La persécution de Dioclétien et le triomphe de l’Église

CHAPITRE SIXIÈME — LE QUATRIÈME ÉDIT EN OCCIDENT (304).

 

 

I. — Les martyrs de Rome.

Au mois d’avril 304, Hercule était à Rome, où la popularité dont il jouissait près d’une foule oisive et fanatique lui faisait oublier les malédictions des provinciaux[1]. Le 17 avril[2], avant-dernier jour des jeux annuels en l’honneur de Cérès[3], une course de chars eut lieu devant lui au Grand Cirque. Après la coursé, où la faction des Bleus, contre laquelle pariait l’empereur[4], venait d’être vaincue, la joie populaire se traduisit par les acclamations rythmées dont parlent souvent les historiens antiques[5]. Ces acclamations durent plaire au maître, car la plus grande partie des assistants (le narrateur ne dit pas l’unanimité) répéta douze fois : Supprime les chrétiens, nous serons heureux ! par la tête d’Auguste, qu’il n’y ait plus de chrétiens ! puis, apercevant le préfet de Rome dans la loge impériale, le peuple reprit en chœur, dix fois de suite : Sois victorieux, Auguste ! et demande au préfet quels sont nos désirs ! Ce qu’ils désiraient, ils l’avaient dit assez haut ; Hercule n’avait pas besoin d’un grand effort pour le bien entendre[6].

Une réunion du sénat eut lieu le 22 avril au Capitole[7]. L’empereur, s’adressant aux Pères conscrits comme, en 258, l’avait fait par lettre Valérien absent, soumit à leur ratification l’ordonnance suivante : Je permets que, dans tous les lieux où seront trouvés des chrétiens, ils soient arrêtés par notre préfet de la ville ou par ses officiers, et obligés de sacrifier aux dieux[8]. Les sénateurs se séparèrent, en répétant : Sois victorieux, Auguste ! Auguste, puisses-tu vivre avec les dieux ![9] Acclamations que la foule, assemblée au dehors, reprit avec enthousiasme. Ainsi fut promulgué, à Rome, par l’autorité de l’Auguste qui régnait en Occident, l’édit imposé en Orient par Galère à la faiblesse de Dioclétien. Des rescrits le firent connaître immédiatement aux gouverneurs des provinces. On a conservé celui que reçut Vénustien, correcteur d’Étrurie et d’Ombrie[10] : Nous commandons que, dans tous les lieux où est prononcé le nom chrétien, ceux qui professent cette superstition soient contraints de sacrifier aux dieux ou soient mis d mort : on les dépouillera de leurs biens, qui seront, avec les revenus, attribués au fisc[11].

L’exécution de l’édit commença aussitôt à Rome. De cruelles ruses[12] mettaient les chrétiens dans l’alternative d’apostasier ou de se trahir. Ces inventions perfides sont fréquentes dans la dernière persécution. Déjà l’on a vu, à Nicomédie, des autels placés dans tous les prétoires ; et les plaideurs invités à sacrifier avant d’exposer leur cause. En Galatie, les denrées alimentaires n’étaient mises en vente qu’après avoir été consacrées aux idoles. A Rome, des statues, devant lesquelles on devra offrir de l’encens avant d’acheter ou de vendre, furent posées de même dans tous les marchés : il y eut des gardes postés près des innombrables fontaines publiques, avec défense d’y laisser puiser ceux qui refuseraient de rendre hommage aux dieux[13].

Dans cette crise violente périrent plusieurs des martyrs que nomme la Passion de saint, Sébastien[14]. Peut-être Marc et Marcellien, inhumés entre la voie Appienne et la voie Ardéatine, dans le cimetière de Basileus, contigu à celui de Domitille[15], avaient-ils reçu la mort dans une phase antérieure de la persécution[16] ; mais le supplice du zétaire Castulus est bien de ce temps. On raconte que, arrêté sur la voie Labicane, les bourreaux le précipitèrent à l’instant dans une fosse, et firent tomber sur lui une masse de sable[17]. Le saint se rendait à une réunion chrétienne qui se tenait dans quelque arénaire à cause de la confiscation des cimetières et des églises[18], quand il fut ainsi surpris et enterré vivant par les persécuteurs. Autour de son tombeau se creusa peu à peu une catacombe, dans la pouzzolane humide des infiltrations de l’aqueduc Claudia : la dévotion aux reliques du martyr explique seule le choix d’un terrain aussi défavorable[19]. Plus près de Rome, sur la même voie, fut décapité Tiburtius : son tombeau[20] est dans un autre cimetière de la voie Labicane ; contemporain de Dioclétien[21], et primitivement appelé, d’une dénomination locale, ad duas lauros[22].

Ce cimetière, où reposèrent entre autres martyrs Goronius, Genuinus, un groupe de trente soldats[23], reçut bientôt le nom des saints Pierre et Marcellin, en souvenir de deux des plus célèbres victimes de la persécution[24]. Le premier était prêtre, le second exorciste. Décapités dans la forêt Blanche[25], sur la voie Cornelia, ils furent transportés dans la catacombe de la voie Labicane[26] par une sainte femme nommée Lucille, parente de Tiburtius[27]. Le pape Damase a composé pour leur tombeau[28] une inscription en vers, dans laquelle il rapporte, d’après la confession du bourreau lui-même, les circonstances de leur martyre. Marcellin, Pierre, écoutez le récit de votre triomphe. Quand j’étais enfant, le bourreau m’a raconté, à moi Damase, que le persécuteur furieux avait ordonné de vous trancher la tête au milieu des broussailles, afin que personne ne pût retrouver votre sépulture. Joyeux, vous avez préparé celle-ci de vos propres mains. Après que vous eûtes pendant quelque temps reposé dans une blanche tombe[29] ; vous fîtes savoir ensuite à Lucille[30] qu’il vous plairait d’avoir vos très saints corps enterrés ici[31].

Quelques jours avant les saints Marcellin et Pierre, avaient péri trois membres d’une famille convertie par eux, Artemius, qui fut, dit-on, leur geôlier, l’épouse et la fille de celui-ci, Candide et Pauline. Arrêtés comme ils sortaient d’une crypte de la voie Aurelia[32], où Marcellin avait célébré la messe, Artemius fut frappé du glaive, Candide et Pauline précipitées par le luminaire et accablées sous les pierres[33]. Cette exécution, aussi barbare dans son genre que celle de Castulus, convient ù un moment où l’entrée des cimetières était défendue, et où ceux qui s’y aventuraient couraient risque de la vie. Mais la manière dont moururent les deux martyres, jetées de dehors dans les profondeurs de la catacombe par le puits qui y faisait pénétrer l’air et le jour, montre que, dans les temps qui précédèrent la persécution, les chrétiens avaient possédé en paix leurs cimetières, et n’avaient pas craint d’y faire des travaux extérieurs et apparents[34].

Candide et Pauline étaient de condition médiocre ; mais la persécution n’épargnait pas les plus illustres Romaines. Saint Ambroise a célébré le martyre de sa parente Sotère, descendant comme lui de la gens Aurelia[35]. C’était une belle et noble vierge : à l’illustration des aïeux, aux consulats et aux préfectures gérés par les ancêtres, elle préféra la foi : quand on la somma de sacrifier, elle répondit par un refus. Le persécuteur ordonna de souffleter la jeune fille, espérant qu’elle céderait, sinon à la douleur, au moins à la honte. Mais elle, à ces paroles, découvrit son front, et parut voilée de son seul martyre : elle alla au-devant de l’outrage, présenta ses joues, pressée de sanctifier par la souffrance des attraits qui eussent pu causer sa ruine. Elle se réjouissait de perdre une beauté périssable, afin de mettre sa pudeur à l’abri du péril. On put meurtrir son visage : la beauté intérieure demeura intacte[36]. Quelle lumière jettent ces paroles sur les dangers que la jeunesse et la beauté faisaient courir aux femmes chrétiennes, en ces jours où ni l’innocence ni la noblesse ne pouvaient plus les protéger contre de honteux caprices ! Elles en étaient réduites à bénir la main brutale qui, s’abattant sur leur visage, le défigurait jusqu’à lui faire perdre toute forme humaine. Ainsi, continue saint Ambroise, à travers les injurieux traitements réservés aux esclaves, elle atteignit le faite de sa passion, si courageuse et si douce que le bourreau se fatigua de frapper ses joues avant que la martyre fût fatiguée de souffrir ses outrages. On ne la vit ni baisser la tête, ni détourner le front ; elle ne poussa pas un gémissement, ne versa pas une larme. Enfin, après avoir épuisé tous les tourments, elle reçut du glaive le coup désiré[37]. On enterra Sotère dans la région cémétériale qui porte son nom, contiguë au cimetière de Calliste, et creusée en toute liberté pendant les premières années du règne de Dioclétien. Cette area parait avoir échappé à la confiscation, probablement parce qu’elle était restée de droit privé, n’ayant pas encore été donnée à l’Église quand la persécution éclata, bien que de longue main préparée pour l’usage de la communauté chrétienne[38].

En Occident comme en Orient le caractère dominant de la dernière persécution est l’extrême brutalité. Aux supplices légaux on substitue des expédients barbares, qui tiennent du massacre plutôt que d’exécutions régulières. La noyade, réservée par le droit pénal aux parricides, devient d’un usage fréquent : elle est considérée comme le mode le plus expéditif de se débarrasser des condamnés, sans bruit, sans exciter chez les spectateurs ces mouvements de pitié qui commencent à paraître plus souvent que ne voudraient les bourreaux. A Nicomédie, sous les yeux de Dioclétien, les noyades ont eu lieu dès 303 : nous les avons vu continuer en province. A Rome, en 304, on fait usage aussi de ce sauvage et hypocrite supplice, que renouvellera chez nous la Terreur.

C’est ainsi que du pont de pierre, pons lapideus, au-dessous de l’île du Tibre[39], Simplicius et Faustinus furent jetés dans le fleuve. Le courant les entraîna ; sainte Viatrix[40], sœur des martyrs, assistée des prêtres Crispus et Jean, put, le 29 juillet, repêcher leurs cadavres au lieu dit Sextum Philippi[41]. L’emplacement appelé de ce nom était un très vaste latifond, qui paraît s’être étendu sur la rive droite du Tibre, entre le sixième et le dixième mille, et avoir appartenu à l’administration des jeux du cirque, dépendant de la préfecture urbaine[42]. Son extrémité la plus rapprochée de Rome touchait presque au bois sacré des Arvales. Les eaux étaient basses et le courant peu rapide à cette époque de l’été : Viatrix et ses compagnons retrouvèrent aisément les restes des martyrs vers l’endroit où le fleuve, un peu avant d’arriver au Sextum Philippi, fait un demi cercle autour de la colline couverte par le bois sacré[43]. On ne pouvait songer à porter les corps dans quelqu’un des grands cimetières, tous confisqués à ce moment, et d’ailleurs trop éloignés ; mais, prenant le chemin antique qui de la voie Campanienne ou de la voie de Porto gravissait la colline le long du bois (les fouilles récentes en ont révélé la trace), le courageux groupe arriva au champ de la chrétienne Generosa, voisin du domaine arvalique[44]. Ces lieux, autrefois si animés, étaient maintenant déserts et infestés de brigands[45]. Depuis le milieu du troisième siècle, le collège des Arvales avait cessé de se réunir et d’offrir à