I. — La bataille du pont Milvius (312).Entre Constantin et Licinius, qui observaient scrupuleusement l’édit de Galère, et Maximin, qui l’avait sournoisement, puis ouvertement enfreint, Maxence, maître de l’Italie et de l’Afrique, tenait une situation intermédiaire. Il avait rendu la paix à l’Église, mais exilé deus papes. Ayant reconquis l’Afrique sur le tyran Alexandre, il semble avoir confondu les chrétiens de ce pays avec les rebelles. On le voit réclamer à Mensurius, évêque de Carthage (le même dont nous avons dit la sage conduite au commencement de la persécution), un diacre accusé d’avoir écrit un libelle diffamatoire, puis, sur le courageux refus du prélat, mander celui-ci à sa cour. Mensurius, qui connaissait l’humeur sanguinaire de Maxence, et avait assisté aux horribles représailles exercées par lui contre les Africains, pensa ne revoir jamais son siège : il fit, avant de le quitter, ses dernières dispositions, et confia à des mains sûres ce qui restait des biens de l’Église ; puis il partit pour l’Italie. Contre son attente, il parvint à se justifier, et reçut la permission de rentrer à. Carthage ; mais il mourut en chemin. C’est seulement après sa mort, dit saint Optat, que la tempête cessa, tout à fait, et que Maxence laissa en repos les chrétiens d’Afrique[1]. A Rome, la tolérance de fait dont l’Église jouissait depuis quelques années reçut enfin, en 311, une sorte de consécration, par un acte de Maxence dont les motifs nous échappent, et qui ne parait pas avoir été étendu hors des limites de la ville éternelle. Le pape nouvellement élu, Miltiade, fut autorisé â reprendre possession des propriétés ecclésiastiques, demeurées depuis 303 sous la main du fisc. Celle-ci s’était peut-être déjà relâchée, car on a rencontré dans le cimetière de Calliste, au pied de l’escalier de l’arénaire d’Hippolyte, une épitaphe portant la date de 307[2] ; mais si l’autorité romaine fermait plus ou moins complètement les yeux sur la fréquentation des catacombes par les fidèles, la possession ne leur en avait cependant pas été régulièrement rendue. Maxence accorda au pape un rescrit, l’autorisant à. réclamer au préfet urbain la remise des loca ecclesiastica. Une lettre adressée au même magistrat par le préfet du prétoire accréditait prés de lui le chef de l’Église. Munis de ces pièces, les diacres envoyés par Miltiade reçurent du préfet urbain tous les lieux qui avaient été confisqués aux chrétiens pendant la persécution[3]. Cet acte de Maxence équivalait à une reconnaissance régulière de Miltiade comme chef de la communauté chrétienne de Rome, et à une reprise des relations qui avaient existé pendant une partie du troisième siècle entre l’autorité ecclésiastique et l’autorité civile : aussi le nom de Miltiade semble-t-il avoir été inscrit à ce moment sur les registres de la préfecture urbaine, où depuis 304 n’avaient point figuré ses prédécesseurs[4]. Rentré en possession du cimetière officiel de l’Église
romaine, le premier soin de Miltiade fut d’y déposer les restes du pape
Eusèbe, mort en Sicile : L’autre pontife exilé, Marcel, avait pu recevoir
facilement les honneurs de la sépulture, car, à l’exemple de Marcellin, il
avait choisi son tombeau sur la voie Salaria, où les cimetières, demeurés de
droit privé, ne furent point confisqués[5]. Mais Eusèbe,
n’ayant point fait un tel choix, et la restitution des biens ecclésiastiques
ayant suivi d’assez près sa mort, il était convenable de lui préparer une sépulture
dans la nécropole de la voie Appienne où reposaient les papes du troisième
siècle. L’enterrer dans leur caveau même paraissait encore dangereux ; la
paix était trop récente, trop dépendante des caprices d’un tyran, pour qu’on
osât enlever des galeries environnantes l’amas de sable qui avait pendant
sept ans mis les tombes papales hors de l’atteinte des persécuteurs. Mais il
était facile de trouver un lieu digne de recevoir les restes d’Eusèbe dans
une autre partie de la catacombe de Calliste, où des galeries et des chambres
avaient été creusées pendant les années tranquilles qui précédèrent la
dernière persécution[6]. Le corps du
pontife, ramené — peut-être de Sicile aussi solennellement que l’avait été,
au milieu du troisième siècle, celui de Pontien[7], — fut déposé
dans une crypte du second étage du cimetière, distincte et assez éloignée du
caveau papal[8].
Sous la direction de Miltiade, la chambre qu’on lui consacra reçut une riche
et gracieuse parure. Marbres, mosaïques, image du Bon Pasteur, voûte a caissons
ornée de canthares, d’oiseaux, de génies, cette décoration des premières
heures de la paix garde quelque chose de la simplicité classique, et
n’annonce pas encore le Y a-t-il, dans une autre région de la catacombe, dont la construction remonte aussi au commencement du règne de Dioclétien, trace de la translation d’un martyr, opérée comme celle d’Eusèbe après la restitution des loca ecclesiastica ? Dans l’aire qui joint le cimetière proprement dit de Calliste à celui de Sotère, et où se trouve la crypte célèbre de Severus, diacre du pape Marcellin[10], un fragment d’inscription s’est rencontré, qui contient le mot PASSVS. Ce mot ne peut guère faire allusion à autre chose qu’aux souffrances d’un martyr[11] : sans émettre une hypothèse trop hasardeuse, on peut supposer que le petit morceau de marbre où il a été lu appartenait à l’épitaphe d’un des chrétiens qui versèrent à Rome leur sang pour la foi pendant la dernière persécution, héros inconnu déposé avec honneur dans le cimetière quand l’Église en eut repris possession[12]. Cependant, au moment même où se reconstituait à Rome le domaine ecclésiastique, des chrétiens souffraient du despotisme et des grossières passions de l’empereur. Il ne régnait qu’avec l’appui des prétoriens, et leur livrait tout en proie. Ceux-ci, pour venger un des leurs tué dans une émeute, avaient massacré des milliers de citoyens[13]. Pendant que les soldats donnaient ainsi licence à leurs caprices, Maxence ne souffrait aux siens aucun frein. Tous les jours, sur de fausses accusations, des sénateurs, des consulaires, étaient jetés en prison ou mis à mort, afin d’avoir un prétexte de confisquer leurs biens[14]. Beaucoup d’hommes libres étaient réduits en servitude[15]. Mais surtout les femmes, dès qu’elles étaient belles et de haut rang, devaient tout craindre du brutal souverain. Maxence n’était pas moins débauché que Maximin[16]. Souvent, pour arracher une épousé à son mari, il la contraignait au divorce, puis la renvoyait déshonorée dans sa maison[17]. Mais, s’attaquant à des chrétiennes, il rencontra de courageuses résistances. 0n en vit préférer la mort à ses caresses[18]. Une anecdote rapportée par Eusèbe montre l’intrépidité d’une de ces généreuses filles de l’Évangile, en même temps que la peur et la servilité auxquelles cédaient, en ce temps, les plus hauts magistrats. La chrétienne Sophronie[19] était l’épouse du préfet de Rome, de celui-là même, peut-être, qui en 311 remit les biens de l’Église aux diacres de Miltiade. Un jour, les pourvoyeurs des honteux plaisirs du prince entrèrent dans la maison du préfet. Tout de suite le mari et la femme comprirent ce que signifiait cette visite. Le préfet, tremblant, n’osa protester, et permit d’emmener sa femme. Mais elle, imitant la ruse qui, à Antioche, avait sauvé la vertu de Pélagie[20], demanda un délai pour passer dans sa chambre et se parer. Laissée seule, elle saisit une épée, et, Lucrèce chrétienne, se l’enfonça dans la poitrine. Quand on vint la chercher, on ne trouva qu’un cadavre[21]. Malgré ses cruautés, ses vices, une nonchalance extrême[22], Maxence était ambitieux. Il ne pouvait souffrir la supériorité de son beau-frère Constantin, dont le gouvernement sage et modéré lui était un perpétuel reproche. Faire la guerre au souverain des Gaules, l’abattre, et s’emparer de tout l’Occident, devint son idée fixe. Les sorciers qu’il consultait sans cesse lui annonçaient la victoire ; les démons évoqués devant lui répondaient favorablement à ses vœux ; il lisait dans les entrailles de lions égorgés ses triomphes futurs ; des sacrifices plus cruels encore, le sang de femmes et d’enfants, lui promettaient un avenir heureux[23]. Il n’avait point négligé, pour se l’assurer, les combinaisons de la politique. Un rapprochement fut négocié entre lui et Maximin. Ces deux vilains hommes, si bien faits pour s’entendre, s’unirent par un traité secret[24]. Une très nombreuse armée fut rassemblée en Italie : aux légions qui y campaient à demeure, Maxence joignit de nouvelles troupes, recrutées de gré ou de force dans la péninsule, ou levées en Mauritanie[25]. Ceci fait, il trouva aisément un prétexte à déclarer la guerre : ce mauvais fils, qui n’avait pu régner à Rome avec Hercule, envoya demander raison à Constantin de la mort violente du vieil Auguste, et, pour bien marquer la rupture, abattit dans tous ses États les statues de son beau-frère[26]. Constantin n’avait pas attendu cet outrage pour se préparer à une rencontre inévitable. Une alliance avait été contractée entre lui et Licinius, et comme, dans ces familles impériales renouvelées par les divorces et les seconds mariages, il y avait toujours de jeunes princesses prêtes à devenir le prix ou l’enjeu des combinaisons politiques, la sœur consanguine du maître de l’Occident, Constantia, fut fiancé au souverain de l’Europe orientale[27]. L’équilibre des forces se trouvait de la sorte assuré. Licinius, placé entre Maxence et Maximin, pouvait contenir ce dernier, s’il essayait de se mêler à la lutte, ou, s’il demeurait inactif, se porter lui-même en Italie. Constantin, dans tous les cas, n’aurait affaire qu’au seul Maxence. Ainsi paraissait réparée, en une certaine mesure, la faiblesse de son armée ; car, obligé de laisser garnis les postes du Rhin, il ne pouvait opposer aux légions de son adversaire que des troupes numériquement très inférieures[28]. Cette infériorité, bien que compensée par l’habile politique de Constantin, et surtout par sa supériorité personnelle, ne laissait pas que de rendre hasardeuse l’issue de la lutte. Le souverain des Gaules n’était pas homme à se tenir sur la défensive. Il avait l’habitude de marcher en avant et de frapper de grands coups. Dirigée par lui, la guerre ne serait pas une série d’escarmouches entre les postes établis de chaque côté des Alpes, mais les Alpes franchies, l’Italie choisie comme champ de bataille, et un choc décisif sous les mur de Rome. Rome, cependant, formait la principale force de Maxence. La possession de la ville éternelle doublait, en quelque sorte, les troupes de ce tyran, tant paraissait grand encore le prestige des sept collines, si découronnées qu’elles fussent depuis l’établissement de la tétrarchie. Il semblait que le génie de l’Empire veillât toujours sur le Capitole, pour foudroyer les audacieux qui tenteraient d’en approcher. Deux fois l’expérience venait d’être faite : la mort de Sévère, la fuite précipitée de Galère, prenaient aux yeux des soldats et des chefs je ne sais quoi de surnaturel. Nul, autour de Constantin, ne songeait à se défendre de cette impression. L’allégresse que ressentirent tant de fois les armées du Nord au moment de descendre vers les pays du soleil était remplacée dans celle-ci par une crainte vague, qui glaçait tous les courages. Les généraux eux-mêmes, accoutumés à lutter contre des Bretons ou des Francs, murmuraient à la pensée de combattre les prétoriens de Maxence[29]. Constantin n’eût pas été de son temps, s’il était demeuré insensible aux communes préoccupations. Trop brave pour y subordonner ses desseins militaires on politiques, il avait donné sans hésitation l’ordre de passer les Alpes ; mais il partageait clans une certaine mesure les inquiétudes de ses soldats, pensait que la guerre dans laquelle on s’engageait n’était pas une guerre ordinaire, que l’habileté du commandement ou la valeur des bataillons n’y déciderait pas seule de la victoire. Pour comprendre les réflexions qui se présentèrent à son esprit, le tour que prirent ses méditations, la crise morale par laquelle il passa, la solution qui finit par s’imposer avec la clarté de l’évidence, il faut se rendre compte des idées religieuses professées par Constantin à cette époque de sa vie. Elles étaient moins le résultat d’une étude personnelle que des sympathies et des antipathies entre lesquelles s’était partagée sa jeunesse. A’son père Constance Chlore, dont l’influence semble avoir été d’autant plus grande sur la direction de son esprit qu’il avait plus souffert clans sa tendresse et dans son orgueil d’en être séparé, Constantin devait la croyance en un Dieu suprême, réglant par sa providence les destinées des empires[30] ; mais, pas plus qu’à Constance, les travaux de la souveraineté ou les soucis de l’ambition ne lui avaient laissé le loisir de réfléchir sur la nature de ce Dieu, le culte qu’il exige et les vertus qu’il commande. Le monothéisme de Constantin était surtout fait d’aversion pour les ridicules ou dégradantes cérémonies du polythéisme, auxquelles il avait dû prendre part pendant la demi captivité où Dioclétien, puis Galère l’avaient retenu, et qui se confondaient avec les souvenirs les plus amers de sa vie. Jamais, cependant, il n’avait songé à répudier les formes extérieures de la religion officielle, que le syncrétisme commode de ce temps permettait de concilier, par une sorte de réserve mentale, avec des croyances plus simples et plus épurées : on l’avait vu, comme tous les empereurs, dédier des temples et offrir des sacrifices[31]. Entre lui et les chrétiens aucune intimité n’existait encore. La tolérance qu’il leur marqua dès la première heure de son règne était héritée de son père, et fortifiée par l’indignation que les excès jadis commis sous ses yeux avaient fait naître dans un esprit naturellement humain, que la suite des événements montrera capable de soudaines colères, mais incapable de cruautés réfléchies et prolongées. Si les disciples de l’Évangile lui inspiraient déjà quelque sympathie, celle-ci provenait moins d’un penchant pour leurs doctrines que d’une affinité naturelle avec leurs mœurs, de cette chasteté louée par les contemporains[32] et formant un si frappant contraste avec les débauches furieuses des Augustes qui régnaient en ce moment même ‘à Nicomédie et à Rome. Mais rien, dans le passé de Constantin ou dans ses dispositions présentes, ne faisait prévoir qu’il dût suivre, en religion, une voie plus nettement tracée que celle de Constance, et sortir d’un vague déisme pour devenir le champion d’une Église aux dogmes arrêtés, aux commandements impérieux, aux cadres invariables. Il était religieux, vertueux et tolérant à la façon de son père ; aucun signe d’une recherche plus ardente ou d’une inquiétude plus profonde n’avait trahi clans son âme le travail intérieur de la conversion. La conversion par laquelle les destinées du monde vont être changées ne ressemble, en effet, à aucune de celles qui l’ont précédée ou qui la suivront. Ni Paul, frappé par l’aiguillon divin et tombant terrassé sur le chemin de Damas ; ni Justin, ayant traversé toutes les philosophies pour rencontrer enfin la doctrine qu’il cherchait sans la connaître ; ni Augustin, ballotté par tous les orages de la pensée, du cœur et des sens avant de se reposer à jamais en Dieu ; ni aucun des innombrables convertis que des voies diverses ont conduits ou ramenés vers la foi chrétienne, n’a suivi des motifs semblables à ceux qui persuadèrent Constantin. C’est à cheval, à la tête de ses troupes, sur quelque route gauloise ou quelque col escarpé des Alpes, qu’il fit les réflexions dont Eusèbe a reçu la confidence. Le petit nombre de ses soldats frappait ses regards ; il était témoin du découragement des chefs ; en même temps il se rappelait, avec une terreur superstitieuse, les opérations magiques auxquelles recourait Maxence. La nécessité de s’appuyer sur un secours plus haut lui apparut avec une force irrésistible : il comprit qu’il ne pourrait rien, s’il n’avait Dieu pour lui. La plupart de ceux qui gouvernèrent l’Empire romain s’étaient fiés à la multitude des dieux, avaient cria aux mensonges des oracles, et à la fin avaient péri misérablement, sans que nulle des divinités adorées par eux ne leur prêtât d’assistance. Leurs enfants avaient aussi disparu, et de leur race ou de leur mémoire nul souvenir ne demeurait. Ceux mêmes qui récemment tentèrent l’entreprise qu’il poursuivait aujourd’hui et s’attaquèrent à Maxence avaient tragiquement ou honteusement échoué. Un seul, dans ces derniers temps, suivit sans obstacle une glorieuse carrière et mourut avec la consolation de se survivre à lui-même : c’était celui qui avait refusé sa foi à l’idolâtrie et n’avait reconnu qu’un Être suprême, conservateur de son empire et auteur de tout bien ; c’était le monothéiste Constance. Ces réflexions achevèrent de convaincre Constantin de la folie qu’il y avait à honorer des dieux qui n’existent pas et de la nécessité de rendre un culte au seul Dieu que reconnaissait son père[33]. Cependant cet examen ne lui apportait rien de nouveau. Il venait de faire, en quelque sorte, le tour de ses idées, l’inventaire de ses espérances, et se confirmait dans ses propres sentiments. Le pas décisif n’était pas accompli. Il le fit presque à son insu, par le mouvement logique de sa pensée. Le Dieu de son père, le Dieu unique, qui était-ce ? comment le reconnaître ? comment s’assurer sa protection ? Pour la première fois des questions aussi précises se posaient devant l’esprit de Constantin, rendu plus attentif par le péril extrême où il se voyait. L’empereur se mit alors, dit Eusèbe, à implorer le secours de ce Dieu, le priant, le suppliant de se faire connaître à lui, et, dans la crise présente, de lui tendre une main favorable[34]. Ce souci de savoir qui est le vrai Dieu, ce désir de connaître la vérité, cet appel à la grâce, voilà ce qui distingue dès lors Constantin des simples déistes, de Constance lui-même, adorateurs silencieux d’une divinité presque impersonnelle, avec laquelle l’homme n’entre point en relation. Si intéressée, au contraire, que soit la prière de Constantin, c’est une vraie prière, c’est-à-dire un humble aveu de misère et de faiblesse. Si mêlé d’ambition que soit son désir de la vérité, ce désir existe. Si égoïste qu’en paraisse le mobile, sa conversion est sincère. C’est vers le Dieu vivant et personnel qu’il se tourne, c’est à ce Dieu qu’il demande de sortir du nuage, de se montrer, de combattre pour lui. Ce récit d’Eusèbe sera difficilement taxé d’inexactitude, car il ne flatte pas l’empereur, lui prête des motifs assez terre à terre, et le montré conduit surtout par l’intérêt et la crainte au culte qu’il pratiquera désormais. Constantin a fait le calcul des chances, la balance des forces, et s’est tourné vers la religion qui peut donner la victoire. Cette religion même n’est pas encore désignée clairement : si le Christ parait sous-entendu, il n’est pas nommé : le royal néophyte semble attendre qu’il se manifeste, et mettre son adhésion au prix du secours imploré. On sent que le travail intérieur si naïvement décrit ne se passe point dans les plus hautes régions de l’âme, qu’une conversion due à de tels motifs ne renouvellera pas tout l’homme, qu’après comme avant Constantin demeurera avec ses passions et ses faiblesses ; mais la grossièreté même des pensées que lui prête le narrateur, leur accord avec ce que l’histoire nous apprendra du premier empereur chrétien, garantit la vérité du récit : il contiendrait plus d’idéal, s’il était inventé. L’incontestable bonne foi d’Eusèbe dans cette partie de sa
narration devrait, ce semble, en faire accepter la suite : Constantin n’était
pas de ces rimes à qui suffit la touche délicate et à demi voilée de la
grâce, qui croient sans voir, et qui
entendent sans parole la réponse de Dieu. Pour faire d’un converti tel que
lui l’instrument providentiel d’une grande révolution, il fallait qu’un signe
matériel vint lui apporter la certitude. Pendant
que l’empereur, continue Eusèbe, priait
avec supplication, un signe merveilleux lui fut envoyé de Dieu. Si quelque
autre le rapportait, ses auditeurs le croiraient difficilement. Mais comme
longtemps après le victorieux Auguste nie le raconta à moi-même, quand je fus
parvenu à son intimité, et me le confirma par serment, qui pourrait le mettre
en doute ? Il déclare avoir vu de ses yeux, après Ce songe était connu du seul Constantin[37] : mais
l’apparition lumineuse, le signe céleste[38] avait eu de nombreux
témoins. La première stupeur fit
bientôt place à des sentiments divers. Pendant que les chrétiens
s’entretenaient avec admiration de ce qu’ils avaient vu, les païens le
commentaient avec effroi. Les aruspices qui accompagnaient l’armée, et pour
qui la croix était un objet de funeste augure, parlèrent de présage mauvais (adversum omen)[39] et dissuadèrent
de continuer l’expédition. Mais la ferme réponse de l’empereur leur imposa
silence[40].
Peu a peu, chez les tenants mêmes de l’ancien culte, l’impression favorable
prit le dessus. Un récit eut cours, dans lequel on reconnaîtra soit une
version altérée des faits, soit au moins un indice de la croyance de tous
dans une intervention surnaturelle en faveur de Constantin. Toute L’empereur, du reste, coupa court à tout commentaire en faisant fabriquer l’étendard dont l’image lui avait été montrée[43]. Eusèbe le décrit en ces termes : C’était une haste allongée revêtue d’or et munie d’une antenne transversale en forme de croix. Le sommet portait une couronne d’or et de pierreries. Au centre de la couronne paraissait le signe du nom salutaire (de Jésus-Christ), c’est-à-dire un monogramme désignant ce nom sacré par ses deux premières lettres (grecques) groupées, le P au milieu du X. A l’antenne oblique traversée par la haste pendait un voile de pourpre, enrichi de pierres précieuses artistement combinées entre elles, qui éblouissaient les yeux par leur éclat, et de broderies d’or d’une beauté indescriptible. Ce voile fixé à l’antenne était aussi large que long, et avait à sa partie supérieure les bustes de l’empereur chéri de Dieu et de ses enfants, brodés en or[44]. Constantin se servit toujours dans la suite de cet étendard salutaire, et en fit faire un semblable pour chacune de ses armées[45]. Telle est l’enseigne connue sous le nom de labarum[46] et dont la copie se retrouve, avec quelques variantes, sur de nombreux monuments[47].
Le nouvel étendard put être porté en tête de l’armée sans exciter les protestations des soldats païens. Par sa forme il différait peu de l’enseigne ordinaire de la cavalerie, pique coupée d’une barre transversale, à laquelle pendait un voile de couleur éclatante. La seule différence était que les bustes impériaux remplaçaient, sur l’étoffe, le numéro de l’escadron ou de la cohorte, et qu’au sommet de la pique rayonnait, dans un cercle d’or, le monogramme formé du chi et du rhô entrelacés. La croix proprement dite était encore dissimulée, ou plutôt elle résultait seulement du croisement de la haste avec l’antenne, qui, dès le temps de Tertullien, en avait offert aux soldats chrétiens la secrète image[48]. Mais, surmontée désormais des lettres sacrées, cette image prenait à leurs yeux toute sa signification : elle devenait le signe de la victoire promise, ou plutôt le symbole de la victoire déjà gagnée, le gage de la conversion de l’empereur et de l’Empire. Les Alpes franchies, Constantin se rendit maître, en quelques mois, du nord de l’Italie. Suse, Turin, Milan, Brescia, Vérone, Aquilée, Modène, tombèrent successivement dans ses mains[49]. Un échec éprouvé en approchant de Rome ne ralentit pas son ardeur[50]. Résolu à vaincre ou à périr, Constantin rallia ses troupes, et, traversant rapidement l’Étrurie, se porta vers la ville éternelle à marches forcées. Maxence, cependant, ne remuait pas. Pendant que ses généraux combattaient, il continuait sa vie de plaisirs, et préparait tranquillement les fêtes qui allaient, dans quelques jours, célébrer l’accomplissement de sa sixième année de règne. Sa foi dans les oracles et les devins lui avait inspiré une telle sécurité, qu’au lieu de se couvrir du Tibre pour en disputer le passage à son adversaire, il envoya ses soldats au-devant de Constantin par la voie Flaminienne, avec ordre de passer le fleuve et d’appuyer leur arrière-garde à la rive droite, sans autre ligne de retraite que le pont Milvius, flanqué à la hâte d’un pont de bateaux[51]. Eusèbe attribue cette absurde manœuvre à une sorte d’aveuglement providentiel : Dieu, dit-il, voulait perdre Maxence hors de Rome, afin d’épargner aux habitants les souffrances d’un siège[52]. Rencontrant l’avant-garde ennemie à deux heures de marche environ en deçà du Tibre, vers les Roches Rouges, près de l’ancienne villa de Livie[53], Constantin se réjouit d’une faute qui mettait toute l’armée de Maxence à la merci d’une première attaque[54]. Cependant il n’oublia pas d’élever encore une fois son âme vers le Dieu qui lui avait promis la victoire. Si l’on en croit Lactance, un songe lui montra de nouveau le Christ, donnant l’ordre de graver sur les boucliers des soldats de monogramme qui brillait déjà sur leurs drapeaux[55]. Le lendemain, 28 octobre, jour anniversaire de l’avènement de Maxence, Constantin marcha vers le fleuve. Pendant que sur les sommets des sept collines chargées de temples, de palais, de souvenirs et d’années, tous les dieux du monde antique semblaient se dresser pour découvrir dans le lointain des airs l’étendard de la croix[56], Maxence, sûr du succès, et comme indifférent au péril que couraient ses soldats, contemplait de la loge impériale les jeux célébrés dans le cirque en son honneur. Les huées du peuple indigné, qui acclamait d’avance la victoire de Constantin, finirent par l’en chasser[57]. Passant bientôt de la sécurité à la terreur, il envoya en toute hâte consulter les livres sibyllins ; mais leur réponse le rassura : les quindécemvirs avaient lu que l’ennemi de Rome périrait sûrement[58], et l’ennemi de home ne pouvait être que celui de Maxence ! Il se décida enfin à joindre l’armée, et, par le pont de bateaux, qui, peu solide, se rompit après son passage[59], il arriva dans la plaine au plus fort de l’action. A sa vue, la mêlée devint furieuse[60] ; mais les prétoriens eux-mêmes, poussés par l’élan irrésistible des soldats de Constantin, se trouvèrent acculés au fleuve : la retraite, ou plutôt la fuite, commença dans le plus grand désordre ; des milliers d’hommes s’écrasèrent sur l’étroite chaussée du pont Milvius, ou disparurent par les fentes du pont de bateaux. Une partie de l’armée de Maxence fut ainsi culbutée dans le Tibre. Maxence, avec les gardes du corps qui essayaient de le protéger, céda à, l’effroyable poussée : on le vit tomber dans le fleuve, où sa lourde cuirasse le fit enfoncer comme une masse de plomb[61]. Chantons au Seigneur, s’écrie Eusèbe après Moise : il vient de glorifier sa puissance ! Il a jeté à l’eau le cheval et le cavalier. Il s’est montré notre protecteur et notre sauveur... Qui est semblable à vous parmi les dieux, Seigneur, qui est semblable à vous, grand en sainteté, terrible, digne de toute louange, et opérant des merveilles ?[62] L’entrée de Constantin à Rome fut un vrai triomphe : la foule se pressait autour de lui, non avec cette curiosité banale qui la porte vers tous les vainqueurs, mais avec le sentiment d’une vraie délivrance. Les sénateurs, les uns tirés de prison, les autres affranchis de la terreur qui avait pesé sur leur ordre, applaudissaient l’étendard libérateur, et oubliaient leurs vieux préjugés païens pour s’incliner devant les boucliers marqués du signe du Christ[63]. Non seulement les grands, mais les humbles, femmes, enfants, esclaves, saluaient d’une immense acclamation le protégé du ciel[64]. Le peuple le suivit jusqu’au Palatin ; longtemps ses flots bruyants battirent les murailles de la colline impériale ; peu s’en fallut qu’ils ne fissent irruption jusque dans le palais, et qu’une émeute d’amour et de reconnaissance n’en franchît le seuil sacré[65]. Dans ce premier séjour à Rome, Constantin se montra digne de la religion au nom de laquelle il venait de vaincre. Il n’exerça point de représailles, réprima les délateurs[66], et sut résister aux désirs du peuple altéré de vengeance[67]. Le fils de Maxence et les plus intimés agents de sa tyrannie furent seuls conduits au supplice[68]. En même temps, la milice prétorienne fut cassée, son camp démantelé, les autres milices urbaines diminuées en nombre[69]. Rome, délivrée de l’oppression militaire, redevint une ville libre, la capitale d’un grand empire. Les bienfaits du régime nouveau s’étendirent sans délai au reste de l’Italie, à l’Afrique, et à tout l’ancien domaine de Maxence ; les prisons s’ouvrirent partout pour ses victimes, les biens injustement saisis furent restitués, les exilés revirent leur patrie[70] ; d’intelligentes distributions d’argent, de vivres, de vêtements, des secours discrètement donnés aux veuves et aux orphelins, vinrent atténuer la misère publique[71]. Les chrétiens ne furent pas oubliés clans ces largesses : le Palatin étonné vit des hommes pauvrement vêtus, d’humbles ministres de l’Évangile s’asseoir à la table dû prince et se mêler à ses conseils[72] ; le trésor public reçut pour la première fois l’ordre de contribuer à la construction des églises[73] ; le vieux palais des Laterani, qui venait de prendre le nom de l’impératrice Fausta, fut donné au pape Miltiade pour devenir sa demeure, le siège de l’administration ecclésiastique et la première cathédrale de la chrétienté[74]. Cette faveur si tôt montrée au clergé catholique ne
suscita de la part des païens aucun mouvement de jalousie : le sentiment de
la délivrance était trop vif encore pour ne pas dominer toute autre
impression. Les sectateurs des deux cultes paraissent, dans ces premiers
temps, n’avoir rivalisé que d’hommages envers l’empereur. Le sénat célébra
par la fondation de jeux annuels la défaite du
tyran et l’avènement de Constantin[75] ; se trompant
peut-être aux égards dont celui-ci se montrait prodigue envers les pères conscrits[76], il se crut
appelé à régler les préséances dans le collège impérial ; aussi pensa-t-il
honorer le vainqueur en lui décernant par une délibération solennelle le titre
de premier des Augustes[77]. La haute
assemblée ne borna point à ce vote les marques de sa reconnaissance : le
petit temple rond bâti par Maxence sur la voie Sacrée en l’honneur de son
fils Romulus fut dédié à Constantin[78] ; et l’on
commença, aux dépens d’autres édifices dépouillés pour lui de leurs
bas-reliefs, la construction de l’arc triomphal qui s’élève entre le Palatin
et le Colisée[79].
Sur ce monument, oit la décadence artistique, sensible dans les détails, n’a
point encore altéré l’harmonie des proportions et la grâce robuste de l’ensemble,
fut mise la célèbre inscription dans laquelle le sénat en majorité païen et
le peuple partagé entre les deux cultes attribuent au secours d’en haut la
victoire remportée sur l’ennemi de Rome : A
l’empereur César Flavius Constantin, très grand, pieux, heureux, auguste, le
sénat et le peuple romain ont dédié cet arc de triomphe, parce que, grâce à l’inspiration divine et à la grandeur de son
génie, il a, avec son armée, vengé dans une guerre juste A l’exemple du sénat, les particuliers, les villes, les provinces, voulurent honorer par des monuments et des fêtes le libérateur de Rome, le fondateur du repos public. Pendant que l’on travaillait encore à l’arc de triomphe, commençait à s’élever presque en regard, au sommet de l’Esquilin, une basilique[83] construite aux frais d’un consul[84], qui rappellera par ses décorations de marbres découpés, incrustées de nacre, la défaite de Maxence, la tête du tyran portée par les soldats, les courses et les spectacles par lesquels fut célébrée la victoire[85]. Mais nulle part l’enthousiasme ne parut aussi grand qu’en Afrique, où la cruauté de Maxence s’était fait plus durement sentir. La tête du vaincu, montrée d’abord au peuple de Rome, avait été envoyée à la malheureuse province comme signe sensible de sa délivrance. La joie éclata de toutes parts. Cirta, presque entièrement ruinée lors de la guerre contre Alexandre, se hâta de prendre le nom de Constantine[86]. Les manifestations populaires et les hommages officiels se produisirent à l’envi. On promenait processionnellement dans les villes des tableaux représentant la bataille du pont Milvius[87] ; les autorités provinciales instituaient un collège de prêtres pour célébrer, au nom de l’Afrique, le culte civil de la famille Flavia, c’est-à-dire présider à des jeux périodiques en son honneur[88]. En acceptant la dédicace de ces temples sans idoles, en autorisant l’institution de ces sacerdoces sans sacrifices, Constantin, qui paraît s’être abstenu personnellement â Rome de toute cérémonie païenne[89], ne se montrait point infidèle au culte nouveau qu’il avait embrassé[90]. Il recevait de bonne grâce les hommages de ses sujets idolâtres, et se contentait, sur les monuments qu’ils lui élevaient, de formules ambiguës et d’aveux involontaires ; mais, sur ceux qu’il élevait lui-même, il ne craignait pas de laisser voir ses vrais sentiments. Quand sa statue fut érigée sur une des places de Rome, Constantin voulut qu’on lui mit dans la main une lance en forme de croix : le piédestal reçut, par son ordre, l’inscription suivante, qu’il est intéressant de comparer à celle que les pères conscrits gravèrent au fronton de l’arc de triomphe : Par ce signe salutaire, emblème du vrai courage, j’ai délivré votre ville du joug du tyran. Au sénat et au peuple romain, rendus à la liberté, j’ai restitué leur première gloire et la splendeur due à leur noblesse[91]. Cette phrase n’avait rien de blessant pour les païens, nais elle rappelait des circonstances qu’ils eussent aimé à laisser dans l’ombre, et empêchait l’équivoque de se produire ou de se perpétuer[92]. Ces nuances diverses n’échappaient pas aux chrétiens de Rome. Rien, dans les relations écrites ou dans les monuments figurés, ne fait croire qu’ils se soient livrés aux éclats d’une joie bruyante, peu compatible avec les ménagements voulus dont l’empereur accompagnait encore la déclaration de ses croyances. Accoutumés à traduire leurs pensées par des symboles à la fois expressifs et discrets, c’est de cette même manière, exempte de toute ostentation, qu’ils voudront, au lendemain de la victoire, célébrer le royal converti. A partir de ce moment se répand l’usage d’inscrire dans tous leurs monuments, et jusque sur les moindres ustensiles, le monogramme triomphal que Constantin a mis sur ses étendards. Au fronton des églises ou sur l’humble loculus des catacombes, ce signe du Christ, et de l’empereur victorieux par le Christ, apparaît comme le symbole d’une ère nouvelle, en même temps que comme une perpétuelle allusion à l’événement extraordinaire qui en a marqué le début. Quelquefois cette allusion est rendue plus claire par la reproduction de la promesse maintenant accomplie : Sois victorieux, tu vaincras par ce signe, par ce signe tu seras toujours vainqueur[93]. D’autres fois, sur des bas-reliefs de sarcophages[94] ou des fresques des catacombes[95], le monogramme est représenté au milieu des airs, conduisant les Mages au berceau du Christ ; ailleurs, il resplendit, comme un astre nouveau, sur un fond clair semé d’étoiles[96]. Jusque dans les obscures profondeurs des cimetières souterrains, l’art chrétien du quatrième siècle semble illuminé par la croix de feu que vit Constantin. II. — L’édit de Milan (313).Parmi les adulations et les fêtes, Constantin n’oubliait pas la cause dont il était devenu le champion. Pendant qu’il luttait contre Maxence, les chrétiens n’avaient pas cessé de souffrir en Orient : seule la diversion causée par la peste et par la malheureuse guerre d’Arménie avait apporté quelque ralentissement à la persécution : celle-ci durait cependant. D’accord avec son allié Licinius, Constantin résolut d’y mettre un terme. De ce ton de maître qu’il prenait volontiers maintenant, il écrivit à Maximin une lettre menaçante[97]. Maximin n’osa résister : après avoir donné une dernière satisfaction à ses haines en faisant noyer secrètement quelques chrétiens[98], l’incorrigible païen adressa au préfet du prétoire Sabinus un rescrit aussi maussade, mais plus hypocrite que la circulaire dictée, l’année précédente, à ce magistrat. Dans cette pièce[99], Maximin commence par rappeler que Dioclétien et Maximien Hercule avaient voulu ramener par les supplices au culte des dieux la presque totalité des hommes qui s’en était éloignée pour se donner à la secte des chrétiens. Puis, racontant l’histoire à sa manière, il parle de la tolérance que lui-même montra au commencement de son règne, et grâce à laquelle il eut le bonheur de rendre à la religion officielle beaucoup de ceux qui l’avaient quittée. Enfin il s’étend avec complaisance sur le voyage fait il y a un an dans toute l’Asie romaine, les pompes païennes déployées lors de son entrée à Nicomédie, les pétitions que toutes les villes lui adressèrent pour demander l’exil des chrétiens. Après ces longs préambules, il arrive à l’objet de sa lettre : Bien que souvent, dit-il à Sabinus, je t’aie, par écrit ou de vive voix, donné pour instructions d’empêcher les gouverneurs de poursuivre rigoureusement les provinciaux qui persévèrent dans la religion chrétienne, et de leur conseiller l’indulgence, cependant, de peur que les bénéficiaires (soldats de police) ou tous autres n’usent à leur égard d’injustice ou de concussion, j’ai voulu te rappeler que nos provinciaux devaient plutôt être ramenés aux dieux parla douceur et la persuasion. Si quelqu’un d’eux leur revient spontanément, on doit l’accueillir à bras ouverts. Que si d’autres préfèrent garder leur religion, il faut les laisser à leur libre arbitre. Telle est la règle que doit suivre ta dévotion : n’accorder à personne la permission d’opprimer les habitants des provinces ; regagner par la douceur ceux-ci à notre culte. Pour que nos ordres soient connus de tous nos provinciaux, tu auras soin de les résumer dans un édit[100]. Par cette pièce, qui ne promettait rien, ne rétractait rien, et, jusque dans sa modération affectée, respirait l’ardeur du prosélytisme, qui Maximin espérait-il tromper ? ses sujets chrétiens, ou Constantin ? Ni celui-ci, ni ceux-là ne crurent à d’aussi vagues assurances. Les premiers savaient leur maître capable de toutes les palinodies : ils l’avaient déjà vu passer, sans scrupule, de la tolérance promise à la persécution déclarée, et n’ignoraient pas que, tout en se pliant aux circonstances, Maximin n’avait jamais abandonné l’intention de rétablir, par force ou par ruse, la complète domination du culte païen. Aussi ne crurent-ils pas la persécution terminée ; ceux qui s’étaient cachés demeurèrent dans leurs retraites ; on ne se hâta pas de reprendre possession des édifices consacrés au culte et de recommencer les assemblées religieuses[101]. Les chrétiens restèrent sur le qui-vive, et refusèrent de considérer comme une paix, ou même. une trêve durable, ce qui était seulement, à leurs yeux, une courte suspension d’armes. Constantin ne prit qu’en apparence une autre attitude. Il venait de trouver à Rome des preuves écrites du traité conclu entre Maximin et Maxence : aussi savait-il à quoi s’en tenir sur les secrets desseins du tyran de l’Asie[102] ; mais il entrait dans sa politique de retarder un conflit que la divergence de leurs sentiments ferait éclater tôt ou tard. Il feignit de se contenter de la réponse indirecte donnée à sa lettre, puis, au commencement de l’année 313, après avoir reçu dans la ville éternelle les insignes de son troisième consulat[103], il partit pour Milan, où l’attendait Licinius. Le premier objet de leur réunion était la célébration des noces de Licinius avec la sœur de Constantin. Mais d’importantes délibérations devaient se poursuivre au milieu des fêtes du mariage impérial ; aussi les deux Augustes jugèrent-ils convenable d’y convoquer le vieux Dioclétien, moins sans doute pour faire figurer dans le cortège nuptial ce doyen de la pourpre, que pour s’éclairer de ses conseils et donner par son autorité plus de force aux réformes qu’ils méditaient. C’est ainsi que, six ans plus tôt, Galère avait considéré la présence de Dioclétien comme une sanction nécessaire de l’élection de Licinius. Mais Dioclétien n’était plus le vétéran résigné à son sort, l’ermite heureux et consolé par la contemplation de ses beaux jardins. Le désespoir qu’il avait ressenti naguère en apprenant que ses statues avaient été abattues en Gaule avec celles d’Hercule, venait de se raviver à la nouvelle du même affront subi à Rome par l’ordre de Constantin. Mari sans épouse, père privé de sa fille, empereur accablé d’humiliations, malade affaibli par la souffrance, que viendrait-il faire aujourd’hui dans les fêtes des princes ou dans les congrès des souverains ? il s’excusa, sur sa vieillesse et ses infirmités. Constantin, dont l’esprit s’ouvrait facilement au soupçon, lui répondit avec dureté, l’accusant d’avoir favorisé Maxence et même (ce qui est invraisemblable) d’être actuellement d’accord avec Maximin. Le malheureux empereur ne put supporter ces reproches, dans lesquels il crut voir le présage d’une condamnation future. Voulut-il, comme l’affirment quelques historiens, prévenir cette condamnation par le suicide[104] ? Succomba-t-il, comme d’autres le pensent, à l’âge, à la maladie et an chagrin[105] ? On sait seulement qu’il mourut vers le milieu de 313[106], et sa mort, quel que soit le récit auquel on s’attache, laisse l’impression d’un de ces coups que la justice divine frappa successivement sur tous les persécuteurs du quatrième siècle[107]. Peut-être son vrai châtiment fut-il de n’avoir pu mêler son nom à l’œuvre qui se poursuivit sans lui à Milan. Elle aurait plus valu pour honorer ou réhabiliter sa mémoire que les hommages posthumes qui lui furent prodigués, le titre de divas que lui décerna le sénat[108], et le superbe mausolée, couvert d’un voile de pourpre[109], dans lequel on enferma ses cendres. Il ne s’agissait de rien moins que d’effacer les dernières
traces de la persécution qui, par la faiblesse de Dioclétien, depuis dix ans
dévastait l’Empire. Galère, l’avait tenté ; mais l’édit rédigé en 310 et
promulgué au commencement de 311, n’était en vigueur que clans une partie du
inonde romain. Les provinces qu’avait possédées Maxence ne le connaissaient
point : bien que ce prince y eût rétabli depuis assez longtemps la paix
religieuse, elle manquait pour ses anciens sujets d’un titre légal. L’édit
n’avait encore force de loi ni en Italie ni en Afrique. A plus forte raison
demeurait-il lettre morte en Orient. Promulgué du vivant de Galère dans tout
le nord de l’Asie romaine, il y avait été abrogé de fait quand cette portion
de ses États était tombée aux mains de Maximin. On se rappelle que dans les
États propres de celui-ci, c’est-à-dire en Syrie et en Égypte, il n’avait
jamais été publié officiellement. La récente lettre à Sabinus, qui contenait
seulement de vagues conseils de tolérance, ne faisait même aucune allusion à
l’édit. Licinius n’avait rien à refuser au vainqueur de Maxence. Son scepticisme politique lui permettait de feindre des sentiments religieux conformes à ceux que professait sincèrement son impérial beau-frère. Il entra donc sans peine dans la pensée de Constantin et se mit d’accord avec lui pour adresser à tous les magistrats la constitution suivante, dont le texte officiel nous a été conservé par Lactance[110], à l’exception du préambule que nous connaissons seulement par la traduction grecque d’Eusèbe[111] : Depuis longtemps déjà nous
avions reconnu que la liberté de religion ne doit pas être contrainte, mais
qu’il faut permettre à chacun d’obéir, pour les choses divines, au mouvement
de sa conscience. Aussi avions-nous permis à tous, y compris les chrétiens,
de suivre la foi de leur religion et de leur culte. Mais parce que, dans le
rescrit où leur fut concédée cette faculté, de nombreuses et diverses conditions
avaient été énumérées[112], peut-être à cause de cela quelques-uns y renoncèrent
après un certain temps[113]. C’est pourquoi, quand moi, Constantin Auguste, et moi,
Licinius Auguste, nous nous sommes rencontrés heureusement à Milan[114], pour y traiter de tous les intérêts qui importent à la
tranquillité publique, nous avons cru que l’affaire la plus considérable, et
qui devait être réglée la première, était celle du respect dei à Telle est la première partie de la constitution des deux empereurs. Sans entrer encore dans aucun détail d’application, elle pose, en un langage grave et serein qui contraste singulièrement avec celui de Galère, le principe général de la liberté religieuse. Cela seul suffit à consacrer là victoire du christianisme. De religion persécutée ou seulement tolérée, il passe tout d’un coup au rang de religion licite, selon l’expression du droit romain, c’est-à-dire devient aux yeux de l’État l’égal des cultes païens. Le pouvoir civil, qui depuis trois siècles s’était armé pour l’anéantir, renonce même à le surveiller, puisque les mesures de police prévues dans l’édit de 311 sont formellement abrogées par celui de 313. Tel est le terrain gagné ou plutôt conquis depuis moins de deux ans. Le nouvel édit proclame, sans réserves, la liberté des consciences, mais pour assurer d’abord celle des consciences chrétiennes, la seule qui, dans la société romaine, ait jamais été menacée[117]. De plus, au sujet des chrétiens, — continuent les deux empereurs, — nous avons décidé que si les lieux où ils avaient auparavant coutume de se réunir, et dont il a été déjà question dans les instructions envoyées à votre office, ont été auparavant aliénés soit par le fisc, soit par quelque particulier, ils soient restitués aux chrétiens sans indemnité, sans aucune répétition de prix, sans délai et sans procès. Ceux qui les ont reçus en don ou même qui les ont achetés seront obligés de les rendre aussi promptement que possible ; s’ils pensent avoir droit, en retour, à quelque marque de notre bienveillance, qu’ils nous adressent une requête pour obtenir un équivalent[118]. Mais toutes ces choses devront être immédiatement remises au corps des chrétiens. Et comme ces mêmes chrétiens ne possédaient pas seulement des lieux d’assemblées, mais aussi d’autres propriétés appartenant à leur corporation, c’est-à-dire aux églises, non à des particuliers, vous ordonnerez, en vertu de la même loi, que sans aucune excuse ou discussion ces propriétés soient rendues à leur corporation et à leurs communautés, en observant la règle ci-dessus posée, c’est-à-dire en faisant espérer une indemnité de notre bienveillance à ceux qui auront restitué sans répétition de prix. En toutes ces choses vous devrez prêter votre assistance à ce même corps des chrétiens, afin que notre ordre soit rapidement accompli, car il est favorable à la tranquillité publique. Veuille, comme il a été dit plus haut, la faveur divine, que nous avons déjà éprouvée en de si grandes choses, nous procurer toujours le succès, et en même temps assurer la félicité de tous ! Afin que cet acte de notre bienveillance ne demeure ignoré de personne, ayez soin de lui donner en tout lieu la publicité officielle. Cette seconde partie de l’édit ne proclame plus des principes applicables à tous les cultes : elle est faite, comme dit le texte, spécialement pour les chrétiens. C’est un acte de réparation. La propriété ecclésiastique, constituée par les communautés chrétiennes dès le temps de Septime Sévère, et comprenant à la fois les édifices nécessaires au culte et à l’enseignement, les terrains consacrés à la sépulture, déjà peut-être quelques immeubles de rapport destinés à subvenir aux multiples dépenses d’une société organisée, avait, depuis son établissement, souffert diverses atteintes : mise des cimetières sous séquestre au milieu du troisième siècle, confiscation complète des églises et des cimetières au commencement du quatrième. Plusieurs fois déjà les empereurs, effaçant les effets d’une persécution précédente, avaient reconnu le droit de l’Église à être propriétaire ; sans parler des restitutions faites par Gallien eu 260, on vient de voir Galère, en 311, rendre aux chrétiens leurs lieux d’assemblées, Maxence, la même année, remettre aux diacres du pape Miltiade les propriétés de l’Église de Rome. Mais on a vu aussi que ces mesures n’avaient encore reçu qu’une exécution incomplète, que dans une partie de l’Occident les Églises chrétiennes n’étaient pas rentrées régulièrement en possession de leurs biens, qu’en Orient la persécution de Maximin était venue troubler la reconstitution du domaine ecclésiastique. Là même où la restitution avait été faite, elle n’avait probablement compris que les biens restés entre les mains du fisc : toute la partie du domaine ecclésiastique déjà sortie de ces mains n’avait pu être rétablie. L’Église n’avait pas encore recouvré ceux de ses immeubles que le fisc avait précédemment aliénés, qui avaient été l’objet de donations ou de ventes, sur lesquels des tiers avaient acquis des droits de diverse nature, et dont quelques-uns avaient pu même être déjà transmis par l’hérédité à une seconde génération de possesseurs. Une véritable loi d’expropriation devait intervenir, si l’on voulait faire rentrer cette catégorie de biens dans le patrimoine de l’ancien propriétaire. Un souverain assez fort pour faire passer avant toute autre considération ce qu’il estimait la justice pouvait seul prendre une telle mesure, analogue à ce qu’aurait été, au commencement de notre siècle, un acte de Napoléon enlevant à leurs nouveaux possesseurs et restituant à l’Église tous les biens confisqués pendant la période révolutionnaire et déjà entrés dans le mouvement économique. Ce que Napoléon n’aurait pas voulu, ce que Pie VII ne demanda pas, est précisément ce que fit Constantin ; mais, pour rendre supportable un acte qui blessait tant d’intérêts, il essaya de tempérer la justice par l’équité, et de donner immédiatement confiance à, ceux de ses sujets qui allaient se trouver atteints : de là cette promesse d’indemnité deux fois répétée dans l’édit. Telles sont les dispositions de sa seconde partie on en comprend aisément toute la portée. Dans la première, Constantin et Licinius ont solennellement reconnu aux individus la liberté de professer le Christianisme ; dans celle-ci, ils reconnaissent l’existence de la société chrétienne : tous les mots qui peuvent la désigner, corpus, conventiculum, ecclesia, sont successivement employés : elle est distinguée avec soin des particuliers, ad jus corporis eorum, id est Ecclesiarum, non hominum singulorum, pertinentia ; son domaine collectif est nettement mis àpart de la propriété individuelle : son droit d’être et de posséder, antérieur aux persécutions et supérieur aux lois qui l’avaient contesté, est avoué par l’effet rétroactif donné aux mesures prises pour le rétablir ; l’Église acquiert définitivement, vis-à-vis de l’État, cette personnalité morale et civile qu’elle essaya jadis d’abriter sous le couvert des lois relatives aux associations funéraires, et qu’un édit solennel lui permet aujourd’hui de prendre sans subterfuge, au grand soleil, à la face de tous. Désormais elle pourra, dans la sphère immense où Dieu l’appelle à se mouvoir, exercer utilement tous ses droits et remplir toute sa mission. Pendant que la religion païenne, à laquelle rien n’a encore été changé, demeure confondue avec l’État, la religion chrétienne apparaît vis-à-vis de lui, pouvoir distinct, non rival, vivant de sa vie propre, et munie de tous les organes extérieurs qui lui permettront de la manifester. Le pape au Latran, César au Palatin, telle est l’image de la situation nouvelle qui résulte de la conversion de Constantin et de l’édit de Milan. III. — La fin de Maximin.En préparant l’édit de Milan, les deux empereurs s’étaient peut-être demandés avec inquiétude par quels moyens ils contraindraient Maximin à l’observer sincèrement. Celui-ci les tira d’embarras. Le cauteleux Barbare, profitant de l’éloignement de Licinius, jeta soudain le masque. Les fêtes du mariage n’étaient pas terminées[119], qu’en plein hiver il s’était rendu de Syrie en Bithynie, avait passé de là en Thrace, pris Byzance, et mis le siège devant Héraclée. Licinius courut défendre son empire. Ses troupes, rassemblées à la hâte, étaient inférieures en nombre à celles de Maximin : aussi se proposait-il de retarder les mouvements de l’ennemi et de secourir les villes investies plutôt que de combattre en rase campagne. Cependant, après la prise d’Héraclée, les deux armées se trouvèrent si proches, qu’un combat devint inévitable[120]. Constantin était à ce moment sur les bords du Rhin, où une invasion de Francs l’avait appelé pendant que son beau-frère se rendait en Thrace[121] ; mais le souvenir de sa victoire sur Maxence animait les soldats de Licinius : ils comptaient sur le secours du Dieu qui était si visiblement intervenu en sa faveur. On racontait dans leur camp que Maximin venait de promettre à Jupiter la complète extinction du nom chrétien si le succès restait à, ses armes[122]. La guerre, ainsi entendue, devenait une guerre religieuse. Soit conviction passagère, soit calcul habile, Licinius entra dans les dispositions où il voyait ses soldats. Par ses ordres une formule de prières qui, sans contenir une profession de foi nettement chrétienne, séparait cependant la cause pour laquelle on allait combattre de celle du polythéisme[123], fut lue devant les troupes le matin de la bataille. Officiers et soldats, ôtant leurs casques, posant à terre leurs boucliers ; répétèrent trois fois : Dieu souverain, nous te prions. Dieu saint, nou |