I. — La persécution en 307.L’année 306 s’était achevée dans le plus grand désarroi. La confusion politique s’accrut encore l’année suivante. Pour la première fois les consuls, dont les noms servent de points de repère à la chronologie, deviennent incertains : Sévère et Maximin ont été désignés par Galère ; Hercule s’est substitué à Sévère dans les États enlevés à celui-ci ; bientôt la discorde se mettra entre Hercule et Maxence, et, par l’ordre de ce dernier, le nom de son père disparaîtra des formules officielles : alors commence a Rome l’usage de désigner l’année, non par les consuls qui lui sont propres, mais par ceux de l’année précédente, post consulatum[1]. Ce fait, insignifiant en apparence, est le signe du
trouble profond qui règne dans le monde romain, et de l’incertitude qui
couvre ses destinées. Pendant toute l’année 307, les révolutions se
précipitent, comme si non seulement l’œuvre particulière de Dioclétien et de
Galère, mais l’Empire lui-même était à la veille de se dissoudre. Sévère
tente d’expulser Maxence et de reprendre Rome : ses soldats l’abandonnent
sous les murs mêmes de la ville éternelle ; il finit par tomber entre les
mains d’Hercule, qui lui accorde la grâce de la
bonne mort, c’est-à-dire lui permet d’échapper au supplice en
s’ouvrant les veines[2]. Victorieux, mais
redoutant le retour offensif de Galère, Hercule laisse Maxence à Rome et
passe en Gaule ; il donne à Constantin sa fille Fausta en mariage[3] et lui confère le
titre d’Auguste ; puis, satisfait d’avoir obtenu la neutralité, sinon
l’alliance effective, du fils de Constance[4], il revient en
toute hâte dans l’Italie envahie par Galère. Mais une fois encore le charme
victorieux de Rome avait dompté l’assiégeant : Galère, avant même l’arrivée
d’Hercule, battait en retraite, abandonné d’une partie de ses soldats, et ne
retenant l’autre que parce qu’il lui donnait sur la route l’Italie à piller[5]. A Rome,
cependant, la concorde du père et du fils ne dure pas. Hercule se fatiguait
de partager le pouvoir : il essaya de soulever le peuple et les légions
contre Maxence ; plus heureux ou plus habile, Maxence parvint à détourner
leur fureur contre le vieil Auguste, qui dut fuir à son tour[6]. Il chercha
d’abord un asile en Gaule, près de son gendre Constantin ; mais celui-ci, qui
voyait d’un œil tranquille ces ambitieux de bas étage se détruire les uns les
autres, refusa de prendre parti contre Maxence, comme tout à l’heure il avait
refusé de se déclarer contre Galère[7]. Hercule,
ressaisi par le démon du pouvoir et voulant à tout prix garder la pourpre,
quitta alors brusquement Il arriva, sans être attendu ni invité, au milieu d’un congrès. A Carnuntum se trouvaient non seulement Galère, mais encore le fondateur de la tétrarchie, l’ermite de Salone, Dioclétien lui-même, appelé près de son gendre par un de ces impérieux messages auxquels il n’est pas prudent de résister. Un autre personnage considérable, sinon déjà empereur, au moins candidat à la pourpre, accompagnait les deux princes : c’était Licinius, l’ami le plus intime de Galère, dont le choix depuis longtemps décidé avait été naguère prévenu par l’élection militaire de Constantin. La mort de Sévère, en laissant une place vide dans le collège impérial, permettait enfin à Galère d’accomplir son dessein ; mais, résolu à élever sur-le-champ Licinius au degré suprême sans le faire passer par le rang intermédiaire de César, il avait cru nécessaire de tirer Dioclétien de sa retraite pour couvrir de l’autorité du vétéran impérial une dérogation aussi formelle aux règles de la tétrarchie[9]. Tout fait supposer qu’Hercule fut accueilli avec joie par Galère, malgré les événements d’Italie : l’adhésion du vieil ambitieux qui, sans trésors et sans armée, promenait de province en province sa pourpre errante, donnait une sanction nouvelle à l’élévation de Licinius[10]. Mais Hercule n’était pas homme à se contenter d’une reconnaissance platonique de son titre d’Auguste. Il essaya de renouer ses intrigues, et s’efforça de persuader à Dioclétien de reprendre avec lui non seulement le titre, mais la réalité du pouvoir. C’est probablement alors que Dioclétien dit le mot célèbre, rapporté par Aurelius Victor : Vous ne me parleriez pas ainsi, si vous aviez vu les légumes que je fais pousser à Salone[11]. Ces événements avaient rempli l’année : la mort de Sévère est du mois de février et l’intronisation de Licinius eut lieu en novembre. En réalité, malgré tant de sang répandu, d’expéditions manquées, de voyages inutiles, rien n’était changé depuis un an, puisque l’anarchie était la même, et que six empereurs, plus ou moins ennemis ou prêts à le devenir, portaient simultanément la pourpre[12]. Quelle influence eurent sur le sort des chrétiens ces événements, ou plutôt cette agitation stérile ? Aucune, sans doute, en Occident. Maxence ne pouvait songer à reprendre la persécution : sa politique naturelle était de s’appuyer sur Constantin, champion héréditaire de la tolérance, et sa haine contre le persécuteur Galère ou l’ancien persécuteur Hercule mettait facilement ses intérêts d’accord avec ses sentiments. Bien qu’à Rome et en Italie les chrétiens fussent proportionnellement moins nombreux qu’en Orient, ils n’en faisaient pas moins une partie considérable de la population : un souverain mieux affermi que Maxence eût jugé prudent de les ménager, à plus forte raison un prince dont le trône chancelant avait besoin du soutien de tous. Aussi le nouveau maître de Rome voulut-il imiter son beau-frère en donnant des gages aux fidèles, et même à tout le peuple qui dans les derniers temps avait paru fatigué de la persécution. Eusèbe dit que pour flatter le peuple romain il feignit de partager la foi chrétienne[13] ; sans doute l’expression dépasse ici la vérité, et dénote un historien mal informé des choses de l’Occident ; cependant on peut le croire quand il ajoute que Maxence ordonna à ceux qui dépendaient de lui de s’abstenir de toute persécution, et, se donnant l’extérieur de la piété, parut plus doux et plus humain que les princes qui l’avaient précédé[14]. La piété dont parle Eusèbe est celle que professait, au même moment, Constantin, et qu’avait d’abord professée Constance, c’est-à-dire le pur déisme, plus ou moins dégagé des superstitions païennes. Si la situation de l’Église resta la même dans les contrées occidentales, rien ne parut davantage changé en Orient. L’Empire continua d’être divisé en deux zones, l’une où régnait la paix religieuse, l’autre où sévissait la persécution. Galère et Maximin, chacun dans ses provinces, continuèrent à poursuivre les chrétiens. Pendant que Galère préparait son expédition malheureuse contre Rome[15], un singulier incident avait mis en relief la vertu chrétienne et arraché à un magistrat païen un involontaire et significatif aveu. Un fidèle, nommé Serenus, déjà avancé en âge, exerçait à Sirmium la profession de jardinier. Il s’était tenu caché durant la persécution ; mais, après un assez long temps passé dans la retraite, il avait cru pouvoir rentrer sans péril dans sa maison et reprendre son métier. La femme d’un des officiers qui accompagnaient l’empereur vint, en l’absence de son mari, se promener avec deux servantes dans le jardin du saint homme, au moment où tout le monde faisait la sieste. Serenus crut voir, dans le choix de cette heure indue, une intention coupable. Que cherchez-vous ? demanda-t-il. J’aime à me promener dans ce jardin, répondit la femme. Choqué de cette réponse ambiguë, le pieux jardinier lui parla durement : Quelle femme êtes-vous, pour vous promener en ce moment ? car la sixième heure (midi) est arrivée déjà. Je comprends que vous n’êtes pas venue pour la promenade, mais pour chercher quelque plaisir défendu. Sortez donc, et sachez désormais vous conduire en honnête femme. La matrone, se sentant devinée, frémit de colère. Elle écrivit à son mari, pour se plaindre d’avoir été injuriée par Serenus. L’époux crédule porta la plainte à l’empereur. Pendant que nous veillons à ton côté[16], lui dit-il, nos femmes, qui sont restées loin de nous, souffrent des outrages. Galère autorisa l’officier à quitter l’armée déjà en marche et à retourner en Pannonie, afin d’y poursuivre sa vengeance. Arrivé à Sirmium, celui-ci alla trouver le gouverneur et lui remit la lettre impériale. Qui aurait osé injurier la femme d’un officier de l’empereur ? demanda le gouverneur surpris. C’est un homme du peuple, un jardinier, appelé Serenus. L’accusé, mis en présence, se défendit contre les calomnies dont il était l’objet : Je sais seulement, dit-il, qu’une femme est entrée dans mon jardin, à une heure peu convenable. Je lui ai fait des reproches, et lui ai dit qu’une honnête femme ne devait pas, à une telle heure, sortir de la maison de son mari. L’accent calme et sincère de Serenus, la simplicité de sa réponse, firent impression sur les auditeurs ; le mari, éclairé soudain, rougit et se tut. Mais le gouverneur demeura frappé de surprise. Cette délicatesse de vertu, cette crainte des occasions de scandale ou de chute, lui donnaient à réfléchir. Il n’y a qu’un chrétien, dit-il, pour être blessé de voir une femme se promener dans son jardin à l’heure où l’on est seul. Et s’adressant à Serenus : Qui es-tu ? — Je suis chrétien. — En quel lieu t’es-tu donc caché, ou quel subterfuge as-tu employé, afin d’éviter de sacrifier aux dieux ? — Il a plu à Dieu de me réserver jusqu’à ce jour. J’étais comme une pierre rejetée de l’édifice ; maintenant Dieu m’y fait une place. Puisqu’il a voulu que je fusse découvert, je suis prêt à souffrir pour son nom, afin d’avoir part dans son royaume avec le reste de ses saints. Furieux de ces paroles, le gouverneur s’écria : Puisque tu nous as échappé jusqu’à ce jour, que tu as montré en te cachant ton mépris des édits impériaux, et que tu as refusé de sacrifier aux dieux, j’ordonne que tu aies la tête tranchée. Serenus fut exécuté sur-le-champ, le 23 février[17]. Quelques mois plus tard, le 16 septembre, une vierge chrétienne mourait par le feu, dans une autre partie des États de Galère[18]. On n’a malheureusement sur sainte Euphémie qu’un document de quelque autorité : c’est la description de la peinture qui ornait son tombeau, dans l’église élevée en son honneur à Chalcédoine. Voici comment la décrit Asterius, évêque d’Amasée vers la fin du quatrième siècle : Le juge[19] est assis sur un trône, et d’un visage menaçant regarde la vierge. L’art, quand il le veut, fait frémir de colère la nature insensible. Tout autour paraissent des magistrats, des satellites, de nombreux soldats : les greffiers tiennent des tablettes et des styles : l’un, sa main un peu élevée au-dessus de la cire, regarde la vierge debout devant le tribunal, et penche la tête vers elle, comme pour lui dire de parler plus haut, de peur qu’il ne note imparfaitement ses réponses. La vierge, cependant, porte une robe sombre, et, par-dessus, le manteau des philosophes ; son visage gracieux semble refléter les vertus dont son âme est ornée. Deux soldats l’amènent au président, l’un la tire, l’autre la pousse. Dans l’attitude d’Euphémie est un mélange de modestie et de fermeté. Elle baisse les yeux, comme si les regards des hommes la faisaient rougir ; mais elle ne donne aucun signe d’inquiétude ou de terreur... Le tableau suivant montre les bourreaux, couverts de légères tuniques et déjà à l’œuvre : un d’eux lui saisit la tête et l’incline en arrière ; à l’autre elle présente son visage pour le supplice ; un troisième lui brise les dents. On aperçoit les instruments de torture, le marteau et les tenailles. Les larmes coulent de mes yeux et l’émotion suspend mon discours. Le pinceau a si bien marqué les gouttes de sang, qu’on les voit découler des lèvres de la martyre et qu’on s’éloigne avec des gémissements. Dans un troisième tableau, nous voyons de nouveau la vierge : elle est dans la prison, seule, en robe noire, les mains étendues, et appelle Dieu à son secours. Pendant sa prière apparaît au-dessus de sa tête le signe que les chrétiens ont coutume d’adorer et de représenter, et qui semble lui annoncer sa future passion. Un peu plus loin, le peintre montre le feu allumé, dont les flammes rutilantes s’élèvent de toutes parts ; au milieu d’elles se tient la vierge, les mains levées au ciel ; son visage n’exprime aucune tristesse, mais plutôt la joie d’une âme qui monte vers la vie incorporelle et bienheureuse[20]. La barbarie avec laquelle une femme était ainsi torturée à Chalcédoine fait deviner les cruautés exercées contre les chrétiens, en 307, dans les États de Galère. Mais les documents sur cette année sont presque tous perdus pour les provinces gouvernées par ce tyran, comme pour celles qu’il avait données à son ami Licinius. Nous sommes mieux renseignés, grâce à Eusèbe, sur les faits qui se passèrent à la même époque dans l’empire de Maximin. En Syrie, en Palestine, en Égypte, les chrétiens continuèrent d’être poursuivis et condamnés. Le jour de Pâques, qui tombait en 307 le 2 avril, Césarée, déjà ensanglantée par tant de martyrs, vit une jeune fille mourir pour le Christ. Théodosie était de Tyr ; elle avait dix-huit ans, et depuis l’enfance s’était montrée pleine de cette foi sérieuse qui se reflète sur le visage comme dans toutes les habitudes de la vie. Se trouvant dans la métropole palestinienne, elle assista au procès de plusieurs chrétiens, et les entendit proclamer librement devant les juges le règne du Seigneur. Un soudain mouvement, qu’elle ne sut pas réprimer, la porta vers les courageux confesseurs ; s’avançant jusqu’à eux, elle les salua, et les pria de se souvenir d’elle quand ils seraient près de Dieu. Les soldats la saisirent comme si elle avait commis un crime, et la menèrent au gouverneur Urbain. Celui-ci la fit cruellement torturer : on déchira ses flancs et son sein avec les ongles de fer, qui pénétraient jusqu’aux os. Comme elle respirait encore, calme et même riante au milieu des tortures, l’atroce magistrat la fit jeter dans la mer[21]. Puis, comme si sa fureur eût été apaisée par le supplice de cette jeune fille, Urbain se contenta d’envoyer aux mines de cuivre de Phænos les confesseurs dont elle avait interrompu le procès[22]. Nous avons plusieurs fois décrit les souffrances des fidèles astreints aux travaux forcés des mines. En 307, leur situation s’aggrave encore. Il n’est pas de cruautés ou d’outrages qui leur soient épargnés. Les uns, comme Silvain, prêtre de Gaza, et ses compagnons, condamnés à Césarée le 5 novembre, ne partent pour les mines qu’après avoir eu les nerfs d’un des jarrets brûlés avec un fer rouge[23] ; d’autres subissent une mutilation plus pénible et plus humiliante[24]. Il n’est pas permis à ces malheureux d’élever la voix pour se plaindre. Le jour où la sentence fut prononcée contre Sil vain, un autre chrétien, Domninus, qui avait plusieurs fois confessé la foi, et dont la libre parole irritait les païens, fut jeté dans les flammes[25]. Eusèbe cite encore un vieillard, Auxentius, exposé aux bêtes à Césarée[26]. Urbain, qui ne cessait d’inventer les moyens de molester les chrétiens et de les blesser dans leurs sentiments intimes[27], imagina un nouveau supplice, qu’Eusèbe qualifie d’inouï[28]. Une fois déjà, cependant, nous avons vu, dans une des persécutions précédentes, des fidèles en être menacés. On sait que les condamnés à la peine capitale étaient quelquefois agrégés aux troupes de gladiateurs. Sous Dèce, un entrepreneur de jeux, voyant le prisonnier chrétien Asclépiade, s’écria : Quand celui-ci aura été condamné, je le réclamerai pour les combats de gladiateurs[29]. La suite des Actes de saint Pionius, d’où cette parole est tirée, ne dit pas quel fut le sort final d’Asclépiade. Peut-être s’en tint-on à la menace. Sous Maximin, le gouverneur de Palestine voulut passer outre. Informé des censures dont l’Église frappait l’immorale et criminelle profession des gladiateurs, il enrôla de force trois jeunes gens chrétiens parmi les pugilistes[30]. On les remit aux mains d’un entrepreneur de jeux publics, chargé de leur donner l’éducation spéciale et l’entraînement que demandait leur nouvelle profession ; mais ils refusèrent toujours de recevoir la ration assignée aux gladiateurs sur le trésor impérial et de prendre part aux exercices d’école par lesquels on les préparait à paraître dans l’arène[31]. Le plus illustre des confesseurs poursuivis en 307 par le
gouverneur Urbain est le prêtre et docteur Pamphile. Pieux et charitable
autant que savant, Pamphile avait fondé à Césarée une riche bibliothèque
endommagée, mais non détruite par la persécution[32] ; il avait
également ouvert dans cette ville une école, à l’imitation de celle
d’Alexandrie[33].
Parmi ses élèves furent Eusèbe et le jeune Aphien, dont nous avons raconté le
martyre. Mais, par humilité, Pamphile composa peu d’ouvrages ; il consacrait
tous ses soins à un plus obscur et plus modeste labeur. Précurseur des moines
du moyen âge, il multipliait par la copie les exemplaires de l’Écriture
sainte. Les provinces situées entre l’Égypte et Pendant que le pieux docteur continuait paisiblement ses
études en prison, la vengeance divine commençait à s’appesantir, non plus
seulement sur les auteurs principaux de la persécution, mais encore sur les
agents secondaires qui avaient mis une lâche cruauté au service de la volonté
criminelle des princes. Le gouverneur ou plutôt le tyran de Est-ce aussi une disgrâce, est-ce une dignité plus haute, ou la mort, qui enleva Hiéroclès de la préfecture d’Égypte ? On l’ignore ; mais toute trace de cet ennemi des chrétiens disparaît en 307 ; sa place est occupée à Alexandrie par un autre fonctionnaire, Culcianus, destiné à connaître, comme beaucoup des plus acharnés persécuteurs, toutes les extrémités des choses humaines[42]. Culcianus avait été gouverneur de la Thébaïde[43], où probablement il avait succédé au converti Arrien ; il fut de ce poste promu à la préfecture de l’Égypte après Hiéroclès. En Thébaïde, il avait abondamment versé le sang des fidèles[44] ; à Alexandrie, il poursuivit l’œuvre de son prédécesseur, et continua les procès commencés contre plusieurs chrétiens illustres. Devant lui comparurent Philéas, évêque de Thmuis, et le financier Philorome, dont nous avons raconté déjà la captivité. Culcianus interrogea d’abord Philéas[45] : Peux-tu être sobre ? — Je le suis et l’ai toujours été. — Sacrifie aux dieux. — Je ne sacrifie pas. — Pourquoi ? — Parce que les saintes et divines Écritures disent : Il périra, celui qui sacrifie à plusieurs dieux, et non à Dieu seul. — Sacrifie donc au dieu Soleil[46]. — Je ne sacrifie pas. Dieu ne veut pas de tels hommages. Car on lit dans les saintes et divines Écritures[47] : Que me fait la multitude de vos sacrifices ? dit le Seigneur. J’en suis rassasié, je ne veux ni de l’holocauste des béliers, ni de la graisse des agneaux, ni du sang des boucs. Ne m’offrez pas de farine[48]. Un avocat présent à l’audience interrompit alors Philéas : Il est bien question de farine ! c’est ta vie qui est en jeu. Cette intervention mérite d’être remarquée. Jamais les Actes des martyrs ne les montrent défendus par un avocat : il paraît même résulter d’un passage de Tertullien que le ministère des avocats était refusé aux accusés de christianisme[49] ; et l’on voit sous Marc-Aurèle un jeune Lyonnais mis au nombre des martyrs pour avoir essayé de présenter leur défense[50]. Cependant la suite du procès va nous montrer les membres du barreau d’Alexandrie prenant un vif intérêt à la cause de Philéas, et, sans plaider pour lui, essayant de modérer ses réponses, demandant un délai en son nom, rivalisant d’efforts avec ses amis et ses proches pour le sauver. La haute situation de l’accusé, ses grands biens, son rang dans la province, ses alliances de famille, expliqueraient suffisamment ce secours inusité d’une corporation ordinairement hostile ou au moins indifférente aux chrétiens ; mais il en est une autre raison : un des frères de Philéas appartenait au barreau de la métropole égyptienne, et nous le verrons tenter en sa faveur un suprême effort. Culcianus continua l’interrogatoire, discutant chaque parole de Philéas, opposant arguments à arguments, philosophie à théologie : on voit qu’à ses yeux aussi un tel adversaire est de ceux qu’il est plus glorieux de vaincre que de tuer. Quel sacrifice peut satisfaire ton Dieu ? Celui d’un cœur pur, d’une pensée sincère, d’une parole vraie. — Immole donc. — Je n’immole pas, je n’ai jamais appris. — Est-ce que Paul n’a jamais immolé ? — Non. — Et Moïse, n’a-t-il pas offert des sacrifices ? — Aux seuls Juifs il avait été commandé de sacrifier à Dieu dans Jérusalem. Mais maintenant les Juifs qui célèbrent ces fêtes en d’autres lieux commettent un péché. — Cesse ces vains discours ; il est encore temps pour toi de sacrifier. — Je ne souillerai pas mon âme. — C’est donc de l’âme que nous avons soin ? — De l’âme et du corps. — De ce corps même ? — De ce corps. — Est-ce que cette chair ressuscitera ? — Oui. Passant brusquement d’un sujet à un autre, et montrant par ses questions la vague et imparfaite connaissance que les magistrats de ce temps avaient des Écritures, Culcianus poursuivit en ces termes : Paul n’était-il pas persécuteur ? — Non, certes. — Paul n’était-il pas un ignorant ? n’était-il pas Syrien ? ne discutait-il pas en syriaque ? — Non, il était juif, discutait en grec, et surpassait tous les hommes en sagesse. — Diras-tu, peut-être, qu’il surpassait même Platon ? — Non seulement Platon, mais tous les philosophes. Les sages ont été persuadés par lui : si tu le veux, je te redirai ses paroles. — Sacrifie. — Je ne sacrifie pas. — Est-ce par principe de conscience ? — Oui. — Comment ne te montres-tu pas aussi fidèle aux obligations contractées envers ta femme et tes enfants ? — Parce que le devoir envers Dieu est le premier de tous. La sainte et divine Écriture dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, qui t’a créé. — Quel Dieu ? Philéas leva les mains au ciel, en s’écriant : Le Dieu qui a fait le ciel et la terre, là mer et tout ce qui est en eux ; le créateur et l’artisan de toutes les choses visibles et invisibles ; celui que la parole ne peut décrire, qui est seul et subsiste aux siècles des siècles. Amen. Les avocats essayèrent d’imposer silence à l’accusé. Pourquoi résistes-tu au président ? lui dirent-ils. Je réponds à ses questions, repartit Philéas. Tais-toi, dit Culcianus, et sacrifie. — Je ne sacrifie pas. Je ne veux pas perdre mon âme. Ce ne sont pas les seuls chrétiens, mais les païens eux-mêmes, qui ont souci de l’âme. Souviens-toi de Socrate. Quand on le menait à la mort, il ne se retourna pas, malgré la présence de sa femme et de ses enfants, mais marcha volontiers au supplice. Culcianus essayait toujours de déconcerter son adversaire par des questions brusques : Le Christ était-il Dieu ? demanda-t-il. Oui, répondit Philéas. Et comment as-tu la preuve qu’il était Dieu ? — Il a fait les aveugles voir, les sourds entendre ; il a purifié les lépreux, ressuscité les morts ; il a rendu la parole aux muets, guéri de nombreuses infirmités ; la femme affligée d’un flux de sang n’a eu qu’à toucher le bord de son vêtement pour recouvrer la santé[51] ; d’innombrables miracles ont été opérés par lui. — Comment un Dieu a-t-il pu être crucifié ? — Pour notre salut. Il savait qu’il devait être crucifié et souffrir toute sorte d’outrages, et il a tout accepté pour nous. Car cela avait été prédit de lui par les saintes Écritures, que les Juifs se figurent comprendre, mais qu’ils ignorent. Que celui qui a bonne volonté vienne, et voie s’il n’en est pas ainsi. — Souviens-toi des égards que je t’ai montrés. J’aurais pu t’humilier dans ta ville même. Par respect pour toi, je ne l’ai pas voulu. — Je t’en rends grâces, et te prie de recevoir mes remerciements. — Que veux-tu donc ? — Use de ton pouvoir[52], fais ce qui t’est commandé. — Tu veux donc mourir sans motif ? — Non pas sans motif, mais pour Dieu et pour la vérité. Fidèle à sa tactique, Culcianus demanda tout à coup : Paul était-il dieu ? — Non. — Qui était-il donc ? — Un homme semblable à nous, mais inspiré du Saint-Esprit, et en cet esprit opérant des prodiges. — J’accorde ta grâce à ton frère. — Accorde-moi une grâce complète en usant de ton pouvoir et en faisant ce qui t’est commandé. Culcianus prononça une singulière parole, où éclate tout le mépris de la philosophie païenne pour les petits et les indigents : Si je savais que tu fusses pauvre et poussé par la misère à cette folie, je ne t’épargnerais point. Mais, parce que tu as de grands biens, parce que tu pourrais nourrir non seulement toi, mais toute une province, je veux t’épargner, et je te conseille d’offrir un sacrifice. — Je ne sacrifie pas, dit Philéas, et c’est ainsi que je m’épargne moi-même. Les avocats essayèrent d’un subterfuge, et prétendirent qu’à une époque antérieure Philéas avait satisfait à l’édit : Il a déjà sacrifié en particulier, dirent-ils[53]. Je n’ai jamais sacrifié, s’écria Philéas. Ta malheureuse épouse te regarde, dit alors le magistrat. Le Seigneur Jésus-Christ, que je sers dans les chaînes, est le sauveur de toutes nos âmes. Lui, qui m’a appelé à l’héritage de son royaume, est assez puissant pour l’appeler, elle aussi. Les avocats feignirent de mal entendre ces paroles : Philéas, s’écrièrent-ils, sollicite un délai. — Je t’accorde un délai pour réfléchir, dit le juge. J’ai souvent réfléchi, répondit Philéas, et j’ai choisi de souffrir avec le Christ. On vit alors un émouvant spectacle : les avocats, les employés du gouverneur, le curateur de la cité d’où le martyr était originaire, enfin tous ses parents, se pressaient autour de lui, baisaient ses pieds, le conjuraient d’avoir égard à son épouse, pitié pour ses enfants : insensible aux prières, aux paroles et aux caresses, Philéas demeurait immobile comme un rocher vainement battu des flots, et semblait avoir déjà quitté la terre pour le ciel. Philorome était présent : probablement n’avait-il pas encore été interrogé ; mais un incident inattendu permit d’abréger, à son égard, les formalités de la procédure[54]. On l’entendit soudain intervenir par pitié pour Philéas, dont il avait suivi la résistance éloquente aux arguties du juge, et dont il admirait maintenant la lutte silencieuse contre les larmes de tant d’êtres chéris. Pourquoi, s’écria l’ancien magistrat, tentez-vous inutilement le courage de cet homme ? Pourquoi voulez-vous le rendre infidèle à Dieu ? Pourquoi essayez-vous de lui faire renier Dieu pour obéir aux hommes ? Ne voyez-vous pas que ses yeux n’aperçoivent pas vos pleurs, que ses oreilles n’entendent pas vos paroles, et qu’il est tout absorbé par la contemplation de la gloire divine ? La colère des assistants se tourne alors vers Philorome : on presse le juge de rendre la sentence contre lui en même temps que contre Philéas. Culcianus, dont la patience était à bout, ne se fit pas prier, et condamna immédiatement les deux chrétiens à être décapités. On se mit en route pour l’exécution. Tout à coup un avocat, le frère de Philéas, s’écria : Philéas demande la réformation de la sentence. Le juge fit ramener le condamné : Pourquoi as-tu interjeté appel ?[55] — Je n’ai fait aucun appel, loin de là ! N’écoute pas ce malheureux. Pour moi, je rends grâces aux empereurs et au président, par qui j’ai été fait le cohéritier de Jésus-Christ. Philéas sortit, et alla rejoindre son compagnon. Quand on fut au lieu du supplice, le saint évêque étendit s’es mains vers l’Orient, adressa aux chrétiens une touchante exhortation, fit une dernière prière ; puis les deux martyrs tendirent le cou, et leurs tètes roulèrent sous le glaive du bourreau. II. — La persécution en 308.La confusion politique s’accrut encore en 308. Le nombre des empereurs imposés au monde romain ne cesse de grandir. Il semble qu’on va revoir l’ère des trente tyrans. A Rome, Maxence fait César son jeune fils Romulus. En Afrique, Alexandre, vicaire du préfet du prétoire, refuse de reconnaître Maxence et prend la pourpre. Hercule, n’avant pu obtenir que Galère lui refit une place dans le collège impérial et lui rendit des États, retourne vivre en Gaule près de son gendre Constantin, puis, pendant que celui-ci luttait contre les Francs, reprend à Arles les insignes de la souveraineté. Constantin n’eut point de peine à dompter cette rébellion, et fit grâce à l’incorrigible ambitieux. Mais une autre ambition, plus redoutable puisqu’elle était jointe à la force, s’agitait à l’extrémité orientale de l’Empire. L’élévation de Licinius au rang d’Auguste, en novembre.307, avait blessé Maxi--min Daia. N’occuper que la troisième place parmi les empereurs et ne porter que le titre de César lui parut une cruelle injure. Le neveu de Galère ne possédait ni l’élévation d’âme ni la hauteur de génie de Constantin, à qui le rang et le titre demeuraient indifférents pourvu qu’il gouvernât ses sujets et combattit les Barbares en véritable empereur. Envieux comme tous les esprits étroits, Daia n’eut pas de repos jusqu’à ce qu’il eût contraint son oncle à satisfaire ses désirs. Voici comment Lactance raconte la nouvelle humiliation infligée à la politique égoïste de Galère. On éprouve un sentiment de justice satisfaite en voyant tous ces persécuteurs se tourmenter les uns les autres. Galère envoya plus d’une fois des messagers à Maximin, le priant de lui obéir, de respecter l’ordre qu’il avait établi, d’avoir égard à l’âge, et de rendre honneur aux cheveux blancs de Licinius. Mais le César dresse les cornes, allègue son ancienneté, déclare que celui-là doit être le premier qui le premier a reçu la pourpre, et méprise les ordres comme les prières de son oncle. La mauvaise bête exhale alors sa douleur et ses mugissements ; un si ignoble César n’avait été choisi qu’à condition d’obéir, et maintenant, oublieux des bienfaits dont il a été comblé, il repousse, en impie, les désirs et la volonté de son bienfaiteur ! Vaincu cependant par l’obstination de Maximin, Galère supprime le titre de Césars, et, gardant avec Licinius celui d’Augustes, donne l’appellation de fils des Augustes à Maximin et à Constantin. Maximin répond par l’annonce officielle qu’au dernier champ de Mars il vient d’être proclamé Auguste par son armée. Galère dut céder tristement, et ordonna que les quatre empereurs auraient le titre d’Augustes[56]. Les quatre empereurs étaient, avec Galère, Licinius, Maximin et Constantin ; mais, autour de ces astres fixes du ciel impérial, gravitaient sans ordre et sans accord Maximien Hercule en Gaule, Maxence et son jeune fils à Rome, Alexandre en Afrique, tandis que de l’horizon dalmate l’étoile pâlie de Dioclétien éclairait d’un rayon désolé cette image du chaos_ Maximin avait eu facilement raison de Galère, qui, arrogant avec les faibles et les timides, cédait quand il rencontrait un plus violent que lui. Mais, si le succès qui flattait son orgueil lui donna l’illusion de triompher de la conscience des chrétiens comme il avait triomphé de l’obstination de son oncle, le nouvel Auguste ne tarda pas à être détrompé. L’éclat nouveau dont brillait sa pourpre ne fit aucune impression sur leurs regards : en 308 aussi bien qu’en 309, ils opposèrent à ses menaces une douce et calme résistance. L’arbitraire et le caprice avaient de tout temps présidé
aux mesures prises par les magistrats contre les fidèles. Pourquoi celui-ci
était-il condamné à mort, celui-là retenu en prison, cet autre envoyé aux
mines ? Presque toujours la raison de ces traitements divers nous échappe. On
ne se rend pas compte davantage des motifs pour lesquels des forçats
chrétiens étaient parfois transférés d’une mine à une autre. En 308, un ordre
de ce genre fut plusieurs fois donné. Quatre-vingt-dix-sept hommes avec leurs
femmes et leurs enfants (car
des familles entières étaient plongées d’un seul coup dans les ténèbres des
mines) furent un jour conduits des carrières de porphyre de La charité chrétienne, pour laquelle, même à cette époque,
les distances n’existaient pas, venait souvent chercher sous terre les
victimes de la barbarie païenne. De fréquents messages, de touchantes visites
leur apprenaient que les amis, les frères, ne les avaient pas abandonnés. Des
contrées occidentales, où régnait déjà la paix religieuse, des envoyés
portaient aux fidèles qui soufraient en Orient, particulièrement aux détenus
des mines, les secours matériels ou les consolations spirituelles. Telle
avait été dans tous les temps a coutume de l’Église de Rome[63], animée ; en vertu
de sa primauté même, de sollicitude pour toutes
les Églises. Eusèbe atteste que, pendant la dernière persécution,
jouissant du repos longtemps avant ses, sœurs d’Asie, elle n’oublia pas de
leur faire parvenir de généreux dons[64]. Ce fut
peut-être (abstraction
faite de tout détail légendaire) la mission de Boniface, député de
Rome en Cilicie, et gagnant en route la couronne du martyre[65]. Des pays mêmes
où durait la persécution, des fidèles se mettaient en marche pour aller
rejoindre les condamnés aux mines et s’enrôler près d’eux comme ouvriers afin
de les servir. Le dévouement admirable de ces chrétiens ne parvint pas
toujours à déjouer la surveillance de leurs ennemis. Après le départ de la
double chaîne de forçats égyptiens pour Bien que Maximin paraisse, dans les premiers mois de 308, avoir surtout condamné les chrétiens aux mines, soit fantaisie de despote, soit besoin réel d’ouvriers, cependant de nombreux martyrs versèrent aussi en ce temps leur sang pour le Christ. A Gaza, des chrétiens avaient été arrêtés pendant qu’ils écoutaient la lecture des Livres saints. Les uns furent mutilés et envoyés aux mines, les autres livrés au supplice[67]. Parmi les captifs était une femme intrépide, qui, s’entendant condamner à la prostitution, interrompit le gouverneur et déplora le crime du tyran, .coupable d’avoir confié l’administration de ses provinces à d’aussi cruels magistrats. Le juge la fit fouetter, puis suspendre au chevalet et déchirer avec les ongles de fer. Les bourreaux épuisaient sur elle leurs efforts ; tout à coup une autre femme, une vierge consacrée à Dieu, chétive et contrefaite, mais douée d’une grande âme, sortit de la foule, et, allant droit au gouverneur : Jusques à quand tourmenteras-tu si cruellement ma sœur ? s’écria-t-elle. On l’arrêta sur-le-champ. Interrogée, elle confessa le Christ. Le magistrat, avec une feinte douceur, la pressa de sacrifier. Elle refusa. On la conduisit de force devant l’autel ; d’un coup de pied elle renversa l’autel et dispersa le bois. Le gouverneur eut, dit Eusèbe, un véritable accès de rage : ce n’était plus un homme, mais une bête féroce. Il fit tellement déchirer avec les ondes de fer le corps débile de la chrétienne, que jamais personne n’avait été vivant écorché de la sorte : on eût dit qu’il voulait manger de sa chair. Quand sa cruauté fut enfin rassasiée, il fit jeter dans le feu les deux martyres. La première était de Gaza, mais Eusèbe ignore son nom[68] ; la seconde, Valentine, appartenait à une bonne famille de Césarée[69]. Un des chrétiens arrêtés à Gaza se nommait Paul. Condamné à la décapitation, il demanda au bourreau quelques instants pour se recueillir et prier. On l’entendit alors élever la voix et adresser à Dieu une suite d’oraisons, qui font penser aux invocations solennelles que l’Église récite encore le Vendredi Saint[70]. Il pria d’abord pour tout le peuple chrétien, afin que Dieu en ait pitié et lui accorde le plus tôt possible la paix et la sécurité ; puis pour les Juifs, afin qu’ils croient au Christ ; ensuite pour les Samaritains. Avec non moins de ferveur il implora pour les païens la grâce de quitter leurs erreurs et de reconnaître la vraie religion. Il n’oublia pas de faire mémoire de la foulé qui se pressait, émue et curieuse, autour de lui. Enfin le doux et miséricordieux martyr se souvint du juge qui l’avait condamné à mort, des empereurs au nom de qui se faisait la persécution, du bourreau qui allait lui trancher la tête, et pria Dieu de ne point les punir de leur péché. Tous les assistants versaient des larmes. Lui, cependant, sa prière finie, vint se placer docilement devant le bourreau, tendit la tête. Le martyre de cet héroïque chrétien et de ses compagnons eut lieu le 25 juillet[71]. Il semble que, tant de courage, mêlé à une si touchante
charité, ait pour quelque temps désarmé les persécuteurs : Eusèbe marque, à
la fin de juillet, une courte trêve laissée aux chrétiens. Les condamnés aux
mines de Dieu soutint leur courage, et, bien que surpris, les sujets chrétiens de Maximin supportèrent sans défaillance celte cruelle épreuve. Quelques-uns ne purent maîtriser leur indignation. Pendant que, le 13 novembre, à Césarée, le préfet Firmilien inaugurait par un sacrifice public la nouvelle persécution, trois fidèles s’élancèrent vers lui, en criant : Abandonne tes erreurs ! On les saisit, on les interroge : Nous sommes chrétiens ! disent-ils. Firmilien fut si ému de leur action que, sans prendre le temps de les mettre à la torture, il ordonna de leur trancher la tête. L’un des martyrs était le prêtre Antonin, dans lequel on reconnaîtra avec vraisemblance le chrétien déjà confesseur qui avait travaillé dans la prison avec Pamphile ; les deux autres se nommaient Zébinas et Germain[74]. Si le nouvel édit avait péniblement ému les gens sensés parmi les païens, quelques grossiers fanatiques, assurés de la tolérance des magistrats, en profitaient pour assouvir leur brutalité et leurs haines. On cite, à Césarée, un méchant homme, méprisé de tous et redouté pour sa violence comme pour sa force corporelle ; il s’appelait Nasys et occupait un grade élevé dans l’armée. Il arrêta, sans la permission des autorités, la vierge Eunathas, qui demeurait dans son voisinage, et, dépouillée jusqu’à la ceinture, la promena dans la ville, lui donnant des coups de fouet. Conduite par ce misérable devant le tribunal du gouverneur, Eunathas se déclara chrétienne et fut brûlée vive[75]. Urbain avait eu dans Firmilien un digne successeur, et Maximin un digne ministre. Les cruautés de ce gouverneur surpassèrent ce qu’on avait encore vu. Césarée, où il résidait, offrit bientôt l’aspect d’une véritable boucherie. A tous les chrétiens qu’il faisait mourir, Firmilien refusait la sépulture. Leurs corps restaient exposés autour de la ville, attendant les bêtes qui les dévoreraient ; et, afin que personne, ému de pitié, n’essayât de les ensevelir, des gardes, en grand nombre, veillaient partout près de ces monceaux de cadavres. Les chiens, les bêtes fauves, accoururent de toutes parts ; l’air fut rempli d’oiseaux carnivores, s’abattant lourdement sur leur proie. Dispersés par les animaux, les débris humains se rencontraient partout, sur les routes, aux portes de la ville, et jusque dans l’enceinte de la cité[76]. Le massacre avait eu lieu depuis plusieurs jours, quand un étrange phénomène se produisit. Un jour, l’air était pur, le ciel d’une sérénité merveilleuse ; tout à coup, le long des colonnes qui soutenaient, dans la cité, les portiques ouverts au peuple, on vit couler comme des larmes, le forum et les places publiques se remplirent d’eau, bien que l’atmosphère ne fût point humide : tous les habitants dirent que la terre, d’une manière miraculeuse et inexplicable, avait pleuré, ne pouvant soutenir les impiétés qui se commettaient, et que, pour attendrir la barbarie des hommes, des pierres insensibles avaient montré leur douleur. Eusèbe, racontant le fait, en appelle au témoignage de tous ses concitoyens, qui ont vu comme lui ces lacrymæ rerum[77]. Pendant que la persécution atteignait cette violence en Orient, l’Occident jouissait de la paix religieuse. Dans l’Italie, où régnait Maxence, cette paix semblait désormais assez affermie pour que le clergé et le peuple de Rome songeassent à faire cesser le veuvage de l’Église apostolique. Vers le mois de mai 308, le prêtre Marcel fut élu pour remplir le siège laissé vide depuis quatre ans par la mort de Marcellin[78]. On lui attribue d’utiles mesures en vue de rétablir l’administration ecclésiastique de Rome. Il ouvrit près de la catacombe de Priscille un nouveau cimetière, celui de Novella[79], pour suppléer ê, ceux qui étaient encore sous la main du fisc[80] ; puis réorganisa les tituli ou paroisses, dont la situation avait probablement été profondément troublée par la persécution, et où le grand nombre des païens qui, à la faveur de la paix, se préparaient au baptême, rendait nécessaire de replacer des prêtres investis de pouvoirs réguliers[81] : l’administration des prêtres titulaires fut étendue de nouveau aux cimetières, à ceux du moins dont l’accès était possible aux fidèles[82]. L’Église de Rome n’était pas encore rentrée en possession de ses biens ; mais elle avait retrouvé sa hiérarchie avec sa liberté. Malheureusement cette liberté ne dura pas longtemps : sans que la persécution recommençât, l’Église vit, sous Marcel, le pouvoir civil intervenir dans ses affaires intérieures, et sentit pour la première fois, en pleine paix, la lourdeur du bras séculier. La multitude des pénitents avait été, nous apprend le Livre Pontifical, une des raisons qui pressaient Marcel de réorganiser les tituli. Mais, comme il arrivait souvent après les persécutions, les conditions du retour des tombés à la communion ecclésiastique devinrent la cause de divisions profondes et même de luttes ardentes. Au lendemain de la cruelle guerre déclarée par Dèce à l’Église, un schisme avait éclaté dans le clergé romain, et les partisans d’un rigorisme outré avaient contesté la discipline ferme et miséricordieuse tout ensemble que maintenait le pape Corneille[83]. En 308, les dissidents se réunirent sur un tout autre terrain : un parti se forma dans Rome qui refusait à saint Marcel le droit de rétablir des règles peut-être tombées en désuétude pendant la longue vacance du siège pontifical, et prétendait le contraindre à recevoir sans repentir et sans larmes tous ceux qui avaient failli dans la persécution. Ce parti eut pour chef un chrétien moins excusable encore que ceux qui se mirent à sa suite, car ce n’est pas durant les mauvais jours, c’est en pleine paix qu’il avait renié le Christ. Bientôt les passions s’émurent : profitant de la licence qui régnait à Rome sous le gouvernement à la fois tyrannique et faible de Maxence, les dissidents essayèrent d’imposer leur volonté par la violence ; il y eut lutte ouverte entre eux et les orthodoxes, et, à la suite d’une émeute, le sang coula. L’autorité publique intervint pour rétablir la paix ; mais les rebelles parvinrent à faire peser sur le défenseur de la discipline et des droits de l’Église la responsabilité des désordres, et Marcel fut condamné par Maxence à l’exil[84]. III. — La persécution en 309 et 310.L’exil de Marcel n’apaisa pas les esprits. Quand Eusèbe eut été élu[85] pour succéder au pontife mort loin de son siège et rapporté à Rome dans le cimetière de Priscille, le nouveau pape trouva le parti dissident enflé de sa victoire. Peut-être s’était-il même donné un antipape en la personne de son chef, Héraclius. L’Église de Rome était plus divisée que jamais. D’un côté, le pape légitime enseignait la nécessité de la pénitence ; de l’autre, le chef des rebelles soutenait le droit des tombés à rentrer dans l’Église sans conditions. Le peuple prenait chaque jour plus de part à la querelle. On en venait sans cesse aux mains. Comme au temps de Marcel, il y eut du sang répandu. Maxence intervint de nouveau. Mais cette fois les schismatiques avaient un chef ouvertement reconnu : aussi, au lieu de choisir le pape seul comme victime expiatoire, le tyran crut-il faire acte de bonne politique en frappant les têtes des deux partis. Eusèbe et Héraclius furent exilés par la même sentence. Le pape s’éloigna du siège où il venait à peine de monter, joyeux, nous dit-on, de souffrir pour son Église ; il mourut en Sicile (17 août), après un épiscopat de quatre mois seulement[86]. Pendant que cette épreuve troublait la paix dont l’Église
jouissait en Occident, la persécution sanglante ne cessait pas de sévir en
Orient. Le Un mois plus tard, le 16 février, le docteur Pamphile consommait son martyre. On l’aurait peut-être oublié encore en, prison, sans un incident qui réveilla la colère du gouverneur. Une nouvelle troupe d’Égyptiens fut arrêtée par les sentinelles aux portes de Césarée, alors qu’elle se préparait à traverser la ville pour aller aux mines de Cilicie visiter les confesseurs. Ces charitables fidèles étaient au nombre de cinq, durs à la fatigue et à la douleur comme tous leurs compatriotes, et accoutumés à parler librement. Traduits sur-le-champ devant Firmilien, ils lui firent de fières réponses et furent envoyés en prison. Le lendemain, on les en tira pour les ramener au gouverneur ; mais avec eux les autres prisonniers chrétiens (y compris Pamphile) lui furent présentés. Firmilien mit d’abord les Égyptiens à la torture. Les plus
cruelles inventions des bourreaux n’eurent aucun effet sur ces hommes de
bronze. Le gouverneur commença alors l’interrogatoire. 11 demanda leurs noms
selon l’usage : tous donnèrent des noms bibliques, car, par un scrupule rare
à cette époque, ils avaient échangé contre des vocables empruntés è,
l’Écriture sainte leurs noms d’origine, dérivés du panthéon égyptien[88]. Ils
s’appelaient donc Élie, Jérémie, Isaïe, Samuel et Daniel. Entrant tout à fait
dans leurs personnages bibliques, ils se plurent à déconcerter par le
symbolisme de leurs réponses l’ignorance et l’esprit positif de leur juge.
Quand celui-ci demanda au chef de la petite caravane quelle était sa patrie :
Jérusalem, répondit-il. Depuis
longtemps il n’y avait plus de Jérusalem pour les Romains : la ville de ce
nom n’était, depuis Hadrien, que la colonie d’Aelia Capitolina. Aussi
Firmilien essaya-t-il de faire avouer à l’Égyptien la situation précise de
cette cité inconnue. On le mit à la torture ; mais on eut beau, par des
machines d’invention nouvelle, lui tirer les bras derrière le dos et lui
meurtrir les pieds, l’Égyptien ne voulut pas faire de réponse, sinon qu’il
avait dit la vérité. Cependant, quand Firmilien, à plusieurs reprises, lui
eut posé la question : Quelle est cette ville, et
en quel lieu de la terre est-elle située ? le chrétien repartit : Elle est la patrie des vrais adorateurs de Dieu ; eux
seuls ont droit sur cette cité ; elle est placée à l’Orient, vers le point où
le soleil se lève. Il parlait de Après les Égyptiens comparurent Pamphile et deux de ses compagnons, Valens et Paul. Valens était un diacre d’Aelia Capitolina, vieillard vénérable, et très versé dans la science des Écritures ; par un prodige de mémoire, qui se retrouve chez plusieurs chrétiens de ce temps, il pouvait en réciter n’importe quelle page aussi facilement que d’autres en faisaient la lecture. Paul, né à Jamnia, ville épiscopale suffragante de Césarée, était plutôt un homme d’action, connu par son énergie : déjà confesseur, il portait sur ses membres les marques du fer rouge que les bourreaux y avaient appliqué. Sachant l’intrépidité de ces trois hommes, qui tous, pendant une longue captivité, avaient plusieurs fois souffert la torture, Firmilien se contenta de leur demander s’ils étaient enfin décidés à obéir aux édits impériaux, et, sur leur réponse négative, les condamna à la décapitation. La sentence venait à peine d’être prononcée, quand une voix jeune et vibrante s’éleva du milieu des auditeurs : Que la sépulture soit au moins accordée à ces condamnés ! Le juge frémit à cette parole hardie ; et bientôt les soldats tirèrent de la foule un adolescent, vêtu du pallium exomide qui portaient les philosophes[89]. C’était Porphyre, jeune esclave de Pamphile, que son maître avait élevé en homme libre, plutôt comme un disciple que comme un serviteur. Firmilien l’interrogea : le jeune homme se déclara chrétien. On le battit alors sans pitié, comme si, au lieu d’être de chair, il eût été de pierre ou de bois. Les coups le laissant insensible, les bourreaux se jetèrent sur lui avec les ongles de fer, et le déchirèrent avec un tel acharnement, que ses flancs ouverts laissaient voir les os et les entrailles. Porphyre demeurait immobile, sans se plaindre, sans parler. Firmilien le condamna au feu. Le jeune esclave fut conduit au stade, dans son habit de philosophe. Il y alla d’un pas tranquille, causant avec ses amis, et leur faisant ses dernières recommandations. On l’attacha au poteau : son visage exprimait une joie sereine. Le poteau, selon l’usage souvent suivi, était au milieu d’un cercle formé de piles de bois ; mais comme celles-ci étaient fort écartées et le cercle très grand, le martyr, dans son impatience, ouvrait la bouche et tâchait d’aspirer la flamme. Quand le feu l’eut enfin touché, il ne fit entendre aucun gémissement ; il dit seulement avec joie : Jésus fils de Dieu, venez à mon secours ! puis garda le silence jusqu’à la mort[90]. Un ancien soldat, qui avait assisté à cette mort admirable, courut au lieu où Pamphile attendait le supplice, et lui raconta ce qu’il avait vu ; il venait de donner à l’un des condamnés le baiser de paix, quand les gardes le saisirent et le traînèrent devant le gouverneur : Ce vétéran se nommait Seleucus ; il était de Cappadoce, et avait été jadis compris dans une levée faite dans sa province ; il avait bien servi et obtenu un grade élevé. C’était un de ces hommes d’élite dont les généraux romains se montraient fiers. Jeune encore, il avait dépassé tous ses camarades par la hauteur de sa taille comme par la force de son bras : la parfaite beauté de ses membres robustes resta célèbre dans l’armée. Ce superbe soldat professait depuis longtemps le christianisme. Au commencement de la persécution, lors des édits rendus contre les militaires, il avait subi la flagellation, puis quitté la milice. Demeuré en Palestine, où probablement avait été sa garnison, Seleucus se donna pendant plusieurs années aux œuvres de charité ; il se fit le visiteur et le conseil des pauvres, des infirmes, des orphelins, des veuves, de tous ceux qui avaient besoin de secours. Firmilien commanda de le décapiter avec Pamphile et les autres[91]. Une nouvelle inattendue fut portée au cruel gouverneur : un homme de sa maison, Théodule, avait imité Seleucus, et donné aussi le baiser de paix aux martyrs. C’était le plus aimé et le plus respecté de ses gens, aussi vénérable par la fidélité que par l’âge. Ce patriarche de la servitude avait vu grandir près de lui trois générations d’enfants. Mais l’exaspération de Firmilien était au comble : sans pitié il fit mettre en croix son vieux serviteur[92]. Un seul manquait encore, remarque assez subtilement Eusèbe, pour que les martyrs du 16 février atteignent le nombre mystique des douze apôtres ou des douze petits prophètes. Un voyageur, qui se rendait pour ses affaires à Césarée, vint prendre à l’improviste le poste vacant. C’était un fidèle de Cappadoce, appelé Julien. Ayant appris que onze chrétiens verraient d’être immolés pour la foi, il courut au lieu du supplice et baisa respectueusement les cadavres. Les bourreaux le saisirent : on le conduisit an gouverneur, qui, sans délai, le condamna au feu. Julien marcha joyeusement vers le bûcher, sautant presque de joie, et remerciant Dieu à haute voix de lui avoir accordé l’honneur du martyre[93]. Firmilien voulut infliger aux restes de ses victimes l’outrage qui, l’année précédente, avait fait pleurer les pierres. Pendant quatre jours et quatre nuits les corps des condamnés demeurèrent étendus sur le sol, gardés par des sentinelles qui avaient ordre d’écarter les chrétiens et de laisser approcher les bêtes fauves ou les oiseaux de proie. Mais pas un chacal, pas un chien, pas un corbeau n’osa toucher les martyrs : bientôt la surveillance cessa, et les fidèles purent venir chercher les reliques de leurs frères, auxquels ils donnèrent une honorable sépulture[94]. Les habitants de Césarée s’entretenaient encore de ces
scènes sanglantes, quand éclata une nouvelle tragédie. L’infatigable Égypte
ne cessait pas d’envoyer ses pèlerins visiter et secourir les fidèles détenus
aux mines de Quelque temps après (malheureusement on ne nous dit ni la date, ni l’occasion) Firmilien subit le châtiment providentiel qui avait atteint son prédécesseur. L’insulteur et le bourreau des chrétiens eut la tête tranchée, avec quelques autres païens, par ordre de l’empereur dont il avait servi la furieuse politique[96]. Eusèbe, qui est notre principale source pour l’Orient, a
raconté avec l’abondance et l’émotion d’un témoin les glorieux combats livrés
par les martyrs dans la Palestine[97] ;
malheureusement il se montre, pour d’autres sujets, d’une discrétion
excessive, et entrouvre à peine un coin du voile qui cache l’histoire des
Églises orientales à ce moment de la persécution. Dans un paragraphe vague et
obscur à dessein, il nous apprend seulement que les dissensions, les conflits
d’intérêt ou d’ambition, qui avaient agité les communautés chrétiennes au
commencement du règne de Dioclétien, n’avaient pas complètement disparu ; que
plusieurs évêques continuaient à mal gouverner leur troupeau ; qu’il y avait
eu des ordinations téméraires ou irrégulières ; qu’entre les confesseurs
eux-mêmes des disputes avaient éclaté ; que des jeunes gens sans expérience
avaient prétendu innover dans la discipline et molesté ceux qui demeuraient
fidèles aux anciennes traditions[98] ; qu’on avait
vu, en Asie, des troubles pareils à ceux que Mélèce suscita en Égypte, ou que
Donat allait soulever en Afrique. Cependant, sur ce tableau peut-être trop
sombre, quelques rayons consolants apparaissent. Les évêques mêmes dont
Eusèbe blâme l’administration ne furent pas tous sans fermeté vis-à-vis des
persécuteurs : il y en eut, nous dit-il, qui souffrirent de la part des procurateurs
du fisc ou des gouverneurs des provinces toute sorte d’injures, d’outrages et
de tourments à l’occasion des vases sacrés et des trésors dés églises ; parmi
les prélats dont la conduite lui paraît avoir eu le plus besoin d’expiation,
quelques-uns furent condamnés à la servitude pénale, et astreints à conduire
les chameaux employés aux transports publics ou à soigner les chevaux des
écuries impériales[99]. 11 est à croire
que la persécution purifia ce que leur vie passée avait pu montrer de faible
et d’équivoque : n’a-t-on pas vu, il y a un siècle, parmi les confesseurs que
l’Église de France donna aux prisons et aux échafauds de Si violente dans les États de Maximin, la persécution dut
se poursuivre avec une égale vivacité dans ceux de Galère ; mais, pour
l’année 309, aucun document n’en a conservé le souvenir. Au contraire, dans La mort des saints Mermyle et Stratonique, noyés dans le
Danube, à Singidon, ville de |