I. — La politique religieuse de Constantin.Après la chute de Maximin, la paix religieuse parut fondée pour toujours. La joie des chrétiens n’eut plus de bornes, surtout dans ces contrées de l’Orient où ils avaient été plus longtemps persécutés. Le souvenir des maux soufferts s’effaçait comme un -songe : on commentait avec admiration les prophéties bibliques, qui semblaient écrites pour les événements de la veille. J’ai vu l’impie élevé comme les cèdres du Liban ; puis j’ai passé et il n’était plus ; j’ai cherché sa place, et ne l’ai pas trouvée, répétaient les fidèles encore émus de la fin tragique de tant de tyrans[1]. Les lois favorables à l’Église, les privilèges accordés au clergé, les égards que lui montraient les souverains, paraissaient à ces échappés du bagne ou de la prison la promesse d’une ère nouvelle, l’aurore d’un jour qui ne connaîtrait plus de nuages[2]. Au souffle, si nouveau pour eux, de la faveur impériale il leur semblait voir tout renaître, et le sol, nettoyé des ruines qu’y avaient amassées les persécutions, produire une soudaine végétation de sanctuaires et d’églises[3]. C’est l’heure où, à Rome, une superbe basilique s’élève au
Latran près de la résidence des papes[4] ; où d’autres
commencent à, recouvrir, comme d’immenses et précieuses châsses, les tombeaux
de saint Pierre au Vatican[5], de saint Paul
sur la voie d’Ostie[6], de saint Laurent
sur la voie Tiburtine[7], de sainte Agnès
sur la voie Nomentane[8], des saints
Pierre et Marcellin sur la voie Labicane[9] ; où sur divers
points de l’Italie, à Ostie[10], Albe[11], Capoue[12], Naples[13], comme à Cirta
en Numidie[14],
les architectes de Constantin multiplient les édifices en l’honneur du Christ
et des saints ; tandis que l’Orient chrétien retentit des fêtes célébrées
pour la dédicace de la cathédrale de Tyr[15]. Il faut lire l’enthousiaste
description donnée par l’orateur de cette solennité[16], ou les
inventaires de bijoux liturgiques et les catalogues de biens fonds reproduits
au Livre Pontifical[17], pour se faire
une idée de la richesse des nouvelles églises, parées et dotées comme des
fiancées par la munificence impériale[18]. Le peuple qui,
à travers les vastes vestibules, les cours bordées de portiques, rafraîchies
par des fontaines jaillissantes, pénétrait dans l’enceinte du temple, sous
les plafonds de cèdre ou les voûtes de mosaïques, parmi les colonnes de
marbre poli, les couronnes de lumières, les autels étincelants d’or et de
pierreries, ne pouvait contenir son admiration. Le bonheur, dit un témoin,
était peint sur tous les visages[19] ; partout
retentissaient les hymnes d’actions de grâces ; chaque cité voyait se
développer librement la pompe des cérémonies religieuses ; les rites divins,
célébrés avec une solennité inaccoutumée, laissaient paraître, sur un théâtre
agrandi, leurs beautés liturgiques, à demi cachées naguère dans l’ombre d’étroites
chapelles[20]
; la foule charmée se portait vers les baptistères, sollicitant, recevant
avec allégresse le signe de Telle est, cependant, la vie de l’Église sur la terre, qu’elle
ne peut longtemps et sans réserve s’abandonner aux joies du triomphe. Parmi
les chrétiens heureusement délivrés il n’y avait pas que des vainqueurs à
féliciter ; nombreux étaient les vaincus après dix ans de luttes, et plus d’un
demandait maintenant à être réintégré dans les rangs qu’il avait quittés.
Bien des fois déjà, c’est-à-dire au lendemain de chaque persécution, l’Église
avait eu à se prononcer sur de. semblables demandes ; mais la longue durée de
la crise qui venait de finir, la diversité des cas soumis au jugement des
pasteurs, la multitude des pénitents, la perspective de paix assurée qui s’ouvrait
maintenant à tous les regards, donnaient une importance plus grande aux
décisions qui seraient prises : elles n’auraient vraisemblablement pas, comme
à d’autres époques, un caractère provisoire, et ne courraient pas risque d’être
rapportées ou modifiées à l’annonce de quelque persécution nouvelle. C’était
un véritable corps de règles disciplinaires qu’il s’agissait de former. En
Orient, ce travail fut entrepris dès 314[22] par un concile
rassemblé à Ancyre, métropole de Les canons de ce concile, œuvre de délicate et haute casuistique, sont d’autant plus intéressants pour nous, qu’ils laissent deviner des épisodes de la persécution dont les documents anciens n’ont pas gardé trace. Les types les plus variés de renégats passent, en quelque sorte, sous nos yeux. Pour prendre d’abord les deux extrêmes, nous voyons, en premier lieu, ceux qui ont eu le malheur de sacrifier n’étant que catéchumènes : l’Église ne leur impose aucune pénitence, puisqu’ils ne lui appartenaient pas encore quand ils ont failli, et leur permet, après le baptême, d’aspirer aux ordres sacrés (Canon 12) ; au contraire, elle montre une grande sévérité pour des chrétiens qui, rendus furieux par leur apostasie même, s’étaient tournés avec rage contre la religion qu’ils venaient de quitter, étaient devenus les auxiliaires des persécuteurs, les délateurs de leurs frères : à ces grands coupables, qui aujourd’hui frappent humblement à sa porte, elle impose une épreuve de dix ans, et ne les recevra à la communion qu’après les avoir fait passer par tous les degrés de la pénitence canonique (Canon 9). L’Église est beaucoup plus indulgente pour les pécheurs qu’on a vus, après une chute, se relever aussitôt et reprendre le combat. S’ils sont prêtres ou diacres, elle leur permet de conserver les honneurs de leurs chargés, sans en remplir les fonctions (Canons 1, 2). Mais cette faveur n’est accordée qu’à, ceux dont le repentir fut sincère et le combat véritable. Plusieurs, après avoir sacrifié, avaient essayé de tromper les fidèles, et, à prix d’argent, obtenu des juges ou des bourreaux d’être appliqués à une feinte torture, sans péril et sans souffrance (Canon 1). Nous n’avons point, au cours de nos récits, rencontré d’exemple de ces frauduleuses transactions, qui font voir, en même temps que la faiblesse de certains chrétiens, le prix qu’ils attachaient à l’opinion de leurs frères et les accommodements auxquels se prêtait quelquefois la vénalité des fonctionnaires païens. On comprend que les rédacteurs de Passions, occupés à raconter l’héroïsme des martyrs, n’aient point fait allusion à de tels marchés, et l’on ne s’étonnera pas que les écrivains contemporains, comme Eusèbe, les aient couverts d’un voile. Les historiens d’une guerre rappellent les courageuses luttes des soldats, non les défaillances de quelques déserteurs. Seuls, les gardiens de la discipline ont le devoir d’en tenir compte, et de citer à leur barre ceux qui entretinrent des intelligences avec l’ennemi. A ces variétés, déjà nombreuses, de chrétiens tombés s’en ajoutent d’autres, que la fin de la persécution révéla aux chefs de l’Église. Tous ceux qui, après avoir pris part aux sacrifices, ou aux festins dont ils étaient suivis, sollicitent maintenant une place parmi les fidèles, sont loin d’être également coupables. Il en est même de tout à fait innocents : ceux-là n’avaient point consenti, mais on leur avait mis de force l’encens dans la main ou la viande dans la bouche : comme naguère Pierre d’Alexandrie, les Pères d’Ancyre les déclarent exempts de toute faute (Canon 3). Ils condamnent, au contraire, ceux qui se sont rendus volontairement au banquet. Entre ceux-ci même il y a des nuances. Les uns y allèrent gaiement, le visage serein, en habits de fête, comme si le repas célébré en l’honneur des idoles ne différait point d’un repas ordinaire (Canon 4). D’autres, désolés de la faute qu’on leur faisait commettre, vinrent en habits de deuil, et, pendant toute la fête, ne cessèrent de pleurer (Canon 5). D’autres enfin, obéissant en apparence, consentirent à s’asseoir à la table sacrilège, mais n’y mangèrent que des viandes apportées par eus, sans toucher à celles qui provenaient du sacrifice (Canon 7). A ces diverses catégories de délinquants les Pères imposent une pénitence différente et proportionnée à leur faute. En frappant d’une peine canonique ceux-là mêmes qui étaient parvenus à substituer, pendant le banquet idolâtrique, aux viandes immolées la nourriture préparée dans leurs maisons, le concile met en lumière le caractère spiritualiste des prohibitions de l’Église : comme saint Paul (I Cor., VIII), les évêques jugent que la faute n’est pas dans le fait matériel d’avoir mangé la chair des animaux offerts aux idoles, mais dans le fait moral d’avoir, en feignant d’y participer, scandalisé les chrétiens, commis un acte d’hypocrisie, et semblé renier le Christ. Malgré les longues dissensions dont avaient souffert les Églises de l’Orient, la restauration de la discipline ébranlée semble avoir été relativement facile dans cette partie de l’Empire[23]. Là, selon l’expression d’un écrivain asiatique, le peuple chrétien, hier dispersé comme les ossements arides dont parle le prophète, se rejoignit sans trouble et sans secousse, pour redevenir un corps florissant[24]. Au contraire, l’Afrique romaine demeura longtemps agitée. La paix religieuse y était à peine rétablie, qu’elle fut troublée par les chrétiens eux-mêmes. Dans ce pays, où les esprits avaient tant de peine à se tenir en équilibre, et où les opinions extrêmes attiraient de nombreux partisans, les plus délicats problèmes se posaient habituellement au lendemain d’une persécution. Toujours ces crises terribles y surexcitèrent jusqu’à l’orgueil l’héroïsme de quelques-uns ; suivant le sens où ceux-ci inclinaient ensuite, les tombés repentants se voyaient soit repoussés par eux avec une excessive dureté, soit accueillis avec une abusive indulgence. Pour avoir suivi la voie moyenne, conformément à l’exemple du siège de Rome et aux traditions déjà anciennes de celui de Carthage, les sages représentants de l’autorité religieuse étaient souvent en butte à d’injurieux soupçons. La calomnie, qui n’épargna pas naguère saint Cyprien et s’était récemment acharnée contre Mensurius, se jeta avec fureur sur son ancien diacre Cécilien, quand cet héritier de ses idées et cet intime confident de sa conduite eut été élu pour lui succéder. On contesta l’élection du nouvel évêque de Carthage. A l’instigation de Donat des Cases Noires[25], un synode, composé de ces violents prélats numides où Mensurius avait déjà rencontré des adversaires, et qui cependant n’eurent pas tous une attitude courageuse pendant la première phase de là persécution, déclara invalide l’élection de Cécilien, sous le prétexte qu’un évêque qui avait failli n’en pouvait ordonner un autre, et que le consécrateur de Cécilien, Félix, évêque d’Aptonge, avait été traditeur[26]. Le prétexte était mauvais, puisque le principe invoqué était faux et le fait inexact ; mais l’orgueil, la passion, les ambitions déçues, et même des intérêts moins avouables, se trouvaient enjeu : le schisme se fit. Un intrus[27] fut opposé par les Numides à Cécilien ; bientôt la division s’étendit à toute l’Afrique romaine : comme après la persécution de Dèce, on vit, dans un grand nombre de cités, se dresser chaire contre chaire, et non seulement deux partis, mais deux évêques[28]. Une étude détaillée du schisme donatiste n’est pas de notre sujet[29] ; mais nous devons indiquer les faits qui révèlent l’état dans lequel la persécution avait laissé les âmes, ou font comprendre la politique religieuse de Constantin. Celui-ci, dont la conscience était alors dirigée par l’illustre confesseur Osius de Cordoue[30], discerna sans peine le pasteur légitime. C’est à lui que sont adressées les faveurs impériales, soit que le souverain, voulant égaler la condition civile du clergé chrétien à celle des prêtres des idoles, déclare exempts des charges publiques les clercs de l’Église catholique qui a Cécilien pour primat[31] ; soit qu’il leur assure une subvention pécuniaire[32]. Dans la lettre destinée à ce dernier objet, Constantin promet à l’évêque de Carthage sa protection contre les hommes d’humeur turbulente qui corrompent par d’injustes et adultères faussetés le peuple de la très sainte Église catholique[33]. Cependant les requêtes des donatistes devinrent pressantes[34]. Oublieux de la liberté rendue à la conscience chrétienne, les schismatiques faisaient appel, en leur faveur, à ce pouvoir civil contre lequel l’Église venait de soutenir un si rude combat. Constantin, malgré sa répugnance à intervenir dans les affaires ecclésiastiques, ne crut pas pouvoir refuser plus longtemps de leur donner des juges. Il consentit à ce que les accusations qu’ils portaient contre Cécilien fussent examinées à Rome dans un concile où trois évêques des Gaules, pays épargné par la persécution, siégeraient avec les prélats italiens, et que présiderait le pape Miltiade[35]. Le concile se tint en 313, au palais de Latran ; l’innocence de Cécilien y fut proclamée[36]. Les donatistes ne se crurent pas battus. Ils continuèrent à troubler l’Afrique, et ne cessèrent d’attaquer Cécilien et son consécrateur. Constantin estima qu’une information, non sur les doctrines, mais sur un fait, ne dépasserait pas la compétence de l’autorité civile : en conséquence, le proconsul d’Afrique reçut la mission d’examiner la conduite de Félix d’Aptonge, accusé par les schismatiques d’avoir remis aux persécuteurs les livres sacrés. La situation était piquante : le magistrat devait entendre des témoins pour savoir si, dix ans plus tôt, un provincial avait obéi aux lois des empereurs, le déclarer coupable au cas où son obéissance serait prouvée, innocent si l’enquête démontrait qu’il avait désobéi. Rien, mieux que ce renversement des rôles, ne montre la radicale révolution qui, par la conversion de Constantin, venait de se faire dans l’État. Les dépositions des témoins furent en faveur de Félix : après avoir reçu la déclaration des fonctionnaires municipaux qui, en 303, envahirent l’église d’Aptonge par l’ordre de son prédécesseur païen, le proconsul déclara le religieux évêque Félix déchargé de l’accusation d’avoir brûlé les livres divins, personne n’ayant pu prouver qu’il eût détruit ou livré les saintes Écritures[37]. La cause, semble-t-il, était entendue, puisque, en suivant même le principe invoqué par les donatistes, la consécration de Cécilien se trouvait valable par l’innocence reconnue du consécrateur. Les schismatiques, cependant, ne cessaient de protester. Ils mettaient maintenant en question l’autorité du concile qui les avait jugés à Rome, comme trop peu nombreux et s’étant trop rapidement prononcé. Tant d’obstination troubla Constantin. Ces hommes, disait-il, ne veulent considérer ni l’intérêt de leur propre salut ni le respect dû au Dieu tout-puissant. Non seulement ils se couvrent eux-mêmes d’infamie, mais encore ils donnent occasion aux médisances de ceux qui se sont éloignés de notre très saint culte. Par deux fois Constantin exprime cette crainte, dans ses lettres au vicaire d’Afrique[38] et à l’évêque de Syracuse[39]. On voit qu’avec sa, foi sincère, mais un peu impatiente, il tremble pour la bonne renommée de la religion qu’il a embrassée. Dieu qui, par des faveurs signalées, lui a donné sur la terre un si grand pouvoir, n’exige-t-il pas de lui autre chose que d’assister, impassible et résigné, aux disputes des chrétiens ? Je ne pourrai vivre tout à fait tranquille, et me promettre un bonheur complet de la bienveillance du Dieu tout-puissant, que lorsque je verrai tous les hommes, réunis dans un sentiment fraternel, lui rendre le culte régulier de la religion catholique (Lettre à Ablavius). Il y avait deus manières de réunir tous les hommes dans un même culte : la contrainte civile et l’autorité morale. Rien ne laisse voir que Constantin ait éprouvé la tentation d’user de la première. Aux donatistes qui en appelaient de la sentence ecclésiastique au jugement de l’empereur, il eût pu faire sentir la pesanteur du bras impérial sans leur donner le droit de se plaindre. Mais l’auteur de l’édit de Milan ne pouvait si tôt oublier les promesses de liberté religieuse qui y étaient contenues, et traiter en ennemis des chrétiens égarés. Sans mettre en question l’autorité de la sentence rendue à Rome, l’empereur espéra calmer les passions et amener l’apaisement définitif des esprits en renvoyant une seconde fois à l’Église la décision que les schismatiques lui demandaient de prendre lui-même. J’emploie tous mes soins, écrit-il, à ce que le différend qui eût dû être apaisé par une soumission volontaire après la sentence puisse être terminé maintenant par l’intervention d’un plus grand nombre de juges (Lettre à Chrestus). En conséquence, Arles fut désignée pour la réunion d’un grand concile, où l’empereur convoquait les évêques de l’Occident. L’Église devait trop d’obligations à Constantin pour ne passe rendre de bonne grâce à ses désirs : aussi, sans opposer à son invitation l’autorité de la chose jugée, un grand nombre de prélats se rassemblèrent-ils dans la cité gallo-romaine. Le successeur de Miltiade, le pape Silvestre, s’y fit représenter par deux prêtres et deux diacres. Les décisions du concile d’Arles furent conformes à celles du concile de Rome et donnèrent tort aux donatistes. Une lettre synodale, pleine de déférence pour le pontife romain, transmit à Silvestre les canons votés par l’assemblée, en le priant de les promulguer lui-même[40]. Rien ne montre mieux que ces canons la situation déjà acquise à l’Église catholique moins de deux ans après la cessation officielle de la persécution. Les bons rapports qu’elle entretient avec l’empereur ne doivent pas faire illusion sur l’indépendance qu’elle entend garder et la place à laquelle elle prétend dans la société nouvelle. Constantin a demandé au concile d’examiner l’affaire des donatistes ; mais le concile a porté beaucoup plus loin ses regards. A côté de décrets destinés à mettre fin aux conflits qui divisèrent jadis ou divisent actuellement l’Église d’Afrique, comme celui qui déclare valable sous certaines conditions le baptême conféré par des hérétiques (Canon 8), celui qui exclut du clergé les traditeurs, mais reconnaît la légitimité des ordinations qu’ils ont faites (Canon 13), d’autres touchent, directement ou indirectement, aux rapports de la société religieuse avec la société civile : telle est l’excommunication lancée contre les chrétiens qui prendraient part, comme cochers ou comédiens, aux spectacles publics (Canons 4, 5) célébrés cependant au nom du souverain, des plus hauts magistrats, de l’État ou des cités ; tel surtout le canon qui oblige le fidèle nommé gouverneur d’une province à se munir de lettres de communion qu’il devra présenter à l’évêque du lieu, chargé de veiller sur sa conduite, et soumet de même à la surveillance épiscopale les magistrats chrétiens des villes[41]. Le même concile qui interdit ainsi aux fidèles certaines professions considérées comme peu honorables, ou réglemente l’exercice de certaines autres classées parmi les plus hautes auxquelles l’ambition des hommes puisse prétendre, n’est point l’ennemi de la société civile, car, par un autre de ses canons, il excommunie les soldats qui abandonneraient leurs drapeaux[42] ; mais une telle assemblée ne saurait passer pour complaisante, et la hardiesse dont font preuve ses décrets est d’autant plus remarquable, que les évêques s’étaient réunis à Arles sur la demande de l’empereur. Il serait hors de propos de pousser plus loin l’histoire des donatistes, et de rappeler autrement que d’un mot leur obstination a repousser les décrets du concile, la colère de Constantin recevant une fois encore leur appel contre la sentence de l’Église[43], le parti qu’il prend cependant de rouvrir l’instance et de juger lui-même entre Cécilien et ses accusateurs[44], sa décision favorable au premier[45], le court exil des principaux donatistes[46], bientôt la tolérance accordée, de guerre lasse, aux sectaires[47], ceux-ci attirant peu à peu les pires illuminés et donnant naissance aux circumcellions[48], ces Camisards de l’antiquité, qui pendant deux siècles couvrirent de sang et de ruines le sol de l’Afrique. Des premières années de la secte destinée à devancer, dans ce malheureux pays, l’œuvre des Vandales et des musulmans, nous voulons retenir seulement ceci : c’est à regret, et en quelque sorte contraint par elle, que Constantin consentit à se mêler dans un débat d’ordre purement religieux ; les rigueurs qu’il exerça contre les schismatiques, devenus les ennemis de l’état social et de la paix publique, ne furent point réclamées par les représentants de l’Église. Lui-même a rendu justice à l’esprit qui animait les pasteurs orthodoxes : J’ai connu, leur dit-il, que vous étiez des prêtres et des serviteurs du Dieu vivant, en ne vous entendant réclamer aucun châtiment contre des impies, des scélérats, des sacrilèges, des profanes, des hommes irréligieux, des ingrats envers leur Dieu et ennemis de l’Église, mais plutôt en vous voyant implorer pour eux la miséricorde. C’est bien là véritablement connaître Dieu et obéir à son commandement ; c’est avoir la véritable science, car celui qui épargne les ennemis de l’Église dans le temps amasse pour l’éternité des châtiments sur leur tête[49]. On ne pouvait attendre que des prélats aussi libres de ressentiment à l’égard des mauvais chrétiens qui mettaient en péril l’unité de l’Église se fissent l’instrument de la réaction contre les adversaires, aujourd’hui humiliés et vaincus, qui avaient longtemps menacé son existence. L’influence exercée, par les évêques à la cour de Constantin se reconnaît cependant à beaucoup des lois qu’il promulgua pendant les dix années qui suivirent l’édit de Milan. S’ils ne purent empêcher le souverain, plus soucieux de l’intérêt fiscal que du recrutement du clergé, d’interdire à la haute bourgeoisie, responsable des impôts, l’entrée dans les ordres sacrés[50], ils obtinrent de sa piété l’observation légale du dimanche[51], le droit pour l’Église de recevoir par testament[52], l’abrogation des anciennes ordonnances contraires au célibat[53], source chez les païens de tant de vices, chez les chrétiens de si hautes vertus. Aux conseillers ecclésiastiques de Constantin doivent être vraisemblablement attribuées aussi les lois qui reconnaissent indirectement des droits de famille aux esclaves, en défendant de séparer le mari, la femme et les enfants dans le partage d’un patrimoine[54], celles qui permettent aux chrétiens d’affranchir dans les églises, et aux clercs d’élever leurs esclaves au rang de citoyens sans employer les formes solennelles du droit romain[55], celles qui assurent des secours aux enfants abandonnés[56], répriment l’immoralité[57], restreignent les motifs de divorce[58], et facilitent la légitimation par mariage[59]. Dans le travail législatif qu’ils paraissent avoir inspiré, une seule catégorie de lois montre que le souvenir des persécutions n’était pas effacé : ce sont celles qui adoucissent le régime des prisons[60], prononcent l’abolition du supplice de la croix, consacré par la mort du Sauveur et d’innombrables martyrs[61], suppriment la marque, cet outrage à la face humaine imagé de la beauté divine[62], si souvent infligé aux chrétiens. Les païens n’ignoraient pas que ce progrès de la législation romaine vers la douceur et l’équité avait pour cause l’influence chrétienne [63] ; aussi Julien, en qui se résumeront, dans leur forme la plus aigu, toutes les rancunes des partisans de l’ancien culte, traitera-t-il Constantin de novateur, perturbateur des anciennes lois et des vieilles coutumes[64]. Cependant les innovations dont ils se plaignaient ne se firent pas d’abord sentir dans la constitution religieuse de l’État. A part la liberté promise à tous les cultes, l’égalité assurée en droit et la faveur montrée en fait au culte chrétien, rien ne fut changé dans-la situation extérieure de la croyance autrefois dominante. Celle-ci conserva son caractère officiel. Ses rapports avec l’empereur restèrent ce qu’ils étaient autrefois. Constantin ne répudia même pas le pontificat suprême, qu’avaient géré ses prédécesseurs[65]. Il consentit à demeurer le chef du paganisme légal, investi du droit de le surveiller et, dans une certaine mesure, du devoir de le protéger. C’était, du reste, une nécessité politique à laquelle il lui eût été difficile de se soustraire, surtout en Occident, où la majorité des habitants demeurait acquise à l’ancienne religion. Chrétien de cœur et de conduite (bien qu’il ne fût pas encore catéchumène), le vainqueur de Maxence pouvait, sans tromper personne, prendre le titre de Pontifex Maximus, alors inséparable de celui d’empereur. Il n’y eut là ni hypocrisie, ni apostasie, ni faiblesse, et les historiens qui allèguent le pontificat de Constantin ou les symboles païens conservés sur ses monnaies pour contester la sincérité de sa conversion interprètent mai un acte de sage gouvernement. Comme l’a dit Bossuet, répondant à un prince placé dans une situation qui n’était pas sans analogie avec celle du premier empereur chrétien, il faut faire une grande différence entre la protection qu’on donnerait à une fausse religion par adhérence aux mauvais sentiments qu’elle professe, et celle qu’on lui donne pour conserver à l’extérieur la tranquillité. La première protection est mauvaise, parce qu’elle a pour principe l’adhérence à la fausseté, mais la seconde est très bonne, parce qu’elle a pour principe l’amour de la pais, et pour objet une chose bonne et nécessaire, qui est le repos public[66]. La volonté d’assurer le repos public fut sans doute le principal mobile de la politique suivie par Constantin à l’égard de la religion païenne ; mais, si l’on examine ses actes, on reconnaîtra que la pensée de se servir de l’autorité conférée au souverain par le pontificat suprême contribua dans une large mesure à lui en faire accepter le titre et les fonctions. Investi du droit de surveiller le culte des dieux, Constantin pouvait plus facilement le resserrer dans d’étroites limites, le renfermer dans les temples, lui interdire toute expansion dangereuse au dehors, et le séparer de plus en plus de la vie sociale, destinée à se développer désormais sous une influence différente. Pontife assurément fort tiède, comme le montre son refus de célébrer en 313 les jeux séculaires[67], la plus grande fête de Rome, mais aussi la plus païenne[68], Constantin fut en même temps un pontife très rigoureux. En 319, usant de son droit de police avec une extrême sévérité, il défend les sacrifices domestiques, interdit aux aruspices et, en général, à tous les ministres des dieux l’entrée des maisons particulières, même sous prétexte de visites d’amitié : la contravention à cette défense sera punie, pour l’aruspice, par le feu, pour celui qui l’aura appelé, par la confiscation et l’exil[69]. L’aruspicine n’est pas cependant supprimée ; l’empereur, soit par un reste de superstition personnelle, soit par une concession à des préjugés encore trop puissants, permet de consulter officiellement les devins, selon l’ancien usage, quand la foudre aura frappé quelque monument[70] ; mais quiconque voudra recourir à leur ministère devra le faire en public[71]. Ce principe entraîne la condamnation, sous des peines rigoureuses, de tout emploi des arts magiques, par lesquels on tend des embûches à la vie humaine ou à la pudeur[72] ; une autre concession permet d’user de recettes innocentes, considérées comme favorables à la santé des hommes ou à la préservation des récoltes[73]. En résumé, tout ce qui, dans le paganisme, échapperait au regard des magistrats, nourrirait dans l’ombre des regrets ou des espérances contraires au nouveau régime, entretiendrait dans les esprits une secrète agitation, toute la partie occulte et d’autant plus puissante de l’ancienne religion, devra cesser d’être ou se montrer sans voiles. Vous qui croirez cela bon, allez aux autels publics et aux temples et célébrez les solennités de votre religion ; car nous n’interdisons pas de remplir à la clarté du jour les devoirs de l’ancienne observance[74]. Est-ce l’empereur ou le pontife qui parle ? L’un et l’autre, sans doute, car l’empereur seul, sans le pontife, n’eût pu vraisemblablement accomplir une réforme qui enlevait au paganisme ses plus puissantes armes en dissipant le mystère où les causes vaincues aiment à se cacher pour préparer la, revanche. Une autre réforme, qui importait à la morale publique, peut être attribuée au pontife suprême non moins qu’au souverain : c’est la suppression, en Égypte, d’un sacerdoce infâme[75] ; c’est ailleurs l’assainissement des temples païens par la destruction d’un petit nombre d’entre eux, comme celui d’Esculape à Égée, officine de charlatanisme[76], ou ceux de Vénus à Héliopolis et Aphaque, véritables lieux de prostitution[77]. Ces mesures étaient la conséquence des précédentes[78]. Exclue de la vie privée, et condamnée à paraître au grand jour dans l’enceinte de ses temples, il convenait que l’ancienne religion y trouvât un asile relativement décent, d’où les plus grosses impuretés seraient balayées, et qui ne deviendrait pas pour l’opinion publique un objet de scandale. La ruine de quelques sanctuaires, gage de la conservation des autres, n’appartient probablement pas à la période dont nous venons de tracer le tableau, c’est-à-dire aux dix années qui suivirent la défaite de Maxence, et se place plutôt à l’époque où, parla défaite et la mort de Licinius, Constantin sera devenu maître de l’Orient. Nous avons voulu la rappeler cependant, afin de caractériser d’une manière plus précise la politique de Constantin à l’égard du paganisme. Cette politique peut se résumer en un mot : le condamner à la lumière en lui laissant la liberté. Là se bornèrent les représailles des chrétiens victorieux contre leurs oppresseurs de la veille. Quand Eusèbe, à plusieurs reprises, parle de l’interdiction de l’idolâtrie par Constantin[79], il fait seulement allusion aux lois que nous avons rapportées touchant les immolations domestiques, la divination privée, la magie, ou aux instructions par lesquelles l’empereur parait avoir interdit aux magistrats et aux généraux les sacrifices qu’ils offraient autrefois au nom du prince, et qui, pendant longtemps, avaient écarté les chrétiens des fonctions administratives[80]. Dès lors les emplois publics perdirent leur pompe religieuse, et les hauts fonctionnaires, sécularisés en quelque sorte, purent prendre possession de leurs charges ou en remplir les devoirs sans le cortège autrefois obligé des victimarii, des pullarii, des aruspices[81]. Mais si Constantin prohiba l’exercice secret et, dans une certaine mesure, l’exercice officiel du culte païen, il en autorisa l’exercice public. La publicité fut la condition ou, si l’on aime mieux, l’antidote de la tolérance qu’il, accordait. Cette tolérance n’empêcha pas la décadence rapide d’une religion aussi peu faite pour la liberté que pour la lumière, et incapable de se soutenir longtemps là où elle ne dominait plus. Un curieux épisode, récemment tiré de l’oubli, me parait, bien que non daté, appartenir au temps qui nous occupe[82] ; on y reconnaîtra, groupés avec une grande vraisemblance, les traits principaux de la situation matérielle et morale que durent avoir. les païens, après les réformes de Constantin, dans les villes où leur culte conservait encore de la force. Là même où la population païenne restait nombreuse et zélée, les temples n’étaient plus entretenus avec la même largesse qu’autrefois : les dons des municipalités et les offrandes des particuliers se faisaient rares : tous ceux que l’intérêt, l’habitude ou la peur avaient seuls attachés jusque-là au culte des dieux s’en retiraient peu à peu : aussi voyait-on des sanctuaires se fermer et tomber en ruines, sans aucune intervention de l’autorité civile, mais seulement faute d’adorateurs et de subsides. Il arrivait que la dévotion des partisans de l’idolâtrie se concentrait alors sur quelque religion plus vivace, quelque superstition locale, oit le paganisme trouvait sa dernière citadelle. En beaucoup de villes, le culte de Mithra hérita de tous les autres ; mais, dans la petite ville mauritanienne de Tipasa[83], théâtre des faits que nous allons raconter, le sanctuaire demeuré seul debout, entre tous ceux dont les murailles sans toits couvraient maintenant la colline des temples[84] de leurs débris sans cesse aspergés d’écume et fouettés par le vent de mer, était la chapelle de Python, oit se pratiquait le culte du serpent, cher de tout temps aux populations de l’Afrique[85]. La fête se célébrait au printemps, avec la publicité à la fois exigée et permise par les lois du quatrième siècle. L’antique narrateur a laissé le tableau des réjouissances dont elle était l’objet : il peint, en homme qui peut-être les a encore vus, les murs délabrés des temples rajeunis par des guirlandes de laurier, de peuplier et de myrte, le sanctuaire de l’impure idole paré de tapisseries, les cassolettes d’encens fumant sur les autels, les prêtres vêtus d’habits magnifiques, les chœurs de chant et de danse, bientôt l’enthousiasme des dévots s’exaltant jusqu’à la frénésie. C’est au milieu de cette orgie qu’une pure et gracieuse enfant de quatorze ans, Salsa, qui professait le christianisme depuis longtemps florissant à Tipasa[86], fut conduite de force par ses parents, païens fanatiques. Elle dut assister, frémissante, au sacrifice et au repas sacrilège qui le suivait. Mais, pendant que ceux qui l’avaient amenée faisaient la sieste, avec tous les autres, à la suite de ce repas, Salsa voulut venger sur le dieu son humiliation et ses angoisses : se levant sans bruit, elle parvint à se glisser dans la chapelle, arracha la tête dorée du serpent, et la lança dans les flots qui battaient le pied de la colline. Enhardie par ce premier succès, Salsa rentra dans le sanctuaire, saisit dans ses faibles bras le corps du dragon, et le précipita du haut de la falaise : mais le bruit que fit le monstre d’airain en rebondissant contre les rochers dénonça le fait aux païens. La foule se rassembla, poussant des cris de fureur : des forcenés saisirent l’intrépide enfant, et, sans être émus de sa jeunesse, ni touchés de sa grâce, la jetèrent assommée dans la mer où elle avait voulu noyer leur dieu. Trois jours après, un navire provençal, entrant dans le port de Tipasa, recueillit en rade le corps de la martyre. Les chrétiens, aidés des matelots, l’enterrèrent sur le rivage, près du port : sur la tombe s’éleva bientôt une spacieuse basilique, dont les restes ont été retrouvés de nos jours. Le culte du Python ne devait pas se relever du coup porté par la main d’une vierge. Les païens, honteux peut-être de leur emportement, cessèrent de venir à son temple. Celui-ci fut usurpé par les juifs, qui de l’édifice abandonné firent une synagogue[87]. Mais les chrétiens le reprirent à leur tour, et sur son emplacement construisirent une église destinée à consacrer le souvenir d’une action dont l’héroïsme avait couvert sans cloute l’apparente irrégularité[88]. Si cette histoire s’est passée, comme nous le croyons, sous le règne de Constantin[89], elle fait voir le fanatisme qui animait encore certaines populations païennes au lendemain de la pacification religieuse ; ce fanatisme va se réveiller tout à coup en Orient, par les efforts intéressés de Licinius, et amener une nouvelle crise de persécution[90]. II. — La persécution de Licinius.La concorde entre Constantin et Licinius ne fut pas de
longue durée. On ne voit pas clairement de qui vint la rupture ; mais, dès le
mois d’octobre 314, les deux collègues se livrèrent bataille à Cibales, en
Pannonie. La victoire demeura fidèle à Constantin. Une seconde fois Licinius
fut vaincu à Mardie, dans Pendant plusieurs années les bonnes relations rétablies à ce prix entre les souverains de l’Occident et de l’Orient ne subirent pas d’atteinte. Mme sur le point que Constantin avait le plus à cœur, la politique religieuse, on ne voit paraître aucun désaccord. Dans le sermon prononcé par Eusèbe de Césarée lors de la dédicace de la cathédrale de Tyr, et certainement postérieur à 314, le commun dévouement des deux empereurs au christianisme, l’aversion de l’un et de l’autre pour l’idolâtrie, sont célébrés dans un langage empreint sans cloute de quelque exagération, mais que cependant l’orateur n’eût pu tenir si Licinius avait dès lors manifesté des sentiments opposés à ceux de son collègue[92]. En 317 l’élévation simultanée de leurs fils au rang de Césars, en 318 le consulat pris à la fois par Licinius et par Crispus, fils aîné de Constantin, montrent que l’union était encore étroite entre les souverains. Cependant, trois ans plus tard, des symptômes contraires commencent à paraître. Le rhéteur Nazaire célèbre, le lei mars 321, les quinquennales des jeunes Césars ; mais, dans son panégyrique, ni Licinius, ni le fils de celui-ci, fait cependant César en même temps que les enfants de Constantin, ne sont nommés : on croirait que Constantin et sa famille président seuls aux destinées de l’Empire[93]. Quelle cause avait de nouveau refroidi les sentiments des deux empereurs, et mis dans leurs relations la gêne, peut-être déjà l’hostilité ? Il faut certainement la chercher dans la divergence, à cette date, de leurs sentiments religieux. D’ami des chrétiens Licinius était devenu leur adversaire. Jaloux de se sentir effacé par les victoires, l’ascendant, l’autorité morale de Constantin, l’ancien signataire de l’édit de Milan n’aspirait plus qu’à détruire l’œuvre commune et à relever le parti païen pour l’opposer à son glorieux rival. Constantin ne put voir sans un vif déplaisir Licinius engagé, sinon encore par la grande route, du moins par les chemins de traverse, dans la direction où s’était perdu Maximin. La résurrection, en Orient, du régime de l’intolérance, l’abandon, dans cette moitié de l’Empire, de la grande pensée à laquelle il avait voué sa vie et attaché l’honneur de son règne, causaient an prince chrétien une peine d’autant plus insupportable, que l’habileté avec laquelle procédait Licinius, les faux-fuyants qu’il inventait et les retraites qu’il se ménageait, ne laissèrent pas tout de suite ouverture à une intervention armée. Eusèbe compare ce tortueux adversaire de l’Église à un serpent qui, n’osant attaquer de front, s’enroule autour des membres de sa victime, afin de l’envelopper de ses replis et de l’étouffer peu à peu[94]. Licinius eût protesté contre le reproche de porter atteinte à la liberté des cultes ; mais il traitait les chrétiens en suspects, et affectait de voir dans leurs assemblées un danger pour la sécurité publique. Par une disposition jalouse, dont on retrouverait aisément la trace jusque dans la législation moderne, il défendit aux évêques orientaux de sortir de leurs diocèses, de se visiter entre eux, de tenir des conciles et des synodes pour délibérer sur les intérêts communs[95]. Cette défense contrastait singulièrement avec les actes récents de Constantin, qui avait à plusieurs reprises convoqué les évêques de l’Occident pour régler les affaires des donatistes. Peut-être le désir de prendre en toutes choses le contre-pied de son collègue fut-il un des mobiles de Licinius. Eusèbe semble le dire en comparant la conduite opposée des deux empereurs[96]. Mais l’historien prête, non sans vraisemblance, un autre et plus insidieux motif au souverain de l’Orient. Ce que cherchait celui-ci, dit-il, c’était l’occasion de nous tourmenter. Il savait que les nôtres ne pourraient violer sa loi sans encourir le châtiment, ni l’observer sans violer la loi de l’Église : comment, en effet, les grandes controverses seraient-elles apaisées, sinon par les synodes ?[97] Licinius tendait ainsi un piège aux évêques, se réservant l’occasion de les poursuivre à son heure, non pour cause religieuse, mais pour contravention à une mesure de police. Il n’est point sûr que la menace ainsi suspendue sur la tête des prélats ait été rigoureusement exécutée ; car la grande réunion tenue, en 321, par les évêques d’Égypte et de Libye contre l’arianisme naissant[98] est peut-être postérieure à l’ordonnance sur les synodes ; mais, appliquée ou non, cette ordonnance désignait les évêques aux défiances de l’opinion publique et tendait à les faire passer pour des factieux[99]. D’autres défenses, empreintes d’un esprit plus hypocrite encore, incriminèrent la moralité des fidèles, la pureté de leur culte, et trouvèrent moyen de les injurier tout en les vexant. Licinius, dont la débauche était notoire, et qui, bien que touchant à la vieillesse, avait plus d’une fois ravi des femmes à leurs maris ou des filles à leurs mères[100], s’avisa que le mélange des sexes, dans les églises, offrait des périls. Inoffensif au temple, au cirque, au théâtre, où les yeux et les âmes se repaissaient de fables impures, d’images voluptueuses, de spectacles sanglants, ce mélange ne pouvait être toléré plus longtemps dans les sanctuaires du Dieu crucifié ! Aussi fut-il interdit aux femmes d’y entrer à la même heure que les hommes[101]. La vertueuse sollicitude du souverain découvrit un autre danger dans les instructions faites à celles-ci par les évêques ou les prêtres. Une loi ordonna que l’enseignement religieux ne pourrait plus être donné aux chrétiennes que par des personnes de leur sexe[102]. Licinius ne s’en tint pas là : après avoir invoqué contre les fidèles l’intérêt de la morale, cliente jusque-là fort négligée du gouvernement païen, il prit pour les gêner le prétexte de l’hygiène, dont les pouvoirs publics ne s’étaient guère, avant ce jour, inquiétés davantage. Les réunions du culte dans l’enceinte des oratoires ou des basiliques parurent pernicieuses à la santé des citoyens : défense fut faite aux chrétiens de célébrer les offices de leur religion dans des lieux clos, et de s’assembler autrement qu’en plein air, hors des portes des villes[103]. Ainsi Licinius, par des coups obliques, détruisait l’édit de Milan. Après avoir supprimé en fait la liberté promise par l’édit au culte chrétien, il porta, sur un autre point, une atteinte presque aussi grave à cette charte de la tolérance religieuse. Les droits égaux accordés aux deux religions avaient relevé les chrétiens de toute incapacité politique. Dès lors avait disparu l’incompatibilité trop longtemps maintenue entre la pratique de leur foi et l’exercice des fonctions officielles. Licinius la rétablit. Il commença par les services du palais et les charges de cour. Tous les chrétiens de sa maison furent chassés[104]. Il épura ensuite, de la même façon, l’ordre administratif et judiciaire. Mais, dans les nombreux emplois accessoires de chaque tribunal ou de chaque préfecture, parmi les scribes, appariteurs, soldats de police, employés des bureaux, se trouvaient aussi, en grand nombre, des disciples de l’Évangile. L’empereur ne pouvait les connaître tous et les frapper d’une révocation directe. Il recourut au moyen souvent employé pour mettre à l’épreuve les consciences. Tous ces agents subalternes furent mis en demeure de sacrifier aux dieux, et ceux qui, par un refus, se déclarèrent chrétiens perdirent la place dont ils étaient pourvus. Ainsi, dit Eusèbe, dans chaque province l’officium des magistrats fut privé des hommes pieux, des serviteurs de Dieu : mais de combien de prières se priva lui-même l’empereur en portant cette loi ![105] Licinius continua de saper l’édit de Milan ; en abolissant une de ses plus équitables dispositions. Les biens qui, six ou sept ans plus tôt, avaient été rendus aux Églises, soit par le fisc, soit par les particuliers, furent une seconde fois confisqués. L’empereur s’empara en même temps de ceux dont la libéralité de son collègue ou la sienne propre les avaient comblées au lendemain de la paix religieuse[106]. En un mot, le droit de propriété récemment restitué aux Églises chrétiennes leur fut enlevé de nouveau, par une spoliation d’autant plus sensible que le patrimoine ecclésiastique s’était, dans ces dernières années, plus considérablement accru. De tels actes en présageaient de plus violents encore. Il faudrait mal connaître le caractère de Licinius pour croire que, une fois entré dans la voie des confiscations, il s’arrêterait aisément. Peu de souverains montrèrent autant de cupidité. Même lors de la guerre contre Maximin, il était déjà impopulaire auprès des soldats, à cause de son avarice[107]. Ce n’est pas seulement Eusèbe, ce sont encore des païens, comme les deux Victor, qui le lui reprochent[108]. Au milieu de richesses immenses, arrachées à la misère publique, il ne cessait de se plaindre de sa pauvreté[109]. Un historien compare cette avidité maladive à la faim et à la soif insatiables de Tantale[110]. On ne s’étonnera pas si, après avoir dépouillé les églises, Licinius chercha des prétextes à dépouiller les chrétiens. Beaucoup furent inquiétés, probablement parmi les anciens fonctionnaires ou les anciens employés qui avaient refusé de sacrifier. Les uns furent punis de l’exil[111], d’autres relégués dans les îles[112] ; il y en eût de condamnés aux mines[113] ; il y en eut d’adjugés au fisc pour être esclaves publics et travailler en cette qualité dans les manufactures de l’État[114] ; des fidèles furent même (comme le confesseur Arsace) attachés au soin des animaux dans les ménageries impériales[115]. Tous avaient été préalablement déposés de leur rang et spoliés de leurs biens[116] ; à l’exception cependant d’une classe à peiné moins malheureuse de condamnés, que l’on adjoignit malgré eux aux curiales des diverses cités[117], afin de rendre leur patrimoine responsable des énormes contributions levées par Licinius en vertu d’un nouvel et frauduleux cadastre[118]. Telle était la situation des chrétiens avant même que la persécution fût officiellement déclarée. Comment Constantin ne prévint-il pas celle-ci en intervenant dès lors avec énergie ? Un passage d’Eusèbe semble indiquer que des négociations eurent lieu à plusieurs reprises entre les deux souverains, et que chaque fois Licinius, par des promesses, même par des serments, parvint à tromper les défiances de son puissant collègue[119]. Le moment approchait, cependant, où le persécuteur jetterait le masque. Mais il attendait, avant de se déclarer l’ennemi de l’Église, qu’il fût en mesure de se déclarer en même temps l’ennemi de Constantin. Depuis longtemps il préparait en secret sa revanche des défaites de 314. Quand ses troupes furent levées, son trésor de guerre rempli, il ne garda plus de ménagements[120]. Il en vint alors, dit Eusèbe, à ce point de fureur d’attaquer les évêques eux-mêmes, en qui il devinait des adversaires ; car il tenait pour ses ennemis tous ceux qui se montraient amis du grand empereur béni de Dieu[121]. Bien que contenues par la prudence, les sympathies des évêques auraient été malaisément dissimulées. A l’exception de quelque prélat de foi douteuse, comme Eusèbe de Nicomédie, qui avait ouvertement embrassé la cause de Licinius[122], les chefs de l’Élise ne pouvaient pas ne pas faire des vœux pour Constantin. Cette préférence inévitable était, cependant, difficile à tourner à crime. Des sentiments ne sont punissables que s’il s’y joint quelque marque extérieure de rébellion. Les évêques furent accusés d’avoir ôté des supplications liturgiques le nom de Licinius, pour ne plus prononcer devant les autels que celui de son rival[123]. Les gouvernements qui croient le moins en Dieu sont souvent les plus jaloux d’être nommés dans les prières des chrétiens. On ne nous dit pas si le prétexte avait quelque fondement les princes n’ont pas besoin de prouver leurs reproches.
Ils se plaignent tout haut : assez d’ambitieux les entendent. On leur épargne
jusqu’à la peine ou la responsabilité de donner un ordre. Leur pensée est
comprise à demi-mot. Plusieurs gouverneurs — surtout dans les provinces les
plus proches de la résidence impériale — firent leur cour en poursuivant les
évêques pour lèse-majesté ou trahison. Des hommes
qui n’avaient commis aucun crime furent arrêtés sans cause et punis comme des
assassins. Quelques-uns souffrirent un nouveau genre de mort : on coupait
leur corps en petits morceaux, et, après cette atroce tragédie, on jetait
dans la mer ces lambeaux sanglants pour être la pâture des poissons[124]. Telle était la
fertilité de l’imagination romaine, qu’après trois siècles d’empire, et
presque trois siècles de persécutions, on pouvait encore inventer de nouveaux
supplices ! Malheureusement l’historien qui décrit cet horrible traitement ne
nomme pas les évêques auxquels il fut appliqué. Il nous apprend seulement que
plusieurs périrent dans le Pont. Le gouverneur de cette province ne s’était
pas contenté de raser jusqu’au sol les églises, qu’en d’autres lieux ses
collègues avaient seulement fermées[125] : il avait
déployé dans ses rigueurs contre les chrétiens une
cruauté dépassant toute mesure[126]. En dehors des fonctionnaires, des évêques et des clercs, c’est surtout parmi les soldats que se firent sentir les vexations d’abord, les cruautés ensuite, de Licinius et de ses agents. Dans les derniers temps qui précédèrent la rupture avec Constantin, Licinius laissa voir le caractère de la guerre projetée. De même que, dans les villes, l’obligation des sacrifices avait été de nouveau imposée aux serviteurs de l’État, dans les garnisons ou dans les camps, les pratiques de l’idolâtrie reprirent la place des prières monothéistes, et les aigles, détrônant le labarum, reçurent de’ l’armée l’encens et les libations. Sulpice Sévère, qui n’est point porté cependant à exagérer la persécution de Licinius[132], assure que ce tyran, imitant Dioclétien on plutôt son vieil ami Galère, voulut contraindre tous les chrétiens qui servaient sous les drapeaux à sacrifier et chassa des rangs ceux qui refusaient[133]. On raconte même qu’un d’entre eux, Hadrien, lui reprocha de ruiner par ce moyen les armées romaines et paya de sa tête cette libre parole[134]. Un canon du concile de Nicée semble confirmer l’assertion de Sulpice Sévère, car il soumet à la pénitence ceux qui, ayant d’abord, pour obéir à la grâce, abandonné le ceinturon, allèrent ensuite, semblables à des chiens qui retournent à leur vomissement, jusqu’à donner de l’argent ou des présents pour être réintégrés dans le service militaire (Canon 12) ; il s’agit vraisemblablement ici d’officiers qui, après avoir refusé le sacrifice et perdu leur grade, regrettèrent et désavouèrent ensuite cet acte courageux[135]. Cependant l’épuration de l’armée ne fut pas apparemment poursuivie jusqu’au bout. On retrouve toujours des fonctionnaires pour remplacer ceux qui ont été destitués ; on ne retrouve pas aussi aisément des soldats pour remplir les rangs éclaircis. A mesure que la guerre approchait, le propos attribué à saint Hadrien se présenta sans doute de lui-même à la pensée de l’empereur. Il avait pu casser les officiers que leur ferveur religieuse désignait à ses yeux pour des partisans de Constantin ou du moins- pour des instruments peu propres à la revanche païenne qu’il rêvait ; mais il ne se refusait probablement pas à englober les chrétiens dans les levées par lesquelles il grossissait son armée à la veille de la lutte suprême. Ceux-ci, qui n’en pouvaient ignorer le caractère, ne durent pas se laisser enrôler sans répugnance. Combattre sous les drapeaux de Licinius, n’était-ce pas combattre contre l’étendard du Christ ? Saint Théogène ne le pensa pas seulement : il crut que sa foi lui commandait la résistance, et refusa de se laisser inscrire dans la légion Trajana, cantonnée à Cyzique. Je suis chrétien, dit-il, soldat du Roi des rois, et ne puis m’engager à aucun autre. On lui demanda insidieusement s’il avait quelque répugnance à servir Licinius ; sans tomber dans le piège, il renouvela sa déclaration. Vainement lui rappelait-on qu’il y avait dans l’armée beaucoup de chrétiens, il persista dans son refus, subit la peine militaire de la fustigation, puis, sur l’ordre de l’empereur, fut jeté à la mer[136]. D’autres soldats martyrs sont rapportés à la persécution de Licinius : Sévérien, à Sébaste |