Les dernières persécutions du troisième siècle

CHAPITRE V — LES PERSÉCUTIONS DE CLAUDE ET D’AURÉLIEN.

 

 

I. — Les chrétiens sous Claude le Gothique.

Claude était un Dalmate, que sa valeur et son honnêteté avaient élevé aux plus hauts grades. Les soldats lui donnèrent la pourpre à la mort de Gallien. Un historien nous a laissé l’étrange et naïf récit de l’effet produit à Rome par l’arrivée des lettres du nouvel empereur. Un les reçut le 24 mars, jour où le grand prêtre de Cybèle[1], chef de ces Galls jadis si méprisés des Romains, se tailladait les bras pour faire de son sang une offrande à la déesse : telle était maintenant la popularité des cultes orientaux, que ce jour comptait parmi les féries, où le sénat ne pouvait siéger régulièrement[2]. Néanmoins les sénateurs se portèrent en foule au temple d’Apollon. Lecture fut donnée des lettres impériales, puis retentirent ces acclamations rythmées[3], si imposantes dans leur solennelle monotonie, dont l’Église en certaines circonstances perpétue la tradition[4]. Soixante fois on répéta : Claude Auguste, que les dieux te conservent ! Quatre-vingts fois : Claude Auguste, tu es notre père, notre frère, noire ami, un digne sénateur, un vrai prince ! Cinq fois : Claude Auguste, délivre-nous d’Aureolus ! Sept fois : Claude Auguste, délivre-nous de Victorina et de Zénobie ! Sept fois : Claude Auguste, Tetricus n’a rien fait ![5] Le sénat ne se contenta point de cette manifestation : il crut plaire au nouvel empereur, il voulut surtout satisfaire d’anciennes rancunes, en proscrivant les amis de Gallien : un de ses officiers eut les yeux arrachés dans la curie[6]. La réaction qui commençait eût atteint lés chrétiens eux-mêmes, compromis par la faveur de Gallien, si une nouvelle lettre de Claude n’avait imposé au sénat la modération[7]. Feignant de tenir l’empire du choix de Gallien mourant, il contraignit les Pères conscrits à mettre son prédécesseur au rang des dieux[8]. Les chrétiens apprirent sans doute avec joie cette apothéose forcée, dont l’effet légal était de maintenir tous les actes du règne précédent[9]. Par une conséquence indirecte de la consécration de Gallien, l’Église demeurait en possession des biens et de la liberté que ce prince lui avait rendus. Malheureusement de graves événements, en éloignant Claude de l’Italie, vont bientôt permettre au sénat de donner cours à ses passions religieuses et de tourner contre les fidèles l’ardeur de réaction qui l’animait.

L’avant-dernière acclamation : Délivre-nous de Victorina et de Zénobie, témoigne de l’esprit étroit des sénateurs. Maudissant tout bas Gallien, ils n’entrevoyaient cependant rien, au delà de sa mesquine politique. Claude se montra plus sensé. Des vœux qui avaient salué son élection, il n’en retint qu’un : Délivre-nous d’Aureolus[10]. Mais il refusa d’intervenir en Gaule[11] et s’abstint d’attaquer la reine de Palmyre[12], qu’il considérait comme la meilleure gardienne des frontières orientales du monde romain[13]. Un historien prête à Claude ce mot : La guerre contre Tetricus me regarde seul ; la guerre contre les Barbares importe à toute la république[14]. C’était, en effet du salut de l’Empire et non d’intérêts dynastiques ou particuliers qu’il s’agissait alors. Les masses de peuples accumulées entre le Rhin et le Dniester recommençaient à s’agiter, comme si une entente secrète s’était formée entre tant de frères de même race, animés de haines et de convoitises semblables. Une première incursion d’Alemans fut repoussée en 268[15] ; dès l’année suivante les Goths de l’Euxin s’ébranlèrent en hordes innombrables. Pères conscrits, écrivit Claude, trois cent vingt mille Barbares sont sur le territoire romain. Si je peux les vaincre, j’aurai bien mérité de la patrie ; vaincu, j’aurai du moins combattu comme on peut combattre après Gallien, après Valérien, après Posthume, après mille autres qui, par mépris pour Gallien, ont fait la guerre à la république. Celle-ci est épuisée. Les boucliers, les épées, les javelots manquent. La Gaule et l’Espagne, qui seraient notre force, obéissent à Tetricus. Zénobie (j’ai honte de le dire) commande à tous nos archers[16]. Le peu que nous ferons, quel qu’il soit, sera grand[17]. En ce moment, la faute de la politique romaine, qui n’avait pas su reconnaître le fait accompli et associer les trois empires, éclata aux yeux du souverain patriote. Il était trop tard pour réparer le mal. Claude rassembla promptement les troupes qui lui restaient. Comme l’antique Decius, il allait se jeter dans le gouffre pour sauver l’État[18]. Rome le vit partir avec admiration et terreur.

C’est, croyons-nous, après le départ de Claude qu’il faut placer la persécution dont parlent plusieurs documents hagiographiques[19]. La haine qui animait le sénat contre les protégés de Gallien dut s’exercer librement, car elle se trouvait, à l’heure présente, en accord avec le sentiment public. Si Claude ne parvient pas à barrer la route aux hordes gothiques, l’invasion atteindra promptement l’Illyrie, de là l’Italie, bientôt Rome. Dans ces dangers suprêmes, le fanatisme païen se réveillait toujours. Également superstitieux, également effrayés, peuple et magistrats cherchaient des victimes expiatoires. Celles-ci étaient désignées d’avance : les chrétiens. Sous le sage et bon Marc-Aurèle il en fut ainsi, lors de la guerre des Marcomans : l’empereur, comme le dernier des prolétaires, prêta l’oreille aux devins et aux charlatans : des fidèles périrent pour apaiser la colère des dieux[20]. Les choses vraisemblablement se passèrent de même sous Claude, à son insu ou avec son approbation. Une persécution s’explique aisément dans cette décisive année 269, où se jouèrent entre le Danube et les Balkans les destinées du monde romain. Le sénat, auquel on interdisait le service militaire, n’avait que ce moyen de montrer son patriotisme, moyen commode, qui lui permettait de satisfaire en même temps d’anciennes rancunes.

La série des martyrs attribués par les passionnaires au règne de Claude commence au 1er mars 269[21] par l’immolation de deux cent cinquante chrétiens sur la voie Salaria[22] ; puis on nous dit que périrent à Rome, le 15 mars, Quirinus[23] ; à Catane, le 1er mars, Cominius[24] ; à Ferentum, en Étrurie, le 15 mai, Eutychius[25] ; à Faléries, le 12 août, Gratilianus et Felicissima[26] ; à l’embouchure du Tibre, les 21 et 22 août, Aurea, Hippolyte[27] ; à Nepi, le 24 août, Ptolémée, Romain et leurs compagnons[28] ; à Rome, le 16 septembre, le prêtre Justin[29], le 25 octobre quarante-six soldats[30], le 28 octobre Tryphonie et Cyrilla[31], le 2 décembre Martana et Valeria[32], le 18 janvier Asterius et les gens de sa maison[33], le 18 janvier encore Prisea[34], le 20 janvier le Persan Maris, sa femme Marthe, ses deux fils Audifax et Abacuc[35], le 14 janvier le prêtre Valentin[36], à cette date ou à une date indéterminée un autre Valentin, évêque de Terni[37].

Ainsi, d’après les Passions et les martyrologes, une partie de la seconde année de Claude et le commencement de la troisième ont vu de sanglantes exécutions de chrétiens. Aucun martyr n’est indiqué pour l’Illyrie, la Mésie, les provinces danubiennes, théâtre de la guerre, la Gaule, l’Espagne, la Bretagne, gouvernées par Tetricus, l’Asie où Zénobie règne : tous les fidèles immolés en haine du Christ appartiennent à l’Italie, qui reconnaissait l’autorité de Claude, à Rome surtout et aux environs, où dominait le sénat en l’absence de l’empereur.

Courte et circonscrite dans un étroit rayon, la réaction païenne que racontent les Passions, malheureusement tardives et remplies souvent des fautes les plus grossières[38], où se lit le nom de Claude, n’a point laissé de trace dans l’histoire ecclésiastique ; ni Eusèbe, ni Sulpice Sévère, ni Orose n’y font allusion aussi ne s’expliquerait-on pas que les compilateurs aient choisi ce nom de préférence à celui de Dèce, de Valérien ou de quelque autre persécuteur célèbre, si des documents anciens ou des traditions invétérées ne le leur avaient fourni. L’une de ces Passions, celle de Valentin, évêque de Terni, le fait condamner par un magistrat nommé Furiosus Placidus. Il est difficile de ne pas reconnaître sous ce nom, défiguré par la naïveté d’un copiste, Furius Placidus, qui devint consul en 273 : peut-être était-il en 269 vicaire du préfet de Rome. Un tel nom, dans une compilation de basse époque, semble trahir une source antique[39]. L’existence de documents ou de traditions[40] est mise en lumière par la dernière page d’une Passion, dont nous avons plus haut résumé le commencement en racontant la persécution de Valérien. On se rappelle qu’en 256 une famille venue de Grèce à Rome avait été condamnée à mort comme chrétienne. Quelques mois plus tard, deux parentes des martyrs, Martana et Valeria, arrivèrent à Rome, et s’enquirent du lieu où reposaient les glorieux témoins du Christ. On leur désigna l’arénaire d’Hippolyte, sur la voie Appienne. Elles s’établirent près de cette crypte, s’en firent les gardiennes volontaires, et passèrent là le reste de leurs jours. Après treize années, elles obtinrent la vie éternelle ; car une persécution sévissait alors en ce lieu[41]. La treizième année après 256 correspond à 269, c’est-à-dire au règne de Claude le Gothique. Contrairement aux autres passionnaires, l’auteur de ce récit ne le nomme pas : il semble avoir ignoré sous quel empereur fut la nouvelle persécution. Ce synchronisme si exact est donc tout à fait fortuit : l’écrivain l’a reçu d’ailleurs, et reproduit sans même en comprendre la portée. Aucun témoignage plus naïf et plus concluant ne pourrait confirmer l’assertion des hagiographes, qui mettent de nombreux martyrs à Rome et en Italie sous le règne de Claude[42].

Rien ne montre qu’un édit formel, abrogeant celui, de Gallien pour faire revivre celui de Valérien, ait été rendu par l’empereur, occupé d’autres soins. Mais le sénat put aisément trouver dans les anciennes lois tous les textes propres à justifier les excès commis contre les chrétiens. On les immolait au hasard, sans qu’un plan raisonné dirigeât les poursuites comme au temps de Dèce ou de Valérien. Il ne semble pas que les persécuteurs aient cherché à mettre de nouveau la main sur les biens de l’Église, ou à saisir ses chefs de préférence à d’autres. Le pape saint Denys ou son successeur saint Félix traversa sans être inquiété l’année 269[43]. Les chrétiens martyrisés furent ceux que désignait la clameur populaire ou que mettait en évidence quelque circonstance fortuite. La persécution assaillit l’Église comme un sanglante et rapide émeute, non comme une de ces guerres méthodiques, implacables, qu’elle eut à subir en d’autres temps.

Les communautés chrétiennes continuaient de vivre paisibles en Orient sous le sceptre de Zénobie, alors que Rome et ses environs voyaient couler le sang des martyrs. L’affaire de Paul de Samosate, qui occupa tous les évêques d’Asie dans les dernières années de Gallien et pendant le règne de Claude, montre en ce pays les chefs de la société chrétienne jouissant de la pleine liberté de leurs mouvements : les prélats écrivent, se concertent, se déplacent, tiennent des conciles : la vie publique de l’Église se déploie au grand jour, sans que nulle main maladroite ou brutale essaie de la comprimer.

Personnage moitié civil, moitié ecclésiastique, Paul de Samosate est une étrange figure, que l’on remarque avec surprise à une époque encore si éloignée du triomphe officiel du christianisme. Pauvre, il avait abusé pour s’enrichir des facilités de toute sorte que lui donnait sa double charge[44]. Quand il traverse le forum, précédé et suivi d’une nuée de courtisans, recevant des suppliques, dictant des lettres à ses secrétaires[45], est-ce l’évêque, est-ce le ministre de Zénobie qui passe ? Lui-même, peut-être, ne sait auquel des deux personnages s’adresse l’hommage de la foule, tant il les a fondus habilement. On serait tenté d’évoquer à propos de lui l’image de ces grands politiques, non exempts toujours des vanités et des faiblesses humaines, que l’Église a prêtés aux royautés modernes. Mais la ressemblance n’est qu’apparente, car Paul de Samosate ne met pas au service de la patrie ou du prince sa puissance, ses richesses, son éloquence, les ressources d’une intelligence merveilleusement souple et déliée. Ses visées sont toutes spirituelles. Il ne veut pas remuer les bornes des États, mais changer les croyances et dominer les âmes. Hérésiarque d’une espèce rare, loin d’affecter un extérieur farouche, d’excessives austérités, c’est par le luxe, parla mollesse, qu’il entend gagner des partisans. A la partie relâchée de son clergé, à de grossiers et naïfs collègues de la campagne[46], il donne l’exemple d’une grande liberté de mœurs, d’une table délicate et magnifique[47]. Au peuple avide de spectacles il offre une église transformée en théâtre : des chœurs de femmes chantent des hymnes en son honneur ; d’un trône beaucoup plus élevé que les sièges épiscopaux, au bruit des applaudissements, parmi les draperies blanches agitées avec frénésie[48], il prononce d’éloquents discours[49]. Pour lui, pour ses partisans, le Christ est un homme divin, non le Fils de Dieu : la Trinité, l’Incarnation disparaissent[50] ; mais d’habiles réticences, des mots à double sens dissimulent ces dangereuses doctrines, permettant au venin de s’insinuer dans l’esprit de la foule, et laissant à l’hérésiarque le moyen de donner à ses paroles un sens orthodoxe, si sa réputation où sa sûreté le demandent.

Longtemps ce séduisant esprit parvint à se maintenir dans cette situation équivoque. Durant cinq années[51], du Pont, de la Cappadoce, de la Palestine, de l’Égypte, évêques, prêtres, diacres se rendirent trois fois à Antioche : l’hérésiarque ne fut condamné que dans la troisième assemblée, tenue soit en 268[52], soit l’année même où Claude commençait contre les Goths la lutte tragique d’où dépendait le salut de l’Occident[53]. Zénobie, respectueuse jusqu’au bout de la liberté des prélats, ne s’opposa pas à la déposition de son favori[54]. Elle refusa seulement de mettre le bras séculier au service du concile. Paul, qui gardait dans Antioche un puissant parti, ne put être expulsé des propriétés ecclésiastiques, en particulier de la maison affectée à la résidence de l’évêque[55]. Mais Domnus, nommé par le concile en sa place, prit la direction de l’Église orthodoxe, sans être inquiété[56].

Pendant qu’une reine semi barbare donnait au fanatisme romain un grand exemple de tolérance religieuse, en laissant abattre sous ses yeux et malgré ses sympathies personnelles le plus redoutable adversaire que la foi catholique ait rencontré avant Arius, une victoire d’un autre ordre raffermissait en Occident l’Empire ébranlé. Claude culbuta les Goths à Nissa, leur tua cinquante mille hommes, et, l’année suivante, détruisit au pied de l’Hémus le reste des hordes ennemies[57]. D’innombrables prisonniers tombèrent dans ses mains : l’emploi qu’on en fit montre mieux que toutes les réflexions la’ décadence de l’Empire. Les uns devinrent gladiateurs, car il fallait d’abord penser aux plaisirs du peuple ; beaucoup furent exposés sur les marchés d’esclaves, où la denrée humaine se faisait rare ; d’autres furent enrôlés dans les légions, qui ne se recrutaient plus, ou distribués avec leurs bestiaux dans les provinces, pour remplacer sur les champs en friche les cultivateurs libres chassés vers les villes par l’insécurité, la misère et les impôts[58]. On ne peut s’empêcher de trouver étrange l’aveuglement d’une civilisation qui, manquant d’hommes à ce point pour tous les services publics ou privés, persistait cependant à faire des martyrs, et ne renonçait pas à verser le sang chrétien, alors qu’elle se voyait contrainte d’infuser du sang barbare dans toutes les veines du corps social épuisé. Claude ne survécut pas à son triomphe : la peste, qui avait décimé dans les montagnes les débris des hordes gothiques, l’atteignit à Sirmium : il mourut dans la troisième année de son règne, vers le mois d’avril 270.

 

II. — La religion d’Aurélien.

Dès que Claude eut fermé les yeux, les légions de Pannonie élevèrent en sa place Aurélien[59]. Nul mieux que ce vieux capitaine ne convenait à des jours où, même victorieux, l’Empire, réduit à la défensive et débordé de toutes parts, demandait une sentinelle vigilante. Aurélien a les rudes mœurs du paysan du Danube ; mais ce paysan tient sans cesse le fer en main[60] ; il n’a vécu jusqu’alors que pour combattre les Barbares. Ses exploits contre eux sont devenus légendaires, les soldats les chantent pour égayer les veillées des camps et alléger les fatigues de l’étape[61]. D’un tel homme, qui donna tant de marques de sa valeur. personnelle, ils acceptent tout. Ils le savent aussi dur à lui-même qu’aux autres, ennemi des voluptés[62], dédaigneux des richesses[63]. Aussi le laissent-ils rétablir. la discipline antique. L’armée romaine, dit Aurélien, est faite pour garder l’Empire, non pour le pressurer. Qu’elle n’imite pas les pillages de l’ennemi, et n’oblige pas les villageois à pleurer[64]. Le soldat, logé chez l’habitant, n’outragera plus la femme de son hôte ; les troupes en marche respecteront désormais les bestiaux et la basse-cour du paysan, ne toucheront ni à son blé, ni à son raisin, ni à son huile, ni à son bois[65]. On croirait entendre Jean-Baptiste disant aux soldats accourus près du Jourdain : Ne foulez personne, ne commettez point d’injustice, contentez-vous de votre solde[66].

Mais cette ressemblance accidentelle n’était pas pour rassurer les chrétiens. Les caractères rigides et tout d’une pièce leur furent toujours plus hostiles que des souverains à l’esprit curieux, à la volonté mobile, capables d’accepter des idées ou de subir des influences. Dès les premiers jours, Aurélien laissa voir la double pensée qui inspirera tout son règne : restaurer l’unité religieuse, en faisant cesser toute dissidence, en ne permettant même pas la tiédeur envers les dieux ; restaurer l’unité impériale, en détruisant les principautés indépendantes où la liberté de conscience avait, trouvé un refuge. Le païen et le politique marchaient ainsi d’accord, et chacun de leurs pas était une menace pour l’Église.

Un curieux incident va nous montrer tout de suite la religion impérieuse et fanatique d’Aurélien. Il avait à peine revêtu la pourpre, que déjà les Barbares recommençaient à remuer. A la nouvelle d’une victoire remportée par les Marcomans sur l’empereur lui-même en Italie, Rome trembla. De toutes parts on pressa le sénat de consulter les livres sibyllins[67] et d’ordonner les cérémonies en usage dans les calamités publiques[68]. Le sénat ne se hâta pas d’obéir ; peut-être craignait-il d’augmenter l’épouvante des esprits en recourant à des supplications trop solennelles. Les vieux patriciens ont toujours redouté les émotions religieuses, par lesquelles les âmes sont agitées. Mais l’empereur ne comprenait pas ces subtiles nuances : il vit dans les scrupules du sénat un manquement à la discipline, et peu s’en fallut qu’il n’accusât l’assemblée la moins suspecte de christianisme de faire cause commune avec les adversaires de la religion officielle. Pères conscrits, écrivit-il, j’admire que vous avez si longtemps hésité à ouvrir les livres des Sibylles. On vous croirait assemblés dans une église de chrétiens, et non dans le temple de tous les dieux. Courage donc, et, par la sainteté des pontifes, par la solennité des cérémonies, aidez le prince aux prises avec de terribles nécessités. Qu’on interroge les livres et qu’on obéisse à leur réponse. Faut-il des captifs de toute nation ? faut-il des animaux étrangers ? Je me charge de les fournir. Il n’est jamais honteux de vaincre avec le secours des immortels. C’est ainsi que nos aïeux ont entrepris et achevé tant de guerres[69]. Le débat fut ce qu’on pouvait attendre après une telle lettre[70]. Subitement persuadés, les sénateurs décidèrent de consulter les livres des Sibylles et de profiter des bienfaits d’Apollon[71]. Tous les rites furent accomplis : tirage au sort des vers fatidiques[72], procession autour de la ville[73], procession dans les champs[74]. L’historien de qui nous tenons ce récit ne donne malheureusement pas de détails sur les sacrifices. Il en parle avec une sorte de mystère. On célébra, dit-il, des sacrifices en certaines places, afin d’empêcher les Barbares de passer[75]. Aurélien avait offert au sénat des captifs de toute nation[76] pour une immense hécatombe. Probablement elle eut lieu. Les sacrifices humains ne disparurent jamais complètement du paganisme[77] : c’est sa marque infernale. Dans les grands périls nationaux, le sang des hommes paraissait seul capable d’apaiser la colère des dieux. Plus d’une fois cette conviction fit couler celui des martyrs ; mais la rigueur des rites exigeait, comme aux temps antiques, l’immolation de prisonniers empruntés aux nations ennemies de Rome.

Tel était Aurélien : il acceptait du culte romain jusqu’aux pratiques les plus superstitieuses et les plus cruelles, devant lesquelles le sénat lui-même avait reculé. Ce dur soldat, ce dévot étroit, avait bien l’étoffe d’un persécuteur. Mais, pour comprendre tout à fait le rôle qu’il prendra vis-à-vis des chrétiens, il faut descendre plus avant dans ses pensées intimes, car Aurélien joignait à la religion officielle sa religion à lui, plus personnelle et plus vivante. Elle parait à tous les moments de sa vie, dans son enfance, dans ses expéditions, dans ses triomphes.

Aurélien était fils d’une prêtresse. Sa mère desservait dans la ville pannonienne de Sirmium un temple du Soleil ou de Mithra[78]. Le mithriacisme était, au milieu du troisième siècle[79], la forme la plus répandue de ce vague monothéisme qui se substituait peu à peu dans les croyances païennes aux fables déconsidérées de la mythologie classique. Dieu du Soleil, dieu du Feu, vivificateur et purificateur, Mithra correspond à la fois au naturalisme des cultes primitifs et aux exigences croissantes des consciences. Il ne craint pas de mettre par de nombreux emprunts son culte en rapport avec les besoins nouveaux. Le baptême, la rédemption par le sang, l’onction des initiés sur le front, l’oblation du pain et du vin, les repas communs se retrouvent dans les cérémonies mithriaques[80], célébrées sous terre, au fond de grottes recueillies et mystérieuses comme des chapelles de catacombes[81]. Pour les consciences inquiètes, les âmes troublées par le remords, les natures éprises de perfection, avides d’immortalité, le mithriacisme a le sacrifice du taurobole, qui expie tout péché, lave toute tache, et fait renaître à une nouvelle vie[82]. Aux amateurs d’extraordinaire et de merveilleux il offre d’étranges cérémonies, de bizarres symboles, la série des initiations et des grades, l’attrait des mystères[83]. Mais, tout en parlant sans cesse de renaissance, d’expiation, il n’impose à ses fidèles ni austérités, ni renoncement, ni vertu[84]. Les tombes des prêtres et des initiés montrent des peintures immorales, des sentences matérialistes mêlées à des images que l’on croirait sorties d’un pinceau spiritualiste ou même chrétien[85]. Le mithriacisme résume plus complètement que tout autre culte l’état dune société partagée entre la corruption païenne et un idéal meilleur, et qui, n’osant monter jusqu’à la pureté révélée par le Christ, s’arrête à mi-chemin. Cette exacte conformité avec la situation morale du monde antique explique sa puissance sur toutes les classes de la population romaine[86]. C’est surtout dans les camps, séjour des vices grossiers et des généreuses vertus, qu’il recrutait ses adeptes[87]. Les adorateurs de Mithra paraissent particulièrement nombreux dans les légions du Danube[88]. Le temple desservi par la mère d’Aurélien fut probablement fréquenté par les soldats. Le futur empereur y grandit au bruit des armes, dans une atmosphère de divination et de prodiges[89]. Jamais l’empreinte d’une éducation religieuse, le souvenir d’une jeunesse passée à l’ombre du temple ou dé la caverne sacrée, ne s’effacèrent de son esprit. Devenu homme, général, chef d’empire, il portera ou retrouvera partout le dieu auquel l’avait initié la prêtresse de Sirmium.

Le Soleil sous toutes ses formes, Apollon, Mithra ou Baal, lui semble éclairer d’un rayon bienfaisant chaque étape de sa carrière. Ambassadeur en Perse, on lui présente une coupe ciselée, au fond de laquelle était l’image de Mithra : il y voit un présage de sa grandeur future[90]. Quand Valérien lui promet de le désigner pour le consulat : Fassent les dieux, répondit-il, fasse le Soleil, le plus certain des dieux, que le sénat porte de moi le même jugement ![91] C’est surtout dans sa campagne d’Orient, dans sa lutte impolitique contre Zénobie, qu’il laisse éclater sa dévotion.

Repoussant les avances de la reine de Palmyre[92], Aurélien avait en 272 déclaré la guerre à cette sincère amie de l’Empire romain. Après avoir pris Tyane, qu’il épargne en souvenir d’Apollonius[93], il bat une première fois Zénobie sous Antioche, une seconde fois devant Émèse[94]. Dans cette ville il visite le temple de la pierre noire, symbole solaire[95] que desservit Élagabal, et que bien des analogies rapprochent de la pierre mère du culte mithriaque[96]. En se prosternant devant l’informe idole, il croit y reconnaître le visage de la divine personne qui plusieurs fois lui apparut pendant la guerre et lui promit la victoire. Il comble de présents le riche sanctuaire, que les folies du fils de Soemias n’avaient pu déconsidérer ; dans sa reconnaissance, il élèvera en plusieurs lieux d’autres temples au bétyle sacré[97]. D’Émèse Aurélien marche vers Palmyre, la prend après un long siège, et s’empare de Zénobie au moment où la courageuse reine essayait de fuir[98]. Comme il rentrait en Europe, on lui annonça que la ville s’était révoltée : il envoie l’ordre de la détruire de fond en comble. Bientôt l’immense cité n’est plus qu’un amas de ruines sanglantes[99]. Mais les ordres d’Aurélien avaient été dépassés : le temple de Bel ou du Soleil avait péri avec les autres monuments. L’empereur fut consterné. Faites-le rebâtir tel qu’il était avant sa ruine, écrivit-il aussitôt à son lieutenant ; les coffres de Zénobie contiennent trois cents livres pesant d’or ; dix-huit cents d’argent proviennent du butin conquis sur les Palmyréniens ; enfin, vous avez les pierreries de la reine. Employez toutes ces richesses à l’ornement du temple, vous ferez une chose agréable aux dieux et à moi. J’écrirai au sénat d’envoyer un pontife pour le dédier[100].

Ayant abattu l’empire d’Orient, Aurélien se tourna vers celui des Gaules, appelé secrètement par l’indigne successeur de Posthume, l’ancien sénateur Tetricus[101]. Quelques mois plus tard, Tetricus ornait avec Zénobie le triomphe du vainqueur[102], puis reprenait sans rougir sa place au sénat[103], pendant que la reine de Palmyre acceptait de vivre obscurément à Tibur[104]. Les deux souverains détrônés purent assister à l’inauguration du superbe monument élevé par Aurélien en souvenir de ses victoires. Le fils de la prêtresse de Sirmium construisit sur le Quirinal un temple du Soleil, qui devait dépasser tous les sanctuaires en richesse et en magnificence[105]. Ses murailles, chargées des dépouilles de Palmyre, disparurent sous les tentures de pourpre semées de perles, les tiares étincelantes de pierreries, les enseignes aux figures étranges, les étendards flottants. Le trésor reçut d’innombrables pierres précieuses et quinze mille livres d’or. Dans la cella se dressèrent deux images du Soleil, l’une à la manière romaine, en Apollon, l’autre sous la forme syrienne et sémitique, en Baal[106]. Comme jadis Élagabal[107], Aurélien eut la pensée de grouper les emblèmes des autres cultes autour de son dieu, pour en marquer la prééminence : c’est ainsi que de Padoue il voulut porter au Quirinal les sortes Aponins avec Jupiter consultant[108]. Un second collège de pontifes fut créé tout exprès pour le nouveau sanctuaire[109], et des jeux annuels institués en souvenir de sa dédicace[110]. Le culte du Soleil prenait vraiment possession de Rome. Aurélien lui avait même consacré l’Empire, dont il croyait avoir pour toujours, par l’aide de son dieu, rétabli l’unité : ses monnaies portent l’image du Soleil avec le titre de pacificateur du monde, de restaurateur de l’Orient[111], ou avec l’épithète essentiellement mithriaque d’invaincu[112] ; sur deux d’entre elles on lit cette légende : Le Soleil, seigneur de l’Empire romain[113].

Dominé par ses souvenirs d’enfance, Aurélien essayait d’accomplir dans le culte une révolution comparable à celle que tenta naguère Élagabal, ou plutôt il rendait officiel et consacrait par sa double autorité de souverain pontife et d’empereur un mouvement religieux chaque jour plus puissant dans le monde romain. Le monothéisme solaire, expression dernière du syncrétisme païen, serait devenu prépondérant, si le christianisme avait consenti à se laisser absorber ou dominer par lui comme tous les autres cultes. Nais l’expérience du passé ne permettait pas d’attendre cette faiblesse. Tous les efforts tentés depuis un demi-siècle pour séduire l’incorruptible Église venaient d’échouer l’un après l’autre. Vainement Élagabal avait essayé de faire entrer dans son temple la religion des chrétiens[114]. Vainement Alexandre Sévère avait donné au Christ une place parmi les dieux de son laraire[115]. Vainement on s’efforçait de reproduire dans les mystères de Mithra les rites et les sacrements du christianisme, au point que les prêtres du dieu pouvaient s’écrier : Mithra est vraiment chrétien ![116] Vainement encore, pendant une des dernières persécutions, un magistrat imbu de l’esprit nouveau avait dit à un martyr qu’il voulait sauver : Tu regardes le ciel ? sacrifie-lui[117]. Les fidèles étaient restés sourds à ces appels. Ils écoutaient la vois de leurs chefs les suppliant de repousser toutes les avances, et d’adorer Dieu sous les seuls noms que lui donnent Moïse, le Christ et les prophètes[118]. Il n’y eut que des sectes gnostiques pour suivre le mouvement, dont elles avaient, en quelque sorte, donné le signal[119] ; mais, en dehors de ces petites sociétés, qui n’appartenaient pas à l’Église, tout le christianisme était réfractaire, et montrait par sa ferme attitude que les plus séduisantes transformations du paganisme seraient sans force sur ses doctrines immuables.

L’empereur qui venait de proclamer le Soleil seigneur et maître de l’Empire ne pouvait accepter un tel échec. La ferveur d’une foi reçue dès l’enfance et grandie au milieu de tous les succès faisait d’Aurélien l’ennemi de quiconque refusait de plier le genou devant Baal. Quand Élagabal avait essayé de substituer son dieu à tous les autres, sa haine du paganisme romain le rendit indulgent aux chrétiens[120]. Mais Aurélien observait scrupuleusement les formes de la religion romaine, où se complaisait son esprit autoritaire, en même temps qu’il ouvrait son âme à tous les souffles du mysticisme oriental. Il eût fallu un miracle pour qu’un tel homme ne persécutât pas, tant au nom des dieux de l’Empire, symboles de l’unité politique du inonde romain, qu’au nom du dieu de sa mère, symbole des nouvelles aspirations du monde païen vers l’unité religieuse.

 

III. — La persécution d’Aurélien.

Cependant Aurélien ne déclara pas dès le commencement de son règne la guerre aux chrétiens. Comme beaucoup de persécuteurs, il se tournera contre eux dans les dernières années, quand se dissipera l’ivresse heureuse de la toute-puissance, quand aux victoires auront succédé les difficultés et les revers, et que la superstition sera devenue tout à fait maîtresse d’une âme aigrie. Pendant la période glorieuse de son règne, il était encore pour l’Église tolérant et juste. Ces sentiments parurent lors de son entrée à Antioche, en 272, après les premières défaites de Zénobie. Malgré la sentence du concile tenu trois ou quatre ans auparavant, Paul de Samosate, encouragé par la faveur de la reine, persistait à occuper la maison de l’église, c’est-à-dire l’église et ses dépendances[121]. L’évêque orthodoxe se présenta devant l’empereur, demandant, à titre de légitime propriétaire, la restitution des édifices détenus illégalement. Aurélien fit droit à la demande. Le bien en litige doit appartenir, déclara-t-il, à ceux qui sont en communion avec les évêques d’Italie et l’évêque de Rome[122]. — Le bon sens de ce païen, a très bien dit un historien moderne, lui faisait mettre le doigt sur la solution décisive de toutes les questions d’orthodoxie[123]. La sentence d’Aurélien est remarquable à bien des points de vue. Elle montre avec quelle précision l’autorité romaine connaissait, au troisième siècle, l’organisation de l’Église universelle et ses règles de foi. Les temps sont loin où les meilleurs écrivains trouvaient de bon goût d’ignorer les chrétiens, ne se donnaient point la peine de parler d’eux exactement, estropiaient jusqu’à leur nom. L’Église a maintenant sa place au soleil : elle vit au grand jour. Les païens savent distinguer entre les orthodoxes et les hérétiques[124] ; cette distinction est poussée si loin par Aurélien, qu’il reconnaît aux premiers seuls le droit à la propriété corporative. Aussi donne-t-il à son jugement la force exécutoire : en vertu de la sentence impériale, Paul de Samosate fut expulsé de l’église par la puissance séculière[125].

Les anciens ont admiré les promptes conquêtes d’Aurélien. Alexandre, dit l’un d’eux[126], eut besoin de treize ans pour aller aux Indes, César de dix ans pour soumettre la Gaule, de quatre pour terminer la guerre civile ; Aurélien en trois années reconquit tout le monde romain. Mais des victoires aussi rapides laissent après elles des ferments de révolte. On a vu Palmyre se soulever dès le départ d’Aurélien. La Gaule, en apparence pacifiée, frémit longtemps encore après la soumission de Tetricus. Restée pendant quatorze ans la tête d’un empire, auquel ne manquèrent ni la prospérité ni la gloire, elle ne redescendit point au rang de simple province avec autant de facilité que son dernier prince au rang de sénateur. Il n’y eut pas d’insurrection générale, mais des mécontentements partiels, des soulèvements locaux assez graves pour qu’Aurélien, en 274, franchit de nouveau les Alpes et vint soumettre à l’obéissance la vaste contrée conquise l’année précédente[127]. Les pauvres historiens du troisième siècle laissent ignorer les détails de la répression. Elle dut être sanglante, car on connaît le caractère d’Aurélien. Un mot jeté en passant dans la biographie de Proculus nous apprend que les Lyonnais eurent beaucoup à souffrir[128]. Plusieurs critiques attribuent à ce voyage les martyrs que la tradition rapporte avoir péri en Gaule sous Aurélien.

La conjecture est vraisemblable. Aurélien montrait alors toute sa ferveur religieuse. Il avait dédié, cette année même, le temple du Soleil. Plus que jamais, sans doute, il brûlait du désir de soumettre à son dieu les volontés réfractaires. Ce sentiment s’exaltait probablement encore par les premiers mécomptes de sa politique. Non seulement la Gaule remuait, mais encore Rome venait d’être ensanglantée par une révolte de la puissante corporation des monétaires[129], et des supplices terribles avaient puni une conspiration vraie ou fausse des sénateurs[130]. Aurélien était dans cette disposition d’esprit où l’on voit partout des ennemis, et peut-être confondait-il avec les conspirateurs, considérait-il comme rebelles à son autorité des hommes qui refusaient seulement d’adopter ses croyances ou de pratiquer son culte.

On n’a point la date exacte de l’entrée d’Aurélien dans les Gaules, et l’on connaît imparfaitement les villes où il séjourna. Il dut franchir les Alpes avant le milieu de 274. Son attention parait s’être portée vers le centre de la province, car la fondation d’Orléans et celle de Dijon lui sont attribuées[131]. En même temps il dirigeait ses lieutenants Probus et Constance vers l’est, l’un au delà du Rhin, contre les Francs, l’autre en Helvétie, contre les Alemans[132]. Les lieux où la tradition place des martyrs sont ceux où vraisemblablement Aurélien passa, dans lesquels au moins sa volonté se fit sentir. Ils se rencontrent au centre et au sud de la Lyonnaise, entre la Loire, l’Yonne, le Rhône et la Saône, s’étageant, pour ainsi dire, d’Orléans que dut visiter l’empereur, a Lyon, où certainement il s’arrêta. Saint Priscus et saint Cottus sont marqués aux environs d’Auxerre, le 16 mai[133] ; l’évêque Révérien, le prêtre Paul et ses compagnons, à Autun, le 1er juin[134] ; à Troyes, sainte Julie et ses compagnons, le 21 juillet[135], sainte Sabine, le 29 août[136], saint Vénérand, le 14 novembre[137], saint Savinien, le 2la janvier[138] ; à Sens, saint Sanctien, le 4 septembre[139], sainte Colombe, le 31 décembre[140]. Malheureusement, les Passions de ces saints manquent d’autorité. Elles furent écrites à une date souvent fort éloignée des temps où ils souffrirent. Ces documents, comme la presque totalité des pièces concernant les martyrs de la Gaule, sont postérieurs aux persécutions ; quelques-uns même peuvent avoir été compilés après les invasions barbares, et appartenir à l’époque où les Églises, sortant à demi ruinées de cette tempête, essayaient de ressaisir, au milieu d’épaisses ténèbres, le fil perdu de leurs traditions[141]. On comprend quelle part l’imagination ou la crédulité du rédacteur[142] put avoir dans la composition de tels récits. Cependant, plusieurs des Passions qui nous occupent gardent encore quelque trace soit de rédaction antique, soit au moins de traditions demeurées vives au moment où le compilateur écrivait.

Ainsi, les Actes de saint Révérien, évêque d’Autun, bien que composés longtemps après son martyre[143], sont dans leur partie substantielle simples, courts, et de plus très précis quant à la date des faits. En ce temps-là, dit l’auteur, l’impie Aurélien était passé des régions de l’Orient dans les Gaules. Ces paroles supposent une connaissance exacte de l’histoire de ce prince, qui fit ses deux expéditions successives en Gaule après la guerre d’Orient. Les Actes de saint Priscus d’Auxerre rapportent que ce martyr fut condamné par un sacri lateris protector (garde du corps, mot à mot protecteur du flanc sacré) : ce détail est curieux, et s’accorde avec la présence de l’empereur, de sa garde et de sa cour en Gaule : l’expression, si emphatique qu’elle paraisse, est bien du temps[144].

La Passion de sainte Colombe montre des vestiges plus curieux encore de rédaction antique. Elle commence comme celle de saint Révérien : En ces jours, l’empereur Aurélien arrivait d’Orient[145]. L’interrogatoire de la martyre reproduit un mot d’Aurélien, trop conforme à ce qu’on sait de la religion personnelle de ce prince pour n’avoir pas été prononcé : Par mon dieu le Soleil, par tous les dieux, consens à sacrifier, dit l’empereur à Colombe[146]. Sur son refus, on l’enferma dans un mauvais lieu situé sous l’amphithéâtre, traitement ignominieux que nous avons vu infliger à d’autres martyrs[147]. Un infâme débauché, nommé Baruchas, vint à l’amphithéâtre, et pénétra dans la cellule[148] où la chrétienne était retenue. Colombe lui dit : Pourquoi entrer avec tant de violence ? ai-je la force de te résister ? Demeure en repos, si tu ne veux pas que mon Seigneur le Christ s’irrite et te frappe de mort. Effrayé de ces paroles, le jeune homme n’osa s’approcher ; et pendant que Colombe en prière demandait à Dieu de la préserver, une ourse échappée de sa cage[149] entra dans la cellule et se jeta sur lui[150]. Colombe mourut décapitée. Dans le passage que j’ai reproduit, l’hagiographe ne paraît pas avoir inventé. Sous ces lieux de carnage étaient toujours situés des lieus de débauche, comme pour mêler dans une infernale association le sang et la volupté[151]. On en a la preuve pour la Gaule[152] comme pour Rome[153] et l’Afrique[154]. Il est difficile de ne pas reconnaître un fragment des Actes primitifs dans une narration si conforme aux mœurs antiques[155] : la découverte d’un amphithéâtre dans la ville de Sens achève de la rendre vraisemblable[156].

Une esclave chrétienne se fait respecter du chef barbare dont elle est captive, le convertit par l’exemple de son courage et de ses vertus, puis, rentrée après de longues années en Gaule, meurt victime de la persécution d’Aurélien : telle est l’histoire de sainte Julie de Troyes. Bien que rédigés tardivement, ses Actes peuvent avoir un fondement historique[157]. Au milieu du troisième siècle, la Gaule eut souvent à souffrir des Barbares : nous avons déjà parlé des invasions qui la désolèrent. C’est alors que ses villes ouvertes s’entourent de remparts, construits avec une telle hâte que pour avoir des pierres on démolit des monuments antiques et jusqu’à des tombeaux[158]. Pendant son séjour en Gaule, Aurélien dut envoyer deux de ses lieutenants défendre les frontières toujours menacées. Sans doute, en ces temps troublés, bien des Gallo-Romaines tombèrent comme Julie au pouvoir de quelque chef ou de quelque petit roi germain. Pourquoi le christianisme n’aurait-il pas pénétré, par cette voie, aux bords du Rhin, comme il pénétra, grâce à d’autres captifs, sur ceux du Danube ? Au milieu de sa rudesse, l’âme du Germain recelait un coin de vague et mystérieuse poésie, avec le respect instinctif de la femme[159] : il put croire à la parole de chrétiennes lui promettant un paradis plus pur et plus doux que le Walhalla des ancêtres. Des exemples fameux nous montrent, aux siècles suivants, des filles de Dieu remportant de ces pacifiques victoires sur le paganisme barbare.

Plusieurs des martyrs que nous avons nommés périrent après qu’Aurélien eut quitté la Gaule. Il ne prolongea vraisemblablement pas son séjour jusqu’à la fin de 274. De graves préoccupations le rappelaient dans l’est, vers son pays natal envahi plus souvent encore. La Dacie de Trajan, vaste province au delà du Danube, qui avait depuis le second siècle écarté du grand fleuve le contact immédiat des Goths, n’appartenait plus que nominalement à l’empire : seules, quelques places fortes protégeaient les Romains enfermés dans leurs murs ; les plaines restaient ouvertes, et laissaient passer l’invasion. Avec l’habituelle décision de sa politique, Aurélien ramena sur la rive droite du fleuve les soldats et les colons, évacuant tout le territoire ultra-danubien[160]. Pour la première fois, les bornes de l’Empire s’ébranlaient. Où étaient les vieux oracles disant que le peuple de mars ne céderait à personne les lieux qu’il avait un jour occupés, et que le dieu Terme garderait éternellement contre les Barbares les frontières romaines ?[161] Les païens les avaient souvent cités aux chrétiens comme une preuve irrécusable de la puissance et de la faveur des dieux : aujourd’hui, la preuve échappait. Les fidèles étaient trop patriotes pour se réjouir d’un événement qui blessait cruellement l’orgueil national ; mais ils remarquèrent certainement le démenti donné par la Providence à la superstition de leurs adversaires[162]. On peut croire que le fils de la prêtresse de Sirmium était sous l’impression de cet échec, quand il résolut de rendre générale la persécution commencée. Vers la fin de 274, il prépara dans ce sens un édit, qu’un historien qualifie de sanglant