les autres peuples sabelliques habitants des montagnes les plus voisines, de ces montagnes qui bornent la vue par un si majestueux horizon, et qui semblaient devoir borner la conquête romaine ; mais elles ne la bornèrent pas. L’imposante barrière qu’elles lui opposaient fut laborieusement et victorieusement franchie. Le peuple romain transporta bien au delà de ce splendide horizon l’horizon lointain de sa puissance. Je suivrai le peuple romain dans ses premières conquêtes, qui lurent les plus difficiles et les plus longues, car de Rome l’œil peut en embrasser au moins en grande partie le théâtre. Mais j’aurai à raconter d’autres combats et d’autres conquêtes, et je dois aussi déterminer le théâtre de ces combats que les plébéiens livrèrent aux patriciens. Ce théâtre, ce fut le Comitium, le Forum et le champ de Mars. En effet, chacune des assemblées, et, comme on disait, des comices dans lesquels intervenait en tout ou en partie le peuple romain se tenait dans un lieu distinct. La nature et le jeu de ces assemblées se conçoivent mieux quand on distingue et précise avec soin les lieux divers qui leur étaient assignés. Il y a là, comme je l’ai dit plus haut, une topographie à faire, aussi utile pour bien saisir la marche des institutions romaines qu’une autre étude topographique est nécessaire pour suivre les progrès de leurs armes.
Le Comitium[15] était au pied du Capitole, à l’ouest du Forum[16] et plus élevé que lui, en avant de la curie[17], où le sénat se rassemblait ; de ce côté (au nord), on y montait par des marches ; du côté du mont Capitolin (à l’ouest), il était de plain-pied avec la base de la colline[18]. Le Comitium était découvert[19], car la pluie y pouvait tomber[20]. Les rudes patriciens qui tenaient là leur séance n’avaient pas peur de la pluie, bien qu’à Rome elle ne soit pas rare et dure souvent plusieurs semaines. Quoique le lieu d’assemblée des patriciens fût entièrement
distinct du Forum, qui, dans l’origine, n’était que le marché, la place
publique fréquentée par les plébéiens ; dans l’usage le Comitium était
parfois considéré comme faisant partie du Forum. Ce mot était pris alors dans
un sens général et désignait tout l’espace compris entre le Capitole et Le Comitium avait-il la même largeur que le Forum[21] proprement dit ? II était assez vaste pour que Caton pût y jouer philosophiquement à la balle le jour où il fut repoussé de la questure. Aux deux angles du Comitium et dominant le Forum[22], on plaça plus tard, quand les guerres samnites mirent les Romains en rapport avec l’Italie méridionale, la statue du législateur de Crotone, Pythagore, et de l’auteur de l’expédition de Sicile, Alcibiade[23]. Vers le Capitole, le Comitium était dominé lui-même[24] par la plate-forme sur laquelle un autel avait été élevé à Vulcain, et qui s’appelait le Vulcanal. Sur cette plate-forme furent construits plus tard divers monuments, et parmi eux un temple de la Concorde[25], remplacé par un autre dont l’emplacement encore visible est une indication certaine de l’emplacement du Vulcanal[26]. De là les consuls consultaient les curies assemblées ; là était le tribunal, où, suivant la tradition, Romulus avait siégé rendant la justice dans l’endroit le plus en évidence du Forum. Là devait siéger le préteur[27]. Cette dignité, réservée dans l’origine aux patriciens, était spécialement leur création, car ils l’avaient instituée comme un dédommagement quand ils durent partager le consulat avec les plébéiens. Le tribunal était donc à sa place, au-dessus du Comitium, lieu d’assemblée des patriciens, et près de la curie, lieu des séances du sénat. C’est pour cela qu’il est dit qu’on s’assemblait dans le Comitium pour le jugement des causes. Je ne crois pas que les plaideurs plébéiens y aient été d’abord admis. Sans doute le client y était représenté par son patron ; dans le principe, les patriciens, seuls en possession de la science du droit, pouvaient seuls plaider[28]. La principale destination du Comitium était de recevoir les comices par curie, c’est-à-dire l’assemblée des patriciens. Malgré la constitution de Servius qui avait institué le vote par centurie et lui avait donné pour base la richesse, le vote par curie n’avait pas été aboli, mais seulement restreint. Les centuries comprenaient tous les citoyens ; les curies n’étaient composées que de gentes patriciennes ; elles se rassemblaient dans le Comitium. Chaque curie avait une voix qui exprimait l’opinion de la majorité de ses membres[29]. Toutes les curies n’auraient pu tenir dans le Comitium ; il est probable que chacune d’elles y envoyait seulement le nombre de chefs de gentes nécessaire pour la représenter. Le système représentatif n’était pas selon les habitudes de l’antiquité, qui ne concevait guère que l’intervention directe des citoyens dans la chose publique. Ce fut une des causes qui tirent périr la liberté dans Rome, trop agrandie pour pouvoir faire ses affaires elle-même. Mais ici la condition des lieux dut amener une représentation des curies, et forcer à l’admettre. Dans les comices par curie, le principe de famille, de race, subsistait[30]. La curie, comme l’aristocratie, était originairement sabine, et le Comitium, où les curies se rassemblaient, était le lieu où les Sabins s’étaient autrefois rassemblés. Dans le Comitium, l’ancien esprit aristocratique et l’ancien esprit sabin étaient retranchés au pied du Capitole, qui avait été sabin. Aussi, quand les comices par curies ne se tenaient pas dans le Comitium, ils se tenaient sur le Capitole, devant la curia Calabra[31]. Ceux-là avaient pour objet des élections sacerdotales, l’annonce des phases du mois qui déterminaient l’époque des fêtes, et les déclarations testamentaires qui se liaient à la religion[32] ; ils étaient présidés par les pontifes. Le Capitole avait été avant Tarquin et même avant Romulus un mont consacré par la religion. Évandre, dans Virgile, parle déjà de la religion du lieu.
Les comices aristocratiques par curies, qui se tenaient dans le Comitium, allèrent toujours perdant de leur importance, et les comices démocratiques par tribus, qui se tenaient dans le Forum, en acquirent toujours une nouvelle. Le triomphe graduel du Forum sur le Comitium, c’est toute l’histoire de la république romaine. Les curies étaient muettes. Le consul venait sur le Vulcanal de la part du sénat proposer un projet de loi (senatus consultum). D’ordinaire elles approuvaient ou rejetaient sans discussion, et le sénat confirmait, autorisait. La parole est la vie des assemblées : le silence du Comitium fut encore une cause de l’infériorité des comices par curies et de leur décadence. Ces comices, abandonnés parce qu’ils ne comptaient presque plus pour rien, et que la loi Publilia força d’approuver les lois avant qu’elles fussent portées, finirent par se composer de trente licteurs qui représentaient les trente curies[33]. En fait de fiction représentative, il faut désespérer de faire mieux. Les comices généraux du peuple romain, les comices par centuries, se tenaient dans le champ de Mars. C’est que l’assemblée des centuries était une assemblée militaire ; elle s’appelait l’armée (exercitus). C’est pour cela qu’elle se formait hors de la ville, hors du Pomœrium, enceinte sacrée de Rome ; car l’armée était soumise à l’imperium, ce pouvoir formidable que les consuls ne pouvaient exercer dans la ville. Le champ de Mars était bien choisi par les comices de cette armée qui votait. Le vote avait lieu près de l’autel de Mars[34]. Les aruspices étaient entre les mains du consul faisant fonctions de général, qui présidait aux suffrages dans le Tabernaculum, ce qui voulait dire la tente[35]. Sur l’ordre du consul, et au son de l’antique trompette du Latium, la corne de bœuf, qui les appelait du haut des murs comme s’il se fût agi de marcher à l’ennemi, les citoyens se rendaient au Septa[36]. Ce nom de Septa ou son synonyme Ovile (parc de bergerie) désignaient une enceinte en bois où les votants avaient seuls le droit d’entrer et où se tenaient les comices militaires et rustiques de Rome, à son origine, ville de pâtres et de guerriers. On construisit pour la vérification des suffrages[37] un monument considérable appelé Diribitorium, mais ce fut sous Auguste, quand le suffrage ne signifiait plus rien. Alors on remplaça aussi les planches du Septa par de superbes portiques. César eut la pensée de cette magnifique ironie[38], elle fut complétée sous Auguste et Tibère[39]. L’usage se conserva toujours de passer sur un pont[40] pour aller voter, afin d’éviter ainsi la confusion. Marius fit faire le pont plus étroit pour rendre la régularité des suffrages plus grande et leur captation plus difficile. Mais ce n’est pas par des précautions matérielles qu’on peut remédier à la corruption des âmes. Le Romain qui avait dépassé l’âge de porter les armes perdait le droit de voter, comme ayant cessé d’être citoyen le jour où il cessait d’être soldat. De là cette expression proverbiale . les sexagénaires sont précipités du pont, allusion enjouée à une tradition sinistre. On disait que dans les temps antiques, à l’époque des sacrifices humains, on précipitait du pont Sublicius, qui n’existait probablement pas alors, les vieillards âgés de soixante ans. Peut-être aussi le proverbe politique avait-il fait imaginer la tradition. Cette coutume de tuer les vieillards, qu’on a trouvée chez certains peuples sauvages, attribuée par les Romains à leurs aïeux, montre qu’ils croyaient à un âge de sauvagerie primitive dans le Latium. Je suis porté à penser qu’ils avaient raison.
On y faisait les enrôlements et les recensements[42]. Les augures s’y tenaient pendant les élections. Plus tard on y logea les ambassadeurs. Au temps de Varron, elle était déjà d’une certaine magnificence, ornée de peintures et de statues[43]. L’origine de la villa est liée à l’origine de la censure. Peu d’années après l’institution de cette magistrature, la construction de la villa Publica fut ordonnée par les censeurs[44]. Tite-Live dit qu’alors le recensement du peuple (census populi) y eut lieu pour la première fois. Le recensement était beaucoup plus ancien ; il remontait à
Servius Tullius. Cela ne peut vouloir dire qu’une chose, c’est qu’alors il
fut fait pour la première fois dans La censure devait être fort ancienne, car tout porte en elle le caractère de la simplicité primordiale et de la vie rustique. L’estimation des biens de chacun[45] se faisait dans un édifice appelé Villa, la ferme, près du parc aux moutons. Le recensement, et la lustration qui venait après, se rapportent aux habitudes pastorales d’une société naissante. Le mot censere lui-même s’appliquait dans l’origine aux troupeaux[46] les bergers romains faisaient la lustration de leurs taureaux[47] ; ils purifiaient leurs brebis à la fête de Palès[48], comme ils les font encore asperger d’eau bénite à la fête de saint Antoine. Il n’est pas jusqu’à l’animal immonde dont on a fait, je ne sais pourquoi, le compagnon de ce grand solitaire, qui ne joue son rôle dans le lustrum du champ de Mars. Avant de prononcer une bénédiction solennelle sur le peuple romain[49], les prêtres promenaient autour de l’assemblée un cochon, une brebis et un taureau ; puis ils les immolaient. Ce choix des trois victimes désignait les trois époques de la société primitive. Le cochon, l’âge le plus ancien de cette société quand l’homme habitant les forêts non encore défrichées, n’a d’autre ressource que la domesticité errante de ce compagnon de la vie du chasseur au sein des bois, où il se repaît du gland des chênes, première nourriture de l’homme, suivant la tradition antique. La brebis représente l’âge pastoral, qui vient ensuite quand la forêt commence à faire place au pâturage. Enfin le taureau ou le bœuf représente l’âge agricole, qui conduit à la civilisation par la propriété. De plus, la lustration qui accompagnait le recensement paraît avoir une origine sabine. Nous avons déjà vu que les purifications étaient venues à Rome des Sabins ou des Étrusques par les Sabins. On peut en dire autant des différentes fêtes dans lesquelles on purifiait la terre[50] et ses produits, les ambarvales, les cereales, les paganales[51]. Tout cela était sabin d’origine. La lustration, qui accompagnait le recensement, devait l’être aussi. D’autre part, si l’on se souvient que le roi qui fit du
cens le principe de la constitution romaine, bien que venu d’Étrurie et
probablement d’origine sabellique, savait quelque chose des sociétés grecques
par l’Italie méridionale, on peut retrouver dans le recensement tel qu’il
l’institua une autre imitation de La censure fut une magistrature patricienne que les patriciens ne partagèrent avec les plébéiens qu’au bout d’un siècle, et qui, bien qu’inférieure hiérarchiquement au consulat[54] et à la préture, n’en eut pas moins un caractère tout spécial de majesté et d’autorité. Le censeur était vêtu de pourpre[55] ; un licteur marchait devant lui, et, tandis que les autres magistrats prêtaient serment aux lois devant le temple de Castor en se tournant vers le Forum, il le prêtait sur le Capitole[56]. Au lieu de répondre de lui-même au peuple, il ne traitait qu’avec Jupiter. Les censeurs louaient les terres du domaine publie, qui s’appelaient toujours d%s pâturages, en mémoire de leur destination primitive, percevaient les impôts, affermaient certains revenus de l’État, mauvaise méthode, trop pratiquée dans l’ancienne Rome et trop conservée dans les Appalti de la nouvelle. Ils étaient aussi chargés d’appliquer les ressources du trésor à diverses dépenses de la république, parmi lesquelles je noterai seulement celles qui concernent un des principaux objets de ces études : les monuments publics et surtout les temples, que des particuliers ou des sociétés (societates) prenaient à l’entreprise. La grande place que les anciens assignaient avec raison aux mœurs dans la société politique conduisit les Romains à conférer au censeur des pouvoirs qu’à juste titre nous jugerions exorbitants. Qu’il pût chasser un sénateur du sénat et un chevalier de sa tribu, rien de mieux, et de telles épurations, si elles étaient possibles, seraient parfois fort nécessaires ; que le mauvais traitement des esclaves fût châtié, rien de mieux encore ; mais les censeurs punissaient d’ignominie des fautes priées sur lesquelles il n’appartient qu’à la conscience de prononcer et non pas à l’État, parce que l’État n’a pas l’infaillibilité de la conscience ; ils punissaient, ce qui est plus grave, des actes irrépréhensibles et dont personne n’a le droit de demander compte au citoyen : le choix d’une profession. comme celle de petit marchand ou docteur ; les arrangements de la vie privée, comme la préférence donnée,au célibat sur le mariage. C’était là une véritable tyrannie et une tyrannie tracassière à laquelle les Romains se soumettaient, et pourtant ils avaient plus le sentiment de la liberté que tels hommes qui demandent seulement au pouvoir absolu de n’être point tracassier. Ils ne refusaient rien au despotisme de la loi, mais n’en voulaient supporter aucune autre. Ce n’était pas assez sans doute. La législation ne doit pas être oppressive, et la liberté d’un citoyen ne doit avoir d’autres restrictions que la protection de la liberté des autres citoyens. Mais des lois oppressives peuvent être corrigées par d’autres lois ou abolies avec le temps, et c’est ce qui est arrivé en partie à Rome pour la censure. D’ailleurs, il est parfois pénible, mais il n’est point honteux de se soumettre à la rigueur excessive d’une loi qu’on s’est imposée à soi-même. Ce que les Romains jugeaient dégradant pour la nature humaine, c’est d’abdiquer la liberté dans les mains d’un homme. C’est de mettre une volonté à la place de toutes les volontés. Cela ils l’eurent toujours en horreur et en mépris. C’est pourquoi la censure confiée à des magistrats dont l’autorité était temporaire, et qui appliquaient des lois auxquelles tous avaient mis la main, que chaque jour on pouvait changer, fut à atome entourée de respect, tandis que la censure chez les modernes, qu’elle porte ce nom ou qu’elle en porte un autre, bien qu’elle ne s’immisce point dans les actes de la vie privée et se borne à faire dépendre du bon plaisir d’un homme ou de plusieurs la liberté pour les citoyens de manifester leur pensée, a été flétrie par le sentiment public toutes les fois qu’il y a eu un sentiment public. La censure de Caton et la censure de la police sous le premier empire, je le demande à tout lecteur de bonne foi, lui semble-t-il que ce soit le même mot ? A Rome, où le caractère religieux se montre partout, la plupart des magistratures étaient dans un rapport particulier avec un temple. Nous venons de le voir pour les censeurs, dont les registres se conservaient dans le temple des Nymphes. Nous le verrons pour les édiles attachés au temple de Cérès ; nous allons le voir pour les questeurs.
Le nom des questeurs (quæsitor, celui qui recherche) avait le même sens que celui des modernes inquisiteurs. Ils étaient de deux sortes : les accusateurs publics et les gardiens de la fortune de l’État. Ces deux sortes de questeurs sont dits avoir existé sous les rois. Ce qu’il y a de sûr, c’est que les seconds remontent aux premiers temps de. la république, que leur principale fonction fut de veiller au trésor de l’État déposé dans le temple de Saturne et aux sénatus-consultes conservés dans l’Ærarium. Les questeurs furent d’abord patriciens et désignés par les consuls ; mais il importait trop aux plébéiens d’avoir l’œil sur le maniement des finances publiques pour qu’ils ne voulussent pas être aussi représentés dans la questure. Ils obtinrent en 333 que les questeurs seraient à l’avenir pris indifféremment clans les deux ordres, et en 345, sur quatre questeurs, il y en eut trois de plébéiens. La questure était la moins élevée de toutes les magistratures ; cependant on paraît avoir voulu la relever par quelques prérogatives. C’était dans les mains des questeurs que la plupart des magistrats prêtaient serment devant la porte du temple de Saturne[58], dieu de la bonne Foi antique de l’âge d’or. C’étaient les questeurs qui allaient chercher les enseignes militaires dans le temple du dieu pacifique, où on les conservait tant que durait la paix, et les portaient dans le champ de Mars pour les donner aux légions qui allaient combattre[59]. Celui des questeurs auquel le sort avait assigné pour province la ville de Rome avait particulièrement soin du trésor. Comme les censeurs, il affermait les travaux publics, dont l’adjudication avait lieu dams le Forum. Il faisait élever, par ordre des consuls, des statues aux citoyens qui avaient mérité cet honneur[60]. Enfin les serviteurs publics attachés aux questeurs devaient se présenter devant le temple de Saturne le jour où ces magistrats entraient en charge, et qui n’était pas le même pour eux et les consuls. L’importance de ce temple, par rapport à la législation romaine, était grande ; car un sénatus-consulte n’avait force de loi que lorsqu’il y avait été régulièrement déposé[61]. Cette formalité essentielle était pour les Romains ce qu’est pour nous l’insertion au Bulletin des lois[62]. La préture[63], cette charge la plus haute après le consulat, celle qui resta le plus longtemps exclusivement patricienne, nous ramène au Comitium et au Forum. Le préteur était le représentant suprême de la justice. Son tribunal fut d’abord placé dans le Comitium, ou plus exactement sur la plate-forme qui le dominait et que l’on appelait le Vulcanal, plus tard transporté à l’autre extrémité du Forum[64]. Le préteur nommait les juges, qui, assis sur des tabourets, devaient émettre une décision touchant la cause qui avait été portée devant eux ; puis le préteur prononçait le jugement. Chaque année, en prenant possession du tribunal, le préteur publiait un édit, sorte de manifeste judiciaire dans lequel il déclarait ce qu’il conservait ou changeait dans la jurisprudence de ses devanciers. Par l’édit prétorien, qui faisait entrer l’équité dans le droit strict, la réforme, et le progrès s’introduisirent comme inaperçus dans la législation romaine, et, grâce à un judicieux emploi de sages fictions, en modifièrent graduellement l’esprit sans en troubler brusquement l’unité. Ulpien appelle l’édit prétorien la voix vivante du droit civil. L’édit du préteur était exposé dans le Forum, écrit d’abord sur le mur blanc de quelque temple, puis sur une planche blanchie (album). Le nouveau préteur laissait intact le texte ancien et se bornait à récrire ce qu’il changeait et à écrire ce qu’il ajoutait. Ce tableau était une image parlante de l’esprit de la législation romaine, qui, lente à détruire et prudente à innover, transformait insensiblement, mais effaçait très peu. Aussi cet édit s’appelait-il, ce qui est profond, perpétuel et annuel, c’est-à-dire durable et renouvelé. C’est aussi l’esprit de la cour de Rome, mais elle est encore plus enchaînée à la tradition immobile du passé, elle a son édit perpétuel, mais elle n’a pas sort édit annuel. En face du jugement présidé par le préteur et rendu par des juges patriciens dans,le Comitium subsistait le vieux jugement populaire des centumvirs qui devait se tenir dans le Forum. Sous l’empire, nous voyons un procès jugé par les centumvirs, dans la basilique Julia[65]. Les centumvirs représentant les tribus[66] offrent de
grandes ressemblances avec les héliastes d’Athènes et sont encore une
imitation romaine des institutions de Les comices par curies étaient exclusivement aristocratiques, les comices par centuries étaient composés de la totalité des citoyens dont les votes comptaient en proportion de leur richesse ; la pure démocratie eut aussi ses comices, dans lesquels la naissance ne constituait point un droit, la richesse ne donnait aucun avantage, mais le nombre était tout : on les appelait les comices par tribus. Moins anciens que les deux autres, ils gagnèrent toujours en importance. Leur progrès suit et manifeste l’ascendant croissant de la démocratie dans la constitution romaine. Les comices par tribus ne sont pas attachés invariablement à un lieu particulier : la démocratie n’aime point à s’enchaîner par l’usage et par la tradition ; instable et capricieuse de sa nature, il lui plait de changer de place aussi bien que de résolution. Aussi les comices par tribus se tinrent-ils quelquefois dans le Champ de Mars, comme les comices par centuries ; quelquefois sur le Capitole, comme les comices patriciens[68]. Pourquoi le peuple souverain aurait-il respecté une prérogative et n’aurait-il pas voulu établir qu’il se réunissait là où bon lui semblait, que les lieux de réunion assignés aux autres assemblées pouvaient recevoir les siennes ? Il n’osa cependant jamais usurper le Comitium, cet antique domaine du vieux patriciat sabin[69] ; et le lieu qu’il préféra pour ses comices, ce fut le lieu de tous temps ouvert à tous, le marché, la place publique, le Forum. Le Forum, comment y mettre le pied sans voir apparaître les luttes des partis, les triomphes de la parole, toute la vie énergique et orageuse du peuple romain ? Déjà le lieu où il devait exister a été pour nous le théâtre du combat épique de Tatius et de Romulus, des Sabins et des Romains, puis de l’alliance inégale des deux rois et des deux peuples. Le Forum était destiné à are bien des fois aussi, dans l’ordre politique, un lieu de tombais et d’accommodements. Ce n’est pas la faute des antiquaires si nous n’éprouvons point à le reconnaître autant d’embarras qu’à discerner la vraie place de la roche Tarpéienne et du Capitole ; ils ont voulu déplacer le Forum, au lieu de le mettre où est le campo vaccino, le transporter à droite dans la rue des Fenili, et, au lieu de le laisser allant de l’Ouest à l’Est, le placer en travers du Nord au Sud[70]. Heureusement ces efforts pour troubler la confiance des voyageurs n’ont eu aucun succès, et ceux-ci apprendront peut-être avec plaisir que, tout bien examiné, le Forum demeure où il était. L’on peut déterminer avec beaucoup de précision l’étendue et les limites du Forum. Il commençait à l’Ouest au pied du Capitole ; à l’Est, où
sa largeur était moins considérable, un coude de la voie Sacrée qui
descendait de A l’endroit où le prolongement méridional de la voie
Sacrée pénétrait dans le Forum, on y avait accès par une entrée à laquelle un
arc de triomphe, le premier qu’élevèrent les Romains, l’arc de Fabius, donna
son nom. Un passage de Cicéron ne permet pas de placer l’arc de Fabius ailleurs
qu’à l’angle est-sud du Forum : Quand,
dit-il, près de l’arc de Fabius je suis poussé
dans la foule, — on conçoit que parfois elle fut grande à ce point de jonction entre
la place publique et une rue très fréquentée, — je m’en prends à celui qui est près de moi, et non à celui
qui est sur le sommet de
En revanche, du côté du Nord on ne connaît pour communiquer avec la populeuse Sabura, avec les élégantes Carines, qu’une rue partant du Forum, au-dessous de la Velia[74] ; mais il devait en exister d’autres. Des boutiques s’élevèrent sur les deux rues qui, l’une au Sud, l’autre au Nord, bordaient le Forum dans sa longueur. Les premières s’appelaient les vieilles[75] (veteres), les secondes les neuves (novæ). Les boutiques rappellent l’origine du Forum, qui fut d’abord un marché. Les changeurs, les banquiers, les gens d’affaires, se réunissaient autour de ces arcs nommés janus, sous lesquels en cas de plaie on pouvait trouver un abri. Ces Janus formaient la bourse de Rome. Il y en avait trois, tous placés sur le côté septentrional du Forum[76]. Tel était la configuration et l’aspect ancien du Forum.
Avec le temps, des portiques l’entourèrent, les boutiques firent place à des
basiliques ; trois temples, à l’ouest celui de, Il le fallait bien, car, sans parler des acheteurs, où eût été la place nécessaire pour les combats de gladiateurs, qui eurent lieu dans le Forum jusqu’à la fin de la république, avant qu’on eût élevé des amphithéâtres, et pour les réunions des plébéiens, les comices par tribus, dont je vais parler ? Et puis le Forum devint un lieu de promenade, comme le Campo Vaccino l’est encore le dimanche, pour les Romains ; un lieu de plaisirs pas toujours honnêtes. Plaute[77] nous apprend par quelles sortes de gens les différentes parties du Forum étaient fréquentées de son temps. Les faux témoins abondaient aux abords du Comitium où l’ont jugeait les procès. Peut-être on en trouverait quelques-uns dans le voisinage de la curia Innocentiana. Les menteurs et les glorieux se donnaient rendez-vous prés
du sanctuaire de Vénus Cloacine, (au nord du Forum) ; c’était là que venaient raconter leurs
exploits faux ou véritables les bravi de Là aussi, non loin du temple de Vénus Purifiante, se
traitaient certains marchés sous les auspices d’une Vénus moins pure et dont
le culte était fort répandu dans le quartier voisin de Un canal ou ruisseau traversait le Forum dans le sens de
sa longueur, car il devait être un des affluents de Prés des boutiques vieilles se trouvaient les usuriers, comme ils abondaient du côté des boutiques neuves, ou étaient les trois janus. On voit que dans le Forum il y en avait partout. Enfin derrière le temple de Castor, c’est-à-dire dans la rue Neuve, on rencontrait des gens avec lesquels il, était bon de se tenir sur ses gardes. Plaute en aurait dit autant aujourd’hui, j’imagine, des petites rues qui avoisinent le Forum. J’ai suivi l’histoire du Forum jusqu’au siècle de Plaute, qui nous en a fait. pour ainsi dire la topographie morale telle que le génie observateur du poète comique l’avait saisie. Revenons à sa topographie politique et aux comices par tribus dont le Forum était le principal théâtre. Je crois que les premiers comices par tribus se tinrent
dans le Forum et ne furent transportés dans le champ de Mars que lorsqu’ils
se confondirent avec les comices par centuries[82]. Essentiellement
démocratiques, leur lieu naturel était le lieu populaire par excellence, le
marché. Nul monument ne fut jamais élevé à ces comices de la démocratie
romaine, ils n’eurent pas même de septa
permanents. Il fallait que le marché restât libre pour la circulation et pour
les combats de gladiateurs. Quand les comices par tribus devaient avoir lieu,
on tendait dans le Forum des cordes qui figuraient transitoirement les
planches du champ de Mars[83]. Je crois
pouvoir déterminer quelle était la direction de ces septa mobiles ; je crois
qu’ils étaient disposés dans le sens de la largeur du Forum, du Niebuhr pense que dans,l’origine les patriciens ne faisaient pas partie des tribus. Dans tous les cas, vu leur faible nombre, ils y étaient fort isolés et y jouaient personnellement un faible rôle. Ils ne prenaient certainement point part aux comices démocratiques à l’époque ou les tribuns lei faisaient sortir du Forum. Pour avoir une vue vive et vraie des luttes entre les plébéiens et les patriciens que je vais raconter, il faut toujours conserver devant ses yeux le Comitium et le Forum, tels qu’ils étaient. Le Comitium, plus élevé ; au-dessous de lui, le Forum, plus grand, entouré de boutiques, non consacré par les auspices. Dans le premier, les patriciens sont gravement assis ; dans le second, les plébéiens sont debout. Le premier est calme comme un tribunal, le second est agité comme une multitude. Parmi cette multitude, nulle distinction de race, de fortune ou d’âge[85] ; point de classe ou de corporation, mais seulement des individus ayant tous un vote d’égale valeur. Les comices par tribus, qui n’étaient guère appelés dans l’origine qu’à prononcer sur des questions d’intérêt local ou à nommer des magistrats inférieurs, élevèrent chaque jour davantage leurs prétentions, et étendirent graduellement leurs prérogatives ; les curies tombèrent dans l’insignifiance. Elles autorisaient toujours les décisions ; mais leur sanction, dont on ne pouvait se passer, était donnée par elles avant que la loi fut votée. Les centuries elles-mêmes, cet autre privilège, furent envahies, modifiées dans le sens démocratique, et leurs comices finirent par s’amalgamer avec ceux des tribus. La majesté du Comitium s’éclipsa, l’armée du champ de Mars fut vaincue ou absorbée. La plebs du Forum resta seule debout, frémissante, indomptée, et, ce semblait, indomptable. Hélas ! elle ne devait pas l’être. Quand on traverse aujourd’hui le Campo Vaccino, on traverse en quelques pas toute l’histoire de la liberté romaine. On va du Comitium où fut proclamée l’abolition de la tyrannie[86], à l’autre extrémité du Forum, où était le temple de César, qui la releva, et c’est par le Forum plébéien qu’on a passé. La destinée politique du Forum suivit la destinée de la tribune. La tribune, c’était la parole de Rome, c’était l’expression et la garantie de sa liberté. La parole publique est l’âme d’un peuple libre. Quand elle se tait, ment ou flatte, quand seulement elle est timide, gênée, trop prudente, croyez que chez ce peuple les battements du cœur se ralentissent, que la frigidité des agonisants le gagne, et que s’il n’est sauvé par quelque remède héroïque, la mort n’est pas loin. Je ferai l’histoire de la tribune ; nous la verrons changer de lieu quand Rome changera de constitution et se déplacer avec le centre de la vie politique, suivant ce mouvement qui entraîne toute chose vers le bas Forum. Elle y sera transportée par la main de César, et finira par être établie sur les marches du temple consacré au destructeur de la liberté, devenu dieu. La première tribune était d’abord aussi loin que possible de l’extrémité orientale du Forum où devait s’élever le temple de César. La première tribune fut sûr le Vulcanal, lieu élevé au-dessus du Comitium, où siégeait, dit-on, Romulus, et où siégèrent encore les décemvirs ; elle était d’abord le tribunal, nom qu’elle conserva toujours. Delà le magistrat déclarait au Comitium la résolution de la curie, dont le Comitium était comme le vestibule (senatus-consultum). Les curies acceptaient ou rejetaient sans que personne, sauf dans des cas très rares, demandât la parole. Les curies n’eurent jamais une tribune à leur usage ; elles décrétaient, mais ne parlaient pas. La vraie tribune fut celle du Forum. On peut croire qu’elle naquit avec les tribuns. Jusque-là les plébéiens, comme ils n’avaient pas de chefs, n’avaient pas d’organe. La tribune était dans le Forum[87] à l’est du Comitium[88], dont elle se trouvait rapprochée[89], sans le toucher pourtant[90], sur le côté nord de l’espace qui embrassait le comitium et le Forum, et entre les deux[91]. A Rome, le respect des pouvoirs antiques était si grand, que jusqu’aux Gracques l’usage fut toujours que ceux qui parlaient à la tribune se tournassent vers le Comitium et les curies patriciennes, bien que leur discours s’adressât aux plébéiens rassemblés dans le Forum. Les rostra sont indiqués comme en avant de la curie[92]. Nous savons que le Comitium faisait face à la curie, mais celle-ci devait présenter un front moins étendu que le Comitium ; elle correspondait à son extrémité orientale, car la tribune, qui était en dehors du Comitium, à l’est, touchait presque à la curie[93]. La tribune était sous son regard vigilant et modérateur[94]. La curie devait dominer la tribune, car elle était plus élevée que le Vulcanal[95], lui-même plus élevé que le Comitium. La tribune dominait donc le Comitium et le Forum. Sa position supérieure faisait dire à Pline, dans un mouvement d’humeur contre les désordres populaires dès derniers temps de la république[96] : Les rostres, placés en avant de la tribune, étaient l’ornement du Forum, et comme une couronne sur le front du peuple romain. Mais quand ils eurent été foulés et souillés par des tribuns séditieux, les rostres, qui étaient sous leurs pieds, furent comme un joug pour les citoyens. Ce nom de rostres désignait les becs de fer dont la proue des vaisseaux étaient armés. Leur nom devint celui de la tribune après qu’on eut orné sa base de ceux des vaisseaux pris aux Volsques d’Antium. Il ne faut pas s’étonner de l’importance donnée par là à une victoire, qui terminait la guerre contre les Latins, dont Antium, à demi latin, avait embrassé la cause. Une victoire sur un peuple maritime méritait, aux yeux des Romains, d’être consacrée par un monument d’une nature spéciale, et d’être associée aux grandeurs naissantes de la tribune. Il semble que les tribuns l’armèrent de ces becs, défense formidable des vaisseaux, pour exprimer qu’elle était inviolable et menaçante. Du reste, l’usage d’élever cette sorte de trophée naval existait en Grèce[97]. C. Mænius, qui donna à la tribune cet ornement, et par suite le nom qu’elle garda toujours, fut honoré d’une statue placée sur une colonne attenante aux rostres[98]. La gens plébéienne Mænia fournit plusieurs tribuns. C. Mænius se fit remarquer par ses entreprises contre les patriciens. II n’est pas surprenant qu’un tel homme ait voulu embellir la tribune populaire, et qu’on lui ait érigé dans le Forum populaire une statue sur une colonne[99]. C’était aussi un usage grec ; en Grèce on accordait cet honneur aux vainqueurs d’Olympie ; on semblait par là, dit Pline[100], vouloir les élever au-dessus de la terre. A Rome, on décernait un tel honneur à celui qui avait pris des vaisseaux à l’ennemi et défendu les droits des citoyens. Nous pouvons nous faire une idée très exacte des rostres romains. Ils sont figurés sur une médaille portant le nom de Palicanus, ce tribun qui soutenu par Pompée revendiqua les droits enlevés au tribunat par Sylla. C’est une plate-forme allongée formant un demi cintre, qui a cela près ressemble assez aux ambons des basiliques chrétiennes et encore plus à certaines chaires d’Italie dans lesquelles le prédicateur peut aller et venir comme pouvaient le faire les orateurs romains à la tribune. On voit sur la médaille le subsellium où s’asseyaient les tribuns[101]. C’est sur un siège semblable que deux d’entre eux s’assirent pour empêcher Cicéron, à la fin de son consulat, de monter à la tribune, et que sa main et sa tête furent placées par les sicaires d’Antoine[102]. Les rostres devaient être tournés vers l’ouest, car ainsi il regardait le Comitium et le Capitole. Ils devaient être orientés comme un templum, car ils s’appelaient templum[103]. Il est beau qu’à Rome la tribune fut un temple. On voit à Rome un reste et un simulacre de la tribune romaine ; mais ce n’est pas la tribune libre de la république, c’est la tribune officielle de l’empire. Au pied du Capitole, vers le milieu de ce côté du Forum (côté de l’ouest), est une élévation en demi cintre qu’on a prise à tort pour avoir appartenu aux rostres de la république. Ceci est un débris d’une sorte de tribune (suggestus) sur lequel Othon harangua les soldats qui le proclamèrent empereur[104]. Elle existait bien à la fin de la république ; car Pompée y était assis quand il vint, entouré de soldats[105], troubler Cicéron plaidant pour Milon. Mais cette tribune, qui, comme on voit, ne rappelle pas des souvenirs de liberté, n’était point la véritable, située ailleurs, sur le côté nord du Forum, près de la curie. Elle fut une contrefaçon et un mensonge. Elle eut, coin me on le voit encore, la forme semi-circulaire des anciens rostres, et on y attacha même des becs de vaisseaux[106] pour que la ressemblance extérieure fût complète ; mais l’imitation de la vraie tribune n’alla pas plus loin. Ce débris cependant est précieux, d’autant plus que le monument auquel il se rapporte est figuré dans un bas-relief de l’arc de Constantin. Cette reproduction d’une copie de la tribune romaine ressemble assez à l’original tel qu’il est représenté sur la médaille de Palicanus et complète l’idée qu’on peut s’en former. Derrière cette tribune, où Constantin est assis, on aperçoit des colonnes que surmontent des statues, et, à ses deux côtés, deux arcs de triomphe dont l’un est celui de Septime Sévère encore debout. De même, outre la statue de Mœnius, plusieurs autres s’élevaient alentour des rostres républicains : Celle de Marsyas[107], deux doigts de la main levés en l’air, symbole de la liberté, emprunté, lui aussi, aux villes grecques, et dont je ne m’explique pas bien le sens, si ce n’est que la liberté a été souvent écorchée. Celles des trois Parques, qu’on appelait des sibylles[108] et que plus tard on appela des fées. Enfin les statues de plusieurs citoyens illustres, et particulièrement des ambassadeurs romains assassinés dans le pays où ils avaient été envoyés, comme le furent, par le gouvernement autrichien, les plénipotentiaires de Rastadt, dont on n’eût pas mal fait de placer les images autour de la tribune d’alors pour perpétuer la flétrissure que méritait cette odieuse violation du droit des gens. Maintenant que noies connaissons la scène des débats orageux qui agitèrent la république romaine, l’emplacement et la figure de la tribune romaine, nous aurons, ce me semble, une intelligence plus nette et plus vive des différentes phases de ces débats et du rôle de cette tribune. Les chevaliers, qui étaient primitivement la cavalerie romaine, composée en partie de jeunes patriciens et en partie de plébéiens ; qui ne devinrent un ordre distinct que lorsqu’ils eurent cessé de mériter leur nom, et représentèrent alors la finance dans l’État, les chevaliers n’avaient pas et ne devaient pas avoir un lieu pour leurs délibérations et leurs votes. Ceux qui étaient patriciens délibéraient dans le Comitium, et, quand ils furent admis au sénat, dans la curie. Tous votaient dans les comices par centuries au champ de Mars. Mais deux solennités amenaient les chevaliers au Forum : l’une politique, l’autre de pure cérémonie. La première était le recensement de la cavalerie. Le censeur
s’asseyait dans la tribune[109] ; chaque
chevalier à pied, tenant son cheval par la bride, descendait de Vends ton cheval. C’est-à-dire rembourse le prix du cheval à l’État qui te l’a confié. Et le chevalier était rayé du rôle de sa centurie. Quelquefois le cheval[110] était retiré à un chevalier seulement parce que le censeur lui trouvait trop d’embonpoint, ce qui n’entraînait point sa dégradation. Un autre défilé des chevaliers à travers le Forum avait
lieu tous les ans aux ides de juillet[111]. Les
chevaliers, portant la trabée, vêtement à raies de pourpre, couronnés de
rameaux d’olivier, chevauchaient en grande pompe depuis le temple de Mars ou
le temple de l’Honneur et de Il reste à déterminer les différents endroits liés à l’existence d’une classe d’hommes qui n’étaient point étrangers à la constitution de la république. Je parle des divers corps de prêtres exerçant une magistrature sacrée, formant une institution politique. Dans l’ancienne Rome, le gouvernement était, jusqu’à un certain point, sacerdotal, comme dans la nouvelle ; on y trouve le mariage religieux (confarreatio) et la propriété ecclésiastique[114] ; mais à Rome l’autorité civile avait l’autorité sacerdotale, et aujourd’hui le pouvoir sacerdotal a le pouvoir civil. Les auspices appartenaient dans l’origine aux patriciens, et constituaient pour eux une sorte de droit divin. Les auspices étaient consultés par les magistrats patriciens à l’aide des Augures, et intervenaient sans cesse dans la vie politique et dans la vie civile des Romains. La religion se mêlait à tout, mais la religion était aux mains de l’État. A la tête du culte romain étaient les pontifes[115], présidés par le grand pontife, Pontifex Maximus. C’est le titre que les papes prennent encore aujourd’hui. L’origine de ce nom (pontifices) serait locale, si l’on admettait, comme on l’a fait souvent dés l’antiquité, qu’il veut dire les faiseurs de pont, parce que les pontifes étaient supposés avoir construit et étaient chargés de réparer le pont Sublicius, le pont sacré[116]. Mais cette étymologie nie semble bien douteuse, et ce mot avait un sens trop général pour venir d’un fait si particulier[117]. Le grand pontife habitait près du temple de Vesta. C’était un lieu saint depuis les Pélasges. Le grand pontife y veillait sur le Palladium. Le foyer sacré de la cité romaine était sous la garde du pontife de Rome ; il s’appelait pontife de Vesta[118], Vesta était la patronne des Romains. Le roi à Rome était prêtre. Cela fut vrai surtout des rois étrusques, car la royauté étrusque était sacerdotale. Quand on eut chassé les rois, on donna ce nom à un prêtre, le roi des sacrifices |