La persécution de Dioclétien et le triomphe de l’Église

CHAPITRE SIXIÈME — LE QUATRIÈME ÉDIT EN OCCIDENT (304).

 

 

I. — Les martyrs de Rome.

Au mois d’avril 304, Hercule était à Rome, où la popularité dont il jouissait près d’une foule oisive et fanatique lui faisait oublier les malédictions des provinciaux[1]. Le 17 avril[2], avant-dernier jour des jeux annuels en l’honneur de Cérès[3], une course de chars eut lieu devant lui au Grand Cirque. Après la coursé, où la faction des Bleus, contre laquelle pariait l’empereur[4], venait d’être vaincue, la joie populaire se traduisit par les acclamations rythmées dont parlent souvent les historiens antiques[5]. Ces acclamations durent plaire au maître, car la plus grande partie des assistants (le narrateur ne dit pas l’unanimité) répéta douze fois : Supprime les chrétiens, nous serons heureux ! par la tête d’Auguste, qu’il n’y ait plus de chrétiens ! puis, apercevant le préfet de Rome dans la loge impériale, le peuple reprit en chœur, dix fois de suite : Sois victorieux, Auguste ! et demande au préfet quels sont nos désirs ! Ce qu’ils désiraient, ils l’avaient dit assez haut ; Hercule n’avait pas besoin d’un grand effort pour le bien entendre[6].

Une réunion du sénat eut lieu le 22 avril au Capitole[7]. L’empereur, s’adressant aux Pères conscrits comme, en 258, l’avait fait par lettre Valérien absent, soumit à leur ratification l’ordonnance suivante : Je permets que, dans tous les lieux où seront trouvés des chrétiens, ils soient arrêtés par notre préfet de la ville ou par ses officiers, et obligés de sacrifier aux dieux[8]. Les sénateurs se séparèrent, en répétant : Sois victorieux, Auguste ! Auguste, puisses-tu vivre avec les dieux ![9] Acclamations que la foule, assemblée au dehors, reprit avec enthousiasme. Ainsi fut promulgué, à Rome, par l’autorité de l’Auguste qui régnait en Occident, l’édit imposé en Orient par Galère à la faiblesse de Dioclétien. Des rescrits le firent connaître immédiatement aux gouverneurs des provinces. On a conservé celui que reçut Vénustien, correcteur d’Étrurie et d’Ombrie[10] : Nous commandons que, dans tous les lieux où est prononcé le nom chrétien, ceux qui professent cette superstition soient contraints de sacrifier aux dieux ou soient mis d mort : on les dépouillera de leurs biens, qui seront, avec les revenus, attribués au fisc[11].

L’exécution de l’édit commença aussitôt à Rome. De cruelles ruses[12] mettaient les chrétiens dans l’alternative d’apostasier ou de se trahir. Ces inventions perfides sont fréquentes dans la dernière persécution. Déjà l’on a vu, à Nicomédie, des autels placés dans tous les prétoires ; et les plaideurs invités à sacrifier avant d’exposer leur cause. En Galatie, les denrées alimentaires n’étaient mises en vente qu’après avoir été consacrées aux idoles. A Rome, des statues, devant lesquelles on devra offrir de l’encens avant d’acheter ou de vendre, furent posées de même dans tous les marchés : il y eut des gardes postés près des innombrables fontaines publiques, avec défense d’y laisser puiser ceux qui refuseraient de rendre hommage aux dieux[13].

Dans cette crise violente périrent plusieurs des martyrs que nomme la Passion de saint, Sébastien[14]. Peut-être Marc et Marcellien, inhumés entre la voie Appienne et la voie Ardéatine, dans le cimetière de Basileus, contigu à celui de Domitille[15], avaient-ils reçu la mort dans une phase antérieure de la persécution[16] ; mais le supplice du zétaire Castulus est bien de ce temps. On raconte que, arrêté sur la voie Labicane, les bourreaux le précipitèrent à l’instant dans une fosse, et firent tomber sur lui une masse de sable[17]. Le saint se rendait à une réunion chrétienne qui se tenait dans quelque arénaire à cause de la confiscation des cimetières et des églises[18], quand il fut ainsi surpris et enterré vivant par les persécuteurs. Autour de son tombeau se creusa peu à peu une catacombe, dans la pouzzolane humide des infiltrations de l’aqueduc Claudia : la dévotion aux reliques du martyr explique seule le choix d’un terrain aussi défavorable[19]. Plus près de Rome, sur la même voie, fut décapité Tiburtius : son tombeau[20] est dans un autre cimetière de la voie Labicane ; contemporain de Dioclétien[21], et primitivement appelé, d’une dénomination locale, ad duas lauros[22].

Ce cimetière, où reposèrent entre autres martyrs Goronius, Genuinus, un groupe de trente soldats[23], reçut bientôt le nom des saints Pierre et Marcellin, en souvenir de deux des plus célèbres victimes de la persécution[24]. Le premier était prêtre, le second exorciste. Décapités dans la forêt Blanche[25], sur la voie Cornelia, ils furent transportés dans la catacombe de la voie Labicane[26] par une sainte femme nommée Lucille, parente de Tiburtius[27]. Le pape Damase a composé pour leur tombeau[28] une inscription en vers, dans laquelle il rapporte, d’après la confession du bourreau lui-même, les circonstances de leur martyre. Marcellin, Pierre, écoutez le récit de votre triomphe. Quand j’étais enfant, le bourreau m’a raconté, à moi Damase, que le persécuteur furieux avait ordonné de vous trancher la tête au milieu des broussailles, afin que personne ne pût retrouver votre sépulture. Joyeux, vous avez préparé celle-ci de vos propres mains. Après que vous eûtes pendant quelque temps reposé dans une blanche tombe[29] ; vous fîtes savoir ensuite à Lucille[30] qu’il vous plairait d’avoir vos très saints corps enterrés ici[31].

Quelques jours avant les saints Marcellin et Pierre, avaient péri trois membres d’une famille convertie par eux, Artemius, qui fut, dit-on, leur geôlier, l’épouse et la fille de celui-ci, Candide et Pauline. Arrêtés comme ils sortaient d’une crypte de la voie Aurelia[32], où Marcellin avait célébré la messe, Artemius fut frappé du glaive, Candide et Pauline précipitées par le luminaire et accablées sous les pierres[33]. Cette exécution, aussi barbare dans son genre que celle de Castulus, convient ù un moment où l’entrée des cimetières était défendue, et où ceux qui s’y aventuraient couraient risque de la vie. Mais la manière dont moururent les deux martyres, jetées de dehors dans les profondeurs de la catacombe par le puits qui y faisait pénétrer l’air et le jour, montre que, dans les temps qui précédèrent la persécution, les chrétiens avaient possédé en paix leurs cimetières, et n’avaient pas craint d’y faire des travaux extérieurs et apparents[34].

Candide et Pauline étaient de condition médiocre ; mais la persécution n’épargnait pas les plus illustres Romaines. Saint Ambroise a célébré le martyre de sa parente Sotère, descendant comme lui de la gens Aurelia[35]. C’était une belle et noble vierge : à l’illustration des aïeux, aux consulats et aux préfectures gérés par les ancêtres, elle préféra la foi : quand on la somma de sacrifier, elle répondit par un refus. Le persécuteur ordonna de souffleter la jeune fille, espérant qu’elle céderait, sinon à la douleur, au moins à la honte. Mais elle, à ces paroles, découvrit son front, et parut voilée de son seul martyre : elle alla au-devant de l’outrage, présenta ses joues, pressée de sanctifier par la souffrance des attraits qui eussent pu causer sa ruine. Elle se réjouissait de perdre une beauté périssable, afin de mettre sa pudeur à l’abri du péril. On put meurtrir son visage : la beauté intérieure demeura intacte[36]. Quelle lumière jettent ces paroles sur les dangers que la jeunesse et la beauté faisaient courir aux femmes chrétiennes, en ces jours où ni l’innocence ni la noblesse ne pouvaient plus les protéger contre de honteux caprices ! Elles en étaient réduites à bénir la main brutale qui, s’abattant sur leur visage, le défigurait jusqu’à lui faire perdre toute forme humaine. Ainsi, continue saint Ambroise, à travers les injurieux traitements réservés aux esclaves, elle atteignit le faite de sa passion, si courageuse et si douce que le bourreau se fatigua de frapper ses joues avant que la martyre fût fatiguée de souffrir ses outrages. On ne la vit ni baisser la tête, ni détourner le front ; elle ne poussa pas un gémissement, ne versa pas une larme. Enfin, après avoir épuisé tous les tourments, elle reçut du glaive le coup désiré[37]. On enterra Sotère dans la région cémétériale qui porte son nom, contiguë au cimetière de Calliste, et creusée en toute liberté pendant les premières années du règne de Dioclétien. Cette area parait avoir échappé à la confiscation, probablement parce qu’elle était restée de droit privé, n’ayant pas encore été donnée à l’Église quand la persécution éclata, bien que de longue main préparée pour l’usage de la communauté chrétienne[38].

En Occident comme en Orient le caractère dominant de la dernière persécution est l’extrême brutalité. Aux supplices légaux on substitue des expédients barbares, qui tiennent du massacre plutôt que d’exécutions régulières. La noyade, réservée par le droit pénal aux parricides, devient d’un usage fréquent : elle est considérée comme le mode le plus expéditif de se débarrasser des condamnés, sans bruit, sans exciter chez les spectateurs ces mouvements de pitié qui commencent à paraître plus souvent que ne voudraient les bourreaux. A Nicomédie, sous les yeux de Dioclétien, les noyades ont eu lieu dès 303 : nous les avons vu continuer en province. A Rome, en 304, on fait usage aussi de ce sauvage et hypocrite supplice, que renouvellera chez nous la Terreur.

C’est ainsi que du pont de pierre, pons lapideus, au-dessous de l’île du Tibre[39], Simplicius et Faustinus furent jetés dans le fleuve. Le courant les entraîna ; sainte Viatrix[40], sœur des martyrs, assistée des prêtres Crispus et Jean, put, le 29 juillet, repêcher leurs cadavres au lieu dit Sextum Philippi[41]. L’emplacement appelé de ce nom était un très vaste latifond, qui paraît s’être étendu sur la rive droite du Tibre, entre le sixième et le dixième mille, et avoir appartenu à l’administration des jeux du cirque, dépendant de la préfecture urbaine[42]. Son extrémité la plus rapprochée de Rome touchait presque au bois sacré des Arvales. Les eaux étaient basses et le courant peu rapide à cette époque de l’été : Viatrix et ses compagnons retrouvèrent aisément les restes des martyrs vers l’endroit où le fleuve, un peu avant d’arriver au Sextum Philippi, fait un demi cercle autour de la colline couverte par le bois sacré[43]. On ne pouvait songer à porter les corps dans quelqu’un des grands cimetières, tous confisqués à ce moment, et d’ailleurs trop éloignés ; mais, prenant le chemin antique qui de la voie Campanienne ou de la voie de Porto gravissait la colline le long du bois (les fouilles récentes en ont révélé la trace), le courageux groupe arriva au champ de la chrétienne Generosa, voisin du domaine arvalique[44]. Ces lieux, autrefois si animés, étaient maintenant déserts et infestés de brigands[45]. Depuis le milieu du troisième siècle, le collège des Arvales avait cessé de se réunir et d’offrir à la Dea Dia les sacrifices commandés par le rituel : les somptueux édifices qui avaient abrité ses fêtes, le Cæsareum, la salle tétrastyle, les exèdres, se dressaient abandonnés au milieu des grands arbres[46]. Profitant de cette solitude, les chrétiens pouvaient enterrer leurs morts dans les sablonnières qui s’étendaient sous la colline, et où l’on avait probablement accès par le champ de Generosa[47]. C’est ce que firent Viatrix et ses compagnons : ils déposèrent les corps des martyrs dans une chambre de l’arénaire : une sorte de sarcophage adossé à la muraille et formé de débris de marbres maçonnés à, la hâte remplaça les tombes que l’on avait coutume de creuser dans les parois des cimetières souterrains[48].

A son tour Viatrix, étranglée par les païens quelques mois après la mort de ses frères, fut enterrée dans le même arénaire par les soins de la matrone Lucine[49]. Un autre martyr eut sa sépulture dans ce cimetière improvisé, Rufus ou Rufinianus[50], qui avait appartenu à la milice palatine et rempli la charge de vicaire d’un des préfets[51] : la peinture de basse époque qui lui fut plus tard consacrée lui en donne l’uniforme, une chlamyde fixée à l’épaule par une riche agrafe[52]. C’est probablement le Rufus dont parlent les Actes de saint Chrysogone qui, ayant, en vertu de sa charge, la garde de ce prisonnier chrétien, fut converti par lui avec toute sa famille et donna sa vie pour sa nouvelle foi[53].

D’autres martyrs immolés a Rome en ces jours sanglants eurent leur tombeau plus loin encore de la Ville éternelle[54]. Vingt-trois chrétiens se tenaient cachés au vicus Canarius, dans la maison de la matrone Théodora[55], sous la conduite du prêtre Abundius et du diacre Abundantius. C’étaient probablement des habitants d’un bourg du Latium, qui, effrayés de la persécution, avaient fui à Rome dans l’espoir d’y échapper plus, facilement aux recherches. Cet espoir fut déçu : les fugitifs furent arrêtés le 5 août et menés sur l’ancienne voie Salaria, où on les décapita. Leurs corps, disent les Actes, reçurent la sépulture sur la même voie, dans un cimetière voisin de la montée du Concombre[56], au lieu dit les sept Colombes[57]. Abundius et Abundantius n’avaient pas été jugés en même temps que leurs paroissiens les persécuteurs, voulant sans doute instruire plus solennellement leur procès, les firent comparaître au forum de Nerva, où était le secretarium du préfet de Rome et où ce magistrat rendait souvent la justice[58]. Après de cruelles tortures, le prêtre et le diacre furent conduits au dixième mille de la voie Salaria, près du bourg de Rubræ[59], et décapités le 28 août. Le choit d’un lieu si éloigné de Rome semble indiquer que les persécuteurs voulurent les exécuter dans la contrée même où s’était naguère exercé leur ministère apostolique[60]. Les corps, mis en un cercueil de plomb[61], furent enterrés dans un domaine que possédait, seize milles plus loin, leur hôtesse de Rome, la chrétienne Théodora, et qui devint le noyau d’un grand cimetière[62].

Le 22 septembre eut lieu l’inhumation d’une chrétienne dont on tonnait seulement le nom et la sépulture. La liste des Dépositions des martyrs contient cette mention : Le 10 des calendes d’octobre, (mémoire) de Basilla, sur l’ancienne voie Salaria, Dioclétien étant consul pour la neuvième fois et Maximien pour la huitième[63]. On sait la valeur de cette liste, qui énumère les plus solennelles fêtes de martyrs célébrées à Rome et dans les principaux sièges suburbicaires (Ostie, Porto et Albano) avant le milieu du quatrième siècle[64]. C’est la tradition toute vivante, au sortir de la dernière persécution. Par une exception presque unique dans le catalogue des Dépositions[65], la date consulaire de la sépulture, et probablement du martyre, est marquée ici[66]. Le cimetière de la voie Salaria auquel s’attache le souvenir de Basilla est bien connu : c’est celui où reposèrent Hermès, Protus, et Hyacinthe, et dont nous avons plusieurs fois parlé au cours de ces études : de touchantes preuves s’y rencontrent de la dévotion des fidèles pour la sainte, à laquelle ils recommandent l’innocence de leurs enfants[67].

En calculant d’après les chiffres d’un antre document du même temps, le catalogue des papes compris dans la collection philocalienne, on fixe au 24 octobre 304 la mort du pape saint Marcellin. Mais si cette date (quant au jour et au mois) n’est pas assurée[68], plus obscure encore est l’histoire des derniers moments du pontife. Il est impossible que le chef de l’Église de Rome ait passé inaperçu pendant la persécution. Tous les écrits qui ont conservé son souvenir le mettent en rapport avec celle-ci. Le catalogue philocalien dit qu’il mourut pendant le neuvième consulat de Dioclétien et le huitième de Maximien, à l’époque où la persécution sévissait[69]. D’après Eusèbe, il fut enveloppé par elle[70]. Théodoret, plus explicite, ajoute qu’il s’y distingua[71]. La tradition de son martyre nous est parvenue par des récits suspects, qui le montrent cédant d’abord aux ordres des persécuteurs, puis se relevant pour attester son repentir et mourir en confessant le Christ[72]. J’ai déjà dit comment l’imputation des donatistes, qui l’accusaient d’avoir livré les saintes Écritures, est invraisemblable ; mais d’autres, documents, dont la trace se retrouve dans sa notice au Liber Pontificalis, prétendent qu’il consentit à offrir de l’encens aux dieux, à thurifier, selon le langage du temps[73]. Quand on sait à quelles sources troublées puisa quelquefois le rédacteur des biographies pontificales, on n’attache qu’une médiocre importance à ce renseignement[74]. Il montre cependant qu’au cinquième siècle plusieurs croyaient à une faiblesse passagère du pape. Ce préjugé défavorable est peut-être plus ancien encore, car le nom de Marcellin manque au catalogue romain de la Déposition des évêques, ce qui semble un blâme indirect de sa conduite[75]. Il ne se lit pas non plus dans celui de la Déposition des martyrs ; mais on sait qu’un petit nombre de saints y figurent, ceux-là seulement qui étaient l’occasion de fêtes solennelles[76]. Cette dernière omission ne va pas contre l’opinion de son martyre : ce qui, indépendamment de récits plus ou moins sûrs, paraît la confirmer, et faire croire que saint Marcellin mourut sous les coups des bourreaux ou dans les souffrances de la prison, c’est la vénération dont fut entouré son tombeau. Celui-ci avait été choisi par lui-même[77] à l’étage intermédiaire de la catacombe de Priscille, nécropole restée de droit privé, où avaient été faits de grands travaux afin de suppléer aux cimetières communs confisqués par le premier édit. Marcellin y reposa dans une crypte bien éclairée[78], près du martyr Crescentio[79], et les pèlerins du septième siècle, suivant les pas de leurs devanciers, y venaient encore prier devant ses reliques[80].

Après la mort de Marcellin, la persécution continua de désoler l’Église de Rome, destinée à demeurer pendant quatre ans sans pasteur. Aux derniers mois de 304 et aux premiers de 305 doivent probablement être rapportés les martyres de Cyriaque, Saturninus, Sisinnius, Apronianus, Smaragdus, Largus, Crescentianus, Papias, Maurus et plusieurs autres. Malheureusement les récits dont ils sont l’objet[81] sont mêlés d’anachronismes et de fables[82] : on leur peut demander cependant quelques circonstances générales, d’une suffisante vraisemblance, et surtout des indications topographiques, signe de ces vigoureuses traditions locales qui, à Rome, ont souvent survécu ou suppléé aux documents écrits.

Maximien Hercule avait, dit-on, condamné des fidèles à travailler à la construction des thermes immenses que Dioclétien faisait bâtir sur le Viminal, présent dédaigneux du vieil Auguste à la populace frondeuse de Rome[83]. Par l’intermédiaire du diacre Cyriaque et de Sisinnius, Smaragdus et Largus, le chrétien Thrason leur envoyait des secours et des vivres[84]. Arrêtés dans l’exercice de leur charitable mission, le diacre et ses auxiliaires furent eux-mêmes obligés à porter du sable pour les maçons des thermes. Tout en travaillant, ils trouvaient moyen d’assister encore leurs compagnons d’infortune. Parmi ceux qu’ils aidaient ainsi était un vieillard nommé Saturninus, d’origine carthaginoise[85]. On les jeta avec lui en prison[86], où Sisinnius, se faisant apôtre, put gagner à la foi le geôlier Apronianus[87].

Le procès de Sisinnius et Saturninus eut lieu, à part de celui des autres, devant le préfet de Rome siégeant à Tellus[88], c’est-à-dire au forum de Nerva. Un document étranger aux Actes que nous résumons, et d’origine meilleure, raconte que, mis à la torture, Sisinnius montra une telle fermeté, qu’il contraignit Gratien (soit le bourreau, soit un assesseur du préfet) à reconnaître la divinité de Jésus-Christ[89]. Ces conversions subites sont racontées si souvent pour le temps qui nous occupe, qu’on ne peut toutes les mettre en doute : il faut vraisemblablement reconnaître en d’aussi soudaines victoires de la grâce un indice et un résultat du travail intérieur chaque jour plus puissant qui alors se faisait dans les âmes. Condamnés par le préfet à .être décapités sur la voie Nomentane, Sisinnius et Saturninus furent ensevelis le 28 novembre par le prêtre Jean et le chrétien Thrason dans le domaine que ce dernier possédait sur la voie Salaria[90].

Pendant la comparution de ces martyrs devant le préfet, deux soldats, Papias et Maurus (ou Mauroleo) s’étaient spontanément déclarés chrétiens[91]. Ils furent, dit-on, jugés au cirque de Flaminius, puis assommés à coups de plumbatæ. Le prêtre Jean, qu’un grand nombre de Passions nous montrent voué à l’ensevelissement des martyrs, et que nous avons déjà rencontré plusieurs fois accomplissant cet acte de miséricorde, enleva de nuit leurs corps : il les transporta, le 29 janvier, au nymphée de saint Pierre, là où l’apôtre baptisait, c’est-à-dire au cimetière Ostrien, sur la voie Nomentane[92]. Trois jours après, le greffier Apronianus était décapité sur la voie Salaria.

Au milieu de ces sanglantes scènes, le procès de Cyriaque, de ses compagnons et de vingt et un fidèles était instruit par un vicaire du préfet, en ce lieu de Tellus[93] qui vit passer tant de martyrs. Lors d’une première audience, Crescentianus mourut pendant la torture[94]. Son cadavre fut jeté au pied de la montée de l’Ours, sur la place, devant le temple de Pallas[95]. Le prêtre Jean put lui donner la sépulture, le 24 novembre, au cimetière de Priscille[96]. Le, procès semble avoir été interrompu pour ne reprendre qu’au commencement de 305. Après une seconde audience, sur laquelle le vicaire fit, dit-on, un rapport à Maximien Hercule, celui-ci commanda de décapiter Cyriaque et les autres accusés. L’exécution eut lieu le 16 mars, sur la voie Salaria, dans une dépendance des immenses jardins de Salluste[97], où résidaient pendant l’été les empereurs[98], et où plus d’une fois coula le sang des martyrs[99]. Les condamnés paraissent avoir reçu sur cette voie une sépulture provisoire[100] ; mais plus tard la matrone Lucine transporta leurs corps entre le septième et le huitième mille de la voie d’Ostie[101], au lieu qui prit depuis le nom de cimetière de Cyriaque[102].

C’est encore sur la voie d’Ostie, dans un jardin peu éloigné de la sépulture de saint Paul, que fut enterrée une autre victime de la persécution, le chrétien Timothée, originaire, dit-on, d’Antioche, dont l’anniversaire est marqué au 22 août par le férial philocalien[103].

L’opinion commune attribue à l’hiver de 304-305 (21 janvier) la mort de sainte Agnès.

Agnès[104] est une des plus gracieuses et des plus populaires figures du martyrologe chrétien. Mais c’est une de celles sur lesquelles on possède le moins de documents certains. Cependant, même en négligeant tout à fait ses Actes, qui sont postérieurs au quatrième siècle[105], et en combinant seulement les renseignements puisés dans la tradition orale[106] par saint Ambroise, par saint. Damase et par Prudence, on arrive à se faire, croyons-nous, une idée assez nette de son histoire.

Agnès était toute jeune, presque une enfant, quand elle fut arrêtée. Elle avait douze[107] ou treize ans[108], ce qui faisait déjà, à Rome, l’âge nubile[109] : comme les jeunes filles romaines, elle vivait encore sous la garde de sa nourrice[110], qui ne quittait point avant le mariage l’enfant élevée par ses soins[111]. Le dépit d’un prétendant évincé contribua-t-il à son arrestation[112] ? On peut l’induire du récit de saint Ambroise. Quelles douceurs employa le persécuteur pour la séduire ! que de vœux pour obtenir qu’elle se donnât en mariage ! Mais elle : Espérer me fléchir serait faire injure à mon divin époux. Celui qui le premier m’a choisie recevra ma foi. Bourreau, pourquoi tardes-tu ? Périsse ce corps qui peut, malgré moi, être aimé par des yeux charnels ![113] Le juge irrité changea de ton. A quelles menaces il eut recours pour la faire trembler ![114] Il parla de la condamner au bûcher. Mais elle foula aux pieds spontanément les menaces et la rage du tyran, lorsqu’il voulut livrer aux flammes son noble corps, et surpassa avec de faibles forces une immense terreur (Saint Damase). En vain essaya-t-on de la torture : Elle se tenait debout, intrépide dans son fier courage, et offrait volontairement ses membres aux durs tourments, ne refusant pas de mourir[115].

Alors un supplice plus horrible lui fut proposé. S’il est facile, dit le juge, de vaincre la douleur et de mépriser la vie comme une chose de peu de prix, la pudeur au moins est chère à une vierge. J’exposerai celle-ci dans un lupanar public, si elle ne se réfugié près de l’autel et ne demande protection à Minerve[116], cette vierge qu’elle, vierge aussi, persiste à mépriser. Toute la jeunesse va accourir, et réclamer la nouvelle esclave de ses caprices[117]. Agnès ne se troubla point : Le Christ, dit-elle, n’est pas tellement oublieux des siens, qu’il perde notre précieuse pudeur et nous laisse sans secours : il est avec celles qui sont pures, et ne souffre pas que le trésor de leur sainte intégrité soit profané. Tu plongeras dans mon sein un fer impie, si tu le veux ; mais tu ne souilleras pas mes membres par le péché[118].

Dieu fit le miracle attendu par l’ardente foi de sa servante. On l’avait conduite dans la courbe de la place, flexu in plateæ[119], c’est-à-dire, selon la tradition locale, dans l’un des mauvais lieux situés sous les arcades du stade d’Alexandre Sévère, là où s’élève aujourd’hui son église de la place Navone[120]. Saint Damase rapporte que ses cheveux répandus autour d’elle couvrirent comme un manteau les membres nus de la vierge[121]. Prudence raconte le fait suivant : Un seul osa arrêter ses regards sur la jeune fille, et ne craignit pas de porter un œil impur sur son corps sacré. Voici qu’un oiseau de feu fond sur lui comme la foudre et lui crève les yeux ; aveuglé par l’éclatante lumière, il tombe palpitant dans la poussière, et ses compagnons l’enlèvent demi-mort[122]. » Le poète ajoute : Il y en a qui disent (sunt qui rettulerint) qu’Agnès voulut bien prier le Christ de rendre la lumière à celui qui gisait terrassé : alors le souffle de la vie revint au jeune homme, et ses yeux reprirent leur vigueur première[123].

Le merveilleux qui éclate dans cette histoire n’était pas pour étonner les païens. Eux-mêmes avaient eu quelquefois le pressentiment de ces miraculeuses délivrances accordées par le ciel à la faiblesse et à la pureté. Sénèque a résumé une controverse d’école sur le cas imaginaire d’une jeune fille enlevée par des pirates, vendue à un entrepreneur de débauche publique, exposée dans un mauvais lieu, et sauvant sa vertu par le meurtre d’un gladiateur qui essayait de lui faire violence[124]. Jusque-là, tous ceux qui s’étaient approchés d’elle comme d’une prostituée s’étaient retirés avec le respect qu’inspire une prêtresse[125]. Un seul avait persisté dans son mauvais dessein ; alors s’était montré le pouvoir des immortels. J’ai vu, faisait-on dire à la jeune fille, j’ai vu planer au-dessus de ma tête une colossale figure ; mes faibles membres ont senti tout à coup une force surhumaine : qui que vous soyez, ô dieux qui avez voulu tirer par un miracle l’innocence de ce lieu infâme, vous n’aurez point secouru une ingrate : je voue à votre service la virginité que vous avez sauvée[126]. Ce touchant rêve de l’imagination païenne se réalisait maintenant sous les yeux des persécuteurs.

Mais, chez les anciens, l’attendrissement et la surprise duraient peu. Les rhéteurs qui prirent part à la controverse résumée par Sénèque persistent à déclarer infâme la jeune fille dont ils ont raconté la miraculeuse délivrance. De même les juges du quatrième siècle ne font pas grâce à la vierge sortie intacte d’une aussi terrible épreuve[127]. Agnès fut condamnée à la décapitation[128]. Elle se tient debout, elle prie, elle baisse la tête. La main du bourreau tremble, son visage pâlit, tandis que la vierge demeure intrépide[129]. Enfin il frappe : un seul coup suffit à détacher la tête, et la mort vint avant la douleur[130].

Ainsi finit cette jeune fille, dont on sait au moins deus choses certaines : elle vécut pure et mourut martyre. Elle avait sans cloute ravi ses contemporains par l’élan de son sacrifice, une généreuse protestation en faveur du Christ et de l’Église, une parole pleine d’énergie et de grâce, un cri, un geste, découvrant une âme exquise. L’admiration populaire s’est attachée à son nom, et lui a créé une poétique légende, dans laquelle l’histoire peut démêler aujourd’hui encore quelques traits vraisemblables. D’ailleurs, que l’on réduise tant que l’on voudra dans les traditions dont elle est l’objet la part de l’histoire, Agnès est une de ces personnes saintes dont l’importance et la grandeur se révèlent surtout à l’auréole dont elles paraissent entourées. N’en est-il pas ainsi de Marie elle-même, que toutes les générations proclament bienheureuse, et sur laquelle l’Évangile est si sobre de détails ? Les chrétiens du quatrième siècle aimaient à rapprocher de la sainte Vierge la figure virginale de la jeune Romaine. Dans un brillant tableau, Prudence la montre montant au ciel, entourée d’anges : on croirait voir une Assomption de Murillo[131]. Il va jusqu’à représenter Agnès écrasant la tête du serpent, qui se roule, vaincu, sous le talon d’une vierge[132]. L’enthousiasme excessif du poète transporte à la jeune martyre le rôle même prédit depuis le commencement du monde à Marie[133]. Agnès est quelquefois dessinée sur les verres chrétiens[134] à côté de la sainte Vierge. Le patriotisme des Romains semble avoir voulu faire de ce rapprochement un nouveau titre de gloire pour la jeune fille qui porte le double diadème de la virginité et du martyre[135].

Je ne veux me servir de ses Actes que pour leur demander un renseignement topographique, dont l’exactitude est attestée par les monuments. Les parents d’Agnès[136], disent-ils, enlevèrent son corps avec une sainte joie et le déposèrent dans un petit domaine (prædiolum) qu’ils possédaient à peu de distance de la ville, sur la voie Nomentane[137]. Des cimetières chrétiens existaient déjà sur cette voie : le cimetière Ostrien, appelé aussi le grand cimetière, cœmeterium majus, à cause des souvenirs que saint Pierre y laissa[138] ; une petite nécropole, voisine mais distincte, et fort ancienne[139]. A ce second hypogée touchait le prædiolum des parents d’Agnès, qui, soit avant, soit après la sépulture de la martyre, s’y trouva annexé, et sur lequel, à l’époque constantinienne, s’éleva la gracieuse basilique semi-souterraine qui semble encore toute parfumée de son souvenir[140]. Les Actes ajoutent qu’à l’occasion des funérailles d’Agnès il y eut une émeute des païens et que sa sœur de lait Émérentienne, encore catéchumène, y périt. Les parents d’Agnès veillèrent à la sépulture de l’amie de leur fille, et la déposèrent à la limite du petit champ de celle-ci, in confinio agelli beatissimæ virginis Agnetis[141]. La tombe d’Émérentienne sera, en effet, vénérée dans le cimetière Ostrien, contigu à celui qui prit le nom de sainte Agnès, dont il n’est séparé que par un arénaire à travers lequel on pouvait passer de l’un à l’autre[142].

Dans les galeries souterraines qui se développèrent promptement autour du tombeau de sainte Agnès, comme dans celles du cimetière Ostrien, a été rencontré le souvenir d’une femme chrétienne célèbre par son dévouement pendant la persécution. Le sceau de Turrania Lucina s’y reconnaît encore imprimé sur le mortier de deux tombes[143]. Lucine parait souvent dans les récits de cette sanglante époque. Elle joue un rôle dans les Actes de saint Sébastien, dans ceux de sainte Viatrix, de saint Anthime[144], de saint Cyriaque, de saint Marcel, dans la notice de ce pape au Liber Pontificalis. Si confus que soient ces divers documents, il en ressort au moins l’importance du personnage, qui ne peut être imaginaire. Lucine se montre à nous comme une grande clame, qui mettrait ses richesses, son zèle, son influence, au service de l’Église affligée. On la dit petite-fille par sa mère de l’empereur Gallien, fille de Sergius Terentianus, préfet de Rome, et veuve d’un ancien proconsul d’Asie, Faltonius Pinianus, converti à la foi chrétienne[145] ; à elle-même un martyrologe donne le nom d’Anicia Lutina[146]. Les Piniani sont bien connus au quatrième siècle[147], et, à cette époque, existent entre les Anicii, les Faltonii, les Turranii des rapports de parenté ou d’alliance[148]. Le sceau imprimé dans le cimetière de sainte Agnès appartient donc, vraisemblablement, à une chrétienne qui joignait au cognomen (baptismal) Lucina le gentilitium Turrania, et, par elle comme par son mari, tenait aux plus grandes maisons de Rome. Cette situation de famille explique l’impunité dont elle put jouir et la liberté relative de ses mouvements au milieu de la terreur universelle. Pendant qu’ils immolaient les prêtres Crispus et Jean, souvent associés à Lucine dans l’œuvre de miséricorde envers les martyrs, et ensevelis à la hâte dans le cimetière improvisé sous le bois des Arvales[149], les magistrats, n’osant ou ne voulant toucher à une personne apparentée à ce que le sénat comptait de plus illustre, préféraient fermer les yeux sur ses actions. Cependant, si l’on en croit une tradition curieuse, Lucine commençait à s’inquiéter pour elle-même et songeait à prendre la fuite, quand une des martyres qu’elle avait ensevelies, Viatrix, lui apparut, l’exhorta à demeurer, et lui annonça que, ce mois-là même, Dieu allait rendre la paixà l’Église[150]. Cette légende a au moins le mérite d’expliquer poétiquement que Lucine survécut à la période sanglante de la persécution en Occident ; ce que montrent, d’ailleurs, les sceaux appliqués par elle ou par son ordre sur des tombes probablement postérieures à cette époque. Le moment où la persécution, destinée à continuer pendant plusieurs années encore en Orient, commença de s’amortir à Rome, coïncide avec le printemps e 305. Avant de raconter les événements politiques qui amenèrent l’accomplissement de la prédiction attribuée à Viatrix, il nous reste à montrer hors de Rome, en Italie, en Espagne, en Afrique, la, répétition des tragiques épisodes auxquels on vient d’assister dans la ville éternelle.

 

II. — Les martyrs de l’Italie et de la Sicile.

L’Italie entière, du Pô  la Sicile, eut des martyrs.

On en rencontre sans surprise dans le Latium, l’Étrurie, l’Ombrie, où rayonna de bonne heure le foyer de christianisme allumé à Rome par la main des apôtres. Ces contrées, depuis longtemps interrogées et fouillées de toutes parts, ont encore vu sortir de terre, en ce siècle, des noms inconnus de glorieux témoins du Christ. A Piperno (Privernum), dans le Latium, le marbre brisé qui porte l’épitaphe de deux époux chrétiens du quatrième siècle, Lucretius Asi (nianus) et Quintiana, ne rappelle pas seulement leur piété, leur amour des pauvres, leur hospitalité, mais raconte qu’ils eurent pour enfants trois saints, c’est-à-dire, dans le langage du temps, trois martyrs[151]. Le nom de l’un a péri, sauf la dernière syllabe : les deux autres s’appelaient Jules et Montanianus. Étaient-ce des habitants de la vieille cité latine ? étaient-ce, comme certains indices semblent le faire croire, des Romains de grande famille[152], que l’on peut supposer s’être, à l’exemple de beaucoup d’autres, réfugiés pendant la persécution dans leurs terres du Latium[153], où ils furent saisis et martyrisés[154] ? Nous n’essaierons pas de reconstituer par conjecture un épisode ignoré, dont quelques lignes retrouvées sur un débris d’épitaphe révèlent seules l’existence : nous en conclurons seulement que les calendriers particuliers des cités du Latium ne furent pas intégralement insérés dans l’antique martyrologe romain conservé par la compilation hiéronymienne[155], et que des noms de martyrs, même honorés d’un culte public du mentionnés par les monuments, ne paraissent pas dans les fastes ecclésiastiques. L’expérience nous montrera plus d’une fois encore des exemples de ces lacunes, que les découvertes archéologiques viennent combler.

L’Étrurie, où le christianisme avait, au troisième siècle, des adhérents dans l’aristocratie[156], vit des martyrs durant la dernière persécution. A Surrena, près de Viterbe, furent exécutés, le 3 novembre, le prêtre Valentin et le diacre Hilaire[157]. Un manuscrit de leurs Actes nomme un autre prêtre, Eutychius, qui exerçait dans la contrée le ministère apostolique, et auquel est attribuée la conversion des bourreaux et du juge lui-même[158]. On ne dit pas qu’il ait à son tour été mis à mort. Si ce personnage est réel, et n’a pas été introduit dans un récit de basse époque par une confusion avec saint Eutychius de Ferento, martyrisé trente-cinq ans plus tôt sous Claude le Gothique, on sera tenté de le reconnaître dans l’Eutychius confesseur dont le nom se lit sur une dalle tumulaire de Corneto, l’antique Tarquinies[159]. Mais, que cette identification soit ou non admise ; un fait subsiste : l’existence, à Tarquinies, d’un Eutychius, qu’une épitaphe portant les caractères de l’époque de Constantin dit avoir confessé la foi et être mort dans la paix du Christ[160].

On cite pour l’Ombrie de nombreux martyrs : saint Secundus, à Amelia[161] ; sainte Firmina, près de la même ville[162] ; saint Félix, évêque, à Spello[163] ; saint Grégoire, prêtre, à Spolète[164] ; saint Fidence et saint Térence, à Martane, près de Todi[165] ; malheureusement les Actes de ces divers martyrs sont trop peu sûrs pour qu’on leur puisse demander plus de détails[166]. Bien meilleurs, malgré leurs défauts, paraissent ceux de saint Sabin, évêque d’Assise[167], emprisonné dans cette ville avec ses, diacres Exsuperantius et Marcel, et beaucoup d’autres clercs, par ordre de Vénustien, correcteur d’Étrurie et d’Ombrie. Ayant refusé de sacrifier, les deux diacres furent mis sur le chevalet, fouettés, déchirés avec les ongles de fer, et périrent dans la torture., Un peu plus tard, l’évêque, après avoir eu les deux mains coupées, fut transféré à Spolète, où il mourut sous les verges. Mais un autre que Vénustien commanda son supplice : ce gouverneur s’était converti avec sa femme et ses enfants pendant le procès, et avait été mis à mort sans jugement[168].

Les traditions relatives aux martyrs de l’Italie méridionale sont assez confuses ; cependant on doit retenir les noms de saint Érasme, martyrisé en Campanie[169] ;-du célèbre saint Janvier, troisième évêque de Bénévent, décapité dans la même province, à Pouzzoles, avec ses compagnons Sosie[170], Festus, Didier, Proculus, Eutychius, Acucius[171] ; de saint Vit, enfant de douze ans, dit-on, immolé pour le Christ avec saint Modeste et saint Crescence dans la Lucanie[172]. La confession de saint Euplus ou Euplius, diacre de Catane en Sicile, est célèbre, et ses Actes, dont on possède plusieurs versions un peu différentes, mais paraissant provenir d’un même original, méritent de faire foi dans l’ensemble[173].

Le 12 août[174] 304[175], Euplus fut arrêté pendant qu’il lisait l’Évangile aux fidèles. On le conduisit à Calvisianus, correcteur de Sicile[176]. Celui-ci était dans son cabinet, séparé de la salle d’audience par un voile[177]. Entrant dans la salle, Euplus cria d’une voix forte : Je suis chrétien, je désire mourir pour le nom du Christ. Calvisianus ordonna d’introduire dans le cabinet l’homme qui criait ainsi. Euplus portait encore le livre des Évangiles, dont il donnait lecture au moment de son arrestation. Un sénateur, Maxime[178], qui se trouvait dans l’appartement du correcteur, dit en le voyant ainsi chargé. Il ne t’est pas permis de porter de tels livres contre l’ordre des empereurs. Calvisianus commença l’interrogatoire : D’où te viennent ces Écritures ? les as-tu apportées de ta maison ?Je n’ai pas de maison, mon Seigneur Jésus-Christ le sait, répondit Euplus, qui probablement vivait caché loin de sa demeure habituelle, comme beaucoup de chrétiens pendant la persécution. Calvisianus continua : Est-ce toi qui as porté ici ces livres ?C’est moi qui les ai portés ; car je les avais quand on m’arrêta. — Lis-les. Euplus ouvrit le volume et lut, entre autres passages, ces deux sentences de l’Évangile qu’il avait sans doute l’habitude de commenter aux fidèles pour les préparer aux épreuves de l’heure présente : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux, et : Celui qui veut venir après moi, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Qu’est-ce que cela ? dit le correcteur. C’est la loi de mon Seigneur, qui m’a été confiée. — Par qui ?Par Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. Calvisianus, l’interrompant, dit que, puisque ses sentiments étaient suffisamment connus, il serait maintenant interrogé en public, avec l’appareil de la torture.

On passa dans la salle d’audience, où le correcteur lui demanda : Persistes-tu dans ta première confession ? D’une main qui restait libre Euplus fit le signe de la croix, en disant : Ce que j’ai déclaré une première fois, je le répète ; je suis chrétien, et je lis les divines Écritures. — Pourquoi les as-tu gardées en ta possession, et ne les as-tu pas livrées quand les empereurs les ont interdites ?Parce que je suis chrétien, et qu’il ne m’était pas permis de les livrer. Mieux vaut mourir. Elles contiennent la vie éternelle, que perd celui qui les livre. Pour ne pas la perdre, j’abandonne ma vie. — Qu’Euplus, qui a contrevenu à l’édit impérial en ne livrant pas les Écritures, et qui persiste à les lire au peuple, soit appliqué à la torture. Pendant qu’on le tourmentait, le martyr faisait tout haut ces courtes et ardentes prières, que nous avons tant de fois entendues sortir de la bouche d’héroïques patients : Je te rends grâces, Christ. Garde-moi, puisque c’est pour toi que je souffre. Le correcteur l’exhortait cependant : Euplus, renonce à ta folie. Adore les dieux, et tu seras délivré. — J’adore le Christ, je déteste les démons. Fais ce que tu voudras, je suis chrétien. J’ai depuis longtemps désiré ce qui m’arrive. Fais ce que tu voudras. Ajoute d’autres tourments. Je suis chrétien. Quand les bourreaux eurent reçu l’ordre de s’arrêter, Calvisianus reprit : Malheureux, adore les dieux ; rends hommage à Mars, à Apollon et à Esculape. — J’adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la Trinité sainte, hors laquelle il n’y a pas de Dieu. Périssent des dieux qui n’ont pas fait le ciel, la terre et tout ce qu’ils contiennent ! Je suis chrétien. — Sacrifie, si tu veux être délivré. — Je m’offre moi-même en sacrifice au Christ Dieu. Je ne puis faire plus. Tes efforts sont vains : je suis chrétien. Calvisianus commanda de le torturer plus cruellement. Christ, je te rends grâces, s’écriait le martyr. Christ, secours-moi. Ô Christ, je souffre tout cela pour toi. Il prononça souvent ces invocations ; puis la force lui manqua au milieu de ses souffrances, on vit ses lèvres pâles s’agiter, priant encore ; mais la voix ne sortait plus de sa poitrine épuisée.

Calvisianus rentra dans son cabinet pour rédiger la sentence ; paraissant de nouveau hors du voile, il lut sur ses tablettes : J’ordonne que le chrétien Euplus, qui méprise les édits des princes, blasphème les dieux et refuse de se repentir, soit décapité. Emmenez-le. On suspendit à son cou l’exemplaire des Évangiles avec lequel il avait été surpris, et l’on marcha vers le lieu du supplice ; le héraut précédait en criant : Le chrétien Euplus, ennemi des dieux et des empereurs ! Euplus ne cessait de répéter : Grâces au Christ Dieu ! Parvenu là où il devait mourir, il s’agenouilla et pria longuement ; puis, disant une dernière fois : Grâces à Dieu ! il tendit le cou au glaive du bourreau. Les chrétiens parvinrent à enlever son corps et l’ensevelirent pieusement, embaumé dans les parfums[179].

On voudrait rencontrer le même naturel et la même vraisemblance dans les Actes de la célèbre martyre de Syracuse, sainte Lucie[180]. Malheureusement, il est impossible d’y méconnaître un récit romanesque, où l’imagination du narrateur joue le plus grand rôle. L’existence historique de la sainte n’est pas douteuse

la vénération dont elle fut de bonne heure l’objet dans toute l’Église en est la preuve. Son histoire, en ce qu’elle a de probable, tient cependant en quelques lignes : Lucie, qui avait voué à Dieu sa virginité, et s’était dépouillée volontairement de ses biens, comparut devant le correcteur[181], qui la menaça de l’enfermer, comme tant d’autres vierges chrétiennes, dans un lieu de débauche, et la fit enfin mourir par le glaive, le 13 décembre[182].

Remontant vers le nord de l’Italie, on trouve des martyrs dans le Picenum, saint Emygdius, évêque, à Ascoli[183], saint Peregrinus, diacre, à Ancône[184] ; dans l’Émilie, saint Domninus, près de Parme[185], saint Proculus, saint Vital et saint Agricola, à Bologne[186]. Vital était l’esclave d’Agricola. Tous deux confessèrent le Christ et furent condamnés à mort. Les persécuteurs hésitaient à faire périr Agricola, dont la douceur avait gagné l’amitié des païens. Aussi essayèrent-ils de l’épouvanter par le supplice de son esclave. On soumit Vital aux plus cruelles tortures, Celui-ci, dont le corps n’était plus qu’une plaie, s’écria d’une voix mourante : Seigneur Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu, ordonne que mon âme soit enfin accueillie dans ton, paradis, car je désire recevoir la couronne que ton saint Ange m’a montrée. Puis il expira. Agricola, persistant dans sa foi, fut crucifié. Les corps des deux martyrs furent, parait-il ; enterrés dans le cimetière des Juifs : c’est là que les trouva saint Ambroise, en 392 ; près du corps d’Agricola étaient déposés la croix, les clous et les marques triomphales de son sang[187], c’est-à-dire soit les linges ou la terre qui en avaient été imbibés, soit l’éponge ou le vase où on l’avait recueilli[188].

L’atrocité du supplice, l’irrégularité d’une exécution capitale confiée à des mains autres que celles du bourreau, les haines dont elle témoigne, me font attribuer à la dernière persécution le martyre de saint Cassien d’Imola. Le fanatisme de Maximien Hercule, qui résidait habituellement à Milan, quelquefois à Ravenne, à Aquilée, à Vérone[189], encourageait dans toutes les provinces du nord de l’Italie celui du peuple et des magistrats, et amnistiait d’avance les illégalités dont les chrétiens seraient l’objet. Voici ce que l’on sait de saint Cassien. Le poète Prudence, allant à Rome, traversait la ville d’Imola, appelée alors Forum Cornelii, du nom de Sylla, son fondateur[190]. Dans la basilique il aperçut, au-dessus du tombeau du martyr, une peinture représentant un homme couvert de plaies, les membres déchirés, entouré d’enfants qui piquaient son corps avec des styles à écrire[191]. Ce que vous voyez, lui dit le gardien du temple, n’est pas une tradition vaine, un conte de bonne femme ; l’artiste a pris dans les livres le sujet de son tableau, qui montre quelle était la foi de l’ancien temps[192]. Expliquant au poète la peinture qu’ils avaient sous les yeux, l’ædituus lui raconta que Cassien était un maître d’école exact, sévère, peu aimé de ses élèves à cause de la stricte discipline qu’il leur imposait. Il fut traduit en justice, parce qu’il refusait de sacrifier aux dieux[193]. Ayant appris la profession de ce chrétien, le juge le condamna à un supplice d’un genre nouveau. En souvenir peut-être du châtiment inventé par Camille pour le précepteur qui avait voulu lui livrer les enfants de Faléries[194], il abandonna Cassien à ses écoliers, nu, les mains liées, les autorisant à le tourmenter jusqu’à la mort. Chacun épuisa sur lui sa rancune et sa méchanceté, les uns brisant leurs tablettes sur le front du vieux maître, les autres lui enfonçant des styles dans les entrailles ou lui en sillonnant la peau. Après un long supplice, rendu plus atroce par les railleries de ses jeunes bourreaux, Cassien finit par mourir, ayant perdu tout son sang[195].

Les villes de la Vénétie et de la Transpadane eurent aussi leurs martyrs, dont quelques-uns paraissent avoir appartenu à la cour ou à l’armée de Maximien Hercule, ou avoir été jugés directement par lui : saint Victor, soldat maure, à Milan[196] ; saint Nabor et saint Félix, également soldats, dont le procès s’instruit dans cette ville et dont l’exécution se fait à Lodi[197] ; saint Fidèle, saint Exanthius, saint Carpophore et plusieurs autres, immolés à Côme[198] ; sainte Justine, à Padoue[199] ; saint Firmus et saint Rusticus, arrêtés à Bergame, interrogés à Milan, décapités hors des murs de Vérone[200]. Mais les Actes de ces divers martyrs sont de basse époque ; les noms, quelques indications de lieu, peuvent seuls être acceptés avec confiance. La Passion de Firmus et de Rusticus raconte qu’après leur supplice le magistrat qui les avait condamnés fit apporter les notes rédigées par les chrétiens et commanda de les brûler, en même temps qu’il ordonnait de laisser sans sépulture les corps des martyrs[201]. Abolir de toutes les manières la mémoire de ceux qui étaient morts pour le Christ, faire que nul écrit et nul tombeau ne parlât d’eux à la postérité fut, pendant cette persécution, la pensée des païens. Elle put être en partie déjouée, car presque partout les reliques des martyrs reçurent les honneurs qu’on leur avait enviés[202]. Mais le récit de beaucoup de trépas glorieux ne fut pas écrit, ou se perdit faute de pouvoir être recueilli dans les archives dispersées des Églises : quand on voulut le rédiger plus tard, les sources étaient confuses, les traditions brouillées. C’est ainsi que les Actes des saints Firmus et Rusticus ressemblent en beaucoup de points à ceux de saint Victor[203] ; que dans un grand nombre de Passions du nord de l’Italie parait un même juge, Anulinus, dont le nom est peut-être emprunté au proconsul d’Afrique célèbre à la même époque par ses rigueurs envers les chrétiens[204].

La même confusion se rencontre dans les Passions des martyrs de Sardaigne. Celle de saint Ephysius, immolé pour le Christ à Cagliari, semble copiée sur les Actes de saint Procope[205]. Celle de saint Saturnin, dans la même ville, rappelle les Actes de son homonyme de Toulouse[206]. Cependant, à, défaut de pièces authentiques, la Sardaigne a gardé le souvenir de plusieurs victimes de la dernière persécution. Outre les noms que nous venons de citer, elle honore Simplicius à Terra Nova[207], Cisellus et Camerinus à Cagliari[208] ; le soldat Gavinus, le prêtre Protus et le diacre Janvier, à Torre[209]. La Corse vit aussi couler le sang chrétien. Les Actes de sainte Devota[210] disent que cette pieuse vierge y souffrit par l’ordre du gouverneur Barbarus[211]. Au même magistrat est attribuée la mort de la plupart des martyrs de Sardaigne. La Passion de saint Saturnin dit expressément que Barbarus gouvernait les deux îles. Ce détail me semble un de ces traits historiques comme il s’en rencontre dans les pièces hagiographiques même les plus défectueuses. Il provient apparemment soit d’un document original, soit d’une tradition plus ancienne que l’époque où la Passion fut rédigée ; car, dans le courant du quatrième siècle, la Corse et la, Sardaigne étaient des provinces séparées, pourvues chacune d’un gouverneur différent[212] ; tandis qu’au temps de la division administrative opérée par Dioclétien en 297 elles ne formaient peut-être encore qu’un seul gouvernement[213].

La persécution s’étendit dans la seule province que Maximien Hercule possédât au nord des Alpes. La Rhétie faisait partie de ses États et du diocèse d’Italie. Là nous apparaît pour la première fois la touchante figure de la pénitente, digne, par son héroïsme et son repentir, de se placer à côté de tant de vierges immolées pour le Christ.

Dans Augusta Vindelicorum (Augsbourg) vivait Afra, courtisane récemment convertie[214]. Quand on exécuta l’édit ordonnant de contraindre tous les chrétiens au sacrifice, elle fut arrêtée, et conduite au juge Caius, c’est-à-dire probablement au président de la province[215]. Sacrifie aux dieux, lui dit-il, car il t’est plus avantageux de vivre que de périr dans les tourments. — Les péchés que j’ai commis pendant que j’ignorais Dieu me suffisent, répondit Afra ; ce que tu commandes, je ne le ferai jamais. — Monte au Capitole, et sacrifie[216]. — Le Christ est mon Capitole, sans cesse présent devant mes yeux[217] : je lui confesse chaque jour mes fautés. Et puisque je suis indigne de lui offrir un sacrifice, je désire me sacrifier moi-même pour son nom, afin que le corps par lequel j’ai péché soit purifié dans les supplices. — J’apprends que tu es une courtisane, dit le juge ; sacrifie donc, car tu ne peux appartenir au Dieu des chrétiens.

Cette naïve parole éclaire d’un jour singulier les pensées des païens : elle montre l’idée qu’ils se faisaient de leurs propres dieux, dont on pouvait approcher avec un cœur impur et un corps souillé ; mais elle révèle en même temps le sentiment instinctif’ qu’ils avaient des exigences morales de la religion chrétienne. Pendant le curieux dialogue entre Afra et Gains, cet inconscient aveu sortira de chaque parole de celui-ci, auquel la pénitente, dans un langage à la fois humble et fier, essaiera en vain de faire comprendre les merveilles de la grâce divine et la vertu purifiante du repentir.

Mon Seigneur Jésus-Christ, répondit-elle, a dit qu’il était descendu du ciel pour les pécheurs. Les Évangiles racontent qu’une courtisane arrosa ses pieds de larmes et fut pardonnée, et qu’il n’a pas accablé de ses mépris les courtisanes et les publicains, auxquels il a permis de manger avec lui. Le juge ne comprit pas : Sacrifie, afin d’être chérie de tes amants comme autrefois, et de recevoir d’eux beaucoup d’argent. — Je ne recevrai plus jamais cet argent exécrable : celui que je possédais, je l’ai rejeté comme une ordure, car il provenait de mon inconduite. Mes frères les pauvres refusaient de l’accepter : j’ai dû les supplier de daigner le recevoir et de prier pour mes péchés. Puisque j’ai rejeté tout ce que j’avais, comment chercherais-je à gagner de nouveau ce que j’ai rejeté loin de moi comme de l’ordure ?Le Christ ne te considère pas comme digne de lui. Tu n’as pas de raison de l’appeler ton Dieu, car il ne te reconnaît pas pour sienne. Une courtisane ne peut porter le nom de chrétienne. — Je ne mérite pas, en effet, d’être appelée d’un tel nom ; mais la miséricorde de Dieu, qui juge selon sa propre bonté, et non d’après nos mérites, a daigné m’y admettre. — D’où sais-tu que Dieu t’a admise à ce nom ?Je sais que Dieu ne m’a pas rejetée, puisqu’il m’a permis de prendre part à la confession de son saint nom, par laquelle j’ai foi que tous mes péchés me seront remis. — Fables que tout cela ! Sacrifie aux dieux, c’est par eux seuls que tu seras sauvée. — Mon salut est le Christ, qui, pendu à la croix, promit le paradis au larron pénitent. — Sacrifie, pour que je ne te fasse pas donner les étrivières à la vue des amants qui vécurent honteusement avec toi. — Mes péchés seuls peuvent me donner de la confusion. — Enfin sacrifie aux dieux : discuter plus longtemps avec toi n’est pas digne de moi : si tu refuses, tu mourras. — Je n’ai pas d’autre désir que de mériter, par cette confession, le repos éternel. — Sacrifie, sinon je te ferai mettre à la torture, puis brûler vive. — Que le corps par lequel j’ai péché souffre tous les tourments ; mais je ne souillerai pas mon âme en sacrifiant aux démons.

Le juge prononça la sentence : Nous ordonnons qu’Afra, courtisane publique, qui s’est proclamée chrétienne, et a refusé de prendre part aux sacrifices, soit brûlée vive. » On la mena dans une île du Lech, et, la dépouillant, on l’attacha à un poteau. Afra, les yeux levés au ciel, priait en ces termes : Seigneur Jésus-Christ, Dieu tout-puissant, qui n’es pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence, et qui as daigné promettre que, du jour où le pécheur se sera converti de ses iniquités, tu ne te souviendras plus de celles-ci : reçois à cette heure mon supplice comme une expiation, et, par ce feu temporel préparé pour mon corps, délivre-moi du feu éternel, qui brûle l’âme et le corps ensemble. Les bourreaux l’entourèrent de sarments, auxquels ils mirent le feu : du milieu des flammes la voix de la martyre se faisait encore entendre : Je te rends grâces, Seigneur Jésus, qui as daigné me recevoir comme victime pour ton nom, toi qui t’es offert sur la croix en victime pour le inonde entier, juste pour les injustes, bon pour les méchants, béni pour les maudits, pur et sans péché pour tous les pécheurs : Je t’offre mon sacrifice, ô Dieu qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vis et règnes aux siècles des siècles. Amen.

On raconte[218] que, du bord de l’eau, plusieurs personnes assistaient au supplice : c’étaient les trois servantes d’Afra, Digna, Eunomia et Eutropia, jadis pécheresses comme elle, et avec elle converties, dit-on, par l’évêque Narcisse[219]. Ayant obtenu la permission de traverser la rivière dans une barque, elles trouvèrent intact le corps de leur maîtresse,’ que les flammes avaient seulement étouffée. Un serviteur qui les accompagnait repassa la rivière pour l’annoncer à Hilaria, mère de la martyre. Celle-ci vint pendant la nuit, avec des prêtres, enleva le corps et le transporta à deux milles de la cité, dans un tombeau de famille. Mais, à cette époque, donner sans permission la sépulture aux martyrs était considéré comme un crime. Quand Gaius eut appris ce qui se passait, il envoya au tombeau, avec ordre d’arrêter la mère et les servantes d’Afra, de les contraindre à sacrifier, et, en cas de refus, de les enfermer dans la chambre funéraire, après l’avoir remplie de bois sec auquel on mettrait le feu[220]. Ces ordres cruels s’accomplirent : sur le refus des courageuses femmes, elles furent brûlées dans le tombeau même qui venait de recevoir la dépouille mortelle d’Afra[221].

 

III. — Les martyrs de l’Afrique et de l’Espagne.

L’Afrique, où la première phase de la persécution avait fait couler tant de sang, paraître tant d’héroïsme et de défaillances, fut plus agitée encore par l’exécution de l’édit concernant tous les chrétiens. Aux jours de la tradition succédaient les jours de la thurification : le gouverneur de Numidie et le proconsul d’Afrique rivalisèrent d’efforts pour contraindre les fidèles à l’apostasie.

La Numidie était alors administrée par le président Florus, un des plus ardents ennemis que l’Église ait eus. Son souvenir durait encore soixante ans plus tard, quand écrivait saint Optat. Parlant de lui et des autres agents de la persécution, tout le monde sait, dit l’évêque de Milève, quelles étaient leur ruse et leur cruauté. Ils faisaient vraiment la guerre aux chrétiens. Une impure fumée s’élevait sans cesse des autels : ceux qui ne pouvaient se rendre aux sacrifices étaient partout forcés à brûler au moins de l’encens[222]. Sous Florus, on contraignait les chrétiens à venir dans les temples ; sous Florus on leur ordonnait de renier le Christ[223]. Ceux mêmes qui avaient faibli une première fois n’étaient pas exempts de cette seconde épreuve. Vous savez, dit plus tard un prélat numide, qui avait été traditeur, vous savez combien m’a cherché Florus afin de me contraindre à thurifier ; mais Dieu m’a sauvé de ses mains[224]. Cependant aucun document écrit n’a conservé les noms des chrétiens qui souffrirent en Numidie pendant la terrible année 304. Heureusement., ici encore, l’archéologie supplée à ce silence et lève un coin du voile qui couvre, sur tous les points de l’Empire romain, tant de martyrs ignorés.

De l’ancien cimetière chrétien de Mastar, en Numidie[225], à moitié route entre Milève et Cirta, provient l’inscription suivante, qui paraît avoir été mise sur une tombe, peu d’années après la persécution : Le trois des ides de juin a été déposé ici le sang des saints martyrs qui ont souffert sous le président Florus, dans la cité de Milève, aux jours de la thurification ; parmi lesquels Innocent..., dans la paix[226]. » Un autre nom suit Innocent, peut-être Thecla ; mais la lecture en est incertaine[227]. Cette inscription montre, par un exemple ajouté à beaucoup d’autres, la vénération des fidèles pour le sang répandu parleurs frères pendant le supplice. Mais pourquoi n’avoir déposé dans le cimetière de Mastar que le sang et non les corps des chrétiens martyrisés à Milève par Florus pour refus de thurifier ? La réponse parait facile quand on se rappelle le soin avec lequel, dans la dernière persécution, les bourreaux veillaient à ce que les martyrs demeurassent sans sépulture. Probablement les cadavres, trop bien gardés, ne purent être ensevelis, et l’on dut se contenter du sang recueilli dans des linges, des éponges ou des vases.

Plus loin, dans la même province, sur la voie de Cirta à Kalama, furent rencontrés[228] deux cippes surmontés du monogramme constantinien et portant une inscription en caractères cursifs. Sur l’un, on lit : Noms des martyrs Nivalis, Alatrona, Salvus : anniversaire le neuf des ides de novembre[229] ; sur l’autre : Noms des martyrs Nivalis, Matrona, Salvus. Fortunatus a fait ce qu’il avait promis[230]. Ces inscriptions paraissent sépulcrales, et semblent avoir été gravées aussitôt que la paix eut donné le loisir et la liberté d’honorer les tombes des victimes de la dernière persécution. Fortunatus est vraisemblablement un contemporain des trois martyrs, qui leur avait promis d’avoir soin de leur sépulture et a tenu sa promesse. Quand les temps devinrent propices, il écrivit d’une main inhabile leurs noms et la date de leur anniversaire sur des cippes désignant le lieu où ils reposaient. Inscrire les épitaphes sur des cippes était d’un usage très fréquent dans les cimetières à ciel ouvert de l’Afrique[231].

Une autre inscription conserve la mémoire de martyrs inconnus de la Mauritanie Sitifienne. Elle provient d’un monument votif, cella ou basilique élevée en leur honneur par Colonicus et sa femme dans le cimetière chrétien de Sétif : les ruines de l’oratoire et les vestiges du cimetière se voient encore[232]. Colonicus et son épouse chérie remplissent avec joie le vœu fait aux saints martyrs. Ici repose Justus, ici repose avec lui Decurius, qui l’un et l’autre par une courageuse confession surmontèrent les armes ennemies et, victorieux, méritèrent en récompense les couronnes que donne le Christ[233].

Enfin, en Numidie ; sur le bord de la mer, h Philippeville, l’antique Rusicade, ont été découverts les restes d’un grand édifice chrétien dont l’inscription, dit M. de Rossi, parle d’une martyre appelée Digna, à laquelle fut consacrée une basilique construite par un évêque du lieu, nommé Navigius[234] ; divers indices portent à croire que cette martyre fut immolée dans la persécution de Dioclétien, mais l’histoire et les martyrologes n’en parlent pas[235]. Sous une dalle ornée de mosaïques était placé un sarcophage contenant les ossements d’une jeune fille et quatre grands clous. Serait-ce la vénérable dépouille de la martyre Digna ? Les clous trouvés dans le sarcophage n’appartiennent pas à un cercueil de bois, dont il n’y avait nul vestige : peut-être étaient-ils déposés dans la tombe comme instruments et preuves du martyre[236].

Obligés de nous contenter de ces vestiges presque effacés de la persécution, recueillis çà et là par les archéologues dans les ruines romaines de la Numidie, nous sommes un peu mieux renseignés sur ses rigueurs en d’autres parties de l’Afrique. Deux textes récemment découverts[237] nous la montrent sévissant en Mauritanie.

L’une de ces pièces a pour héros un martyr jusque-là inconnu, le vétéran Typasius[238]. Voici, en peu de mots, le résumé de la narration. Lorsque Maximien Hercule vint en Afrique, en 297, pour combattre les Quinquegentans révoltés, un chrétien, Typasius, vivait dans la Mauritanie Tingitane. Il avait accompli ses années de service militaire, et était maintenant enrôlé dans une compagnie (vexillatio) de vétérans, sorte de réserve obligée de seconder l’armée active en temps de guerre[239]. Il se rendit avec ses camarades à l’appel de Maximien. Mais quand celui-ci, à la veille du combat, fit une distribution aux soldats, Typasius refusa d’y prendre part, et se déclara soldat du Christ[240]. Cependant, comme il prédit en même temps la victoire, et que la prédiction se réalisa, Maximien lui accorda le congé honorable, l’honesta missio[241].

Quelques années plus tard commença la persécution générale : édits commandant la destruction des églises, l’incendie des livres, et enjoignant à tous de thurifier. Un ordre impérial rappela en même temps tous les vétérans sous les drapeaux. Cette mesure, rapportée par le passionnaire, n’est pas sans exemple dans l’histoire romaine : même après avoir reçu leur congé définitif, les vétérans pouvaient, en certaines circonstances, être rappelés au service, revocati[242] ; mais cet appel n’a probablement, ici, aucune relation avec les édits de persécution. C’est lui, cependant, qui fut l’occasion du martyre de Typasius. Celui-ci, qui s’était retiré dans la Mauritanie Césarienne, et y menait la vie d’ermite, refusa de reprendre les armes. Parmi ceux qui le dénoncèrent, les Actes nomment un præpositus saltus, c’est-à-dire un de ces régisseurs des domaines impériaux, comme l’Afrique en comptait en grand nombre[243]. Typasius fut traité de déserteur, bien qu’il invoquât le congé régulier de Maximien. L’accusation n’était pas tout à fait injuste puisque le congé n’exemptait pas des appels extraordinaires auxquels les anciens soldats restaient toujours exposés. Mais Typasius, tout entier maintenant au service de Dieu, persista dans son refus. Un miracle qu’il fit pour guérir l’écuyer du gouverneur lui attira l’indulgence de celui-ci. Mais bientôt les soldats réclamèrent tumultueusement, disant que Typasius était le seul qui n’eût pas offert de l’encens aux dieux. La question était posée maintenant sur un autre terrain : le gouverneur dut prononcer la sentence capitale. Typasius fut décapité, le 18 janvier.

Les Actes ajoutent un trait, qui semble annoncer les temps chevaleresques. Sur la tombe du vieux soldat, les fidèles déposèrent son bouclier : leur foi en arrachait souvent de petits morceaux, que l’on gardait comme reliques, ou que l’on portait aux malades, dans l’espoir de leur guérison.

Le martyr dont il est question dans le second texte appartient aussi à la Mauritanie Césarienne. Fabius[244] était porte-drapeau dans la cohorte des officiales du gouverneur. Après la publication de l’édit de Dioclétien, commandant à tous les chrétiens de sacrifier, il refusa de remplir sa charge. Ce refus eut lieu lors de l’assemblée des délégués de la province : indication précieuse pour l’histoire des institutions romaines de l’Afrique, car c’est la seule mention que l’on ait encore rencontrée du concilium officiel de la Mauritanie Césarienne. Traduit devant le gouverneur, Fabius confessa, intrépidement sa foi. Le gouverneur le fit décapiter ; puis, suivant l’exemple de beaucoup de magistrats dans la dernière persécution, il refusa la sépulture au condamné ; mais, comme les bêtes fauves et les oiseaux de proie épargnaient ses restes, il fit mettre dans deux sacs et jeter à la mer la tête et le corps de Fabius. Il espérait ainsi dérober aux chrétiens les reliques d’un martyr. Mais le mauvais dessein du persécuteur fut déjoué : les flots déposèrent la tête et le corps de Fabius assez loin de Césarée, sur le rivage de Cartenne[245].

La province proconsulaire eut aussi des martyrs. Anulinus, que nous avons vu, au commencement de l’année, juger en vertu des premiers édits Saturnin, Dativus et leurs compagnons, préside maintenant à l’application du quatrième édit.

C’est encore une pièce récemment découverte qui nous fait connaître un des épisodes les plus intéressants de cette phase de la persécution[246]. Il se passe à Thuburbo[247]. Des chrétiens d’un domaine, peut-être impérial, situé près de la ville, et désigné sous le nom de possessio Cephalitana[248], avaient été convoqués devant le proconsul. Êtes-vous chrétiens ? leur demanda-t-il. Nous le sommes, fut la réponse. Les pieux et augustes empereurs[249], déclara le proconsul, ont daigné me donner l’ordre d’assembler tous les chrétiens et de les mettre en demeure de sacrifier ; ceux qui auront refusé et désobéi seront punis par divers supplices. Toute la population du domaine, même les prêtres, les diacres et les clercs qui y résidaient[250], cédèrent aux menaces, et sacrifièrent.

Deux jeunes filles, de vie pieuse et retirée, n’avaient pas paru. Une paysanne[251] éleva la voix, et les dénonça. L’une, Maxima, avait quatorze ans ; on ne’ nous dit pas l’âge de l’autre, Donatilla. Toutes deux répondirent avec fermeté, et même avec une sainte arrogance, aux questions et aux menaces du juge. Comme on les conduisait à la ville, une autre jeune fille, Secunda, qui à douze ans (on sait quelle était la précocité des mariages romains) avait déjà refusé plusieurs partis, attirés par la richesse de ses parents, les vit du haut de sa maison. Elle descendit en courant, et leur cria : Ne m’abandonnez pas, mes sœurs ! Les deux autres essayèrent de la renvoyer : Tu es la fille unique de ton père : pense à son âge. A qui le confieras-tu ?... Pense aussi à la fragilité de ta chair. Songe à la sentence qui nous attend. Mais elle, intrépide, mettait sa confiance dans l’Époux qui console et réconforte les plus petits. Les captives se laissèrent fléchir : Eh bien ! allons, enfant ! s’écria Donatilla ; voici que le jour de la passion approche, et que l’ange qui bénit vient au-devant de nous.

Le soleil était couché, quand la petite troupe se mit en marche. Le lendemain, à Thuburbo, le proconsul les fit comparaître, et leur demanda encore une fois de sacrifier. Sur leur refus, il remit au jour suivant le nouvel interrogatoire. Celui-ci eut lieu, comme il arrivait quelquefois[252], dès le point du jour. A toutes les menaces, Maxima et Donatilla répondirent avec hauteur. On ne cite point de réponse de Secunda. Enfin Anulinus, lassé, selon son expression, de ses inutiles efforts, se décida à prononcer la sentence : Nous ordonnons que Maxima, Donatilla et Secunda soient mises à la torture. Nous commandons de les faire combattre avec les bêtes dans l’amphithéâtre. Un ours, lancé contre elles, se coucha à leurs pieds. Anulinus commua alors la peine en celle de la décapitation. Les vierges dirent, selon l’usage africain : Grâces à Dieu ! et furent exécutées.

Ainsi périrent les trois saintes, Maxima, Donatilla et Secunda la bonne enfant, comme parle une inscription d’Afrique[253]. Elles ne furent pas seules à confesser le Christ : à Theveste Anulinus jugea, peu de temps après elles, une autre femme,’ qui montra le même courage.

Crispine, riche et noble matrone de Tagare[254], élevée jusque-là dans tous les raffinements du luxe romain, fut introduite, les mains liées, devant le tribunal[255]. Connais-tu la teneur du précepte sacré ? lui demanda le proconsul[256]. J’ignore ce précepte, répondit Crispine. Il t’ordonne, reprit Anulinus, de sacrifier à nos dieux pour le salut des princes, conformément à la loi donnée par les pieux Augustes Dioclétien et Maximien, et Constance très noble César[257]. — Je n’ai jamais sacrifié et je ne sacrifierai qu’à un seul Dieu et à son Fils Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous. — Abandonne cette superstition et courbe la tête devant nos dieux. — Je vénère tous les jours mon Dieu et n’en connais pas d’autres. — Tu es bien dure et bien dédaigneuse ; mais tu commenceras malgré toi à connaître la force de nos lois. — Quoi qu’il m’arrive, je le souffrirai volontiers pour ma foi. — Es-tu si vaine que tu te refuses à quitter ta superstition pour vénérer nos saintes divinités ?Je vénère tous les jours, mais mon Dieu, et je n’en connais pas d’autre. — Je te contraindrai à obéir au précepte sacré. — J’observe le précepte de mon Seigneur Jésus-Christ. — On te tranchera la tête si tu n’obéis pas aux ordres de nos seigneurs les empereurs, auxquels tu dois te soumettre comme fait toute l’Afrique, tu le sais toi-même. — Malheur à eux s’ils veulent me faire sacrifier aux démons ! mais je sacrifie au Seigneur qui a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment. — En vain tu méconnais les dieux ; nous te forcerons à les adorer, afin de te sauver et de te rendre vraiment pieuse. — Il n’y a pas de piété dans les hommages extorqués par la violence. — Puisses-tu donc obéir de bon gré, et, soumise, venir dans nos temples offrir de l’encens aux dieux des Romains !Je ne l’ai point fait depuis ma naissance et ne le ferai pas tant que je vivrai. — Fais-le cependant, si tu veux échapper a la sévérité des lois. — Je ne crains point tes menaces, elles ne me sont rien ; mais si je méprise le Dieu qui est dans le ciel, je serai sacrilège, et il me perdra au jour du jugement futur. — Tu ne seras pas sacrilège si tu obéis aux ordres sacrés. — Que veux-tu ? que je sois sacrilège devant Dieu pour ne pas l’être aux yeux de tes empereurs ? Non ! Il y a un grand et tout-puissant Dieu, qui a fait la mer et les herbes verdoyantes, et le sable aride ; mais les hommes, ses créatures, que peuvent-ils pour moi ?Observe la religion romaine, comme font nos invincibles Césars, et nous-mêmes. — Je ne connais que Dieu : les vôtres sont des dieux de pierre, couvres de la main des hommes. — Tu blasphèmes, et tu ne suis pas la route qui te mènerait au salut. Anulinus commanda de lui raser la chevelure, espérant l’intimider par ce traitement ignominieux[258]. Mais Crispine reprit de la même voix tranquille et ferme : Que tes dieux parlent, et je croirai. Si je ne cherchais pas mon salut, je ne serais pas devant ton tribunal. — Désires-tu vivre longtemps, ou veux-tu mourir dans les supplices comme tes complices Maxima, Donatilla et Secunda ?Si je voulais mourir, c’est-à-dire perdre mon âme et la vouer au feu éternel, je céderais à tes démons. — Je te couperai la tête si tu refuses avec mépris d’adorer nos dieux. — Je rendrai grâces à Dieu si j’obtiens un tel sort. Mais je me perdrai vraiment si je thurifie aux idoles[259]. — Tu persistes dans ce sentiment insensé ?Mon Dieu, qui est et a toujours été, m’a fait venir à la vie, il m’a donné le salut par l’eau du saint baptême, il est en moi pour empêcher mon âme de se souiller comme tu le veux par un sacrilège. — Pourquoi, dit Anulinus, supporterions-nous plus longtemps l’impie Crispine ? Qu’on relise les Actes sur le registre. Après lecture de l’interrogatoire, le proconsul prononça la sentence : Crispine, qui persiste dans son indigne superstition et qui a refusé de sacrifier à nos dieux selon les lois des Augustes, sera décapitée. — Je rends grâces au Christ, s’écria la martyre, je bénis le Seigneur qui a daigné me délivrer ainsi de tes mains. Elle marcha joyeusement[260] au supplice, le 5 décembre.

Ces épisodes, échappés à l’oubli où tant d’autres ont disparu, ne sauraient donner l’idée de ce que fut en Afrique une persécution qui, selon le mot d’un écrivain du quatrième siècle, fit les uns confesseurs, les autres martyrs, plusieurs renégats, et n’épargna que ceux qui avaient pu se cacher[261]. Mais ils découvrent une fois de plus l’acharnement de magistrats qui épuisaient toutes les ressources de la dialectique, toutes les rigueurs de la torture, pour contraindre de pauvres femmes au sacrifice. Les rares documents par lesquels a été conservé le souvenir de la persécution en Espagne montrent aussi des femmes aux prises avec les juges et les bourreaux ; en même temps que les noms de ces héroïnes ceux de plusieurs martyrs et confesseurs sont heureusement venus jusqu’à nous.

Presque tous sont rappelés dans l’hymne quatrième du Peri Stephanôn — où cependant Prudence oublie sainte Léocadie, morte sous Datianus dans la prison de Tolède[262], saints Servand et Germain, martyrisés à Cadix[263], saints Oronce et Victor à Girone[264] —. Il faut lire cette hymne pour comprendre le sentiment à la fois religieux et patriotique avec lequel étaient honorés, au quatrième siècle, les héros espagnols de la dernière persécution. Le poète, qui fut rarement mieux inspiré, peint, au jour du jugement, quand le Christ viendra sur les nuées enflammées peser dans une juste balance les actions des hommes, chacune des villes de son pays se mettant en marche pour présenter, dans une corbeille, les reliques de ses martyrs[265]. Cette procession des villes, qui s’avancent dans des attitudes variées, l’une pressant son trésor contre son sein[266], l’autre apportant son offrande sous la forme de couronnes éclatantes de pierreries[267], celle-ci décorant son front d’olivier jaunissant, symbole de paix[268], celle-là jetant, d’un geste confiant, sur l’autel les cendres d’une jeune martyre[269], est une des plus grandioses conceptions de la poésie chrétienne. On croirait voir ces longues théories de saints, portant dans leurs mains ou dans un pli de vêtement quelque objet précieux, livre, couronne, simulacre d’édifice, qui, dans les frises des basiliques, dessinent sur un champ d’or leurs lignes élégantes, et semblent s’avancer d’un même pas vers le trône du Christ rayonnant au fond de l’abside.

Saragosse, qui sera déjà presque entièrement convertie à la fia du quatrième siècle[270], marche au premier rang, fière de la gloire acquise dans les précédentes persécutions, plus fière encore de ses récentes victoires. Parmi ses nouveaux martyrs, elle montre, après Vincent, une foule de chrétiens anonymes[271], enveloppés vraisemblablement dans quelqu’une de ces tueries en masse qui furent caractéristiques de la dernière persécution[272]. Elle ne se glorifie pas moins de plusieurs confesseurs : Caius et Crementius, qui eurent le mérite du martyre sans en éprouver les dernières souffrances, et en goûtèrent légèrement la saveur[273] ; la vierge Encratis, qui lutta d’une âme intrépide, violenta virgo, et affronta d’horribles supplices[274]. Après avoir eu les membres déchirés, les seins coupés, être demeurée longtemps malade à la suite de ces mutilations[275], Encratis ne fut point achevée par le glaive du persécuteur[276] : probablement se vit-elle, avec Caius et Crementius, sauvée par la révolution politique de l’année suivante, comme tant de captifs de la Terreur durent la vie au 9 thermidor. Caius et Crementius n’étaient point sans doute des habitants de Saragosse, car après leur délivrance ils ne restèrent pas dans cette ville, où cependant ils avaient souffert : Prudence dit expressément que la vierge Encratis fut le seul témoin du Christ qui, ayant survécu au martyre, ait continué d’y résider[277]. Au temps du poète on montrait encore une partie de son foie, arrachée par le bourreau avec des ongles de fer[278].

Une autre ville de la Tarraconaise, la petite Girone, s’avance à son tour, offrant les reliques de saint Félix[279], que les divers martyrologes disent victime de Datianus[280]. Prudence montre encore, au nord, une cité dont l’importance n’a cessé de grandir a partir du second siècle, Barcino (Barcelone), se glorifiant du martyre de saint Cucufas[281] ; au centre, Complutus (Alcala), avec les sacrées dépouilles de Just et de Pastor, immolés par ordre de Datianus[282] ; au sud, en Bétique, la riche Cordoue présentant Acisclus, Zoellus et trois autres couronnes[283], c’est-à-dire trois martyrs : Faust, Janvier et Martial, connus sous le nom des tres domini[284] ; enfin en Lusitanie, Mérida portant les cendres de sainte Eulalie[285].

Si l’Espagne eut dans saint Vincent son Laurent, elle eut dans sainte Eulalie son Agnès. Les Actes de cette jeune sainte ont peu d’autorité : ce que nous possédons sur elle de meilleur est l’hymne troisième du Peri Stephanôn. Prudence vivait dans le pays et dans le siècle même où mourut Eulalie : les traditions qu’il recueillit doivent être exactes, au moins dans les grandes lignes.

Elle naquit et fut martyrisée dans la puissante et populeuse métropole de la Lusitanie, Mérida. Noble comme Agnès[286], Eulalie avait comme elle douze ans au moment où sévissait le plus cruellement la persécution[287]. Toute enfant, elle avait laissé voir ce qu’elle serait un jour. Elle n’aimait ni le jeu ni la parure ; son visage austère, sa démarche modeste, la sagesse précoce empreinte sur toute sa personne inspiraient déjà le respect[288]. La vue des supplices soufferts par les chrétiens transporta d’indignation cette jeune âme : une sainte colère la saisit, et elle n’eut bientôt qu’une pensée, rendre elle-même témoignage de sa foi, combattre à son tour les combats du Seigneur[289]. Cette ardeur prématurée fit trembler ses parents : ils l’emmenèrent è la campagne, afin d’écarter d’elle l’héroïque tentation. Mais l’enfant parvint à tromper leur surveillance, ouvrit pendant la nuit la porte de la maison, franchit la haie qui bordait le jardin, et seule, à travers les broussailles, parmi les ténèbres, s’achemina vers la ville Mes anges, dit le poète, lui faisaient cortège[290]. Un matin, on la vit paraître fièrement devant le tribunal, au milieu des faisceaux[291]. Elle se déclara chrétienne : Prudence met maladroitement dans sa bouche un discours long et déclamatoire, qui gâte la simplicité de son action. Le juge essaya vainement de la persuader ; lui parlant de sa jeunesse, de sa noble maison, du brillant avenir auquel elle renonçait, du présent terrible dont elle affrontait les menaces. Que faut-il faire pour leur échapper ? prendre du bout des doigts un peu de sel, quelques grains d’encens. La martyre ne répondit rien : crachant au visage du magistrat stupéfait, elle renversa l’idole et foula aux pieds l’encens[292]. Cet acte était de ceux qu’en principe l’Église réprouvait : il faut cependant remarquer que le concile d’Illiberis[293] refuse le titre de martyrs à ceux-là seulement qui ont été mis à mort pour avoir provoqué les païens en brisant des idoles, non à ceux qui ont brisé l’idole devant laquelle on voulait les contraindre à sacrifier. N’y a-t-il pas dans ce récit quelque exagération poétique ? Je ne sçay, écrit Tillemont, si l’autorité de Prudence suffira pour faire croire cecy à tout le monde : et néanmoins l’esprit de Dieu inspire quelquefois à ses saints des mouvements qui sont au-dessus des règles communes, parce qu’il est le maistre absolu de toutes choses[294]. J’ajoute que ce qui eût pu être zèle téméraire, excès blâmable chez un adulte, devenait facilement digne de louanges chez une enfant, emportée par un élan de générosité supérieur à son âge, et incapable de maîtriser les mouvements tumultueux de son âme.

Dieu montra bientôt que l’acte d’Eulalie était méritoire à ses yeux. L’intrépide enfant, déchirée par les ongles de fer, que maniaient deux bourreaux, comptait elle-même les blessures et chantait au milieu des supplices. On approcha d’elle des lampes ou des torches ardentes, dont la flamme fut promenée sur tout son corps, voltigeant sur son visage, courant sur la chevelure longue et parfumée qui l’avait enveloppée d’une voile pudique[295] : puis on la fit monter sur le bûcher, dont la vierge buvait avidement la flamme[296]. Bientôt, dit le poète, une colombe parut sortir de sa bouche et voler vers le ciel : c’était son âme, blanche et douce comme le lait, rapide, innocente. En même temps, le cou de la martyre s’inclina, le bûcher s’éteignit : elle était morte. Le bourreau, le licteur, témoins de ce prodige, s’enfuirent épouvantés. Le corps d’Eulalie resta seul. Une neige épaisse tomba, couvrit tout le forum : elle enveloppa d’un blanc linceul les membres de la vierge. Les hommes ne pouvaient l’ensevelir : Dieu, dit le poète, se chargeait de rendre à la martyre les suprêmes honneurs[297].

Sur le tombeau d’Eulalie s’élevait, au temps de Prudence, une riche basilique, décorée de marbres, d’or, de mosaïques[298]. Cueillez, s’écrie le poète, les violettes empourprées, moissonnez les rouges crocus : nos doux hivers ne sont pas sans fleurs, la glace chez nous fond vite, et permet aux champs d’en fournir encore des corbeilles[299]. Jeunes filles, jeunes garçons, offrez ces dons, entourés de feuillages : moi, au milieu du chœur, je suspendrai des guirlandes de dactyles, parures fanées, mais qui cependant auront un air de fête. Ainsi convient-il d’honorer les ossements sacrés et l’autel posé sur eus. Elle, couchée sous les pieds de Dieu, voit les hommages, et, rendue propice par nos chants, protège son peuple[300].

Je ne sais si jamais plus touchante héroïne fut célébrée en des vers plus charmants.

 

 

 



[1] Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 47.

[2] XV kalendas maii. Passio S. Savini episcopi et martyris, 1, dans Baluze, Miscellanea, t. I, p. 12.

[3] Les ludi ceriales duraient du 12 au 19 avril ; Marquardt, Römische Staatsverwaltung, t. III, p. 357, 551 ; Mommsen, Römische Staatsrecht, 2e éd., t. I, p. 471.

[4] Misso sexto Venetos vincente. Passio S. Savini, 1 ; mot à mot (Maximien) battant les Bleus à la sixième borne. La faction contre laquelle se déclarait Maximien avait été au contraire favorisée par Vitellius, qui fit mettre à mort un citoyen pour avoir médit des Bleus ; Suétone, Vitellius, 14 ; Dion Cassius, LXV, 5. Caligula, au contraire, était un ardent partisan des Verts ; Suétone, Caligula, 55 ; Dion Cassius, LIX, 15.

[5] Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, 2e éd. Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, p. 137 ; Saglio, art. Acclamatio, dans le Dictionnaire des antiquités, t. I, p. 18-20.

[6] Passio S. Savini, 1.

[7] Conventus factus est in Capitolio, decimo kalendas maii. Passio S. Savini, 1. — Les réunions du sénat avaient lieu ordinairement à la curie Julia, près des comices, sur le côté nord du forum ; mais quelquefois aussi il s’assemblait ailleurs. Le sénat, siégeant dans le temple de la Concorde, élut, en 237, empereurs Pupien et Balbin, puis, le même jour, au Capitole, leur adjoignit Gordien III (Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, p. 256-259) ; l’élection de Claude le Gothique, en 269, fut ratifiée par le sénat dans le temple d’Apollon.

[8] Passio S. Savini, 1.

[9] Passio S. Savini, 1.

[10] Augustalis Tusciæ, dit la Passio. Le vrai titre du gouverneur de Toscane sous Dioclétien était corrector Etruriæ (ou Tusciæ) et Umbriæ ; voir Marquardt, Römische Staatsverwaltung, t. I, p. 236 ; C. Jullian, les Transformations politiques de l’Italie sous les empereurs romains, p. 174. Après 370, le gouverneur de Toscane s’appela consularis Tusciæ. Le seul gouverneur d’Égypte reçut, entre 265 et 386, le titre de præfectus augustalis (Mommsen, Mémoire sur les provinces romaines, p. 32).

[11] Passio S. Savini, 2. — Sur la valeur de la Passion de saint Sabin, trop complètement rejetée par Tillemont, voir De Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1871, 89-90 ; Edmond Le Blant, les Actes des Martyrs, p. 187-188 ; Mason, The persecution of Diocletian, p. 212, 215. M. de Rossi dit du préambule de cette Passion, relatif a la scène du cirque, qu’elle y est narrata con si evidente stile di verita e tante minute particolarita che il Marini ed altri critici giustamente lodano quel passo tome genuinissimo. Bullettino di arch. crist., 1883, p. 156.

[12] Cf. saint Optat, De schism. donat., III, 8 : artificiosa crudelitas.

[13] Acta S. Sebastiani, 65, dans Acta SS., janvier, t. II, p. 275. — Actes des martyrs grecs, dans De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. 208. — Cf. Tillemont, Mémoires, t. V, art. sur la persécution de Dioclétien ; De Rossi, l. c., p. 212 ; Bullettino di arch. crist., p. 166.

[14] J’ai déjà dit que les nombreux épisodes rapportés dans ces Actes sont rattachés les uns aux autres par un lien probablement très artificiel. Baronius (Anal., ad ann. 286, § 8) reconnaît de même que ce qui est rapporté dans les Actes de saint Sébastien peut avoir été fait en des temps fort éloignés l’un de l’autre.

[15] De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 180-181 ; Armellini, Antichi cimiteri cristiani di Roma, p. 437-440.

[16] Acta S. Sebastiani, p. 5.

[17] Acta S. Sebastiani, 83.

[18] Cf. De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 201.202, et 2e partie, p. 15, 37.

[19] De Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1865, p. 9-10 ; Armellini, Antichi cimiteri cristiani di Roma, p. 284-287.

[20] Représenté par une petite basilique encore visible, que mentionne la Passion des SS. Pierre et Marcellin, remontant probablement au sixième siècle, et l’itinéraire de Salzbourg, du septième ; de là partait un escalier descendant à l’intérieur du cimetière. Voir Nuovo Bullettino di archeologia cristiana, 1898, p. 178-182.

[21] De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 178.179. Voir l’inscription mise sur le tombeau par le pape Damase, Inscriptiones christianæ urbis Romæ, t. II, p. 64, n° 12 ; p. 96, n° 48. Un graffito : TIBVRTIVS IN Ж CVM SVIS ARIEN est peut-être une allusion au martyr. Armellini, Antichi cimiteri cristiani di Roma, p. 291.

[22] Sur ce cimetière, voir Bullettino di archeologia cristiana, 1864, p. 10, 82 ; 1873, p. 147 ; 1877, p. 21 ; 1878, p. 46, 69-71, 149 ; 1879, p. 75-87 ; 1881, p. 164, 165 ; 1882, p. 111, 130 ; Nuovo Bullettino, 1898, p. 137-t83. Les caractères archéologiques du cimetière paraissent à M. de Rossi convenir à la période qui précéda la paix constantinienne plutôt qu’à la période suivante. Bull., 1882, p. 120.

[23] Roma sotterranea, t. I, p. 178.179. Inscription damasienne du tombeau de Gorgonius, Inscr. christ. urbis Romæ, t. II, p. 64, n° 13 ; p. 107, n-52 ; p. 437, n° 120. Je ne reproduis pas cette inscription, non plus que celle de Tiburtius, parce qu’elles ne contiennent aucun renseignement historique. Selon le martyrologe romain, Gorgonius serait un martyr de Nicomédie, dont le corps aurait été transporté à Rome. Mais ce martyrologe le dit enterré sur la voie Latine, ce qui est faux. Le martyrologe hiéronymien porte : Romæ via Labicana inter duas lauros in cimiterio ejusdem natale sci Gorgoni. Tous les itinéraires du septième siècle désignent également le cimetière de la voie Labicane. La chambre funéraire de Gorgonius est probablement celle. où se voit au fond, à gauche, un siège taillé dans le tuf, et dont la voûte, décorée de peintures du cinquième ou sixième siècle, porte l’image de Jésus-Christ entre les apôtres saint Pierre et saint Paul, avec, au-dessous, l’Agneau divin entre quatre saints désignés ainsi : PETRVS MARCELLINVS TIBVRTIVS GORGONIVS. Comme Tiburtius fut enterré au-dessus du cimetière, et que la chambre funéraire de Pierre et Marcellin est distincte de celle que nous venons de décrire, celle-ci parait bien avoir servi à Gorgonius. Voir Nuovo Bullettino di archeologia cristiana, 1898, p. 184.

[24] Pierre et Marcellin sont parmi le petit nombre de martyrs nommés au canon de la messe.

[25] Là avaient été également décapitées, sous Valérien, les saintes Rufine et Seconde ; voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, 2e éd.

[26] Le 2 juin. Martyrologe hiéronymien.

[27] Acta SS. Marcellini et Petri, dans Acta SS., juin, t. II, p. 171. Voir sur ces saints, Brüder, Die heiligen martyrer Marcellinus und Petrus, ihre Verehrung und ihre Reliquien, izach gedruckten und ungedrukten Quellen, Mayence, 1878.

[28] La crypte des saints Pierre et Marcellin a été découverte par M. Stevenson, lors des travaux faits dans la catacombe de 1895 à 1897. Un escalier y conduisait. Près de la chambre, un antique pèlerin avait tracé un graffito en leur honneur. La chambre est vaste, et a été taillée de manière à recevoir de nombreux visiteurs. Au centre, devant l’abside, subsiste, isolé, un bloc de muraille, contenant deux loculi. Il est évident que ce pan de mur a été conservé à dessein, quand tout autour on démolissait une galerie et l’on abattait les parois pour créer le sanctuaire souterrain. Les deux tombes qui y restent ont contenu les corps des martyrs que, par un sentiment de respect, on n’avait pas voulu transporter dans une sépulture plus monumentale : on s’est contenté de décorer sur place les humbles loculi de pilastres et de marbres. Voir Nuovo Bullettino di archeologia cristiana, 1897, p. 117-125 ; 1898, p. 148-178 et pl. I-II, XII, XIII. Constantin avait élevé au-dessus du cimetière une vaste basilique en l’honneur des saints Pierre et Marcellin (Liber Pontificalis, Silvester, éd. Duchesne, t. I, p. 182), mais toute trace en a disparu. La petite basilique existante encore, et d’où part l’escalier qui descend dans le cimetière, est celle de Gorgonius, dont il a été question plus haut.

[29] Allusion à leur tombeau primitif dans la Silva Candida.

[30] Cf. Acta SS. Marcellini et Petri, 6.

[31] Cette inscription est rapportée dans les Acta SS. Marcellini et Petri, 8 ; voir à ce sujet les observations de M. de Rossi, Inscript. christ. urbis Romæ, t. II, p. 45.

[32] Au cimetière de saint Calepode ; cf. De Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1881, p. 104-106 ; Roma sotterranea, t. I, p. 165, 182.

[33] Sanctam vero Candidam atque virginem Paulinam per præcipitium, id est per luminare cryptæ, jactantes, lapidibus obruerunt. Acta SS. Marcellini et Petri, 7. La vraie leçon donnée par plusieurs manuscrits de Rome (Bosio, Roma sotterranea, p. 116) et par le plus ancien des manuscrits de Paris contenant ces Actes (Le Blant, les Actes des martyrs, p. 275) est luminare et non, comme d’autres le portent, liminare. Cf. l’inscription du diacre Severus (295-303) :

CVBICVLVM DVPLEX CVM LVMINARE

(De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 46 et pl. V, n° 3). Voir d’autres inscriptions faisant allusion au luminare dans Le Blant, l. c.

[34] De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 422-423.

[35] Sur la famille et la noblesse de sainte Sotère, De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 23-29.

[36] Saint Ambroise, De exhortatione virginitatis, 12.

[37] Saint Ambroise, De Virginibus, III, 6.

[38] Roma sotterranea, t. III, p. 36. — Les anciens documents citent plusieurs martyres du nom de Sotère ; la clairvoyante critique de M. de Rossi a pu les distinguer, renvoyer à la persécution de Valérien la Sotère honorée le 12 mai sur la voie Aurelia en même temps que saint Pancrace, et retenir pour la persécution de Dioclétien celle dont la commémoration est marquée sur la voie Appienne, au 10 février dans le petit martyrologe romain, au 11 février dans une inscription de 401 et plusieurs manuscrits du martyrologe hiéronymien, au 6 février en d’autres manuscrits de la même compilation (Roma sotterranea, t. III, p. 18-23). Cependant deux manuscrits des Actes de saint Pancrace contiennent l’addition suivante : Eo tempore passa est virgo nomine Soteris, nobili genere orta, sub Diocletiano imp. novies et Maximiano octies consulibus (Ruinart, p. 406), ce qui est la date consulaire de 304 ; mais il est facile de voir qu’une confusion anciennement établie entre les deux saintes homonymes a fait introduire dans les Actes de ce martyr contemporain de Valérien une mention relative à la Sotère immolée sous Dioclétien. Reste une difficulté : celle-ci est honorée en février ; or, selon toute apparence, la persécution générale n’était pas commencée à Rome dès février 304, époque où Dioclétien malade, fatigué d’avoir pris à Ravenne son neuvième consulat, voyageait lentement vers les provinces danubiennes, et n’avait pas encore pu subir les conseils du véritable auteur du quatrième édit, Galère, resté en Orient. Je me demande si la date demeurée flottante entre le 6 et le 11 février serait, non celle de la mort, peut-être oubliée quand furent compilés les manuscrits hiéronymiens et l’inscription de 401, mais plutôt celle d’une translation des reliques de la sainte après la paix de l’Église. La chambre où avait été déposée primitivement sainte Sotère (X, 39, sur le plan général du cimetière de Calliste, Roma sotterranea, t. III, pl. XLII-XLV) parait avoir été pendant un certain temps visitée par les pèlerins, comme en témoignent les travaux faits pour leur donner accès (ibid., p. 33, 86-87) ; cependant elle ne reçut pas la décoration accoutumée des sanctuaires historiques des catacombes, parce que le tombeau de la martyre fut plus tard transféré dans une petite basilique à trois absides (cella trichora) construite sur le sol, à quelque distance (ibid., p. 36 ; cf. t. I, p. 259-264 ; t. III, p. 17, 469, et pl. XXXIX). Je verrais volontiers dans la date de février un souvenir de cette translation.

[39] Corpora eorum ligato saxo in colla eorum miltebantur per pontem, qui dicitur lapideus, in Tiberis rheumatibus. Acta SS. Beatricis, Simplicii, Faustin, dans les Acta SS., juillet, t. VII, p. 47. — Le cosmographe Ethique (sixième siècle) place ce pont en aval de l’île : Post iterum, ubi unes effectus (Tiberis), per pontera Lepidi, qui nunc abusive a plebe lapideus dicitur, juxta Forum boarium, quem locum Cacum dicunt, transiens adunatur gratissimo sono, depictus verticibus suorum turbinum, etc. ; cité par De Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1869, p. 11. Ce pont est nommé aussi par les Actes de saint Pigmenius : Pontera lapideum, quem omnes pontera majorem appellant ; Acta SS., mars, t. III, p. 479. C’est le Ponte Rotto d’aujourd’hui. Voir cependant, sur la controverse relative à l’identification du Pons lapideus ou Lepidi, soit avec le Ponte Rotto, soit avec le Pont Fabricius (aujourd’hui Quattro Capi) qui relie l’île à la rive romaine, Mommsen, Monatsbericht der K. Akad. der Wissenschaften zu Berlin, 1867, p. 535-536 ; Preller, Die Regionen der Stadt Rom, p. 153 ; Canina, Indic. topogr. delle reg. di Roma, 4e éd., p. 560-561 ; Jordan, Topographie der Stadt Rom in Alterthum, t. II, p. 200-202.

[40] Les fragments conservés de l’inscription damasienne en l’honneur des martyrs et de leur sœur portent : FAVSTINO VIATRICI. Viatrix est la forme féminine du cognomen Viator, fréquent chez les premiers chrétiens, et non, comme on l’a cru, une corruption de Beatrix. Les plus anciens documents désignent la sainte dont il est question ici par le nom de Viatrix : plus tard on le corrigea maladroitement en Beatrix. De Rossi, Rome sotterranea, t. III, p. 652-653 ; cf. Bullettino di archeologia cristiana, 1883, p. 144.

[41] Quoniam corpora Dei nutu inventa sunt juxta locum, qui appellatur Sextum Philippi via Portuensi. Acta SS. Beatricis, etc. Le cosmographe Éthique décrit ainsi ce lieu : Circa Sextum Philippi, quod prædium missale appellatur, geminatur (Tiberis) et in duobus ex uno effectus insulam facit inter portum Urbis et Ostiam civitatem. Bullettino di archeologia cristiana, 1869, p. 11.

[42] Bullettino di archeologia cristiana, 1869, p. 10-11, et Roma sotterranea, t. III, p. 649.

[43] Aussi l’inscription (apparemment du septième siècle) relative à Simplicius et Faustinus qui passi sunt in flumen Tiberis ne les dit pas enterrés au Sextum Philippi, mais en amont, super (Sextum) Philippi. Bullettino di archeologia cristiana, 1866, p. 44-45 ; 1869, p. 2.

[44] Roma sotterranea, t. III, p. 665.

[45] Inscription païenne du troisième siècle ; Roma sotterranea, t. III, p. 683.

[46] De Rossi, Ann. Bell’ Instit. di corresp. archeol., 1858, p. 54-79 ; Bull. di arch. crist., 1869, p. 14 ; C. de La Berge, art. Arvales, dans le Dictionnaire des Antiquités, t. I, p. 453. Le bois sacré n’était plus fréquenté par les païens qu’une fois par an, le 29 mai, pour les ambarvalia, qui se prolongèrent pendant le quatrième siècle et même au delà, et ne disparurent qu’après l’institution de la fête des Rogations ; voir De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 690-691 ; Bull. arch. com., 1889, p. 117. On a d’autres exemples de monuments religieux abandonnés à l’époque païenne ; ainsi, le groupe de monuments en l’honneur du Soleil, remontant au second siècle, et délaissés dés le règne d’Aurélien, qui a été découvert sur le Janicule. Bull. arch. com., 1887, p. 92.

[47] Roma sotterranea, t. III, p. 690 ; Bull. di arch. crist., 1869,. p. 14. L’inscription du septième siècle dit : cœmeterium Generosæ super Philippi ; Bull. di arch. crist., 1866, p. 44.

[48] Roma sotterranea, t. III, p. 670.

[49] Quam etiam sancta et venerabilis Lucina una cum suis sanctissimis fratribus ibi in Sexto Philippi sepelivit IV Kal. Aug. Acta SS. Beatricis, Simplicii, Faustini, dans Acta SS., juillet, t. VII, p. 36. — Quam sancta Lucina cum suis fratribus ibidem in Sexto Philippi sepelivit. Acta S. Anthimii, 13, dans Acta SS., mai, t. VII, p. 617.

[50] Les Romains donnaient indifféremment au même personnage le nom ou son diminutif, Rufus ou Rufinianus, Faustus, Faustinus ou Faustinianus, Clementinus ou Clementianus. Voir les exemples cités par De Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1869, p. 7 ; Roma sotterranea, t. III, p. 657-658.

[51] Cf. Lactance, De mort. pers., 7.

[52] Roma sotterranea, t. III, p. 11 ; cf. p. 659-660, et Bull. di arch. crist., 1869, p. 5, 7-8. — Sur la chlamyde comme insigne distinctif des vicaires, voir Notitia dignit., Occid., Bœcking, p. 428 ; Cassiodore, Var., VI, 15.

[53] Erat autem in vinculis jussu Diocletiani... Chrysogonus... Hic erat apud Rufum quemdam vicarium, quem dominus Jesus Christus cum omni domo sua per Chrysogonum lucratus est. Martyrium SS. Anastasiæ et Chrysogoini, dans Surius, Vitæ SS., t. XII, p. 313. — Natalis S. Rufi martyris, quem dominus noster Jesus Christus cum omni domo sua per Chrysogonum martyrem lucratus est ; quem cum omni domo sua Diocletianus punitum, Christo martyrem dedit. Adon, Martyrol., 28 nov. Les Actes de saint Chrysogone, personnage romain martyrisé le 22 novembre à Aquilée, et de sainte Anastasie, martyrisée le 25 décembre à Sirmium, sont mêlés de trop d’inventions légendaires pour qu’il soit aisé d’en extraire, avec quelque certitude, ‘ce qu’ils peuvent contenir d’éléments traditionnels. Je nie bornerai à rappeler la célébrité acquise de bonne heure à Rome par saint Chrysogone dont le titulus primitif, sur l’emplacement duquel fut édifiée l’église moderne, parait remonter à l’époque de Constantin, et l’importance que le culte de sainte Anastasie obtint à Rome vers le sixième siècle, au point qu’une des trois messes de Noël lui était propre. Voir Tillemont, Mémoires, t. V, art. sur sainte Anastasie, veuve et martyre ; Duchesne, Notes sur la topographie de Rome au moyen âge, III ; Bickersteth Birks, art. Chrysogonus, dans le Dictionary of christian biography, t. I, p. 516 ; Armellini, le Chiese di Roma, p. 202.

[54] Acta SS., septembre, t. V, p. 300.

[55] In domo Theodoræ, in vicum qui dicitur Canarius. Acta SS., septembre, t. V, p. 300. Le vicus Canarius n’est-il pas une corruption du vicus Caprarius nommé dans d’anciens documents ? Voir Jordan, Topogr. der Stadt Rom in Alterthum, t. II, p. 102.

[56] In crypta in clivo Cucumeris. Acta.

[57] Le cimetière portait anciennement le nom Ad septem columbas, comme d’autres s’appelaient également, de désignations locales, Ad duas lauros, Ad insalsatos, Ad ursum pileatum ; De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 132. Après la paix de l’Église il fut connu sous le nom de Ad caput S. Joannis, parce que la tête d’un martyr Jean, par une exception presque unique à cette époque, avait été mise séparément du corps sous l’autel de la petite basilique érigée au-dessus du cimetière. Parmi les martyrs qui reposèrent dans celui-ci était le consul Liberalis, dont deux inscriptions en vers célébraient la mort pour le Christ, sans qu’aucun document ait gardé son souvenir, et par conséquent sans qu’on puisse savoir dans quelle persécution il périt. Voir Inscriptiones christianæ Urbis Romæ, t. II, p. 101, n° 23, et 102, n° 38 ; Bull. di arch. crist., 1888-1889, p. 54-55.

[58] Præsentati in Tellude in fora ante templum. Acta. Le temple de Tellus, élevé en 484 de Rome, dans le quartier des Carines, est souvent nommé dans les Passions des martyrs (cf. Jordan, Topogr. der Stadt Rom in Alterthum, t. I, p. 71 ; t. II, p. 381, 488-492). Ce lieu est quelquefois désigné, comme dans la Passion de saint Abundius, par la formule abrégée In Tellude (cf. De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 206, et le Liber Pontificalis, Cornelius, éd. Duchesne, t. I, p. 150), qui se retrouve sous la forme incomplète IN TEL... dans un des fragments du plan de Rome gravé sur marbre au temps de Septime Sévère (Jordan, Forma Urbis Romæ, fr. 6). Dans les Actes des saints Parthenius et Calocerus, le passionnaire emploie l’expression précise : In Tellure in secretario. Le secretarium Tellurense est nommé dans une inscription du quatrième siècle (voir Gatti, Di una iscrizione relativa agli uffici della prefectura Urbana, dans Rendiconti della R. Accad. dei Lineei, 1897, p. 105-188). Ce secretarium dépendait de la præfectura Urbis, dont les édifices s’étendaient de la Suburre aux thermes de Trajan. Du côté de la Suburre étaient les prisons et les salles de torture (voir dans le Rheinisches Museum, 1894, p. 629, le commentaire de M. Huelsen sur Martial, II, 17).

[59] Acta ; cf. Bull. di arch. crist., 1883, p. 136. Rubræ est nommé par Martial, IV, 64.

[60] Bull. di arch. crist., 1883, p. 159. Ce détail est jugé invraisemblable par l’auteur de l’article sur l’Amphithéâtre Flavien et ses environs dans les textes hagiographiques, Analecta Bollandiana, 1897, p. 245.

[61] In loculo plumbeo. Sur l’usage des cercueils de plomb chez les Romains, voir Cochet, Mémoire sur les cercueils de plomb dans l’antiquité et au moyen âge, Rouen, 1870, p. 6.47 ; De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 95 ; Bullettino di archeologia cristiana, 1866, p. 76 ; 1870, p. 10 ; 1871, p. 87 ; 1873, p. 77 et pl. IV-V ; Crespellani, dans Memorie dell’ Accademia di Modena, 1888, p. 52, 53, 59. Les Grecs d’Asie s’en servaient aussi : le Louvre possède un sarcophage de plomb, avec l’image de Psyché, rapporté de Saïda par M. Renan.

[62] Sur le territoire de Rignano. Bull. di arch. crist., 1883, p. 134 et suiv. ; Stevenson, dans Kraus, Real-Encyklopädie der christlichen Alterthümer, t. II, p. 125. L’épitaphe suivante, aujourd’hui au musée de Latran :

ABVNDIO PBR

MARTYRI SANCT

DEP. VII IDVS DEC.

doit provenir de ce cimetière, et avoir été gravée, après la paix de l’Église, lors de la translation solennelle du martyr Abundius (Bull., 1883, p. 152, 158). Un fragment de verre, gravé en creux, et portant près de la représentation d’un personnage les lettres ABV... fait probablement allusion à ce martyr (ibid., 1880, p. 86).

[63] Depositio martyrum, dans Ruinart, p. 692.

[64] Cf. Roma sotterranea, t. I, p. 116.

[65] Outre la date consulaire de l’année 258 indiquée pour saint Pierre et saint Paul et se rapportant à leur translation temporaire ad catacumbas sur la voie Appienne, celle de 304 est marquée pour Partenius et Calocerus ; mais elle s’applique, comme l’a montré M. de Rossi, à une translation faite alors des reliques de ces saints, de leur tombeau primitif à une chambre plus obscure de la catacombe de Calliste, afin de les dérober aux profanations qui suivirent la confiscation des cimetières ; voir Roma sotterranea, t. II, p. 211 et suivantes.

[66] La probabilité de la translation de Partenius et Calocerus, dont il est question à la note précédente, résulte de l’examen des lieux mêmes et de leurs inscriptions ; mais, à défaut de tels indices, qui n’ont pas été relevés pour Basilla, je pense qu’il y a lieu de considérer la date consulaire jointe à son nom comme étant celle, non d’une translation hypothétique, mais de sa première inhumation.

[67] Domina Basilla, commendamus libi Crescentinus (Crescentinum) et Micina(m) filia(m) nostra(m) Crescen(tinam). — Commendo Basi(l)la innocentiam Gemelli. — Bullettino di archeologia cristiana, 1876, p. 28.

[68] Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. CCXLIX.

[69] Duchesne, le Liber Pontificalis, t. I, p. 6.

[70] Eusèbe, Hist. Ecclés., VII, 32, 1.

[71] Théodoret, Hist. Ecclés., I, 2.

[72] Voir la notice de saint Marcellin au Liber Pontificalis, empruntée vraisemblablement d’une Passio Marcellini perdue (cf. Duchesne, t. I, p. LXXIV, XCIX), et les Actes du faux concile de Sinuesse (Mansi, Concil., t. I, p. 1250 ; Héfélé, Histoire des conciles, trad. Delarc, t. I., p. 126).

[73] Ipse Marcellinus ad sacrificium ductus est ut thurificaret, quod et fecit,  dit le Liber Pontificalis. Cf. ut thurificarem, dans les Actes du concile de Cirta ; saint Augustin, Contra Cresconium, III, 27 ; et IN DIEBVS TVRIFICATIONIS, dans une inscription de Numidie, Bull. di arch. crist., 1875, p. 162 ; 1876, p. 59.

[74] Voir par exemple la biographie du successeur de Marcellin, le pape Marcel, dont le récit est en contradiction formelle avec les faits relatés de source sûre par saint Damase ; Duchesne, t. I, p. 166.

[75] Duchesne, t. I, p. LXXI-LXXII. Voir cependant l’explication différente que donnent de cette omission les Bollandistes (Acta SS., juin, t. VII, p. 185), Mommsen (Chronogr. von Jahre 354), De Smedt (Introductio ad hist. eccl., p. 512, note).

[76] De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 116. — Le pape saint Télesphore, que l’on sait par Eusèbe (Hist. Ecclés., IV, 19) avoir été martyrisé sous Antonin, n’est pas nommé dans la Depositio martyrum.

[77] Voir sa notice au Liber Pontificalis : les travaux faits dans le cimetière de Priscille pendant le règne de Dioclétien semblent confirmer sur ce point l’assertion du biographe.

[78] In cubiculum qui palet usque in hodiernum diem... Liber Pontificalis, Marcellinus (Duchesne, t. I, p. 16). Un des manuscrits dit cubiculum clarum.

[79] In crypta juxta corpus sancti Crescentionis. Liber Pontificalis, Marcellinus (Duchesne, t. I, p. 16). La crypte du martyr Crescentio a été découverte, mais on n’y a trouvé aucun indice épigraphique ou monumental de la sépulture de Marcellin (Bull. di arch. crist., 1888-1889, p. 104-106). Sur Crescentio, voir les Dernières persécutions du troisième siècle, 2e éd.

[80] Epitome de locis sanctorum martyrum ; Roma sotterranea, t. I, p. 176.

[81] Acta S. Marcelli, dans les Acta SS., janvier, t. II, p. 5 ; Acta S. Cyriaci, ibid., août, t. II, p. 327.

[82] La guérison et la conversion d’une fille de Dioclétien, le voyage de Cyriaque en Perse pour guérir une fille du roi Nabor, le don à Cyriaque par Dioclétien d’une maison près de ses thermes, le testament de Dioclétien en faveur de son fils Maximien, etc.

[83] Acta S. Marcelli, 1.

[84] Acta S. Marcelli, 2.

[85] Inscription du pape saint Damase sur la tombe de Saturninus ; De Rossi, Inscriptiones christianæ Urbis Romæ, t. II, p. 103, n° 34 a.

[86] Acta S. Marcelli, 3.

[87] Acta S. Marcelli, 4.

[88] In Tellude ; Acta S. Marcelli, 4.