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I. — Les martyrs de la Macédoine et de la Pannonie.
Au moment où s’instruisaient les procès racontés à la fin
du précédent chapitre, Dioclétien devait être sur la route de Salone. Galère
demeurait seul maître de l’Orient. Non seulement il administrait avec une
souveraineté absolue les provinces de l’Europe orientale qui composaient son
lot, et dans lesquelles Dioclétien se préparait à passer l’hiver, mais encore
il allait suppléer, dans le gouvernement de l’Asie romaine, l’Auguste absent,
malade et découragé. Aussi faut-il vraisemblablement attribuer à sa seule
initiative l’édit qui, dans la seconde année de la persécution, fut envoyé
aux gouverneurs. Cet édit avait été probablement soumis pour la forme à
Dioclétien, mais c’est le haineux et désormais tout-puissant César qui en
doit porter surtout la responsabilité.
Voici en quels termes Eusèbe, alors en Palestine, parle de
ce nouvel attentat contre l’Église chrétienne : Au cours de la secondé année, comme l’ardeur du combat
livré contre nous s’était accrue, Urbain administrant alors la province, des
lettres impériales furent envoyées, par lesquelles il était commandé en termes
généraux que tous, en tout pays, dans chaque ville, offrissent publiquement
des sacrifices et des libations aux idoles[1]. C’était la
guerre déclarée, non plus seulement aux églises, aux livres saints, aux
membres du clergé, mais à l’universalité des fidèles, mis, sans distinction
de condition, d’âge et de sexe, en demeure d’apostasier.
Bien que la première allusion au quatrième édit se
rencontre sous la plume d’un écrivain asiatique, on doit croire qu’il fut d’abord
appliqué dans les contrées qui formaient l’apanage immédiat de Galère. Que le
tyran séjournât ou non, à ce moment, dans l’Europe orientale, sa pensée fut
sans doute obéie avec empressement par des gouverneurs imbus de ses idées,
animés de ses passions, et qui tenaient de lui seul leur fortune. Cependant
les documents que nous possédons sur l’application de l’édit de 304 dans les
provinces voisines du Danube sont peu nombreux : ils ne représentent
vraisemblablement qu’un petit nombre des épisodes d’une guerre qui, dans ces
régions, dut être particulièrement sanglante.
Pendant le mois de mars 304, un chrétien et plusieurs
chrétiennes furent traduits à Thessalonique devant Dulcetius, gouverneur de Macédoine,
pour n’avoir pas voulu obéir au nouvel édit en mangeant des viandes provenant
des sacrifices. L’homme s’appelait Agathon ; parmi les femmes se trouvaient
trois sieurs- qui, l’année précédente, s’étaient enfuies dans les montagnes
après avoir caché de nombreux manuscrits des Écritures. Elles étaient, après quelque
temps, revenues clans leurs maisons, oit on les avait arrêtées[2]. Leurs noms,
empreints de ce symbolisme aimable où se plaisaient les premiers chrétiens,
rappellent les idées d’amour, de paix, de blancheur immaculée : elles s’appelaient
Agape, Irène, Chionia[3]. Trois autres
chrétiennes furent en même temps déférées au tribunal, Cassia, Philippa et
Eutychia.
Un des greffiers dit au gouverneur : Si tu l’ordonnes, je vais lire le rapport rédigé par l’officier
de police au sujet de ceux qui sont ici. — Lis, commanda Dulcetius. Dans un court rapport,
le soldat bénéficiaire qui avait opéré l’arrestation dénonçait les chrétiens
comme ayant refusé de manger les viandes immolées. Après sa lecture, le
gouverneur, s’adressant aux inculpés : Quelle
folie est la vôtre, de ne pas vouloir obéir aux ordres des Empereurs et des
Césars ? Puis, se tournant vers Agathon : Pourquoi n’as-tu pas participé aux sacrifices, comme ont
coutume de faire ceux qui ont été consacrés aux dieux[4] ? — Parce que je
suis chrétien. — Persistes-tu aujourd’hui
encore dans ce propos ? — Tout à fait.
— Et toi, Agape, que dis-tu ? — Croyant au Dieu vivant, je n’ai pas voulu faire les choses
dont tu parles. — Qu’ajoutes-tu, Irène
? Pourquoi n’as-tu pas obtempéré au très pieux commandement des Empereurs et
des Césars ? — Parce que je crains
Dieu. — Toi, Cassia, que dis-tu ?
— Je veux sauver mon âme. — Ne veux-tu pas prendre part aux sacrifices ? — Non. — Toi,
Philippa, que dis-tu ? — La même chose.
— Quelle chose ? — J’aime mieux mourir que de manger de vos sacrifices.
— Mais toi, Eutychia, que dis-tu ? — La même chose. J’aime mieux mourir que de faire ce que tu
commandes. — As-tu un mari ?
— Il est mort. — Depuis combien de temps ? — Depuis environ sept mois. — Comment es-tu donc enceinte ? — Par l’époux que Dieu m’avait donné. — Je t’engage, Eutychia, à quitter cette folie, et à revenir
à des sentiments humains. Que dis-tu ? veux-tu obéir au commandement royal ?
— Je ne veux point obéir, car je suis chrétienne,
servante du Dieu tout-puissant. — Comme
Eutychia est grosse, elle sera gardée en prison, dit le gouverneur[5].
Il reprit ensuite l’interrogatoire des autres : Agape, veux-tu faire les mêmes choses que nous, qui sommes
dévoués à nos maîtres les Empereurs et à nos Césars ? — Il ne me convient pas d’être dévouée à Satan. Tes paroles
ne changeront pas ma résolution, qui est inébranlable. — Et toi, Chionia, qu’as-tu à dire ? — Personne ne pourra égarer notre volonté. — N’y a-t-il pas chez vous quelques écrits des impies
chrétiens, parchemins ou livres ? — Aucun,
ô président ; car ceux qui sont aujourd’hui empereurs nous les ont tous
enlevés. — Qui donc a mis en vous un
tel esprit ? — Dieu tout-puissant. — Qui
sont-ils, ceux qui vous ont entraînées à cette folie ? — Le Dieu tout-puissant, et son Fils Notre Seigneur
Jésus-Christ. — Il est manifeste,
cependant, que vous devez vous soumettre tous à nos puissants Empereurs et
Césars. Mais puisque après tant de temps, tant d’avertissements, de si
nombreux édits, de telles menaces, vous êtes assez téméraires pour mépriser
les justes commandements des Empereurs et des Césars, en persistant dans le
nom impie de chrétiens ; puisque jusqu’à ce jour, pressées par nos agents et
par les premiers de la milice de renoncer par écrit au Christ, vous persistez
dans votre refus, vous allez recevoir le châtiment mérité. Dulcetius
lut alors la sentence : Agape et Chionia, qui par
leur impiété et leur esprit d’opposition ont résisté au divin édit de nos
maîtres les Empereurs et les Césars, et aujourd’hui encore pratiquent la
religion des chrétiens, vaine, téméraire, odieuse à tous les hommes pieux,
seront livrées aux flammes. Il ajouta : Cependant, qu’Agathon, Cassia, Philippa et Irène soient jusqu’à nouvel
ordre gardés en prison[6].
Après le supplice des deux saintes femmes, Dulcetius fit
comparaître leur sœur Irène. Ton but impie,
lui dit-il, se montre clairement en ce que tu as
voulu conserver jusqu’à ce jour tant de parchemins, de livres, de tablettes,
de volumes et de pages des Écritures, appartenant aux impies chrétiens. Quand
on te les eut présentés, tu les reconnus, bien qu’ayant nié chaque jour,
malgré le supplice de tes sœurs et la peine qui t’attendait, que de tels
écrits fussent en ta possession. C’est pourquoi tu dois être châtiée.
Cependant, notre indulgence te permet encore d’échapper au supplice, en
reconnaissant au moins les dieux. Que dis-tu donc : obéis-tu aux ordres des
Empereurs et des Césars ? es-tu prête a offrir un sacrifice et à manger des
viandes immolées ? — Non,
répondit Irène, non, par le Dieu tout-puissant,
qui a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment ! Le
suprême châtiment du feu éternel est pour ceux qui auront renié le Christ.
— Mais qui t’a poussée à conserver jusqu’à ce
jour ces papiers et ces Écritures ? — Le
même Dieu tout-puissant qui nous a commandé de l’aimer jusqu’à la mort : c’est
pourquoi nous n’avons pas osé le trahir, et nous voulons plutôt être brûlées
vives, ou souffrir tout autre mal, que de livrer de tels écrits. —
Qui donc, dans la maison que tu habites, savait
que tu les y gardais ? — Le Dieu
tout-puissant, qui sait toutes choses, les a vus, mais nul autre. Car nous
considérions’ nos époux comme nos pires ennemis, craignant d’être dénoncées
par eux. Aussi n’avons-nous montré ces livres à personne. — L’année dernière, quand fut publié le premier édit de nos
maîtres les Empereurs et les Césars, où vous êtes-vous cachées ? —
Où Dieu a voulu. Dieu sait que nous avons vécu
dans les montagnes, en plein air. — Qui
vous fournissait du pain ? — Dieu, qui
donne à tous la nourriture[7]. — Votre père était-il complice ? — Non, par le Dieu tout-puissant ! il ne pouvait être
complice, car il ne savait rien de cela. — Qui de vos voisins le savait ? — Demande aux voisins, informe-toi des lieux où nous étions
et de ceux qui les connaissaient. — Après
que vous fûtes revenues de la montagne, comme tu dis, lisiez-vous ces écrits
en présence de quelqu’un ? — Ils
étaient dans notre maison, et nous n’osions les en tirer. Aussi étions-nous
attristées de ne pouvoir les étudier nuit et jour, comme nous l’avons fait
jusqu’au moment où, l’année dernière, nous les eûmes cachés. — Tes sœurs, dit alors le président, ont souffert le châtiment que nous avons ordonné. Quant à
toi, avant même de prendre la fuite, tu avais encouru la peine de mort, pour
avoir caché ces écrits et ces papiers ; cependant, je ne veux pas te faire
périr comme elles tout de suite : mais j’ordonne que, par les gardes et par
Zosime, bourreau public, tu sois ex-posée nue dans le lupanar ; un pain t’y
sera tous les jours apporté du palais, et les gardes ne te permettront pas d’en
sortir. Vous, gardes et bourreau, sachez qu’il y va de votre tête. Que
cependant on me remette tous les livres cachés dans les coffres et les boîtes
d’Irène[8].
Ce lâche attentat à la pudeur des martyres avait été
commis dans toutes les persécutions : il le sera plus souvent dans la
dernière. L’édit de 303, qui avait réduit tous les chrétiens à la condition
de personnes infâmes, leur ôtant jusqu’au droit de se plaindre judiciairement
d’un outrage, permettait aux magistrats de déshonorer ainsi des malheureuses
qui ne comptaient plus dans la société. On pouvait indifféremment les
enfermer, comme serves du fisc, dans les gynécées et les manufactures de l’État,
ou dans les lieux à peine plus corrompus que désigne la sentence prononcée
contre Irène. Celle-ci fut conduite où l’avait ordonné le gouverneur.
Cependant personne n’osa s’approcher d’elle pour la flétrir. Dulcetius se la
fit amener de nouveau : Persistes-tu dans ta
témérité ? — Non pas dans ma témérité,
mais dans le culte de Dieu. — Puisque
par tes premières réponses tu as clairement manifesté d’intention de ne pas
obéir aux Empereurs, et que je te vois persister dans le même orgueil, tu
subiras la peine méritée. Le gouverneur écrivit la sentence : Irène ayant contrevenu à l’ordre impérial, refusé de
sacrifier aux dieux immortels, et persévérant aujourd’hui dans la religion
des chrétiens, j’ordonne qu’elle sera brûlée vive comme ses sœurs[9].
La sainte, conduite au supplice, s’élança sur le bûcher en
chantant des psaumes. Elle mourut le jour des calendes d’avril[10]. L’auteur des
Actes termine ici sa relation, sans nous apprendre ce que devinrent Agathon,
Cassia, Eutychia et Philippe. Peut-être n’avait-il pu se procurer les pièces
de leur procès : son silence au sujet de ces quatre chrétiens serait une
preuve de plus de sa sincérité quand il raconte ce qu’il sait des autres.
Vers le même temps eut lieu le martyre de Montan, prêtre
de Singidunum, en Mésie. Il périt par l’ordre de Probus, gouverneur de la Pannonie Inférieure,
qui venait de recevoir l’édit de persécution[11]. Singidunum
étant située sur la rive mésienne de la Save, il est à supposer que Montan avait
franchi le fleuve et fut arrêté en Pannonie. La plupart des martyrologes
placent, en effet, son supplice à Sirmium, le 28 mars. Maxima, épouse du
prêtre Montan, fut, disent-ils, immolée avec lui : on leur donne même
quarante compagnons de martyre, ce qui convient bien à cette période de la
persécution[12].
Peu après l’exécution de Montan, l’évêque de Sirmium,
Irénée, fut arrêté à son tour. C’était un homme jeune encore, marié, père d’enfants
en bas âge. On le conduisit -au gouverneur. Obéis
aux divins préceptes, et sacrifie aux dieux, lui dit Probus. Quiconque, répondit l’évêque, sacrifie aux dieux, et non à Dieu, sera déraciné.
— Les très cléments princes ont donné le choix de
sacrifier ou de mourir dans les tourments. — Il m’a été commandé d’accepter les tourments plutôt que de
renier Dieu en sacrifiant aux démons. — Sacrifie, ou je te ferai mettre à la torture. — Je me réjouis si tu le fais, car je participerai à la Passion de mon Sauveur.
Pendant que les bourreaux torturaient cruellement le martyr : Que dis-tu, Irénée ? demanda le gouverneur. — En confessant bien ma foi, je sacrifie à mon Dieu, à qui j’ai
toujours sacrifié, répondit l’évêque[13].
Une nouvelle torture, plus délicate et plus pénible que
toutes les autres, l’attendait. Son père et sa mère, sa femme, ses enfants, s’approchèrent
en le voyant souffrir, se jetèrent à ses pieds, les inondèrent de larmes. Des
serviteurs, des amis, des voisins suivaient, pleurant et se lamentant. Aie pitié de ta jeunesse, » criait-on de toutes
parts. Irénée gardait le silence, repassant dans son cœur les promesses et
les menaces divines. Allons, lui dit
Probus, laisse-toi fléchir par tant de larmes,
pense à ta jeunesse, sacrifie. — Je
pense à mon éternité, et je ne sacrifie pas, répondit le martyr.
Probus le fit conduire dans la prison, où chaque jour on tenta sa constance
par de nouveaux tourments[14].
Pendant une nuit, Probus le fit appeler de nouveau : Irénée, sacrifie, afin d’éviter la souffrance.
— Fais ce qui t’est ordonné, mais n’attends pas
de moi cette faiblesse. Le gouverneur commanda de le frapper. J’ai appris à adorer mon Dieu depuis l’enfance,
dit l’évêque, je l’adore, il me soutient dans mes
épreuves, c’est à lui que je sacrifie : je ne puis adorer vos dieux faits de
main d’homme. — Évite la mort, qu’il
te suffise des tourments déjà soufferts. — La mort m’est un gain, puisque par les souffrances que tu
crois m’infliger, et que je ne sens pas, j’obtiens de Dieu la vie éternelle.
— As-tu une épouse ? — Je n’en ai pas. — As-tu
des fils ? — Je n’en ai pas.
— As-tu des parents ? — Je n’en ai pas. — Et
qui sont donc ceux qui pleuraient devant toi à une précédente audience ?
— Mon Seigneur Jésus-Christ a dit : Celui qui aime son père, ou sa mère, ou son épouse, ou ses
fils, ou ses frères, plus que moi, n’est pas digne de moi. — Sacrifie cependant à cause d’eux. — Mes fils ont le même Dieu que moi, il peut les sauver.
Mais toi, fais ce qui t’est commandé. — Réfléchis, jeune homme. Sacrifie, afin que je ne te livre pas aux
supplices. — Fais ce que tu voudras. Tu
vas voir quelle force Notre Seigneur Jésus-Christ me donnera contre tes
embûches. — Je vais prononcer ta
sentence. — Je m’en réjouirai.
Probus rendit le jugement suivant : J’ordonne qu’Irénée,
qui a désobéi aux ordres royaux, soit jeté dans le fleuve. »
Irénée répondit : Je m’attendais qu’après tant de
menaces tu multiplierais sur moi les tourments, afin de me frapper ensuite du
glaive ; mais tu n’en as rien fait. Je te conjure de changer de résolution ;
tu apprendras comment les chrétiens, par la foi qu’ils ont en leur Dieu,
savent affronter la mort[15].
Par cette ardeur à souffrir, l’évêque songeait
probablement moins à provoquer la colère du juge qu’à donner à ses ouailles l’occasion
de contempler un exemple de constance propre à raffermir leur courage, dont
la faiblesse de sa propre famille avait montré la fragilité. Son vœu fut
exaucé : le gouverneur, par une nouvelle sentence, le condamna à être
décapité. L’exécution dut être précédée, selon un usage constant, de la flagellation
ou de la bastonnade ; ainsi s’expliquent les paroles prononcées par le martyr
entendant sa seconde condamnation : Je te
rends grâces, Seigneur Jésus-Christ, qui parmi des peines et des tourments
divers me donnes la force de les supporter, et daignes me rendre participant
de la gloire éternelle.
On conduisit Irénée sur un pont dominant la Save. Il se dépouilla
lui-même de ses vêtements, et, les mains étendues vers le ciel, fit cette
prière : Seigneur Jésus-Christ, qui as daigné
souffrir pour le salut du monde, puissent les cieux s’ouvrir, et tes anges
recevoir l’âme de ton serviteur Irénée[16], qui souffre aujourd’hui pour ton nom et pour le peuple
de ton Église catholique de Sirmium. J’implore ta miséricorde, afin que tu
daignes m’accueillir, et confirmer ceux-ci dans ta foi. Le
bourreau lui trancha la tête, et jeta son corps dans le fleuve. C’était le 6
avril[17].
Le gouverneur faisant, quelques jours plus tard, une
tournée administrative, arriva dans la ville de Cibalis, dont l’évêque,
Eusèbe, avait été mis à mort dans une des persécutions précédentes[18] : là,
précisément au jour anniversaire du martyre d’Eusèbe, un clerc connu par son
zèle évangélique lui fut dénoncé comme coupable de blasphémer les dieux et
les empereurs. Probus le fit comparaître : Comment
te nommes-tu ? — Pollion. —
Es-tu chrétien ? — Je suis chrétien. — Quelle
est ta charge ? — Premier des lecteurs.
— De quels lecteurs ? — De ceux qui ont coutume de lire au peuple la parole divine.
— Ceux qui, dit-on, inspirent à l’esprit léger
des femmes l’horreur du mariage et l’amour d’une vaine chasteté ?
— Tu pourras connaître aujourd’hui si nous sommes
légers et vains. — Comment ?
— Ils sont légers et vains, ceux qui abandonnent
leur Créateur pour acquiescer à vos superstitions. Mais ceux qui s’efforcent
d’accomplir, malgré les tourments, les commandements du Roi éternel montrent
leur foi et leur constance. — Quels
commandements ? et de quel roi ? — Les
pieux et saints commandements du Christ Roi. — Quels sont-ils ? — Qu’il
y a un seul Dieu dans le ciel ; que ni le bois ni la pierre ne peuvent être
appelés dieux ; qu’il faut apaiser les querelles ; que les vierges doivent
garder la pureté de leur état, les époux la chasteté conjugale ; que les maîtres
doivent gouverner leurs esclaves par l’amour plus que par la crainte, en
considérant que la condition humaine est la même pour tous ; qu’il faut obéir
aux justes volontés des rois, se soumettre aux puissances quand elles
commandent le bien ; qu’on doit aux parents le respect, aux amis l’affection,
aux ennemis le pardon, le dévouement aux citoyens, l’humanité aux hôtes, la
miséricorde aux pauvres, la charité à tous, et le mal à personne ; qu’il faut
supporter patiemment l’injure, et ne la faire jamais ; plutôt céder ses biens
que de convoiter ceux d’autrui ; et enfin, que celui-là vivra éternellement,
qui pour sa foi aura méprisé la courte mort due vous pouvez infliger. Si ces
maximes te déplaisent, tu ne peux t’en prendre qu’à ton propre jugement[19]. — Et quel avantage aura celui qui, par sa mort, est privé de
la lumière et de toutes les Jouissances corporelles ? — La lumière éternelle est meilleure que des clartés
passagères, et les biens permanents plus doux que des biens périssables : il
n’est point sage de préférer le caduc à l’éternel. — Que veut dire tout ceci ? Fais ce qu’ont ordonné les
Empereurs. — Qu’ont-ils ordonné ?
— Que tu sacrifies. — Fais, toi aussi, ce qui t’est commandé ; pour moi, je n’obéirai
pas, car il est écrit : Celui qui
sacrifie aux démons, et non à Dieu, sera déraciné. — Tu périras par le glaive, si tu ne sacrifies pas.
— Fais ce qui t’est commandé. Je dois suivre les
pas des évêques, des prêtres, de tous les pères dont j’ai reçu les doctrines,
et j’accepte avec plaisir les châtiments que tu voudras m’infliger.
Probus le condamna au bûcher. Pollion fut brûlé à un mille de la cité, le 27
avril[20]. Quelques jours
plus tard, la Basse Norique[21] fut témoin d’un
autre martyre, qui rappelle, par le procédé sommaire d’exécution, celui de
saint Irénée.
Le gouverneur Aquilinus recherchait âprement les
chrétiens. Ceux-ci se réfugiaient dans les montagnes, se cachaient parmi les
rochers et les cavernes. A Lauriacum, une perquisition fit tomber dans ses
mains quarante fidèles. Il les mit en prison, après leur avoir fait subir la
torture[22].
Un ancien chef de bureau (Princeps officii),
Florianus, converti au christianisme, et retiré dans la ville de Cetium,
apprit leur arrestation. Il se rendit à Lauriacum pour y confesser sa foi.
Des soldats l’arrêtèrent en route. Aquilinus le fit fouetter et torturer,
puis le condamna à être précipité dans la rivière d’Ens[23].
Un autre épisode eut l’ancienne Mésie pour théâtre[24].
Des soldats en garnison dans une des villes — soit
Dorostore en Mésie inférieure, soit Axiopolis en Scythie[25] — avaient
coutume chaque année, au moment des Saturnales, de tirer au sort un roi de la
fête[26]. Les Saturnales
ont été de tout temps un jour de repos et de réjouissances pour les troupes[27]. Sur les bords du Danube, peuplés en partie de colons
italiens, les réjouissances qui, dans la patrie de ceux-ci, marquaient la fin
de l’année devaient être particulièrement populaires[28]. Revêtu des
insignes de sa dignité, le monarque d’un jour sortait de la ville avec un
nombreux cortège, et se livrait à toute sorte d’excès[29]. La fête se
terminait par un sacrifice, offert au nom de tous sur l’autel de Saturne[30]. En 303, le sort
tomba sur le soldat Dasius. Il était chrétien. Il refusa dé jouer le rôle
sacrilège qui lui était assigné, et proclama sa religion. Il fut aussitôt
arrêté : le lendemain, on l’amena, au tribunal du légat Bassus[31].
Celui-ci lui adressa les questions d’usage, lui demandant
sa condition, son nom. Par ma condition, je suis
soldat, répondit-il. Mon nom principal
est chrétien. De mes parents j’ai reçu celui de Dasius. Le légat l’invita
à sacrifier aux saintes images des empereurs, que
les Barbares eux-mêmes adorent[32]. On remarquera
qu’il n’est plus question ici de Saturnales : le juge s’inquiète peu de
savoir si Dasius y fera ou non le roi de carnaval : mais il lui impose tout
de suite l’épreuve réservée aux chrétiens, en l’invitant à apostasier par un
sacrifice. Sur le refus du soldat[33], Bassus lui offrit
un délai pour réfléchir[34] : et comme il ne
voulait pas en profiter, se proclamant toujours chrétien, le juge, après l’avoir
fait torturer, le condamna à la décapitation. Le bourreau lui trancha la
tête, le 20 novembre, un samedi, à la quatrième
heure, le vingt-quatrième jour de la lune[35].
Tels sont les seuls documents que nous possédions sur l’exécution
de l’édit de 304 dans les États de Galère (si encore les Actes de Dasius n’ont pas trait à
des faits de l’année précédente). Bien que ces récits permettent de
juger de la passion qu’apportèrent les magistrats dans la poursuite des
fidèles, la pénurie des sources est ici profondément regrettable : on ne
pourrait dire le nombre des héros chrétiens dont le souvenir se dérobe à
notre pieuse curiosité. Celle-ci va avoir moins à souffrir, en passant des
provinces du César Galère aux contrées gouvernées par l’Auguste Dioclétien.

II. — Les Martyrs de la
Cilicie et de la
Thrace.
Les Actes qui font connaître, pour une durée plus longue
et avec une plus grande abondance de détails, l’application du quatrième édit
dans les États de Dioclétien, nous transportent successivement aux divers
points du vaste territoire encore soumis à l’autorité nominale. du vieil
empereur : dans ses provinces européennes, comme la Thrace, dans ses
provinces asiatiques, comme la
Cilicie, la
Galatie, le Pont, la Palestine, dans ses provinces africaines, comme
l’Égypte et la
Thébaïde. Ces pays si différents de sites, de mœurs, de
langage, d’idées, virent couler à la même heure le sang des chrétiens :
villes populeuses, plages commerçantes, forêts épaisses, montagnes escarpées,
déserts de sable, il n’est pour ainsi dire aucun lieu, dans l’immense empiré
d’Orient, qui, sauvage ou civilisé, n’ait eu ses exilés et ses martyrs.
L’étendue et la diversité de ce théâtre de la persécution
font comprendre le contraste de certains récits hagiographiques, tels, par
exemple, que les relations de procès jugés presque simultanément dans la
montagneuse Cilicie ou dans la
Thrace hellénisée.
L’édit avait été promulgué en Pamphylie dès les premiers
mois de 304. De Perge, métropole de cette province, saint Calliope s’enfuit à
Pompeiopolis, ville de Cilicie, où il fut arrêté. Le gouverneur Maxime l’interrogea
et le mit à la torture[36]. On raconte que
la mère du martyr, apprenant l’arrestation de son fils, courut le retrouver,
après avoir affranchi deux cent cinquante esclaves et distribué ses biens à l’Église
et aux pauvres[37].
Calliope, condamné au supplice de la croix, mourut le vendredi saint, 7 avril
: la mère expira en recevant dans ses bras le corps de son enfant détaché du
gibet[38].
C’est peut-être pendant ce séjour à Pompeiopolis que furent
présentés une première fois à Maxime trois autres chrétiens, Tarachus, Probus
et Andronicus[39],
dont les interrogatoires multiples, la translation en diverses villes à la
suite du gouverneur, la longue captivité, sont caractéristiques d’une
persécution où, selon le mot de Lactance, les magistrats poursuivaient l’apostasie
d’un chrétien avec autant d’ardeur et de ténacité que s’il se fût agi de
dompter une nation barbare[40]. Leurs Actes,
que les fidèles, nous dit-on, obtinrent à pris d’or la permission de copier
sur les registres du greffe[41], méritent d’être
étudiés non seulement à cause des caractères d’authenticité qu’ils
présentent, mais encore en raison des changements dans l’attitude des accusés
et des juges, déjà sensibles depuis quelque temps, mais nulle part mieux
marqués. L’heure n’est plus de ces brefs interrogatoires, où la constatation
de la qualité du chrétien et de son refus d’apostasier était immédiatement
suivie de la sentence. Le magistrat et le martyr essaient maintenant de se
convaincre. Au lieu d’un jugement dédaigneusement rendu, humblement ou
joyeusement accepté, c’est un duel, à la fin duquel il y aura un vainqueur et
un vaincu. Aussi le ton des accusés s’élève-t-il. On entend plus souvent qu’autrefois
sortir de leur bouche des paroles hardies, piquantes, indignées : on voit
voler, en quelque sorte, ces traits de Dieu, qui
allumaient la colère des juges, mais parfois leur faisaient des blessures
salutaires[42]. Aux prises avec
Tarachus, Probus et Andronicus, le gouverneur de Cilicie va recevoir quelques-uns
de ces traits, et y répondre par la main du bourreau.
Après une première comparution à Pompeiopolis, dont ni la
date ni le procès-verbal n’ont été conservés, les trois accusés furent
présentés à Tarse devant le tribunal de Maxime, le 25 mars selon certains
manuscrits, mais plutôt le 21 mai on le 20 juin, selon d’autres[43]. Le gouverneur s’adressa
d’abord à Tarachus : Comment t’appelles-tu ? car,
étant le plus âgé, tu dois être interrogé le premier. Réponds. — Je suis chrétien. — Cesse
de prononcer ce nom impie. Dis-moi comment tu t’appelles. — Je suis chrétien. Maxime commanda aux bourreaux
de lui frapper la bouche en répétant : Ne réponds
pas une chose pour une autre[44]. Tarachus
reprit : Mon vrai nom, je le dis. Mais si tu
veux savoir comment on m’appelle parmi les hommes, mes parents me nomment
Tarachus ; et, quand j’étais soldat, on m’a donné le nom de Victor.
— De quelle condition es-tu ? — Romain et soldat, né à Claudiopolis en Isaurie. Mais,
étant chrétien, j’ai renoncé à l’armée. — Tu n’étais pas digne d’y servir, malheureux. Mais comment
t’en es-tu retiré ? — J’ai demandé mon
congé à mon chef Publius, il m’a renvoyé. — Considère ta vieillesse : je veut que tu sois de ceux qui
obéissent aux ordres des princes : tu recevras de moi, en récompense, de
grands honneurs. Approche donc, et sacrifie à nos dieux ; car les empereurs
eux-mêmes, qui gouvernent le monde entier, leur rendent un culte.
— Ils se trompent, égarés par les ruses de Satan.
— Frappez-le encore à la bouche,
ordonna Maxime, pour avoir dit que les empereurs
se trompent. — Je le dis et je le
répète, ils se trompent, car ils sont hommes. — Sacrifie à nos dieux, et abandonne toute cette malice.
— Je ne violerai pas la loi de mes pères.
— Il y a une autre loi que celle-là, ô mauvaise tête
! dit le gouverneur, qui fit flageller Tarachus. Mais, loin d’être
ébranlé, le martyr confessa plus courageusement encore la divinité du Christ.
Laisse ce bavardage, dit Maxime, approche, et sacrifie. — Je ne bavarde pas, mais je dis la vérité. J’ai soixante-cinq
ans, et j’ai vieilli sans l’abandonner. Un centurion intervint : Aie pitié de toi-même, et sacrifie. — Retire-toi de moi, ministre de Satan, répondit
le martyr. Maxime le fit conduire en prison, chargé de chaînes[45].
Le second accusé fut introduit : Quel est ton nom ? — Mon premier et plus noble nom, chrétien ; mon second, qui m’est donné
parmi les hommes, Probus. — De quelle
condition es-tu ? — Mon père était de
Thrace, mais je suis né à Sicle, en Pamphylie. Je suis homme du peuple, et
chrétien[46]. — Tu ne tireras nul profit de ce nom. Sacrifie aux dieux,
afin d’être honoré des princes et notre ami. — Je ne veux aucun honneur des princes, et ne convoite pas
ton amitié. Car mes richesses n’étaient pas médiocres, et cependant je les ai
abandonnées pour servir le Dieu vivant. Maxime le fit dépouiller,
et frapper à coups de nerf de bœuf. Puis, le martyr continuant à confesser sa
foi, il commanda de le frapper sur le ventre. Le sang coulait à flots et
rougissait le sol. Enfin, ne pouvant vaincre le courage de Probus, le
gouverneur ordonna de le charger de chaînes, et de le mettre en prison, les
pieds écartés jusqu’au quatrième trou : défense fut faite de panser ses
plaies[47].
On amena le troisième, accusé, qui, après s’être déclaré
chrétien, donna son nom, Andronicus. De quelle
condition es-tu ? — De noble race ;
mes parents sont parmi les premiers d’Éphèse. — Abandonne toute folle jactance, écoute-moi de bon gré,
comme tu écouterais ton père. Ceux qui avant toi ont voulu faire les fous n’y
ont rien gagné. Toi, honore nos princes et nos pères, en te soumettant aux
dieux. — Vous les appelez bien vos
pères, car vous êtes les fils de Satan, les fils du diable, dont vous faites
les œuvres. — Ta jeunesse croit
pouvoir me braver. Mais apprends que de grands tourments te sont préparés.
— Je te parais jeune d’années, mais sache que mon
âme est mûre, et prête à tout. — Cesse
ces vaines paroles, sacrifie, afin d’éviter la souffrance. — Me crois-tu assez fou pour vouloir paraître inférieur à
ceux qui m’ont précédé ? Je suis préparé à tout souffrir. On le
dépouilla, et on le suspendit au chevalet. En vain le centurion, le greffier,
le gouverneur lui-même le suppliaient : Andronicus restait inébranlable. La
torture commença par une violente torsion des jambes ; ensuite on lui écorcha
les flancs, d’abord avec le fer, puis avec des poteries brisées. Je te ferai périr en détail, disait le
gouverneur furieux. Je méprise tes menaces et tes
tourments, répondait Andronicus. Les pieds liés, un carcan de fer
au cou, il fut porté dans la prison[48].
Dans ses tournées à travers la province, Maxime se fit
suivre des trois prisonniers, dont il espérait triompher par la torture. A
Mopsueste[49]
il les soumit à une nouvelle épreuve. La
vieillesse, dit-il à Tarachus, est
honorée en beaucoup d’hommes, parce qu’en eux sont l’expérience et le bon
sens : si tu as réfléchi, tu ne persisteras pas dans tes premières dispositions.
Approche donc, et sacrifie en l’honneur des princes, de qui, à ton tour, tu
obtiendras des honneurs. — Si les
princes et ceux qui partagent leurs sentiments connaissaient le véritable
honneur, ils abandonneraient de vaines et aveugles pensées, et se
laisseraient vivifier par la foi au Dieu vivant. Toutes les
tortures furent essayées sur l’intrépide vieillard : sa bouche fut de nouveau
frappée, au point de lui briser les mâchoires, on lui posa sur la main des
charbons ardents, on le suspendit au-dessus d’une âcre fumée, on lui mit dans
les narines du sel, du vinaigre, de la moutarde ; enfin, lassé, Maxime dit : Je te réserve pour une prochaine audience de nouveaux
tourments, car je veux dissiper ta folie. — Tu me trouveras prêt à tout ce que tu auras imaginé,
répondit Tarachus. La nouvelle comparution de Probus ne fut pas moins
émouvante. Dans les paroles que lui adressa le juge, un mot est
caractéristique des idées de ce temps ; après l’avoir invité à sacrifier aux
dieux et avoir entendu cette réponse du martyr : Je
ne sacrifie pas à plusieurs dieux, mais j’en adore un seul, Maxime
lui dit : Approche donc, et sacrifie, non à
plusieurs, mais à Jupiter, le dieu grand. C’est toujours le même
effort pour concilier l’idolâtrie avec l’idée monothéiste. Probus ne comprit
pas, ou feignit de ne pas comprendre ; il répondit : J’ai mon Dieu dans le ciel, et je crains lui seul ; quant
à ceux que tu appelles dieux, je ne me soumets à eux ni ne les adore.
— Je te répète, reprit Maxime, sacrifie à
Jupiter, le dieu invaincu[50]. Cette
qualification est aussi celle de Mithra : on a vu plus haut comment, à cette
époque de syncrétisme, les cultes de Jupiter et de Mithra arrivaient parfois
à se confondre. Probus répondit en se moquant de Jupiter. Furieux, le
gouverneur commanda de lui appliquer un fer rouge, de le frapper sur le dos
avec un nerf de bœuf, et enfin de poser des charbons ardents sur sa tête
rasée[51] ; puis, lui
montrant une foule d’apostats qui se pressaient au pied du tribunal : Ne vois-tu pas ceux-ci, lui dit-il, honorés des dieux et des princes, candis que toi, tout le
monde te regarde avec mépris, comme un impie destiné au supplice ?
— Crois-moi, répondit Probus, tous ces malheureux sont morts, s’ils ne font point
pénitence de leur péché, car c’est sciemment qu’ils ont servi les idoles et
abandonné le Dieu vivant. Le troisième accusé, Andronicus, fut
amené à son tour et cruellement battu, mais, à la grande surprise du
gouverneur et des assistants, les cicatrices des tortures qu’il avait
souffertes une première fois étaient déjà guéries. J’ai au ciel, dit Andronicus, un
médecin qui m’a guéri non par des remèdes, mais par sa divine parole.
Lui aussi répondit avec une fermeté dédaigneuse aux exhortations de Maxime,
qui le renvoya en prison avec les deux autres chrétiens[52].
Maxime ne les revit qu’en octobre, à Anazarbe, où il était
arrivé après avoir condamné, le 15 juin, saint Tatien Dulas à Prétoridae[53], et, le 7
septembre, saint Sozon à Pompeiopolis[54]. La nouvelle
audience montre si bien l’ardeur déployée de part et d’autre dans cette phase
suprême de la persécution, le ton auquel sont montés désormais les accusés et
les juges, que je crois devoir traduire intégralement, malgré sa longueur, au
moins l’un des procès-verbaux qui la résument.
Maxime dit : Appelez les
impies chrétiens. Le centurion Demetrius répondit : Ils sont présents, seigneur. Maxime interpella
Tarachus en ces termes : Profite de ce que les
tortures sont interrompues, pour renoncer à ton opiniâtreté et sacrifier aux
dieux qui gouvernent tout. — Il n’est
bon ni pour nous, répondit Tarachus, ni pour eux, ni pour ceux qui leur
obéissent, que le inonde soit gouverné par des êtres qu’attend le feu éternel.
— Ne cesseras-tu jamais de blasphémer, scélérat ?
Ou penses-tu obtenir par ton impudence que je te fasse décapiter tout de suite
? — Si je devais mourir si vite, l’épreuve
ne serait pas grande. Mais fais ce que tu voudras, afin que s’augmente devant
Dieu le mérite de mon combat. — Tu n’as
pas souffert plus que tant d’autres captifs, qui subissent la rigueur des
lois. — Ce que tu dis est une nouvelle
preuve de ton fol aveuglement ; car les malfaiteurs sont justement punis,
tandis que ceux qui souffrent pour le Christ recevront de lui la récompense.
— Maudit scélérat, quelle récompense espérez-vous
de votre mauvaise vie ? — Il ne t’appartient
pas de m’interroger là-dessus, ni de connaître la récompense qui nous attend,
et pour laquelle nous supportons tes vaines menaces. — Misérable, tu me parles comme si tu étais mon égal !
— Je ne suis pas ton égal, et je souhaite ne
jamais l’être. Mais j’ai la liberté de parler, et nul ne peut me l’enlever,
grâce à Dieu qui me fortifie par son Christ. — Je t’enlèverai cette liberté, scélérat. — Personne ne me l’enlèvera jamais, ni toi, ni tes
empereurs, ni votre père Satan, ni les démons que vous adorez dans votre
erreur. — Ma condescendance à te
parler te fait perdre le sens, impie. — Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même : car le Dieu que je sers sait
que je hais ta vue, et que je n’ai jamais désiré m’entretenir avec toi.
— Enfin, pour éviter de nouvelles tortures,
sacrifie. — Dans ma première
confession à Tarse, comme dans mon second interrogatoire à Mopsueste, j’ai
déclaré que j’étais chrétien, et je le suis toujours. Crois-moi, c’est la
vérité. — Malheureux, il sera trop
tard pour te repentir, quand je t’aurai fait mourir clans les supplices.
— Si j’avais dû me repentir, je l’aurais fait
quand une première fois, puis une seconde, tu m’as torturé ; mais maintenant
je suis fixé, et ne te crains pas, grâce à Dieu. Fais ce que tu voudras,
impudent. — J’ai laissé grandir ton
impudence en ne te punissant pas. — Je
te l’ai dit, je te le répète, tu as puissance sur mon corps, fais ce que tu
voudras. — Liez-le et suspendez-le,
pour faire cesser sa folie. — Si j’étais
fou, je serais devenu impie comme toi. — Maintenant que tu es suspendu, obéis, afin d’éviter les
peines que tu mérites. — Bien qu’il ne
te soit pas permis de torturer à ta fantaisie un soldat[55], cependant je ne te demande point d’abandonner ta folie :
fais ce que tu voudras. — Le soldat
qui honore les dieux et les empereurs reçoit des largesses et des honneurs ;
mais toi, tu es impie, et tu es honteusement sorti de l’armée[56]. J’ordonne donc que tu sois plus cruellement torturé.
— Fais ce que tu voudras. Je te l’ai tant de fois
demandé ! Pourquoi tardes-tu ? — Ne
crois pas, comme je te l’ai déjà dit, que je t’aime assez pour t’enlever la
vie d’un seul coup[57]. Je te ferai périr par morceaux et j’abandonnerai le
reste aux bêtes. — Ce que tu dois
faire, fais-le vite ; ne te borne pas à l’annoncer. — Tu t’imagines sans doute, misérable, qu’après ta mort
quelques femmelettes viendront honorer ton corps et l’embaumer dans les
parfums ; mais je prendrai soin d’anéantir tes restes. — Je te permets de me torturer avant que je meure, et après
ma mort de faire de moi ce que tu voudras. — Viens sacrifier aux dieux. — Je t’ai dit une fois pour toutes, insensé, que je ne
sacrifie pas à tes dieux et ne rends point de culte à tes abominations.
— Tenez ses joues, et brisez-lui les lèvres.
— Tu as flétri et défiguré ma face, mais mon âme
n’en a que plus de vie. — Tu m’exaspères,
misérable, je vais me montrer autrement à toi. — Ne pense pas m’effrayer par des paroles je suis prêt à
tout, car je porte les armes de Dieu. — Quelles armes portes-tu, maudit ? te voilà nu et couvert de blessures.
— Ignorant et aveugle, tu ne peux voir mon armure.
— Je supporte tes folies : tes réponses ne m’irriteront
pas assez pour que je te donne une mort rapide. — Quel mal ai-je fait en disant que tu ne peux voir ce que
je porte, parce que tu n’as pas le cœur pur et que tu fais une guerre impie
aux serviteurs de Dieu ? — Je
comprends que tu as mené une mauvaise vie, ou que tu es un magicien, comme
quelques-uns le disent. — Je ne l’ai
pas été et ne le serai jamais, car je ne sers pas comme vous les démons, mais
un seul Dieu, qui me donne la patience, et m’inspirera mes réponses.
— Ces réponses-là ne t’aideront pas. Sacrifie,
afin d’échapper aux tourments. — Me
juges-tu assez insensé pour ne pas croire en Dieu, ne pas vouloir la vie
éternelle, mais croire en toi, obtenir un moment de répit, et perdre mon âme
pour toujours ? — Chauffez des pointes
de fer et appliquez-les sur sa poitrine. — Quand même tu ferais pis que cela, tu n’obligeras pas un
serviteur de Dieu à rendre un culte aux images de tes démons. — Apportez un rasoir et coupez ses oreilles : rasez sa tête
et posez sur elle des charbons ardents. — Mes oreilles ne sont plus, mais celles de mon cœur
garderont leur force[58]. — Enlevez avec le rasoir la peau de sa tête maudite, et
mettez-y les charbons ardents. — Quand
même tu ferais écorcher mon corps entier, je n’abandonnerais pas mon Dieu,
qui me donne la force de supporter tes armes scélérates. — Placez le fer rouge sous ses aisselles. — Que Dieu te regarde et te juge aujourd’hui ! — Maudit, quel Dieu invoques-tu ? réponds. — Un Dieu qui est près de toi, que tu ne connais pas et qui
rendra à chacun selon ses œuvres. — Je
ne te tuerai pas tout d’un coup, je te l’ai dit, afin qu’on enveloppe tes
restes dans un linceul, qu’on les parfume et qu’on les adore : mais je t’infligerai
une horrible mort, et je ferai brûler ton corps, dont on dispersera les
cendres. — Comme je te l’ai dit, moi
aussi, fais ce que tu voudras : tu as reçu puissance en ce monde.
— Qu’on le reconduise en prison, et qu’on le
garde jusqu’au combat de bêtes de demain[59].
L’interrogatoire de Probus ressemble, sauf les détails, à
celui de son compagnon. C’est le même emportement chez le juge, la même
hauteur et la même vivacité chez le martyr. Maxime s’avisa, cependant, d’une
invention nouvelle : Faites-lui boire, de force,
du vin des libations, introduisez dans sa bouche de la viande prise sur l’autel,
commanda-t-il aux bourreaux. Seigneur Jésus, Fils
du Dieu vivant, s’écria Probus, vois
du haut du ciel la violence qui m’est faite, et juge ma cause ! — Tu as beaucoup souffert, malheureux ! et cependant tu as
goûté du sacrifice : que peux-tu faire maintenant ? — Tu n’as pas gagné beaucoup en me faisant prendre par force
les restes impies de tes sacrifices, car Dieu connaît ma volonté.
— Fou que tu es, tu en as cependant bu et mangé !
Promets de le faire de bon gré, et tu seras délivré de tes chaînes.
— Cela ne te servira guère, violateur de la loi,
pour vaincre ma résolution. Quand tu me ferais absorber toutes vos
nourritures sacrilèges, je n’en éprouverais aucun mal, car Dieu voit la
violence que je souffre. Furieux de sentir sa ruse déjouée par le
bon sens du chrétien, Maxime eut recours aux tortures les plus raffinées. Les
jambes sillonnées par le fer rouge, les mains percées de clous, Probus lui
reprocha vaillamment sa cécité spirituelle. Pour se venger de ce mot, le juge
fit crever les yeux du martyr, mais sans pouvoir lui imposer silence : Tant qu’il me restera un souffle de vie, disait
Probus, je ne me tairai pas, car Dieu m’a rendu
fort par son Christ. Maxime donna l’ordre de le garder en prison,
et de ne laisser aucun chrétien l’y visiter. Puis il commanda d’introduire
Andronicus[60].
On ne s’étonnera pas que ce troisième accusé, entrant dans
le prétoire rempli de flaques de sang, de débris humains, de l’odeur des
chairs brûlées, ait senti le dégoût et l’indignation emplir son âme : son
langage sera plus dur encore que celui de Tarachus et de Probus : pour la
première fois la conscience chrétienne maudira publiquement la cruauté des
empereurs armés contre elle, et appellera le bras de Dieu sur les
persécuteurs. Maxime avait pris cependant le ton doux et insinuant : il pria
d’abord le jeune chrétien de penser à son âge, aux honneurs qui l’attendaient,
et le pressa de sacrifier. Traité de tyran par Andronicus, le gouverneur ne
se découragea pas tout de suite : il essaya de lui faire croire que ses devanciers
avaient apostasié : Ils ont parlé avec cette
liberté jusqu’à la torture, mais, après avoir senti les tourments, ils ont
adoré les dieux, se sont soumis aux empereurs, ont offert des libations, et
ont été renvoyés libres. Andronicus lui répondit qu’il mentait, et
le cita au jugement de Dieu. La torture commença ; des papyrus enflammés
furent posés sur le ventre du martyr, des fers rouges mis entre ses doigts. Insensé, ennemi de Dieu, disciple de Satan, j’ai le corps
tout brûlé, criait Andronicus : crois-tu cependant que je te craigne ? Dieu
est en moi par Jésus-Christ, et je te méprise. — Ignorant, répondit Maxime, ne sais-tu pas que l’homme que tu invoques était un
malfaiteur vulgaire, qui par l’ordre d’un président nommé Pilate fut attaché
au gibet ? Les Actes de sa condamnation subsistent encore. Maxime
fait probablement allusion à de faux Actes de Pilate, qui commençaient à se
répandre bien que plusieurs années dussent s’écouler avant que le
gouvernement impérial, se faisant complice de la fraude, songeât à leur
donner une publicité officielle[61]. Mais Andronicus
connaissait mieux que son juge la divine histoire : Tais-toi, s’écria-t-il, on te défend de dire ces choses : tu n’es pas digne de
parler de Lui, scélérat. Si tu en étais digne, tu ne tourmenterais pas les
serviteurs de Dieu. Maxime n’avait pas encore perdu tout espoir de
triompher du chrétien ; il lui fit, comme à Probus, mettre de force dans la
bouche le pain et la viande du sacrifice : Eh
bien ! dit-il, tu en as goûté !
— Puissiez-vous être punis, répondit
Andronicus, toi, tyran sanguinaire, et ceux qui t’ont
donné le pouvoir de me souiller par vos impies sacrifices : tu connaîtras un
jour ce que tu as fait aux serviteurs de Dieu. — Tête scélérate, oses-tu maudire les empereurs qui ont
donné au monde une si longue et une si profonde paix ? Parler de
paix, quand le sang chrétien coulait dans toutes les provinces, parut au
martyr une dérision. Je les ai maudits et les
maudirai, répondit-il, ces fléaux
publics, ces buveurs de sang, qui ont bouleversé le monde. Puisse la main
immortelle de Dieu, cessant de les tolérer, châtier leurs amusements cruels,
afin qu’ils apprennent à connaître le mal qu’ils ont fait à ses serviteurs !
C’était plus qu’un juge païen ne pouvait entendre ; Maxime, hors de lui, fit
briser les dents et couper la langue de l’accusé, qu’on ramena ensuite dans
la prison jusqu’au supplice du lendemain[62].
La suite de la relation ne me paraît pas offrir toutes les
garanties d’authenticité qui se rencontrent dans les procès-verbaux des interrogatoires
: je me contenterai de la résumer. Le 11 octobre, les jeux donnés par le
cilicarque Terentianus[63] eurent lieu dans
l’amphithéâtre d’Anazarbe, à un mille de la cité. Le peuple garnissait les
gradins. Déjà la moitié du jour était passée, et sur l’arène gisaient de
nombreux cadavres de gladiateurs et de bestiaires, quand les trois chrétiens,
qui ne pouvaient marcher à cause de leurs blessures, y furent déposés par des
soldats. A la vue de ces hommes mutilés, la foule eut un mouvement de pitié,
qui n’est plus rare à cette époque : on murmura contre la cruauté du
gouverneur. Les bêtes elles-mêmes passèrent près des condamnés sans les toucher[64] : un ours
renommé par sa férocité, et qui le même jour, dit-on, avait tué trois hommes,
se contenta de lécher le sang qui coulait des plaies d’Andronicus ; une
lionne, envoyée au cilicarque par le grand prêtre de Syrie[65], se coucha aux
pieds de Tarachus, et, quand les bestiaires eurent reçu l’ordre de l’exciter,
se jeta avec tant de force contre les barrières, que le peuple épouvanté cria
: Qu’on lui rouvre sa cage ! Maxime
dut faire venir des gladiateurs, qui égorgèrent les martyrs. Mais, fidèle à
ses menaces, il résolut d’empêcher de recueillir leurs corps : par ses
ordres, on les mêla aux cadavres de tous ceux qui avaient péri dans la
journée, et des soldats furent placés dans l’amphithéâtre pour en écarter les
chrétiens. Cependant, une tempête ayant obligé les gardes à se mettre à l’abri,
les chrétiens purent s’approcher : guidés par une lumière miraculeuse, ils
reconnurent les reliques de leurs frères, et les emportèrent jusqu’à la
montagne voisine, où une caverne leur servit de tombeau[66].
Pendant que ces sanglantes scènes se passaient en Cilicie,
à l’autre extrémité des États de Dioclétien s’achevait un procès dont nous
avons raconté la première partie. Le gouverneur favorable aux chrétiens,
Bassus, avait quitté la
Thrace, laissant l’évêque Philippe et le diacre Hermès dans
la prison d’Héraclée, où, l’on s’en souvient, une secrète liberté leur avait
été accordée par des geôliers bienveillants. Ils étaient détenus en vertu de
l’édit relatif aux ecclésiastiques ; mais le nouveau gouverneur, Justin,
païen zélé, arrivait aussitôt après la promulgation de l’ordonnance sur la
persécution générale, et son premier soin fut de l’appliquer aux deux
captifs.
Le premier magistrat d’Héraclée présenta lui-même Philippe
au tribunal. Tu es l’évêque des chrétiens ?
demanda le gouverneur. Je le suis, et ne puis le
nier, répondit Philippe. Nos seigneurs,
reprit Justin, ont daigné ordonner que tous les
chrétiens soient obligés de sacrifier, de gré ou de force, et punis en cas de
refus. Aie donc pitié de ton âge, évite des souffrances que même des jeunes
gens ne pourraient supporter. — Par
crainte d’une souffrance passagère, vous observez les lois d’hommes
semblables à vous ; combien plus devons-nous garder celles de Dieu, qui punit
les coupables d’un supplice éternel ! — Il faut, cependant, obéir aux empereurs. — Je suis chrétien. C’est pourquoi je ne puis faire ce que
tu dis. Tu as ordre de me punir, non de me contraindre. — Tu ignores les tourments qui t’attendent. — Tu peux me torturer, mais non me vaincre. Jamais on ne me
persuadera de sacrifier. — Tu vas être
traîné par les pieds à travers la ville, et, si tu survis, on te remettra en
prison pour de nouveaux supplices. — Puisses-tu
accomplir tes menaces, et satisfaire à tes désirs impies ! Le
gouverneur tint parole : Philippe, les pieds liés, fut traîné sur les pavés
de la ville : quand on le releva tout sanglant, des chrétiens le reportèrent
dans leurs bras jusqu’à la prison[67].
Le prêtre Sévère, qui avait pu jusque-là se tenir caché,
était depuis quelque temps recherché par la police : soudain il se présenta
lui-même devant le tribunal. |