Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles

 

CHAPITRE VII — LA PERSÉCUTION DE MARC-AURÈLE (suite).

 

 

I. — Les martyrs de la Gaule Lyonnaise.

La Gaule chrétienne, dont les origines sont couvertes d’une profonde obscurité, entre tout à coup dans l’histoire à la fin du règne de Marc-Aurèle. Une lettre adressée par les serviteurs du Christ, qui habitent à Vienne et à Lyon, dans la Gaule, aux frères d’Asie et de Phrygie, lettre d’une authenticité aussi indiscutable que celle où l’Église de Smyrne raconte le martyre de saint Polycarpe, et d’une beauté morale plus grande encore, s’il est possible, montre l’Église de Lyon tout à fait constituée en 177[1], et traversant une crise épouvantable, d’où sa foi sort victorieuse.

Lyon, à cette époque, était la métropole administrative, politique, financière de trois provinces. Elle se divisait, pour ainsi dire, en deux villes.

L’une, située entre la Saône et le Rhône, était la ville fédérale et religieuse, propriété collective des soixante cités des trois Gaules, jouissant de grands privilèges, et relevant, pour le gouvernement et l’administration, du prêtre chargé de desservir l’autel de Rome et d’Auguste.

L’autre, bâtie au bord de la Saône, sur la colline de Fourvière, était la ville politique, administrative, la colonie romaine : là se trouvaient le forum, le palais impérial, le palais du gouverneur, l’hôtel des monnaies, le théâtre, l’amphithéâtre[2] : là vivait la riche bourgeoisie, investie des charges municipales.

Le 1er août, jour anniversaire de la consécration de l’autel, les députés des trois Gaules assistaient en commun, autour de l’autel de Rome et d’Auguste, à des jeux et à des fêtes d’un caractère plus littéraire apparemment que sanglant[3] ; puis ils se réunissaient en une sorte d’assemblée parlementaire (concilium Galliarum), élisaient le prêtre[4], votaient des récompenses, formulaient peut-être des plaintes, vérifiaient les comptes des fonctionnaires chargés d’administrer la caisse qui subvenait aux frais du culte, des réunions périodiques, et généralement aux dépenses de la ville fédérale[5].

Cet ensemble d’institutions, dans lesquelles une politique habile savait mélanger à dose égale l’autonomie provinciale et l’unité romaine, et où la ville de Lyon trouvait la source de sa grandeur et de sa prospérité, avait inspiré à ses habitants un enthousiasme sans bornes pour Rome et Auguste, pour l’Empire et ses dieux.

Mais à côté de la population lyonnaise proprement dite, il y avait une population flottante, moins imbue de patriotisme local, plus ouverte aux souffles du dehors. Celle-ci, amenée parla Méditerranée et le Rhône dans la métropole gauloise, à la faveur du grand mouvement commercial qui reliait les diverses parties de l’Empire, et dont Lyon était un des plus importants entrepôts[6], avait initié de bonne heure ses habitants aux cultes étranges de l’Orient[7] ; mais elle leur avait, en revanche, apporté les premières semences du christianisme. On comptait dans l’Église lyonnaise du deuxième siècle beaucoup de chrétiens de Grèce, d’Asie, de Phrygie. Saint Irénée, le bras droit du vieil évêque Pothin, était Grec, disciple de Papias et de saint Polycarpe. Il y avait sans doute, dans cette communauté, beaucoup de Lyonnais d’origine ; mais la présence de nombreux Asiatiques, les communications presque quotidiennes avec l’Orient, donnaient probablement au groupe chrétien de Lyon, comme à celui de Vienne, composé des mêmes éléments, une apparence exotique, qui excitait les défiances du patriotisme local.

Celui-ci devenait surtout ombrageux aux approches de la fête du mois d’août. Les deux parties de la ville se remplissaient alors, non seulement de magistrats, de prêtres, de délégués des cités, mais encore de paysans, de marchands, accourus de toutes les provinces pour prendre part à la grande foire[8] qui coïncidait avec les réunions et les jeux. Longtemps auparavant, Lyon se préparait à recevoir tous ces hôtes, et le peuple, en grande partie oisif comme l’étaient alors les gens libres des grandes villes, s’agitait dans l’attente des distractions et des profits qui lui étaient réservés. Peut-être cette agitation était-elle commencée quand une cause inconnue, une sorte de mot d’ordre venu on ne sait d’où, tourna contre les chrétiens l’esprit mobile et déjà surexcité de la foule. On les accablait d’opprobres ; on ne pouvait plus les souffrir dans les lieux publics, dans les thermes, au forum ; quand l’un d’eux passait dans la rue, c’étaient des cris, des coups, on le dépouillait, on lui jetait des pierres, on l’enfermait. Bientôt les principaux de la cité, les gens de la ville haute, s’émurent ; mais, loin de prendre la défense des opprimés, ils firent cause commune avec le peuple. Le légat impérial était absent ; on ne l’attendit pas pour commencer le procès des chrétiens. Un tribun de la treizième cohorte urbaine, stationnée à Lyon[9], et les magistrats de la colonie, c’est-à-dire les duumvirs, arrêtèrent tous ceux que la voix publique désigna : on les interrogea, ils confessèrent leur foi, et furent jetés en prison. Mesure certainement illégale, car depuis la fin du premier siècle la juridiction criminelle avait, dans les colonies, passé tout entière des duumvirs aux officiers impériaux[10].

Quand le légat fut enfin rentré à Lyon, les prisonniers comparurent devant le tribunal. Un jeune chrétien, de grande famille et de grande vertu, Vettius Epagathus, assistait à l’interrogatoire. Il fut saisi d’indignation à la vue des tortures que l’on faisait subir aux accusés, et, s’avançant au pied du tribunal : Je demande, dit-il, qu’on me permette de plaider la cause de mes frères ; je montrerai clairement que nous ne sommes ni athées ni impies. Il se fit alors une grande rumeur : Vettius Epagathus était connu de tous, et son intervention produisait un effet considérable. Cependant le légat n’accéda pas à sa pétition, quoiqu’elle frit très juste et très légale, mais lui demanda seulement s’il était chrétien. Oui, répondit-il d’une voix éclatante. Il fut alors, dit la lettre, mis au nombre des martyrs. Voici l’avocat des chrétiens ! s’écria le juge, en raillant[11]. On ne pouvait avouer plus clairement que, seuls entre tous les accusés romains, les chrétiens devaient être privés du ministère des avocats[12].

La première comparution des accusés devant le légat eut un résultat malheureux : dix chrétiens, mal préparés et mal exercés[13], — car, dès cette époque, on vivait dans l’attente du martyre, et les vrais fidèles s’y préparaient de longue date, comme des athlètes ou des gladiateurs s’exercent d’avance au combat[14], — renièrent leur foi, par peur des tourments. Ce fut une grande douleur pour les héroïques confesseurs qui remplissaient les prisons, le sujet d’un profond découragement pour les chrétiens demeurés libres qui, au prix de mille difficultés, les visitaient et les assistaient dans leur captivité[15]. Mais promptement les vides causés par ces défections se remplirent : contrairement aux rescrits de Trajan et d’Hadrien, on faisait, à Lyon et à Vienne, la recherche des chrétiens, et les plus considérables de ces deux Églises, leurs colonnes, leurs fondateurs[16], étaient chaque jour incarcérés.

Cependant l’instruction se poursuivait. Soit scrupule d’équité, soit ignorance des règles juridiques concernant les chrétiens, le légat, au lieu d’appliquer simplement le rescrit de Trajan, et de condamner les confesseurs sans examiner s’ils étaient ou non coupables de crimes de droit commun, fit porter sur ce dernier point. tout l’effort de la procédure. Les esclaves des accusés furent amenés, quoique païens[17]. On allait, selon l’usage, les mettre à la question, afin d’obtenir des révélations sur leurs maîtres[18], quand, effrayés par la pensée des tortures qu’ils avaient vu infliger à ceux-ci, ils déclarèrent, sur le conseil et presque sous la dictée[19] des soldats (τών στρατιωτών), c’est-à-dire probablement des officiales du légat[20], que les chrétiens commettaient tous les crimes dont l’imagination populaire les chargeait : les repas de Thyeste, les incestes d’Œdipe, et d’autres énormités qu’il ne nous est permis ni de dire ni de penser, et que nous ne pouvons même croire avoir jamais été commises par des hommes[21].

Cette déclaration porta au comble la fureur du peuple. Soit pour lui complaire, soit dans l’espoir de leur arracher des aveux, les accusés furent mis une seconde fois à la torture. Un rescrit de Marc-Aurèle et Lucius Verus permettait de torturer plusieurs fois le même accusé[22] : surtout, ajoute un jurisconsulte, quand l’évidence l’accable, et qu’il a endurci dans les tourments son corps et son âme[23]. Le mensonge des esclaves avait, aux yeux du juge, produit l’évidence ; la constance montrée par les martyrs les faisait sans doute paraître endurcis de corps et d’âme. Ils le parurent plus encore après cette seconde épreuve. Quatre d’entre eux, surtout, lassèrent les bourreaux : Attale, de Pergame, qui était la colonne et l’appui de notre Église ; Sanctus, diacre de Vienne ; Maturus, néophyte ; l’esclave Blandine.

La lettre donne d’horribles et admirables détails sur les tortures subies par Blandine et Sanctus.

Par celle-là, le Christ a montré que ce qui est vil, informe, méprisable aux yeux des hommes, est en grand honneur auprès de Dieu, qui considère le réel et fort amour, non de vaines apparences[24]. Tout le monde, et surtout celle qui, selon les hommes, était la maîtresse de Blandine, maintenant sa compagne de martyre, tremblait en considérant ce petit et faible corps ; mais son âme fut si forte que, du matin jusqu’au soir, elle lassa plusieurs escouades de bourreaux, qui s’avouaient vaincus, s’étonnaient qu’elle vécût encore, toute déchirée et percée, après tant de supplices dont un seul, disaient-ils, eût suffi à la tuer. Elle, cependant, reprenant des forces, oubliait ses souffrances, en confessant sa foi et en répétant : Je suis chrétienne, il ne se fait rien de mal parmi nous. Voilà de quoi le christianisme avait rendu capable une pauvre fille esclave ! La servante Blandine, dit M. Renan, dont j’aime à citer ici les paroles, montra qu’une révolution était accomplie. La vraie émancipation de l’esclave, l’émancipation par l’héroïsme, fut en grande partie son ouvrage[25]. Mais cet héroïsme lui-même avait pour principe, comme le rappelle plus éloquemment encore la lettre de 177, un grand et fort amour de Dieu.

Sanctus ne fut pas moins courageux. Après chaque torture on l’interrogeait, lui demandant, selon l’usage, son nom, sa patrie, sa ville, s’il était esclave ou libre ; à chaque question il répondait : Christianus sum[26]. Dans leurs réponses aux interrogatoires, comme sur leurs marbres funéraires, les premiers fidèles dédaignaient, ordinairement, d’indiquer leur pays, leur filiation, leur condition sociale[27] ; comme pour montrer, dit la lettre, que dans le titre de chrétien nom, patrie, famille, étaient contenus[28]. En vain les tortures les plus affreuses furent-elles appliquées à Sanctus ; en vain posa-t-on des lames ardentes sur les parties les plus sensibles de son corps[29], en vain, couvert de plaies, contracté, tordu, lui fit-on perdre jusqu’à l’apparence humaine : on ne put tirer de lui une autre parole. Quelques jours après, on voulut le mettre de nouveau à la question : toutes ses cicatrices avaient disparu, sa taille s’était redressée : la nouvelle torture lui fut, dit la lettre, un rafraîchissement et un remède plutôt qu’une peine.

Cependant les confesseurs n’étaient pas seuls nais à la question : on y appliqua aussi une chrétienne nommée Bibliade, qui d’abord avait apostasié. Elle avait été une première fois fragile et lâche : le juge espérait obtenir d’elle de compromettants aveux. Nais la torture fut pour Bibliade une salutaire leçon ; elle pensa aux supplices de l’enfer ; s’éveillant comme d’un profond sommeil, on l’entendit s’écrier : Comment se pourrait-il faire qu’ils mangeassent des enfants, ces hommes qui n’ont même pas la permission de goûter le sang des animaux ?[30] Elle se confessa chrétienne, et fut mise au nombre des martyrs.

La torture était restée sans effet ; on essaya des rigueurs de la prison[31]. Des cachots étroits, sans air ni lumière, des ceps passés aux pieds et serrés jusqu’au cinquième trou[32], la brutalité de geôliers experts en toutes les vexations, tel fut le nouveau supplice infligé aux confesseurs. Les plus robustes y résistèrent ; d’autres, nouvellement arrêtés, et qui n’avaient pas eu le temps de s’endurcir, moururent en prison. L’un de ceux qui périrent ainsi fut le vénérable évêque Pothin, que ses quatre-vingt-dix ans, et une santé très faible, marquaient d’avance pour une prompte mort, malgré la vigueur de son âme. Après son arrestation, à avait été porté au tribunal par les gens de l’officium : les magistrats de la cité et tout le peuple suivaient en poussant des clameurs. Quel est le Dieu des chrétiens ? lui demanda le légat. — Tu le connaîtras, si tu en es digne, répondit Pothin. On l’emmena, en l’accablant d’injures, de coups de pieds ; ceux qui étaient trop loin pour frapper jetaient des pierres. Il fut enfin conduit, respirant encore, dans la prison ; deux jours après il rendait l’âme.

Le légat, cependant, avait prononcé la sentence. Les accusés survivants furent partagés en escouades, destinées à divers supplices. On commença par Maturus, Sanctus, Blandine et Attale, condamnés aux bêtes. Une venatio extraordinaire eut lieu à leur occasion. Maturus et Sanctus furent introduits ensemble dans l’amphithéâtre, immense édifice appuyé au flanc de la colline, d’où le regard du spectateur embrassait le cours sinueux des deux fleuves, et, dans le lointain, la plaine immense bordée d’un côté par les pics étincelants des Alpes, de l’autre par les sombres sommets de la chaîne du Pilat[33]. Mais d’autres objets que ce magnifique paysage attiraient l’attention du peuple. C’est sur des victimes humaines que son œil était fixé. Après avoir, suivant l’usage, contraint les deux chrétiens à défiler devant des bourreaux armés de fouets, on leur fit subir diverses tortures ; on les exposa ensuite aux morsures des bêtes, qui traînèrent leurs corps sur la sable ; puis, relevés, on les assit dans une chaise rougie au feu ; enfin on leur coupa la gorge. Pendant ce temps, Blandine, au milieu de l’arène, était attachée à un poteau[34], élevé probablement sur un tertre ou une estrade[35] ; les chrétiens croyaient voir, non leur sœur, mais Jésus crucifié. Aucune bête ne la toucha[36] : on la délia alors du poteau, et on la reconduisit en prison. Attale ! Attale ! s’écria le peuple. Le condamné fut promené autour de l’amphithéâtre, portant un écriteau avec ces mots : Attalus christianus[37]. Tout à coup le légat apprit qu’Attale était citoyen romain. Il n’osa passer outre au supplice et le fit ramener en prison. Le cas pouvait se présenter pour d’autres chrétiens : le légat crut prudent de consulter l’empereur, et lui envoya un rapport sur toute cette affaire.

C’est ici le moment de jeter un regard sur l’intérieur de la prison, où les condamnés attendirent pendant un temps assez long la réponse impériale.

La prison ne contenait pas seulement des martyrs pêle-mêle avec eux étaient détenus les apostats. Légalement, ceux-ci auraient dû être absous ; mais, je l’ai dit, le légat n’avait point observé les rescrits de Trajan et d’Hadrien ; il avait vu dans les chrétiens des criminels de droit commun, coupables de ces forfaits horribles dont les avait chargés la lâche déclaration des esclaves. Dès lors, il n’y avait pour lui aucune différence entre ceux qui avaient confessé et ceux qui avaient renié le Christ. Ces derniers n’étaient plus chrétiens, mais ils avaient jadis participé, comme tels, à des actes de débauche, de meurtre, de cannibalisme. On les retenait donc en prison, humiliés, anéantis, regardant avec envie les visages joyeux des confesseurs qui portaient leurs chaînes comme une fiancée porte les franges d’or de ses vêtements de noce, contemplant avec désespoir l’activité sereine de ces héros qui, du fond de leur cachot, au milieu des malades et des mourants, s’inquiétaient des affaires de l’Église, prêtaient l’oreille aux inquiétants progrès du montanisme, écrivaient sur ce sujet en Asie, en Phrygie, rédigeaient une adresse au pape Éleuthère[38], et en même temps s’avertissaient mutuellement de leurs défauts, se corrigeaient l’un l’autre des excès auxquels une austérité mal entendue avait pu porter quelques-uns[39].

L’humilité et la charité des confesseurs étaient trop grandes pour laisser sans secours les malheureux tombés. Dans leur modestie, ils s’inquiétaient eux-mêmes de leur persévérance finale ; avec une exquise délicatesse, ils refusaient le titre de martyrs ; n’accusant personne, ne liant personne, pardonnant tout, excusant tout, priant pour leurs juges, pour leurs bourreaux, ils invoquaient surtout, avec d’abondantes larmes, la miséricorde divine pour ceux qui, par faiblesse, avaient renié Jésus. Leurs touchantes supplications furent exaucées : avec l’aide des vivants, les membres morts de l’Église se ranimèrent peu à peu ; ceux qui avaient rendu témoignage se réjouirent sur ceux qui avaient d’abord refusé le témoignage ; et l’Église, cette vierge mère, conçut encore une fois dans son sein les avortons qui en avaient été arrachés[40]. Presque tous les tombés revinrent l’un après l’autre à Jésus, et se préparèrent, sous l’œil paternel des martyrs, à comparaître de nouveau devant le tribunal.

Ils furent assignés avec les autres captifs dès que le légat eut reçu la réponse de Marc-Aurèle. Elle était dure et cruelle[41]. Le nouveau rescrit rappelait et confirmait les règles posées par Trajan et Hadrien : condamner à la peine capitale ceux qui s’avoueront chrétiens, absoudre ceux qui renieront. Ignorant ce qui s’était passé dans l’intérieur de la prison, le légat s’imaginait que, pour les renégats, le procès allait être une affaire de pure forme : ils renouvelleraient leur négation, et, sur l’ordre de l’empereur, seraient renvoyés libres. On voulut donner une grande solennité à l’audience. On en fit comme l’inauguration de la grande fête du mois d’août, et c’est en présence d’une immense foule, appartenant à toutes les provinces gauloises, que les prisonniers furent conduits au pied du tribunal.

L’interrogatoire fut sommaire : quiconque s’avouait chrétien était condamné aux bêtes, ou, s’il était citoyen romain, à la décapitation : dans ce cas, au lieu de le réserver pour l’amphithéâtre, on le conduisait hors de la ville, dans le terrain d’alluvion situé au confluent des fleuves (vers Ainay), pour y subir son supplice[42]. Quand le tour des renégats fut venu, ils répondirent intrépidement, et, à l’exception d’un petit nombre de lâches, se déclarèrent chrétiens comme les autres. La foule païenne, le légat et ses assesseurs furent saisis d’étonnement. Ils reportèrent leur fureur sur ceux dont l’influence pouvait avoir causé ce revirement inattendu. Parmi les fidèles les plus en vue était un médecin venu de Phrygie, et depuis plusieurs années établi à Lyon. Il se nommait Alexandre. C’était une nature généreuse, une libre parole, qui avait toujours prêché tout haut et sans peur la doctrine du Christ. Debout près du tribunal, il venait d’assister avec une anxiété profonde à l’émouvante confession des apostats repentants, laissant paraître sur son visage les sentiments qui agitaient son cœur, et trahissant par ses gestes, par des signes d’encouragement, la part qu’il prenait au combat. Le peuple l’avait remarqué : C’est lui qui a fait tout le mal ! s’écria la foule frémissante. Le légat lui posa les questions d’usage, sans obtenir d’autre réponse que celle-ci : Je suis chrétien ! Il fut alors condamné aux bêtes, en même temps qu’Attale, bien que ce dernier, on s’en souvient, possédât le droit de cité romaine ; le légat n’avait pas osé le refuser aux prières du peuple, qui le réclamait pour les combats d’animaux.

Conduits à l’amphithéâtre, Alexandre et Attale y passèrent par toute la série de tourments qu’exigeait, pour être satisfaite, la curiosité féroce de la foule. Alexandre ne poussa pas un cri, ne prononça pas une parole : il s’entretenait tout bas avec Dieu. Attale, lui, éleva la voix ; quand il eut été assis dans une chaise rougie au feu, et que de tous côtés s’exhala l’horrible fumet de ses chairs rôties : Voilà bien, s’écria-t-il en latin, ce qu’on peut appeler manger des hommes ! Nous, nous ne mangeons pas d’hommes, et nous ne faisons rien de mal ! Et comme on lui demandait quel nom avait Dieu : Dieu, répondit le martyr, n’a pas un nom comme nous autres mortels. La lettre ne raconte point les assauts qu’Attale et Alexandre eurent vraisemblablement à subir de la part des bêtes[43] : elle dit seulement qu’après avoir épuisé sur eux les tourments, on les acheva avec le glaive.

Le dernier jour de la fête fut réservé à un spectacle plus émouvant encore, celui du supplice d’une fille et d’un enfant. Chaque jour Ponticus, jeune chrétien de quinze ans, et l’esclave Blandine, avaient été conduits à l’amphithéâtre, pour être témoins de la mort de leurs frères. Chaque jour on les avait amenés devant les statues des dieux, en leur disant de jurer par ces impies simulacres ; l’enfant et l’esclave avaient constamment refusé. Aussi leur fit-on, quand leur tour fut venu, parcourir, eux aussi, toute la série des supplices, qu’on interrompait, de temps en .temps, pour leur dire : Jurez, et qu’on reprenait dès qu’ils avaient répondu : Non. Ponticus, soutenu par les exhortations de Blandine, mourut intrépidement. La bienheureuse Blandine demeura la dernière, comme une noble mère qui vient d’animer ses fils au combat, et les a envoyés devant elle, vainqueurs, au Roi[44] : suivant, à son tour, le chemin sanglant qu’ils ont tracé, elle se prépare à les rejoindre, joyeuse, transportée à la pensée de mourir, et semblant une invitée qui se rend au festin nuptial, non une condamnée aux bêtes. Enfin, après avoir souffert les fouets, les bêtes, le gril ardent[45], elle fut enfermée dans un filet et l’on amena un taureau. Celui-ci la lança plusieurs fois en l’air avec ses cornes[46], sans qu’elle parut le sentir, tout entière à son espoir, à la jouissance anticipée des biens qu’elle attendait, à sa conversation avec le Christ. Enfin, comme une victime, elle fut égorgée. Jamais, disaient en sortant les spectateurs, une femme, chez nous, n’a souffert de si nombreux et si cruels tourments[47].

La fureur des païens s’acharna sur les cadavres des martyrs. On leur refusa la sépulture. Les restes de ceux qui étaient morts en prison avaient été jetés aux chiens ; on y joignit ce que les bêtes et le feu avaient épargné, et les têtes, les troncs, de ceux qui avaient été décapités. Après que ces débris furent restés exposés pendant six jours, sous la garde de soldats qui en écartaient les fidèles, on les brûla, et on jeta les cendres dans le Rhône. Les païens croyaient ainsi vaincre la volonté du Très-Haut, et priver les martyrs de la résurrection ; tout espoir de renaissance serait, disaient-ils, enlevé à ces hommes qui s’en encouragent, et qui introduisent dans l’Empire une religion étrangère, méprisant les tortures et courant joyeusement à la mort. Voyons s’ils pourront ressusciter, si Dieu leur prêtera secours et les arrachera de nos mains[48]. Tel était le préjugé populaire, vainement combattu par les représentants les plus sérieux de la pensée antique : on croyait que les corps privés de sépulture, dévorés par le feu ou les bêtes, ne pouvaient ressusciter, et que l’âme était détruite avec eux[49]. Les païens s’imaginaient que les disciples du Christ partageaient une telle croyance ; ils se figuraient même que c’était la crainte de ne pas ressusciter qui leur avait fait abandonner, pour leurs morts, l’usage de l’incinération ; Minucius Félix dut réfuter cette grossière erreur[50]. Elle avait bien peu de raison d’être : la crainte de ne lias ressusciter n’arrêta jamais un martyr condamné au bûcher, à la dent des bêtes, ou prévenu que ses restes deviendraient la proie des chiens et des oiseaux. Fidèles à leurs croyances spiritualistes, et confiants en la puissance du Dieu qui tira les corps du néant, les chrétiens répétaient plutôt avec saint Ignace : J’exciterai les bêtes féroces afin que leurs entrailles me servent de tombeau, et que rien de mon corps rie subsiste. Quand j’aurai disparu tout entier, c’est alors que je serai vraiment le disciple du Christ[51]. Aussi la barbare précaution des païens de Lyon demeura-t-elle sans effet ; elle affligea les fidèles, empêchés de rendre aux restes glorieux de leurs martyrs l’honneur accoutumé ; elle ne découragea aucun d’eux, quand l’heure du combat sonna de nouveau.

Je viens de résumer l’écrit rédigé au nom des chrétiens de Lyon et de Vienne, et dans lequel on a cru reconnaître la main et le génie de saint Irénée. Quiconque l’étudiera dans le texte original, si simple, si solennel et si vivant, ne pourra maîtriser son émotion. C’est un des morceaux les plus extraordinaires que possède aucune littérature. Jamais on n’a tracé un plus frappant tableau du degré d’enthousiasme et de dévouement où peut arriver la nature humaine. C’est l’idéal du martyre, avec aussi peu d’orgueil que possible de la part du martyr[52]. Les martyrs de Lyon, dit l’écrivain dont je viens de rapporter le jugement, sont profondément catholiques par leur modération et leur absence de tout orgueil[53]. Enthousiasme et modestie, humilité et fierté, élan sublime et sagesse parfaite, sollicitude pour l’Église, compassion pour les pécheurs, foi tellement puissante qu’elle fait taire la souffrance physique et permet au chrétien de s’absorber durant le supplice dans la contemplation déjà sensible des biens à venir, fides sperandarum substantia rerum : — tel est l’état d’esprit et de cœur que révèle à chaque ligne la relation de 177. Aucun document ne laisse plonger aussi avant le regard dans l’âme des premiers fidèles : il semble que cette âme héroïque soit ici ouverte devant nous, et que nous puissions en voir le fond comme à travers le pur cristal d’une eau limpide.

Une seule lacune se fait regretter dans le texte tel que nous l’a transmis Eusèbe : nous y lisons les noms de quelques-uns des martyrs ; mais la plupart demeurent anonymes. Elle est heureusement comblée par d’autres documents. Grégoire de Tours, au chapitre 49 du traité de la Gloire des martyrs, le martyrologe hiéronymien et celui d’Adon, au 2 juin, reproduisent la liste des martyrs de Lyon, évidemment empruntée au catalogue qui, dit Eusèbe[54], terminait la lettre de 177, rangeant par catégories spéciales ceux qui avaient été décapités, exposés aux bêtes, ou étaient morts en prison, et donnant le nombre des confesseurs qui avaient survécu. On compte dix-huit chrétiens morts pendant la captivité, six livrés aux bêtes, vingt-quatre immolés à la suite de divers supplices. Bien que la lecture de plusieurs noms ne soit pas certaine, et que la liste nous soit parvenue altérée par des lacunes et des variantes, cependant il est facile de constater que la moitié environ des martyrs portent des noms grecs, la moitié des noms latins : il est probable que telle était la proportion numérique des fidèles d’origine orientale ou hellénique et de nationalité gallo-romaine appartenant aux Églises de Lyon et de Vienne à la fin du règne de Marc-Aurèle[55].

Les esprits avaient été trop agités par les calomnies répandues au sujet des chrétiens, et le peuple avait trop de plaisir à voir couler leur sang, pour que la persécution cessât, dans la Lyonnaise, immédiatement après les scènes tragiques d’août 177. Depuis lors jusqu’à la fin de Marc-Aurèle la vallée de la Saône paraît avoir été témoin de nombreux martyres.

Malheureusement nous ne possédons, pour tous ceux que l’on peut avec quelque vraisemblance reporter à cette époque, aucun document contemporain et vraiment authentique. Tous leurs Actes, même les plus sérieux, appartiennent au quatrième, cinquième ou sixième siècle. Cela ne veut pas dire qu’ils soient, dans le fond, dénués d’autorité : ils peuvent représenter les traditions des Églises, recueillies également par Grégoire de Tours et, plus tard, par Adon. Mais on n’ose leur emprunter beaucoup de détails, surtout quand on vient d’analyser une pièce complètement historique comme la lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne. Résumons, en quelques mots, ce qui nous paraît le plus probable dans les récits relatifs aux martyrs gaulois dont la mort est communément placée à la fin du deuxième siècle.

Les Actes des saints Épipode et Alexandre[56], très simples, très beaux, mais écrits après la paix de l’Église[57], rattachent leur combat et leur triomphe à la grande tragédie de 177. Alexandre était Grec, Épipode citoyen de Lyon. Les païens y croyaient le christianisme anéanti, quand la trahison d’un esclave fit arrêter ces deux jeunes gens, liés d’une étroite amitié. On les jeta en prison, avant même de les avoir interrogés ; car le titre de chrétien était par soi seul un crime[58]. Après trois jours de détention préventive, Épipode comparut devant le légat. Blessé de ses réponses, celui-ci ordonne de le frapper à coups de poing, puis de l’étendre sur le chevalet, et de lui déchirer les côtes avec des ongles de fer. Mais bientôt, voyant grandir la colère du peuple, qui voulait lapider l’accusé, il craint une émeute qui nuirait à l’autorité du juge et au respect dû à la justice[59] ; il se hâte de condamner Épipode à la décapitation, et le fait exécuter sur-le-champ. Deux jours. après, Alexandre est interrogé à son tour. Il confesse sa foi avec autant de courage que son ami, et, après avoir été longuement fouetté, meurt sur une croix[60].

D’autres Actes racontent le martyre de saint Marcel et de saint Valérien, qui, avant réussi à s’échapper pendant que la persécution sévissait à Lyon, furent arrêtés et mis à mort, l’un à Chalon, l’autre à Tournus, ville située entre Chalon et Mâcon[61]. On ne saurait avec certitude rattacher à la persécution de Marc-Aurèle d’autres saints de ces contrées[62], sauf peut-être le célèbre martyr d’Autun, saint Symphorien[63]. Ses Actes ne sont point sans valeur[64]. Cependant ils ne sauraient passer pour originaux. Un contemporain n’eût pas mis dans la bouche du magistrat un prétendu édit de Marc-Aurèle, qui n’a jamais été promulgué, ou dans la bouche du martyr une dissertation en règle contre les dieux du paganisme, qui semble un écho de l’apologétique du quatrième siècle et, en particulier, de certains vers de Prudence[65]. Mais ce que disent les Actes de la dévotion des habitants d’Autun pour Cybèle, dont une fête fut l’occasion du martyre de Symphorien, parait historique : la déesse phrygienne était honorée sous Marc-Aurèle dans tout le monde romain[66] : elle était très populaire, en particulier, dans la Gaule Lyonnaise au milieu du second siècle[67] ; et, jusqu’au cinquième, elle eut des adorateurs à Autun[68]. Le rôle joué par eux dans l’affaire de Symphorien est donc vraisemblable. Rien non plus n’empêche de voir une antique tradition dans le touchant épisode de la mère exhortant du haut des remparts son fils qui marchait au supplice, et lui disant ces paroles simples, naturelles, grandes, vraiment en situation

Mon fils Symphorien, aie dans ta pensée le Dieu vivant[69]. Prends courage, mon fils. Nous ne pouvons craindre la mort : elle conduit certainement à la vie. Attache ton cœur en haut, mon fils, regarde celui qui règne au ciel. On ne t’enlève pas la vie ; on la transforme en une meilleure. Aujourd’hui, mon fils, tu échanges des jours périssables pour la vie éternelle.

L’Église d’Autun, où cette scène eut lieu, est d’origine orientale, comme celles de Lyon et de Vienne ; elle se rattache probablement à l’une ou l’autre comme une fille à sa mère. On a pu reporter à la fin du second siècle la partie dogmatique et symbolique de la célèbre inscription grecque de Pectorius, trouvée au polyandre d’Autun, y reconnaître un écho des enseignements de saint Irénée[70], et en rapprocher le langage de celui de l’épitaphe de l’évêque phrygien Abercius, rédigée vers le même temps. Personne ne s’étonnera que la tempête qui bouleversa en 177 les Églises gréco-asiatiques des bords du Rhône, et semble avoir, dans les années suivantes, remonté le cours de la Saône, évangélisé, selon la tradition, par des disciples de saint Polycarpe, ait eu, vers la même époque ou peu après, son contrecoup dans la capitale des Éduens, qui reçut la foi de la même source. On acceptera non moins facilement la pensée que Marseille, où débarquaient les missionnaires, et qui formait le trait d’union entre l’Orient et l’Occident, ait ressenti le contrecoup de la persécution de Marc-Aurèle. Une inscription, qui parait être de ce temps, montre que des chrétiens y moururent pour la foi qu’ils venaient de recevoir ou qu’ils apportaient. Ces martyrs, dont un marbre nous fait lire les noms incomplets, souffrirent la violence du feu, vim ignis passi sunt[71], c’est-à-dire un des supplices que nous venons de voir infligés à leurs frères de Lyon.

 

II. — Le martyre de sainte Cécile.

Pendant que le sang gaulois, grec, asiatique, coulait à flots dans la Gaule Narbonnaise et Lyonnaise, le sang romain arrosait la ville éternelle. Après les beaux travaux de M. de Rossi, et malgré les critiques dont ils ont été l’objet[72], il nous paraît impossible d’attribuer le martyre de sainte Cécile et de son groupe à une date autre que l’une des années comprises entre l’élévation de Commode à la dignité d’Auguste et la mort de Marc-Aurèle, c’est-à-dire entre juin 177 et mars 180.

Cette date est suggérée par une indication précieuse du martyrologe d’Adon. Le compilateur du neuvième siècle termine un résumé des Actes de sainte Cécile par ces mots : La bienheureuse vierge souffrit sous le règne de Marc-Aurèle et de Commode. Cette phrase doit avoir été copiée sur un document ancien. Elle ne saurait être de l’invention d’Adon, car elle contredit d’autres passages de son récit. Ainsi, il croit que l’évêque Urbain, qui joue un grand rôle dans l’histoire de sainte Cécile, est le pape de ce nom, contemporain d’Alexandre Sévère. Pour être logique, il eût dû reporter au règne de cet empereur le martyre de la sainte. Adon ne le fait pas, mais reproduit au contraire une formule chronologique incompatible avec cette date. Cette formule provient évidemment d’un document qu’Adon eut sous les yeux, et ce document est indépendant des Actes rédigés vers le cinquième siècle, qui lui ont fourni l’identification de l’évêque Urbain avec le pape, c’est-à-dire une donnée chronologique toute différente[73].

Dans la forme où ils nous sont parvenus, les Actes de sainte Cécile ont l’aspect d’une narration pieuse, écrite dans un but d’édification par un auteur très postérieur à la paix de l’Église[74] et peu pourvu d’esprit critique. Cependant, comme un grand nombre de Passions de cette nature, ils laissent voir, de place en place, la trame antique. Pour la retrouver, il suffit d’enlever quelques fils des légères broderies qui la cachent. En effaçant les conversations, les longs discours, les circonstances légendaires, évidemment imaginés par le passionnaire, en corrigeant des incohérences de chronologie et des identifications erronées, en rapprochant du fond historique resté visible après ces éliminations les découvertes faites à diverses époques, et particulièrement de notre temps, on arrive à reconstituer d’une manière satisfaisante l’histoire de sainte Cécile et de ses compagnons, et cette histoire s’ajuste très exactement dans le cadre des dernières années du deuxième siècle.

En voici le très rapide résumé. Cécile, jeune fille non seulement de naissance libre, mais de haute noblesse et de famille sénatoriale (Ingenua, nohilis, clarissima), comme beaucoup de chrétiennes de cette époque[75], avait épousé un patricien nommé Valérien. Elle lui persuada de garder dans le mariage une absolue continence[76], le rendit chrétien, et l’envoya recevoir le baptême des mains d’un évêque nommé Urbain, caché ou résidant aux environs de Rome. Cécile et Valérien convertirent ensuite le frère de ce dernier, Tiburce, qu’Urbain baptisa également. En ce moment une persécution violente sévissait contre les chrétiens de Rome. Comme à Lyon, la sépulture était refusée aux martyrs. Tiburce et Valérien s’efforcèrent d’éluder cet ordre impie, et de procurer des tombeaux aux victimes[77]. Dénoncés, ils comparurent devant le préfet, Almachius ou Amachius[78], et, sur leur refus de sacrifier, furent condamnés à la décapitation[79].

L’exécution eut lieu au pagus Triopius, situé à quatre milles de Rome, et célèbre par une villa d’Hérode Atticus. Chemin faisant, les deux frères convertirent le greffier Maximus et plusieurs appariteurs. S’étant déclaré chrétien, Maximus fut à son tour mis à mort à coups de balles de plomb[80]. Le 14 avril, Cécile enterra les trois martyrs sur la voie Appienne, au cimetière de Prétextat[81]. Quelque temps après, on l’arrêta elle-même. Avant de comparaître devant le tribunal, la jeune femme eut le temps de céder la maison qu’elle habitait dans le Transtévère à un sénateur nommé Gordianus, qui la reçut à titre de fidéicommis, pour en remettre la propriété à l’Église de Rome[82]. L’interrogatoire de Cécile, débarrassé des scories qu’y introduisirent les copistes, a l’apparence d’une pièce authentique, d’un document de greffe. Le préfet lui rappela le texte des rescrits impériaux alors en vigueur : Ignores-tu que nos seigneurs les invincibles princes ont ordonné de punir ceux qui ne renieraient pas la religion chrétienne, et de renvoyer absous ceux qui la renieraient ? Ce sont les propres termes du rescrit adressé en 177 au légat de la Lyonnaise[83]. Voici, ajouta-t-il, les accusateurs qui déposent que tu es chrétienne. Nie-le, et les conséquences de l’accusation retomberont sur eux. Allusion très claire au rescrit d’Hadrien à Minicius Fundanus, qui n’avait pas cessé de faire loi. Cécile ne se laissa pas ébranler : elle confessa généreusement sa foi, mettant assez durement à l’épreuve, par ses railleries contre les dieux, la philosophie du préfet. Il la condamna à mort. Plais, par égard pour son rang, par pitié pour sa jeunesse, ou peut-être pour éviter de causer dans Rome une émotion trop vive, il ordonna qu’elle serait exécutée dans sa maison. Les historiens de l’Empire nous ont laissé de nombreux exemples de ces exécutions capitales à domicile : il suffit d’ouvrir Tacite, Suétone, ou quelqu’un des écrivains postérieurs, pour trouver fréquemment la mention de condamnés à qui l’on commande de s’ouvrir les veines, de se laisser mourir de faim, de boire du poison[84]. Le supplice assigné à Cécile était différent : le préfet ordonna qu’on l’enfermerait dans la salle des bains chauds de sa maison[85], et qu’on allumerait un feu violent dans l’hypocauste, afin que la vapeur brûlante se répandant, sans que l’air fût renouvelé, par les conduits qui enveloppaient l’appartement, vomie par les bouches de chaleur qui s’ouvraient de toutes parts, la suffoquât peu à peu[86]. Ainsi mourut Octavie, femme de Néron[87] ; ainsi devait périr, sous Constantin, l’impératrice Fausta. Cécile survécut à ce supplice : après un jour et une nuit passés dans un air de feu, elle respirait librement. On envoya alors un licteur chargé de lui donner le coup mortel. Trois fois il la frappa de l’épée ; puis il se retira[88], la laissant baignée dans son sang. Elle vécut encore pendant trois jours, entourée des chrétiens, et assistée par Urbain. On lui fit des funérailles solennelles ; ses restes furent déposés le 16 septembre dans un domaine funéraire de la voie Appienne[89].

Quand on examine ces faits sans parti pris, il est difficile de n’être pas frappé de leur parfaite harmonie avec la date indiquée par Adon. Le trône occupé par deux empereurs[90], la sépulture refusée aux martyrs, la citation textuelle de rescrits d’Hadrien et de Marc-Aurèle, ces traits réunis conviennent à la fin du règne de ce dernier souverain, et se rencontreraient malaisément ensemble à une plus récente époque. Dans le cours du siècle suivant, la mention des deux rescrits par un magistrat eût été un contresens ; la situation légale des chrétiens avait changé, les édits qu’on leur appliquait différaient de la jurisprudence suivie par les empereurs de l’époque antonine. Une seule objection sérieuse peut être opposée à la date que nous adoptons : le rôle joué par Urbain, que les Actes désignent comme étant le pape de ce nom, contemporain d’Alexandre Sévère. A première vue, cela surprend : Alexandre Sévère n’est pas un persécuteur. On est amené à soupçonner quelque confusion. Celle-ci devient évidente, quand on s’aperçoit qu’il y eut deux Urbain vénérés dans les catacombes, le pape dont le nom était inscrit au catalogue des pontifes enterrés dans la crypte papale du cimetière de Calliste, et dont la pierre tumulaire y a été très probablement retrouvée, et un évêque enterré dans le cimetière de Prétextat, près de Valérien, de Tiburce et de Maxime[91]. Celui-ci est, selon toute apparence, l’évêque ami de Cécile et des siens, vraisemblablement martyrisé par l’ordre d’Almachius peu de temps après eux[92], bien distinct du pape son homonyme, que l’hagiographe du cinquième siècle confondit avec lui, induisant dans la suite en erreur l’auteur du Livre Pontifical[93].

Cette confusion en amena une seconde : l’auteur des Actes, racontant le soin que prit Urbain des funérailles de Cécile, dit qu’il la déposa inter collegas suos episcopos, c’est-à-dire dans la crypte papale du cimetière de Calliste. M. de Rossi a démontré, par la découverte de nombreuses inscriptions et par l’étude de la topographie, que la crypte où furent enterrés, au troisième siècle, les pontifes romains fut, au contraire, creusée dans une area funéraire appartenant à l’illustre famille des Cæcilii, et par eux plus tard donnée à l’Église[94]. Selon toute apparence, il faut prendre à rebours les paroles de l’auteur des Actes

Cécile fut enterrée dans le domaine sépulcral de sa famille, sur la voie Appienne, et c’est ensuite que la crypte où elle reposait, devenue propriété ecclésiastique, fut consacrée à la sépulture des papes : le caveau de ceux-ci et celui de Cécile sont séparés seulement par une mince cloison[95].

Elle n’y repose plus aujourd’hui. En 822, le pape Pascal Ier, qui retirait alors des catacombes délabrées les reliques des saints, ouvrit son tombeau. Il trouva le corps de la martyre intact, couché dans le cercueil en bois de cyprès où, disent les Actes, on l’avait déposé : Cécile était revêtue d’une robe tissue d’or[96], et les linges qui avaient servi à étancher le sang de ses blessures étaient roulés à ses pieds : ces détails sont encore conformes au témoignage des Actes. Pascal leva de ses propres mains la précieuse dépouille, sans altérer la pose de la vierge expirante, qu’une première fois déjà, raconte le narrateur du cinquième siècle, Urbain avait respectée. Il la transporta dans l’église bâtie sur l’emplacement de sa maison, au Transtévère, et la plaça avec le cercueil dans un sarcophage de marbre blanc, sous l’autel[97]. En 1599, ce sarcophage fut ouvert. Des témoins sincères et savants, comme Baronius et Bosio, ont décrit[98] l’étrange et touchant spectacle qui fut, pendant plusieurs jours, donné à Rome émue. Cécile apparut dans son cercueil de cyprès, couchée sur le côté, les genoux légèrement ployés, les bras ayant glissé le long du corps, la face tournée contre terre : telle, dit Bosio, qu’elle fut quand, après une agonie de trois jours, elle rendit l’âme. Sur la robe d’or on voyait des taches de sang : des linges sanglants étaient pliés près des pieds. Cécile morte, si semblable encore, après quatorze siècles, à Cécile mourante, fut copiée par plusieurs artistes : trois dessins ou peintures du temps reproduisent son image[99], et la statue contemporaine de Maderno a jeté sur ce souvenir le prestige d’une grâce idéale[100]. Le récit des Actes, contestable pour tout ce qui relève de l’imagination ou de la science historique du narrateur, mais exact dans les circonstances matérielles, qu’avaient transmises à l’écrivain du cinquième siècle une tradition précise ou des documents écrits, ne pouvait recevoir une plus éclatante confirmation.

Ce n’était point la seule, cependant, que devait leur apporter la découverte de 1599. A côté du sarcophage renfermant les restes de sainte Cécile, on en retrouva un second, également placé sous l’autel. Il contenait trois corps, étendus l’un près de l’autre. A l’un, la tête manquait ; celle du second était détachée du tronc ; le crâne du troisième restait encore adhérent au squelette, et garni d’une chevelure brune, mais celle-ci était collée de sang, et le crâne lui-même fracturé en plusieurs endroits. Chacun reconnut dans les deux premiers corps, qui paraissaient de même stature et de même âge, ceux du mari et du beau-frère de Cécile, Valérien et Tiburce, tous deux décapités ; le troisième, beaucoup plus grand, devait être celui du greffier Maxime, dont la tête, disent les Actes, avait été brisée à coups de plumbatæ. Bien qu’il reste quelques doutes sur l’époque d’une première translation des corps des trois saints, et que l’on n’aperçoive pas clairement, à travers la rédaction confuse des documents du neuvième siècle, si Pascal les transporta de la sépulture où, deux siècles auparavant, ils reposaient encore au cimetière de Prétextat[101] ou s’il trouva leurs corps transférés depuis cette époque dans celui de Calliste[102], il est certain qu’en 822 il les déposa dans l’église du Transtévère en même temps que sainte Cécile, et il n’est pas douteux que le second sarcophage découvert sous l’autel ait contenu les reliques de Valérien, de Tiburce et de Maxime[103]. L’inspection de leurs ossements a fait reconnaître les supplices soufferts par eux, et permis de constater de visu les particularités minutieusement rapportées par les Actes. Rarement un document de cette nature a subi une épreuve plus concluante, et en est sorti mieux justifié.

 

III. — Commode. Les martyrs scillitains. L’influence de Marcia. Conclusion.

La mort de sainte Cécile et de ses compagnons, arrivée à Rome à la suite de nombreuses exécutions de chrétiens plus obscurs, et suivie probablement du martyre de l’évêque Urbain, est le dernier acte sanglant mis par les documents anciens à la charge de Marc-Aurèle. Si nous jetons un regard en arrière, sur l’ensemble de son règne, nous voyons que, pendant les dix-neuf années que l’empereur stoïcien a passées sur le trône, le sang chrétien a coulé partout, et que des fidèles de toutes les conditions, d’humble extraction, d’état servile, de profession bourgeoise, de haute naissance, et même de rang sénatorial, ont prouvé par leur mort la sincérité de leur foi. Nous n’irons pas jusqu’à dire, avec une opinion naguère répandue en Allemagne, que Marc-Aurèle promulgua contre les chrétiens des édits spéciaux et déchaîna contre eux une persécution générale[104] : mais cette opinion est moins loin encore de la vérité que celle qui, en France, passée pour plusieurs à l’état de dogme, s’efforce, avec un mélange d’attendrissement et d’indignation quelquefois comique, de laver le bon empereur de tout soupçon de sang versé. Malgré des vertus touchantes et de grandes qualités, Marc-Aurèle était faible : il ne sut pas réagir contre quelques-unes des plus mauvaises passions de son temps, la superstition, la jalousie, la peur, et, dominé par elles, il ne laissa pas seulement répandre le sang chrétien, il le versa en personne.

C’est lui, en effet, qui a ouvert, au commencement de son règne, la tragédie du martyre par la sentence de mort prononcée à Rome contre sainte Félicité. Quand le dernier acte de cette tragédie se joua, à Rome encore, par le martyre de sainte Cécile, il n’y était probablement plus : les dernières années de sa vie, du 5 août 178 au 17 mars 180, se passèrent à combattre sur le Danube, avec Vienne pour quartier général[105]. Marc-Aurèle n’était pas un Trajan, toujours prêt à porter en avant les frontières de l’Empire : chef d’une société dont la décadence commençait, à peine voilée par de brillants dehors, le philosophe résigné, désabusé, guerrier sans vocation et sans goût, par pur devoir, était bien l’homme que les destins réservaient pour inaugurer la politique défensive, que l’Empire va maintenant continuer, en reculant toujours, pendant deux siècles. Déjà les peuples limitrophes pèsent sur les barrières qui défendent le monde romain : derrière eux, les poussant, la grande nation des Goths commence à s’ébranler, et prélude à ce formidable mouvement du Nord au Sud qui la portera si vite des rives désolées de la Baltique vers les mers tièdes et bleues qui baignent les côtes de l’Italie, de la Gaule et de l’Espagne. Si les derniers regards de Marc-Aurèle — de ce méditatif transformé pendant une partie de son règne en homme d’action, et mourant noblement à la peine[106] — avaient pu percer l’avenir, il eût prononcé avec plus d’amertume encore la parole qu’il dit au tribun venu pour la dernière fois dans sa tente lui demander le mot d’ordre : Va au soleil levant, moi je me couche. Ce n’était pas lui seulement, c’était la période glorieuse de l’Empire romain qui se couchait avec lui dans la tombe. La barbarie, un peu plus tôt, un peu plus tard, était destinée à couvrir le monde de son ombre victorieuse, si Dieu ne tenait en réserve un soleil levant dont l’empereur philosophe avait toujours méconnu la clarté. Mais, pas plus à ses derniers jours que pendant les années heureuses de sa vie, Marc-Aurèle n’eut le sentiment de ce que pouvait être la lumière chrétienne. Le crépuscule philosophique au sein duquel avait vécu son âme lui envoya-t-il même jusqu’à la fin ses faibles rayons ? On n’oserait l’assurer, car le dernier geste de Marc-Aurèle paraît plus désespéré que stoïque : après un court entretien avec Commode, il se voila tout à coup la tête, et se tourna dans son lit pour ne plus voir personne et mourir seul.

Venait-il de découvrir ce que renfermait de bas, d’égoïste, d’incurablement médiocre, l’âme de son indigne fils ? à l’heure où tous les regrets sont superflus, regrettait-il d’avoir écouté le mouvement d’opinion — auquel les apologistes chrétiens eux-mêmes s’étaient associés — qui le portait à donner à la perpétuité de l’Empire la garantie de l’hérédité par le sang, au lieu de cette hérédité adoptive qui avait si bien réussi à Nerva, à Trajan[107], à Hadrien, à Antonin ? On ne le saura jamais ; mais des prévisions sinistres durent traverser l’agonie solitaire du pauvre empereur. A en croire Fronton, Commode enfant était le vivant portrait de Marc-Aurèle et de Faustine[108] ; Commode devenu homme fut, au moral, l’antithèse absolue de Marc-Aurèle. Ce fils du seul empereur qui, avant Constantin, ait voulu tempérer les affreuses tueries de l’amphithéâtre[109], ne fut pas un souverain, mais un gladiateur, qui devait combattre sept cent trente-cinq fois, et après chaque combat se faire royalement payer[110]. Nul souci de la patrie, nul respect du sénat, nul esprit de gouvernement, nulle politique, si ce n’est celle de tous les tyrans, qui consiste à confisquer et à proscrire, par haine, par peur et par avarice. Cependant, de ce despote niais et sanguinaire les chrétiens eurent moins à souffrir que de ses honnêtes et intelligents prédécesseurs. Incapable d’une idée suivie, il fut à la merci des événements. Dans ses rapports avec l’Église, on le vit entraîné tour à tour par deux courants contraires. Tantôt il semble que le génie paternel l’emporte, que l’impulsion hostile donnée par Marc-Aurèle se continue : le sang des martyrs coule. Tantôt une influence plus douce, celle des serviteurs chrétiens qui, en assez grand nombre, habitent le palais, et, surtout, la toute puissante prière d’une femme aimée, fait pencher vers la clémence lamé mobile et les volontés incertaines de l’imbécile empereur.

Cette influence n’avait pas encore pu s’exercer quand, en Afrique, la persécution éclata. Jusqu’à la fin de Marc-Aurèle ou au commencement de Commode, l’Église d’Afrique, dont les origines sont aussi obscures que celles de l’Église des Gaules, mais dont la fécondité pour le martyre devait être aussi glorieuse, paraît avoir à peu près échappé à la haine des ennemis du nom chrétien. Si dans cette province des fidèles isolés avaient été condamnés auparavant, par application des rescrits de Trajan et d’Hadrien, l’histoire n’en a pas gardé le souvenir. Le premier persécuteur dont elle ait retenu le nom est Vigellius Saturninus, proconsul d’Afrique en 180[111] : primus hic gladium in nos egit, dit Tertullien, qui rapporte, comme une punition du ciel, la cécité dont ce gouverneur fut ensuite frappé[112]. Par son ordre, des martyrs originaires de Madaure, et portant les noms puniques de Namphamo, Miggin, Lucita, Sanaé, avaient, le 4 juillet, payé de leur vie leur fidélité à Jésus-Christ[113]. Malheureusement on connaît d’eux seulement leurs noms et la date de leur supplice. Mais on possède pour un autre groupe de fidèles, les célèbres martyrs scillitains, immolés treize jours plus tard, des Actes comptés à bon droit parmi les monuments les plus anciens et les plus purs de l’antiquité chrétienne[114].

Le seize des calendes d’août, Præsens (pour la seconde fois) et Condianus étant consuls, plusieurs chrétiens de la colonie romaine de Scillium[115] furent amenés à Carthage, et comparurent devant le proconsul Saturninus. Le dialogue suivant s’engagea entre le juge et les accusés.

SATURNINUS. — Vous pouvez obtenir grâce de l’empereur, si vous revenez à la sagesse, et si vous sacrifiez aux dieux tout puissants.

SPERATUS. — Nous n’avons rien fait ni dit de mal, mais nous rendons grâces du mal qu’on nous fait, et nous respectons, nous adorons et nous craignons notre Seigneur, à qui tous les jours nous offrons un sacrifice de louanges.

SATURNINUS. — Nous aussi, nous sommes religieux, et notre religion est simple. Nous jurons par la félicité de notre seigneur l’empereur[116], et nous prions pour son salut. Vous devez faire de même.

SPERATUS. — Si tu veux bien me prêter une oreille tranquille, je t’expliquerai le mystère de la vraie simplicité.

SATURNINUS. — Je n’écouterai pas les injures que tu as le dessein d’adresser à notre religion. Jurez plutôt par le Génie de l’empereur[117].

SPERATUS. — Je ne connais pas la royauté du siècle prisent, mais je loue et adore mon Dieu, que nul homme n’a vu, que des yeux mortels ne peuvent voir, mais dont la vraie lumière se manifeste au cœur croyant. Je n’ai point commis de vol ; si je fais quelque trafic, je paie l’impôt, parce que je connais notre Seigneur, le roi des rois et le maître de tous les peuples.

SATURNINUS. — Abandonne cette vaine croyance.

SPERATUS. — Il n’y a de croyance dangereuse que celle qui permet l’homicide et le faux témoignage.

SATURNINUS, s’adressant aux autres accusés. — Cessez d’être ou de paraître complices de cette folie.

CITTINUS. — Nous n’avons et nous ne craignons qu’un Seigneur, celui qui est dans le ciel. C’est lui que nous cherchons à honorer de tout notre cœur et de toute notre âme.

DONATA. — Nous donnons à César l’honneur dû à César, mais nous craignons Dieu seul[118].

SATURNINUS. — Et toi, que dis-tu, Vestia ?

VESTIA[119]. — Je suis chrétienne, et ne veux pas être autre chose.

SATURNINUS. — Que dis-tu, Secunda ?

SECUNDA. — Je le suis, et veux le rester.

SATURNINUS, s’adressant à Speratus. — Tu demeures également chrétien ?

SPERATUS, et tous les accusés : — Je suis chrétien.

SATURNINUS. — Peut-être avez-vous besoin d’un délai pour délibérer ?

SPERATUS. — Dans une affaire aussi évidente, tout est examiné et délibéré.

SATURNINUS. — Quels sont ces livres que vous conservez dans vos armoires ?

SPERATUS. — Nos livres sacrés, et en plus les épîtres de Paul[120], apôtre, homme juste.

SATURNINUS. — Acceptez un délai de trente jours pour réfléchir.

SPERATUS. — Je suis chrétien, j’adorerai toujours le Seigneur mon Dieu, qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment.

Tous répétèrent la même parole.

Alors Saturninus prit ses tablettes, et lut cette sentence