I. — La chute de Valérien.La pensée de la justice divine soutenait les chrétiens au milieu de leurs souffrances. Ils sentaient que le colosse qui les opprimait avait des pieds d’argile, et que la pierre détachée de la montagne[1] l’abattrait tôt ou tard. Les persécuteurs tombaient déjà l’un après l’autre. La chute de Dèce avait été lamentable ; Gallus, pour avoir marché quelque temps dans les voies de Dèce, avait tristement fini ; et déjà Valérien penchait vers la ruine. De toutes parts se faisaient entendre les bruits avant-coureurs d’un désastre. On se rappelle qu’au moment de recevoir la mort, des martyrs d’Afrique avaient annoncé des invasions, des pestes, des famines, des tremblements de terre, une mystérieuse captivité[2]. C’était prédire les dernières années de Valérien. Le récit en appartient à l’histoire des persécutions, car, selon les lieux, ces calamités furent aux chrétiens une occasion d’héroïsme ou de défaillance, et la catastrophe qui les termina renferme une leçon terrible pour les persécuteurs de tous les temps. Dans leur extase, les martyrs de Lambèse avaient cru voir des cavaliers blancs, portés par de blancs coursiers, dont
on entendait le galop sonore et les sauvages hennissements[3]. Ces paroles font
probablement allusion aux tribus Kabyles qui, vers 258 ou 259, ravagèrent Des invasions autrement redoutables dévastaient au même
moment les rivages opposés de Cependant la tempête qui s’était abattue sur Les Borans de l’Euxin et les Goths du Danube envahirent
successivement le nord de l’Asie romaine, et le dévastèrent tout entier,
entrant sans coup férir dans les places fortes,pillant le Pont, Des traits d’une autre nature consolent l’historien
attristé de ces trahisons. Au milieu du troisième siècle, la guerre fut un
des moyens dont se servit La retraite des Goths avait été causée par un mouvement de
Valérien, qui d’Antioche s’était porté vers la Cappadoce[31]. Victorieux sans
avoir combattu, l’empereur revint en Syrie, conduisant une armée débandée,
dont le passage fit presque autant de mal que les Barbares[32]. De telles
troupes n’étaient point préparées à soutenir le choc du terrible ennemi qui,
à cette heure même, accourait du fond de l’Orient. Sapor, héritier des
desseins de son père Artaxerxés, voulait faire rentrer sous la domination des
Sassanides tous les pays jadis possédés par Cyrus, et, pendant le règne de huit
empereurs, n’avait cessé de menacer l’Asie romaine[33]. Depuis
plusieurs années maître de l’Arménie[34], où il avait
porté la guerre sainte et rétabli le culte du Feu, le roi des rois[35], à qui la
possession de ces hauts plateaux montagneux donnait la clef des contrées
environnantes, s’avançait maintenant en Mésopotamie. Les vastes plaines qui
s’étendent de l’Euphrate aux premiers contreforts de l’Arménie furent
toujours le champ clos où se heurtèrent Sapor, suivi de son prisonnier qui lui servait, dit-on, de
marchepied pour monter à cheval, entra en Syrie : un traître, Cyriadès[43], guidait son
armée vers Antioche. Ville de luxe et de plaisir, Antioche n’avait pas
suspendu ses fêtes accoutumées. On raconte que le peuple était assemblé au
théâtre, regardant ces fameux mimes syriens auxquels Rome dut tant de
corruption[44],
quand une femme, qui jouait dans la pièce ; leva tout à coup les yeux et
s’écria : Je rêve, ou voici les Perses ![45] L’ennemi avait
en silence gravi le Silpius, et couronnait l’enceinte qui court sur ses
crêtes. Bientôt les flèches persanes volèrent dans le théâtre[46], et une ville de
cinq cent mille âmes, merveilleusement fortifiée, tomba aux mains des
Barbares sans avoir été défendue. En présence dé Valérien prosterné, Sapor
donna la pourpre au traître Cyriadès[47], et contraignit
la garnison à prêter serment à ce fantôme de souverain[48]. Les historiens
romains n’ont pas osé raconter une telle scène, et les écrivains chrétiens
eux-mêmes la taisent : seuls les bas-reliefs de Après avoir ravagé le nord de II. — L’édit de Gallien.La leçon ne fut pas perdue pour Gallien. A peine sur le trône[56], il fit cesser la persécution, et, avec plus de hardiesse qu’aucun de ses prédécesseurs, assura aux chrétiens un régime de tolérance légale qui eût pu devenir la paix définitive à laquelle aspirait l’Église. La docilit6 de Gallien â de bons conseils, mais la faiblesse et l’inconséquence de sa conduite, expliqueront ce que cet acte eut d’excellent et les causes qui l’ont empêché de donner tous ses fruits. Depuis un demi-siècle les femmes étaient toutes-puissantes
au Palatin. Vertueuses ou dépravées, elles dirigeaient de leur salon le
mouvement des esprits. L’épouse de Gallien, gardant je ne sais quoi de discret
et de contenu où se reconnaît Telle est, croyons-nous, l’influence à laquelle obéit Gallien. Probablement il ne lui résista pas beaucoup, car aucun document ne l’avait montré prenant une part personnelle aux violences de son père contre les chrétiens. Le texte des lois de pacification ne nous est point parvenu ; mais Eusèbe, qui lut les pièces originales, en a conservé la substance[68]. L’empereur ordonnait de cesser la persécution et de restituer les biens ecclésiastiques. Il effaçait ainsi toute trace de la guerre déclarée par Valérien aux associations chrétiennes, et reconnaissait à l’Église les droits sans lesquels une société religieuse ne peut subsister, celui de prier librement, celui de posséder les biens nécessaires au culte, à la sépulture et aux aumônes[69]. Plusieurs constitutions furent publiées dans ce but. D’abord un édit général rendit en ternies exprès la liberté de leur ministère aux chefs des Églises et à tous les membres du clergé[70]. Puis des rescrits réglèrent les détails d’exécution de l’édit. Ces rescrits paraissent avoir été de deux sortes. Les uns furent adressés collectivement aux évêques de chaque province, pour les remettre en possession des lieux religieux, c’est-à-dire des édifices consacrés aux assemblées chrétiennes, que le fisc avait saisis et peut-être vendus[71]. D’autres rescrits furent envoyés à quelques prélats, pour leur rendre l’usage des cimetières[72] ; ceux-ci avaient été seulement occupés, et probablement ne l’avaient pas été partout : la persécution cessant, ils retournaient de plein droit au corps des fidèles et au collège des frères[73]. Bien que les documents ne le disent pas, l’édit fit probablement d’autres restitutions. La persécution n’avait pas seulement amené la confiscation ou le séquestre des biens ecclésiastiques ; on se rappelle que les propriétés d’un grand nombre de chrétiens avaient été dévolues au fisc. C’était l’application du droit commun, qui prononçait la confiscation des biens appartenant aux proscrits ou à ceux qui encouraient une sentence capitale[74]. Le second édit de Valérien aggrava la mesure, en ce qui concernait les chrétiens de distinction et les Césariens : pour eux, la confiscation fut de plein droit, par voie administrative, avant même le procès et la sentence. A l’égard des fidèles qui ne rentraient pas dans ces catégories, la règle générale restait en vigueur, et la peine capitale entraînait la confiscation des biens. Il est probable que l’édit de Gallien, qui rétablissait l’Église dans ses droits de propriétaire, y rétablit également les chrétiens, au moins pour les biens que le fisc n’avait pas aliénés. Un trait de la vie de saint Félix, mort, croyons-nous, sous Gallien[75], parait l’indiquer. Quand la paix eut fait rentrer l’épée au fourreau[76], Félix revint à Nole. Jadis propriétaire de grands domaines, de terres, de maisons, il avait tout perdu en confessant la foi. La paix restaurée lui permettait de revendiquer ses possessions héréditaires[77] ; mais il ne voulut pas demander à la justice ce que la confiscation lui avait ravi[78]. Beaucoup l’y engageaient, entre autres la riche et pieuse veuve Archelaïs : elle le pressait de faire valoir ses droits[79], afin, de recouvrer des richesses qu’il pourrait distribuer en aumônes. Mais lui, souriant de cette sollicitude, se contentait des biens célestes. Il se fit colon, et, sans serviteur, vécut en cultivant de ses mains trois arpents qu’il avait loués. Ce pauvre volontaire, qui trouvait encore moyen de secourir les indigents, termina ainsi sa vie, ou plutôt échangea une vie mortelle contre une éternité bienheureuse[80]. Les sollicitations repoussées par saint Félix montrent qu’il eût pu rentrer dans son patrimoine, si un désintéressement sublime ne l’avait empêché de faire valoir ses droits. L’édit accordait donc aux confesseurs des moyens légaux d’are indemnisés de la confiscation[81]. C’était une conséquence de l’amnistie[82]. Les bienfaits de l’édit se firent promptement sentir à Rome. Le siège de saint Pierre était resté vacant pendant une année après le martyre de saint Sixte. On se rappelle que six diacres avaient été immolés en même temps que celui-ci, et que le premier diacre, Laurent, avait suivi au bout de trois jours son chef et ses frères. Du mois d’août 258 au mois de juillet 259, la persécution trop violente empêcha de donner un successeur à saint Sixte. La même situation s’était présentée sous Dèce après le martyre de saint Fabien, et l’on avait vu les prêtres et les diacres administrer l’Église de Rome pendant un intérim de dix-huit mois[83]. Mais entre la mort de Sixte et la nomination de son successeur ce furent les prêtres seuls qui prirent le gouvernement[84] : tous les diacres avaient péri ! Aussi, contrairement à l’usage d’élever le premier diacre au rang suprême, le prêtre Denys[85] fut-il élu quand le ralentissement de la persécution permit de remplacer le glorieux pontife qui avait teint de son sangla chaire épiscopale. Quelques mois s’écoulèrent entre cette élection et l’édit de pacification promulgué par Gallien[86]. Denys se hâta de profiter de la loi nouvelle, et eut la joie de recouvrer tout le patrimoine de l’Église romaine. Il donna, dit son biographe, des églises aux prêtres, et constitua les cimetières[87]. Ces paroles font clairement allusion au rétablissement des deux ordres de propriétés ecclésiastiques restitués par des rescrits successifs de Gallien, et montrent le Pape confiant d’abord à des prêtres les édifices religieux rendus à l’Église, puis réglementant de nouveau l’administration des cimetières après que le séquestre, qui durait depuis trois ans, eut été levé. Signé par un meilleur souverain, l’édit qui s’exécutait si facilement à Rome et en Italie eût pu avoir l’effet qu’aura plus tard l’édit de Milan. Riais le caractère indolent et la mauvaise politique de Gallien lui ôtaient les moyens d’imposer sa volonté. Soldat courageux et même bon capitaine sur les champs de bataille, il n’est plus dans l’intervalle des guerres qu’un enfant cruel et vicieux. Hors de Rome, il sait combattre ; quand il se retrouve au milieu des délices de Rome, toute autre chose le laisse indifférent. Amusons-nous, disait-il, pendant qu’il perdait l’empire du monde[88]. Il ne retrouve l’énergie qu’à contresens, pour lutter contre les événements d’où sortirait le salut, détourner pour longtemps la politique romaine de sa direction naturelle, et s’user en de vains efforts. Les faits, cette voix confuse de Si, au lieu d’un prince impuissant[89] et jaloux, l’édit de pacification avait eu pour auteur un clairvoyant politique, appuyé sur un collègue en Occident, un autre en Orient, et capable d’imposer à tous l’obéissance, le résultat eût pu être différent, la paix religieuse avancée d’un demi-siècle, des flots de sang épargnés au monde. Mais l’homme manqua aux circonstances et le pouvoir à la volonté. L’Église reprit possession de ses biens là où Gallien restait le maître ; l’édit s’exécuta même dans des provinces qui s’étaient déclarées indépendantes, mais dont les chefs aspiraient à entretenir de bons rapports avec le souverain de Rome ; ailleurs son autorité fut rejetée et la persécution continua. III. — Les chrétiens sous les trente tyrans.On a donné le nom des trente
tyrans aux usurpateurs qui s’élevèrent sous Gallien : en réalité,
ils ne furent ni trente ni tyrans. Ce mot ne saurait convenir au vaillant
général que choisirent les armées de Germanie et les cités gauloises en
apprenant la captivité de Valérien[90]. La nécessité de
défendre l’Occident contre les Barbares les porta seule à. transformer en
Auguste le chef qui depuis plusieurs années administrait avec une autorité
presque souveraine les vastes contrées bornées à l’est par le Rhin et les
Alpes. Mais rien ne fut changé à la forme du gouvernement. Les pères
conscrits rassemblés près de Posthume à Trèves ne différèrent ni par les
insignes, ni par les traditions et le langage de ceux qui entouraient Gallien
à Rome[91]. Des monnaies
portant au droit l’effigie de Posthume gardèrent au revers le type de Rome éternelle[92]. Il y eut un
empereur romain en Gaule, non un empereur gaulois. Ainsi s’explique comment
les provinces les plus attachées à Rome, comme Ni sous Posthume, ni sous son meurtrier Lollianus, ni sous
Victorinus, Marius, Tetricus, qui régnèrent pendant que gouvernait la fière
et courageuse Victorina[94], les chrétiens
ne furent inquiétés. Aussi longtemps que dura l’empire gallo-romain,
c’est-à-dire de Gallien à Aurélien, aucun fait de persécution n’est rapporté
pour La même tolérance exista sans nul doute dans les provinces danubiennes, où, après la chute de deux tyrans éphémères, un ancien général de Valérien, l’ambitieux Aureolus, avait pris la pourpre. Gallien, renonçant à le vaincre, reconnut cet inquiétant rival, qui menaçait par les Alpes Rhétiennes le nord de l’Italie : l’alliance d’Aureolus contre les princes gaulois fut le prix de cet accord[99]. L’allié temporaire de Gallien dut, au moins jusqu’au jour où A se révoltera de nouveau, garder aussi la paix religieuse. Pendant que les Églises jouissaient du repos en Italie et en Afrique, où régnait Gallien, dans les provinces d’Aureolus et dans les États gouvernés par Posthume ou ses successeurs, la persécution durait en Orient. Tout entier à sa lutte impolitique contre l’empire gaulois, Gallien ne s’occupait guère de ces lointaines contrées. De braves gens, cependant, combattaient pour lui, et avaient été sur le point de changer en désastre la retraite des Perses. Le fantôme d’empereur installé par eut à Antioche fut brûlé vif[100] ; le préfet du prétoire, Balliste, battit leurs troupes alourdies par le butin et les prisonniers, et s’empara même du harem de Sapor[101] ; Odenath, prince de Palmyre, les poursuivit jusqu’à Ctésiphon[102]. Ce guerrier demi-barbare, qui joignait à la chevaleresque fierté de l’Arabe un respect superstitieux pour la civilisation romaine, s’était fait le champion de Valérien captif : on ne sait quel aurait été le résultat de son initiative hardie, si la nouvelle de l’usurpation de Macrien ne l’avait rappelé. Celui-ci, après une feinte résistance[103], venait de recevoir de l’armée d’Asie l’autorité suprême, ou plutôt de donner la pourpre à ses deux fils Macrien le jeune et Quietus, se réservant de gouverner sous leur nom[104]. L’insatiable et cruel Macrien au pouvoir, c’était la guerre civile et la persécution. Quand saint Denys, se fiant à l’édit de Gallien, rentra de son exil de Colluthion, il trouva Alexandrie en armes, l’immense Corso bordé de portiques[105] changé en une vaste solitude, les bassins et les canaux remplis de sang[106], la population diminuée de moitié[107] : là c’est le désert, ici c’est la mer Rouge[108], écrit l’évêque, qui ajoute : Aller d’Orient en Occident est plus facile que de passer d’un quartier d’Alexandrie à un autre[109]. Aux approches de Pâques (261) il ne put communiquer avec les fidèles que par écrit[110]. Pendant que les partisans et les adversaires de Macrien se battaient en Égypte, la persécution de Valérien continuait dans les provinces soumises à la domination de son ancien conseiller. On ne s’apercevait pas en Asie que la paix venait d’être partout ailleurs rendue aux Églises. L’armée elle-même était inquiétée. La situation qui lui était faite se montre par le trait suivant, que nous a conservé Eusèbe[111]. Un officier chrétien, appartenant probablement à l’une des quatre légions de Syrie[112], se trouvait à Césarée de Palestine. Il s’appelait Marinus, et avait rang d’optio ou sous-centurion. Une place de centurion devenant vacante dans la légion, son rang le désigna pour l’obtenir[113]. Mais un rival le dénonça, disant que le cep de vigne ne pouvait appartenir à un homme qui adorait le Christ et ne sacrifiait pas aux empereurs. Traduit devant un juge (militaire ou civil ?) nommé Achée, Marinus s’avoua chrétien. Le magistrat lui donna trois heures pour prendre parti. Comme il sortait du prétoire, l’évêque de Césarée, Theotecne, vint à sa rencontre. Le prenant par la, main, l’évêque, tout en causant, le conduisit à l’église[114]. Arrivés devant l’autel[115], Theotecne souleva légèrement la chlamyde du soldat, et lui montrant d’une main l’épée suspendue à son côté, de l’autre l’Évangile[116] : Entre les deux, choisis, dit-il. Sans hésiter, Marinus saisit le livre sacré. Attache-toi donc à Dieu, continua l’évêque, et, fortifié par sa grâce, obtiens ce que tu as choisi. Va en paix. Comme le soldat sortait de l’église, il trouva le héraut qui l’appelait[117]. Les trois heures étaient passées. Marinus, ramené devant le tribunal, confessa de nouveau sa foi, d’un accent plus ferme et plus vif[118]. Conduit sans délai au supplice, il mourut intrépidement[119]. Mais, comme toujours, sa mort, loin d’abattre les chrétiens, excita leur courage. Au moment où il venait d’expirer, un homme, le visage fier, sortit de la foule. C’était un sénateur romain, décoré du titre d’ami des empereurs[120], et appartenant probablement à la grande famille des Asterii[121] : selon toute apparence, on doit reconnaître en lui le clarissime Asterius dont parlent les Actes des saintes Seconde et Rufine, immolées sous Valérien. Les assistants s’écartèrent respectueusement sur son passage, car il était célèbre non seulement par sa noblesse, mais encore par ses vertus et ses miracles[122] : redoutable aux puissances infernales, il avait un jour fait cesser d’étranges prestiges, qui s’accomplissaient dans le petit lac de Panéas, au-dessous des sources du Jourdain[123]. Pendant que païens et chrétiens rappelaient ce souvenir, Asterius s’approcha du soldat martyrisé, enveloppa le corps d’étoffes précieuses, et, le chargeant sur ses épaules, l’emporta aux yeux de tous jusqu’au lieu de la sépulture[124]. On peut juger, par ces faits, de l’état des Églises en Orient. Dans certains lieux, l’édit de Gallien avait reçu un commencement d’exécution ; c’est ainsi que Denys put rentrer dans Alexandrie et Theotecne recouvrer le sanctuaire chrétien de Césarée. Ailleurs, la restitution des biens ecclésiastiques dut être arrêtée par l’usurpation de Macrien. Enfin, le sang des martyrs coulait jusque dans l’armée, où Macrien, s’il eût vécu, n’aurait sans doute pas souffert un soldat ou un officier chrétien. Mais une inquiète ambition ne lui laissa pas le loisir d’aller jusqu’au bout de ses desseins. Oubliant que la seule raison de son empire était la défense de l’Orient, il ne craignit pas de passer en Europe et de marcher sur Rome[125]. Ses troupes l’abandonnèrent dès le premier combat : il périt en Thrace avec son fils aîné[126], pendant que son second fils était tué dans Émèse, qu’assiégeait Odenath au nom de Gallien[127]. La joie avec laquelle les chrétiens d’Orient saluèrent la chute de Macrien montre la crainte qu’il leur inspirait, le mal qu’il leur avait fait déjà. Après avoir trahi un empereur, combattu un second, il a été rapidement enlevé, avec toute sa race, écrit Denys d’Alexandrie. Gallien fut donc proclamé du consentement de tous : empereur à la fois ancien et nouveau, qui précéda l’usurpateur et qui lui succède. Ainsi a dit le prophète Isaïe : Voici que ce qui était au commencement est venu, et ce qui maintenant se produira est nouveau. Car, de même qu’un nuage se plaçant devant le soleil intercepte pour un temps ses rayons et paraît à sa place ; puis, quand le nuage a passé ou s’est dissipé, le soleil reparaît de nouveau ; ainsi Macrien, qui s’était proposé lui-même et avait usurpé l’empire de Gallien : il n’est plus, comme auparavant il n’était pas ; mais Gallien demeure, semblable à soi-même, et tel qu’auparavant. La royauté, rajeunie, purifiée, prend une fraîche vigueur : on la voit, on l’entend, elle est partout[128]. La date de la chute de Macrien est clairement marquée par l’évêque d’Alexandrie : Je veux de même contempler les années de notre empereur. Car je vois que les impies, qui un instant ont paru célèbres, se sont évanouis en peu de temps. Mais le très religieux empereur, vraiment ami de Dieu, après avoir régné sept ans accomplis, est entré maintenant dans la neuvième année de son règne, pour laquelle nous célébrerons des fêtes[129]. Denys ne parlerait pas en termes plus enthousiastes d’un empereur chrétien : Constantin sera loué sur ce ton. Gallien, cependant, ne fit jamais profession de christianisme ; mais ce langage confiant et tendre laisse supposer que le très religieux empereur, vraiment ami de Dieu, se livrait tout entier aux influences chrétiennes ; bien que le nom de Salonine ne soit pas prononcé, il se lit entre les lignes. Les fidèles avaient raison de se réjouir, car Gallien, promulguant de nouveau pour l’Orient les mesures qui mirent fin à la persécutions en Occident, ordonna, dès le lendemain de la défaite de 1lacrien, la restitution aux évêques asiatiques ou égyptiens des lieux religieux que le règne de l’usurpateur n’avait pas encore permis à l’Église de recouvrer. A cette occasion paraît écrite la lettre suivante, rapportée par Eusèbe : L’empereur César Publius Licinius Gallien, pieux, heureux, Auguste, à Denys, Pinna, Demetrius, et autres évêques. Je veux que mes bienfaits s’étendent à tout l’univers, et que tous respectent les lieux religieux. Vous pouvez donc agir selon les termes de mon rescrit, sans que nul ait le droit de vous nuire. J’ai depuis longtemps accordé ce qu’il vous est permis de faire. Aurelius Cyrenius, procurateur du fisc, se conformera à mes ordres[130]. On ne s’étonnera pas si les fidèles attendaient impatiemment l’expiration de la neuvième année de Gallien pour célébrer à leur manière les fêtes décennales. Leurs temples étaient ouverts partout, et ils pouvaient librement aller au pied des autels offrir au Dieu tout-puissant leurs vœux pour l’empereur. La joie des chrétiens d’Égypte fut bientôt troublée. Le préfet Émilien, qui, sous Valérien, exila saint Denys[131], avait à peine eu le temps de proclamer de nouveau Gallien dans Alexandrie, quand lui-même fut contraint de prendre la pourpre. Menacé par une émeute, il ne trouva que ce moyen de sauver sa vie[132]. Gallien était accoutumé à perdre des provinces ; mais il fallait cette fois faire acte, d’énergie, car l’ancien préfet d’Égypte arrêtait dans les ports la flotte chargée de blé[133], et Rome eût pu être affamée[134]. Le brave Théodote fut envoyé contre les rebelles[135]. Un curieux épisode de la lutte va montrer la faveur dont jouissaient les chrétiens près du général de Gallien, faire voir en même temps la vanité des calomnies qui les représentaient comme fuyant par principe les charges publiques, et la charité avec laquelle ils se portaient médiateurs dans les discordes civiles. Grâce à l’effort concerté de deux fidèles, qui s’entremirent entre le peuple d’Alexandrie et les légions romaines, la plupart des partisans d’Émilien purent échapper à la mort. Alexandrie possédait alors deux hommes d’une charité sans bornes et d’une grande valeur intellectuelle : Eusèbe, qui devint plus tard évêque de Laodicée, Anatole, destiné à le remplacer sur ce siège. Anatole surtout occupait parmi les lettrés d’Alexandrie une situation considérable. Nul ne songeait à lui disputer le premier rang : il était calculateur, astronome, géomètre et physicien en même temps que rhéteur, dialecticien et philosophe. Les Alexandrins voyaient en lui un second Aristote ; à leur demande, il ouvrit une école pour y enseigner les doctrines du Portique[136] : Jamblique fut, dit-on, un de ses auditeurs[137]. Bien que chrétien, Anatole avait reçu de ses concitoyens les plus grands honneurs : il était devenu le chef du sénat d’Alexandrie[138]. En cette qualité, il se vit obligé de suivre avec tous les sénateurs le tyran Émilien, qui se trouva bientôt bloqué dans le Bruchium[139]. La famine ne tarda pas à s’y faire sentir. Malgré la rigueur du blocus, Anatole parvint à se mettre en rapports avec Eusèbe, demeuré dans la partie de la ville soumise aux Romains, et traité avec le plus grand respect par leur général[140]. Par son entremise, un sauf-conduit fut obtenu pour les assiégés. A cette nouvelle, Anatole convoqua le sénat d’Alexandrie. Soumettez-vous, faites la paix avec les Romains, dit-il à ses collègues. L’orgueil des sénateurs se révolta contre ce conseil. Au moins, poursuivit le magistrat chrétien, laissez sortir les femmes, les enfants, les vieillards. A quoi bon leur infliger les tortures de la faim ? Renvoyons les bouches inutiles, conservons ce qui nous reste de blé pour les hommes, pour les jeunes gens, capables de défendre la cité. L’avis parut bon, et, peu à peu, devint le salut de tous. Anatole réussit à faire évader tous les chrétiens et une foule de païens, revêtus d’habits de femmes. Arrivés au camp des Romains, les fugitifs, sans distinction de culte, étaient reçus par Eusèbe, qui prodiguait à ces malheureux presque morts de faim tous les secours de la charité. Émilien, abandonné de beaucoup de ses partisans, finit par tomber aux mains de Théodote[141]. Pendant que l’empire improvisé par Macrien s’écroulait dans les déchirements ‘de la guerre civile, après avoir usé deux empereurs en moins de quatre ans, un autre empire, destiné à jeter un grand éclat, naissait en quelque sorte de ses ruines, et faisait rayonner sur la limite des déserts d’Arabie la gloire du nom romain. Malgré son titre de colonie[142], Palmyre, Ainsi s’explique la rapidité avec laquelle Odenath pénétra deux fois au cœur de l’empire des Perses. En récompense de ses victoires, Gallien reconnut la souveraineté qu’il exerçait de fait sur une partie de l’Orient latin, et lui donna le titre d’empereur, chef des Romains[149]. Il en faisait ainsi une sorte de collègue, et l’associait à sa politique religieuse, seule possible, du reste, dans un État commerçant où des hommes de toute race et de toute croyance apportaient les idées en même temps que les marchandises. Aussi la rupture de Gallien[150], en 264, avec la veuve d’Odenath, qui s’était proclamée reine, puis Auguste[151], ne fit point cesser la tolérance. La souveraine de Palmyre avait, du reste, l’âme assez haute pour comprendre la grandeur de la politique inaugurée sous les auspices de Salonine. Homme par le cœur, selon le mot d’un historien[152], Zénobie fut, par la grâce comme par la vertu, la femme la plus accomplie de son temps. On louait sa beauté brune, l’éclat de ses yeux noirs, la blancheur de ses dents comparables à des perles ; quand elle passait a cheval devant ses troupes, le casque posé sur cette tète charmante, le bras nu comme une Amazone, sa robe de pourpre serrée à la taille par une ceinture de pierreries, c’était une éblouissante vision[153]. Mais les qualités morales l’emportaient encore sur les dons extérieurs. Économe et magnifique, sévère et clémente[154], l’épouse d’Odenath rappelait, par les délicatesses de sa chasteté conjugale, l’idéal si élevé que les premiers chrétiens se faisaient du mariage[155]. Zénobie n’était pas chrétienne, cependant ; mais, comme beaucoup de femmes supérieures du troisième siècle, elle parait avoir été touchée des beautés de l’Évangile, avoir pris connaissance de ses dogmes et puisé à la source de pureté qui jaillit de sa morale. Les Juifs, nombreux dans la commerçante Palmyre[156], répandaient autour d’eux l’idée monothéiste. Si vraiment le secrétaire et le confident de Zénobie, le rhéteur Longin, composa le traité du Sublime[157], il était familier avec les beautés de la littérature hébraïque, admirait Moïse et les psaumes |