Les dernières persécutions du troisième siècle

CHAPITRE VI — LES CHRÉTIENS SOUS LES SUCCESSEURS D’AURÉLIEN.

 

 

I. — Probus. - Naissance du manichéisme.

L’avènement de Tacite combla de joie les sénateurs. Le régime militaire, et même le régime impérial, leur semblèrent finis pour toujours. La république recommençait. Les Pères conscrits éliraient désormais les princes, qui, ne procédant plus ni de l’hérédité, ni de l’adoption, ni du choix des soldats, sortiraient nécessairement du sénat, et recevraient du premier corps politique de l’univers le mandat de gouverner[1]. La mort de Tacite mit promptement fin à ce beau rêve. Après six mois de règne, le vieil empereur périt en Cilicie, de maladie selon les uns, par le fer des soldats, selon les autres[2]. L’armée, sans s’occuper du sénat, se divisa sur le choix de son successeur. Probus, élu des légions d’Asie, finit par l’emporter sur Florianus, frère de l’empereur défunt, que venaient de choisir les légions de Thrace[3]. Probus était un vieux capitaine, comblé d’honneurs par tous les souverains sous lesquels il avait servi[4]. En lui Claude, Aurélien, semblaient revivre. Habile diplomate, il se hâta de rassurer le sénat[5], à qui pour la forme il soumit son élection ; puis, se tournant vers les Barbares, il commença le rude métier d’empereur. En 277, nous le trouvons en Pannonie, dans sa ville natale de Sirmium[6], ensuite en Gaule, d’où il chasse les Lyges, les Francs, les Bourguignons et les Vandales[7] ; en 278, il délivre des Sarmates et des Goths la Rhétie, l’Illyrie et la Thrace[8] ; en 279, il passe en Asie, défait les brigands de l’Isaurie, descend en Égypte jusqu’à la Thébaïde pour réprimer les incursions des Blémyes[9] : au moment où il allait déclarer la guerre aux Perses, une ambassade de Varane II, troisième successeur de Sapor, vint solliciter la paix[10].

La pensée de porter la guerre en Perse était ancienne chez Probus : une monnaie frappée sous son règne montre qu’une armée permanente avait été de longue main rassemblée sur la frontière, prête à envahir le territoire persan[11]. C’est probablement un détachement de cette armée qui joua un rôle dans un étrange épisode dont le récit est nécessaire à l’histoire des persécutions, car il fait ressortir l’importance acquise par le christianisme dans ces lointaines régions de l’Orient, en même temps que la situation toujours précaire et menacée des chrétiens. Nous en tirons les détails d’une pièce peut-être contemporaine[12], qui offre une couleur locale des plus curieuses, et s’encadre tout naturellement dans les événements politiques et militaires de ce temps et de cette région[13].

Les fidèles du petit et fervent district de l’Osrhoène, où la foi fut portée dès les premiers temps de la prédication évangélique[14], avaient coutume de faire en certains jours des processions dans les campagnes. Priant, jeûnant, chantant, ils imploraient Dieu pour les fruits de la terre : ces pieuses rogations se continuaient à la lueur des étoiles, dans la chaude sérénité d’une nuit d’Orient. L’assemblée comprenait quelquefois plusieurs milliers de pèlerins. Cela n’étonnera pas de ces antiques contrées, où l’on vivait beaucoup dehors, et où l’on n’avait pas peur de camper en plein air. Il y restait, comme en Palestine au temps de Notre-Seigneur, une tradition invétérée de l’ancienne vie nomade et pastorale : rappelons-nous les multitudes qui de la Décapole, de Jérusalem, des pays situés au delà du Jourdain, accompagnaient le Sauveur en Galilée ; Jésus suivi au désert par des milliers d’hommes ; de nos jours encore six ou sept mille pèlerins sortant chaque année de la ville sainte pour aller passer la nuit aux bords du Jourdain[15]. Un détachement des troupes romaines, dont le quartier général était à Carrhes[16], s’émut d’un tel rassemblement[17]. Attaquant de nuit la foule désarmée, les soldats en firent un grand carnage. De nombreux captifs furent brutalement conduits à Carrhes ; beaucoup périrent en chemin. Il en restait cependant plus de sept mille quand on arriva dans la métropole. Rien de plus illégal que cette barbare exécution ; mais dans ces temps troublés la soldatesque était toute-puissante[18]. En portant la main sur les chrétiens, elle avait la sécurité publique pour prétexte, et pour motif véritable le pillage et le lucre. Les soldats offrirent tout de suite à l’évêque de Carrhes, Archélaüs, la liberté des captifs, s’il voulait payer leur rançon. Dans cette ville, où la communauté chrétienne était très peu nombreuse[19], l’évêque se tourna vers un riche et généreux fidèle, Marcel, qui fournit immédiatement la somme nécessaire. La grandeur et la promptitude du sacrifice touchèrent les soldats eux-mêmes : beaucoup refusèrent leur part ; plusieurs furent convertis par cette révélation soudaine de la charité. Marcel nourrit pendant quinze jours les captifs rachetés : sept cents tables furent dressées par ses soins, non pour ces festins bruyants que les candidats, les magistrats ou de simples citoyens offraient parfois à tout le peuple d’une cité[20], mais pour de pures et joyeuses agapes. L’admirable chrétien garda plus longtemps les blessés, afin de les guérir, et, accompagné d’autres fidèles, il alla sur la route suivie naguère par la triste caravane relever pour les ensevelir les martyrs tombés en chemin[21].

La situation des chrétiens dans ces contrées de l’extrême Orient était pleine de contrastes. On vient de les voir exposés sans défense au brigandage impuni des soldats : la suite des Actes de la dispute avec Manès va montrer dans le même pays, dans la même ville, l’autorité ecclésiastique entretenant des rapports amicaux avec les représentants de la science païenne, au point de les prendre pour arbitres d’une controverse doctrinale. Carrhes était tout à l’heure rempli par des milliers de chrétiens sanglants et captifs : dans cette ville où les idolâtres sont en majorité un tribunal se dresse maintenant en public,. non pour juger des martyrs, mais pour entendre et condamner un hérésiarque.

Cet hérésiarque, Manès, était un ancien esclave[22], élevé par sa maîtresse dans toutes les connaissances de la Perse. Habile à dissimuler sa pensée, il couvrait d’une teinte chrétienne des doctrines empruntées aux sciences occultes de l’Égypte, au dualisme persan et aux rêveries gnostiques. Fers 277, Manès venait de s’échapper d’une prison où l’avait retenu pendant plusieurs années la haine de Sapor et de ses successeurs. Errant avec une troupe de disciples dans les plaines désertes qui séparent la Perse de la Mésopotamie, il reçut la, nouvelle des événements de Carrhes et de la charité de Marcel. Aussitôt il écrivit à ce dernier d’un ton de maître, pour lui annoncer sa visite[23]. Dans la lettre, l’orgueilleux Persan prend le titre d’apôtre de Jésus-Christ, et se dit envoyé pour redresser le genre humain. Tout en louant les grandes aumônes du pieux citoyen de Carrhes, il lui reproche son aveuglement, lui recommande la doctrine des deux principes, et conclut par nier l’incarnation du fils de Dieu[24]. Cette lettre[25], lue devant Archélaüs, fit bondir l’ardent évêque. Dans son indignation de tant de blasphèmes, Archélaüs oublia un instant que les chrétiens, eux aussi, étaient des persécutés : il voulait dénoncer Manès fugitif, et demandait la mort du coupable. Marcel parvint à le calmer[26]. On résolut d’inviter le proscrit à venir à Carrhes exposer sa doctrine dans une conférence contradictoire et publique. La publicité est déjà un indice remarquable du courage des chrétiens ; mais le choix des arbitres, des juges du camp, si l’on peut ainsi parler, mérite l’admiration.

Archélaüs désigna pour présider à la conférence un médecin, un philosophe, un grammairien et un sophiste[27], c’est-à-dire des personnages officiels ; car dans les pays grecs[28], et dans un grand nombre de villes latines[29], des médecins chargés de soigner les pauvres et d’enseigner leur art aux jeunes gens étaient choisis par les décurions et payés des deniers municipaux[30] : les philosophes, les grammairiens et les sophistes, c’est-à-dire les professeurs de philosophie, de littérature et de rhétorique étaient aussi élus par les habitants, en nombre déterminé par la loi selon l’importance des cités, et recevaient un traitement annuel. Fonctionnaires reconnus par l’État, ils jouissaient de l’exemption de toute charge publique, impôts, tutelle, service militaire, logement des soldats. Les villes étaient fières de leurs philosophes, fières surtout de leurs sophistes, qui portaient la parole au nom des citoyens, haranguaient les gouverneurs, étaient députés vers le souverain[31]. Ces privilégiés représentaient donc le monde officiel, l’aristocratie du talent et du savoir, le corps enseignant : ils appartenaient presque toujours au paganisme, auquel la plupart des professeurs restèrent attachés jusqu’à la fin du quatrième siècle[32]. Il en était ainsi en particulier à Carrhes[33], où l’idolâtrie fut jusqu’à cette date la religion dominante[34]. Telle était la confiance de l’orthodoxie dans la bonté de sa cause et la force de la vérité : l’évêque ne craignait pas de porter le débat devant des hommes étrangers à la foi chrétienne, peu sympathiques sans doute à ses enseignements : il affrontait résolument cette instinctive jalousie dont les lettrés païens firent plusieurs fois sentir les effets aux prédicateurs du christianisme dans les temps de persécution[35].

L’événement justifia cette assurance. La conférence se tint dans le domaine de Marcel, devant un nombreux public[36]. Manès y parut en costume persan : manteau d’un bleu céleste, chausses mi-partie rouge et vert, grandes bottes ; tel à peu près que les mages représentés à cette époque dans tant de fresques des catacombes. Il avait, dit le narrateur contemporain, l’air d’un capitaine plutôt que d’un apôtre[37]. Le débat ne tarda pas à s’animer : les juges eux-mêmes y prirent part, intervenant dans la discussion, pressant de questions l’hérésiarque. Archélaos, très versé dans les lettres sacrées, n’eut pas de peine à confondre son adversaire[38]. Les juges, par un avis unanime, donnèrent raison au champion de la foi catholique. Marcel eut besoin de toute son influence, et Archélaüs de toute son autorité, pour sauver la vie du novateur, que la foule voulait lapider[39]. Probablement les païens étaient aussi choqués de ses sophismes que les chrétiens indignés de ses blasphèmes.

Après une seconde conférence[40] également malheureuse[41], Manès reprit sa vie errante. Il ne tarda pas à tomber aux mains des soldats persans, qui le cherchaient depuis son évasion. Les écrivains orientaux, apparemment renseignés sur ce point, disent que du vivant de Manès ses adhérents avaient été persécutés en Perse[42]. On parle de manichéens enterrés la tête en bas, jardin planté d’hommes au lieu d’arbres. Les chrétiens étaient nombreux au troisième siècle dans les États des rois Sassanides[43] ; mais jamais ils n’avaient été inquiétés. Les seuls martyrs persans avaient péri à Rome, sous Dèce et sous Claude[44]. Papas, évêque de Séleucie, craignit, dit-on, que la répression commencée contre les manichéens n’atteignit les disciples du Christ, et que la continence observée par beaucoup de ceux-ci ne fût confondue avec l’abstention systématique et parfois immorale du mariage que professaient les sectateurs de Manès[45]. Mais les rois de Perse surent faire la distinction. Selon la remarque d’un historien, leur politique toléra les chrétiens aussi longtemps que les Romains les persécutèrent[46]. Les rigueurs contre l’Église commencèrent seulement au quatrième siècle, après que Constantin eut fait du christianisme la religion de l’Empire, et mis la croix sur les drapeaux des légions[47]. Jusque-là, les fidèles restèrent protégés, au delà du Tigre, par la haine de Rome. Les mêmes raisons n’existaient pas en faveur du manichéisme, hérésie plus persane encore que chrétienne, et menaçant le mazdéisme plus que l’Église. Aussi la capture de Manès fut-elle accueillie par Varane avec une grande joie. Le malheureux, ramené à Ctésiphon, fut condamné à mort, et sa peau, empaillée, demeura exposée sur les murs de la ville[48] : on l’y voyait encore cent ans après, triste pendant à la dépouille de Valérien[49]. L’hérésiarque et le persécuteur avaient reçu le même châtiment. Mais l’œuvre de Manès survécut. Sa fin tragique n’arrêta pas la diffusion de ses idées. Ses disciples, fuyant leur pays, les répandirent partout. Les derniers rêves de la gnose, les cendres mal éteintes du montanisme, se ranimaient au contact d’une doctrine qui avait les affinités les plus étroites avec les . erreurs du passé, et semblait les résumer toutes[50]. Non seulement l’Asie, mais l’Afrique, l’Italie, les contrées occidentales furent infectées de manichéisme. Dès la fin du troisième siècle, le pouvoir civil s’en effrayait[51] : au siècle suivant, les idées de Manès séduisent l’inquiète jeunesse de saint Augustin[52] : s’infiltrant par mille canaux secrets à travers l’Europe, elles se retrouveront dans toutes les grandes hérésies religieuses et sociales du moyen âge.

 

II. — Les martyrs de Phrygie.

Le supplice de Manès est antérieur d’un ou deux ans au traité de paix conclu en 279 entre Varane II et Probus. Cette paix venait à, propos, car l’année 280 fut agitée par la rébellion de Saturnin en Égypte[53], de Proculus[54] et de Bonosus[55] en Gaule. Mais bientôt Probus, partout vainqueur[56], put se livrer au repos, ou employer son activité à des travaux utiles. Il replante sur les bords de la Moselle, du Rhône ou du Danube les vignes supprimées naguère par an absurde édit de Domitien[57]. Sous sa surveillance, les légions de Pannonie creusent un canal pour assainir les environs de Sirmium et y rendre possible la culture du blé[58]. Soixante-dix cités ruinées dans les invasions ou les guerres civiles se relèvent par ses soins[59]. L’année 281 semble commencer une renaissance : le calme règne aux frontières, la tranquillité dans les provinces ; le travail reprend partout. L’empereur, malgré sa vieille expérience, se laisse aller aux illusions : Le moment approche, dit-il, où les soldats ne seront plus nécessaires[60].

Dans cette pais universelle, un petit coin de l’Asie Mineure vit tout a coup les passions païennes se ranimer, et le sang des martyrs couler de nouveau. Deux voyageurs chrétiens, Trophime et Sabbazius, passaient par Antioche de Pisidie, un jour de fête d’Apollon[61]. Dans cette ville, où régna longtemps un des cultes orgiastiques de la Phrygie, avec ses hiérodules, ses débauches sacrées, ses fêtes sans mesure et sans frein[62], l’hellénisme lui-même gardait sans doute les bruyantes allures de la religion indigène qu’il avait remplacée. La fumée des sacrifices montant de tous côtés, les concerts d’instruments et de vois s’élevant des édifices et des places publiques, l’agitation désordonnée des habitants, excitèrent l’indignation des voyageurs. Incapable de se contenir, Trophime fondit en larmes, et demanda tout haut a Dieu, père de Jésus-Christ, de délivrer les hommes de l’erreur. Ces paroles semblèrent aux idolâtres une provocation. Trophime et son compagnon furent saisis : on les mena au magistrat municipal[63], Atticus Héliodore. Juge intègre, lui dirent les païens, monte sur ton tribunal pour faire le procès à ces sacrilèges. — Que leur reprochez-vous ? demanda le magistrat. — Comme nous étions occupés à chanter les louanges des dieux, ces sacrilèges se sont mis à crier : Ô Christ ! délivre-les de l’erreur. Entendant ces paroles, nous avons pris ces deux hommes pour les amener à ta clémence. — Séparez-les, dit Héliodore, et présentez-les-moi l’un après l’autre.

Lorsque Trophime eut été introduit, Athamas, aide-greffier, dit : Trophime est devant toi. — Quel est ton nom ? demanda Héliodore à l’accusé. — Mon nom selon la chair est Trophime. — Quelle est ta condition ?Par le péché, je suis esclave ; mais par Jésus-Christ, je suis de condition libre. — De quelle condition, de quelle religion es-tu, impie ?Chrétien, de l’Église catholique. — As-tu lu les ordonnances de l’empereur[64] ?Je les ai lues. — Fais donc ce qu’ordonnent nos souverains, et sacrifie aux dieux. — Il ne nous est pas permis d’obéir aux ordres d’hommes pécheurs et impies, car nous sommes chrétiens, serviteurs de Jésus-Christ, le grand roi. — Tu crois à propos de blasphémer contre les empereurs ?Je n’ai pas blasphémé ; j’ai dit la vérité. Ce sont des impies, ceux qui ne connaissent pas le Dieu vivant.

Pendant que se croisaient ces dernières répliques, Trophime était lié : les bourreaux, armés de nerfs de bœuf, tenaient le bras levé, attendant l’ordre du magistrat. Héliodore commanda de frapper. Sacrifie, insensé, disait-il au patient ; ne vois-tu pas comme ton sang coule à terre ?Si mon sang est répandu pour le nom du Christ, mon âme ne tombera pas dans les supplices éternels ; car il est écrit : Il vous est plus avantageux qu’un de vos membres périsse, plutôt que de voir vôtre corps tout entier jeté dans le feu de l’enfer[65]. — Suspendez les coups, dit Héliodore ; puis, s’adressant au martyr : Sacrifie, impie Trophime ; sinon, je vous enverrai tous deux à Erinnius Dionysius, préfet de la Phrygie Salutaire, afin qu’il vous arrache la vie par les tourments[66]. — Envoie-nous au préfet, ou, si tu veux, à l’empereur, répondit Trophime ; jamais nous ne renierons le nom de Dieu. Héliodore dit aux bourreaux : Suspendez-le, et déchirez-lui fortement les cotes. Puis, s’adressant au patient : Vois-tu les bourreaux tout prêts à t’arracher les intestins ? Sacrifie donc ; tu seras délivré. — Insensé, répondit le martyr, ne crois pas m’effrayer par tes menaces ; je ne suis pas un enfant. — Déchirez-lui les côtes, ordonna le magistrat. Durant le supplice, Trophime ne faisait entendre aucune parole, sinon : Christ, aidez votre serviteur ! Héliodore, se tournant vers les bourreaux : En le déchirant, dites-lui : Où est-il, ton Christ[67] ?Il est en moi, et il m’assiste, répondit Trophime ; car jamais il n’abandonne ses serviteurs, mais toujours il vient à leur secours. Le magistrat, ayant une dernière fois sommé Trophime de sacrifier, commanda de le conduire en prison, et de le mettre dans les ceps jusqu’au quatrième trou[68] ; puis il fit amener Sabbazius.

Je ne te demande pas si tu es chrétien, mais quelle est ta condition, dit Héliodore. Ma condition et ma noblesse, c’est le Christ, roi des siècles. — Donnez-lui un soufflet, commanda le magistrat, et dites-lui : Ne réponds pas une chose pour une autre. — Tu m’as interrogé sur ma qualité, répondit Sabbazius ; je t’ai fait connaître toute ma noblesse : pourquoi te fâches-tu ?Avant de subir les tourments, approche et sacrifie. — Je suis prêt à mépriser la mort, et à souffrir d’injustes tourments pour le Christ. Si tu le veux, fais-moi tourmenter ; mais je déteste ton idolâtrie. Héliodore commanda de suspendre le martyr, que les bourreaux déchiraient avec des ongles de fer. Pourquoi pleures-tu ? lui demanda-t-il tout à coup. — Je ne pleure pas sur ma vie, mais mon corps est de boue, et il en coule des larmes, répondit Sabbazius. La torture continua : les bourreaux durent se relayer près du patient, dont le ventre et les côtes tombaient en lambeaux. Que gagnes-tu à souffrir ainsi ? demandait le juge. — Je souffre pour le Christ : il me donnera le repos éternel. — Le Christ n’est pas venu à ton secours ; approche donc et sacrifie. — Je ne céderai pas. On le détacha ; on l’emporta défaillant. Quelques instants après, le chef de l’officium vint annoncer qu’il était mort.

Le magistrat municipal n’avait pas le droit de condamner à la peine capitale. Inquiet peut-être de la responsabilité que venait de lui faire encourir la mort de Sabbazius, il s’empressa d’envoyer l’accusé survivant, Trophime, à Synnade où résidait, disent les Actes, le préfet de la Phrygie Salutaire. L’irénarque[69] fut chargé de conduire le captif[70] et de porter au préfet le rapport[71] rédigé par le magistrat qui avait procédé à l’instruction[72]. Cette pièce[73] tait prudemment le nom de Sabbazius, mort dans la torture, et parle seulement de l’obstination de Trophime. Après trois jours de marche[74], l’irénarque, le geôlier et le martyr parvinrent à Synnade[75].

Le lendemain, l’irénarque présenta le message du magistrat d’Antioche, et un officialis amena l’accusé, en disant au préfet, selon la formule : Trophime est présent, je te prie[76]. Le préfet interrogea le chrétien, et, ne pouvant ébranler sa foi, essaya de le vaincre par la torture[77] : on lui plaça du sel et de la moutarde dans les narines, on lui déchira les flancs, on approcha de ses blessures des torches ardentes. Puis, n’ayant rien obtenu, on le ramena dans la prison, où il fut mis aux ceps. Il y reçut la visite du chef du sénat de Synnade, Dorymédon, qui était chrétien.

Peu après, celui-ci eut à, son tour l’occasion de confesser le Christ. Les Actes racontent qu’un sacrifice fut offert le jour de la fête des Dioscures, en présence du gouverneur et du sénat. Dorymédon ne vint pas : son absence fut remarquée. Interrogé, il se déclara chrétien[78], et, sourd aux menaces du préfet, aux supplications de ses collègues, persista dans sa profession de foi. Alors se passa une scène émouvante. Le préfet se fit apporter l’album où les noms de tous les membres du sénat de Synnade étaient inscrits, dans l’ordre de préséance[79]. Il effaça celui du chrétien[80], et dit : Que l’impie Dorymédon soit exclu du sénat ; c’est justice, car les princes l’avaient revêtu de cet honneur[81], et il a méprisé ceux qui le lui avaient conféré. Que maintenant l’aide greffier (adjutor commentariensis) le présente au tribunal comme un simple plébéien. Pour comprendre la portée de cette parole, il faut se rappeler la distance qui, dans la cité romaine, séparait les décurions, la haute bourgeoisie, des petits et des pauvres[82]. Elle était plus grande encore dans les villes grecques, où, entre le sénat et les propriétaires, d’une part, la multitude des affamés, de l’autre, se creusait un véritable abîme[83]. Ces distinctions ne demeuraient pas seulement affaire d’opinion : elles entraînaient des suites juridiques[84]. L’inégalité sociale avait pour conséquence l’inégalité pénale[85]. Les supplices serviles, comme l’exposition aux bêtes, le feu, le travail des mines, ne pouvaient être prononcés contre les honnêtes gens, c’est-à-dire les privilégiés[86] : la loi en exemptait particulièrement les décurions ou sénateurs municipaux[87]. Elle défendait encore de les mettre à la torture[88]. Aussi, dégrader l’un d’eux, ce n’était pas seulement le priver d’une dignité, mais même le rendre passible de châtiments auxquels il échappait jusque-là. Bien des fois des chrétiens furent de la sorte déchus de leur rang et de leurs privilèges ; ainsi s’expliquent les châtiments serviles ou infamants infligés à tant de martyrs de haute naissance. Certains édits prononcent même d’office la dégradation contre les chrétiens de cette classe : on l’a vu sous Valérien. Mais jamais la procédure employée en pareil cas n’avait encore été mise sous nos yeux[89]. Après avoir rayé Dorymédon de l’album sénatorial de Synnade, le préfet l’interrogea. Les fermes réponses du martyr achevèrent de l’irriter. Des tortures cruelles, raffinées, furent appliquées à l’intrépide chrétien. Le préfet, ensuite, le condamna aux bêtes, c’est-à-dire à l’un des supplices dont la loi exemptait les membres des curies. C’était bien le traiter en homme du peuple, selon le mot prononcé lors de sa dégradation.

Ramené devant le tribunal, Trophime subit un nouvel interrogatoire, et passa encore une fois par les plus cruelles tortures[90]. Le préfet le condamna à être exposé aux bêtes avec Dorymédon. Les deux martyrs furent conduits le lendemain dans l’amphithéâtre de Synnade[91]. On raconte qu’un ours, une panthère, un lion refusèrent de les toucher, et que les bourreaux durent leur trancher la tète. Leur martyre eut lieu le 19 septembre[92].

J’ai analysé avec quelques détails les Actes de ces martyrs, a cause des précieux renseignements qui s’y rencontrent : ils jettent en particulier un jour très complet et très nouveau sur la situation faite aux membres chrétiens des curies dans les villes de province. Leur sort, en dehors même de toute persécution générale, dépendait de la malice d’un délateur ou de la mauvaise humeur d’un préfet ; Quand les idées étaient tournées à la tolérance, on fermait les yeux sur leur éloignement du culte païen, sur leur abstention des sacrifices et des fêtes ; nous avons vu de nombreux chrétiens exercer sans être inquiétés des fonctions publiques à Alexandrie pendant le règne de Philippe[93]. Mais, en droit, leur situation restait beaucoup moins favorable que celle des Juifs, qui, depuis Septime Sévère, pouvaient faire partie des curies sans être obligés à aucune pratique contraire à leur culte[94]. On ne dit pas quand Dorymédon avait embrassé le christianisme : peut-être le pratiquait-il depuis plusieurs années ; mais le procès de Trophime met tout à coup en évidence ses relations avec l’Église, sa désertion des autels païens ; l’attention du gouverneur est attirée sur lui, quelque malveillant le dénonce : il n’en faut pas davantage pour le perdre, Telle était la fragile situation des chrétiens : un moment pouvait les précipiter du faite des honneurs au dernier rang des condamnés.

La rapidité de la catastrophe est d’autant plus remarquable ici, que tout, dans les événements d’Antioche et de Synnade, dénote l’absence de persécution générale. Aucune recherche des chrétiens : Trophime et Sabbazius se sont dénoncés eux-mêmes d’un mot imprudent. Conduits devant le magistrat par les païens qui se disaient troublés dans leur culte, ils ont dû nécessairement être jugés, et le procès, instruit d’abord il Antioche, s’est terminé pour le survivant à Synnade. Là, une circonstance également fortuite a compromis Dorymédon. Il y a loin de ces faits à la poursuite des chrétiens, à la chasse aux réfractaires, à ces mises en demeure de sacrifier, auxquelles nous ont fait assister les règnes de Dèce et de Valérien. Malgré la maladroite mention d’un édit, au commencement d’une des rédactions des Actes[95], les faits racontés par eux confirment le témoignage négatif des autres documents, et obligent à reconnaître qu’il n’y eut point de persécution sous Probus, mais seulement, ici ou ailleurs, des incidents comme ceux auxquels les membres de l’Église restaient de tout temps exposés.

Rien ne fait croire que Probus, assez indifférent aux questions religieuses[96], tout entier aux choses de la guerre, puis aux travaux matériels de la paix, se soit préoccupé d’aggraver ou d’adoucir le sort des chrétiens. Le temps lui aurait manqué, s’il en avait eu l’envie. J’ai cité plus haut un mot de lui : Le moment approche où les soldais ne seront plus nécessaires. Cette imprudente parole fut répétée : le peuple, et même les gens d’esprit, firent à ce propos de beaux rêves[97] : mais les soldats s’indignèrent. L’empereur les menait rudement[98]. Allait-il les changer en manœuvres ou en esclaves ? Une conjuration se forma. Pendant que Probus regardait creuser le canal de Sirmium, des légionnaires, abandonnant la pioche pour reprendre l’épée, se jetèrent sur lui : l’un des meilleurs et des plus vaillants princes qu’ait connus la décadence romaine tomba sous les coups des assassins[99]. Par un de ces revirements qui, dans ces moments tragiques, se produisaient presque toujours, l’armée pleura sa victime. Les troupes élevèrent à Probus un mausolée : une inscription y fut gravée, dans laquelle on jouait sur son nom[100], suivant l’esprit puéril de ce temps, incapable de sérieux même dans la douleur et la louange.

 

III. — Carus, Carinus et Numérien.

Il sembloit qu’après les malheureux règnes de Valérien et de Gallien, l’Empire se fust élevé comme par degrez sous Claude, Aurélien et Tacite, pour estre sous Probe dans le comble de son bonheur, et ne pouvoir plus que descendre[101]. Ainsi s’exprime Tillemont, dans ce style austère qui parfois atteint l’éloquence. Carus, choisi par les soldats, fut malgré ses victoires un prince médiocre, ni bon ni mauvais, dit son biographe[102]. Il s’empressa de mander au sénat son élection, puis nomma Césars ses deux fils, Carinus et Numérien[103]. On ne sait s’il vint à Rome. Les Barbares, enhardis par le meurtre de Probus, se soulevaient de tous côtés : sur le Rhin, les Germains ; sur le Danube, les Sarmates ; sur l’Euphrate, les Perses. Envoyant Carinus en Gaule, l’empereur, accompagné de Numérien, livra bataille aux envahisseurs de l’Illyrie : plusieurs milliers de Sarmates et de Quades périrent. Carus prit alors la route d’Asie, recouvra la Mésopotamie, conquise par Varane II, poussa droit à Séleucie et à Ctésiphon, s’en empara, franchit le Tigre. La Perse allait tomber dans ses mains. Jamais depuis Trajan les aigles romaines n’avaient volé si loin. Carus, ébloui de sa fortune, se laissait appeler dieu[104]. Hélas ! le dieu n’était pas immortel. Dans son camp, au milieu d’un orage, il disparut, comme Romulus : la maladie, la foudre, un assassin peut-être, l’avait tué[105].

Carinus et Numérien restaient seuls Augustes[106]. Rien de plus dissemblable que les deux frères. Numérien était doux, humain, excellait dans tous les travaux de l’esprit : on le compte parmi les bons versificateurs, et une statue lui fut élevée dans la Bibliothèque Ulpienne comme au premier des orateurs de son temps[107]. Carinus avait tous les vices d’un Néron et d’un Élagabal, sans y joindre même ce sentiment dépravé de l’art et cette poésie malsaine dont les pires empereurs jetèrent quelquefois sur leurs forfaits le pille rayon. On ne cite de lui que des actions viles et des paroles basses. Pendant son séjour en Gaule il s’entoura d’êtres ignobles, auxquels il abandonnait, comme par dérision, les charges et les dignités[108]. Après la mort de Carus, il se hâta de venir à Rome, pendant que son frère demeurait en Orient. Carinus parait avoir passé dans la ville éternelle toute l’année 284. Au témoignage d’un historien, il traita cruellement les Romains[109]. Plus que jamais régnait le socialisme officiel des distributions et des jeux. Aurélien l’avait développé naguère pour flatter la populace[110] : Carinus y cherchait le prétexte d’une épouvantable oppression. Les biens des sénateurs vous appartiennent, dit-il un jour à la plèbe infime de Rome[111].

Probablement cet ennemi de toute grandeur et de toute vertu n’épargna pas les fidèles. La Passion de saint Sébastien[112] raconte que dans les mois qui pré cédèrent la mort de Carinus, le célèbre officier chrétien des cohortes prétoriennes eut, l’occasion d’exhorter de nombreux martyrs arrêtés et condamnés à cause de leur foi[113]. Parmi les païens dont la conversion est attribuée à cette époque, la Passion cite un magistrat, Chromatius, faussement qualifié de préfet de Rome[114]. Si l’épisode raconté par elle a quelque réalité, il renferme un détail très digne d’attention. Chromatius aurait célébré son baptême par un acte de générosité dont une circonstance récente fait ressortir la grandeur. Huit ans auparavant, l’empereur Tacite avait, lors de son avènement, libéré gratuitement ses esclaves de Rome. Le fait partit alors assez remarquable pour être noté par son biographe. Ce pendant, Tacite s’était contenté. d’octroyer la liberté par testament, ce qui, aux termes de la loi Fufia Caninia, limitait à cent le nombre des affranchis : le biographe note encore que l’empereur avait tenu à observer scrupuleusement la loi[115]. Le nouveau chrétien se montra plus large. Il recourut aux formes solennelles de l’affranchissement entre vifs et rendit libres sur-le-champ ses quatorze cents esclaves, qui voulaient partager sa foi. En les renvoyant, comblés. de ses dons, il prononça ces nobles paroles : Ceux qui ont commencé d’avoir Dieu pour père ne doivent pas être les esclaves des hommes. C’était le fier et généreux esprit du christianisme en contraste avec l’esprit restrictif du droit romain : d’un côté, la liberté donnée sans mesure, de l’autre la liberté mesurée avec parcimonie et défiance[116].

L’auteur de la Passion de saint Sébastien commet une erreur manifeste en affirmant que Dioclétien régnait alors à Rome, et partageait le pouvoir avec Carinus[117]. Cependant le synchronisme établi par lui entre les règnes de Dioclétien et de Carinus, qui en effet gouvernèrent simultanément pendant quelques mois, mais comme ennemis, non comme collègues, mérite d’être retenu. Peut-être Dioclétien était-il déjà proclamé en Orient quand se passèrent à Rome les faits racontés par le passionnaire. On peut au moins s’appuyer sur son récit pour conclure avec Tillemont qu’il y eut quelque persécution à Rome vers l’an 284, sous Carinus[118]. La conclusion est confirmée par les Actes de saint Hilaire, évêque d’Aquilée dans la Gaule Cisalpine : cette pièce, malheureusement d’époque lusse et de rédaction légendaire, dit qu’Hilaire et ses compagnons Tatien, Félix, Longus et Denys souffrirent sous le César Numérien[119]. La même indication chronologique se rencontre dans la Passion nouvellement découverte de saint Germanus, martyrisé à Pola, en Istrie[120]. Si, dans l’une et l’autre pièce, elle était exacte, il faudrait placer la mort de ces saints en 284, alors que Carinus et Numérien régnaient encore ensemble, l’un en Occident, l’autre en Orient[121].

Que faisait cependant ce dernier, dont le nom sert, on ne sait pourquoi, à dater les Actes de martyrs immolés dans les contrées que gouvernait son frère ? Après la tragique disparition : de Carus, il avait pris le commandement de l’armée d’Asie. Pendant que Carinus emplissait Rome de débauches et de cruautés, Numérien s’efforçait de terminer honorablement la guerre que son père avait portée si loin ; par ses soins les troupes romaines rentraient peu à peu dans les anciennes limites de l’Empire, abandonnant des contrées dont la conquête définitive était impossible. De vagues traditions parlent d’une persécution déchaînée en Asie à cette époque. On a supposé que Carus, enflé de ses succès au point (nous l’avons vu) d’accepter les honneurs divins, avait préparé un édit contre les chrétiens, et qu’après sa mort Numérien, épouvanté de la catastrophe et voulant détourner la colère des dieux, se hâta de promulguer la volonté paternelle[122]. Cette hypothèse peut offrir quelque vraisemblance ; mais aucun texte ne l’appuie, et la Passion des seuls martyrs d’Orient qui se laissent aisément placer sous Numérien, saint Thalélée et ses compagnons saints Astère et Alexandre[123], à Égée, ville libre de Cilicie[124], renferme tant de contradictions et d’erreurs que l’on n’ose former une opinion[125].

Le mois de septembre voyait chaque année à Rome de grandes fêtes. Du 4 au 19, les jeux romains s’y célébraient avec pompe[126]. Ceux de 284 eurent un éclat inaccoutumé. Vopiscus les décrit longuement[127], et Calpurnius leur consacre une églogue : il admire tout, jusqu’au visage de Carinus, en qui brillent confondus les traits de Mars et d’Apollon[128]. Pendant que Rome s’amusait, une lamentable tragédie se jouait en Orient. Ramenant lentement son armée, Numérien s’apprêtait à passer en Europe, avec les légions de Thrace. Une maladie des yeux l’obligeait, disait-on, à ne pas quitter sa litière. Un jour, on s’aperçut que la litière soigneusement fermée contenait un cadavre. Les soupçons se portèrent aussitôt sur le préfet du prétoire, Arrius Aper, dont l’ambition sans scrupules était connue. Indignée, l’armée proclama, le 17 septembre[129], le chef de la garde impériale, Dioclétien ; celui-ci prit le soleil à témoin[130] qu’il n’avait point trempé dans le meurtre de Numérien, et, descendant de son tribunal, plongea un poignard dans le sein d’Aper[131]. Rome, à cette date, regardait encore, au Colysée et au Grand Cirque, les gladiateurs et les funambules.

Entre Dioclétien et Carinus la guerre éclata dès le commencement de l’année suivante. Réveillé de sa torpeur, Carinus fut brave. Il s’avança jusqu’en Mésie, eut l’avantage dans plusieurs combats : il était près de remporter une victoire décisive, quand ses soldats se tournèrent contre lui et le tuèrent sur le champ de bataille. Dioclétien restait seul Auguste.

Le plus long règne de l’histoire romaine va s’ouvrir, et bientôt commencera la plus longue et la plus terrible des persécutions.

 

FIN

 

 

 



[1] Vopiscus, Tacitus, 4, 6 ; Florianus, 56.

[2] Vopiscus, Tacitus, 15 ; Zosime, I, 62 ; Zonare.

[3] Vopiscus, Florianus, 1 ; Zosime, I, 63.

[4] Vopiscus, Probus, 3-7.

[5] Vopiscus, Probus, II, 12, 13.

[6] Rescrit daté de Sirmium, le 3 des nones de mai (5 mai) ; Code Justinien, VIII, LVI, 2.

[7] Vopiscus, Probus, 13-15 ; Aurelius Victor, De Cæsaribus ; Zosime, I, 67, 68.

[8] Vopiscus, l. c., 16.

[9] Ibid., 16, 17 ; Zosime, I, 69, 70.

[10] Vopiscus, l. c., 17, 18, 19 ; Zosime, I, 70.

[11] Monnaie de bronze de Probus, grand module, avec la légende EXERCITVS PERS(icus). Eckhel, t. VII, p. 504.

[12] Acta disputationis Archelai, episcopi Mesopotamiæ, et Manetis heresiarchæ, contenant le résumé d’une controverse publique entre l’hérésiarque Manès et l’évêque Archélaüs, précédé de l’éloge de la charité de Marcel, et suivi du récit de la mort de Manès. Cette pièce a été d’abord publiée en partie par Valois, dans ses notes sur l’historien Socrate, Paris, 1668, puis intégralement à Rome, 1696 ; elle a été reproduite ou commentée par Zacagni, Collectanea monument.. vet. Ecclesiæ græcæ et latinæ, Rome, 1695, p. 1-105 ; Mansi, Concil., t. I, p. 1129 et suiv. ; Migne, Patrol. græca, t. X, p 1429 et suiv. ; Alticotti, Diss. de antiquis et novis Manichæis ; Cacciari, De Manichæorum hæresi et historia (dans le t. III de son éd. de saint Léon) ; Galland, Biblioth. vet. Patrum, t. III, p. 569-608. Les critiques dirigées contre son authenticité par Isaac de Beausobre, Histoire critique de Manichée et du manichéisme, sont suffisamment réfutées par ce fait, qu’elle est citée par saint Épiphane, Hæres., LXVI ; saint Jérôme, De viris illustribus, 72 ; saint Cyrille de Jérusalem, Catech., VI, 21 et suiv. ; Socrate, Hist. Ecclés., 1, 22 ; Théodoret, Hæret. fab., I, 26.

[13] Tillemont pense que le récit relatif à la charité de Marcel fut peut-être ajouté plus tard aux Actes primitifs ; Mémoires, t. IV, note IV sur les Manichéens. il est du reste supposé par d’autres endroits des Actes, par exemple par la lettre où Manès parle des grandes aumônes de Marcel.

[14] Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2e édit., p. 153.

[15] Une caravane de six ou sept mille pèlerins quitte chaque année la ville sainte au temps de Pâques, et prend la route du Jourdain : à sa tête marche le pacha de Jérusalem, et une escorte turque écarte les Bédouins, qui infestent les défilés de Benjamin comme aux jours du bon Samaritain. Cette foule aux costumes variés campe le soir près du Gilgal, dans le lieu où les Israélites plantèrent leurs tentes après avoir passé le Jourdain. Le lendemain, deux heures avant l’aube, le son des timbales éveille les pèlerins ; mille torches s’allument dans la plaine, et la multitude descend au Jourdain avant que la chaleur du jour soit devenue insupportable. Les premiers rayons du soleil brillent au sommet des montagnes de Moab, quand la caravane arrive à l’endroit où le fleuve est de facile abord ; chevaux, ânes, mulets, chameaux portant souvent une famille entière, se fraient un passage à travers les buissons de la rive, et les pèlerins accomplissent leur pieuse ablution. Fouard, la Vie de N.-S. Jésus-Christ, t. I, p. 155-156.

[16] Les Actes d’Archélaüs et les auteurs anciens qui en dépendent écrivent différemment le nom de la ville : Cascar, ou Carcar, ou Carrha. Je préfère cette dernière (dans la Bible, Haran ou Aaran, dans la table de Peutinger, dans les documents latins, et dans une épitaphe chrétienne du quatrième siècle, Carrhæ), située sur la limite de l’Osrhoène et de la Mésopotamie, à cause de l’antiquité du christianisme en Osrhoène, qui rend vraisemblable la coutume prêtée aux chrétiens, et surtout parce que la Mésopotamie était toujours le lieu de passage et de concentration des troupes dirigées contre les Perses. Mais si l’on place les faits que nous racontons à Cascar, ville d’Arménie, d’autres probabilités militent en leur faveur. Probus semble avoir séjourné avec ses troupes en Arménie, et y avoir reçu l’ambassade persane (voir Tillemont, Hist. des Empereurs, t. III, p. 571). Le christianisme était aussi très répandu en Arménie ; en 312, le persécuteur Maximin déclare la guerre à ce pays pour cause de religion. Eusèbe, Hist. Ecclés., IX, 8.

[17] Une des objections faites à ce récit est la suivante : si les chrétiens avaient coutume de s’assembler ainsi en grand nombre une fois par an, comment attendit-on jusqu’à ce jour pour voir dans ce rassemblement une menace de sédition ? Nous répondons suffisamment à cette objection en rappelant, d’après le témoignage des monnaies, qu’une armée avait été concentrée par Probus non loin des frontières de la Perse : des soldats nouvellement arrivés dans le pays, et peu familiers avec ses coutumes, purent s’y tromper.

[18] Cf. Zosime, I, 36.

[19] Il n’y a pas lieu de s’étonner de l’existence d’un évêque dans une ville comptant très peu de chrétiens. Les Canons apostoliques, 16, prévoient le cas d’une élection épiscopale dans une ville où il n’y aurait que douze chrétiens : en rapporte que Césarée n’en comptait que dix-sept quand saint Grégoire le Thaumaturge commença d’y remplir les fonctions épiscopales ; voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2e édit., p. 260, note 2.

[20] Paul, Gaius, au Digeste, XXX, 1, 122 ; XXXV, 1, 17, § 3 ; Pline, Ép., X, 117 ; cf. VI, 1. Il serait infini de citer les textes épigraphiques se rapportant à ces repas offerts au peuple par de riches ou d’ambitieux citoyens. Rappelons seulement un mot brutal de Tertullien, disant qu’au sortir de ces festins publics tot tribubus, et curiis, et decuriis ructantibus acescit ær. Apologétique, 39. On s’étonnera d’autant moins de retrouver ces usages dans une ville de Mésopotamie, à quelques lieues de la frontière persane, qu’ils existaient aussi en Perse, et ont été conservés jusqu’à nos jours par les Parsis émigrés dans l’Hindoustan ; voir Planchut, les Descendants des mages à Bombay, dans la Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1887, p. 435.

[21] Voir sur ces faits, Acta disputationis Archelai, Rome, 1696, p. 1-4.

[22] L’origine de Manès est rapportée diversement par les Pères grecs et par les écrivains orientaux (voir l’indication de ces derniers dans Hergenröther, Histoire de l’Église, trad. Belet, t. I, p. 389) ; mais comme les écrits des premiers sont beaucoup plus anciens, et dérivent d’une source probablement originale, je n’hésite pas à les suivre.

[23] Beausobre, et après lui plusieurs critiques (cf. Douais, les Albigeois, p. 42), ont voulu identifier Marcel avec Marcellin, ce gouverneur de Mésopotamie qui avertit Aurélien de la révolte de Palmyre, au récit de Zosime, 1, 60. Un des arguments à l’appui de cette hypothèse est le détail donné par Archélaüs, que le manichéen Turbon, porteur de la lettre, eut du mal à se faire accueillir dans les hôtelleries que Marcel avait établies. Mais la fondation d’abris pour les voyageurs dans une contrée presque déserte est un acte de charité qui n’étonnera pas d’un particulier, dans ce temps où les inscriptions et les textes juridiques nous montrent des citoyens se ruinant en travaux publics pour l’utilité et l’embellissement de leur ville ou de leur province, faisant paver des routes, des places, construisant des portiques, des marchés couverts, des basiliques, des thermes, des temples, des théâtres, des tribunaux, assurant à leurs frais l’irrigation de toute une cité. La lettre de Manès est adressée à un chrétien fervent : on admettra difficilement qu’un gouverneur de Mésopotamie sous Aurélien et ses successeurs ait été chrétien.

[24] Saint Épiphane, Hæres., LXVI, 6.