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I. — Le culte de Diane et les martyrs d’Asie.
La douceur naturelle aux Grecs d’Asie cessait quand les
superstitions locales étaient vivement surexcitées. Dans les villes où
quelque religion autochtone avait jeté de profondes racines, les païens se
montraient en général plus durs, plus farouches, moins pénétrés de
civilisation hellénique. On put le remarquer, pendant la persécution de Dèce,
à Éphèse et dans quelques cités vouées comme elle au culte d’Artémis. Éphèse
n’était pas une ville tout homérique, comme Smyrne ; c’était, ainsi que la
plupart des grands ports du littoral méditerranéen, une cité cosmopolite,
plutôt semblable à Alexandrie, et où la mollesse d’une vie vulgaire n’était
réveillée de temps en temps que par les éclairs d’une sombre superstition. Là
régnait dans son temple immense, rempli de prêtres, de prêtresses,
d’aventuriers et de malfaiteurs[1], une déesse qui
n’avait que le nom de commun avec la svelte et virginale figure rêvée par le
génie hellénique. La grande Diane d’Éphèse[2] est comme Cybèle,
Rhéa, la Mère
des dieux, une personnification des forces brutales et fécondes de la nature.
Plus au nord, à Lampsaque, elle apparaît sous un aspect moins repoussant,
mais encore sauvage et bestial : ce n’est plus le simulacre informe, tout
couvert de mamelles ou de têtes d’animaux, dont les orfèvres éphésiens
vendaient aux dévots d’innombrables figurines[3], c’est une déesse
noire, cornue[4],
la main levée comme sur les ex-voto phéniciens, entourée de lions, de chiens,
et servie par des négresses[5]. Telle est dans
sa double forme l’Artémis asiatique. On l’honore par des fêtes impures et
sanglantes : les Phrygiens raillent son sein flétri comme celui de Vénus[6], les Pamphyliens
lui consacrent des symboles obscènes[7] et les habitants
du Pont lui donnent un surnom honteux[8].
Éphèse était la résidence du proconsul et la capitale de
la province. La plupart des documents hagiographiques donnent le nom
d’Optimus au successeur de ce Quintilianus que nous avons vu envoyer avec
tant d’hésitation saint Pionius à la mort. Le nouveau gouverneur paraît être
arrivé dans la métropole asiatique en avril 250[9]. Il se montra
plus cruel pour les chrétiens que son prédécesseur. Peut-être par son ordre
furent murés vivants, dans une caverne du mont Coressus ou du mont Prion, les
martyrs Maximien, Jamblique, Martinien, Jean, Denys, Sérapion, Antonin,
auxquels la légende a donné le nom des sept dormants[10]. Lors d’un
voyage qu’il entreprit, presque aussitôt après son arrivée, pour visiter les
villes de la province, il prononça la condamnation de plusieurs chrétiens.
Était-il encore à Éphèse, ou déjà à Lampsaque, quand le chrétien Maxime lui
fut présenté ? Il est difficile de le dire[11] : la question,
du reste, importe peu. Lampsaque, comme Éphèse, était une ville à la fois
superstitieuse et commerçante, et les traits des excellents Actes du martyr,
rappelant ce double caractère, conviennent à l’une et à l’autre. Maxime, plus
généreux que prudent, probablement peu instruit des règles posées par la
sagesse de l’Église, s’était livré lui-même. Comment
t’appelles-tu ? lui demanda le proconsul. — Maxime. — De quelle
condition es-tu ? — Né libre, mais
esclave du Christ. — Quelle est ta
profession ? — Homme du peuple, vivant
de mon négoce. — Tu es chrétien ?
— Oui, quoique pécheur. — N’as-tu pas connu les décrets récemment portés par les
invincibles empereurs ?[12] — Quels décrets ? — Ceux
qui ordonnent à tous les chrétiens d’abandonner leur frivole superstition, de
reconnaître le vrai prince à qui tout est soumis, et d’adorer ses dieux[13]. — J’ai connu l’ordonnance impie portée par le roi de ce
siècle, c’est pourquoi je me suis livré. — Sacrifie donc aux dieux. — Je ne sacrifie qu’à un seul Dieu, à qui je suis heureux
d’avoir sacrifié dès l’enfance. — Sacrifie,
afin d’être sauvé ; si tu refuses, je te ferai périr dans les tourments.
— C’est là ce que j’ai toujours désiré : c’est
pourquoi je me suis livré, afin d’échanger cette vie misérable et courte
contre la vie éternelle. Le proconsul le fit battre de verges, et
rendit ensuite la sentence suivante : Puisque
Maxime a refusé d’obéir aux lois et de sacrifier à la grande Diane, la divine
clémence a ordonné qu’il serait lapidé, afin de servir d’exemple aux autres
chrétiens. On conduisit le martyr hors de la ville, et on exécuta
la sentence. Ce genre de mort n’était pas celui que désignaient ordinairement
les magistrats romains ; mais les lois leur laissaient une grande latitude
dans le choix des supplices. Probablement la lapidation fut ordonnée ici afin
de contenter la foule des fanatiques adorateurs de Diane, qui souffraient
impatiemment les outrages à son culte[14] : le
rapprochement avec d’autres Actes du même temps et de la même région permet
de supposer que des serviteurs zélés de la déesse s’offrirent d’eux-mêmes à
remplacer les bourreaux.
Lors du passage du proconsul à Lampsaque, un chrétien
nommé Pierre lui fut présenté. Invité à sacrifier à Vénus, Pierre s’y refusa.
Étendu sur la roue, il persistait dans son refus : le proconsul lui fit
trancher la tête[15]. De Lampsaque,
Optimus se préparait à partir pour Troas[16]. Dans cette
ville, où saint Paul fonda une chrétienté et ressuscita un mort[17], les fidèles
étaient nombreux. Mais le départ du proconsul fut retardé par une démarche
des autorités municipales de Lampsaque, qui lui amenèrent trois chrétiens,
André, Paul et Nicomaque. On les mit à la torture. Nicomaque, qui avait paru
le plus ardent, faiblit tout à coup, quand il lui restait à peine un souffle
de vie. Je suis prêt à sacrifier aux dieux,
s’écria-t-il d’une voix mourante. Presque aussitôt après le sacrifice il
expira, se roulant dans les convulsions du désespoir, déchirant sa langue
avec ses dents. Une jeune fille de seize ans, Denise, qui assistait à ce
spectacle, ne put contenir sa douleur : Malheureux,
s’écria-t-elle, pour gagner une fleure de vie tu
as perdu ton éternité ! Le proconsul se la fit amener. Tu es chrétienne ? lui demanda-t-il. — Oui, et je pleure sur ce malheureux qui n’a pu souffrir un
instant pour gagner un éternel repos. — Mais il l’a gagné, le repos, dit le proconsul. Il a satisfait aux dieux en sacrifiant, puis, pour le
soustraire à vos reproches, la grande Diane et Vénus ont daigné le prendre[18]. Toi, sacrifie comme lui ; sinon, tu seras déshonorée,
puis brûlée vive. — Mon Dieu est plus
fort que toi, répondit Denise : c’est
pourquoi je ne crains pas tes menaces : il me donnera la force de souffrir.
Le proconsul fit conduire en prison André et Paul ; puis, par un de ces
affreux abus de pouvoir dont nous avons déjà rapporté des exemples il livra
Denise à deux jeunes gens, qui l’entraînèrent dans leur maison. Mais sa vertu
fut miraculeusement préservée : l’ange qui veille sur la pudeur des vierges
se révéla tout à coup à ses persécuteurs : vaincus par la résistance de la
jeune fille, touchés de sa grâce et de son innocence, les deux païens
tombèrent à ses pieds et lui demandèrent pardon.
Le lendemain la foule, très agitée, entoura dès le matin
le tribunal du proconsul. Les meneurs n’étaient pas des Juifs, comme à
Smyrne, mais deux prêtres de Diane, Onésicrate et Macedo. Livre-nous André et Paul, criait la foule.
Optimus fit venir les accusés. André, Paul,
dit-il, sacrifiez à l’admirable Diane.
— Nous ne connaissons, répondirent les
deux chrétiens, ni Diane ni les autres dieux que
vous adorez nous n’avons qu’un Dieu, à qui nous réservons notre culte.
— Livre-les-nous, afin que nous les fassions
mourir, criait toujours le peuple. Le proconsul commanda de
fouetter les deux martyrs, puis il les abandonna aux fanatiques pour être
lapidés. On les entraîna les pieds liés hors de la ville, et on les écrasa
sous les pierres.
Pendant leur supplice, des cris, des gémissements se
firent entendre : une femme éplorée se jeta sur les corps des martyrs, en
disant : Pour vivre avec vous dans le ciel, je
demande à mourir ici avec vous. C’était Denise, qui avait réussi à
s’échapper, et qui était accourue pour partager leur couronne. Le proconsul,
averti sur-le-champ, ordonna de la séparer des deux saints : on l’emmena, et
elle fut décapitée.
Est-ce sous Optimus, ou sous son successeur Valerius ou
Valerianus, que furent condamnés, dans une autre ville du nord de la province
proconsulaire, trois martyrs, Carpos, Papylos et Agathonicé ? Il est assez
difficile de le déterminer ; mais leurs Actes, lus par Eusèbe[19], et récemment
retrouvés[20],
paraissent excellents. Le proconsul était de passage dans la riche et
intelligente Pergame, une des cités les plus lettrées et les plus polies de
l’Asie romaine[21].
Le christianisme y fut prêché dès les temps apostoliques ; saint Jean nomme
un martyr de Pergame, Antipas[22]. Certainement
cette ville comptait au milieu du troisième siècle une importante communauté
chrétienne. Le proconsul voulut faire un exemple. Carpos et Papylos avaient
été amenés devant son tribunal : il les interrogea successivement. Carpos,
homme de naissance et de tenue distinguées (le proconsul le prenait pour un décurion),
était évêque, soit de Pergame, soit d’un autre siège[23] : il répondit
avec intrépidité ; déchiré par les ongles de fer, il ne cessa de crier : Je suis chrétien jusqu’au moment où, la voit
lui manquant, il s’évanouit dans l’excès de la souffrance. Papylos était un
diacre de Thyatire, autre ville célèbre dans la primitive Église, et qui
donna des adorateurs au Christ dès le temps des apôtres[24] : homme
considérable, animé de l’esprit de propagande, comme le montre un passage
curieux de son interrogatoire. As-tu des enfants
? lui demandait le proconsul. — Beaucoup,
par la grâce de Dieu, répondit le martyr. Une voix s’éleva alors
de la foule : Ce sont les chrétiens qu’il appelle
ses enfants ! — Pourquoi mens-tu, en
prétendant que tu as des enfants ? dit alors le proconsul. — Apprends, répondit le martyr, que je ne mens pas, mais que je dis la vérité. Dans toute
province, dans toute cité, j’ai en Dieu des enfants. Sommé de
sacrifier, il refusa, et fut mis à la torture : on dit qu’il lassa
successivement trois bourreaux armés d’ongles de fer. Le proconsul condamna
Carpos et Papylos à être brûlés vifs.
Seule avec Cyzique entre toutes les villes de l’Asie
Mineure, Pergame possédait un amphithéâtre[25]. On y conduisit
les deux chrétiens. Les gradins furent aussitôt remplis de peuple. Comme
Pionius dans le stade de Smyrne, Papylos fut attaché d un poteau, cloué, dit
le texte ; à peine le feu avait été allumé qu’il rendit l’âme. Carpos fut à
son tour attaché : on le vit sourire[26]. Les bourreaux
et les spectateurs restèrent stupéfaits. Pourquoi
ris-tu ? lui demanda-t-on. — J’ai vu
la gloire du Seigneur, et je me suis réjoui ; me voilà maintenant délivré de
vous et de vos crimes. Il parla avec la même fermeté au soldat qui
disposait le bois du bûcher, et mourut en bénissant le Christ.
L’intrépidité du martyr fut contagieuse, comme il arrivait
souvent. Au moment où sa voix se taisait, une voix de femme s’éleva : Moi aussi, s’écria une chrétienne, nommée
Agathonicé, moi aussi, j’ai aperçu le glorieux
festin : il faut que je m’y assoie, et que j’y participe[27]. Le peuple
s’émut de l’imprudence de cette femme ; c’était une mère de famille, connue
de tous. Aie pitié de ton fils, lui
cria-t-on de toutes parts. Je lui laisse Dieu
pour protecteur, répondit-elle. Ici les Actes ont
certainement une lacune ; ils ne mentionnent pas la condamnation qui dut
intervenir, et que suppose la suite du récit, ils disent seulement
qu’Agathonicé, se dépouillant de ses vêtements, alla se placer elle-même
contre le poteau. Le peuple gémissait tout haut, maudissait le juge, criait à
la cruauté, à l’injustice. Mais elle, toute joyeuse de sentir les premières
morsures du feu, s’écria : Seigneur,
aidez-moi, j’ai fui vers vous, puis expira. Les chrétiens
recueillirent secrètement les reliques des trois martyrs[28].
On aime à retrouver dans ce récit le peuple d’Asie tel que
nous l’avait déjà montré la
Passion de saint Pionius. Ce ne sont plus les dévots
fanatiques d’Éphèse ou de Lampsaque, adorateurs aussi féroces de Diane que
les Scythes chantés par la tragédie grecque, et capables comme les sauvages
habitants de la Tauride
d’arroser de sang humain les autels de la déesse. A Pergame, ville de
religion plus douce, où les prêtres d’Esculape, tout en exploitant les
faiblesses de l’humanité, apportent cependant quelque soulagement à ses maux,
le peuple n’intervient pas dans le procès et le supplice des martyrs, ou
plutôt il intervient pour empêcher une mère de famille de s’exposer à la
mort, et pour maudire le juge qui n’a pas su fermer l’oreille au cri de la
chrétienne affamée des joies célestes. Ces différences entre les dispositions
des foules pendant les persécutions sont intéressantes à noter. Elles
tiennent à bien des causes, à une civilisation plus ou moins avancée, au
caractère des peuples, à l’éducation, au climat : elles varient selon la
crédulité des hommes, qui prêtent une oreille plus ou moins docile aux
calomnies répandues contre les chrétiens : mais la nature des cultes locaux
explique aussi le degré de fanatisme qui se rencontre en certains lieux. Sans
doute, dans les pays même de religion gracieuse, tempérée, politique, comme la Grèce et Rome, il y eut de
nombreux martyrs : le paganisme cachait sous les apparences les plus riantes
un fond cruel et d’infernales profondeurs. Mais le fanatisme fut plus
sauvage, plus durable, plus réfractaire à la pitié dans les régions où
régnaient encore les vieux cultes de la nature, avec leurs dieux pétris de
boue et de sang, dont nul rayon d’idéal n’avait pu sécher la grossière
argile. Telle était, si nous avons su la peindre, l’Artémis asiatique. Son
culte assombrit longtemps les plus belles contrées de l’Orient. Ce n’est pas
la fille charmante d’Euripide et de Praxitèle : l’arc qu’elle tient dans ses
mains n’envoie pas de flèches d’or aux biches légères du Taygète ou de
l’Érymante, mais, comme l’a dit si bien un poète des derniers temps du
paganisme, il perce de ses traits les cœurs
effrayés des hommes[29], inflige aux âmes farouches d’inguérissables blessures,
fait courber jusqu’à terre les mortels épouvantés, afin qu’ils implorent les
divinités obscures et s’abandonnent aux puissances de la nuit[30].

II. — Les martyrs de la
Bithynie, du Pont et de la Cappadoce.
Continuons à suivre le littoral de l’Asie Mineure, en
montant vers le nord. La persécution de Dèce fit des martyrs en Bithynie.
Parmi les plus célèbres sont saint Tryphon et saint Respicius. Leurs Actes,
publiés dans la seconde édition de Ruinart, contiennent quelques
circonstances peu vraisemblables, aliquot nævi,
dit le sincère bénédictin[31] ; mais, dans
leur ensemble, ils ont une bonne saveur historique. Tryphon et Respicius
étaient d’Apamée, ville de Bithynie rendue célèbre par une lettre de Pline,
qui en examina les comptes municipaux[32]. La réputation
de vertu et de piété dont ils jouissaient malgré leur jeunesse les désignait
aux poursuites : ils furent arrêtés par l’irénarque[33] chargé de la
recherche des chrétiens rebelles à l’édit de Dèce. Conduits à Nicée, devant
le légat impérial, ils souffrirent héroïquement la torture, en refusant de
renier le Christ. On raconte que, par une température glaciale, comme il s’en
rencontre en ces régions, où les étés sont plus chauds et les hivers plus
rigoureux que dans nos contrées occidentales[34], ils furent
attachés, presque nus, pendant la durée d’une chasse, et que leurs pieds se
fendirent par l’effet du froid. Le passionnaire ajoute qu’on leur fit
traverser la ville de Nicée, un jour d’hiver, avec des clous enfoncés dans la
plante des pieds. Ce qui ressort au moins de son récit, c’est que le
gouverneur, fidèle aux instructions de Dèce, essaya par les moyens les plus
cruels de lasser le courage des martyrs, les retenant pendant de longs jours
en prison[35],
les soumettant ensuite à des tortures raffinées, les suppliant parfois
d’avoir pitié d’eux-mêmes, pitié de leur âge[36], reculant le
plus possible le moment de commander le coup mortel. Vaincu enfin par leur
intrépide résistance, il les fit décapiter, en novembre 250, selon les
Latins, en février 251, selon les Grecs.
Ce n’est pas à Nicée, mais à Nicomédie, métropole de la
province, que furent condamnés pendant le même hiver, mais un peu auparavant[37], les martyrs
Lucien et Marcien. Leurs Actes ont peu d’autorité, surtout dans la première
partie : l’auteur déclare, en commençant son récit, qu’il a écrit dans un but
d’édification[38].
C’étaient des païens et, dit-on, des magiciens convertis[39], devenus
d’ardents propagateurs de la foi chrétienne. Cette circonstance attira
naturellement sur eux l’attention des persécuteurs. On rapporte que ce fut la
foule païenne, scandalisée d’un changement subit dont elle ne comprenait pas
la cause, qui les arrêta et les livra au gouverneur[40]. L’interrogatoire
est simple, et peut avoir été emprunté à une source originale. Ton nom ? demande le magistrat à l’un des
accusés. — Lucien. — Ta condition ? — Autrefois
persécuteur de la loi vénérable, la prêchant aujourd’hui, quoique indigne.
— En vertu de quel office prêches-tu ?
— Chacun a qualité pour arracher son frère à
l’erreur, afin de lui procurer la grâce et de le délivrer de la servitude du
démon. — Et toi, comment t’appelles-tu
? — Marcien. — Quelle est ta condition ? — Homme libre, adorateur des sacrements divins.
Le dialogue se poursuit entre le gouverneur et chacun des martyrs : l’un
essayant de les détourner de leur nouvelle foi, les deux chrétiens la
confessant, avec simplicité et fermeté. Enfin, désespérant de vaincre leur
résolution, le légat prononça la sentence suivante : Puisque Lucien et Marcien, qui ont transgressé nos divines
lois pour passer à la vaine loi des chrétiens, après avoir été exhortés par
nous à sacrifier avant d’être sauvés, ont méprisé nos conseils, nous
ordonnons qu’ils seront brûlés vifs. Les deux chrétiens rendirent
grâce à Jésus-Christ, et consommèrent joyeusement leur martyre.
La
Bithynie fut arrosée, vers le même temps, par le sang
d’autres témoins du Christ. Saint Bassus, loué par saint Jean Chrysostome[41], est peut-être
un évêque de Nicomédie, martyrisé sous Dèce[42]. Les saints
Thyrse, Lucius et Callinique furent immolés pour la foi dans une ville de la
province ; mais les trois rédactions de leurs Actes données par les
Bollandistes[43]
sont mêlées de tant d’invraisemblances qu’on n’en peut rien tirer de sûr, à
l’exception de quelques bons détails de mœurs juridiques[44]. Heureusement,
en passant de Bithynie en Galatie[45], nous allons
nous trouver de nouveau sur le terrain solide de l’histoire.
On se rappelle les succès apostoliques de saint Grégoire
le Thaumaturge. Pendant le règne de Philippe il avait, à la faveur de la paix
dont jouissait alors l’Église, gagné au Christ presque toute la partie du
Pont Polémiaque qui s’étendait autour de Néocésarée, sa ville épiscopale.
Aussi, malgré ses vertus et les miracles de sa charité, était-il devenu
l’objet de la haine des païens, de jour en jour moins nombreux, qui
habitaient la contrée. Ils crurent sans doute l’heure de la revanche arrivée,
quand le légat impérial ou les magistrats municipaux de Néocésarée eurent
fait afficher l’édit de Dèce. Les apostasies furent, hélas ! aussi rapides
qu’avaient été les conversions. Dans ce pays où la foi n’avait pas encore eu
le temps de pousser de profondes racines, on put craindre que l’Église naissante
ne fût balayée tout entière par le vent de la persécution. Bien des
faiblesses et des lâchetés apparurent. Craignant d’être dénoncés, beaucoup se
hâtaient de prendre les devants. Le fils trahissait son pète, le père son
fils, les frères se livraient mutuellement. Des maisons entières se vidaient
: les prisons regorgeaient de captifs. Bientôt elles ne purent suffire : on
entassa des chrétiens dans tous les édifices publics. Grégoire se défiait non
sans raison de la constance de ses ouailles : il craignait que beaucoup,
parmi ceux mêmes qui n’avaient pas tout de suite apostasié, n’eussent pas le
courage de confesser leur foi devant les tribunaux, et fussent incapables de
supporter même la vue des innombrables instruments de torture dont
s’entouraient les magistrats romains. Aussi conseillait-il à tous ceux qui le
pouvaient encore de fuir au désert : lui-même donna l’exemple. Beaucoup
l’imitèrent, et cette prudente conduite sauva une partie du troupeau. La
gloire même du martyre ne manqua pas à la jeune et fragile chrétienté : un
fidèle nommé Troade confessa la foi devant le légat, souffrit sans faiblir la
torture et arrosa de son sang les fondements de cette Église encore mal
affermie[46].
Je pense qu’il faut reporter à l’une des persécutions
suivantes le martyr de saint Alexandre, le pieux et savant charbonnier que
l’intervention de saint Grégoire avait fait élire évêque de Comane, dans le
Pont Galatique[47].
Il est probable que l’évêque de Césarée en Cappadoce, saint Firmilien, l’un
des plus savants et des plus intimes amis d’Origène, donna, comme saint
Grégoire, aux chrétiens de son Église le conseil de fuir ou de se cacher
pendant la persécution de Dèce, car on cite pour la Cappadoce proprement
dite un seul martyr, le soldat Mercurius[48]. Un autre
soldat, dont la poésie a rendu le nom immortel, périt également pour la foi,
sous Dèce, dans la partie de l’Arménie qui depuis Trajan avait été rattachée
à la Cappadoce[49]
: c’est Polyeucte, très probablement officier dans la légion XII Fulminata,
stationnée à Mélitène[50]. Il avait épousé
la fille d’un des fonctionnaires romains de la province. Converti par
Néarque, son compagnon d’armes, il courut, avec l’imprudente ferveur d’un
néophyte[51]
et l’ardeur bouillante d’un soldat, déchirer l’édit impérial affiché dans
Mélitène, puis, se jetant sur une procession païenne, brisa les idoles que
portaient les prêtres. On l’arrêta. Sourd aux prières de son beau-père,
insensible aux larmes de sa femme, endurci contre les fouets des bourreaux,
il persista dans la foi dont il venait de donner un éclatant témoignage, et
mourut décapité[52].
Néarque, que l’on ne parait pas avoir inquiété, recueillit dans des linges le
sang précieux du martyr. Le corps de Polyeucte fut enterré à Mélitène[53].

III. — Quelques évêques d’Asie.
A l’exception de saint Carpos, mort pour la foi dans
l’Asie proconsulaire, l’ouest et le nord de la péninsule n’ont ajouté aucun
nom d’évêque à la liste des martyrs de la persécution de Dèce. Les régions du
centre et du midi
comblent cette lacune.
Saint Acace était évêque, car ses Actes lui donnent le
titre de « refuge et bouclier des chrétiens d’Antioche. » Mais la ville où
parait avoir été son siège épiscopal ne peut être la grande métropole de
Syrie, dont saint Babylas était évêque depuis 237, et qui fut administrée
ensuite par ce Fabius[54], à qui saint
Denys d’Alexandrie envoya une relation si intéressante de la persécution de
Dèce en Égypte. Acace gouvernait probablement l’Église d’Antioche de Pisidie[55], colonie romaine
célèbre dans les fastes du christianisme, car elle reçut la foi de Paul et de
Barnabé[56].
Elle dépendait politiquement de la
Galatie, dont elle marquait l’extrême limite au sud-ouest ;
en fait, c’était une ville phrygienne de situation, d’idées et de mœurs[57]. Ainsi
s’explique, dans les Actes de saint Acace, la mention de la secte des
Cataphryges, influente et nombreuse dans ces régions où le montanisme avait
pris naissance. Le procès de saint Acace est un des épisodes les plus curieux
de la persécution de Dèce. La pièce qui le rapporte, évidemment traduite du
grec, offre des garanties d’authenticité, bien qu’on y puisse regretter
l’absence d’indications précises quant au lieu de la scène et à la qualité du
magistrat.
Celui-ci, nommé Martianus[58], est qualifié de
consulaire. Le titre de consulaire, pris dans le sens de gouverneur, ne se
rencontre pas avant le quatrième siècle ; d’ailleurs, on lit à la fin des Actes
que Martianus ne fut appelé au gouvernement d’une province qu’après le procès
d’Acace[59].
C’était probablement un fonctionnaire chargé d’une mission spéciale pour la
recherche des chrétiens. Il vit venir Acace : Tu
profites des lois romaines, lui dit-il, tu dois aimer nos princes[60]. — Qui donc, répondit l’évêque, aime l’empereur autant que les chrétiens ? Nous prions
tous les jours pour lui, demandant à Dieu de lui donner une longue vie, un
gouvernement juste, un règne paisible ; nous prions ensuite pour le salut des
soldats et pour la conservation de l’Empire et du monde[61]. — Je te loue de ces sentiments ; mais, afin que l’empereur
en reconnaisse la sincérité, offre-lui avec nous un sacrifice. — Je prie mon Seigneur, le grand et vrai Dieu, pour le salut
du prince ; mais celui-ci n’a pas le droit d’exiger de nous un sacrifice, ni
nous de lui en offrir. Qui donc peut adresser son culte à uni homme ?[62] — Dis-nous alors à quel Dieu tu offres tes prières, afin que
nous l’honorions aussi. Sans paraître apercevoir l’ironie avec
laquelle cette question était faite, Acace commença une longue explication
théologique, ou plutôt une vive attaque contre les dieux de l’Olympe, passant
en revue les fables scandaleuses dont chacun d’eux était l’objet : il semble
qu’on entende dans sa parole un écho de ce que dut être la polémique
chrétienne de ce temps, et qu’on y retrouve les arguments, assez piquants et
assez libres, dont se servaient les controversistes pour détacher les âmes de
la religion païenne. Le magistrat répondait mollement, et ne paraissait pas
se donner beaucoup de peine pour défendre ses dieux, soit qu’il ne daignât
pas entrer en discussion avec un chrétien, soit peut-être qu’il se souciât
médiocrement de leur bon renom. Allons,
disait-il avec douceur, c’est la coutume des
chrétiens de dire du mal de nos dieux. Je t’ordonne de venir avec moi au
temple de Jupiter et de Junon ; nous y ferons un agréable festin[63], et nous rendrons aux immortels l’honneur qui leur est dû.
Et comme Acace, se récriant contre une telle offre, continuait la discussion,
et renouvelait les arguments d’Évhémère, très populaires à cette époque, au
sujet du tombeau de Jupiter en Crète : Sacrifie
ou meurs, interrompit brusquement Martianus. — Tu ressembles aux brigands dalmates, répondit
le chrétien[64]
: quand ils ont arrêté un voyageur, ils leur
demandent soudain la bourse ou la vie, et refusent toute explication. Tu agis
de même. Pour moi, je ne crains rien. Si j’étais coupable de quelque crime,
je serais le premier à me condamner ; mais si l’on m’envoie au supplice parce
que j’adore le vrai Dieu, ce n’est plus de la justice, c’est de l’arbitraire.
Écoute ce que disent nos saints livres : Comme tu auras jugé, tu seras jugé
toi-même, et comme tu auras agi l’on agira envers toi. — Je n’ai pas été envoyé pour juger, repartit le magistrat,
mais pour contraindre. Si tu méprises nos commandements, tu seras châtié.
On ne peut indiquer plus clairement sur quel terrain est
placé le persécuteur : il ne s’agit pas, pour Dèce et ses agents, de lutter
par la raison ou même par la force en faveur d’un système religieux, mais de
réduire à l’obéissance des volontés rebelles. Aussi le chrétien et le païen
ne peuvent-ils s’entendre : l’un s’efforce de porter la controverse dans la
sphère des idées, l’autre la ramène immédiatement à celle de la politique.
Acace répondit avec une éloquente fermeté : Si telles sont tes instructions, les miennes me défendent
de renier mon Dieu. Tu sers un homme fragile et charnel, que la mort
atteindra bientôt, et que tu sais devoir être la pâture des vers ; combien
plus dois-je obéir à Dieu, dont la puissance est éternelle, et qui a dit
lui-même : Celui qui m’aura renié devant les hommes, je le renierai devant
mon Père céleste, quand je serai venu dans ma gloire et ma vertu juger les
vivants et les morts ! Cette parole frappa le magistrat, et
il fit à la doctrine de l’incarnation du Fils de Dieu quelques objections,
les mêmes sans doute qui couraient parmi les païens du troisième siècle.
Puis, revenant aux conclusions politiques, qui seules au fond le
préoccupaient : Vois, dit-il, les Cataphryges : leur religion est ancienne[65] : cependant ils l’ont abandonnée pour la nôtre. Fais
comme eux. Rassemble tous les catholiques, et suis avec eux la religion de
l’empereur. Je sais que ton peuple se laisse conduire par toi. — Les chrétiens obéissent non à moi, mais à Dieu. Ils
m’écouteront si je leur enseigne la justice ; ils me mépriseront si je leur
conseille le mal. — Donne-moi leurs
noms à tous. — Leurs noms sont écrits
au livre de vie. — Où sont les
magiciens qui t’aident dans tes artifices, ou qui t’ont enseigné tes
prestiges ?[66] — Nous avons tout reçu de Dieu, et la magie nous fait
horreur. — Vous êtes des magiciens,
puisque vous avez inventé une religion. — Nous détruisons les dieux créés par vous, et dont vous
avez peur. Mais le Dieu que nous craignons n’est pas notre œuvre ; il est
notre créateur, il nous a aimés comme un père, et, comme un bon maître, il nous
arrachés à la mort. — Donne-moi les
noms, ou je te fais mourir. — Je suis
devant ton tribunal, et tu me demandes des noms ! Espères-tu donc vaincre les
autres, quand tu te laisses vaincre par moi seul ? Cependant, si tu désires
connaître des noms, je m’appelle Acace, et on me nomme le Bon Ange[67]. Fais maintenant ce que tu voudras[68]. — Tu iras en prison, dit le magistrat, et je transmettrai à
l’empereur le procès-verbal de ton interrogatoire. Sa volonté décidera de ton
sort.
On surprend ici, de la part de Martianus, une hésitation
singulière. D’autres, nous l’avons vu, ne condamnèrent qu’avec répugnance ils
condamnèrent cependant. Martianus semble si frappé des réponses, et plus
encore peut-être de l’attitude et de l’accent de son justiciable, qu’il n’ose
prendre sur lui d’envoyer un tel homme à la mort. Il laissera la décision à
l’empereur. A son tour, l’empereur s’attendrit. Dèce était implacable en
théorie ; ses agents avaient reçu des ordres sévères, et il entendait qu’on
les exécutât. Mais dans les rares occasions où lui-même put voir de près ces
chrétiens qu’il ordonnait aux autres de condamner, son cœur, meilleur que ses
idées, et dont les historiens vantent la bonté, parait s’être facilement ému.
Un jour, à Rome, Dèce jugea un chrétien : il n’eut pas la force de prononcer
un arrêt de mort, et renvoya libre l’accusé, dont la jeunesse et le courage
lui avaient fait une profonde impression. La lecture des pièces transmises
par Martianus l’intéressa. On dit qu’il sourit en les lisant[69]. Les piquantes
railleries d’Acace contre les dieux amusèrent-elles son scepticisme de Romain
blasé ? fut-il désarmé par le ton loyal et visiblement sincère dont l’évêque
avait parlé de l’Empire et de l’empereur ? On ne sait ; maille courrier qui
avait porté à Rome les pièces du procès rapporta l’ordre de mettre l’accusé
en liberté. L’empereur ne sut pas mauvais gré à Martianus de lui avoir
procuré cette occasion de se montrer humain, car il changea sa mission
temporaire en une situation définitive, et lui confia la légation de Pamphylie[70]. Le procès de
Nestor, évêque de Magydos, ville de la province dont Martianus devint
gouverneur, est aussi curieux que celui d’Acace. Il se termina d’une manière
plus tragique, puisque le légat (probablement prédécesseur de Martianus)[71] fit torturer,
puis mettre à mort le martyr. Mais, dans là première partie de l’action,
quand la procédure, avant de passer aux mains du représentant de Rome, était
encore dans sa phase préparatoire, et dirigée par les magistrats municipaux,
on retrouve cette courtoisie naturelle aux Grecs d’Asie, dont nous avons déjà
cité des exemples.
Comme saint Grégoire le Thaumaturge, Nestor avait
conseillé la fuite à tous les chrétiens, de peur
que le loup entrant dans la bergerie du Christ ne déchirât quelques brebis.
Mais il n’avait pas cru devoir leur donner l’exemple, et il était demeuré
tranquillement dans sa maison. Des païens vinrent l’y chercher. Il descendit,
calme et majestueux. L’irénarque[72] et tout le conseil vous demandent, lui dit-on.
Nestor se rendit à l’agora. Les sénateurs y étaient rassemblés : Ils se
levèrent et le saluèrent. Étonné, il demanda pourquoi ce salut. Ta vie est digne d’éloges, répondit-on d’une
seule voix. Nestor fut conduit dans l’un des édifices qui bordaient l’agora.
Les membres de la boulè de Magydos
s’assirent : on apporta pour l’évêque un siège d’honneur, paré de riches
étoffes[73].
Vous m’avez fait assez d’honneur en m’appelant
devant vous, dit Nestor ; maintenant,
dites-moi pour quel sujet vous m’avez mandé.
Tu connais, ô maître, le
décret de l’empereur ? répondit l’irénarque. — Je connais le précepte du Dieu tout puissant, mais
j’ignore celui de l’empereur. — Ô
Nestor, donne ton consentement avec calme, de peur qu’on ne te mette en
jugement. — Et à quoi consentirai-je ?
— Aux ordonnances du prince. — Je consens et me soumets aux commandements du roi des
cieux. L’irénarque, à ce mot, oublia sa courtoisie première :
devant ce qui lui parut une désobéissance aux ordres impériaux, le vieux
fonds de fanatisme païen reparut, mêlé à la servilité asiatique. Tu es possédé du démon, s’écria-t-il. — Il serait désirable, répondit Nestor, que vous ne fussiez pas vous-mêmes possédés des démons, et
que vous ne leur rendissiez pas un culte. — Comment oses-tu appeler les dieux des démons ?
— La raison veut qu’on les appelle ainsi, et ceux
qu’on exorcise l’ont souvent reconnu : sache-le bien, vous adorez des démons.
— Je te ferai confesser au moyen des tourments,
et en présence du gouverneur, que ce sont des dieux. — A quoi bon, répondit l’évêque, me menacer des tourments ? Je redoute les supplices de mon
Dieu, mais je n’ai peur ni des tiens ni de ceux de ton juge. Dans les
tourments, je confesserai toujours le Christ, fils du Dieu vivant.
Un jurisconsulte du troisième siècle, commentant un édit
rendu par Antonin le Pieux, alors qu’il était proconsul d’Asie[74], dit que les
irénarques seront tenus d’envoyer au juge l’interrogatoire des malfaiteurs
par lettre close et scellée. Les accusés qui
auront été transmis avec un elogium devront, ajoute-t-il, être entendus de nouveau, bien qu’il y ait eu lettre de
renvoi, et même s’ils ont été conduits par l’irénarque[75]. Ces règles
furent suivies exactement dans le procès de Nestor. L’irénarque de Magydos
voulut le conduire lui-même à Perge, où se trouvait le légat : il se mit en
route, avec l’accusé et deux soldats[76]. Ils arrivèrent
à Perge un mercredi, dans la soirée. Dès le lendemain matin, l’irénarque alla
faire son rapport au légat. Celui-ci se rendit à son tribunal, et ordonna
d’amener l’accusé. Un assesseur donna lecture du rapport écrit, elogium. Ce document, qui formait la base du
procès, et peut se comparer à l’acte d’accusation lu par le greffier devant
nos cours d’assises, devait être écouté avec grande attention par le juge.
L’irénarque qui l’avait rédigé avait droit à des éloges, s’il avait bien
rempli sa mission : il était blâmé, lorsque le rapport était incomplet ou mal
écrit : les rescrits impériaux commandaient de le punir, si le document
trahissait la passion ou la mauvaise foi du rédacteur[77]. En général,
l’autorité romaine se défiait des irénarques ; chez ces fonctionnaires des
cités asiatiques elle trouvait déjà la vénalité, le manque de conscience qui
furent si longtemps, à des époques plus rapprochées de nous, la plaie des
justices orientales[78]. Par une
heureuse et unique fortune, le rapport rédigé par l’irénarque au nom de la
boulè de Magydos a été conservé. S’il est authentique, comme nous le pensons,
on y doit reconnaître un des plus précieux documents de procédure criminelle
qui soient venus jusqu’à nous :
Eupator, Socratès[79], et tout le conseil, au très excellent seigneur
président, salut...
Lorsque Ta Grandeur reçut les
divines lettres de notre seigneur l’empereur, par lesquelles il ordonnait que
tous les chrétiens sacrifiassent, et qu’on les fit renoncer aux idées dont
ils sont imbus, ton humanité voulut exécuter ces ordres sans violence, sans
dureté, avec mansuétude. Niais cette douceur n’a servi de rien. Ces hommes
s’obstinent à mépriser l’édit impérial. Nestor, invité par nous et par tout
le conseil, non seulement n’a pas voulu se rendre à nos avis, mais tous ceux
qui sont sous sa direction, suivant l’exemple de leur chef, s’y sont
également refusés. Nous avons insisté pour qu’il vint au temple de Jupiter,
suivant les ordres du très victorieux empereur. Mais il a répondu en
chargeant d’outrages les dieux immortels. Il n’a pas épargné l’empereur.
Toi-même n’as pas été ménagé. C’est pourquoi le conseil a jugé bon de le
déférer à Ta Grandeur.
Les rescrits impériaux défendaient au gouverneur de juger
sur la simple lecture de cette pièce : ils l’obligeaient à recommencer
l’instruction, et à interroger lui-même l’accusé[80]. Malheureusement
l’interrogatoire du légat, tel qu’il est donné par deux versions différentes,
l’une latine, l’autre grecque, est loin d’avoir la valeur de l’elogium. Dans les Actes latins, il offre
plusieurs passages qui paraissent empruntés à la Passion de saint
Théodore d’Amasée[81] ; dans les Actes
grecs récemment retrouvés[82], l’imitation est
moins visible, mais on rencontre des traits incohérents, la scène semble se
passer à la fois à Side et à Perge, et presque rien, dans la parole du juge
ou dans celle du martyr, ne sent l’original. Quelques mots pourtant de la
relation. grecque sont beaux, et méritent d’être retenus. Quand le martyr,
pressé de questions, eut confessé la foi, protestant qu’aucune souffrance ne
le détacherait de son Dieu, le gouverneur dit : Qu’on
attache à un poteau cet homme de fer[83] et qu’on lui déchire les côtes. Nestor, les
yeux au ciel, supporta sans faiblir cette horrible torture. Le gouverneur
ordonna enfin aux bourreaux de s’arrêter ; s’adressant au martyr : Dis-nous en un mot, et sans fausse honte, ce que tu as
résolu : veux-tu être avec nous ou avec ton Christ ? — J’ai été, je suis, je serai toujours avec mon Christ,
répondit Nestor. Le gouverneur le fit crucifier. Pendant plusieurs heures le
saint évêque vécut sur la croix, exhortant les chrétiens témoins de son
supplice, et priant Dieu de les conserver inébranlables dans leur foi. Puis,
disant : Amen, il rendit l’âme.
La Lycie,
réunie avec la Pamphylie
en un même gouvernement, vit deux autres martyrs de la persécution de Dèce :
le berger Thémistocle, qui, refusant de livrer un chrétien fugitif, nommé
Dioscoride, dont il connaissait la retraite dans la montagne, fut emmené à sa
place, confessa Jésus-Christ, et mourut dans les tourments[84] ; un autre
saint, dont la légende a étouffé l’histoire : nous voulons parler de saint
Christophe. Les Menées grecques disent qu’il avait été baptisé par saint
Babylas, évêque d’Antioche[85].
Babylas est célèbre dans l’antiquité chrétienne pour avoir
arrêté à la porte de l’église un empereur souillé de crimes, l’avoir empêché
de participer avec une conscience coupable aux saints mystères, et donné
ainsi, en pleine époque païenne, l’exemple que devait imiter au siècle
suivant saint Ambroise. Malheureusement les détails de sa vie sont peu connus
: nous avons montré plus haut comment l’acte de hardiesse évangélique qui
immortalisa son nom a été inexactement ou incomplètement rapporté par les
historiens. Il en fut de même de son martyre. On sait qu’il mourut pour la
foi de Jésus-Christ ; mais les circonstances dans lesquelles fut consommé son
sacrifice varient avec les narrateurs. Eusèbe, le plus ancien et probablement
le mieux renseigné, dit qu’il mourut à Antioche dans sa prison[86]. Saint Jean
Chrysostome paraît croire qu’il fut décapité[87]. On parle de
trois jeunes gens immolés en même temps[88]. Des Actes,
où l’histoire est étrangement défigurée, mettent son martyre sous Numérien[89]. Cette dernière
date doit être rejetée : Eusèbe est formel quant à l’époque où mourut le
saint évêque d’Antioche. Un fait reste certain : Babylas, après avoir fait
respecter par Philippe la discipline de l’Église, confessa la foi sous son
successeur, soit par un martyre sanglant, soit comme tant d’autres victimes
de la persécution de Dèce, par le long et douloureux martyre de la prison. On
dit qu’il demanda à être enterré avec ses chaînes[90] ; son tombeau,
transporté cent ans plus tard, par un empereur chrétien, près du temple
d’Apollon à Daphné, fit taire l’oracle qui y parlait encore[91].
Dans le même temps que saint Babylas, mourut en prison à
Césarée de Palestine un des plus grands prélats orientaux, saint Alexandre,
évêque de Jérusalem. Il avait puisé la science et la charité à cette forte et
vivante école d’Alexandrie, dont nous trouvons les disciples, au troisième
siècle, à la tète de tout l’Orient chrétien. Alexandre était élève de Pantène
et de Clément, et intime ami d’Origène. D’abord évêque d’une ville de
Cappadoce, il fut emprisonné pour la foi pendant la persécution de Septime
Sévère : on se rappelle que Clément, réfugié alors dans cette province,
administra l’Église de son ancien élève prisonnier. La captivité d’Alexandre
dura jusqu’en 211 : il sortit de prison après neuf ans, sous le règne de
Caracalla. En 212, il fut élu coadjuteur du vieux Narcisse, évêque centenaire
de Jérusalem : bientôt il lui succéda. Passionné pour les lettres et la
philosophie, Alexandre fonda à Jérusalem une bibliothèque célèbre : elle
existait encore au temps d’Eusèbe, et une partie des documents anciens qui
rendent si précieuse l’Histoire ecclésiastique de ce dernier lui
furent empruntés[92]. Sous le règne
d’Alexandre Sévère, le savant prélat eut la joie d’ordonner prêtre à Césarée
son ami Origène, et, de concert avec l’évêque de cette ville, le chargea d’y
faire un cours d’Écriture sainte : une des leçons, que nous avons encore, fut
prononcée en sa présence[93]. Il semble
s’être appliqué à faire de la
Palestine chrétienne l’image et presque la rivale
d’Alexandrie, dont il reproduisait, dans de moindres proportions, la
bibliothèque à Jérusalem et le didascalie à Césarée. Alexandre était très âgé
lors de la persécution de Dèce. Traduit devant les magistrats, il confessa
pour la seconde fois le Christ. On le mit en prison : il y mourut chargé
d’ans et de gloire[94]. Sa mort bienheureuse fut annoncée au pape
Corneille par une lettre de l’illustre Denys d’Alexandrie[95].

IV. — Origène. — La fin de la persécution.
Les instructions de Dèce laissaient à ses agents une
grande liberté d’action, leur permettant, leur enjoignant même de varier les
rigueurs de la prison ou du supplice selon les personnes. La pensée première
était toujours celle-ci : obtenir l’abjuration, ne prononcer la peine
capitale que si toute chance de vaincre la persévérance des accusés parait
irrévocablement perdue. Sans doute, pour les gens du commun, simples
chrétiens sans renom, désignés à l’attention du pouvoir par l’ardeur de leur
foi ou quelque circonstance fortuite, la patience des juges était parfois moins
longue. Ils essayaient de vaincre la résolution du fidèle par la persuasion,
puis par les menaces, enfin par la torture ; quand tous ces moyens avaient
échoué, ils l’envoyaient au supplice. Riais l’empereur n’aurait pas permis
d’agir avec cette rapidité relative quand un des chefs hiérarchiques de
l’Église ou l’un de ses grands docteurs était en cause. La chute de tels
hommes serait pour les persécuteurs une victoire retentissante, qui
entraînerait la défaite de centaines ou de milliers d’autres chrétiens[96]. Un résultat si
considérable demandait qu’on ne ménageât ni les efforts ni le temps. Ainsi
s’explique comment, alors que tant d’obscurs chrétiens mouraient sous la
hache du bourreau ou parmi les flammes du bûcher, les plus célèbres passaient
des mois en prison, pour expirer dans les fers comme Babylas et Alexandre, ou
survivre, comme, beaucoup d’autres, à la persécution.
Les païens désiraient surtout triompher d’Origène. Il
remplissait le monde du bruit de son nom ; sa renommée avait dominé les
orages soulevés par la hardiesse de quelques-unes de ses doctrines, et tous,
même parmi ses adversaires, rendaient hommage à l’élévation de son génie et à
la candeur de sa foi. Aux yeux de la société officielle, peu familière avec
les nuances des controverses ecclésiastiques, le christianisme se
personnifiait dans cet homme qui avait partout des disciples, qui naguère
catéchisa des impératrices et correspondit avec des empereurs, et dont la
science, disait-on, était sans bornes. Abattre cette colonne serait ébranler le
temple lui-même et en précipiter la ruine. On ne négligea rien pour y
parvenir. Arrêté, probablement dès le commencement de la persécution, à
Césarée où il enseignait, Origène fut jeté en prison. Il avait alors
soixante-sept ans. Le méchant démon,
dit Eusèbe, mit en œuvre toutes ses ressources,
employa contre lui toutes ses forces, tous ses artifices, se rua sur lui plus
impétueusement que sur tous les autres[97]. Quelle serait
aujourd’hui la valeur des lettres écrites par Origène soit dans la prison,
soit immédiatement après en être sorti ! Eusèbe les a lues, et en a tiré les
détails trop brefs qu’il nous donne. Il peint le glorieux vieillard, l’homme de fer[98], étendu au fond
d’un obscur cachot, le cou dans un carcan, les jambes tirées jusqu’au
quatrième trou dans des ceps qui les tenaient violemment écartées[99]. Plusieurs fois
on alluma du feu près de lui, comme pour le brûler[100]. Mais on
s’arrêtait au point où ses jours eussent été en péril. Avec cette habitude
que les Romains avaient de la torture, et l’expérience acquise par leurs
bourreaux de tout ce que l’être humain peut supporter sans perdre la vie, on
menait Origène, par une gradation savante, jusqu’aux portes de la mort. Tout l’effort du juge était de ne pas le tuer[101].
Origène sortit de captivité après la mort de Dèce, arrivée
vers la fin de 251. La plupart des prisonniers étaient déjà libres. Presque
partout, la persécution avait cessé depuis plusieurs mois. Elle s’était à peu
près arrêtée à Rome dès le moi de mai ou de juin, en Afrique depuis le commencement
du printemps. L’Asie ne parait pas avoir eu de martyrs après le mois de mars.
C’est vers avril ou mai que le confesseur Acace fut mis en liberté par
l’ordre de l’empereur. Dèce, à ce moment, commençait à reconnaître que
l’Empire avait des ennemis plus dangereux que les chrétiens. il ne révoqua
point l’édit rendu un an et demi auparavant, mais il cessa d’aiguillonner le
zèle des magistrats municipaux et des gouverneurs de province. Ceux-ci
avaient, comme l’empereur lui-même, d’autres préoccupations désormais que de
traquer quelques personnes inoffensives : l’attention de tous était ailleurs.
La fortune du prince paraissait compromise. Divers compétiteurs se levaient
contre lui. Plus redoutable ; la guerre étrangère avait éclaté. La frontière
du Danube pliait sous l’effort des Goths, maîtres, si on n’arrêtait
l’invasion, de se jeter à leur choix sur l’Orient ou l’Occident. Déjà les
Barbares avaient saccagé la
Thrace. Ils menaçaient la Macédoine. On
craignait qu’ils n’envahissent la Grèce. Dèce, toujours dominé par ses souvenirs
classiques, faisait garder avec soin le défilé des Thermopyles. Mais les
Goths ne vinrent pas jusque-là. Chargés de butin, ils retournèrent vers leur
pays. Dèce, qui avait quitté Rome dès le printemps, crut les anéantir avant
qu’ils eussent repassé le Danube. Choisit-il mal ses positions ? fut-il trahi
? les historiens ont attribué à l’une ou l’autre de ces deux causes l’issue
désastreuse de la bataille. Son fils périt sous ses yeux, percé d’une flèche.
Ce n’est rien, dit stoïquement l’empereur
; ce n’est qu’un homme de moins[102]. Le mot a
probablement été inventé, comme tant de mots historiques ; mais c’est un
honneur pour Dèce qu’on ait pu le lui prêter, et, vraie ou fausse, cette
parole digne d’un héros de Plutarque jette un rayon de gloire sur la triste
fin d’un empereur et de toute une armée périssant dans un marais de la Thrace sous les traits
des Barbares.
Un des successeurs de Dèce s’est demandé quelles avaient
dû être ses pensées dans ce moment tragique où, déjà accablé par la fortune,
il attendait la mort[103]. Peut-être
ont-elles ressemblé à celles d’un autre empereur mourant un siècle plus tard,
dans les plaines de la Perse,
après avoir fait au christianisme une guerre moins sanglante, mais plus
hypocrite et aussi haineuse. Comme Julien, Dèce était vaincu par le Galiléen.
Il avait porté à l’œuvre du Christ les coups les plus terribles qu’elle eût
encore reçus : et de ce grand effort, que restait-il ? Le souvenir de
passagères apostasies presque toutes effacées par un retour passionné vers
cette Église que beaucoup avaient reniée des lèvres, sans pouvoir en détacher
leur cœur, l’héroïsme de nombreux martyrs, et la preuve une fois de plus
acquise de l’impuissance de la force à triompher de Dieu et des consciences.
La persécution avait passé, mauvais rêve ou vision glorieuse, sans laisser
plus de trace qu’un coup d’épée sur les flots. L’Église restait debout,
purifiée par l’épreuve, retrempée dans son propre sang, prête à ces
alternatives de guerre et de paix qui vont être désormais son lot jusqu’à la
fin du siècle. Quelqu’une de ces réflexions a-t-elle traversé, après la
défaite, l’esprit du persécuteur ? a-t-il senti s’abaisser sur lui le bras de
Dieu, qui ne laisse pas verser impunément le sang
de ses serviteurs, et les venge par la ruine des princes, la perte des
trésors, le massacre des armées, la destruction des camps ?[104] Nul ne saurait
dire ce qui se passa dans l’âme de l’infortuné souverain ; mais on peut
affirmer que si, parmi les affres de l’agonie, Dèce eut le temps d’avoir une
pensée distincte, ce fut une pensée de désespoir. Sa vie était manquée. Rien
ne resterait de son règne. Son œuvre avait péri avec lui. Après s’être cru
appelé à restaurer l’antique gloire et l’antique religion de Rome, il mourait
deux fois vaincu : par les chrétiens et par les Barbares.
La leçon fut perdue. Soixante ans vont s’écouler avant
qu’un empereur, jetant sur l’avenir de la civilisation romaine le regard du
vrai politique, reconnaisse dans le christianisme la seule force capable de
vaincre ou du moins d’absorber la barbarie. Les successeurs immédiats de Dèce
ne furent pas assez libres de préjugés pour s’élever à cette hauteur de vues.
Ils restèrent dans l’ornière sanglante où s’étaient engagés avant eux les
persécuteurs. A partir de la moitié du troisième siècle l’histoire des
persécutions changera cependant d’aspect. Les chefs de la société civile vont
se montrer moins effrayés de la multitude des chrétiens que de leur puissante
organisation, de la forme corporative adoptée par eux dans leurs rapports extérieurs,
des richesses mobilières et immobilières de la communauté. C’est désormais
l’association que les empereurs cherchent surtout à détruire, c’est avec
l’association qu’ils seront quelquefois amenés à traiter. Une phase nouvelle
commence, pleine d’imprévu et de contrastes. Tantôt la guerre sévit avec
fureur, tantôt les deux puissances — car on pourrait déjà employer cette
expression échangent des préliminaires de paix. Pendant un demi-siècle, le
régime de la Terreur
et celui des concordats vont se succéder plusieurs fois. Il nous reste à
écrire ce chapitre curieux et, croyons-nous, assez neuf de l’histoire de
droit d’association.
FIN
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