Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles

 

CHAPITRE PREMIER — LA PERSÉCUTION DE NÉRON.

 

 

I. — Les Juifs à Rome.

Au commencement de notre ère, Rome comptait une population juive très nombreuse. Les rapports entre les Juifs et les Romains avaient commencé vers l’an 162 avant Jésus-Christ ; plusieurs traités d’alliance unirent les intérêts politiques des deux peuples au temps des Macchabées[1]. En 138, il y avait déjà beaucoup de Juifs à Rome ; leur prosélytisme y parut si ardent que le gouvernement de la république, peu favorable alors aux religions étrangères ; finit par les expulser[2]. Cette mesure ne fut sans doute que provisoire, car les relations des deux peuples ne semblent pas en avoir souffert : dans cette même année 138, puis dix ans après, en 128, de nouveaux traités furent conclus entre Rome et Jérusalem. On peut croire que la juiverie romaine se reforma promptement. La prise de Jérusalem par Pompée, en 62, amena dans Rome de nombreux captifs qui figurèrent dans le triomphe du grand capitaine ; ils ne furent pas vendus, mais on les renvoya dans leur pays, nous apprend Appien[3] : probablement plus d’un refusa de faire ce voyage, et s’établit à Rome, où il trouvait déjà des compatriotes. En 58, la colonie était si nombreuse et si turbulente, que Cicéron, plaidant pour Flaccus, un de leurs ennemis, baissait de temps en temps la voix pour n’être pas entendu des Juifs qui remplissaient le forum : Vous savez, disait-il aux juges, quelle est leur multitude, quelle est leur union, quelle est leur influence et leur ardeur dans les assemblées, et combien il est périlleux de les braver (Pro Flacco, 28). Trente mille Juifs faits prisonniers et mis en vente, en 51, par un lieutenant de Crassus, viennent sans doute augmenter, au moins en partie, la redoutable population israélite de Rome[4]. César s’appuie sur les Juifs pendant les guerres civiles et les comble de faveurs[5]. Aussi deviennent-ils les ardents soutiens de sa cause et voit-on, après le meurtre du dictateur, des hommes libres et des esclaves de leur nation parcourir les rues de la ville avec des cris de colère[6] : pendant plusieurs nuits de suite ils veillèrent en se lamentant autour du bûcher funèbre[7].

Auguste continua, à leur égard, la politique de son oncle. Il recommanda, raconte Philon, de ne les pas oublier dans les largesses faites en son nom au peuple ; il voulut même que, si la distribution devait avoir lieu un jour de sabbat, elle fût retardée pour ne pas blesser leur conscience[8]. Les Juifs de la dispersion recouvrèrent le droit de recueillir des sommes d’argent pour les envoyer à Jérusalem[9]. Josèphe raconte qu’Agrippa, le gendre de l’empereur et son plus intime confident, lors d’un voyage à la cour d’Hérode, fit offrir dans le temple un sacrifice de cent bœufs[10] ; et Philon rapporte qu’Auguste lui-même y fonda à perpétuité un sacrifice journalier d’un taureau et de deux agneaux (Leg. ad Caïum). Julie, fille d’Auguste, donna au temple des vases précieux, des coupes d’or, et beaucoup d’autres objets (Ibid.). L’empereur, au dire de Suétone, loua son petit-fils Caïus de ce qu’en passant près de Jérusalem il ne s’était pas détourné pour offrir un sacrifice au Dieu des Juifs[11]. Sans doute il redoutait pour l’âme impressionnable d’un jeune homme les avances du prosélytisme israélite, et craignait que, insuffisamment armé par son âge, Caïus ne transformât en un acte sincère de religion les témoignages de respect que la politique d’Auguste dictait à son entourage ; mais les craintes mêmes de l’empereur montrent combien était puissante à cette époque l’influence de la religion et de la société juives sur le plus grand monde de Rome.

Aux yeux des Romains, peu familiers avec les délicatesses ou les ardeurs communicatives du sentiment religieux, cantonnés dans les étroites limites d’un culte purement civil et laïque, le prosélytisme des Juifs était une chose étrange. Il s’exerçait dans tous les rangs de la société, mais de préférence dans ses rangs élevés, là où il rencontrait plus d’âmes ayant découvert le vide des formules officielles sous lesquelles s’enveloppait le paganisme romain, et surtout parmi les femmes, oisives, curieuses, attirées par l’inconnu. Cette religion juive si exclusive et si fermée en apparence, et qui, au temps qui nous occupe, accablait ses sectateurs sous le poids d’observances souvent insupportables, était très large et très hospitalière pour les adhérents du dehors. il y avait deux classes de prosélytes. Les uns, appelés prosélytes ale justice, embrassaient le judaïsme tout entier. Ils devenaient de vrais Juifs, abandonnaient patrie, parents, enfants et frères[12], abjuraient la loi romaine pour ne plus connaître que le droit hébraïque[13]. Mais à côté d’eux existait une sorte de tiers ordre, les prosélytes de la porte ou craignant Dieu, qui renonçaient seulement à l’idolâtrie, aux graves infractions à la loi naturelle, et s’abstenaient de manger du sang et des viandes suffoquées[14]. Le recrutement de cette catégorie de prosélytes était facile : les âmes fatiguées des puérilités du paganisme, ou dégoûtées de ses mœurs, ou seulement avides de nouveautés religieuses, s’y portaient d’elles-mêmes. Il n’y avait pas besoin, pour être admis, d’abandonner la nationalité romaine, de s’isoler de la société polie ou des fonctions publiques, ni même de s’imposer une trop sévère contrainte. Le centurion de Capharnaüm, dont Jésus guérit le fils, aimait la nation juive et avait même construit une synagogue[15] ; il appartenait certainement à ces Israélites du dehors. Le centurion Corneille était aussi un craignant Dieu, sans cesser de remplir dans sa garnison de Césarée ses devoirs de soldat romain[16] ; et ceci ne devait pas être rare dans l’armée, car un des hommes de la cohorte italique était comme lui[17]. Sénèque, étudiant la philosophie à Alexandrie, où les Juifs étaient si nombreux et si puissants, semble avoir été sur le point de s’enrôler parmi les prosélytes de la porte[18]. L’impératrice Poppée, femme craignant Dieu[19], dit Josèphe, en était certainement[20]. Fuscus Aristius, l’ami d’Horace, paraît avoir fait partie de ces prosélytes, avec beaucoup d’autres, unus multorum[21]. Les inscriptions funéraires des cimetières juifs ont gardé le souvenir des deux classes de prosélytes. C’étaient sans doute des prosélytes de justice, cette Veturia Paula, qui, convertie à soixante-dix ans, avait changé son nom romain en celui de Sara, et obtenu le titre de mère des synagogues du Champ de Mars et de Volumnus[22] ; cette Rufina de Syracuse, que la communauté juive de cette ville décora du titre d’archisynagogue[23]. Au contraire, une inscription de Pola, en Istrie, fait mention d’une Aurea ou Aurelia Soteria, qui appartenait à la classe plus large des craignant Dieu[24]. Telle fut probablement aussi la situation de la phocéenne Tation, fille de Straton, qui, ayant construit à ses frais la salle du temple et le péribole de l’hypèthre, et en ayant fait don aux Juifs, fut honorée d’une couronne d’or et du privilège de proédrie[25].

Ces convertis du paganisme formaient l’aristocratie de la communauté juive, aristocratie un peu flottante. Dans certaines familles, qui avaient embrassé l’étroite observance, le judaïsme se transmettait de père en fils[26]. Mais beaucoup de Romains et de Romaines, entrés par désœuvrement, par curiosité, pour obéir à un attrait vague ou contenter un goût superficiel, dans les rangs mobiles des prosélytes de la porte, ne faisaient qu’y passer. Ceux-ci ne contraignaient pas leurs enfants à les imiter dans ce qui n’était bien souvent que la satisfaction d’une fantaisie individuelle. Cependant, si éphémères que fussent certaines conversions, la contagion des mœurs juives s’était peu à peu répandue dans Rome, au point de donner parfois à la ville un aspect particulier. Chaque sabbat, le travail semblait s’arrêter en certains quartiers : Fuscus Aristius, rencontrant Horace, refusait de causer d’affaires avec lui[27]. Aux jours des grandes solennités juives, bien des maisons s’illuminaient : sur les fenêtres ruisselantes d’huile, des rangées de lampes exhalaient au milieu des violettes leur vapeur fumeuse, tandis qu’à l’intérieur les cuisiniers dressaient dans des plats énormes la queue de thons gigantesques[28], et qu’on emplissait de vin les flacons[29].

L’influence juive se faisait ainsi sentir dans Rome entière : il n’est pas un poète du siècle d’Auguste qui ne parle du sabbat comme d’une institution connue, pratiquée, presque comme d’une observance à la mode[30]. Cependant les Juifs de race, tout en propageant avec une activité infatigable, une ardeur souvent indiscrète[31], leurs croyances et leurs usages, vivaient le plus possible loin du monde profane, dans un isolement volontaire[32]. Ils pénétraient partout, s’imposaient partout, mais habitaient ensemble, campés autour de la ville comme des étrangers. Pendant tout l’Empire romain, bien des siècles après la chute de l’Empire romain, de nos jours encore dans certaines villes germaniques et dans les pays slaves, le Juif, privé de patrie, essaie de se faire ; là où il s’établit, une petite patrie. Il lui faut son quartier à part, son Ghetto. Seules quelques grandes familles ; qui n’ont plus de juif que le nom, comme les Hérode, Tibère Agrippa, au commencement de notre ère, se mêlent à la vie mondaine, en prennent les habitudes, les raffinements ; le reste se tient à l’écart. Le Juif, à l’étranger, est petit peuple. Riche, il cache sa richesse ; pauvre, il étale sa misère. Il se garderait bien d’habiter l’enceinte aristocratique de Servius Tullius ; il est l’hôte des faubourgs. Sa demeure est au delà du Tibre, dans la partie de Rome la plus pauvre et la plus sale, mais aussi la plus commerçante ; au bord de la voie de Porto, en face de l’emporium et du Grand Cirque[33] ; an Champ de Mars[34] ; dans la populeuse Suburre[35] ; en dehors de la porte Capène, le long du ruisseau d’Égérie, sous les ombrages du bois sacré encore hanté par les souvenirs de Numa et de la nymphe[36]. Les Juifs du Transtevère sont en général des affranchis industrieux, rompus au négoce, aux petits métiers, marchands d’allumettes, de morceaux de verre, chiffonniers ou brocanteurs[37]. Ceux de la porte Capène paraissent plus misérables, mendiants et diseurs de bonne aventure, habitant les grottes de la vallée d’Égérie ou les ruines du temple désert, couchant sur la paille et enferment dans des corbeilles leur chétif mobilier[38]. Mais tout ce monde cri haillons est animé d’une vie intense. Il travaille, et cela déjà est une originalité au milieu de la plèbe oisive de Rome, une originalité, dont il est fier et dont il se vante à bon droit sur ses tombes[39]. Il propage sa religion par tous les moyens : ses mendiantes et ses sorcières ne négligent pas l’occasion de dire un mot de leur loi à l’oreille de la matrone dont elles sollicitent l’aumône[40]. Il prie et il étudie ses livres saints, dans Rome qui n’a pas de théologie et qui ne prie pas. Ses synagogues et ses écoles, protégées par les lois, placées sous le patronage de l’empereur ou de quelque personnage puissant[41], défendues avec énergie contre les intrusions[42], sont des centres d’agglomération, des points de ralliement pour la population israélite de chaque quartier[43]. Ses cimetières, situés près des lieux où il habite, dans le Transtevère, le long de la voie Appienne et de la voie Labicane[44], offrent des souterrains misérables, mais remplis d’inscriptions touchantes ; partout s’y reconnaissent les sentiments d’union, de fraternité, de miséricorde d’une communauté de petites gens, où l’on gagne son pain à la sueur de son front, où l’on secourt ses pauvres, où l’on vit entre soi, loin du monde, d’une même pensée religieuse[45].

Telle est cette étrange population juive, attachante et répugnante, intrigante et pieuse, riche en haillons et puissante dans sa misère. Elle possède une force morale inconnue de l’antiquité ; elle a de plus la force du nombre. Dans Rome où le célibat est devenu une plaie sociale, où la population diminue, où la stérilité règne au foyer domestique, où l’avortement, l’infanticide, sont fréquents et à peine réprimés, les Juifs seuls ont beaucoup d’enfants. Tacite a défini d’un mot ce trait de leur race : generandi amor, dit-il[46] en énumérant les principaux caractères du peuple juif. Tous les témoignages anciens parlent de leur grand nombre. L’augmenter était une de leurs préoccupations : augendæ mullitudini consulitur, dit encore Tacite[47]. On a vu ce que pensait Cicéron de la redoutable puissance qu’ils en retiraient. L’an 4 avant notre ère, quand un imposteur qui se prétendait Alexandre, fils d’Hérode, vint à Rome, tous les Juifs, dit Josèphe, sortirent de la ville pour le recevoir ; une innombrable multitude[48] remplissait les rues par où il devait passer. La même année, huit mille Juifs de Rome (parmi eux ne figurent évidemment ni femmes ni enfants) appuyèrent près d’Auguste la requête venue de Palestine pour réclamer contre le testament d’Hérode[49]. Quand sous Tibère, vers l’an 19, à la suite de la conversion d’une dame romaine, dont les auteurs étaient des escrocs, le sénat chassa de Rome la population juive, il se trouva quatre mille hommes, affranchis ou fils d’affranchis (libertini generis), en âge de porter les armes, qui consentirent à prêter le serment militaire ; les autres reçurent l’ordre de sortir de la ville[50] ; le nombre de ceux-ci devait être plus considérable, car beaucoup de Juifs de Rome étaient sans doute de naissance libre, et la plupart durent, par scrupule religieux, préférer l’exil au service sous les aigles romaines. Que l’on joigne aux hommes en état de porter les armes la foule des vieillards, des femmes, des enfants si nombreux dans les familles juives, on atteindra un chiffre très élevé. L’exil des Juifs dura peu : dès la chute de Séjan, vers 31 ou 32, ils furent autorisés à rentrer à Rome. Leur colonie s’y reforma vite, car ils étaient, au rapport de Dion, devenus assez nombreux pour inquiéter le pouvoir civil, quand, vers 49[51], Claude les chassa de nouveau[52]. Cette mesure de rigueur, dont nous aurons l’occasion de parler avec plus de détails, fut presque aussitôt rétractée que prise. Dix ans plus tard, la population juive de Rome était plus puissante que jamais : on est loin d’avoir exagéré en l’évaluant, sous le règne de Néron, à vingt ou trente mille âmes[53].

 

II. — Le christianisme à Rome.

Dans ce milieu si vivant était tombée, quelques années avant les derniers événements auxquels nous venons de faire allusion, la semence évangélique. La bonne nouvelle y fut probablement apportée pour la première fois par les Romains, Juifs ou prosélytes, qui étaient venus de Rome à Jérusalem l’année de la mort du Sauveur, et rentrèrent dans leurs foyers après avoir été témoins du miracle de la Pentecôte et entendu les discours de saint Pierre[54]. Il se peut que quelques volontaires italiens de la cohorte auxiliaire en garnison à Césarée[55], prosélytes comme le centurion Corneille[56] et convertis avec lui, soient revenus vers ce temps à Rome et y aient annoncé le Christ[57]. Bientôt un plus puissant missionnaire arriva dans la ville éternelle. Les Actes des Apôtres racontent que, jeté en prison par Hérode Agrippa, saint Pierre, après avoir été miraculeusement délivré, quitta Jérusalem pour aller dans un autre lieu[58]. De nombreux commentateurs ont vu dans cette parole vague et, semble-t-il, volontairement mystérieuse une allusion au départ de l’apôtre pour la capitale de l’Empire. Une tradition romaine, que l’art nous a conservée, rapproche ces deux événements, et considère l’un comme dépendant de l’autre, l’emprisonnement de saint Pierre suivi de sa miraculeuse délivrance comme la cause de son départ pour Rome et de la fondation de l’Église de cette ville : là est peut-être l’explication de la fréquence avec laquelle, sur les sarcophages romains du quatrième siècle, est représentée la scène de l’arrestation de saint Pierre par les soldats d’Hérode : c’est un des sujets qui s’y rencontrent le plus souvent[59]. La venue de Pierre à Rome se placerait ainsi à la fin du règne de Caligula ou au commencement de celui de Claude, selon les indications un peu contradictoires données dans deux ouvrages différents d’Eusèbe[60]. Saint Jérôme indique avec précision la deuxième année de Claude, c’est-à-dire l’an 42[61]. Qu’il soit arrivé dès cette époque, ou à une date plus tardive, Pierre parait avoir exercé d’abord son ministère aux environs de la voie Salaria et de la voie Nomentane. Une source abondante, ou plus probablement une nappe d’eau marécageuse, d’où ce lieu tirait l’appellation ad nymphas, et bientôt, par un singulier rapprochement de noms, ad nymphas sancti Petri[62], servait au baptême des néophytes que la parole de l’apôtre enfantait au Christ. C’est là qu’il donnait des instructions, et l’emplacement de la chaire où d’abord il siégea[63] se retrouve peut-être dans l’un des domaines funéraires qui s’ouvrirent à la sépulture des fidèles dans cette région de la banlieue de Rome[64].

Comment saint Pierre plaça-t-il le siège de son premier ministère romain si loin des quartiers juifs, où devaient l’appeler ses relations et ses sympathies ? Il est difficile de le dire, si l’on ne veut point sortir du domaine des traditions sûres pour entrer dans celui des hypothèses. Peut-être des rapports amicaux avec quelque famille païenne convertie par lui l’amenèrent-ils à se fixer dans cette partie de Rome ou de sa banlieue. Peut-être — et cela me semble plus probable — fut-il conduit par la turbulence de ses compatriotes à s’éloigner des faubourgs où ils demeuraient. La parole de Dieu, apportée dans le milieu juif par des pèlerins de Jérusalem, des soldats de Césarée, ou quelques-uns de ces commerçants, de ces colporteurs, qui allaient sans cesse de Rome en Syrie, de Syrie à Rome, n’avait pas dépassé probablement le cercle de la propagande individuelle : quelques âmes avaient été gagnées, sans que la population juive eût été remuée dans ses profondeurs. La prédication de Pierre fut le levain qui fit fermenter cette masse. La présence d’un apôtre, d’un ami et confident de Jésus, du chef de son Église et du continuateur de son oeuvre, de l’inconnu de la veille, aujourd’hui célèbre, à la voix duquel des milliers de personnes venaient de se convertir en Judée, souleva toutes les passions. Bientôt les quartiers juifs, c’est-à-dire une grande partie des faubourgs de Rome, furent pleins de trouble et de tumulte. Si l’on en croit saint Justin, de Jérusalem étaient partis, quelque temps après la mort du Christ ; des envoyés chargés d’ameuter tous les Juifs contre les sectateurs de la nouvelle doctrine[65] : on peut admettre que le voyage de Pierre n’était point demeuré inaperçu, et que des messagers avaient suivi ses pas pour prémunir les Israélites romains contre sa présence. Aussi l’apôtre, s’il avait songé d’abord à s’établir au delà du Tibre ou, comme le porte une tradition plus ou moins fondée, sur l’Aventin[66], dut-il promptement chercher un asile dans une partie de Rome où les Juifs pénétraient peu. Il profita sans doute avec joie de quelque occasion de se fixer aux environs de la voie Nomentane, dans une région très éloignée des juiveries du Transtevère et de la porte Capène. La tranquillité publique y était garantie par le camp récemment construit[67] des prétoriens, et quelques chrétiens habitaient déjà ce quartier, puisqu’ils y possédaient un lieu de sépulture.

Là, il prêcha l’Évangile pendant plusieurs années, baptisant dans l’eau de la fontaine de saint Pierre, car les siècles suivants donnèrent également ce nom au nymphée voisin[68]. Cependant l’agitation causée dans les quartiers juifs par les premiers succès de la parole apostolique ne s’était pas calmée. Quelque incident dut l’exaspérer, et lui donner les proportions d’une sorte d’émeute. C’était chose terrible qu’une émeute chez ces turbulentes populations des faubourgs, ennemies traditionnelles de la civilisation romaine, et qui soulevaient en un instant, comme des vagues grossissantes, leurs bataillons innombrables de. rôdeurs, de chiffonniers et de mendiants. La police romaine, harassée d’une surveillance incessante et toujours en défaut, ne prit sans doute pas la peine de faire cette fois une minutieuse enquête. Elle vit que les Juifs mettaient en péril l’ordre public, que la cause de l’agitation était le Christ dont le nom, prononcé par les uns avec l’accent de l’adoration, par les autres avec celui de la menace et de la haine, formait un signe de contradiction entre les membres de la colonie hébraïque. Elle ne s’informa peut-être même pas si Christus ou Chrestus était ou non une personne actuellement vivante. Habituée à l’action rapide, brutale, envers les petits, envers les races nées pour la servitude, comme Cicéron appelait les Juifs et les Syriens[69], l’autorité ordonna l’ex-pulsion de tous les Israélites de Rome[70]. Telle est du moins l’assertion de Suétone ; Dion, plus éloigné des événements, dit seulement que Claude, effrayé du nombre croissant des Juifs, et de leur turbulence qui troublait sans cesse la paix de la ville, ne les chassa point, mais interdit leurs réunions (LX, 6). L’expulsion fut sans doute de courte durée, mais eut lieu certainement ; le livre contemporain des Actes des apôtres affirme que Claude ordonna à tous les Juifs de s’éloigner de Rome, et qu’à cause de cela un Juif originaire du Pont, nommé Aquila, et sa femme Priscille, s’établirent à Corinthe (XVIII, 2).

Ce n’était pas la première fois que la juiverie de Rome était ainsi dispersée : déjà sous la République, puis sous Tibère, de semblables mesures avaient été prises, et toujours à l’occasion de mouvements religieux. Si terribles qu’elles nous paraissent, ces expulsions étaient facilement supportées par la niasse de ceux qui en étaient l’objet. Quitter leur masure du Transtevère ou le précaire abri du bois d’Égérie, enfermer quelques ustensiles de ménage dans cette corbeille de jonc ou de paille dont parlent souvent les poètes latins, partir avec les femmes et de nombreuses troupes d’enfants, vivre sur la route d’aumônes ou de quelque métier nomade, n’impliquait pas un trop pénible changement d’habitudes pour beaucoup de familles rompues à une vie dure, précaire, que nul lien, d’ailleurs, n’attachait au lieu qu’elles quittaient. Une chaude hospitalité les attendait dans les villes où existaient des synagogues : et souvent, sans trop s’éloigner de Rome, elles trouvaient à s’établir, en attendant le moment peu éloigné où l’État se relâcherait de ses rigueurs et permettrait le retour. Pour quelques autres, qui formaient l’élite, l’aristocratie de la population juive, l’exil était plus douloureux. Il dut le paraître surtout, en 49, à ceux qui avaient été, non les auteurs, mais l’occasion et les victimes de la sédition, aux membres de la jeune chrétienté de Rome, que l’on expulsait avec les Juifs, soit qu’ils appartinssent à la race hébraïque, soit qu’en abandonnant le culte des dieux pour embrasser celui du Christ ils se fussent donnés, aux yeux des païens, l’apparence de judaïser. Aquila et Priscille réunissaient les deux conditions qui rendaient pénible l’expulsion ordonnée par Claude. Les deux époux n’appartenaient pas à la population vagabonde qui vivait de petits métiers aux bords du Tibre ou aux environs de la porte Capène : c’étaient des industriels, des bourgeois, probablement affranchis d’une grande famille[71] ; ils possédaient un atelier pour la fabrication des tentes, situé peut-être non dans le quartier juif proprement dit, mais à proximité de ce quartier, sur l’Aventin[72]. En outre, ils n’étaient plus Juifs : soit depuis la venue de Pierre, soit auparavant, ils avaient embrassé le christianisme. Aquila et Priscille ne pouvaient songer à errer misérablement : ils se préoccupèrent de former en un autre lieu un établissement au moins provisoire. Ils s’installèrent dans une des métropoles commerciales de l’Orient, à Corinthe, située à moitié route entre le Pont, leur patrie, et Rome, où sans doute un instinct secret les rappelait. On peut conjecturer que saint Pierre, chassé de Rome en même temps qu’eux, prit aussi, par mer, la route de Corinthe, mais ne fit qu’y toucher, pour de là se rendre à Jérusalem. Il était dans cette ville en 50 : on le voit y présider la réunion des apôtres et des anciens qui se prononça contre les prétentions des adversaires de Paul et de Barnabé, et employa pour la première fois la formule sublime : Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous[73].

Comme toujours, l’exil des Juifs fut de courte durée. Le tumulte apaisé, on les laissa rentrer peu à peu. En quelques années, peut-être en quelques mois, la juiverie de Rome était reconstituée. Les petites gens revinrent sans doute les premiers ; les Juifs aisés, comme Aquila et Priscille, attendirent avant de suivre le mouvement de retour que la paix fût consolidée. Ceux-ci étaient encore à Corinthe quand saint Paul y vint, divisant selon sa coutume le temps entre le travail et la prédication, et faisant de ses journées deux parts, l’une qu’il passait dans l’atelier des deux époux, avec lesquels il s’était associé pour la fabrication des tentes, l’autre qu’il passait à la synagogue ou, quand il en eut été chassé, dans une maison voisine transformée en école et en église[74]. Aquila et Priscille demeurèrent à Corinthe tout le temps qu’y fut saint Paul ; ils le suivirent ensuite à Éphèse[75]. Ils y étaient encore quand il écrivit de cette ville une lettre à l’Église de Corinthe[76]. Mais ils ne tardèrent pas à rentrer à Rome, et leur foyer hospitalier y devint, au commencement du règne de Néron, ce qu’il avait été à Éphèse, un des centres de la propagande et de la vie chrétiennes. Saluez de ma part, écrivait saint Paul aux fidèles de Rome en 58, saluez Aquila et Priscille, mes coopérateurs dans le Christ Jésus ; saluez aussi l’église établie dans leur maison[77]. D’autres salutations terminent la lettre de Paul aux Romains : le nom de saint Pierre ne s’y rencontre pas. Le chef des apôtres ne se trouvait pas, en 58, dans la ville éternelle, où probablement il n’était pas encore revenu depuis l’expulsion. Mais la semence jetée par lui avait fructifié en son absence ; on le devine au grand nombre de fidèles de Rome dont les noms étaient connus de saint Paul et sont cités à la fin de sa lettre ; des femmes : Marie, Junie, Tryphène, Tryphosa, Perside, Julie, Olympiade ; des hommes : Épænète, Andronie, Urbain, Stachys, Apelle, Hérodion, Rufus, Asyncritos, Phlégon, Hermas, Patrobe, Hermès, Philologus, Nérée, Ampliatus ; des groupes anonymes : ceux de la maison d’Aristobule, ceux de la maison de Narcisse, d’autres encore, que l’apôtre désigne sans les nommer[78].

Cette nomenclature permet de reconnaître l’humble condition de ces premiers sectateurs du christianisme à Rome. Beaucoup portent des cognomina serviles[79]. Ceux de la maison d’Aristobule et ceux de la maison de Narcisse sont vraisemblablement des esclaves ou des affranchis de quelque puissante famille : le maître ou patron des premiers, Aristobule, peut avoir été un riche Juif familier de la cour des empereurs, rallié au gouvernement et aux mœurs de Rome, peut-être ce descendant d’Hérode que Néron fit roi de la Petite Arménie[80] ; les autres ont pu appartenir à la maison de Narcisse, affranchi de Néron que Galba fit tuer[81]. Un des chrétiens nommés par saint Paul, Ampliatus, doit, selon toute apparence, être identifié avec l’esclave dont le tombeau magnifique a été découvert dans une des plus anciennes catacombes[82]. On se tromperait, cependant, en croyant que l’Évangile n’avait point pénétré dès cette époque dans les couches supérieures de la société romaine. Un célèbre récit de Tacite, sur lequel de récentes découvertes ont jeté une lumière inattendue, fait connaître le drame intime qui se joua, en cette même année 58, au sein d’une des plus grandes familles de Rome, à la suite d’une conversion au christianisme.

Un des premiers personnages de l’Empire, à cette époque, était Aulus Plautius. Son illustration datait de loin. En 29, il fut consul subrogé ; de 43 à 47, il commença et acheva presque la conquête de la Bretagne ; en 47, Claude le récompensa par les honneurs de l’ovation. Cependant, à son retour de Bretagne, le vainqueur avait trouvé sa maison triste, sa femme Pomponia Græcina vêtue de noir et versant des larmes. Depuis 43, elle ne voulait point être consolée de la mort de sa parente Julie, fille de Drusus, tuée par la jalousie de Messaline. Ce deuil fièrement porté n’avait pas été puni par le débonnaire Claude ; sous le règne suivant, la noble femme qui avait conquis dans la servilité universelle le droit de pleurer librement devint l’objet du respect de tous. Mais la vie retirée à laquelle depuis tant d’années s’était condamnée Pomponia parut à plusieurs avoir d’autres causes qu’un deuil de famille. On l’accusa de superstition étrangère, crime capital, bien que les lois qui le réprimaient, toujours en vigueur[83], fussent rarement appliquées. Renvoyée, en conformité des vieux usages, encore suivis dans les familles patriciennes[84], au jugement de son mari et de ses proches, elle fut examinée par ce tribunal domestique[85], et déclarée innocente[86]. Mais quelle superstition étrangère avait pu lui être imputée ? Il semble qu’aucun des cultes païens de l’Égypte ou de la Syrie, assez mal famés malgré les abstinences et les mortifications qu’ils imposaient à leurs sectateurs[87], n’eût été en harmonie avec le genre d’existence austère et digne que Pomponia s’était faite au milieu du grand monde de Rome. Était-elle juive ? juive, elle n’eut point été poursuivie : elle fût demeurée libre de changer son vieux nom romain en un nom biblique, de prendre le titre de mère de la synagogue, comme Veturia Paula. Reste qu’elle ait été chrétienne, que la prédication apostolique soit parvenue jusqu’à elle et ait ouvert dans son cœur triste une source inconnue de consolation pure et d’ineffable joie[88]. Cette solution, longtemps présentée comme une hypothèse, est devenue presque une certitude par la découverte, dans une catacombe, de l’inscription funéraire d’un Pomponius Græcinus, inhumé vers la fin du deuxième siècle ou le commencement du troisième[89]. Le christianisme du petit-fils rend au moins plausible le christianisme de la grand’mère, et permet de faire remonter à la femme de Plautius la conversion de cette branche de l’illustre famille des Pomponii. On s’est même demandé, non sans raison, si Pomponia Græcina ne devrait pas être identifiée avec la grande dame, dont on connaît seulement l’agnomen probablement symbolique et baptismal, Lucina, qui ouvrit dans un domaine de la voie Appienne un des plus anciens hypogées chrétiens, véritable cimetière aristocratique situé dans le voisinage, peut-être au-dessous de terrains ayant appartenu à des Pomponii Bassi, et dans lequel ont été rencontrées des épitaphes de Cæcilii, de Cæciliani, d’Attici, d’Annii, illustres familles alliées ou apparentées entre elles et avec la gens Pomponia[90].

La chrétienté de Rome, au commencement du règne de Néron, était donc composée d’éléments bien divers. Il s’y trouvait des riches et des pauvres, des esclaves et des nobles, des fidèles d’origine, d’esprit et de mœurs hébraïques, des fidèles d’origine et d’éducation grecque et romaine. L’épître de saint Paul aux Romains semble viser à la fois l’élément juif et l’élément hellénique qui coexistaient inévitablement au sein d’une Église comme celle de Rome, semblables à ces courants parallèles qui suivent le lit d’un même fleuve sans se contrarier réciproquement, mais sans mêler intimement leurs eaux. Bien que saint Paul s’adresse souvent aux fidèles de la gentilité (έθνη), et que le premier chapitre de sa lettre, où il décrit avec une énergie extraordinaire l’horreur des mœurs païennes, leur paraisse surtout destiné, cependant le long exposé doctrinal qui suit a principalement pour but de faire entrer les fidèles d’origine juive dans la grande liberté chrétienne, montrant à ceux-ci le joug de la loi brisé par la rédemption de Jésus, les observances légales désormais superflues, les chrétiens tous égaux dans le Christ, qu’ils viennent de la circoncision ou de la gentilité. Plusieurs des conseils pratiques des derniers chapitres semblent aussi donnés particulièrement aux judéo-chrétiens. L’apôtre n’aurait pas besoin d’inculquer à des païens convertis la fidélité à l’Empire, la soumission aux puissances établies, le devoir de payer l’impôt. Aux Juifs, chez lesquels le sentiment de l’indépendance nationale est toujours frémissant, et qui, seuls entre tous les peuples, refusent de se fondre dans l’unité romaine, il doit au contraire rappeler ces vérités d’ordre public. Le Juif qui abandonnait la loi pour l’Évangile changeait vraiment de nationalité en même temps que de religion. Il abjurait dès lors toute arrière-pensée de révolte, tout sentiment de patriotisme particulier. Il devenait fidèle sujet de l’Empire. Telle était la théorie ; mais en fait une telle transformation était difficile. Pour la faire accepter au Juif converti, le rendre à la fois romain et chrétien, il fallait lui montrer des motifs si hauts, si désintéressés, que ses dernières résistances fussent contraintes de céder devant la beauté d’un idéal supérieur. C’est ce que tente saint Paul :

Que toute âme, dit-il[91], soit soumise aux puissances ; car il n’est pas de puissance qui ne vienne de Dieu : par lui sont ordonnées toutes les puissances existantes. C’est pourquoi celui qui résiste au pouvoir résiste à l’ordre de Dieu et encourt la condamnation. Les princes ne sont point la terreur des bonnes actions, mais des mauvaises. Voulez-vous n’avoir rien à redouter du pouvoir ? faites le bien, et il vous louera, car il est le ministre de Dieu pour le bien. Mais si vous faites le mal, tremblez : ce n’est pas en vain qu’il porte le glaive. Il est le ministre de Dieu, vengeur des mauvaises actions. Il faut donc lui être soumis, non seulement par crainte des châtiments, mais par devoir de conscience. C’est pour cela que vous payez tribut aux puissances, qui sont les serviteurs de Dieu. Rendez donc à chacun ce qui lui est dû, le tribut à l’un, l’impôt à l’autre, à celui-ci la crainte, à celui-là l’honneur.

Quelle noble définition du pouvoir : ministre de Dieu pour le bien ! Sans doute, alors comme aujourd’hui, comme dans tous les temps, la réalité donnait à l’idéal d’ironiques ou cruels démentis. Claude était mort depuis quatre ans seulement, et déjà le palais avait revu de sanglantes tragédies ; déjà le fils d’Agrippine, échappant à ses précepteurs, avait rempli les rues de Rome du bruit de ses folies nocturnes. Cependant Sénèque et Burrhus régnaient encore sous le nom de Néron, et le inonde trompé pouvait espérer un bon empereur. Quels que fussent d’ailleurs les faits, l’idéal était sublime, et l’apôtre montrait une habileté supérieure, un tact exquis, en plaçant sous la protection d’une grande idée les conseils pratiques que l’état des esprits auxquels il s’adressait rendait nécessaires. Il ennoblissait ainsi l’obéissance, la justifiant d’avance de tout soupçon de crainte ou de servilité. C’est seulement après avoir montré toute puissance ordonnée de Dieu et son ministre pour le bien, que saint Paul passe en revue les obligations des sujets : l’impôt, l’obéissance, l’honneur, c’est-à-dire ce qui peut mettre le pouvoir en état de remplir la fin pour laquelle Dieu l’a institué.

Remarquez la précision avec laquelle l’apôtre insiste sur l’obligation de payer l’impôt, énumérant les deux espèces de redevances auxquelles étaient soumis les sujets de Rome, l’impôt direct, φόρος[92], l’impôt indirect, péages, droits de douane, τέλος. En s’exprimant ainsi, saint Paul montrait non seulement une véritable loyauté politique, mais encore un sens exact des nécessités sociales, dans un moment oit, frappés de vertige, peuple et souverain semblaient les méconnaître. En 58, date de la lettre aux Romains, une assez grande agitation, provoquée par les exactions des compagnies adjudicataires des impôts indirects, et surtout par la rapacité et la dureté de leurs agents subalternes, se faisait sentir dans la plupart des provinces[93]. Nul doute que les Juifs, ou même les chrétiens de race hébraïque, ne s’y soient associés : on sait combien, en Judée, étaient impopulaires les publicains, agents supérieurs du fisc ou simples douaniers, considérés, s’ils étaient Romains, comme des agents de l’étranger, Juifs, comme des traîtres à leur patrie[94]. Les plaintes qui s’élevaient de toutes parts arrivèrent jusqu’à Néron : soit sensibilité maladive, soit puéril désir de popularité, il eut un instant la pensée de supprimer tous les impôts indirects. Quel beau présent je ferais au genre humain ! s’écria-t-il. Le radicalisme du souverain émut les politiques sensés. Le sénat avait encore le droit de faire entendre des conseils : il en usa. Après avoir loué la grandeur d’âme de Néron, les sénateurs lui firent respectueusement observer que la suppression projetée serait simplement la ruine de l’Empire, dissolutionem imperii. Si l’on supprime les péages, dirent-ils, on sera conduit, en bonne logique, à supprimer l’impôt personnel et l’impôt foncier : il ne restera plus rien. Néron, chez qui les accès de générosité étaient aussi courts que vifs, et qui avait encore quelque bon sens, se rendit facilement à ces observations ; il promulgua même un édit excellent, ordonnant que toutes les lois d’impôt, tous les droits de douane, seraient portés à la connaissance du public, que les dettes envers le fisc se prescriraient par une année, que les procès intentés aux publicains seraient jugés avant tous les autres, et abolissant l’impôt du quarantième sur la valeur des biens litigieux inventé par Caligula[95]. Au milieu de l’agitation des esprits, qui aboutit à cette solution raisonnable, on remarque le sang-froid conservé par l’apôtre. S’élevant au-dessus des discussions du moment, mais peut-être amené par elles à parler de ce sujet, il affirme la légitimité des deux grandes formes d’impôt sur lesquelles reposait la stabilité de l’Empire romain : il rappelle aux fidèles de Rome les principes économiques qu’en ce moment même le sénat t’appelait à Néron ; mais, ce que n’eût pas su faire le sénat, il les rattache à un principe supérieur, la nécessité de fournir au pouvoir les moyens d’accomplir sa mission de serviteur de Dieu, de ministre de Dieu pour le bien.

 

III. — L’incendie de Rome et les martyrs d’août 64.

Quatre ans après cette lettre, Paul était à Rome. Traduit par les Juifs à Césarée devant le tribunal du procurateur Porcius Festus, l’apôtre, qui déjà, à Jérusalem, avait devant le tribun Claudius revendiqué ses droits de citoyen romain, n’hésita pas cette fois à prononcer la formule solennelle de l’appel à César[96]. On l’envoya à Rome. Là, il dut attendre pendant près de deux ans sa comparution devant Néron : ces deux années furent douces pour son cœur et précieuses pour son ministère. II vécut à Rome dans la demi-liberté de la custodia militaris[97] : il habitait, sous la garde d’un frumentaire, un logement particulier, loué par lui, et situé dans l’enceinte ou le voisinage du camp prétorien. Tout le monde le pouvait visiter librement[98]. Ce quartier de Rome n’entendait pas pour la première fois la parole apostolique[99] : tout près était le cimetière chrétien où avait baptisé et siégé saint Pierre. Les conversions furent nombreuses, même, semble-t-il, parmi les soldats : saint Paul écrit aux Philippiens que ses chaînes sont devenues une prédication du Christ dans tout le prétoire, c’est-à-dire dans tout le camp prétorien[100]. Peut-être faut-il compter parmi ces convertis militaires Nérée et Achillée, certainement contemporains des apôtres, qu’une inscription nous montre abandonnant les camps impies pour servir le Christ, et qui semblent avoir été des soldats prétoriens[101]. Des Actes de basse époque attribuent, il est vrai, à saint Pierre la conversion de Nérée et Achillée[102] ; mais cet apôtre, précisément, revint à Rome peu après l’arrivée de Paul, et il est possible que, reprenant son ancien domicile de la sixième région, Pierre ait travaillé de concert avec l’apôtre des gentils dans les environs du camp prétorien et de la voie Nomentane.

Après deux années d’incessante activité, pendant lesquelles il entretint avec ses chères Églises d’Orient une correspondance admirable, tout en faisant pénétrer à Rome le christianisme jusque dans le palais des Césars[103], saint Paul comparut devant l’empereur, ou du moins devant le conseil auquel ressortissait son appel[104]. Il semble résulter de deux passages des Actes des Apôtres que Néron était présent[105], bien que l’empereur jugeât rarement en personne les appels portés devant lui. L’apôtre fut acquitté, et, selon son expression, sortit délivré de la gueule du lion[106]. On a pensé que l’influence de Sénèque, qui connaissait saint Paul par le témoignage qu’avait pu lui en rendre son frère Gallion, proconsul d’Achaïe, juge bienveillant de l’apôtre dans une circonstance antérieure[107], ou en avait entendu parler par Burrhus, préfet du prétoire au moment où l’on amena saint Paul à Rome[108], fut pour quelque chose dans cet acquittement. Cela est possible ; cependant, même en admettant l’hypothèse de rapports entre le philosophe et l’apôtre[109], rien ne prouve que Sénèque ait été a cette époque membre du conseil impérial : il avait quitté les affaires avant 63. L’acquittement eut plus probablement pour cause la vieille indifférence de l’autorité romaine pour les querelles purement religieuses, surtout pour les querelles entre Juifs, dès qu’elles ne troublaient pas l’ordre public : indifférence qui, par exception, se changea l’année suivante, à l’égard des chrétiens, en une hostilité déclarée, mais durait encore en 63, alors que l’opinion publique persistait à les confondre avec les Juifs[110]. Probablement après cette délivrance Paul entreprit de nouveaux voyages apostoliques, dont il nourrissait depuis longtemps la pensée[111], et sur lesquels il ne reste point de documents précis. Plus tard seulement, peut-être après quelques années, il revint à Rome rejoindre Pierre, qui parait n’avoir pas été inquiété : les deux apôtres survécurent, selon toute apparence, à l’épouvantable crise que traversa l’Église de Rome pendant le dernier semestre de 64.

Le 19 juillet 64, le feu prit dans les boutiques pleines de marchandises inflammables qui entouraient le Grand Cirque, à l’extrémité regardant la vallée entre le Palatin et le Célius. Le vent soufflait avec violence, un de ces lourds vents d’été qui sont les plus redoutables auxiliaires de l’incendie. Bientôt l’ovale immense du Cirque fut en feu. Puis le fléau, dévorant d’abord les constructions entassées entre les collines ; gagnant ensuite les sommets, entoura le Palatin d’une ceinture de flammes, se détourna du Capitole, courut à travers le Forum, consuma les boutiques de la voie Sacrée, mais fit peu de mal aux monuments à cause des nombreux vides laissés entre les temples et les basiliques, détruisit la région alors si peuplée d’Isis et de Sérapis, ravagea le Célius, l’Aventin, la vallée qui sépare le Palatin et l’Esquilin, où se trouvait la domus transitoria de Néron, et brûla plus de la moitié de la vieille Rome, dont les bâtisses anciennes collées les unes contre les autres[112], les rues étroites, tortueuses, privées d’air[113], offraient une proie facile à l’incendie. On ne l’arrêta qu’en faisant le vide devant lui, par un grand abattis de maisons au pied de l’Esquilin. Le feu avait duré six jours, pendant lesquels le peuple s’était enfui au Champ de Bars, où Néron, revenu d’Antium, fit élever des abris provisoires.

Pour nourrir ces pauvres gens, on amena des vivres d’Ostie et des municipes voisins. Le pain. fut donné presque pour rien. Mais ces mesures d’humanité n’apaisèrent pas le peuple aigri par la souffrance, qui se voyait avec désespoir chassé de ses demeures et réduit au plus complet dénuement. Malgré tant de crimes, Néron ne s’était pas encore attiré la haine populaire : on lui avait tout passé, à cause de son luxe, de son extravagance, d’une sorte de bonne humeur et de raffinement artistique qui faisait illusion à la foule. Ceux qu’il avait frappés jusqu’à ce jour étaient des princes, des impératrices, des nobles, des stoïciens : les petits n’avaient pas senti les coups. L’incendie de Rome réveilla soudain la conscience des masses. Aux yeux du peuple, aucun fléau n’a pour cause le hasard : il faut un auteur responsable. L’auteur était tout trouvé Néron. Les malheureux entassés dans les baraquements du Champ de Mars n’osaient encore joindre à son nom l’épithète d’incendiaire ; mais des bruits odieux circulaient dans la foule : on disait que Néron, épris du pittoresque, enivré d’une poésie malsaine, s’était fait de l’incendie de Rome un spectacle : les uns affirmaient que, en habit d’acteur, une lyre à la main, il l’avait contemplé du haut d’une tour, en chantant la ruine de Troie ; les autres, plus modérés, racontaient qu’il avait seulement chanté l’élégie troyenne sur son théâtre domestique. Peu à peu la légende grossit, ou des faits étranges se découvrirent : on dit que des esclaves de Néron avaient été surpris activant les flammes qui dévoraient son palais. Les rumeurs les plus malveillantes semblèrent bientôt recevoir des événements une terrible confirmation. Au moment où tous croyaient le fléau conjuré, le feu s’alluma sur la colline du Pincio, dans les jardins du plus intime familier de Néron, Tigellin. Néron, s’écria-t-on de toutes parts, a envoyé des ordres : il veut détruire Rome pour la rebâtir plus belle et lui donner son nom. Pendant trois jours l’incendie ravagea des quartiers jusqu’alors épargnés, le Viminal, le Quirinal, et cette vaste plaine du Champ de Mars, ouverte de toutes parts, et cependant encombrée de temples, de portiques, d’où le peuple dut encore une fois s’enfuir. On vit la multitude, affolée, chercher un asile aux portes de Rome, le long des grandes voies, dans les bâtiments accessoires, salles à manger, loges de gardiens, qui accompagnaient les tombeaux. L’incendie avait duré neuf jours[114] : des quatorze régions de Rome, trois étaient entièrement consumées, sept ne renfermaient plus que des murs branlants, des toits à demi brûlés, des maisons désormais inhabitables, quatre seulement n’avaient pas été touchées par le feu[115].

Cependant Néron, pour la première fois, se trouvait en face de l’indignation populaire. Ce peuple qui, cinq ans auparavant, rangé en solennelles processions, l’avait reçu à son retour de Campanie couvert du sang d’Agrippine’ et avait accompagné de ses acclamations le parricide montant au Capitole pour rendre grâces aux dieux du meurtre de sa mère, ce même peuple grondait et maudissait maintenant. A la lueur de l’incendie de Rome, le vrai Néron lui était enfin apparu. L’empereur trembla ; puis, avec une habileté infernale, il essaya de détourner les soupçons. La foule voulait un coupable : il lui en donnerait des milliers. Elle aspirait à se venger sur quelqu’un de ses souffrances : il lui jetterait en pâture d’innombrables victimes. Les circonstances se prêtaient admirablement à ce plan scélérat. Le feu avait pris dans les boutiques du Grand Cirque, occupées par des marchands orientaux, parmi lesquels étaient beaucoup de Juifs ; mais il n’avait point touché la région de la porte Capène, où les Juifs habitaient ; le Transtevère, dont ils formaient presque exclusivement la population, était intact ; de tous les quartiers fréquentés par eux le Champ de Mars, où ils avaient une synagogue, avait seul été atteint, mais ils y étaient beaucoup moins nombreux et surtout beaucoup moins puissants qu’à la porte Capène et au Transtevère, dont ils avaient fait de vrais faubourgs orientaux. Le feu a été mis par les Juifs ! ils sont les vrais, les seuls auteurs de l’incendie de Rome ! ces ennemis de la, civilisation et des dieux ont voulu détruire la capitale du monde et le panthéon de toutes les religions ! De telles paroles durent être prononcées par des émissaires de Néron : le peuple, naïf dans ses. emportements, et toujours prêt à s’égarer sur une fausse piste, changea probablement l’objet de son indignation : le péril des Juifs devint extrême. Mais ils possédaient à la cour des protecteurs puissants, et surent parer à temps le coup qui allait les frapper[116]. Poppée, je l’ai dit, était à demi juive. Il y avait des esclaves juifs, des acteurs et des mimes juifs autour de Néron[117]. L’empereur ne commandait aucune exécution politique, aucune cruauté, sans avoir consulté non seulement Tigellin, mais Poppée[118]. Serait-ce trop s’avancer que de dire que celle-ci intercéda pour ses coreligionnaires, et que soit elle, soit quelqu’un des serviteurs de race hébraïque pullulant au palais, dirigea les regards de Néron sur les chrétiens[119], par le vulgaire encore confondus avec les Juifs, mais depuis longtemps poursuivis par ceux-ci d’une haine atroce, d’une irréconciliable jalousie ? Saint Clément attribue à la jalousie (διά ζήλον) la persécution de Néron[120] : jalousie intéressée, qui détourna sur les chrétiens, dont beaucoup, d’origine juive, habitaient les quartiers. épargnés, l’hypocrite colère de l’empereur.

Tacite ne fait point connaître les délibérations secrètes qui, dans notre hypothèse, amenèrent la substitution des chrétiens aux Juifs comme objet des vengeances impériales. L’historien dit seulement qu’après l’incendie de juillet 64 les soupçons du peuple se portèrent sur Néron ; il était capable de ce forfait, on l’en accusa. Vainement prodigua-t-il les secours, les encouragements, les expiations : la note d’infamie que lui avait infligée la rumeur populaire ne s’effaçait point[121]. Pour faire taire cette rumeur, continue Tacite, Néron produisit des accusés, et soumit aux supplices les plus raffinés les hommes odieux à cause de leurs crimes que le vulgaire appelait chrétiens. Celui dont ils tiraient ce nom, Christ, avait été sous le règne de Tibère supplicié par le procurateur Ponce Pilate. L’exécrable superstition, réprimée d’abord, faisait irruption de nouveau, non seulement dans la Judée, origine de ce mal, mais jusque dans Rome, où reflue et se rassemble ce qu’il y a partout ailleurs de plus atroce et de plus honteux. On saisit d’abord ceux qui avouaient, puis, sur leurs indications, une grande multitude, convaincue[122] moins du crime d’incendie que de la haine du genre humain. On ajouta les moqueries aux tourments ; des hommes enveloppés de peaux de bêtes moururent déchirés par les chiens, ou furent attachés à des croix, ou furent destinés à être enflammés et, quand le jour tombait, allumés en guise de luminaire nocturne. Néron avait prêté ses jardins pour ce spectacle, et y donnait des courses, mêlé à la foule en habit de cocher, ou monté sur un char. Aussi, bien que ces hommes fussent coupables, et dignes des derniers supplices, on en avait pitié parce qu’ils étaient sacrifiés non à l’utilité publique, mais à la cruauté d’un seul[123].

Ce curieux et pathétique récit nous fait comprendre la place que les disciples de l’Évangile occupaient, en 64, au milieu de la population romaine. Tacite nous apprend qu’ils formaient une grande multitude. Sept ans auparavant, saint Paul disait déjà que leur foi était célèbre dans tout l’univers[124]. On trouvait des chrétiens dans toutes les couches et, pour ainsi dire, à tous les étages de là société : dans le monde infime des esclaves, dans la petite bourgeoisie des affranchis, parmi les commerçants de race juive, dans la maison des grands, de César lui-même, jusqu’au sein des familles patriciennes. La haine populaire, irritée par le spectacle de vertus qui semblaient la condamnation muette des vices de Rome païenne, s’attachait déjà à eux, les chargeait dès lors de tous les forfaits[125]. Le groupe chrétien de Rome, comptant déjà trente ans d’existence, devait posséder une importance extrême, puisqu’il avait attiré sur lui une aussi formidable impopularité[126]. Néron pouvait donc y chercher des victimes expiatoires, sûr qu’elles seraient acceptées du peuple, et ne paraîtraient pas indignes de la grande tragédie qui attendait un dénouement[127]. Jusque-là les chrétiens, aux yeux du vulgaire et même des pouvoirs publics, avaient pu passer pour une secte juive, et jouir, à l’abri d’une équivoque inévitable, de la liberté assurée par les lois à tous les adhérents de la religion hébraïque ; mais ce voile protecteur était enfin déchiré, et la méchanceté intéressée des Juifs, se faisant complice des calculs de Néron, les livrait désormais sans défense aux entreprises de leurs ennemis.

On arrêta d’abord, soit les chrétiens les plus en vue, soit plutôt ceux que le hasard offrit les premiers à la police impériale : il est probable que ces arrestations atteignirent surtout les fidèles des quartiers juifs épargnés par le feu. Leurs aveux, c’est-à-dire la confession de leur foi, divers indices que procurèrent les perquisitions faites dans leurs demeures, mirent sur la trace des autres. C’est sans doute là ce que veut dire Tacite, car il n’est pas admissible que de vrais chrétiens aient dénoncé leurs frères ; mais on put saisir des papiers ; quelques néophytes à peine initiés purent céder à la torture[128]. Bientôt les prisons de Rome regorgèrent de fidèles.

Ils n’y restèrent pas longtemps. Néron avait résolu de reconquérir la faveur du peuple par des jeux extraordinaires, où paraîtraient comme acteurs les auteurs présumés de l’incendie. On sait quelle était la passion du peuple romain pour les spectacles du cirque et de l’amphithéâtre. Il est probable que, dans le deuil et le trouble causés par l’incendie allumé le 19 juillet, éteint seulement neuf jours après, le peuple avait été privé des jeux en l’honneur de Vénus qui, d’après le calendrier romain, se célébraient du 20 au 30 juillet, et comprenaient quatre journées consacrées aux courses de chars. Néron voulut remplacer ces plaisirs par une fête sans précédent. Le mois d’août, à peu près privé de spectacles publics[129], lui rendait facile le choix du jour. Celui du lieu était imposé par les circonstances : l’incendie avait presque détruit le Grand Cirque, long de 1.473 mètres et contenant, au temps de César, des places pour cent cinquante mille spectateurs[130] : le cirque de Flaminius, situé entre le Capitole, le théâtre de Pompée et le Panthéon, c’est-à-dire à peu de distance du Champ de Mars, avait peut-être été touché par les flammes, ou du moins était trop près des régions désolées par l’incendie. Il fallait choisir ailleurs un emplacement digne du peuple romain. Néron possédait au delà du Tibre, sur le Vatican, de magnifiques jardins ; il s’y trouvait un vaste cirque, réservé aux plaisirs impériaux, et où le fils d’Agrippine s’était exercé à conduire des chars, d’abord en présence de quelques amis, puis sous les yeux du peuple[131] : l’obélisque qui s’élève aujourd’hui an centre de la place de Saint-Pierre occupait une des extrémités de la spina. Néron y convoqua une fois de plus la foule, probablement dans les premiers jours d’août.

La fête dura-t-elle un ou plusieurs jours ? Tacite ne le dit pas clairement. Son. récit, trop bref pour être complet, permet cependant de reconstituer le spectacle offert par l’empereur à la curiosité féroce de la multitude. Il y eut au moins une fête de jour et une fête de nuit. Les jeux durent commencer par une de ces longues et navrantes processions où le cortège des condamnés défilait devant les regards des spectateurs, entre deux haies de valets, d’amphithéâtre armés de fouets[132]. Puis eut lieu la venatio[133]. C’était ordinaireme