I. — La promulgation de l’édit et les événements de Nicomédie.Galère passa les derniers mois de 302 et les premiers de 303 à Nicomédie, près de son beau-père Dioclétien[1]. Excité lui-même par les conseils de sa mère, cette fanatique paysanne qui haïssait les chrétiens, il ne cessait, à son tour, de les dénoncer au vieil Auguste[2]. Des colloques à leur sujet avaient lieu quotidiennement entre les deux empereurs, clans le vaste palais de Nicomédie encore tout peuplé de fidèles. Pour échapper à la surveillance incessante que les courtisans et les serviteurs exercent sur les souverains, l’Auguste et le César se rencontraient dans l’ombre, comme des conspirateurs. Personne n’était admis à leurs entretiens[3]. On les croyait occupés des grands intérêts de l’État, de la préparation des lois, de la marche des armées[4]. Si quelqu’un, cependant, avait pu surprendre leurs paroles à travers les portes soigneusement fermées, il eût éprouvé, pour l’un des deux interlocuteurs cette sorte de sympathie dans laquelle il entre un peu d’estime et beaucoup de pitié. A Galère méprisant et impérieux Dioclétien répondait lentement, en vieillard qui défend pied à pied sa politique, son œuvre, sa fortune contre un héritier impatient de tout bouleverser[5]. Il montrait les païens et les chrétiens unis dans une commune obéissance aux lois, le monde jouissant partout de la paix religieuse, et suppliait le furieux César de ne pas détruire un si bel ordre, fruit de dix-huit ans de sagesse. Rendu humain par les années et par le long exercice du pouvoir, il parlait de sa répugnance à verser le sang, de la facilité avec laquelle les chrétiens affrontaient la mort, de l’affreux carnage qu’entraînerait une déclaration de guerre à l’Église[6]. Mais aucune considération d’humanité ou de politique ne pouvait arrêter Galère. En vain Dioclétien lui offrait une sorte de transaction : on continuerait à chasser les chrétiens de l’armée, on exclurait même du palais les courtisans, les employés et les serviteurs qui professaient leur foi ; à ce prix, la masse de la population chrétienne fie serait pas inquiétée[7]. Galère ne voulut rien entendre, et ne se contentait pas à moins d’une proscription universelle[8]. Las de résister, Dioclétien demanda que la responsabilité d’une décision fût partagée[9]. Il aimait à garder pour lui le mérite de ses bonnes actions ; mais, se voyant acculé à la nécessité de faire mal, il ne s’y résignait qu’à la condition d’or paraître contraint par un semblant d’opinion publique[10]. Sur ces bases, l’entente se fit aisément : d’un commun accord on décida de mettre fin au secret dont avaient été jusque-là enveloppées les délibérations des deux empereurs. Quelques fonctionnaires civils et militaires furent convoqués en conseil privé, afin de statuer sur le sort des chrétiens[11]. Le résultat fut ce qu’on pouvait attendre. Chacun parla à
son tour, d’après son rang et son grade[12]. Plusieurs de
ces conseillers partageaient les haines oit les préjugés de Galère. Il y
avait parmi eux des magistrats civils, imbus des principes néoplatoniciens,
et voyant dans le christianisme une secte rivale de leur philosophie.
Lactance cite le plus influent et le plus passionné, cet Hiéroclès dont nous
avons parlé déjà, et dont le nom se retrouvera encore dans l’histoire de la
persécution[13].
Peut-être la rivalité philosophique n’animait-elle pas seule de tels hommes,
qui avaient souffert avec indignation la concurrence de collègues chrétiens
dans le gouvernement des provinces, la direction des finances ou
l’administration des cités, et saisissaient avec joie l’occasion de leur
fermer l’accès des carrières publiques. On peut croire que les militaires
appelés au conseil y portaient des sentiments moins complexes. C’étaient
probablement des camarades et des admirateurs du vainqueur de Le malheureux Auguste, cependant, ne céda pas encore tout à fait. Il cherchait à retarder l’acte impolitique et cruel qu’on exigeait de sa faiblesse. Il résolut ou plus probablement on lui suggéra une démarche dont l’issue ne pouvait être douteuse. Un aruspice (peut-être un de ceux-là mêmes qui naguère l’avaient décidé à expulser les soldats chrétiens) fut envoyé par lui à Milet pour consulter l’oracle d’Apollon Didyméen[16]. Celui-ci répondit en ennemi de notre divine religion, nous apprend simplement Lactance[17]. Constantin, qui vivait alors près de Dioclétien, donne des détails plus précis. L’oracle caché au fond de l’immense et magnifique temple[18] se plaignit d’être réduit à l’impuissance. Des justes répandus sur la terre l’empêchaient d’annoncer l’avenir : du trépied sacré ne tombaient plus que des avis trompeurs. Se lamentant de sa déchéance, le prêtre d’Apollon agitait ses cheveux hérissés, comme en proie à l’esprit du dieu[19]. Cette parole ambiguë, cette plainte étrange fut rapportée à Dioclétien. Son esprit naturellement superstitieux en resta plus frappé que d’une réponse directe. II interrogea, dans son trouble, les personnes qui l’entouraient, officiers du palais ou prêtres païens. On fut unanime à reconnaître les chrétiens dans les justes dénoncés par Apollon[20]. Sans prendre garde à l’hommage involontaire rendu à la vertu de ceux qu’on lui demandait de proscrire, Dioclétien sentit ses hésitations dissipées. Il avala ces paroles comme du miel, dit Constantin[21]. Désormais la lutte pénible qu’il soutenait avec les autres et avec lui-même était terminée. Ne pouvant résister à ses amis, à César et à Apollon ligués ensemble, il se rendit[22]. En échange de sa défaite, il obtint à son tour une concession. Le fanatique Galère avait demandé que tous les chrétiens fussent mis en demeure de sacrifier aux dieux, et ceux qui refuseraient brûlés vifs ; Dioclétien essaya de rester modéré dans l’injustice, et voulut que la persécution enfin décidée n’entraînât pas d’effusion de sang[23]. Galère l’accorda : il savait bien qu’il ne dépendrait que de lui de faire naître ensuite quelque incident, par où les intentions de l’empereur seraient encore une fois changées. On se hâta d’engager celui-ci dans la voie de la violence. Avant même que l’édit de persécution fût lancé, un premier acte d’hostilité eut lieu à Nicomédie, par l’ordre et sous les yeux de l’Auguste et du César. Le jour fut choisi avec ce mélange de superstition et de subtilité qui caractérise une époque de décadence. Le sept de calendes de mars (27 février) était la fête des Terminalia, destinée à célébrer les limites des champs, et marquée par des sacrifices à Jupiter Terminus[24]. Il partit que cette date conviendrait à une solennelle démonstration contre le christianisme, arrivé, dans la pensée des empereurs, à la limite extrême, au terme définitif de son existence[25]. Dès le point du jour, à la lumière encore douteuse du crépuscule, une troupe armée se mit en marche : le préfet du prétoire la commandait, accompagné de chefs supérieurs et de tribuns, comme pour une expédition militaire ; des agents du fisc suivaient, car il s’agissait aussi d’un acte de confiscation et de pillage régulier[26]. On arrive à la principale église. Les portes sont arrachées[27] : les soldats se répandent dans le saint lieu, cherchant, disent-ils, la statue du dieu des chrétiens[28]. Cette vaine recherche les conduisit à la tribune absidale, sur laquelle s’ouvraient les armoires ou chambres destinées à contenir d’un côté les vases sacrés, de l’autre les saintes Écritures, les livres liturgiques, les ouvrages composant la bibliothèque de l’église[29]. Ils jetèrent au feu tous les manuscrits, et se partagèrent les objets précieux[30]. La basilique était remplie de soldats et d’employés, pillant, s’agitant, courant çà et là[31]. Durant cette scène de désordre, les deux empereurs se tenaient à une fenêtre du palais, d’où ils apercevaient l’édifice chrétien, construit sur une hauteur. Longtemps ils délibérèrent sur son sort. Galère, toujours porté aux mesures extrêmes, voulait qu’on le brûlât[32]. Dioclétien résistait, craignant que de l’église l’incendie se communiquât aux maisons contiguës, et que tout un quartier de Nicomédie, plein de grands et beaux monuments[33], périt avec elle[34]. Enfin son avis prévalut : on se contenta d’envoyer une escouade de prétoriens chargés de la démolir. Ils s’avancèrent en ordre de bataille, la hache et les outils à la main, investirent l’église, et, avec l’adresse des soldats romains exercés à tous les travaux[35], commencèrent à renverser les murailles. En peu d’heures la haute cathédrale fut rasée[36]. Le lendemain, païens et chrétiens pouvaient lire sur les murs de Nicomédie l’édit de persécution. Il contenait quatre articles principaux. Les assemblées chrétiennes étaient absolument interdites[37]. Les églises devaient être abattues[38]. Les livres sacrés qu’elles contenaient ou que possédaient les clercs et les fidèles devaient être jetés au feu[39]. Les chrétiens de rang élevé perdaient tous leurs privilèges, et tombaient à la condition de personnes infâmes ; en conséquence ils pourront être mis à la torture, devenir l’objet de toutes les poursuites ; et n’auront le droit d’intenter aucune action devant un tribunal, même pour injure, adultère, ou vol[40]. Quant aux fidèles n’appartenant point à l’aristocratie ou au monde officiel, ils perdaient la liberté, s’ils persistaient à se dire chrétiens[41]. Ceux qui étaient déjà esclaves ne pourront jamais être affranchis[42]. Par quelques dispositions cet édit rappelle celui que Valérien promulgua en 255. Comme alors, les chrétiens illustres par la naissance ou les fonctions sont dégradés[43]. Mais sur divers points la législation de Valérien est aggravée. Les édifices ecclésiastiques ne seront pas seulement ‘séquestrés, mais détruits. Une clause spéciale ordonne la suppression des livres, dont Valérien n’avait pas parlé. Enfin, sous cet empereur, seuls les chrétiens de la maison de César devenaient esclaves du fisc[44] ; maintenant tous les gens du peuple[45] qui persisteront dans la croyance prohibée pourront être revendiqués par lui, et tous les esclaves chrétiens seront à jamais rivés à la servitude[46]. Sur d’autres points, au contraire, Dioclétien se montre moins rigoureux que Valérien : son édit ne fait pas mention du clergé, que cet empereur en 257 punissait de l’exil[47], en 258 de la mort[48] ; il n’inflige pas non plus ce dernier châtiment aux chrétiens de haut rang qui, après leur, dégradation, refuseraient d’abjurer[49], La peine de mort n’est encore prononcée nulle part : c’était, on s’en souvient, la concession que Dioclétien avait obtenue de Galère. La lecture de l’édit impérial, dut exciter dans la population chrétienne des sentiments diverse : chez les faibles, la consternation et la stupeur ; chez les saints, une ferme résolution et même une pieuse allégresse ; chez les jeunes, les ardents, une indignation généreuse. Les historiens rapportent d’un de ceux-ci un acte incorrect, sans- doute, selon la rigueur de la règle, mais trop courageux pour qu’on lui puisse refuser l’admiration[50]. Un chrétien distingué par sa naissance et ses emplois[51] ne put lire avec calme la pièce hypocrite par laquelle il voyait une partie des fidèles atteinte dans ses privilèges, une autre partie menacée dans sa liberté. En public, sur le forum[52], il arracha la copie de l’édit et la mit en pièces[53], s’écriant : Voilà, donc, ô empereurs, vos victoires sur les Goths et les Sarmates ![54] L’acte était outrageant pour la majesté impériale ; peut-être le reproche politique contenu dans ces mots, allusion railleuse aux titres de Gothiques et de Sarmatiques pris par les empereurs, mais surtout blême contre des souverains assez mal inspirés pour employer contre leurs sujets les plus soumis une énergie mieux faite pour combattre les Barbares, toucha-t-il davantage Dioclétien. L’intrépide chrétien fut arrêté sur l’inculpation de lèse-majesté commise à la fois par les actions et par les paroles[55]. On le mit tout de suite à la torture[56], non pas tant par application de l’édit qu’en vertu du droit commun : dès qu’un crime de cette sorte était découvert, le coupable, sans égard au rang ou à la naissance, devait être torturé sur-le-champ, afin de rechercher quels étaient ses complices, de quelle faction il se faisait l’instrument[57] ; les ennemis du christianisme ne laissèrent pas échapper une aussi excellente occasion de mettre en suspicion tous les fidèles pour le fait d’un seul. Puis on condamna le coupable au feu, selon la loi, dit Lactance[58]. La loi punissait le crime de lèse-majesté de peines différentes, suivant la condition des personnes ; les humbles, humiliores, étaient livrés aux bêtes ou brillés vifs ; les gens distingués, honestiores, étaient décapités[59]. Déchu de son ancienne dignité en vertu d’une des dispositions de l’édit, le chrétien ; noble encore la veille, n’était plus maintenant qu’un humilior : comme tel il fut conduit au bûcher. Sa joie et sa tranquillité persistèrent jusqu’au dernier soupir[60]. Le procès terminé par cette exécution n’avait amené aucune charge contre les fidèles. L’acte illégal si cruellement expié par l’un d’eux émanait certainement de lui seul. Galère dut chercher ailleurs le moyen de compromettre la population chrétienne[61]. Tout à coup le feu éclata dans le palais que l’Auguste et le César habitaient ensemble à Nicomédie[62]. L’incendie s’alluma si soudainement, que plusieurs l’attribuèrent à la foudre : telle était encore, bien des années plus tard, l’opinion de Constantin[63]. Eusèbe parle d’un cas fortuit, sans marquer lequel[64]. Lactance n’hésite pas à dénoncer Galère[65] : soit que ses affidés aient mis directement le feu, soit qu’ils aient entretenu l’incendie accidentel que la foudre ou quelque autre hasard avait produit. Quand même la passion aurait ici égaré l’historien, il ne se trompe pas en nous montrant le haineux et perfide César profitant avec habileté d’un événement qui avait porté la terreur jusqu’au fond de l’âme de son timide collègue. Si Galère n’alluma pas le feu, il le fit si bien servir à ses Vues, qu’on serait excusable de l’avoir soupçonné. Le palais, s’écriait-il devant les murailles embrasées, le palais est rempli d’eunuques chrétiens ; ils ont voulu payer par le crime la confiance aveugle que leur montrait Dioclétien : un complot a été formé entre eux et leurs coreligionnaires du dehors ; grâce à cet accord scélérat, deux empereurs ont failli périr dans les flammes ! Les chrétiens ont enfin paru ce qu’ils sont en effet : des ennemis publics ![66] Dioclétien, malgré sa finesse de vieux politique, ne devina pas la ruse, peut-être le crime de Galère[67]. La fureur obscurcit son habituelle pénétration. Il fit mettre tous ses gens à la torture[68]. Lui-même siégeait au milieu des bourreaux et voyait d’un œil sec les membres des accusés se tordre sous l’action des flammes[69]. Tous les magistrats présents à là cour avaient été requis, et chacun, de son côté, administrait la question. C’était à qui découvrirait les coupables[70]. Galère était présent, entretenant la colère de son collègue, ne lui laissant pas le loisir de réfléchir ou de se calmer[71]. Mais il avait eu soin de dérober à l’enquête et à la torture ses propres serviteurs : c’est pour ce motif, dit malicieusement Lactance, qu’on ne put rien découvrir[72]. Les poursuites allaient-elles être abandonnées ? Le César n’était pas homme à subir un tel échec. II fallait à tout prix le conjurer. Quinze jours après le premier incendie, un second éclata[73]. Galère, qui depuis le milieu de l’hiver avait fait en secret ses préparatifs de départ, quitta le jour même Nicomédie, déclarant qu’il fuyait de peur d’être brûlé vif[74]. Malgré les plus promptes recherches, le coupable fut encore introuvable[75]. Lactance persiste à désigner Galère. Si la participation du César au premier incendie reste douteuse, il semble difficile de le disculper du second. Galère n’était pas homme à reculer devant un aussi lâche moyen de compromettre ses ennemis : on ne saurait prétendre que des considérations d’humanité ou de prudence l’eussent arrêté, lui qui, naguère, avait voulu brûler l’église de Nicomédie au risque de détruire un quartier de la ville. Sa fuite même, par laquelle il accusait avec ostentation les chrétiens, parait suspecte : emmenant ses officiers et ses serviteurs, il les mettait à l’abri d’une nouvelle enquête qui eût pu tourner contre lui si Dioclétien s’était avisé de faire, cette fois, interroger sans distinction tous les hôtes du palais. La précaution, cependant, était superflue : Dioclétien n’éprouvait plus d’hésitation. La peur avait eu raison de sa sagesse. Il était maintenant crédule à toutes les calomnies. Il jugeait sa vie menacée : et par qui l’eût-elle été, sinon par ces chrétiens[76] que Galère lui avait dénoncés comme des ennemis publics, et dans lesquels son imagination troublée voyait désormais les secrets alliés des Goths et des Sarmates ? Le vieux souverain se figurait être enveloppé dans les filets d’une vaste conjuration : le clergé de Nicomédie en était l’âme, et les serviteurs baptisés de tout état et de tout rang qui remplissaient la demeure impériale y prêtaient leurs bras ! Ses défiances montaient plus haut encore : il se demandait si sa femme Prisca, si sa fille Valeria, l’épouse délaissée que Galère n’avait pas songé à emmener dans sa fuite, ne faisaient pas partie, elles aussi, du complot. En un mot, tous les chrétiens de son entourage et de sa capitale, même les plus illustres, même les plus chers, lui paraissaient conjurés contre lui. Aussi résolut-il de changer la procédure suivie lors du premier incendie. Au lieu de faire porter l’enquête sur le fait lui-même, il la mit sur la religion. Ceux qui nieront le Christ démontreront par là leur innocence ; ceux qui le confesseront s’avoueront coupables de conspiration contre la personne sacrée des empereurs et seront punis comme incendiaires. On revenait aux jours de Néron : la dernière des persécutions débutait, comme avait fait la première. Les souffrances des chrétiens furent à Nicomédie presque aussi cruelles qu’elles l’avaient été après l’incendie de Rome : non que Dioclétien se complût aux horribles mascarades inventées alors par l’histrion couronné du premier siècle ; mais il était trop romain pour hésiter à verser le sang, et, comme il arrive souvent aux gens qui ont eu peur, il était devenu d’autant plus impitoyable qu’il avait été plus effrayé. Ou sacrifier, ou mourir : tous les suspects, c’est-à-dire tous les chrétiens de la cour et de la ville, durent choisir entre ces deux termes. Les défaillances paraissent avoir été peu nombreuses, du moins l’histoire n’en a retenu qu’une, celle des deux impératrices[77]. La nombreuse domesticité chrétienne montra un grand courage. Les plus puissants des eunuques, sur lesquels reposait tout le palais, qui avaient possédé la confiance du maître et été aimés de lui comme des fils, se laissèrent tuer plutôt que de trahir leur foi[78]. Eusèbe a décrit le supplice du chambellan Pierre. Après son refus de sacrifier, on l’éleva sur le chevalet, et on lui déchira tout le corps avec des fouets. Quand ses os parurent à nu, du sel et du vinaigre furent mis dans les plaies. Puis on l’étendit sur un gril, pour consumer à petit feu ce qui lui restait de chair[79]. Il mourut ainsi, inébranlable comme son nom[80]. Dorothée, chef des chambellans, Gorgone et beaucoup d’autres cubiculaires furent étranglés après de longues tortures[81]. L’empereur assistait en personne à l’exécution de ses serviteurs[82]. Il ne s’opposa point d’abord. à ce qu’une sépulture convenable leur fût donnée. Mais bientôt il changea d’avis : craignant, dit Eusèbe, que la dévotion populaire ne s’attachât à leurs tombes, et qu’on ne les honorât comme des dieux, il commanda de déterrer et de jeter à la, mer les restes des martyrs[83]. Lactance, avec son éloquence vengeresse, compare Dioclétien à la bête féroce qui fouille les tombeaux et s’acharne sur les cadavres. Qu’importe ? s’écrie le vigoureux polémiste. Est-ce qu’on s’imagine que ceux qui souffrent la mort pour le nom de Dieu se mettent fort en peine que l’on vienne à leurs sépulcres ? S’ils veulent mourir, c’est pour aller eux-mêmes à Dieu[84]. Pendant que Dioclétien immolait clans le palais ses anciens amis, la terreur pesait sur la ville. Des juges se tenaient dans les principaux temples, obligeant tous les suspects à sacrifier[85], condamnant à mort ceux qui refusaient. Ni le sexe ni l’âge n’exemptaient de cette épreuve[86]. Cependant, un certain ordre semble avoir été suivi. On commença par le clergé. L’évêque Anthime, ses prêtres, tous les ministres des autels, furent jugés sommairement et exécutés, les uns par le glaive, d’autres par des supplices divers[87]. Avec eux périrent toutes les personnes de leur maison, parents ou domestiques, les femmes mêmes et les enfants, massacrés en masse[88] : tantôt on les mettait dans des barques et on les jetait en pleine mer, une pierre au cou ; tantôt on les entourait de bois enflammé et on les brûlait par troupes[89]. Un saint enthousiasme saisissait quelquefois les condamnés : on vit des hommes et des femmes sauter d’eux-mêmes dans le feu[90]. Pendant ce temps les prisons ne cessaient de s’emplir[91]. Après les clercs et leurs familles, les laïques passèrent à leur tour en jugement[92]. Des supplices inouïs furent inventés[93]. On ne sait si ce tragique épisode se termina par la complète extermination de la population chrétienne de Nicomédie, ou par la lassitude de l’empereur et des bourreaux. J’incline à cette dernière opinion. Lactance rapporte, en effet, que des autels furent placés dans les prétoires, afin que les juges pussent s’assurer de la religion des plaideurs[94]. Cette mesure, si tyrannique qu’elle soit, montre qu’on revint après quelque temps à l’application régulière de l’édit, qui frappait les chrétiens de mort civile et non de mort sanglante : quand un plaideur, avant d’exposer son procès, refusait de brûler de l’encens, le juge le renvoyait de l’audience en vertu de la clause qui retirait aux chrétiens le droit d’ester en justice. Il restait donc encore de ceux-ci à Nicomédie, après les affreux massacres auxquels le second incendie du palais servit de prétexte. II. — L’exécution de l’édit.L’édit avait été rendu au nom des deux Augustes et des deux
Césars : mais il était l’œuvre des seuls Dioclétien et Galère : leurs
collègues n’avaient pas été consultés, et n’apprirent un acte aussi
considérable que par un message qui leur fut envoyé de Nicomédie[95]. Sa publication
fut donc assez tardive en Occident. Même dans les provinces orientales, elle
n’eut pas lieu partout à la même époque : en Palestine, l’édit ne fut connu
qu’aux approches de Si l’on se rappelle les détails donnés par Eusèbe sur le relâchement où étaient tombés, à la faveur de la paix, beaucoup des fidèles des Églises orientales, on comprendra que la connaissance de l’ordre impérial ait produit parmi eux de nombreuses défections. Autant les chrétiens de Nicomédie, animés par l’exemple de leur évêque, s’étaient montrés héroïques, autant ceux d’Antioche, privés de leur pasteur Cyrille[100], qui venait d’être déporté aux mines de Pannonie, marquèrent de faiblesse. Bien qu’un traitement moins cruel les menaçât, puisque la peine de mort, appliquée à Nicomédie à la suite de circonstances exceptionnelles, ne devait pas l’être ailleurs, on les vit déserter en foule les autels du vrai Dieu et offrir des sacrifices aux idoles[101]. Peut-être cette honteuse déroute eut-elle, sinon pour
excuse, au moins pour cause la terreur inspirée par la présence de Galère,
qui, après sa fuite retentissante, s’était rendu à Antioche. Cependant ce
troupeau, sans chef finit par rencontrer un homme capable de le rassembler et
de le conduire. Romain, diacre de Césarée, se trouvait à ce moment dans la
capitale de Cet épisode méritait d’être recueilli, car les renseignements sont rares sur les effets du premier édit dans les États de Dioclétien. Ils se laissent surtout deviner, grâce à des témoignages indirects. On reconnaît que beaucoup d’églises furent abattues en Asie, au soin avec lequel, dès le lendemain de la paix, les évêques les rebâtirent de toutes parts[106]. Ce sont surtout les constructions neuves de l’âge postérieur qui racontent les ruines de 303. Si nous possédions les discours prononcés pour l’inauguration des nouveaux sanctuaires, nous apprendrions sans doute, au sujet de ceux qu’ils remplaçaient, ce que raconte le panégyrique par lequel on célébra la dédicace de la seconde cathédrale de Tyr : l’ancien édifice, déjà magnifique dans son état primitif, avait été entièrement ravagé après l’édit de Dioclétien ; on avait vu ses portes abattues à coups de hache, ses livres détruits, ses murailles incendiées ; sur ses décombres s’était établi un dépôt d’immondices[107]. Il faudrait, cependant, mal connaître l’administration romaine pour s’imaginer que la démolition des églises chrétiennes eut lieu partout en même temps, et fut aussi complète dans toutes les provinces. Les gouverneurs ne ressemblaient que de loin à nos préfets. Une latitude beaucoup plus grande leur était laissée dans l’exécution des lois. Ils les appliquaient plus ou moins complètement, selon les lieux, et en considérant soit leurs dispositions personnelles, soit celles de peuples qu’ils administraient. Servie par des moyens de communication moins rapides, la centralisation impériale n’avait pas les exigences de celle de nos jours : l’unité de l’action générale, non l’uniformité presque mécanique des mouvements particuliers, était demandée à ses agents. Aussi voyons-nous, pendant plusieurs mois, pour des causes diverses, des églises rester debout en certaines contrées, malgré l’édit qui commandait leur destruction. Peu nombreuses apparemment sont celles qui échappèrent tout à fait à la ruine, comme l’église bâtie au siècle précédent par saint Grégoire le Thaumaturge à Néocésarée du Pont[108] ; mais, en d’autres contrées, cette ruine parait avoir été retardée : il en fut ainsi même dans des provinces assez voisines de la résidence impériale. En Galatie, par exemple, il y avait encore, un an après l’édit, à quinze lieues il est vrai de la capitale, une église de campagne non seulement debout, mais ouverte[109] ; à Ancyre même, vers la même date, les églises étaient fermées, mais non rasées, comme portait cependant l’ordonnance impériale[110]. Cela parait, à première vue, d’autant plus surprenant qu’au gouvernement de cette province fut appelé le renégat[111] Théotecne, qui s’était fait fort de ramener au culte des dieux tous les chrétiens qui l’habitaient[112]. Mais sa nomination ne suivit peut-être pas immédiatement l’édit. Qui sait s’il ne remplaça point un gouverneur soit chrétien, soit au moins favorable aux chrétiens ? La présence d’un administrateur animé de tels sentiments parait avoir été la cause du retard que subit, en Thrace[113], la persécution. Nous verrons que la principale église d’Héraclée ne fut fermée qu’au commencement de 304[114]. Une aussi longue patience serait inexplicable sans ce que l’on sait du gouverneur Bassus[115]. Une pièce contemporaine semble dire qu’il connaissait Dieu[116]. Au moins sa femme était-elle chrétienne[117]. Lui-même descendait peut-être de ce Iallius Bassus qui fut en 164 gouverneur de la Mésie Inférieure[118] et dont la fille était enterrée dans le cimetière de Calliste[119] : les sympathies pour le christianisme ne cessèrent probablement jamais dans cette famille et les Bassi du quatrième siècle seront célèbres par leur piété[120]. Si, en dehors des événements de Nicomédie, l’on a peu de
détails sur les débuts de la persécution dans les États de Dioclétien, les
renseignements sont moins nombreux encore sur ses commencements dans les
provinces gouvernées par Galère. Comme le César demeura quelque temps en Asie
avant de retourner dans son apanage, peut-être faut-il attribuer à son
absence la langueur avec laquelle s’engagèrent les poursuites. Il parait cependant
qu’à Thessalonique, capitale de Si de l’Orient, où la persécution prit naissance, nous passons à l’Occident, où ses effets se firent bientôt sentir, nous verrons que ceux-ci ne furent pas les mêmes clans les États des deux souverains qui se partageaient cette moitié de l’Empire. Les sujets chrétiens de Constance l’éprouvèrent assez pour s’apercevoir qu’elle avait été déclarée, à peine assez pour en souffrir. Le César ne pouvait sans doute refuser toute obéissance aux commandements de ses supérieurs, les Augustes, ou toute attention à un édit en tête duquel son nom se lisait avec ceux de ses trois collègues. Mais il en adoucit l’exécution au point de la rendre presque insensible. Eût-il partagé la haine des autres empereurs pour le christianisme, la politique aurait suffi à le détourner d’y donner cours. Moins puissante et moins répandue en Bretagne et même en Gaule qu’en Orient, l’Église ne prêtait dans ces contrées aucun prétexte aux craintes imaginaires que les souverains avaient manifestées ailleurs. Jamais un acte quelconque d’opposition, un refus de service militaire, par exemple, ne s’était produit parmi les paisibles chrétientés bretonnes ou gallo-romaines. Les souvenirs mêmes de la tyrannie de Maximien Hercule n’y avaient point laissé de ressentiment dans les âmes, facilement réconciliées avec l’Empire par la bienfaisante administration de Constance. La prudence conseillait à celui-ci de ne pas éveiller les passions par une persécution nouvelle, qui, pour être d’abord moins meurtrière que le court orage de 287, serait pourtant plus insupportable, parce qu’au lieu de frapper quelques chrétientés seulement elle les atteindrait toutes. Le César se sentait aimé et vénéré de tous ses sujets, sans distinction de culte : cette popularité, contrastant avec les haines qu’avaient attirées sur Dioclétien et sur Hercule les exactions fiscales du premier, les cruautés et les débauches du second, lui était chère, et il ne voulut pas la perdre. Par inclination autant que par politique, il résolut de préserver ses provinces des maux qui désolaient déjà, l’Orient et allaient fondre sur une partie de l’Occident[123]. Ne voulant pas, cependant, rompre ouvertement avec ses collègues, Constance leur donna un témoignage matériel de soumission par la destruction de quelques églises. Mais, au prix de quelques murailles, qu’il sera facile de relever, il se dispensa d’attenter au vrai temple de Dieu, qui est dans le cœur des hommes[124] ; il ne demanda pas aux membres du clergé de livrer les Écritures sacrées[125] ; en un mot, il laissa voir clairement sa résolution de respecter autour de lui la liberté des consciences. Si, alors ou plus tard, des excès furent commis dans ses États contre les chrétiens, cela eut lieu à son insu, par -la tyrannie locale d’un petit nombre de gouverneurs[126] ; mais la direction générale donnée par Constance à sa politique religieuse fut toute dans le sens de la tolérance. Alors que les palais de ses collègues ne contenaient plus un seul officier ou serviteur chrétien, le sien, qui en était rempli, continua de ressembler h une église, dit Eusèbe[127], répétant une expression naguère employée par saint Denys d’Alexandrie à propos d’un autre empereur favorable au christianisme[128]. Si l’on en croit l’historien, Constance donna même une noble et spirituelle leçon aux courtisans qui croient faire preuve de fidélité aux princes en réglant leur conscience sur les ordres de ceux-ci. Il feignit d’imiter Dioclétien, et d’exiger comme lui de tous ceux qui l’entouraient une adhésion au paganisme. Employés du palais, magistrats, gouverneurs, les chrétiens qui obéiront, dit-il, continueront de jouir de leurs honneurs et privilèges, mais ceux qui refuseront perdront leurs charges. Les uns se montrèrent disposés à l’obéissance ; d’autres refusèrent de renier le Christ. Quand le prince eut ainsi pénétré le caractère de chacun, il blâma les premiers de leur faiblesse et se plaignit de ne pouvoir compter pour lui-même sur la fidélité d’hommes capables de renier leur Dieu. Ceux-ci furent, en conséquence, exclus de la cour, tandis que les chrétiens courageux qui s’étaient, par devoir, exposés à déplaire restèrent en possession de la faveur du loyal César[129]. Maximien Hercule différait trop de Constance pour ne pas accueillir avec joie la persécution[130]. Aussi, tandis qu’en Bretagne et en Gaule la paix religieuse était à peine troublée, l’édit fut rigoureusement appliqué dans les États du second Auguste, c’est-à-dire en Italie, en Afrique et en Espagne. Pour ce dernier pays, nous avons le témoignage du poète Prudence, qui montre les soldats pillant les livres sacrés, et attribue à la destruction de documents qui eut lieu alors l’oubli où tomba la mémoire des anciens martyrs[131]. La guerre aux manuscrits ne fut certes pas moindre à Rome. Mais nous manquons de détails sur ce qui s’y passa. Les seuls qui nous soient parvenus découlent d’une source suspecte. Il y aurait eu dans cette capitale du monde chrétien de nombreux traditeurs, si l’on en croit des Actes allégués un siècle plus tard par les donatistes[132]. Cependant, deux seulement’ y sont désignés par leurs noms, Straton et Cassien[133]. Les donatistes accusent, il est vrai, le pape Marcellin, ses prêtres Miltiade, Marcel, Silvestre, d’avoir livré les Écritures ; mais aucune pièce n’est apportée à l’appui de cette assertion[134]. Saint Augustin la repousse comme dénuée de preuves[135]. Nous verrons tout à l’heure les habiles et laborieux efforts de Marcellin pour dérober aux profanateurs les sépultures les plus vénérées des catacombes. Apparemment, si la police romaine avait dît recourir à la trahison ou d, la faiblesse pour se faire livrer les manuscrits, ce n’aurait été que dans quelques-unes dés églises paroissiales ou tituli, situées pour la plupart dans les quartiers excentriques de la ville : les plus anciennes, n’étant point distinguées par leur architecture comme les somptueuses basiliques de l’Orient, pouvaient être jusque-là demeurées inconnues de l’autorité civile. Mais celle-ci avait entretenu des rapports officiels avec le chef de la communauté chrétienne : elle connaissait certainement l’existence des archives et de la bibliothèque pontificales, situées clans un des lieux les plus fréquentés de la ville, près du théâtre de Pompée et des écuries de la faction Verte des jeux du cirque[136]. Sans doute elle n’eut besoin d’aucun délateur pour s’emparer d’un dépôt déjà considérable à cette époque[137], et que sa richesse même n’avait pas dû permettre de déménager furtivement. Le petit nombre des Actes, des documents, des écrits antérieurs au quatrième siècle qui nous soient restés d’un siège mêlé comme celui de Rome aux affaires de la chrétienté universelle, prouve que cette saisie eut lieu, et montre que nulle part peut-être la destruction ne fut plus complète et plus systématique[138]. Mais à Rome, pas plus qu’ailleurs, on ne se contenta de
détruire des livres ou de disperser des archives. L’autorité publique démolit
les sanctuaires chrétiens, et confisqua les vastes propriétés que l’Église
possédait en vertu des donations des fidèles, et qu’elle faisait servir pour
la plupart à la sépulture de ses membres. Si nous avions soit les Actes
auxquels se référèrent plusieurs fois les donatistes dans les controverses
postérieures, soit les lettres officielles données après la persécution pour
permettre de recouvrer les loca ecclesiastica,
nous pourrions nous rendre compte de la nature et de l’étendue des biens
ravis aux chrétiens. Malheureusement ces documents ne sont connus que par
quelques allusions[139], et n’ont été
nulle part reproduits intégralement ou même cités avec détail. Bien rares
sont les renseignements, que l’on peut glaner ailleurs : comme ces passages
du Livre Pontifical où il est question de la confiscation du cimetière de Cyriaque,
sur la voie Tiburtine[140], et de celle
d’un domaine de Quand fut connu l’édit, les chrétiens voulurent soustraire aux profanations les tombes (fort rares à Rome) qui se trouvaient à la surface du sol, au-dessus des cimetières souterrains. Telle fut probablement la pensée d’Aelius Saturninus, époux de la clarissime Cassin Feretria, car une épitaphe de celle-ci a été trouvée à fleur de terre, dans l’aire extérieure du cimetière de Calliste, et une seconde épitaphe toute semblable ferma un humble loculus, dans une des galeries souterraines antérieures à la paix de l’Église : sans doute les restes de la noble femme y furent transportés hâtivement, à la première nouvelle de la persécution[142]. Cependant un tel abri n’offrait encore qu’une sécurité relative. S’il pouvait protéger dans une certaine mesure les tombes des simples fidèles, il ne devait point garantir, les sépulcres déjà célèbres des martyrs et des saints contre les insultes des persécuteurs, jaloux d’en abolir la mémoire. On avait probablement appris déjà à Rome les outrages subis par les restes des martyrs de Nicomédie, que Dioclétien, après les avoir laissé d’abord ensevelir honorablement, fit ensuite déterrer et jeter à la mer. Aussi l’autorité ecclésiastique, en vue du moment prochain où la confiscation ordonnée par l’édit allait être appliquée aux cimetières, s’empressa-t-elle d’y mettre, partout où elle le put, les tombes saintes hors de la portée des païens : elle y réussit parfois si bien que, la persécution finie, les chrétiens eux-mêmes auront souvent beaucoup de mal à les retrouver[143]. Un des moyens les plus coûteux, mais aussi les plus sûrs, consistait à combler de terre les cryptes où reposaient des martyrs illustres : il parait avoir été employé dans celle des saints Protus et Hyacinthe, sur l’ancienne voie Salaria[144]. Dans le cimetière de Calliste, le pape Marcellin et son diacre Severus usèrent du même procédé pour rendre inaccessible aux persécuteurs l’aire de la catacombe où avaient été inhumés les pontifes du troisième siècle et de nombreux martyrs ; environ seize cent trente-sept mètres cubes de terre furent transportés de loin et à grands frais : le caveau papal, la chambre funéraire de sainte Cécile, les chambres ornées de fresques célèbres qui font allusion aux sacrements, les principales galeries de cette région, furent ainsi enterrés, et demeurèrent en cet état, en partie jusqu’aux travaux de déblaiement exécutés par le pape Damase, dans la seconde moitié du quatrième siècle, en partie même jusqu’à nos jours[145]. Peut-être est-ce après s’être vus déjoués de cette manière, que les païens voulurent se venger en abattant des édifices construits dès le troisième siècle au-dessus des principaux cimetières[146] : l’exèdre à trois absides, servant aux réunions chrétiennes, qui s’élève sur celui de Calliste[147], paraît avoir été démoli au début de la persécution, pour n’être rebâti qu’après la paix de l’Église[148]. III. — Les traditeurs.La persécution eut toujours une violence particulière dans l’Afrique romaine, comme si, chez les assaillants et les défenseurs du christianisme, les âmes y fussent montées à un ton plus élevé qu’ailleurs. Aussi les cimetières, qui là n’étaient pas souterrains, et ne pouvaient être protégés de la même manière que ceux de Rome, durent-ils voir de lugubres scènes. Quand on tonnait le caractère des habitants de cette ardente province, et qu’on se rappelle les émeutes dirigées à Carthage contre les tombes chrétiennes dès le temps de Septime Sévère, on se figure l’acharnement que montrèrent les exécuteurs de la loi de confiscation contre ses enclos à ciel ouvert, remplis de tombeaux et d’édifices[149], l’aire des martyrs[150], à Cirta, l’aire des sépultures[151], avec sa chapelle pour les réunions, à Césarée[152], l’aire des chrétiens, à Carthage[153]. D’horribles profanations furent probablement commises dans ces lieux sacrés, qu’à d’autres époques la loi avait protégés d’une barrière souvent impuissante contre les impatiences de la foule païenne. Malheureusement les documents qui nous sont parvenus racontent seulement la guerre impitoyable faite aux églises et aux livres. La passion portée dans cette guerre par les païens, la résistance courageuse d’un grand nombre de pasteurs, de clercs et de laïques, les longs et cruels reproches dont fut poursuivie la mémoire de ceux qui avaient eu la faiblesse de livrer aux persécuteurs les meubles liturgiques et les Bibles, les outrages prodigués par plusieurs aux hommes modérés qui cherchaient à sauver le saint dépôt tout en se sauvant eux-mêmes, l’importance enfin que la question des traditeurs, germe du schisme donatiste, garda longtemps en Afrique, nous obligent à donner une attention particulière aux incidents qui marquèrent la première phase de la persécution dans cette partie des États de Maximien Hercule. Sur la lueur des incendies où se consument les murailles des sanctuaires chrétiens et les manuscrits des Écritures, se détachent d’abord, avec une singulière netteté, les figures des dépositaires infidèles qui abandonnèrent aux représentants de l’autorité païenne les trésors artistiques ou littéraires de leurs Églises. Elles prennent à nos yeux d’autant plus de relief, qu’avec la fougue naturelle à l’esprit africain quelques-uns de ces prévaricateurs s’adressèrent ensuite de mutuels reproches et mirent la postérité dans la confidence de leurs plus pénibles secrets. Nous connaissons ainsi les fautes de Purpurins, évêque de Limata, homme indigne, déjà soupçonné d’homicide, puis convaincu d’être traditeur[154] ; la faiblesse de Donat, évêque de Maxula, dans la province proconsulaire[155] ; celle de Victor, évêque de Rusicade, en Numidie, qui avait brûlé lui-même, par ordre du curateur de la cité, un manuscrit des quatre Évangiles, et prétendait s’excuser en disant que les lettres étaient presque effacées[156] ; celle (si l’on en croit un écrit donatiste) de Fundanus, évêque d’Abitène : mais au moment où les magistrats jetaient ses livres dans le feu, une tempête soudaine s’éleva, la pluie tomba, accompagnée d’éclairs, et le bûcher s’éteignit[157]. De tous les traditeurs, ceux dont l’histoire est la mieux connue et, à plusieurs égards, la plus intéressante sont l’évêque et le clergé de Cirta. Leur chute est attestée par un procès-verbal officiel, précieux document qui suppléera à la perte de beaucoup d’autres, et permettra de se faire une idée de la manière dont procédaient les agents municipaux, chargés par les gouverneurs, sous peine de mort |