La persécution de Dioclétien et le triomphe de l’Église

CHAPITRE SEPTIÈME — LES CHRÉTIENS DEPUIS L’ABDICATION DE DIOCLÉTIEN ET DE MAXIMIEN JUSQU’À L’USURPATION DE MAXENCE (305-306).

 

 

I. — Abdication de Dioclétien et de Maximien. — Fin de la persécution en Occident (305).

Après avoir dédié, en septembre, le cirque de Nicomédie, Dioclétien tomba dans une telle langueur, que sa vie parut menacée. Pendant deux mois, des prières s’élevèrent pour lui dans tous les temples[1]. Le 13 décembre, on le crut mort. Le palais était en larmes ; les tribunaux avaient suspendu leurs audiences[2]. Le lendemain, on apprit que l’empereur vivait encore[3]. Beaucoup, cependant, persistaient à en douter, et disaient que la crainte d’une révolution militaire faisait tenir sa mort secrète jusqu’à la prochaine arrivée de Galère[4]. Enfin, le 1er mars 305, Dioclétien parut de nouveau en public, mais tellement changé par la maladie, qu’il semblait méconnaissable[5]. La crise subie en décembre avait porté le dernier coup à une santé déjà ruinée ; le vieil Auguste n’avait plus que des intervalles lucides, hors desquels sa raison s’égarait[6].

Pendant que l’âge, la fatigue, peut-être un secret remords, faisaient ainsi leur œuvre à Nicomédie, la persécution se poursuivait dans les États encore soumis à l’autorité nominale de Dioclétien. Les nombreux interrogatoires qui ont déjà passé sous les yeux du lecteur lui ont permis de juger des différents procédés employés par les gouverneurs appelés à statuer sur le sort des chrétiens. Le moment me parait venu de les résumer en un tableau général, ou plutôt de reproduire celui qu’a tracé, d’une plume émue, un contemporain, témoin attentif des souffrances de ses frères. Les variétés de caractère et de méthode, qui distinguent si profondément les procès de cette époque, où les magistrats n’étaient pas coulés dans un moule uniforme, se montrèrent probablement avec d’autant plus de relief dans les pays gouvernés par Dioclétien, que cet empereur était devenu plus incapable d’imposer une direction personnelle aux poursuites exercées en son nom.

Il est impossible, — écrit Lactance, — de représenter en particulier ce qui s’est passé dans toutes les parties du monde romain. Chaque gouverneur s’est servi, selon son humeur, de la puissance qu’il avait reçue. Les timides, qui craignaient qu’on ne leur reprochât de n’avoir pas fait tout ce qu’on leur avait ordonné, ont été les plus hardis à aller même au delà. D’autres les ont imités, ou parce qu’ils étaient naturellement cruels, ou par leur haine particulière pour les justes, ou pour plaire aux souverains et s’élever en flattant leur passion à des dignités plus éminentes.

Il y en avait qui se hâtaient de nous ôter la vie, comme celui qui fit un peuple entier de martyrs dans la Phrygie. Mais pour ceux-là, plus leur inhumanité était grande, plus elle nous était favorable. Les plus redoutables étaient ceux qui se flattaient d’une fausse apparence de bonté. Le bourreau le plus dangereux et le plus terrible était celui qui ne voulait tuer personne, qui voulait se pouvoir glorifier de n’avoir ôté la vie à aucun innocent. Car j’en ai entendu moi-même de cette sorte, qui faisaient vanité de n’avoir point répandu de sang dans la province qu’ils gouvernaient. Leur vaine gloire était encore jointe à une véritable envie. Ils ne pouvaient souffrir que les martyrs eussent l’honneur de les avoir vaincus, et d’avoir remporté sur eux la couronne d’une constance invincible.

On ne saurait dire combien ces magistrats ont inventé de tourments pour venir à bout de leurs desseins par les voies les plus cruelles. Car ils s’y appliquaient comme à une chose où il fallait qu’ils fussent victorieux ou vaincus, sachant fort bien que c’était un vrai combat qu’ils avaient à soutenir contre les chrétiens. J’ai vu, dans la Bithynie, un de ces gouverneurs dans une effusion de joie, et aussi glorieux que s’il avait subjugué une nation de Barbares : et cela parce qu’un chrétien, qui avait résisté durant deux ans avec un très grand courage, avait enfin paru s’abattre.

Ils font donc toute sorte d’efforts comme en une chose où il y va de leur honneur, et tourmentent les corps par les douleurs les plus violentes, en évitant néanmoins surtout de les laisser mourir dans ces douleurs. Est-ce donc qu’ils s’imaginent que la mort seule nous rende heureux ? Les tourments ne suffisent-ils par pour nous acquérir la gloire d’une constance généreuse, et une gloire d’autant plus illustre que les tourments ont été plus grands ? Cependant, dans l’aveuglement où les met leur opiniâtreté, ils recommandent qu’on prenne grand soin de ceux à qui ils ont fait donner la question ; mais c’est pour la leur pouvoir donner encore une fois. Ils veulent qu’on répare leurs membres et qu’on rétablisse leurs forces ; mais c’est- afin qu’ils puissent souffrir de nouveaux tourments. Peut-on voir rien de plus doux, rien de plus charitable, rien de plus humain ? Ils n’en feraient pas tant pour leurs amis ! Voilà la bonté qu’inspire le culte des idoles.

Certes, je ne trouve rien de si misérable que ces magistrats, obligés de devenir les ministres de la fureur d’un autre, les exécuteurs des commandements impies de leurs princes, et que cette malheureuse nécessité a trouvés ou rendus cruels. L’autorité qu’on leur a donnée n’a point été une dignité ni un honneur qui les ait relevés ; c’est un triste arrêt par lequel le prince les a condamnés à devenir des bourreaux, et Dieu à souffrir des peines sans fin[7].

Les paroles de Lactance font comprendre comment un grand nombre de confesseurs purent survivre à la persécution ; mais elles montrent en même temps quelle multitude de victimes pouvait faire, en certains lieus, la passion d’un seul gouverneur. il est question, au commencement du passage que nous venons de citer, d’un peuple de martyrs immolé dans la Phrygie. Cette effroyable exécution, qui substitua, dit Eusèbe, à la justice régulière toutes les horreurs de la guerre[8], se place, croyons-nous, au mois de février 305. Une ville de Phrygie où tous les habitants étaient chrétiens fut investie par les soldats. Vainement on promit la vie sauve à ceux qui sortiraient : personne ne voulut profiter d’une offre dont l’acceptation paraissait entraîner l’apostasie. Depuis le curateur, les magistrats, les membres du sénat, jusqu’aux derniers du peuple, tous restèrent résolus à mourir ensemble pour leur foi. Quand les soldats et le gouverneur de la province eurent pénétré dans la cité, cette multitude de tout sexe, de tout âge et de toute condition refusa unanimement de sacrifier : elle fut alors enfermée dans la principale église, qui, dans cette cité toute chrétienne, n’avait pu être abattue : les bourreaux y mirent le feu, et cette foule inoffensive, hommes, femmes, enfants, périt dans les flammes en invoquant le Christ[9]. Parmi les martyrs était un haut fonctionnaire d’origine italienne, Adauctus, investi d’une des charges de finance que Dioclétien avait créées dans presque toutes les villes[10].

Cette tragédie n’avait pas ébranlé le courage des chrétiens, car, un mois après, la capitale de la Palestine vit leur héroïsme éclater d’une manière originale et inattendue. Les prisons de Césarée étaient pleines de fidèles. Une grande fête fut annoncée, peut-être en réjouissance du rétablissement précaire de l’empereur. Le bruit se répandit alors dans le peuple que tous les chrétiens déjà condamnés allaient paraître dans l’arène et combattre contre les bêtes. Au moment où la foule curieuse se rendait au spectacle, le gouverneur Urbain, en route aussi pour l’amphithéâtre, vit marcher vers lui un étrange cortège. Six jeunes gens s’avançaient, les mains liées. L’un, Timolaüs, était du Pont ; le second, Denys, de Tripolis en Phénicie ; puis venaient un sous-diacre de Diospolis, nommé Romulus, deux Égyptiens, Pausis et Alexandre, un autre Alexandre natif de Gaza. Dans un excessif mais généreux enthousiasme, ils criaient qu’ils adoraient le vrai Dieu, qu’ils étaient chrétiens, prêts à tout souffrir, et n’avaient pas peur des bêtes : en témoignage de leur résolution ils montraient leurs mains attachées d’avance. Le gouverneur et son entourage restèrent un instant frappés d’admiration ; puis Urbain commanda d’emmener en prison ces martyrs volontaires. Deux nouveaux prisonniers leur furent bientôt joints : Agapius, qui, plusieurs fois déjà mis à la torture, toujours avait confessé le Christ ; Denys, qui s’était dénoncé lui-même par son zèle à subvenir aux besoins des chrétiens captifs. Ces huit champions de la foi périrent le même jour, non, comme ils l’avaient demandé, par lés bêtes, mais par le glaive : leur supplice eut lieu le 24, du mois de Dystros, selon le calendrier syro-macédonien, le 9 des calendes d’avril (24 mars), selon les Romains[11].

A ce moment Galère arrivait en toute hâte à Nicomédie, sous prétexte de féliciter son beau-père de la santé recouvrée, mais en réalité pour contraindre le malade à l’abdication[12]. On prétend que celle-ci était depuis, longtemps résolue, et que, dès l’époque où il s’associa Maximien Hercule, le fondateur de la tétrarchie avait fixé à l’accomplissement de sa vingtième année d’empire l’époque où les deux Augustes se retireraient[13]. La construction d’un immense palais sur la côte dalmate montre au moins que Dioclétien avait prévu sa retraite, et tout préparé dans la pensée de survivre noblement et délicieusement à. son règne. Mais peu d’hommes sont assez philosophes pour descendre volontiers du trône. Comme un malade s’attache d’autant plus à la vie qu’il se sent plus près de la quitter, le vieux souverain s’attachait davantage au pouvoir, au moment où son état physique et moral le rendait moins capable de l’exercer. Il fallut toute la brutalité de Galère pour le décider à l’abdication.

On connaît l’ascendant de ce César sur l’esprit timide et cauteleux de son chef hiérarchique. Mais, jusqu’à ce jour, rien n’avait révélé son influence sur l’autre Auguste. Aussi n’apprenons-nous pas sans surprise qu’avant d’arriver à Nicomédie, Galère s’était assuré du désistement de Maximien Hercule. Il l’avait menacé de la guerre civile[14], s’était probablement prévalu auprès de lui d’une fausse mission de Dioclétien[15], et lui avait enfin arraché la promesse de se retirer. Fort de cet engagement, il essaya d’abord, vis-à-vis de Dioclétien, de la persuasion et de la douceur. Il lui représenta sa vieillesse, le déclin de ses forces, la difficulté de gouverner, malade, un si vaste Empire, la convenance de jouir enfin d’un repos acheté par tant et de si glorieuses fatigues[16]. Il lui rappela l’exemple de Nerva qui avait, vivant, transmis la pourpre à Trajan[17]. La défense du vieillard fut pitoyable. Tantôt Dioclétien parlait de l’humiliation qu’il éprouverait en quittant le faite de l’Empire pour redevenir simple citoyen ; tantôt, des haines qu’il avait excitées pendant un si long règne, et qui n’attendaient que sa retraite pour éclater[18]. Nerva, dont on alléguait l’exemple, était monté vieux sur le trône, n’avait régné qu’un au, et n’avait pas eu le temps de perdre l’habitude de la vie privée avant d’y rentrer[19]. Lui, Dioclétien, avait depuis trop longtemps oublié qu’il était le fils d’un greffier dalmate, et pris le langage et les sentiments d’un prince né dans la pourpre ! Si Galère ambitionne seulement le titre d’empereur, qu’il le reçoive : il n’y aura plus de Césars, les quatre souverains du monde romain deviendront des Augustes[20]. Mais, à ce prix, qu’on laisse Dioclétien mourir sur le trône ! De toutes les scènes de comédie qui se jouèrent jamais dans le palais des rois, je n’en connais pas qui eût été plus digne d’inspirer un Corneille ou un Shakespeare. Il faut avouer que Galère y soutint spirituellement son rôle. Avec une exquise ironie, il prit contre Dioclétien la défense de l’établissement politique fondé par celui-ci. La hiérarchie si sagement établie devra, dit-il, être éternellement maintenue, afin qu’il y ait toujours deux Augustes au sommet de la République, et sous eux deux Césars, leurs modestes auxiliaires. Entre les deux chefs suprêmes, la concorde a pu aisément durer : si tous les quatre devenaient égaux, elle cesserait vite[21]. Puis, élevant le ton, et devenant tragique : Si tu ne veux pas céder, s’écria-t-il, je ne prendrai conseil que de moi-même, car je suis résolu à ne pas rester plus longtemps le moindre et le dernier de tous. Voilà quinze ans que je passe dans l’Illyrie ou sur les bords du Danube, combattant obscurément les Barbares, tandis que les autres vivent au milieu des délices, dans de vastes et paisibles provinces ![22] L’ancien Galère reparaissait, et la menace remplaçait l’ironie. Dioclétien, qui avait reçu une lettre d’Hercule et savait que le César avait augmenté son armée, comprit qu’une plus longue résistance serait inutile : Que ta volonté soit faite ! dit-il en pleurant[23].

Telle est l’histoire de l’abdication, écrite par un homme à qui sa position près de Constantin permit de savoir de première source ce qui s’était passé[24]. Moins bien renseigné pour le détail (car il se figure que la santé de Dioclétien ne fut jamais meilleure qu’à cette heure critique), Aurelius Victor reconnaît aussi que la peur fut la cause déterminante de sa retraite (De Cæsaribus). Mais le malheureux empereur n’était pas au bout de ses humiliations. Il restait à rétablir la hiérarchie, démembrée par l’abdication des deux. Augustes. Galère et Constance succédant sans difficultés à’ ce titre, deux nouveaux Césars devaient être choisis. Les convenances ou une règle déjà posée auraient voulu que l’élection fût faite par tout le collège impérial[25]. A quoi bon ? dit Galère. Il faudra bien que les autres approuvent ce que nous aurons fait. — Cela est vrai, répondit Dioclétien : d’ailleurs, il est nécessaire que nous nommions leurs fils[26]. Malgré un orgueil insupportable, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de Galère, était en effet, par sa naissance au moins, désigné pour la pourpre[27] ; et mieux encore le fils de Constance, le jeune Constantin, aimé des soldats pour ses qualités militaires, de tous pour l’honnêteté de ses mœurs et la douceur de son commerce, de Dioclétien lui-même, qui le gardait près de lui, et l’avait élevé au grade de tribun du premier ordre[28]. Lesquels élirons-nous donc ?Sévère. — Quoi ! Sévère, ce débauché, cet ivrogne, ce sauteur, qui fait de la nuit le jour et dit jour la nuit !Oui, Sévère. Il est digne de régner, car il a bien commandé mes soldats. D’ailleurs, je l’ai déjà envoyé à Maximien pour être revêtu de la pourpre[29]. — Soit. Et pour le second, qui m’imposeras-tu ?Celui-ci, dit Galère, montrant le jeune Daia, fils de sa sœur, un demi barbare auquel il avait récemment, en signe d’adoption, donne son nom de Maximien ou Maximin[30]. Qui donc m’offres-tu ? s’écria Dioclétien surpris. Mon parent. — Mais, continua en gémissant le vieil empereur, ces deux hommes ne sont pas de ceux à qui peut être confié le soin de la République.Je réponds d’eux. — C’est ton affaire, puisque aussi bien c’est toi qui prendras le gouvernement de l’Empire. J’ai assez travaillé, afin que, moi régnant, la chose publique n’éprouvât aucun dommage : si quelque mal lui survient maintenant, ce ne sera pas de ma faute[31].

Le second acte de la comédie était joué. Il restait à faire accepter le dénouement au peuple et aux soldats. Le 1er mai, le cortège impérial se transporta sur une colline, à trois milles de Nicomédie. Ce lieu était déjà célèbre dans l’histoire du nouvel Empire : une colonne surmontée d’une statue de Jupiter y marquait la place où, vingt ans plus tôt, Maximien Hercule avait reçu la pourpre des mains de Dioclétien[32]. Les chefs militaires et des députations des légions étaient rassemblés. Tous s’attendaient à l’élévation du jeune et brillant officier qui avait déjà rendu populaire le nom de Constantin[33]. Le vieil Auguste prit la parole et dit en pleurant que sa santé le contraignait au repos, qu’il fallait laisser l’Empire à de plus forts, et nommer de nouveaux Césars[34]. Il prononce alors les noms de Sévère et de Maximin. Tons les yeux se tournent vers Constantin, débout sur l’estrade impériale. On se demande si son nom n’a pas été changé en ce-lui de Maximin par un caprice des Augustes. Mais soudain l’hésitation cesse. Galère s’avance brusquement, écarte de la main le fils de Constance, et pousse en avant Daia. Les soldats regardent cet inconnu, qui, bien qu’ayant passé en peu de temps par tous les grades de la garde impériale, restait ignoré de l’armée[35]. La surprise étouffé les protestations. Saisissant le moment favorable, Dioclétien jette son propre manteau de pourpre sur les épaules du neveu de Galère : puis, redevenu Dioclès, l’empereur vétéran monte en voiture, traverse la ville, et se fait conduire au port, où un vaisseau l’emporte vers Salone[36].

Le même jour, dans un temple de Milan, Maximien Hercule accomplissait une semblable cérémonie et donnait l’investiture à Sévère, devenu César au détriment de son fils Maxence[37]. Puis le vieil Hercule se retirait, non, comme Dioclétien, pour cultiver philosophiquement de beaux jardins à Salone, mais pour jouir de grossiers plaisirs dans ses villas de Lucanie.

Les changements de personnes dans le collège impérial amenaient, nécessairement, un remaniement dans les États, Pendant que Galère étendait sa suzeraineté sur toute la partie orientale de l’Empire, tant en Europe qu’en Asie, Constance prenait la suprématie sur l’Occident. Mais les Césars, tout en demeurant, selon le plan de Dioclétien, subordonnés aux Augustes, recevaient des provinces dans ces deux moitiés du monde romain. Constance, dont Eutrope loue la modération[38], paraît avoir joint là seule Espagne aux États précédemment administrés par lui. Cette péninsule exceptée, Sévère eut les contrées sur lesquelles avait régné Maximien Hercule, l’Italie, la Rhétie et l’Afrique. On ne pouvait attendre de l’ambitieux Galère la modération de Constance. Au lieu de partager l’Orient, comme naguère Dioclétien, il s’attribua sans hésiter la part du lion, ne laissant que la Cilicie, l’Isaurie, la Syrie et l’Égypte à Daia, en qui il voyait moins un César que son préfet ou son lieutenant.

La révolution qui venait de s’accomplir montrait à la fois la faiblesse et la force du système de gouvernement inauguré par Dioclétien : la faiblesse, car il suffisait de l’ardente ambition et de la tenace volonté d’un seul des membres du collège impérial pour imposer aux autres une abdication prématurée ou des choix inspirés par son intérêt personnel au détriment de l’intérêt public ; la force en même temps, puisque des changements si considérables s’étaient faits sans troubles dans les cités, sans soulèvements militaires, dans une profonde paix. Mais une autre conséquence, déjà indiquée, du système allait apparaître sinon dans les rapports de l’Église et de l’État, car ces rapports violemment rompus ne se rétabliront qu’après plusieurs années, au moins dans la situation faite aux chrétiens des provinces placées sous l’autorité directe ou l’influence hiérarchique des deux nouveaux Augustes.

La Gaule n’avait été que peu ou point touchée par la persécution sanglante : ni dans cette contrée, ni dans la Bretagne, où la paix religieuse avait aussi duré presque sans interruption, l’accroissement de pouvoir que Constance tira, de son nouveau titre n’amena sans doute aucun changement. Mais l’Espagne, passant des mains d’Hercule dans celles d’un souverain tolérant, vit s’améliorer tout de suite la situation des chrétiens. Les rigueurs exercées par Datianus et d’autres magistrats cessèrent entièrement. On eût pu croire que Sévère, imposé à Hercule et à Constance par le choix de Galère qui espérait le dominer toujours, et en faire l’appui de sa politique à l’ouest comme Daia le serait à l’est, hésiterait à mettre nu. terme à la persécution qui avait duré jusqu’au printemps de 305 en Italie et eu Afrique. Mais, dans ce point au moins, les calculs de Galère furent en défaut. Sévère orienta sa conduite sur celle de son supérieur immédiat, et laissa respirer les chrétiens.

Sans doute, les conséquences matérielles des édits ne disparurent pas encore dans ses États. Les églises et les cimetières ne furent pas rendus. Les communautés chrétiennes dissoutes ne reprirent pas l’existence légale qui leur avait appartenu pendant une partie du quatrième siècle[39]. La confiance dans les bonnes dispositions du gouvernement fut même lente à se rétablir. Aussi, tant que dura le règne de Sévère, l’Église de Rome ; éprouvée par tant d’assauts, ne fit point cesser l’état provisoire causé par la mort de Marcellin : les prêtres continuèrent à conduire le troupeau : le clergé et le peuple ne se croiraient pas encore assez sors du lendemain pour introniser un nouvel évêque dans la chaire apostolique. Mais au moins les arrestations, les emprisonnements avaient cessé : le sang des martyrs ne coulait plus dans la ville éternelle.

Il en fut de même en Afrique, où la tempête s’apaisa, laissant le sol et les âmes couverts de ruines. Soit en 305, soit dans l’une des années suivantes, douze évêques numides purent tenir un synode à Cirta[40]. Les scandaleux reproches échangés par ces prélats, qui tous avaient plus ou moins faibli pendant la persécution, montrent que celle-ci ne durait plus. Mais le lieu choisi pour la réunion prouve que, en Afrique comme à Rome, il n’y eut d’abord qu’une tolérance de fait, sans restauration légale de l’ancien état de choses. Les évêques siégèrent, dit le procès-verbal, dans la maison d’Urbanus Donatus[41] ; saint Optat en donne la raison : c’est que les basiliques n’avaient pas encore été restituées[42].

Si précaire, cependant, que fût cette pais, elle contrastait singulièrement avec l’état violent qui se perpétuait dans les provinces soumises à Galère et à Maximin Daia. Eusèbe a fait nettement ressortir ce contraste, en une page de son livre sur les martyrs de la Palestine. Les contrées situées au delà de l’Illyrie, c’est-à-dire l’Italie entière, la Sicile, la Gaule et tous les pays d’Occident, l’Espagne, la Mauritanie et l’Afrique, après avoir souffert la fureur de la guerre pendant les deus premières années de la persécution, obtinrent promptement de la grâce divine le bienfait de la pais. La Providence eut égard à la simplicité et à la foi des chrétiens qui y demeuraient. Alors, chose jusqu’à ce jour inouïe, on vit le monde romain divisé en deux parties. Tous les frères vivant dans l’une jouissaient du repos. Tous ceux qui habitaient l’autre étaient encore obligés à des combats sans nombre[43].

L’historien, interprétant les secrets conseils de la Providence, semble dire qu’une foi plus simple, une piété plus austère, avaient mérité aux chrétientés occidentales la grâce d’une prompte délivrance, tandis que les dissensions intestines, la corruption d’esprit et de mœurs qui régnèrent à la fin du troisième siècle dans les Églises d’Orient, appelaient encore sur elles une longue et cruelle expiation.

 

II. — Nouveaux édits de persécution en Orient (306)

Le curieux épisode que nous allons raconter vient confirmer les paroles d’Eusèbe, en montrant que des fidèles étaient encore immolés, à la fin de 305, dans les États de Galère, et que d’autres y demeuraient astreints au travail pénal des mines.

Après que les affaires de l’abdication eurent été réglées, Galère dut quitter Nicomédie pour les provinces danubiennes, inquiétées par les Sarmates[44]. Il passa la fin de l’année dans ces rudes contrées, où s’était déjà écoulée la plus grande partie de sa vie d’empereur.

L’administration des carrières de marbre que le fisc y possédait attira naturellement ses regards. On sait quelle était l’importance de cette nature de propriétés publiques, dans un Empire où les constructions somptueuses, temples, palais, thermes, portiques, théâtres, s’élevaient de toutes parts, décoraient les moindres villes perdues sur les sommets des montagnes comme dans les sables des déserts, et où l’humble forum de la plus petite bourgade renfermait parfois plus de statues qu’une capitale moderne. Des immenses carrières ouvertes sur toute la surface du monde romain s’expédiaient sans cesse, parfois tout taillés et prêts à être, mis en place, colonnes, chapiteaux, corniches, vasques de fontaines. Des ouvriers de diverses catégories étaient attachés à ces exploitations, sous la direction de surveillants ou de contremaîtres auxquels la langue populaire donnait le nom de philosophes[45]. La dernière classe de ces travailleurs, vouée aux obscurs et pénibles labeurs qui s’accomplissaient dans l’intérieur de la mine, avait une condition analogue à celle de nos forçats ou, si l’on veut une comparaison plus topique, ressemblait aux condamnés de la Sibérie : c’étaient les damnati ad metalla, esclaves de la peine, selon l’usage juridique : parmi eux se trouvaient de nombreux chrétiens, punis des travaux forcés pour avoir confessé leur foi. L’autre catégorie d’ouvriers se composait de travailleurs libres, ou du moins dégagés de tout lien pénal. Ceux-ci avaient leurs habitations et leurs ateliers autour de la mine : cette population laborieuse formait par son agglomération un gros bourg, presque une petite ville, où ne manquait aucun des agréments de la civilisation romaine.

Les travailleurs libres d’une des carrières pannoniennes que visita l’empereur étaient au nombre de six cent vingt[46] : si l’on y Joint les femmes, les enfants, les soldats, les commerçants de toute sorte, on peut imaginer autour de la mine une population de plusieurs milliers de personnes. Les plus habiles de ces artisans (auxquels on eût donné de nos jours le nom d’artistes) étaient capables de sculpter des bas-reliefs et même des statues. On comptait parmi eux cinq chrétiens, Claude, Castorius, Symphorien, Nicostrate et Simplicius ; les quatre premiers avaient été convertis par les secrètes exhortations de l’évêque d’Antioche, Cyrille, qui travaillait enchaîné dans la mine depuis le commencement de 303 ; le cinquième s’était trouvé gagné à, la foi par l’exemple de ses compagnons. Bien que fermes dans leurs croyances, au point de n’attaquer le marbre qu’après avoir tracé sur leurs poitrines le signe de la croix, les cinq sculpteurs ne refusaient de faire aucun des travaux qui n’étaient pas absolument défendus par l’Église. Non seulement ils taillèrent des lions, des aigles, des cerfs pour des fontaines, mais encore ils n’éprouvèrent aucun scrupule à sculpter pour des monuments semblables, sur l’ordre de l’empereur, des Amours et des Victoires (Victorias et Cupidines). C’étaient la de simples ornements, des figures décoratives, auxquels n’était attachée aucune idée de culte[47]. Les cinq artistes pannoniens consentirent même à sculpter une image du Soleil monté sur son char et emporté par ses coursiers (simulacrum Solis cum quadriga)[48] : représentation appartenant au cycle cosmique, qui n’avait pas un sens absolument idolâtrique, et que les premiers chrétiens toléraient même sur leurs sarcophages[49]. Mais on leur demanda ensuite un Esculape destiné à être placé dans un temple ; ils refusèrent de le faire parce que c’était une idole (Asclepii simulacrum non fecerunt). Traduits devant un juge, ils confessèrent leur foi, et ne purent être contraints à sacrifier au dieu de César, c’est-à-dire à l’image du Soleil taillée de leurs propres mains. Le 8 novembre, par l’ordre de l’empereur, on les enferma vivants dans des cercueils de plomb, et on les jeta à la rivière. Peu de jours après, l’évêque Cyrille mourut de douleur en apprenant la mort des cinq généreux artistes qu’il avait naguère enfantés à la foi[50]. Leur histoire fut écrite par un agent du fisc, nommé Porphyre[51], employé au recensement que Galère faisait opérer dans la Pannonie, et lui-même chrétien[52].

Cependant le caractère exceptionnel de ce martyre peut se concilier avec un ralentissement de la persécution ; l’émotion qu’il parait avoir causée semble montrer qu’en effet les rigueurs étaient, devenues, même en Orient, moins fréquentes et moins générales à la fin de 305. Comme on va le voir, les Églises de ces provinces, destinées à souffrir si longtemps encore, purent, dans les premiers mois qui suivirent l’établissement du nouveau régime, se tromper sur le sort qui les attendait.

Les chrétiens étaient déjà si nombreux dans cette partie de l’Empire, particulièrement dans l’e diocèse d’Orient, devenu l’apanage de Maximin Daia, qu’un souverain improvisé, sans racines, sans prestige, comme était le neveu de Galère, se croyait d’abord obligé de compter avec eux. Même s’il était résolu a persécuter et obligé par ses engagements a se faire l’instrument des haines de son patron, le nouveau César devait attendre d’être plus affermi avant de déclarer la guerre à une partie considérable de ses sujets. Aussi voulut-il, par son premier acte public, apaiser les ressentiments et endormir les défiances de ceux en qui son préjugé païen redoutait des ennemis, en se faisant accompagner d’une sorte d’amnistie religieuse. Il est difficile, en effet, d’interpréter autrement un acte qu’il résumera lui-même, quelques années plus tard, en ces termes :

Quand, pour la première fois, je vins en Orient, sous d’heureux auspices, j’appris qu’un très grand nombre d’hommes, qui auraient pu être utiles à la République, avaient été relégués en divers lieux par les juges. J’ordonnai à chacun de ceux-ci de ne plus sévir cruellement contre les provinciaux, mais de les exhorter plutôt par de bienveillantes paroles à revenir au culte des dieux. Tant que mes ordres furent suivis par les magistrats, personne dans les contrées d’Orient ne fut plus relégué ou maltraité ; mais plutôt ces provinciaux, gagnés par la douceur, revinrent au culte des dieux[53].

Un très prochain avenir montrera la fausseté de cette dernière phrase, comme aussi le peu de sincérité de l’acte dont se vante Maximin. Ses paroles laissent voir, cependant, un fond d’illusion que peut seule expliquer l’inexpérience d’un jeune César. Ardent païen, il semble avoir cru pendant quelque temps que sa religion avait encore en elle-même des forces de séduction qui lui permettaient de lutter contre la doctrine chrétienne sans le secours de la violence. Cette foi naïve dans le pouvoir des dieux est attestée par les contemporains. Les sorciers et les magiciens, dit Eusèbe, recevaient de lui les plus grands honneurs : il était très superstitieux, entièrement livré à la vaine adoration des statues et des démons. Il n’osait rien commencer, rien toucher du bout du doigt, pour ainsi dire, sans avoir recours à la divination et aux oracles[54]. Tous les jours, ajoute Lactance, un sacrifice était offert dans son palais. La viande présentée sur sa table ne provenait pas d’animaux tués par ses cuisiniers, mais immolés par les prêtres : on n’y servait rien qui n’eût été d’abord offert devant les autels ou arrosé du vin des libations[55]. Les historiens rapportent à un autre moment de son règne le soin qu’il eut de réorganiser dans toutes les provinces et même dans toutes les villes les sacerdoces païens. Mais le dessein de ces réformes était peut-être dès lors arrêté dans son esprit : et probablement, dans son désir de relever la splendeur du culte, s’occupa-t-il tout de suite à restaurer les temples qu’un abandon chaque jour plus marqué laissait déjà partout tomber en ruines, et à en construire de nouveaux dans chaque cité[56].

Les chrétiens avaient un tel besoin de reprendre haleine et de se réorganiser eux-mêmes, qu’ils mirent tout de suite à profit la trêve accordée par Maximin, sans se demander si elle serait de quelque durée. Dans la première moitié de 306, Pierre, évêque d’Alexandrie, publia une série de’ canons disciplinaires, par lesquels il réglait la situation des fidèles de son Église qui avaient plus ou moins complètement failli dans les deux années précédentes[57]. Ce document est un des plus curieux et, à certains égards, un des plus touchants qui soient restés de celte époque troublée. Il offre un singulier mélange de fermeté et de miséricorde, de sévérité et de tendresse, et remet une fois de plus sous nos yeux ces principes de modération vraiment maternelle qui guidèrent toujours l’Église dans ses rapports avec s’es enfants tombés, si différents des excès de rigueur ou -des abus d’indulgence auxquels se portèrent les hérétiques.

Les chrétiens qui n’ont pas commis la faute de se présenter eux-mêmes aux juges, mais, arrêtés, ont cédé à la violence des tourments, sont obligés à trois ans de pénitence et quarante jours de jeûne[58]. Ceux qui ont succombé, non à la torture, mais seulement aux souffrances ou aux ennuis de la prison, où cependant ils étaient secourus par les aumônes des frères, devront faire pénitence pendant un an de plus[59]. Quatre autres années seront infligées aux cœurs plus faibles encore qui ont apostasié sans avoir même passé par la prison, et que l’évêque compare au figuier stérile maudit par le Seigneur[60]. D’autres, pour éviter le sacrifice, avaient feint d’être épileptiques, ou promis par écrit qu’ils obéiraient, ou envoyé des païens jeter en leur nom l’encens sur l’autel : ceux-là feront en plus six mois de pénitence, quand même des confesseurs trop empressés, comme cinquante ans plus tôt à Carthage, leur auraient accordé des lettres de communion[61]. Des maîtres chrétiens avaient envoyé des esclaves à leur place devant le juge, et ces esclaves avaient renoncé à la foi : ceux-ci devront se repentir pendant un an[62], et les maîtres qui ont lâchement abusé de leur pouvoir et méprisé les recommandations apostoliques[63], pendant trois[64]. Mais il est des fidèles qui, après une première apostasie, se sont relevés d’eux-mêmes, sont retournés au combat, ont souffert l’emprisonnement et les tortures : ils seront reçus avec joie à la communion, tant des prières que de la réception du corps et du sang, et à la prédication[65]. » D’autres chrétiens ont oublié que le Seigneur commanda de ne pas s’exposer à la tentation, ordonna à ses disciples de fuir leurs ennemis de ville en ville, plusieurs fois évita lui-même ceux qui le poursuivaient, et qu’à son exemple Étienne et Jacques attendirent d’être arrêtés, comme aussi Pierre, qui fut crucifié à Rome, et Paul, qui fut décapité dans la même ville : témérairement, contre la discipline et tant de grands exemples, ces fidèles ont été d’eux-mêmes s’offrir aux juges : mais ils l’ont fait par zèle, peut-être par ignorance aussi devront-ils être reçus à la communion[66]. Quant aux clercs qui se sont rendus coupables de la même imprudence au lieu de s’appliquer au salut des âmes et à leur ministère, ils reçoivent aussi leur pardon ; cependant, si leur témérité a été suivie de l’apostasie, ils ne pourront plus exercer les fonctions cléricales, encore qu’ils se soient relevés par un nouveau combat[67]. Mais, en blâmant ainsi le zèle téméraire ; l’évêque d’Alexandrie n’étend pas ce blâme à ceux qui, témoins des procès et des souffrances des saints martyrs, se sont déclarés chrétiens dans un mouvement de généreuse émulation, ou, au contraire, ont fait cette déclaration pour protester contre l’apostasie de quelques-uns de leurs frères et endurer à leur place les ongles de fer, les fouets ; les feux, ou l’eau[68]. Quant aux infortunés qui ont succombé à la peur ou à la souffrance, l’évêque approuve que l’on prie pour eux[69]. Il exclut de toute censure les chrétiens qui ont payé pour n’être pas poursuivis, et ainsi montré au moins leur mépris pour l’argent. Aucun reproche ne doit atteindre ceux qui se sont dérobés à la persécution par la fuite, quand même d’autres auraient été arrêtés à leur place : Paul n’a-t-il pas été contraint de laisser Gaius et Aristarque aux mains de la populace d’Éphèse ? l’évasion de Pierre n’a-t-elle pas été cause de la mort de ses gardes ? les saints Innocents n’ont-ils pas péri au lieu de l’Enfant Jésus[70] ? Enfin, des confesseurs emprisonnés en Libye ou ailleurs avaient soumis le cas de chrétiens à qui l’on avait fait avaler de force le vin du sacrifice, ou dont on avait tenu la main pour leur faire offrir de l’encens ; ceux-ci n’ont point failli, méritent d’être honorés comme confesseurs, et peuvent même être promus au ministère ecclésiastique[71].

Au moment où, quelques semaines avant Pâques[72], Pierre d’Alexandrie publiait ces canons, qui supposent une Église en train de refaire ses cadres détruits, de reconstituer son clergé, de soumettre à la discipline les diverses catégories de ses pénitents, le calme nécessaire à l’application de règles si sages allait subitement cesser. Maximin n’avait pas tardé à s’apercevoir que le paganisme, même avec des temples neufs et des prêtres comblés des faveurs impériales, ne pouvait lutter par ses seules forces contre une religion qui s’emparait de toute l’âme et survivait à la destruction de ses sanctuaires, à la dispersion ou à l’immolation de son clergé, aux chutes mêmes de ses enfants, aux maux de toute sorte infligés à ses sectateurs. Aussi la trêve dictée par une politique où se mêlèrent peut-être à doses égales l’hypocrisie, la peur, quelque humanité et de naïves illusions, ne fut-elle pas de longue durée. Galère, qui avait permis au jeune César de tenter cette expérience vouée à l’insuccès, et avait probablement laissé la persécution sommeiller aussi dans ses propres États afin d’aider le nouveau régime à s’établir sans secousse, n’aurait point souffert une durable interruption de la lutte engagée contre le christianisme. D’ailleurs, la colère avait déjà envahi l’Âme de Maximin, qui, déconcerté par la vanité de ses efforts, va devenir, dit Eusèbe, un persécuteur plus cruel et plus passionné qu’aucun de ses prédécesseurs[73].

Aussi, dés les premiers mois de 306, la guerre religieuse reprit-elle en Orient avec une nouvelle ardeur. Eusèbe, qui était alors à Césarée, raconte ce qu’il vit durant cette troisième année de la persécution générale[74]. Dans toutes les provinces de Maximin, dit-il, furent envoyés des édits de ce tyran, commandant aux gouverneurs de contraindre les habitants de leurs villes à sacrifier publiquement aux dieux. Des hérauts parcoururent les rues de Césarée et convoquèrent les chefs de famille dans les temples par ordre du gouverneur. En outre, les tribuns des soldats firent, d’après des registres, l’appel nominal. Tout était bouleversé par un orage inexprimable[75]. Cette deuxième déclaration de guerre eut Maximin pour auteur[76]. Eusèbe parle seulement ici des faits dont il fut témoin, car, à la même époque, le nouvel édit était publié aussi dans les États de Galère : on ne peut douter que les deux souverains ne se fussent mis d’accord pour recommencer de concert les hostilités, ou plutôt que Galère n’ait été le véritable auteur de la reprise de la persécution. Les Actes du centurion saint Acace, en garnison dans la Thrace, aux environs d’Héraclée ou de Périnthe, et martyrisé le 8 mai, à Byzance, disent que le gendre de Dioclétien, c’est-à-dire Galère, excita une troisième fois la persécution contre les serviteurs de Dieu[77]. Cette expression n’est pas contradictoire de la deuxième déclaration de guerre dont vient de parler Eusèbe à propos de Maximin : l’historien n’a en vue que les deux phases successives de la persécution générale, son commencement en 304 et son renouvellement en 306 ; tandis que le rédacteur des Actes rappelle la part décisive que trois fois Galère prit aux maux des chrétiens, d’abord en décidant Dioclétien aux édits de 303, puis en lui imposant la persécution de 304, enfin en reprenant celle-ci après l’abdication des deux premiers Augustes. L’édit publié en Thrace ordonnait, dit l’hagiographe, que dans toutes les villes ceux qui refuseraient d’honorer les dieux fussent livrés au dernier supplice. Les chefs de l’armée devaient aussi traduire devant leur tribunal et condamner à mort tout soldat qui ne rendrait pas son culte aux divinités de l’Empire[78].

D’autres Actes emploient comme Eusèbe l’expression seconde déclaration de guerre pour indiquer la persécution renouvelée en Orient par Galère et Maximin. Bien que plusieurs détails paraissent suspects dans le récit du martyre de saint Hadrien et de ses compagnons[79], le préambule semble inspiré des documents historiques et peint de couleurs vives et naturelles l’effet produit par les nouveaux édits dans la capitale de la Bithynie, devenue la résidence habituelle de Galère après l’abdication de Dioclétien :

Le tyran Maximien (Galère) avait résolu pour la seconde fois de persécuter les disciples du Christ. Il entra bientôt à Nicomédie dans le dessein de faire périr tous les fidèles, et, s’étant rendu d’abord dans un temple des dieux, il leur offrit des sacrifices et ordonna que tous les citoyens de la ville fissent aussi leurs offrandes. Aussitôt le peuple s’empressa de toutes parts pour obéir à ce commandement impie. Cette ville était très adonnée au culte des idoles, et tous les habitants sacrifiaient à l’envi dans les rues, sur les places publiques, dans l’intérieur des maisons, au point que l’odeur et la fumée de ces nombreux sacrifices remplissaient tous les lieux environnants. Des crieurs publics parcouraient aussi tous les quartiers de la ville[80], proclamant à haute voix que tous les citoyens devaient, par l’ordre des empereurs, offrir des sacrifices et des libations aux idoles, et que les chrétiens qui seraient découverts allaient être livrés aux flammes. Plusieurs personnages de distinction furent ensuite désignés pour visiter toutes les maisons, avec ordre, s’ils découvraient quelques disciples du Christ, hommes ou femmes, de les amener devant le tribunal du juge, afin qu’on pût les soumettre aux plus affreux supplices. D’autres envoyés de l’empereur répandaient l’argent à pleines mains pour engager les habitants de Nicomédie à dénoncer les chrétiens et à les livrer aux bourreaux. Alors on vit les voisins, les amis, les parents se dénoncer mutuellement[81], entraînés les uns par l’appât des récompenses, les autres par la crainte du supplice, des châtiments terribles ayant été annoncés contre ceux qui cacheraient les chrétiens[82].

De ces Actes se détache un épisode admirable. Hadrien était le chef des gardes de Galère ; il était marié depuis treize mois. Un jour, à Nicomédie, il assistait, aux côtés de l’empereur, à l’interrogatoire de plusieurs chrétiens qui avaient été découverts cachés dans une caverne près de la ville. L’intrépidité de leurs réponses, le courage qu’ils montraient dans les tortures, l’éloquence enflammée avec laquelle ils parlaient du ciel, remuèrent le cœur du jeune officier : il eut comme la révélation subite d’une vie morale qui lui avait été inconnue jusque-là : il s’élança au milieu des martyrs, en criant aux greffiers : Mettez mon nom avec ceux de ces hommes respectables, car moi aussi je suis chrétien. L’empereur, irrité, le fit conduire en prison avec les confesseurs de la foi. Un des esclaves d’Hadrien, qui avait assisté à cette scène, court en toute hâte avertir sa femme Natalie. Celle-ci, qui était née de parents chrétiens, et qui professait le christianisme en secret, se sent transportée de joie : son amour se transforme en quelque sorte, et la sève surnaturelle, qui l’alimentait à son insu, fait tout à coup de la jeune femme timide une créature nouvelle, plus tendre que jamais, mais d’une héroïque tendresse. Elle court à la prison, se jette aux pieds d’Hadrien, baise ses chaires, l’exhorte. Hadrien la renvoie chez elle en lui disant : Ma sœur, je te promets de te faire prévenir, afin que tu sois présente à ma dernière heure. Natalie, après avoir baisé respectueusement les chaînes des vingt-deux confesseurs de la foi qui étaient enfermés avec son mari, et leur avoir recommandé l’âme de celui qu’elle aime, revient vers Hadrien, l’exhorte encore une fois, le salue, et retourne chez elle, joyeuse ; disent les Actes. Au bout de quelques jours, Hadrien apprend que son jugement approche : il obtient du geôlier la permission de se rendre secrètement dans sa maison, pour avertir sa femme. Le voyant venir, celle-ci croit que par une apostasie il a recouvré sa liberté : elle pleure, et refuse de le recevoir. Hadrien la rassure : Ouvre-moi, lui dit-il, ouvre-moi, ma Natalie ; je viens te chercher pour que tu assistes avec moi à mon combat : ouvre-moi bien vite, car mes instants sont comptés, je ne te verrai plus, et toi-même tu regretteras de ne m’avoir point vu avant que je meure. Persuadée par ces tendres plaintes, Natalie ouvre enfin ; et quand Hadrien fut entré dans la maison, le mari et la femme s’agenouillèrent l’un devant l’autre, par un sentiment de respect mutuel. Ils se relèvent bientôt, et se rendent ensemble dans la prison. Natalie y passe sept jours, essuyant de ses propres mains les blessures des confesseurs enfermés avec son mari, et qui avaient déjà subi la torture. Hadrien est enfin appelé devant le tribunal de l’empereur : sa, femme l’y suit. On commence à le torturer. Natalie court l’apprendre aux confesseurs, qui se prosternent et prient pour lui ; et, pendant toute la durée de la torture, elle ne cesse daller du tribunal à la prison, des confesseurs à son mari, apportant aux saints, dans sa fierté, les réponses courageuses d’Hadrien, et courant ensuite le retrouver, pour ne rien perdre de sa présence et de ses tourments. La torture finie, elle rentre avec son mari dans la prison, qu’elle emplit de sa joie. Comme beaucoup de chrétiennes y venaient pour soigner les martyrs, l’empereur ordonna d’en renvoyer toutes les femmes. Natalie, pour demeurer avec Hadrien, coupe ses cheveux et prend un habit d’homme. Seule, alors, elle panse les plaies de tous, et, ce service fini, revient s’asseoir aux pieds de son mari. Je t’en prie, ô mon seigneur et mon époux, dit-elle, n’oublie pas ta femme, qui t’a assisté dans ton martyre, qui a préparé ton âme pour le combat... Pour prix de ma vie chaste et pure, permets-moi de mourir avec toi... Tu connais la perversité des habitants de cette ville, l’impiété de l’empereur : après ta mort, je crains qu’on ne veuille me livrer à un païen, et que notre couche nuptiale ne soit un jour souillée. Jeune, belle, riche, de haute naissance, ce qu’elle avait prévu arriva ; après le martyre d’Hadrien, brûlé vif en même temps que ses compagnons de captivité, Natalie fut demandée en mariage, avec l’autorisation de l’empereur, par un habitant de Nicomédie, officier supérieur de l’armée. Il envoya vers elle, pour solliciter sa main, plusieurs des femmes les plus considérables de la ville. Natalie leur fait une réponse évasive, et demande trois mois de délai ; puis, entrant dans sa chambre, se prosternant près de son lit, elle s’écrie : Seigneur, abaissez vos regards sur votre servante, et ne permettez pas que la couche de votre martyr Hadrien soit profanée. Elle parvient enfin à s’enfuir, avec un grand nombre de chrétiens ; arrivée par mer à Argyropolis, près de Byzance, elle s’agenouille sur le rivage, brisée de fatigue, et meurt après avoir vu dans son sommeil son époux martyr qui venait la chercher[83].

Je ne prétends pas que tout soit historique dans ce récit, mais je ne puis croire que tout y soit inventé, car le compilateur anonyme à qui nous le devons serait un trop grand et trop délicat poète.

Hadrien, selon ses Actes, était un soldat ; cependant ce n’est pas comme tel qu’il a. été mis à mort. D’autres récits nous montrent que, conformément aux indications données dans la Passion de saint Acace, les militaires chrétiens furent poursuivis avec rigueur dans les États soumis directement à Galère. On se demande comment, depuis la persécution spéciale exercée quelques années auparavant contre les chrétiens de l’armée, il en pouvait rester encore ; mais il faut se rappeler que le mouvement des conversions n’était pas arrêté ; d’ailleurs, le recrutement faisait entrer dans les légions des soldats non veaux, dont plusieurs appartenaient à des familles chrétiennes. Saint Théodore le conscrit[84] était de ce nombre. Grégoire de Nysse a laissé de son martyre un récit suffisamment précis dans sa forme oratoire[85]. Né en Orient, ce jeune homme venait d’être enrôlé, et se trouvait en garnison à Amasée, l’une des métropoles du Pont. Sa religion, qu’il semblait porter gravée sur son front, était connue de tous ; aussi, dès la promulgation de l’édit dans l’empire de Maximien (Galère) et de son collègue, Théodore fut-il traduit devant le préfet et l’un des tribuns de sa légion. D’où te vient, lui demandèrent-ils, cette audace de t’opposer à la loi de l’empereur et de ne pas te soumettre en tremblant aux ordres des maîtres ? pourquoi n’adores-tu pas comme veulent ceux qui nous gouvernent ?J’ignore vos dieux, répondit intrépidement Théodore, ou plutôt je crois qu’ils n’existent pas. Vous vous trompez en honorant de ce nom des démons faux et menteurs : mon Dieu à moi est le Christ, Fils unique de Dieu. Pour punir le culte que je lui rends, la confession que je fais de lui, frappez, déchirez, brûlez ; si mes paroles vous offensent, coupez ma langue. Car le corps doit par chacun de ses membres montrer sa soumission au Créateur. Les juges hésitaient à la vue d’une foi si sincère et si généreuse ; un officier qui assistait à l’interrogatoire voulut faire preuve d’esprit : Ton Dieu a-t-il donc un fils, Théodore ? est-il sujet, comme un homme, aux affections charnelles ?Non, répondit le martyr, Dieu n’enge