I. — Probus. - Naissance du manichéisme.L’avènement de Tacite combla de joie les sénateurs. Le
régime militaire, et même le régime impérial, leur semblèrent finis pour
toujours. La république recommençait. Les Pères conscrits éliraient désormais
les princes, qui, ne procédant plus ni de l’hérédité, ni de l’adoption, ni du
choix des soldats, sortiraient nécessairement du sénat, et recevraient du premier
corps politique de l’univers le mandat de gouverner[1]. La mort de
Tacite mit promptement fin à ce beau rêve. Après six mois de règne, le vieil
empereur périt en Cilicie, de maladie selon les uns, par le fer des soldats,
selon les autres[2].
L’armée, sans s’occuper du sénat, se divisa sur le choix de son successeur.
Probus, élu des légions d’Asie, finit par l’emporter sur Florianus, frère de
l’empereur défunt, que venaient de choisir les légions de Thrace[3]. Probus était un
vieux capitaine, comblé d’honneurs par tous les souverains sous lesquels il
avait servi[4].
En lui Claude, Aurélien, semblaient revivre. Habile diplomate, il se hâta de
rassurer le sénat[5],
à qui pour la forme il soumit son élection ; puis, se tournant vers les
Barbares, il commença le rude métier d’empereur. En 277, nous le trouvons en
Pannonie, dans sa ville natale de Sirmium[6], ensuite en
Gaule, d’où il chasse les Lyges, les Francs, les Bourguignons et les Vandales[7] ; en 278, il
délivre des Sarmates et des Goths La pensée de porter la guerre en Perse était ancienne chez Probus : une monnaie frappée sous son règne montre qu’une armée permanente avait été de longue main rassemblée sur la frontière, prête à envahir le territoire persan[11]. C’est probablement un détachement de cette armée qui joua un rôle dans un étrange épisode dont le récit est nécessaire à l’histoire des persécutions, car il fait ressortir l’importance acquise par le christianisme dans ces lointaines régions de l’Orient, en même temps que la situation toujours précaire et menacée des chrétiens. Nous en tirons les détails d’une pièce peut-être contemporaine[12], qui offre une couleur locale des plus curieuses, et s’encadre tout naturellement dans les événements politiques et militaires de ce temps et de cette région[13]. Les fidèles du petit et fervent district de l’Osrhoène, où
la foi fut portée dès les premiers temps de la prédication évangélique[14], avaient coutume
de faire en certains jours des processions dans les campagnes. Priant,
jeûnant, chantant, ils imploraient Dieu pour les fruits de la terre : ces
pieuses rogations se continuaient à la lueur des étoiles, dans la chaude
sérénité d’une nuit d’Orient. L’assemblée comprenait quelquefois plusieurs
milliers de pèlerins. Cela n’étonnera pas de ces antiques contrées, où l’on
vivait beaucoup dehors, et où l’on n’avait pas peur de camper en plein air.
Il y restait, comme en Palestine au temps de Notre-Seigneur, une tradition
invétérée de l’ancienne vie nomade et pastorale : rappelons-nous les
multitudes qui de La situation des chrétiens dans ces contrées de l’extrême Orient était pleine de contrastes. On vient de les voir exposés sans défense au brigandage impuni des soldats : la suite des Actes de la dispute avec Manès va montrer dans le même pays, dans la même ville, l’autorité ecclésiastique entretenant des rapports amicaux avec les représentants de la science païenne, au point de les prendre pour arbitres d’une controverse doctrinale. Carrhes était tout à l’heure rempli par des milliers de chrétiens sanglants et captifs : dans cette ville où les idolâtres sont en majorité un tribunal se dresse maintenant en public,. non pour juger des martyrs, mais pour entendre et condamner un hérésiarque. Cet hérésiarque, Manès, était un ancien esclave[22], élevé par sa
maîtresse dans toutes les connaissances de Archélaüs désigna pour présider à la conférence un médecin, un philosophe, un grammairien et un sophiste[27], c’est-à-dire des personnages officiels ; car dans les pays grecs[28], et dans un grand nombre de villes latines[29], des médecins chargés de soigner les pauvres et d’enseigner leur art aux jeunes gens étaient choisis par les décurions et payés des deniers municipaux[30] : les philosophes, les grammairiens et les sophistes, c’est-à-dire les professeurs de philosophie, de littérature et de rhétorique étaient aussi élus par les habitants, en nombre déterminé par la loi selon l’importance des cités, et recevaient un traitement annuel. Fonctionnaires reconnus par l’État, ils jouissaient de l’exemption de toute charge publique, impôts, tutelle, service militaire, logement des soldats. Les villes étaient fières de leurs philosophes, fières surtout de leurs sophistes, qui portaient la parole au nom des citoyens, haranguaient les gouverneurs, étaient députés vers le souverain[31]. Ces privilégiés représentaient donc le monde officiel, l’aristocratie du talent et du savoir, le corps enseignant : ils appartenaient presque toujours au paganisme, auquel la plupart des professeurs restèrent attachés jusqu’à la fin du quatrième siècle[32]. Il en était ainsi en particulier à Carrhes[33], où l’idolâtrie fut jusqu’à cette date la religion dominante[34]. Telle était la confiance de l’orthodoxie dans la bonté de sa cause et la force de la vérité : l’évêque ne craignait pas de porter le débat devant des hommes étrangers à la foi chrétienne, peu sympathiques sans doute à ses enseignements : il affrontait résolument cette instinctive jalousie dont les lettrés païens firent plusieurs fois sentir les effets aux prédicateurs du christianisme dans les temps de persécution[35]. L’événement justifia cette assurance. La conférence se tint dans le domaine de Marcel, devant un nombreux public[36]. Manès y parut en costume persan : manteau d’un bleu céleste, chausses mi-partie rouge et vert, grandes bottes ; tel à peu près que les mages représentés à cette époque dans tant de fresques des catacombes. Il avait, dit le narrateur contemporain, l’air d’un capitaine plutôt que d’un apôtre[37]. Le débat ne tarda pas à s’animer : les juges eux-mêmes y prirent part, intervenant dans la discussion, pressant de questions l’hérésiarque. Archélaos, très versé dans les lettres sacrées, n’eut pas de peine à confondre son adversaire[38]. Les juges, par un avis unanime, donnèrent raison au champion de la foi catholique. Marcel eut besoin de toute son influence, et Archélaüs de toute son autorité, pour sauver la vie du novateur, que la foule voulait lapider[39]. Probablement les païens étaient aussi choqués de ses sophismes que les chrétiens indignés de ses blasphèmes. Après une seconde conférence[40] également malheureuse[41], Manès reprit sa vie errante. Il ne tarda pas à tomber aux mains des soldats persans, qui le cherchaient depuis son évasion. Les écrivains orientaux, apparemment renseignés sur ce point, disent que du vivant de Manès ses adhérents avaient été persécutés en Perse[42]. On parle de manichéens enterrés la tête en bas, jardin planté d’hommes au lieu d’arbres. Les chrétiens étaient nombreux au troisième siècle dans les États des rois Sassanides[43] ; mais jamais ils n’avaient été inquiétés. Les seuls martyrs persans avaient péri à Rome, sous Dèce et sous Claude[44]. Papas, évêque de Séleucie, craignit, dit-on, que la répression commencée contre les manichéens n’atteignit les disciples du Christ, et que la continence observée par beaucoup de ceux-ci ne fût confondue avec l’abstention systématique et parfois immorale du mariage que professaient les sectateurs de Manès[45]. Mais les rois de Perse surent faire la distinction. Selon la remarque d’un historien, leur politique toléra les chrétiens aussi longtemps que les Romains les persécutèrent[46]. Les rigueurs contre l’Église commencèrent seulement au quatrième siècle, après que Constantin eut fait du christianisme la religion de l’Empire, et mis la croix sur les drapeaux des légions[47]. Jusque-là, les fidèles restèrent protégés, au delà du Tigre, par la haine de Rome. Les mêmes raisons n’existaient pas en faveur du manichéisme, hérésie plus persane encore que chrétienne, et menaçant le mazdéisme plus que l’Église. Aussi la capture de Manès fut-elle accueillie par Varane avec une grande joie. Le malheureux, ramené à Ctésiphon, fut condamné à mort, et sa peau, empaillée, demeura exposée sur les murs de la ville[48] : on l’y voyait encore cent ans après, triste pendant à la dépouille de Valérien[49]. L’hérésiarque et le persécuteur avaient reçu le même châtiment. Mais l’œuvre de Manès survécut. Sa fin tragique n’arrêta pas la diffusion de ses idées. Ses disciples, fuyant leur pays, les répandirent partout. Les derniers rêves de la gnose, les cendres mal éteintes du montanisme, se ranimaient au contact d’une doctrine qui avait les affinités les plus étroites avec les . erreurs du passé, et semblait les résumer toutes[50]. Non seulement l’Asie, mais l’Afrique, l’Italie, les contrées occidentales furent infectées de manichéisme. Dès la fin du troisième siècle, le pouvoir civil s’en effrayait[51] : au siècle suivant, les idées de Manès séduisent l’inquiète jeunesse de saint Augustin[52] : s’infiltrant par mille canaux secrets à travers l’Europe, elles se retrouveront dans toutes les grandes hérésies religieuses et sociales du moyen âge. II. — Les martyrs de Phrygie.Le supplice de Manès est antérieur d’un ou deux ans au
traité de paix conclu en 279 entre Varane II et Probus. Cette paix venait à,
propos, car l’année 280 fut agitée par la rébellion de Saturnin en Égypte[53], de Proculus[54] et de Bonosus[55] en Gaule. Mais
bientôt Probus, partout vainqueur[56], put se livrer
au repos, ou employer son activité à des travaux utiles. Il replante sur les
bords de Dans cette pais universelle, un petit coin de l’Asie
Mineure vit tout a coup les passions païennes se ranimer, et le sang des
martyrs couler de nouveau. Deux voyageurs chrétiens, Trophime et Sabbazius,
passaient par Antioche de Pisidie, un jour de fête d’Apollon[61]. Dans cette
ville, où régna longtemps un des cultes orgiastiques de Lorsque Trophime eut été introduit, Athamas, aide-greffier, dit : Trophime est devant toi. — Quel est ton nom ? demanda Héliodore à l’accusé. — Mon nom selon la chair est Trophime. — Quelle est ta condition ? — Par le péché, je suis esclave ; mais par Jésus-Christ, je suis de condition libre. — De quelle condition, de quelle religion es-tu, impie ? — Chrétien, de l’Église catholique. — As-tu lu les ordonnances de l’empereur[64] ? — Je les ai lues. — Fais donc ce qu’ordonnent nos souverains, et sacrifie aux dieux. — Il ne nous est pas permis d’obéir aux ordres d’hommes pécheurs et impies, car nous sommes chrétiens, serviteurs de Jésus-Christ, le grand roi. — Tu crois à propos de blasphémer contre les empereurs ? — Je n’ai pas blasphémé ; j’ai dit la vérité. Ce sont des impies, ceux qui ne connaissent pas le Dieu vivant. Pendant que se croisaient ces dernières répliques,
Trophime était lié : les bourreaux, armés de nerfs de bœuf, tenaient le bras
levé, attendant l’ordre du magistrat. Héliodore commanda de frapper. Sacrifie, insensé, disait-il au patient ; ne vois-tu pas comme ton sang coule à terre ? —
Si mon sang est répandu pour le nom du Christ,
mon âme ne tombera pas dans les supplices éternels ; car il est écrit : Il vous est plus avantageux qu’un de vos membres périsse,
plutôt que de voir vôtre corps tout entier jeté dans le feu de l’enfer[65]. — Suspendez les coups, dit Héliodore ; puis,
s’adressant au martyr : Sacrifie, impie Trophime
; sinon, je vous enverrai tous deux à Erinnius Dionysius, préfet de Je ne te demande pas si tu es chrétien, mais quelle est ta condition, dit Héliodore. Ma condition et ma noblesse, c’est le Christ, roi des siècles. — Donnez-lui un soufflet, commanda le magistrat, et dites-lui : Ne réponds pas une chose pour une autre. — Tu m’as interrogé sur ma qualité, répondit Sabbazius ; je t’ai fait connaître toute ma noblesse : pourquoi te fâches-tu ? — Avant de subir les tourments, approche et sacrifie. — Je suis prêt à mépriser la mort, et à souffrir d’injustes tourments pour le Christ. Si tu le veux, fais-moi tourmenter ; mais je déteste ton idolâtrie. Héliodore commanda de suspendre le martyr, que les bourreaux déchiraient avec des ongles de fer. Pourquoi pleures-tu ? lui demanda-t-il tout à coup. — Je ne pleure pas sur ma vie, mais mon corps est de boue, et il en coule des larmes, répondit Sabbazius. La torture continua : les bourreaux durent se relayer près du patient, dont le ventre et les côtes tombaient en lambeaux. Que gagnes-tu à souffrir ainsi ? demandait le juge. — Je souffre pour le Christ : il me donnera le repos éternel. — Le Christ n’est pas venu à ton secours ; approche donc et sacrifie. — Je ne céderai pas. On le détacha ; on l’emporta défaillant. Quelques instants après, le chef de l’officium vint annoncer qu’il était mort. Le magistrat municipal n’avait pas le droit de condamner à
la peine capitale. Inquiet peut-être de la responsabilité que venait de lui
faire encourir la mort de Sabbazius, il s’empressa d’envoyer l’accusé
survivant, Trophime, à Synnade où résidait, disent les Actes, le préfet de Le lendemain, l’irénarque présenta le message du magistrat d’Antioche, et un officialis amena l’accusé, en disant au préfet, selon la formule : Trophime est présent, je te prie[76]. Le préfet interrogea le chrétien, et, ne pouvant ébranler sa foi, essaya de le vaincre par la torture[77] : on lui plaça du sel et de la moutarde dans les narines, on lui déchira les flancs, on approcha de ses blessures des torches ardentes. Puis, n’ayant rien obtenu, on le ramena dans la prison, où il fut mis aux ceps. Il y reçut la visite du chef du sénat de Synnade, Dorymédon, qui était chrétien. Peu après, celui-ci eut à, son tour l’occasion de confesser le Christ. Les Actes racontent qu’un sacrifice fut offert le jour de la fête des Dioscures, en présence du gouverneur et du sénat. Dorymédon ne vint pas : son absence fut remarquée. Interrogé, il se déclara chrétien[78], et, sourd aux menaces du préfet, aux supplications de ses collègues, persista dans sa profession de foi. Alors se passa une scène émouvante. Le préfet se fit apporter l’album où les noms de tous les membres du sénat de Synnade étaient inscrits, dans l’ordre de préséance[79]. Il effaça celui du chrétien[80], et dit : Que l’impie Dorymédon soit exclu du sénat ; c’est justice, car les princes l’avaient revêtu de cet honneur[81], et il a méprisé ceux qui le lui avaient conféré. Que maintenant l’aide greffier (adjutor commentariensis) le présente au tribunal comme un simple plébéien. Pour comprendre la portée de cette parole, il faut se rappeler la distance qui, dans la cité romaine, séparait les décurions, la haute bourgeoisie, des petits et des pauvres[82]. Elle était plus grande encore dans les villes grecques, où, entre le sénat et les propriétaires, d’une part, la multitude des affamés, de l’autre, se creusait un véritable abîme[83]. Ces distinctions ne demeuraient pas seulement affaire d’opinion : elles entraînaient des suites juridiques[84]. L’inégalité sociale avait pour conséquence l’inégalité pénale[85]. Les supplices serviles, comme l’exposition aux bêtes, le feu, le travail des mines, ne pouvaient être prononcés contre les honnêtes gens, c’est-à-dire les privilégiés[86] : la loi en exemptait particulièrement les décurions ou sénateurs municipaux[87]. Elle défendait encore de les mettre à la torture[88]. Aussi, dégrader l’un d’eux, ce n’était pas seulement le priver d’une dignité, mais même le rendre passible de châtiments auxquels il échappait jusque-là. Bien des fois des chrétiens furent de la sorte déchus de leur rang et de leurs privilèges ; ainsi s’expliquent les châtiments serviles ou infamants infligés à tant de martyrs de haute naissance. Certains édits prononcent même d’office la dégradation contre les chrétiens de cette classe : on l’a vu sous Valérien. Mais jamais la procédure employée en pareil cas n’avait encore été mise sous nos yeux[89]. Après avoir rayé Dorymédon de l’album sénatorial de Synnade, le préfet l’interrogea. Les fermes réponses du martyr achevèrent de l’irriter. Des tortures cruelles, raffinées, furent appliquées à l’intrépide chrétien. Le préfet, ensuite, le condamna aux bêtes, c’est-à-dire à l’un des supplices dont la loi exemptait les membres des curies. C’était bien le traiter en homme du peuple, selon le mot prononcé lors de sa dégradation. Ramené devant le tribunal, Trophime subit un nouvel interrogatoire, et passa encore une fois par les plus cruelles tortures[90]. Le préfet le condamna à être exposé aux bêtes avec Dorymédon. Les deux martyrs furent conduits le lendemain dans l’amphithéâtre de Synnade[91]. On raconte qu’un ours, une panthère, un lion refusèrent de les toucher, et que les bourreaux durent leur trancher la tète. Leur martyre eut lieu le 19 septembre[92]. J’ai analysé avec quelques détails les Actes de ces martyrs, a cause des précieux renseignements qui s’y rencontrent : ils jettent en particulier un jour très complet et très nouveau sur la situation faite aux membres chrétiens des curies dans les villes de province. Leur sort, en dehors même de toute persécution générale, dépendait de la malice d’un délateur ou de la mauvaise humeur d’un préfet ; Quand les idées étaient tournées à la tolérance, on fermait les yeux sur leur éloignement du culte païen, sur leur abstention des sacrifices et des fêtes ; nous avons vu de nombreux chrétiens exercer sans être inquiétés des fonctions publiques à Alexandrie pendant le règne de Philippe[93]. Mais, en droit, leur situation restait beaucoup moins favorable que celle des Juifs, qui, depuis Septime Sévère, pouvaient faire partie des curies sans être obligés à aucune pratique contraire à leur culte[94]. On ne dit pas quand Dorymédon avait embrassé le christianisme : peut-être le pratiquait-il depuis plusieurs années ; mais le procès de Trophime met tout à coup en évidence ses relations avec l’Église, sa désertion des autels païens ; l’attention du gouverneur est attirée sur lui, quelque malveillant le dénonce : il n’en faut pas davantage pour le perdre, Telle était la fragile situation des chrétiens : un moment pouvait les précipiter du faite des honneurs au dernier rang des condamnés. La rapidité de la catastrophe est d’autant plus remarquable ici, que tout, dans les événements d’Antioche et de Synnade, dénote l’absence de persécution générale. Aucune recherche des chrétiens : Trophime et Sabbazius se sont dénoncés eux-mêmes d’un mot imprudent. Conduits devant le magistrat par les païens qui se disaient troublés dans leur culte, ils ont dû nécessairement être jugés, et le procès, instruit d’abord il Antioche, s’est terminé pour le survivant à Synnade. Là, une circonstance également fortuite a compromis Dorymédon. Il y a loin de ces faits à la poursuite des chrétiens, à la chasse aux réfractaires, à ces mises en demeure de sacrifier, auxquelles nous ont fait assister les règnes de Dèce et de Valérien. Malgré la maladroite mention d’un édit, au commencement d’une des rédactions des Actes[95], les faits racontés par eux confirment le témoignage négatif des autres documents, et obligent à reconnaître qu’il n’y eut point de persécution sous Probus, mais seulement, ici ou ailleurs, des incidents comme ceux auxquels les membres de l’Église restaient de tout temps exposés. Rien ne fait croire que Probus, assez indifférent aux questions religieuses[96], tout entier aux choses de la guerre, puis aux travaux matériels de la paix, se soit préoccupé d’aggraver ou d’adoucir le sort des chrétiens. Le temps lui aurait manqué, s’il en avait eu l’envie. J’ai cité plus haut un mot de lui : Le moment approche où les soldais ne seront plus nécessaires. Cette imprudente parole fut répétée : le peuple, et même les gens d’esprit, firent à ce propos de beaux rêves[97] : mais les soldats s’indignèrent. L’empereur les menait rudement[98]. Allait-il les changer en manœuvres ou en esclaves ? Une conjuration se forma. Pendant que Probus regardait creuser le canal de Sirmium, des légionnaires, abandonnant la pioche pour reprendre l’épée, se jetèrent sur lui : l’un des meilleurs et des plus vaillants princes qu’ait connus la décadence romaine tomba sous les coups des assassins[99]. Par un de ces revirements qui, dans ces moments tragiques, se produisaient presque toujours, l’armée pleura sa victime. Les troupes élevèrent à Probus un mausolée : une inscription y fut gravée, dans laquelle on jouait sur son nom[100], suivant l’esprit puéril de ce temps, incapable de sérieux même dans la douleur et la louange. III. — Carus, Carinus et Numérien.Il sembloit qu’après les
malheureux règnes de Valérien et de Gallien, l’Empire se fust élevé comme par
degrez sous Claude, Aurélien et Tacite, pour estre sous Probe dans le comble
de son bonheur, et ne pouvoir plus que descendre[101]. Ainsi
s’exprime Tillemont, dans ce style austère qui parfois atteint l’éloquence.
Carus, choisi par les soldats, fut malgré ses victoires un prince médiocre, ni bon ni mauvais, dit son biographe[102]. Il s’empressa
de mander au sénat son élection, puis nomma Césars ses deux fils, Carinus et
Numérien[103].
On ne sait s’il vint à Rome. Les Barbares, enhardis par le meurtre de Probus,
se soulevaient de tous côtés : sur le Rhin, les Germains ; sur le Danube, les
Sarmates ; sur l’Euphrate, les Perses. Envoyant Carinus en Gaule, l’empereur,
accompagné de Numérien, livra bataille aux envahisseurs de l’Illyrie :
plusieurs milliers de Sarmates et de Quades périrent. Carus prit alors la
route d’Asie, recouvra Carinus et Numérien restaient seuls Augustes[106]. Rien de plus
dissemblable que les deux frères. Numérien était doux, humain, excellait dans
tous les travaux de l’esprit : on le compte parmi les bons versificateurs, et
une statue lui fut élevée dans Probablement cet ennemi de toute grandeur et de toute
vertu n’épargna pas les fidèles. L’auteur de Que faisait cependant ce dernier, dont le nom sert, on ne
sait pourquoi, à dater les Actes de martyrs immolés dans les contrées que
gouvernait son frère ? Après la tragique disparition : de Carus, il avait
pris le commandement de l’armée d’Asie. Pendant que Carinus emplissait Rome
de débauches et de cruautés, Numérien s’efforçait de terminer honorablement
la guerre que son père avait portée si loin ; par ses soins les troupes
romaines rentraient peu à peu dans les anciennes limites de l’Empire,
abandonnant des contrées dont la conquête définitive était impossible. De vagues
traditions parlent d’une persécution déchaînée en Asie à cette époque. On a
supposé que Carus, enflé de ses succès au point (nous l’avons vu) d’accepter les honneurs
divins, avait préparé un édit contre les chrétiens, et qu’après sa mort
Numérien, épouvanté de la catastrophe et voulant détourner la colère des
dieux, se hâta de promulguer la volonté paternelle[122]. Cette
hypothèse peut offrir quelque vraisemblance ; mais aucun texte ne l’appuie,
et Le mois de septembre voyait chaque année à Rome de grandes fêtes. Du 4 au 19, les jeux romains s’y célébraient avec pompe[126]. Ceux de 284 eurent un éclat inaccoutumé. Vopiscus les décrit longuement[127], et Calpurnius leur consacre une églogue : il admire tout, jusqu’au visage de Carinus, en qui brillent confondus les traits de Mars et d’Apollon[128]. Pendant que Rome s’amusait, une lamentable tragédie se jouait en Orient. Ramenant lentement son armée, Numérien s’apprêtait à passer en Europe, avec les légions de Thrace. Une maladie des yeux l’obligeait, disait-on, à ne pas quitter sa litière. Un jour, on s’aperçut que la litière soigneusement fermée contenait un cadavre. Les soupçons se portèrent aussitôt sur le préfet du prétoire, Arrius Aper, dont l’ambition sans scrupules était connue. Indignée, l’armée proclama, le 17 septembre[129], le chef de la garde impériale, Dioclétien ; celui-ci prit le soleil à témoin[130] qu’il n’avait point trempé dans le meurtre de Numérien, et, descendant de son tribunal, plongea un poignard dans le sein d’Aper[131]. Rome, à cette date, regardait encore, au Colysée et au Grand Cirque, les gladiateurs et les funambules. Entre Dioclétien et Carinus la guerre éclata dès le commencement de l’année suivante. Réveillé de sa torpeur, Carinus fut brave. Il s’avança jusqu’en Mésie, eut l’avantage dans plusieurs combats : il était près de remporter une victoire décisive, quand ses soldats se tournèrent contre lui et le tuèrent sur le champ de bataille. Dioclétien restait seul Auguste. Le plus long règne de l’histoire romaine va s’ouvrir, et bientôt commencera la plus longue et la plus terrible des persécutions. FIN |
[1] Vopiscus, Tacitus, 4, 6 ; Florianus, 56.
[2] Vopiscus, Tacitus, 15 ; Zosime, I, 62 ; Zonare.
[3] Vopiscus, Florianus, 1 ; Zosime, I, 63.
[4] Vopiscus, Probus, 3-7.
[5] Vopiscus, Probus, II, 12, 13.
[6] Rescrit daté de Sirmium, le 3 des nones de mai (5 mai) ; Code Justinien, VIII, LVI, 2.
[7] Vopiscus, Probus, 13-15 ; Aurelius Victor, De Cæsaribus ; Zosime, I, 67, 68.
[8] Vopiscus, l. c., 16.
[9] Ibid., 16, 17 ; Zosime, I, 69, 70.
[10] Vopiscus, l. c., 17, 18, 19 ; Zosime, I, 70.
[11] Monnaie de bronze de Probus, grand module, avec la légende EXERCITVS PERS(icus). Eckhel, t. VII, p. 504.
[12] Acta disputationis Archelai, episcopi Mesopotamiæ, et Manetis heresiarchæ, contenant le résumé d’une controverse publique entre l’hérésiarque Manès et l’évêque Archélaüs, précédé de l’éloge de la charité de Marcel, et suivi du récit de la mort de Manès. Cette pièce a été d’abord publiée en partie par Valois, dans ses notes sur l’historien Socrate, Paris, 1668, puis intégralement à Rome, 1696 ; elle a été reproduite ou commentée par Zacagni, Collectanea monument.. vet. Ecclesiæ græcæ et latinæ, Rome, 1695, p. 1-105 ; Mansi, Concil., t. I, p. 1129 et suiv. ; Migne, Patrol. græca, t. X, p 1429 et suiv. ; Alticotti, Diss. de antiquis et novis Manichæis ; Cacciari, De Manichæorum hæresi et historia (dans le t. III de son éd. de saint Léon) ; Galland, Biblioth. vet. Patrum, t. III, p. 569-608. Les critiques dirigées contre son authenticité par Isaac de Beausobre, Histoire critique de Manichée et du manichéisme, sont suffisamment réfutées par ce fait, qu’elle est citée par saint Épiphane, Hæres., LXVI ; saint Jérôme, De viris illustribus, 72 ; saint Cyrille de Jérusalem, Catech., VI, 21 et suiv. ; Socrate, Hist. Ecclés., 1, 22 ; Théodoret, Hæret. fab., I, 26.
[13] Tillemont pense que le récit relatif à la charité de Marcel fut peut-être ajouté plus tard aux Actes primitifs ; Mémoires, t. IV, note IV sur les Manichéens. il est du reste supposé par d’autres endroits des Actes, par exemple par la lettre où Manès parle des grandes aumônes de Marcel.
[14] Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2e édit., p. 153.
[15] Une caravane de six ou sept mille pèlerins quitte chaque
année la ville sainte au temps de Pâques, et prend la route du Jourdain : à sa
tête marche le pacha de Jérusalem, et une escorte turque écarte les Bédouins,
qui infestent les défilés de Benjamin comme aux jours du bon Samaritain. Cette
foule aux costumes variés campe le soir près du Gilgal, dans le lieu où les
Israélites plantèrent leurs tentes après avoir passé le Jourdain. Le lendemain,
deux heures avant l’aube, le son des timbales éveille les pèlerins ; mille
torches s’allument dans la plaine, et la multitude descend au Jourdain avant
que la chaleur du jour soit devenue insupportable. Les premiers rayons du
soleil brillent au sommet des montagnes de Moab, quand la caravane arrive à
l’endroit où le fleuve est de facile abord ; chevaux, ânes, mulets, chameaux
portant souvent une famille entière, se fraient un passage à travers les
buissons de la rive, et les pèlerins accomplissent leur pieuse ablution.
Fouard,
[16] Les Actes
d’Archélaüs et les auteurs anciens qui en dépendent écrivent différemment le
nom de la ville : Cascar, ou Carcar, ou Carrha. Je préfère cette dernière (dans
[17] Une des objections
faites à ce récit est la suivante : si les chrétiens avaient coutume de
s’assembler ainsi en grand nombre une fois par an, comment attendit-on jusqu’à
ce jour pour voir dans ce rassemblement une menace de sédition ? Nous répondons
suffisamment à cette objection en rappelant, d’après le témoignage des monnaies,
qu’une armée avait été concentrée par Probus non loin des frontières de
[18] Cf. Zosime, I, 36.
[19] Il n’y a pas lieu de s’étonner de l’existence d’un évêque dans une ville comptant très peu de chrétiens. Les Canons apostoliques, 16, prévoient le cas d’une élection épiscopale dans une ville où il n’y aurait que douze chrétiens : en rapporte que Césarée n’en comptait que dix-sept quand saint Grégoire le Thaumaturge commença d’y remplir les fonctions épiscopales ; voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2e édit., p. 260, note 2.
[20] Paul, Gaius, au Digeste,
XXX, 1, 122 ; XXXV, 1, 17, § 3 ; Pline, Ép., X, 117 ; cf. VI, 1. Il
serait infini de citer les textes épigraphiques se rapportant à ces repas
offerts au peuple par de riches ou d’ambitieux citoyens. Rappelons seulement un
mot brutal de Tertullien, disant qu’au sortir de ces festins publics tot tribubus, et curiis, et decuriis ructantibus acescit ær.
Apologétique, 39. On s’étonnera d’autant moins de retrouver ces usages
dans une ville de Mésopotamie, à quelques lieues de la frontière persane,
qu’ils existaient aussi en Perse, et ont été conservés jusqu’à nos jours par
les Parsis émigrés dans l’Hindoustan ; voir Planchut, les Descendants des
mages à Bombay, dans
[21] Voir sur ces faits, Acta disputationis Archelai, Rome, 1696, p. 1-4.
[22] L’origine de Manès est rapportée diversement par les Pères grecs et par les écrivains orientaux (voir l’indication de ces derniers dans Hergenröther, Histoire de l’Église, trad. Belet, t. I, p. 389) ; mais comme les écrits des premiers sont beaucoup plus anciens, et dérivent d’une source probablement originale, je n’hésite pas à les suivre.
[23] Beausobre, et après lui plusieurs critiques (cf. Douais, les Albigeois, p. 42), ont voulu identifier Marcel avec Marcellin, ce gouverneur de Mésopotamie qui avertit Aurélien de la révolte de Palmyre, au récit de Zosime, 1, 60. Un des arguments à l’appui de cette hypothèse est le détail donné par Archélaüs, que le manichéen Turbon, porteur de la lettre, eut du mal à se faire accueillir dans les hôtelleries que Marcel avait établies. Mais la fondation d’abris pour les voyageurs dans une contrée presque déserte est un acte de charité qui n’étonnera pas d’un particulier, dans ce temps où les inscriptions et les textes juridiques nous montrent des citoyens se ruinant en travaux publics pour l’utilité et l’embellissement de leur ville ou de leur province, faisant paver des routes, des places, construisant des portiques, des marchés couverts, des basiliques, des thermes, des temples, des théâtres, des tribunaux, assurant à leurs frais l’irrigation de toute une cité. La lettre de Manès est adressée à un chrétien fervent : on admettra difficilement qu’un gouverneur de Mésopotamie sous Aurélien et ses successeurs ait été chrétien.
[24] Saint Épiphane, Hæres., LXVI, 6.