I. — Persécutions partielles à Rome et en Gaule.Quand, après avoir défait en Mésie le dernier fils de Carus, Dioclétien se trouva maître incontesté de l’Empire, des problèmes de plus d’une sorte se posèrent devant l’ambitieux Dalmate. Le plus délicat et le plus grave regardait la conduite à tenir vis-à-vis de l’Église chrétienne. Parmi les prédécesseurs du nouveau souverain, les uns avaient tenté d’arrêter par la violence les progrès du christianisme ; d’autres avaient mieux aimé ne pas le voir, ou le confondre avec les associations tolérées : un seul, Gallien, avait essayé d’une reconnaissance légale, qui ne survécut pas à son auteur. Aujourd’hui, répandue sur tous les rivages du monde romain, et jusque chez les Barbares, comptant ses adhérents par millions, ralliant même, dans certaines parties de l’Orient, la majorité de la population, l’Église attendait que l’État prit à son égard un parti décisif et digne de tous deux. Fermer les yeux sur l’existence des chrétiens n’était plus possible : ils s’étaient fait trop large leur place au soleil. Affecter encore de ne voir dans l’Église que des associations de secours mutuels, des collèges de petites gens, paraissait désormais une fiction trop peu conforme à la réalité. Accorder même à la religion chrétienne une tolérance précaire et toujours révocable n’était qu’un expédient dilatoire, qui reculait la difficulté sans la résoudre : le nombre croissant des fidèles obligerait tût ou tard le pouvoir civil à y renoncer. Que resterait-il, un jour ou l’autre, probablement clans un avenir très prochain, sinon de travailler avec une suprême énergie à l’anéantissement du culte chrétien, au risque d’être vaincu soi-même dans cette dernière bataille ; ou d’accepter au contraire de bonne grâce les conquêtes du christianisme, de rendre définitive la solution éphémère tentée par l’impuissant Gallien, et de mettre fin pour jamais à des luttes qui avaient grandi les victimes et déshonoré les bourreaux ? Deux fois dans son long règne Dioclétien examinera cette alternative, et deux fois il décidera différemment. En 285, au lendemain de son élection, il n’a encore adopté aucune ligne de conduite, même provisoire. On le voit tolérer près de lui quelques chrétiens, tout en faisant ou laissant faire contre d’autres l’application cruelle des lois existantes. Plusieurs documents hagiographiques supposent que Dioclétien vint à Rome dans les premiers mois qui suivirent la défaite de Carinus[1]. Cette assertion est vraisemblable, malgré le silence des historiens profanes. Le nouveau souverain devait avoir hâte de paraître clans la ville où avait résidé son prédécesseur, et qui était encore pleine du bruit des fêtes que celui-ci avait données. Il était certain, d’ailleurs, d’être bien accueilli, sinon par le peuple, que Carinus avait amusé et flatté, du moins par les sénateurs et tous les grands, cruellement maltraités sous le règne de ce tyran. Le sénat, qui avait régi l’Empire après la mort d’Aurélien, qui avait élu Tacite et pensé régner sous son nom, possédait encore, à la fin du troisième siècle, une influence réelle : la dédaigner n’eût pas été d’un habite politique. Dioclétien voulut sans doute faire hommage de son pouvoir à la haute assemblée, et lui en demander la confirmation ; démarche habile de la part d’un prince qui, appelé par ses goûts comme par ses intérêts à résider surtout en Orient, avait besoin de trouver, en Occident, l’appui moral que seul, à cette époque, le sénat pouvait lui offrir. Pendant ce séjour à Rome, Dioclétien parait avoir eu près de lui des officiers et des serviteurs chrétiens. Les adorateurs du Christ étaient nombreux depuis longtemps parmi les prétoriens[2] ; le chef de la première cohorte de cette redoutable milice[3], Sébastien, faisait profession d’une piété fervente : il avait, dit-on, soutenu la foi de fidèles persécutés avec tous les gens de bien par Carinus. Les divers services de la domesticité impériale au Palatin comptaient aussi beaucoup de chrétiens : la foi s’était implantée dans la maison de César dès le règne de Néron[4], et depuis ce temps n’avait cessé de s’y propager : on se rappelle qu’au milieu du troisième siècle le palais impérial avait pu être comparé à une église. Entre tous les fidèles qui y servaient au moment où Dioclétien visita pour la première fois la, ville éternelle, le zétaire Castulus était cité pour l’ardeur de son zèle évangélique[5]. Des traditions malheureusement confuses semblent indiquer que ce zèle eut lieu de s’exercer au commencement du nouveau règne, et que la persécution commencée à Rome sous Carinus ne s’arrêta pas tout de suite après la mort de cet empereur[6]. On parle de fidèles encore inquiétés[7], de chrétiens de Rome se réfugiant en Campanie dans les domaines d’un riche converti[8], d’autres se rassemblant en secret dans l’appartement occupé par Castulus à l’un des étages supérieurs du Palatin[9]. Peut-être le pape Caïus[10] fut-il à ce moment l’objet de quelque menace, et jugea-t-il prudent de se cacher pour un temps dans les profondeurs du cimetière de Calliste[11], ou plus probablement dans quelqu’un des édifices bétis au-dessus de ses cryptes[12] : le nom de confesseur lui est demeuré[13], et la vénération dont plus tard sera entouré son tombeau[14] montre qu’il eut droit h ce titre, bien que mort avant la persécution générale. De cet état violent et passager un seul épisode est connut avec des détails précis et suffisamment surs : c’est le martyre du mime saint Genès[15]. Comme beaucoup de ses prédécesseurs[16], Dioclétien se plaisait aux représentations des mimes ; son esprit, imbu contre le christianisme de préjugés qui se dissiperont bientôt, — pour se reformer plus tard, hélas ! en une nuée plus épaisse, — aimait, dans les premiers temps de son règne, à voir ces histrions tourner en ridicule les dogmes et les cérémonies d’une religion dont il ne comprenait pas la grandeur. La farce romaine, sous quelqu’une de ses formes, atellane, mime ou pantomime, avait souvent bafoué sans nulle retenue les dieux de l’Olympe[17] : plus volontiers encore elle prenait la religion ou les mœurs chrétiennes pour sujet de ses grossières facéties. C’est ce que fit le chef d’une troupe de mimes[18], Genès, lorsque, appelé à jouer devant l’empereur, il annonça une pièce mêlée de chants, où seraient parodiés la conversion, le baptême, le martyre d’un fidèle. Au début de la pièce, on voyait Genès étendu sur un lit, feignant d’être malade. Il demandait le baptême. Eh ! les amis, criait-il, je me sens lourd, je veux devenir léger. Le chœur, qui jouait un grand rôle dans ces représentations[19], répondait : Et comment te rendrons-nous léger ? Sommes-nous des charpentiers et devrons-nous te passer au rabot ? Cette plaisanterie, dont le sel nous semble bien fade, amusa fort les spectateurs : sans doute ils y virent une allusion au métier manuel exercé par Jésus et par Joseph. Insensés ! reprenait Genès, je désire mourir chrétien. — Et pourquoi ? — Afin de fuir aujourd’hui dans le sein de Dieu. Deux mimes s’approchent pour imiter le prêtre et l’exorciste[20]. A ce moment se produisit clans l’âme de Genès une de ces soudaines révolutions, qui ne sont pas rares en ce temps de violentes commotions morales. L’acteur avait été élevé par des parents chrétiens : leurs enseignements, leurs vertus lui revinrent en mémoire. Il se sentit vaincu par la grâce. Quand les deux comédiens, assis près de son lit, lui demandèrent : Pourquoi nous as-tu appelés, mon fils ? ce fut sincèrement qu’il répondit, comme à de vrais ministres des autels : Parce que je désire recevoir la grâce du Christ, et, régénéré par elle, être délivré des ruines causées par mes iniquités. La cérémonie du baptême s’accomplit : l’eau coula sur le front et les membres de l’acteur, on le revêtit de la robe blanche des néophytes. La farce se continue, ou plutôt l’étrange scène se poursuit, sérieuse maintenant de la part de Genès, feinte pour tous les autres. Après l’acte du baptême vint l’acte du martyre. Des mimes s’avancent, costumés en soldats. Le nouveau chrétien est conduit sur le devant du théâtre, comme pour le présenter à l’empereur. Mais un incident imprévu se produit. Genès prend la parole. De même que, trois siècles auparavant, cet autre mime, à la fois auteur et acteur, qui, déposant son personnage imaginaire, s’adressa pour son propre compte à César et au peuple[21], Genès raconte, lui aussi, sa propre histoire : plus heureux cependant que Laberius, ce n’est pas un anneau d’or et la réintégration dans le rang de chevalier[22], c’est la gloire éternelle qui paiera son courageux discours. Empereur, dit-il, soldats, philosophes, peuple de cette ville, j’avais horreur des chrétiens, et j’insultais ceux qui s’avouaient tels. A cause du Christ j’ai détesté mes parents et tous mes proches : je me moquais tellement de ses disciples, que j’étudiais avec soin leurs mystères, afin de les tourner devant vous en ridicule. Mais dès que l’eau baptismale eut touché ma chair, et qu’aux interrogations j’eus répondu : Je crois, je vis une main s’abaisser du ciel sur moi[23] : des anges radieux planaient au-dessus de ma tète, ils lisaient dans un livre les péchés que j’ai commis depuis mon enfance, puis les effaçaient avec l’eau, et me montraient la page devenue blanche comme la neige[24]. Et maintenant, glorieux empereur, peuple qui avez ri avec moi de ces mystères, croyez avec moi que le Christ est le vrai Seigneur, et qu’en lui sont la lumière, la vie, la piété, afin qu’en lui vous puissiez aussi obtenir le pardon. La liberté extraordinaire qu’osait prendre le mime, l’audace de ce langage, indignèrent Dioclétien : il fit en sa présence fouetter Genès, puis le livra au préfet Plautien[25]. Celui-ci somma l’acteur de sacrifier aux dieux, et, pour l’y contraindre, le mit à la torture. Mais ni le chevalet, ni les ongles de fer, ni les torches ardentes ne changèrent la résolution du nouveau chrétien, qui ne cessait de confesser le Christ, s’accusant de l’avoir si longtemps méconnu. Plautien le fit alors décapiter, le 25 août[26]. Le choix de ce supplice semble montrer dans Genès un homme de condition honorable, jeté par la misère ou le goût du théâtre dans une profession pour laquelle il n’était point né[27]. De pareils exemples ne sont pas rares dans l’antiquité romaine : nous avons tout à l’heure fait allusion à l’un des plus célèbres. Dioclétien ne demeura probablement que peu de mois à Rome. Il paraît s’être fixé dès l’hiver de 285 à Nicomédie[28]. Des rivages de la mer de Marmara il pouvait surveiller à la fois le Tigre, le bas Danube et l’Euxin, par où entraient les envahisseurs de races diverses, attirés parles provinces d’Asie si riches quoi que, si souvent pillées. Métropole de la Bithynie[29], cité assez opulente pour avoir sous Trajan dépensé en travaux publics plus de trente millions de sesterces[30], Nicomédie était aussi in ardent foyer de paganisme : un des premiers temples dédiés à Auguste vivant s’était élevé dans ses murs[31], et servait encore de siège aux députés de la communauté d’Asie, de centre à leurs fêtes[32] ; elle portait le titre de deux fois néocore, ville sainte, lieu d’asile[33]. A la dévotion officielle les habitants de Nicomédie joignaient une superstition opiniâtre : jusqu’au troisième siècle ils avaient conservé sur leurs monnaies l’image du dieu inventé par Alexandre d’Abonotique, le serpent Glycon[34] ; au siècle suivant l’exercice de la divination et de la magie y sera encore florissant[35]. Un tel milieu était favorable au fanatisme, et contribuera peut-être à l’éclosion des idées persécutrices qui ensanglanteront la fin du règne de Dioclétien. Mais, au moment où il s’établit à. Nicomédie, d’autres pensées occupaient son esprit. Il y avait longtemps que les politiques sensés trouvaient
l’Empire trop’ vaste pour être gouverné par une seule tête, et surtout
jugeaient ses frontières trop nombreuses et trop menacées pour être défendues
par une seule épée. Dès le milieu du troisième siècle, Valérien avait senti
qu’un pouvoir unique devenait inégal à régir et à protéger ce grand corps :
aussi, près d’aller combattre et périr en Orient, avait-il laissé l’Occident
à son fils Gallien. La démonstration commencée alors s’était pour ainsi dire
achevée d’elle-même : après la chute de Valérien, on avait vu le monde romain
se diviser, afin d’opposer aux Barbares de l’est comme à ceux de l’ouest un
front toujours armé. L’énergique mais aveugle politique d’Aurélien avait
arrêté ce mouvement et rétabli par la violence une factice unité. Cependant
Carus, en confiant Officier de fortune comme Dioclétien, et comme lui sans naissance, sans éducation, sans lettres[38], Maximien avait de plus que lui l’activité militaire, l’énergie du commandement[39] : il n’oublia jamais sous la pourpre l’amitié qui, dans les camps, l’avait uni à Dioclétien et la reconnaissance due à l’homme qui avait fait sa fortune : toute sa carrière le montre loyal et fidèle. Mais de grands vices jettent une ombre sur ces qualités : Maximien, licencieux jusqu’à la débauche[40], avare et dissipateur tout ensemble[41], était naturellement cruel ; il prenait plaisir à verser le sang[42]. Dioclétien fera faire quelquefois à ce rude soldat de cruelles besognes, auxquelles, par calcul autant que par tempérament, lui-même se jugeait impropre[43]. Un tel choix ‘n’était pas pour relever le pouvoir souverain clans l’esprit des peuples ; cependant, dès la nomination du nouvel Auguste, Dioclétien laissa deviner la transformation que sa politique fera subir par degrés à la dignité impériale. Sept ans auparavant, Probus recevait, dit-on, les ambassadeurs du roi de Perse assis à terre dans son camp et mangeant comme un soldat un morceau de lard salé[44] ; mais cette simplicité républicaine ne suffisait plus à Dioclétien. Dans sa pensée, le pouvoir de l’empereur romain est trop fragile et trop menacé pour que celui-ci puisse impunément se contenter d’être le premier des magistrats et le premier des généraux. Il faut qu’un rayon du ciel tombe désormais sur le souverain et le rende inviolable en le transfigurant aux yeux des peuples ; sa robe de pourpre devra devenir le manteau de l’immortel Zeus[45]. Aussi, bien que personnellement peu dévot aux vieilles divinités de Rome, Dioclétien, lorsqu’il éleva Maximien à l’empire, prit-il pour lui-même le nom de Jupiter et donna-t-il à son collègue celui d’Hercule, que nous lui conserverons dans la suite du récit[46]. De graves nouvelles arrivées de Gaule avaient peut-être
hâté le choix de Dioclétien[47]. Dans ce pays
venait d’éclater une révolte de paysans, excitée à la fois par les
usurpations des riches et les exactions du fisc. Déjà, quelques années
auparavant, un rhéteur gallo-romain avait traduit en phrases d’une extrême
énergie les colères qui grondaient dans le cœur des prolétaires ruraux. D’un
côté, l’extension démesurée. des grandes propriétés submergeait en beaucoup
de lieux, comme une marée montante, les petits champs voisins ; de l’autre,
le fisc, levant l’impôt à l’aide du .fouet et de la torture, achevait la
misère des paysans[48]. Ceux-ci
cherchaient un refuge dans les opulents domaines qui s’étaient formés des
débris de la petite propriété : colons, ils se mêlaient aux esclaves et aux
serfs, et, attachés comme eux à la glèbe, finissaient par perdre les derniers
privilèges de l’homme libre[49]. Accablés de
prestations et de corvées, payant pour eux-mêmes, payant souvent pour le
propriétaire du sol[50], ces malheureux
finirent par ne plus prendre conseil que de leur désespoir. On nous pousse aux armes ; désormais, nous n’aurons plus d’autre
loi que notre colère : et, quelles que soient les forces de nos adversaires,
nous sommés aussi forts qu’eux, si nous ne tenons pas à la vie[51]. Ainsi se
formèrent sur divers points de Pour conduire et discipliner une telle armée, il fallait des chefs : deux hommes se rencontrèrent, qui se mirent à sa tête, et prirent même le titre d’Augustes. Ces empereurs, des esclaves et des paysans s’appelaient Ælianus et Amandus. On a prétendu qu’ils étaient chrétiens : une Vie de saint, écrite au septième siècle[59], dit même que ceux qui leur obéissaient s’étaient soulevés en haine du paganisme, et refusaient de se soumettre aux adorateurs des dieux. Il semble qu’au temps où cette légende fut rédigée, une tradition, dont il est impossible de découvrir l’origine, représentait l’insurrection des Bagaudes comme une révolte chrétienne. Rien, cependant, n’est moins fondé qu’une telle opinion. M. Duruy dit fort justement : Les chefs de brigands sont souvent populaires : la guerre qu’ils font aux riches semble aux pauvres des représailles légitimes. Les Bagaudes restèrent dans la mémoire du peuple comme les défenseurs des malheureux[60]. De là à en faire des chrétiens la distance n’était pas grande : l’imagination native du septième siècle la franchit sans peine. Qu’il y ait eu, mêlés aux paysans insurgés, quelques chrétiens, cela ne parait pas impossible : tous n’étaient pas des saints, quelques-uns étaient poursuivis par des créanciers ou par le fisc[61], et plusieurs de ces malheureux purent chercher un refuge dans le camp des rebelles, comme on avait vu, sous Valérien, des chrétiens faire cause commune avec les Barbares qui ravageaient la province du Pont[62]. Mais on ne saurait étendre au corps entier ce qui fut la faute d’un petit nombre d’individus seulement. Les chrétiens pris en masse n’ont jamais transgressé le devoir d’obéissance aux lois enseigné par l’Évangile et imposé par l’Église[63]. A cette observation générale j’ajouterai deux arguments, qui me paraissent décisifs. En 286, époque de la guerre des Bagaudes, les fidèles des Gaules n’étaient molestés nulle part : depuis 275, date de la mort d’Aurélien, ils jouissaient d’une paix complète. Comment auraient-ils choisi un tel moment pour se révolter, eux qui restèrent patients et soumis au milieu des plus dures épreuves des persécutions ? De plus, la révolte des Bagaudes fut essentiellement une révolte de pâtres et de paysans. Mamertin[64], Eutrope[65], Orose[66], Eusèbe, saint Jérôme[67], le disent en termes formels. Or le christianisme, très répandu dans les villes à la fin du troisième siècle, était à peu près inconnu dans les campagnes gauloises[68], que saint Martin, au siècle suivant, trouvera encore toutes païennes, attachées même avec un fanatisme sauvage au culte de leurs dieux[69]. Une insurrection dont tous les éléments furent pris dans la population rurale ne peut avoir eu pour mobile la haine du paganisme et la défense de la religion chrétienne[70]. Si quelque symbole religieux parut sur ses drapeaux, ce fut celui des vieilles divinités celtiques[71]. Chargé par Dioclétien de dompter cette redoutable révolte,
Hercule se hâta de quitter Nicomédie : par les provinces danubiennes, il
gagna le nord de l’Italie. La route traversait Aquilée : on dit que, de
concert avec le correcteur de Un des premiers soins d’Hercule fut la formation d’un
corps expéditionnaire, capable de lutter contre la multitude insurgée. Quand toutes ses troupes eurent été rassemblées, Hercule
se mit en route, au mois de septembre. Il se dirigea vers Parmi les troupes campées dans la vallée d’Agaune se
trouvait un détachement auquel la postérité a conservé le nom de légion, mais qui semble avoir été soit une vexillatio[86] empruntée à la
légion d’Égypte[87],
soit plus probablement une cohorte auxiliaire[88], composée de
cavaliers et de fantassins, choisie parmi celles qui gardaient l’extrême
frontière méridionale de Hercule venait d’ordonner à toute l’armée de se concentrer
à Octodure, pour prendre part, avec lui, à un sacrifice solennel destiné à
appeler la faveur des dieux sur l’expédition périlleuse qu’on allait
entreprendre. Dans les grands dangers publics, d’extraordinaires
démonstrations religieuses furent quelquefois accomplies. C’est ainsi que, en
de nombreuses circonstances, le sénat fit faire des supplications pour la
patrie menacée[92].
Vingt-six ans avant les événements que nous racontons, quand les Marcomans
eurent envahi l’Italie, Aurélien contraignit les sénateurs à ouvrir, malgré
leur répugnance, les livres sibyllins : un amburbium
solennel eut lieu, et l’on offrit même, semble-t-il, des sacrifices humains[93]. Parfois c’est
aux armées, en face de l’ennemi, que l’on recourait à des moyens inusités de
conjurer la colère des dieux. Dans la guerre des Quades, Marc Aurèle, après
avoir consulté le serpent Glycon, présida lui-même à des sacrifices offerts
devant les légions, sur les bords du Danube : deux lions vivants furent jetés
dans le fleuve[94].
Telles étaient les superstitions dont, en de rares circonstances, les soldats
furent rendus témoins et complices. On croira sans peine que le grossier
Maximien, né dans Aussi, les Thébéens refusèrent-ils d’accomplir les ordres d’Hercule, et non seulement de participer au sacrifice, mais même de prêter le serment. Au lieu de se mettre en marche vers Octodure, ils demeurèrent à Agaune. Dès, que l’empereur connut leur désobéissance, il fut saisi d’une violente colère. Probablement il vit dans le refus des Thébéens autre chose qu’une résolution inspirée par ta conscience : de bonne foi il put se figurer d’abord que ceux-ci faisaient alliance avec les rebelles. La docilité avec laquelle ils se soumirent au châtiment dut le détromper bientôt, sans toucher son âme farouche. Recourant tout de suite à la plus terrible des peines inscrites dans le code militaire, Hercule commanda de décimer les Thébéens[96]. On sait comment cette peine s’exécutait. En présence du reste de l’armée comparaissaient les soldats coupables de désobéissance ou de désertion[97]. On tirait au sort, et chaque dixième, après avoir été battu de verges, était décapité devant ses camarades[98]. Mais, l’exécution accomplie, les survivants ne se montrèrent pas plus traitables. Mis de nouveau, en demeure de suivre l’injonction sacrilège du tyran, les Thébéens protestèrent de leur attachement au Christ et de leur résolution de ne rien faire contre sa loi. Hercule les fit décimer une seconde fois[99]. Trois officiers soutenaient par leurs exhortations le courage de ces soldats chrétiens : c’étaient Maurice, Exupère et Candide[100]. Sommés une dernière fois de se soumettre, les Thébéens, dociles aux conseils de ces généreux chefs, refusèrent unanimement de trahir leur Dieu. On leur fait tenir un admirable langage, qui traduit bien, sinon leurs paroles exactes, du moins les sentiments dont ils étaient animés. Nous avons vu égorger les compagnons de nos labeurs et de nos périls ; nous avons été couverts de leur sang. Cependant nous n’avons point pleuré la mort de ces très saints camarades ; nous les avons estimés heureux de souffrir pour Dieu. Et maintenant, même l’extrême danger ne fait pas de nous des rebelles : le désespoir ne nous arme pas contre toi, ô empereur ! Nos mains tiennent des armes, et nous ne résistons pas ; nous aimons mieux mourir que tuer, mourir innocents que vivre coupables. Tout ce que tu ordonneras contre nous, le feu, les tourments, le glaive, nous sommes prêts à le souffrir[101]. Les Thébéens devinaient le sort qui les attendait. La violence d’Hercule était connue : on le savait cruel par goût autant que par politique ; et Dioclétien lui-même le comparait à Aurélien, dont la dureté pour les soldats restait célèbre[102]. Maximien n’ordonna pas de décimer une troisième fois les héros chrétiens ; il commanda de massacrer la troupe entière. On vit ces soldats frappés à coups d’épée, sans se défendre ; déposant leurs armes, jetant casque, bouclier, cuirasse, pour offrir leur gorge et leur poitrine au glaive des exécuteurs. Ni le nombre ni les armes ne leur inspirèrent la pensée de venger par le fer la justice de leur cause : ils se souvinrent seulement qu’ils représentaient Celui qui se laissa mener à la mort sans protester, l’agneau divin qui n’ouvrit pas la bouche pour se plaindre. Brebis du Seigneur, ils se laissèrent déchirer par les loups. La plaine fut bientôt couverte des cadavres des saints, et leur sang ruissela sur le sol[103]. On dit que quelques-uns, ayant pu s’échapper, furent rejoints et immolés en diverses villes ; mais deus seulement sont connus avec certitude, Ursus et Victor, tués à Soleure[104]. Un émouvant épisode marqua, dans la plaine d’Agaune, la fin du massacre. Les exécuteurs venaient de se partager les dépouilles de leurs camarades égorgés. Ces dépouilles (pannicularia), abandonnées aux bourreaux par d’anciennes lois contre lesquelles la jurisprudence essaya vainement de réagir, consistaient, aux termes d’un rescrit d’Hadrien, dans les objets trouvés sur les corps des condamnés : vêtements, bourses, anneaux, etc.[105] On se rappelle les soldats jouant aux dés, sur le Calvaire, la robe sans couture du Sauveur[106]. Hadrien refuse aux exécuteurs le droit de s’approprier les objets plus précieux laissés par les victimes, pierres fines, obligations de sommes d’argent[107]. Mais, dans ces tueries en masse, de telles règles étaient probablement oubliées, et les soldats avaient ou prenaient la permission de faire main basse sur toute espèce de dépouilles. Il ne fallait pas moins, peut-être, pour leur donner le courage d’accomplir une horrible besogne. Après le massacre des Thébéens, les exécuteurs, joyeux du butin qu’ils avaient recueilli, s’assirent par groupes et commencèrent un bruyant repas. A ce moment, un vétéran, nommé Victor, retiré du service militaire[108], fut amené par les hasards d’un voyage au lieu où s’était passée la scène sanglante, remplacée maintenant par l’orgie. Les soldats l’engagèrent à manger avec eux ; mais il se retira plein d’horreur. Ivres de sang et de colère, les meurtriers le poursuivirent, lui demandant s’il était chrétien. Je le suis, et le serai toujours, répondit le vétéran. Aussitôt l’on se jeta sur lui : et le cadavre d’un nouveau martyr tomba près de ceux qui couvraient déjà la plaine ensanglantée[109]. Après ces cruelles exécutions, Hercule entra en Gaule, où
il ne trouva pas les difficultés auxquelles il s’était attendu. Poussant
devant lui les bandes insurgées, les battant en détail, il atteignit enfin le
camp où le gros de leur armée s’était retranché, dans la presqu’île formée
par |