I. — L’établissement de la tétrarchie.Les deux Augustes n’étaient point parvenus à pacifier
l’Empire. Malgré la prudence politique de Dioclétien et l’énergie guerrière
de Maximien Hercule, toutes les frontières restaient menacées, tandis qu’au
dedans des ambitieux se soulevaient. Carausius tenait toujours Ce plan consistait à partager effectivement les contrées
soumises à la domination romaine. La division établie naguère entre
Dioclétien et Maximien Hercule l’avait été par la force des choses plutôt
qu’en vertu d’une convention formelle : Dioclétien s’était chargé de garder
l’Orient, Maximien de défendre l’Occident, comme, vingt-cinq années
auparavant, Valérien et Gallien, ou, plus récemment, Numérien et Carinus.
Aujourd’hui, c’était d’un partage véritable qu’il s’agissait. Cependant, même
partagé, l’Empire serait encore trop vaste. Si bon général qu’il fût, Hercule
ne pouvait être à la fois au nord et au Un tel projet valait bien, en effet, qu’entre la résolution et l’exécution on prit le temps de mûrir les détails et de prévoir les conséquences. Ce n’était rien moins que la ruine de l’ancienne constitution. L’innovation la plus grande ne consistait pas clans le partage des États : comme les Césars devaient être inférieurs aux Augustes, et qu’entre ceux-ci mêmes il existait une hiérarchie, Dioclétien demeurant incontestablement le premier, l’unité romaine restait préservée dans son fond. Mais son symbole idéal et son centre matériel allait être frappé de déchéance. Rome verrait d’autres capitales, sièges d’une administration et d’une cour, usurper la réalité du pouvoir, tandis qu’elle-même ne serait plus qu’une ombre antique et, glorieuse, magni nominis umbra. Déjà Dioclétien, constructeur infatigable, avait fait de sa résidence habituelle, Nicomédie, une rivale de la ville éternelle par la grandeur et la beauté des édifices[5]. Un coup plus sensible encore menaçait Rome. Dans la pensée des réformateurs, les Césars tiendraient des seuls Augustes leur titre et leur pourpre : le sénat ne serait appelé à intervenir ni dans le choix, ni même dans sa ratification. Et comme les Césars, par l’adoption, devenaient chacun l’héritier désigné de l’Auguste qui l’avait créé, le sénat n’aurait de rôle à aucune époque dans la transmission de la puissance souveraine, habilement soustraite à tous les hasards de l’élection, aussi bien au choix raisonné des sénateurs qu’à l’acclamation tumultueuse des soldats. Ainsi le génie politique de Dioclétien allait mettre fin à l’une des principales causes de faiblesse de l’Empire, l’incertitude de la succession impériale ; mais en même temps il mettrait fin à l’une des dernières majestés romaines, celle du sénat : ce grand corps ne serait tout à l’heure que le plus solennel et le plus aristocratique des conseils municipaux, et Rome que la première des villes de province. Si Dioclétien, au lieu de regarder encore l’Église chrétienne d’un œil favorable, avait déjà nourri la secrète pensée d’une persécution future, il se serait probablement aperçu d’une autre conséquence des réformes projetées : la différence que le partage de la souveraineté apportera, selon les lieux, dans l’exercice des édits qui pourront être rendus pour cause de religion. Lors des grandes persécutions du troisième siècle, sous Dèce ou sous Valérien, la guerre déclarée à l’Église par la puissance séculière avait éclaté dans toutes les provinces à la fois : quelques différences paraissaient dans la pratique, selon le tempérament des peuples ou le caractère des magistrats[6] ; mais la volonté impériale était partout obéie, parce que les provinces ne reconnaissaient toutes qu’un même maître. Au contraire, alors que, sous Gallien, la souveraineté se trouva, de fait, quelque temps partagée, on vit l’Église en paix dans les États soumis à l’autorité ou à l’influence de l’empereur, et cependant persécutée dans les contrées où régnait le fanatique Macrien[7]. Tout récemment encore, ne venait-elle pas de souffrir en Occident sous Maximien Hercule, tandis qu’elle restait en repos clans l’Orient sous Dioclétien ? Plus grande encore sera l’incertitude de son sort, quand il y aura quatre souverains, indépendants en fait malgré le lien théorique de subordination qui existera entre eux, maîtres au moins d’aggraver ou de tempérer dans leurs provinces les édits rendus pour l’universalité de l’Empire. Le sort des chrétiens va donc dépendre, à l’avenir, du caractère des princes dans le domaine desquels ils habiteront, et des intérêts particuliers de chacun d’eux. On pourra voir une partie du monde romain désolée par la guerre religieuse, une autre partie à peine touchée par elle ; la persécution commencée s’arrêtant ici après quelque temps, poursuivie là pendant de longues années. Telle sera une suite inévitable des réformes de Dioclétien, sur laquelle certainement sa pensée ne s’arrêta pas : mais une Providence miséricordieuse semble l’avoir ménagée, afin que l’Église, dans les persécutions futures, ne perdit pas tout son sang à la fois, et trouvât toujours quelque lieu où réparer ses forces. Le 1er mars 292[8], le dessein
étudié par les deux Augustes fut enfin mis à exécution. Maximien Galère et
Constance Chlore furent élevés l’un et l’autre à la dignité de Césars. On
procéda ensuite à la répartition des provinces entre les quatre souverains,
ou plutôt on annonça cette répartition, depuis longtemps convenue sans doute.
Dioclétien se réserva l’Orient, avec l’Égypte, |