MARC-ANTOINE
ET CLÉOPÂTRE. - BATAILLE D’ACTIUM. RÈGNE D’AUGUSTE ET SA POLITIQUE. - HORACE,
VIRGILE, PROPERCE ET TIBULLE. - IDÉES GÉOGRAPHIQUES DU TEMPS.
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Les personnages nommés ici sont déjà connus d’une manière générale. Je n’ai à les considérer que dans leurs rapports avec les choses de l’Orient. Je vais donc indiquer, avant tout, quelles étaient ces choses. Les pays dont il s’agit dans ce mémoire sont l’Hyrcanie, l’Inde, la Bactriane et la Chine. Ce sont justement les contrées sur lesquelles les historiens de l’empire romain, anciens et modernes, nous en apprennent le moins. Si dans ce paragraphe il est aussi parlé de l’Arabie, de l’Éthiopie, de la Mésène et de la Kharacène, ainsi que de l’Arménie et du royaume des Parthes, c’est seulement en passant et par occasion. Traiter de ces contrées en détail, t’eût été allonger beaucoup ce mémoire et s’exposer à répéter des faits déjà connus. L’Hyrcanie, chez les anciens, était la région située au midi de la mer Caspienne. Hérissée de montagnes escarpées, et déchirée par de profondes vallées, elle est d’un accès difficile, et ses habitants ont de tout temps mené une vie presque sauvage. Jamais l’Hyrcanie n’a été bien soumise au gouvernement central de la Perse. Au temps de l’empire romain, elle était [p. 30] souvent en état de rébellion contre les rois arsacides et Sassanides, et elle recourut plus d’une fois à l’intervention romaine. Les empereurs voyaient avec plaisir ces tentatives d’indépendance, et ne demandaient pas mieux que d’attiser le feu de la guerre : c’était un moyen de faire diversion aux attaques de leurs éternels ennemis. Plus tard, quand le prestige du nom romain eut cessé en Orient, les Hyrcaniens recoururent à l’intervention chinoise[1]. A l’Hyrcanie il faut joindre le pays des Dahes, situé au sud-est de la nier Caspienne, près de l’embouchure de l’Oxus dans le lac d’Aral. Ce pays avait à la fois à se défendre contre les Parthes, contre les Chinois et contre les rois de la Bactriane. Il paraît, d’après une expression de Virgile, qu’au moment de l’avènement d’Auguste, les Dahes jouissaient de l’indépendance[2]. L’Inde a été de tout temps morcelée en une fouie de principautés, et lorsque l’histoire parle de relations romaines avec l’Inde, il y a des distinctions à faire. On a vu, dans mon mémoire sur le Périple[3], que, dans les premiers siècles de notre ère, la côte occidentale de la presqu’île formait plusieurs États différents, et que les relations de Rome avec ces [p. 31] contrées étaient purement commerciales. Beaucoup de Romains auraient trouvé naturel que ces régions, si riches en produits, fussent soumises aux lois romaines. Nul doute que si l’empire eût suivi jusqu’au bout ses tendances, l’absorption ne se fût réalisée. Mais ces contrées ne se trouvaient pas sur le chemin des grandes combinaisons politiques, et l’invasion ne fut jamais tentée. Il n’en fut pas de même de la Bactriane, qui était placée dans d’autres conditions. Mais d’abord qu’est-ce que la Bactriane ? La réponse à cette question a d’autant plus d’importance, que, circonstance qui avait été ignorée jusqu’ici, les rois de la Bactriane furent, pendant quatre cents ans, les auxiliaires les plus utiles de la politique romaine dans l’Asie orientale. La Bactriane proprement dite est la contrée située au midi de l’Oxus, et à l’ouest et au sud-ouest des montagnes qui bornent l’Inde du côté du nord. C’est à la fois, du côté du nord, le lieu par lequel l’Asie occidentale peut communiquer par terre d’une part avec l’Inde, et de l’autre avec la Tartarie et la Chine. Là s’arrêtèrent d’abord les populations de race indo-européenne qui, après avoir quitté les pays montagneux du nord-est, occupèrent la Perse, et donnèrent naissance au persan actuel. Là fut en grande partie le foyer des croyances qui furent propagées par Zoroastre. Bactra, la capitale, était regardée comme la ville la plus ancienne du monde, et on lui donnait le surnom de mère des villes. La [p. 32] Bactriane marchait ordinairement avec la Sogdiane, située entre l’Oxus et l’Iaxarte. L’une et l’autre contrée furent conquises successivement par Cyrus et par Alexandre. La Bactriane et la Sogdiane sont marquées au nombre des Satrapies, dans les inscriptions en caractères cunéiformes qui furent gravées sous la domination des rois achéménides ; elles ont été aussi mentionnées comme telles par Hérodote. Maintenant Bactra porte le nom de Balkh, et le pays, jadis florissant, est dans un état misérable[4]. [p. 33] J’ai déjà dit, dans le mémoire cité, que, vers l’an 240 avant J.-C. des guerriers grecs qui, depuis les conquêtes d’Alexandre, étaient à la tête de la société dans l’Orient, enlevèrent la Bactriane aux rois séleucides. Maîtres du territoire baigné par l’Oxus et l’Iaxarte, ils franchirent l’Hindoukousch et occupèrent la vallée de l’Indus. En peu de temps leur empire comprit toutes les provinces situées entre l’Iaxarte, le Gange et le golfe de Cambaye. Cet empire était surtout soutenu par des hommes venus de la Grèce et de l’Asie Mineure, lesquels, ne trouvant pas chez eux un sort convenable, allaient chercher fortune ailleurs. Au bout d’un peu plus de cent ans, le sol grec étant épuisé, peut-être aussi les rois bactriens s’étant amollis sous un climat si différent du climat natal, cet empire, qui n’avait pas été sans éclat, fut envahi par une nation sauvage venue des frontières de la Chine. Ptolémée et ]’auteur du Périple donnent au nouvel état le nom d’Indo-Scythie ; indien, à cause des provinces dont il se composait pour la plus grande partie, et scythe, à cause de l’origine des conquérants. De leur côté, les écrivains latins et les écrivains grecs antérieurs à Ptolémée l’appellent tantôt Inde et tantôt Bactriane, sans doute parce qu’il s’était mis en lieu et place de l’empire fondé par les Grecs. Les Chinois étaient dés lors imbus des mêmes préjugés qu’aujourd’hui ; c’était à peu près le même [p. 34] éloignement pour tout ce qui avait un caractère étranger. Mais le gouvernement était plus éclairé qu’il ne l’est maintenant. C’était l’époque où les petits royaumes entre lesquels le Céleste Empire avait été longtemps partagé, s’étaient réunis dans la même main, et où les efforts du gouvernement tendaient à étendre l’influence chinoise au dehors. On a vu avec quelle sollicitude if fit accompagner les populations barbares qui, en s’éloignant de la Chine, avaient pris la direction de l’Oxus. Successivement les populations tartares, qui auparavant étaient un continuel sujet d’épouvante pour la Chine, reconnurent d’une manière plus ou moins complète le pouvoir du fils du ciel, et le Céleste Empire se trouva naturellement en communication avec l’Inde et la Perse. Ce fut alors que la connaissance de la Chine, désignée par le nom de Pays des Sères, se transmit en Europe. Pour les Indiens, ils adoptèrent la forme Tchina, altération du nom de la dynastie des Thsin, qui avait régné quelque temps auparavant sur la Chine. La Bactriane, placée entre l’Inde, la Perse et la Chine, voyant son indépendance menacée, mit sa politique à tenir la balance égaie entre ses puissants voisins ; mais comme elle n’aurait pas pu y suffire par ses propres forces, elle chercha un appui dans les forces de l’empire romain. De leur côté, les empereurs, dans leurs fréquents démêlés avec la Perse, ne laissaient échapper aucune occasion de rehausser la puissance des rois de la Bactriane[5]. [p. 35] Je suis obligé d’entrer, à ce sujet, dans quelques détails. Les historiens grecs et latins ne nous ont rien appris sur les rois grecs de la Bactriane ; à peine s’ils font mention de deux ou trois noms propres : si nous avons appris les noms des autres, c’est à l’aide des médailles qui furent frappées sous leur règne, et qui n’ont été découvertes que dans ces derniers temps. Encore moins les Grecs et les Latins ont parlé des rois indo-scythes, qui leur succédèrent. Horace, Virgile, Properce et Tibulle, sont les seuls qui ont dit quelques mots du prince indo-scythe qui régnait de leur temps ; malheureusement ils l’ont fait en poètes, et leur langage est si peu précis, que personne jusqu’ici ne l’avait compris. Les écrivains chinois non plus ne disent rien des rois grecs de la Bactriane. De leur temps, les Chinois n’étaient pas encore sortis de leurs limites, et ils ne savaient rien de ce qui se passait au dehors[6] ; mais ils font mention [p. 36] de plusieurs des rois indo-scythes : voilà une première source de renseignements. Dans, l’Inde il y avait alors deux sectes en présence, et deux sectes à peu près d’égale force : les brahmanistes et les bouddhistes. Il y a peu à attendre des brahmanistes en fait de renseignements historiques. Les brahmanistes, ainsi appelés parce qu’ils rapportent tout à Brahma, et qui sont censés représenter les doctrines primitives, croient qu’ils forment une race à part, et que leurs destinées futures sont assurées d’avance. Ils ont, d’ailleurs, à se préoccuper de l’ordre à maintenir parmi les différentes classes de la population, encore à présent la base de l’ordre social. En conséquence ils font peu d’attention aux événements de ce inonde, et l’événement eût-il eu les plus graves conséquences pour des générations entières, ils dédaignent d’en conserver le souvenir : c’est ainsi que le nom d’Alexandre le Grand ne se rencontre pas une fois dans leurs écrits. Les disciples de Bouddha, bien qu’en proie à beaucoup de préjugés, sont moins exclusifs que leurs adversaires. Non seulement ils n’admettent pas la division des castes, niais encore ils regardent tous les hommes comme frères, et quand un personnage se présente pour embrasser leur secte, ils l’acceptent sans s’informer de son origine. Par suite du même principe, ils ont pris note des événements qui intéressaient leur secte ; et quand ces événements ont eu une importance historique, [p. 37] ils n’ont pas manqué de les rappeler dans l’occasion. Combien de faits ensevelis dans l’oubli, que l’érudition européenne aura à chercher dans les légendes bouddhiques ! S’ils n’ont pas fait mention d’Alexandre, c’est uniquement parce que, du temps de ce conquérant, le bouddhisme n’avait pas encore pénétré dans la vallée de l’Indus, et qu’Alexandre n’eut rien a démêler avec les disciples de Bouddha. On sait que le bouddhisme est en ce moment la religion dominante dans l’île de Ceylan, au Thibet, au Japon, dans les royaumes birman et siamois, et qu’il compte un grand nombre de millions d’adeptes en Chine et dans la Tartarie. Or, non seulement certains faits relatifs à la Bactriane et au reste de l’Inde sont rapportés par les écrivains chinois de l’école de Confucius, mais encore ils le sont, et avec plus de détails, par les écrivains bouddhistes, pour qui l’Inde, patrie de Bouddha, était un pays sacré. Les bouddhistes chinois ont fait passer dans leur langue beaucoup de récits indiens dont les originaux sanscrits sont perdus, ou du moins ne nous sont point parvenus : voilà une seconde source de renseignements. Justement le prince de la Bactriane qui traita avec Marc-Antoine, et contre lequel Virgile s’est élevé plus d’une fois, professait le bouddhisme. Il en est longuement parlé dans les légendes bouddhiques sanscrites et chinoises. Il en est même, par une heureuse exception, fait mention dans l’histoire sanscrite de Cachemire rédigée par un brahmaniste. On voit [p. 38] que les circonstances ne pouvaient pas être plus favorables pour mes recherches. Voici maintenant le résumé de ce que les documents orientaux nous apprennent à ce sujet. Les écrivains arabes et persans donnent, en général, aux populations d’origine tartare le nom de Turk. L’équivalent se trouve dans les livres sanscrits sous la forme Tarachka. Les Indiens, à l’exemple des anciens Persans et des écrivains grecs, les appellent aussi quelquefois du nom de Saces[7]. Quant aux Chinois, ils ne connaissent les Indo-Scythes que sous le nom de Youei-tchi, Yue-tchi, ou bien encore Yue-ti. Les premiers Yue-tchi qui envahirent la Bactriane proprement dite, divisèrent d’abord la contrée en cinq parties, formant chacune une principauté. Au nombre de ces principautés était celle qui est appelée par les Chinois Kouei-chouang[8]. Le prince de Kouei-chouang ne tarda pas à renverser tous ses rivaux et à ne faire qu’un État du pays tout entier. Ensuite il traversa l’Hindoukousch et fit, le premier, [p. 39] flotter l’étendard tartare dans la vallée de l’Indus. Les écrivains chinois donnent à ce prince le nom de Kieou-tsieou-khio. Suivant eux, il eut pour successeur Yan-kao-tchin[9], et celui-ci fut remplacé par Kia-ni-so-kia. Comme ces trois personnages comptaient la vallée de Cachemire au nombre de leurs provinces, leur nom se trouve cité dans l’histoire de Cachemire sous les formes Hachka, Djachka et Kanichka[10]. Kanichka, le même qui entra en relation avec Marc-Antoine, fut le prince indien le plus puissant de son temps. C’est un des grands noms de l’histoire du bouddhisme et de l’histoire de l’Inde en général. Lui et Asoka, qui, deux siècles auparavant, avait occupé la presqu’île de l’Inde tout entière, et y fit triompher la cause du bouddhisme, tiennent, chez les bouddhistes, la même place que, chez nous, le grand Constantin et Charlemagne. Il n’est guère de bouddhiste lettré au Thibet, à Ceylan, au Japon et ailleurs, qui, à ces deux noms, ne fasse un salut respectueux. L’un et l’autre avaient le goût de la bâtisse : la quantité des édifices qu’ils élevèrent en l’honneur du bouddhisme se comptait par milliers ; la plupart consistaient en couvents et en espèces de tours se terminant en coupole, oit l’on avait placé des reliques de Bouddha : plusieurs existent encore. [p. 40] Hiouen-thsang, ce bouddhiste chinois qui, vers le milieu du VIIe siècle de notre ère, vint recueillir dans l’Inde les traditions de Bouddha, à une époque où déjà le bouddhisme y était en décadence, trouva les souvenirs laissés par Kanichka présents à tous les esprits. Il signale particulièrement un couvent situé aux environs de la ville actuelle de Peichaver, et dont les Arabes admirèrent encore, trois cent cinquante ans après, les restes imposants[11]. Voici comment s’exprime Hiouen-thsang : On y voit des pavillons à deux étages, des belvédères élevés les uns au-dessus des autres, une tour à plusieurs étages et une grotte profonde ; quoique ce monument commence à tomber en ruines, on peut encore l’appeler un chef-d’œuvre de l’art. Il est sorti de ce monastère, à certains intervalles, des hommes du plus grand mérite ; on y sent encore le parfum des mœurs pures des docteurs qui y composèrent leurs écrits, et des personnages qui y atteignirent les degrés de la sainteté[12]. Les médailles de Kanichka, qui, ainsi que les autres médailles indiennes de la même période, ne sont connues en Europe que depuis quelques années, portent des légendes partie en grec et partie en caractères indigènes. En grec le nom de Kanichka est marqué sous la forme Kanerké, par une de ces permutations de lettres dont il a été parlé dans mon [p. 41] mémoire sur le Périple. Par suite de l’étendue de sa puissance, il porte sur ses médailles le titre grec de roi des rois[13]. De leur côté, les indigènes lui avaient donné le titre de maître du Djambou-Douîpa, ce qui équivalait au titre de maître suzerain de toute l’Inde. J’ai dit que les médailles de Kanichka portaient à la fois des légendes grecques et indigènes, preuve que l’usage du grec s’était maintenu à la cour des rois indo-scythes, et que, dans leur chancellerie, il s’écrivait des lettres dans les deux langues. Voici un autre fait qui étonnera le lecteur, mais qui le préparera au résultat que nous cherchons. En 1830, un général français qui était au service du roi de Lahor, dans les anciens États de Kanichka, se trouvant sur la rive gauche de l’Indus, eut l’idée de démolir une tour bouddhiste qui avait été bâtie dans le voisinage et qu’on attribuait à Kanichka ; que trouva-t-il dans les fondations ? Il y trouva, avec quelques médailles de Kanichka, des médailles des derniers temps de la république romaine, le tout rangé dans un certain ordre. Les plus récentes étaient frappées au coin de Jules César et de Marc-Antoine[14]. Ainsi cette tour avait été élevée entre la mort de Jules César et le triomphe définitif d’Auguste, pendant le gouvernement de Marc-Antoine, et elle était un hommage rendu à Marc-Antoine, en même temps qu’un [p. 42] témoignage des relations qui existaient entre les deux gouvernements. Évidemment c’est de Kanichka que Plutarque veut parler quand il dit qu’après la bataille d’Actium, Cléopâtre, craignant pour la vie du fils qu’elle avait eu de Jules César, l’avait fait embarquer, sur la mer Rouge, pour l’Éthiopie, afin que de là il se retirât dans l’Inde[15]. Les états de Kanichka étant contigus aux possessions chinoises, c’est une voie naturelle pour entrer dans le Céleste Empire. Je vais en dire quelques mots, sauf à y revenir plus tard. Les Chinois ne commencèrent à avoir quelques notions sur l’Inde et la Perse que dans le siècle qui précéda notre ère. Il en fut de même de l’Inde et de la Perse par rapport à la Chine. La première arrivée des armées chinoises sur les bords de l’Iaxarte est placée, par les annales de la Chine, quelques années avant le règne de Kanichka, entre les années 87 et 49 avant Jésus-Christ[16]. C’est quelques années après que l’on commence à parler des Chinois en Occident. Du reste, pendant longtemps, tout ce qui se transmettait d’un pays à l’autre était porté par des hommes isolés et à travers mille dangers. Sur vingt personnes qui se mettaient en route, dix-neuf [p. 43] restaient en chemin, et souvent l’objet qui atteignait le, but n’était pas apporté par l’homme qui en avait été chargé : ce que je dis s’applique aussi bien à la voie de mer qu’à la voie de terre. La distance qui sépare la Chine des bords de l’Oxus, est parsemée de déserts de sable, de torrents impétueux, de montagnes presque infranchissables. Les populations qui habitaient ces malheureuses contrées, étaient presque réduites à l’état sauvage, et, le plus souvent, en guerre les unes avec les autres. Du côté de la mer, les difficultés n’étaient pas moindres : on n’avait pas encore imaginé l’usage de la boussole ; on n’était pas en état de déterminer en mer la position du navire sous le rapport de la longitude et de la latitude ; on manquait de cartes géographiques et nautiques ; les habitants des côtes qu’on avait à longer étaient plongés dans la barbarie. La question des rapports de l’empire romain avec la Chine, et en générai tout ce qui concerne la connaissance plus ou moins exacte que les anciens ont eue de l’Asie orientale, a été jusqu’ici compliquée des plus graves difficultés. Les Grecs et les Romains, pour désigner les populations de l’extrême Orient, firent usage de deux dénominations différentes, Sinæ ou Thinæ, et Seres. Ces deux dénominations se rapportent-elles à un seul peuple ou à deux peuples différents ? Dans tons les cas, que faut-il entendre au juste par ces deux expressions ? [p. 44] Les savants se sont partagés à cet égard : quelques-uns ont pensé que le mot Sère désignait une population de l’Asie centrale, et qu’aux Sinae seuls appartenait le titre de Chinois. Le fait est que Ptolémée, tout en plaçant la Sérique à peu prés là où est la Chine, l’a mise dans l’intérieur du continent, et qu’il a reporté les Sinae sur les bords de la mer, du côté du midi, dans la presqu’île au delà du Cange. Je vais réduire la question à ses termes les plus simples, et j’espère prouver que, contrairement à l’opinion de Ptolémée, les Sinae ou Thinae et les Sères sont un seul et même peuple, et que ce peuple n’est pas autre que les Chinois actuels. Les Chinois n’ont pas, à proprement parler, de nom national ; encore aujourd’hui, ils se désignent ordinairement par le nom de la dynastie qui règne dans le moment. Quand ils veulent employer une dénomination générale, ils se servent des expressions Empire du milieu, Pays des quatre mers[17]. Notre mot Chine est une reproduction des mots latins Sinæ ou Thinæ, et ceux-ci répondent au mot Tchina, qui, chez les écrivains sanscrits des derniers temps antérieurs à notre ère, servit à désigner le Céleste Empire. La preuve que, chez les Indiens, le mot Tchina répondait à la véritable Chine, c’est que les deux pèlerins chinois qui visitèrent l’Inde au commencement du Ve siècle, et vers le milieu du VIIe siècle, Fahian et Hiouen-thsang, ne mettent pas d’autre terme dans la bouche des Indiens, quand [p. 45] ceux-ci viennent à parler de la Chine. C’est Ptolémée qui, vers le milieu du ite siècle de notre ère, et pour se donner un air d’érudition, mit en circulation le terme Sinæ ou Thinæ, concurremment avec le mot Seres, qui jusque-là avait été seul en usage. La nouvelle dénomination fut adoptée par l’auteur du Périple de la mer Érythrée, mais appliquée à la véritable et unique Chine, et elle finit par prendre le dessus. Or le terme indien Tchina dérivait évidemment du nom de la dynastie chinoise Thsin, qui régna entre les années 255 et 206 avant Jésus-Christ, époque où apparemment le nom chinois dépassa pour la première fois la chaîne de l’Himalaya[18]. Jusqu’à Ptolémée, les Grecs et les Latins ne connurent que le mot Seres. Horace, Virgile et Properce emploient les premiers cette dénomination ; puis viennent Strabon, Pomponius Mela, Pline le Naturaliste, Denys le Périégète, Stace, Martial et Juvénal ; et, d’après ces divers écrivains, les Sères, d’une part, étaient établis sur les bords de la mer orientale, de l’autre ils n’étaient pas éloignés des bords de l’Oxus. C’est précisément le tableau que les annales chinoises font de la puissance chinoise à cette époque. D’où vient la dénomination Sère ? En grec, le ver [p. 46] à soie est désigné par le mot Ser (Σήρ). D’un antre côté, le nom générique de la soie, en chinois, est se, mot qui, d’après bien des exemples connus, devait se prononcer dans certaines provinces, ser. Or ce n’est que peu de temps avant Horace et Virgile que l’usage de la soie s’introduisit de Chine en Occident. Abel Rémusat et Klaproth inférèrent de là que le nom chinois de la soie avait pénétré avec la soie elle-même en Europe, et que la dénomination Sère, appliquée à la Chine, n’avait pas d’autre origine[19]. Cette explication fut généralement adoptée. Mais une autre explication est fournie par la Description de la Grèce de Pausanias, dans un passage qui n’a pas été connu de Klaproth ni d’Abel Rémusat, et qui sera rapporté plus tard. D’après Pausanias, le mot grec Ser n’a rien de commun avec le mot employé en Chine avec cette signification. Suivant lui, le nom des Sères est dérivé du nom d’un grand fleuve de la Chine, appelé Ser. Le fleuve dont parle Pausanias, ne peut être que le fleuve Jaune, qui s’appelle en chinois Hoang-ho (ho ou fleuve, et Hoang ou jaune). En effet, les Chinois nomment quelquefois le fleuve Jaune ho tout court, c’est-à-dire, le fleuve [p. 47] par excellence, et, d’après ce qui a été montré clans mon mémoire sur le Périple, ho est susceptible de se prononcer se aussi bien que le mot qui désigne la soie. Il faut savoir que le fleuve Jaune, qui prend sa source en Tartarie, est réellement le principal fleuve de la Chine, et que d’après les traditions les plus respectables, la vallée qu’il arrose, fut jadis le berceau de la civilisation chinoise. Tandis que toutes les populations voisines étaient plongées dans la barbarie, les habitants de la vallée, venus de fa Tartarie, commencèrent à défricher les terres, à maîtriser les eaux du fleuve, et finirent par donner la loi à tout le pays[20]. D’après cela, le nom des Sères aurait eu d’abord le sens d’habitants de la vallée du fleuve Jaune. Je n’ose pas me prononcer entre les deux explications. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en Occident, l’on resta persuadé que Ptolémée avait fait une fausse distinction de noms, et, jusqu’à la chute de l’empire, on n’employa que le mot Sère. Une circonstance singulière avait empêché jusqu’ici les savants modernes de reconnaître l’erreur de Ptolémée. On croyait que les deux dénominations Seres et Sinæ ou Thinæ avaient existé pour ainsi dire de tout temps, avant même que ni l’Europe ni l’Asie occidentale n’eussent de rapports avec le Céleste Empire. D’après un passage de la Bibliothèque de [p. 48] Photius, le mot Sère se trouverait dans un fragment de l’histoire de Ctésias, ce qui reporterait l’usage de cette expression au Ve siècle avant notre ère ; mais le texte de Ctésias est ici altéré, ou plutôt interpolé, et cette erreur, signalée il y a cent cinquante ans par Fréret, ne doit plus tromper personne[21]. Quant au mot Sinæ ou Thinæ, que j’ai dit avoir été emprunté par Ptolémée à l’Inde, on a cru jusqu’à ces dernières années qu’il se trouvait dans un fragment d’Ératosthène cité par Strabon, ce qui ferait remonter l’usage de cette dénomination chez les Grecs jusqu’à plus de deux cents ans avant Jésus-Christ[22]. Il y a même eu des interprètes de l’Écriture sainte qui ont cru reconnaître le nom des Chinois dans l’expression Sinim employée par le prophète Isaïe[23]. Mais il a été récemment constaté qu’Ératosthène, là où on lui faisait prononcer le mot Thinae, parlait de la ville d’Athènes[24] ; quant au passage d’Isaïe, il est évident que le pays des Sinim doit être cherché hors de la Chine. [p. 49] Je reviendrai dans le paragraphe suivant sur les idées géographiques de Ptolémée et de l’auteur du Périple de la tuer Érythrée. Pour le moment je me bornerai à une observation relative à la véritable patrie de la soie, alors le principal article d’exportation de la Chine. Sauf la latitude, le ver à soie et le mûrier ont existé de tout temps et dans tous les pays. Ce qui était particulier à la Chine, c’étaient l’art d’élever le ver à soie et celui de dévider le fil qui entoure le cocon. Les Chinois mettaient une importance extrême à cacher leurs procédés aux étrangers, de peur qu’ils ne fussent immédiatement imités. On sait que ces procédés ne furent connus en Occident qu’au milieu du VIe siècle, sous le règne de Justinien ; mais les auteurs chinois disent que le secret de la production de la soie avait été introduit de bonne heure dans le royaume de Khoten, dans l’Asie centrale[25]. A quelle époque eut lieu cet événement ? S’il fait postérieur au commencement de notre ère, il est évident que la dénomination de Sérique, ou pays de la production de la soie, dont l’usage en Occident est antérieur à cette époque, ne pourrait s’appliquer au royaume de Khoten. S’il était plus ancien, la difficulté présenterait quelque chose de plausible. Mais alors à quoi [p. 50] aurait servi aux Chinois de faire un mystère de l’art de produire la soie ? et comment expliquer l’ignorance où furent pendant si longtemps l’Europe et l’Asie occidentale sur l’origine de ce produit précieux ? Klaproth place l’introduction de l’industrie de la soie à Khoten en l’an 419 de notre ère[26]. Klaproth n’apporte aucune preuve de ce qu’il avance ; mais ce qu’il dit s’accorde avec les faits. Il y a d’ailleurs une considération qui me parait dominer toute la question. Nous ne possédons pas les annales du royaume de Khoten ; mais nous avons dans nos mains les annales de la Chine. Or, comme on le verra ; les annales chinoises parlent en termes très clairs de l’empire romain, tant de l’empire d’Occident que de l’empire de Constantinople. D’un autre côté, ce que les auteurs grecs et latins ont dit des Sères et des Sines s’applique parfaitement à la Chine dans ses limites actuelles : que peut-on demander de plus ? Tout ce qu’il serait permis d’ajouter, c’est que non seulement les peuples de Khoten prirent part, comme intermédiaires, au commerce de la soie, mais que, plus tard, les Romains furent dans le cas d’acheter quelquefois de la soie de Khoten pour de la soie de Chine. Ces notions sommaires étaient indispensables pour aborder la question des relations de Marc-Antoine avec l’Asie orientale ; mais aussi, ce qui était resté un problème insoluble va devenir une des vérités les plus simples. [p. 51] On sait que Virgile, vers la fin du huitième chant de l’Énéide, suppose qu’au moment où la guerre allait commencer sur le territoire italien, Vénus apporta à son cher Énée un bouclier fabriqué par Vulcain, et où le dieu boiteux avait représenté les principaux épisodes de l’histoire romaine. A cette occasion, Virgile trace un magnifique tableau de la bataille d’Actium et du triomphe d’Auguste à son retour à Rome. Quand Virgile parle ou veut parler d’événements accomplis, on est sûr d’avance que toutes les expressions sont pesées. Ici Virgile cite, parmi les alliés d’Antoine qui prirent part à la bataille, les Arabes de toutes les classes, à savoir les Arabes nomades et les habitants de l’Arabie Heureuse, vulgairement appelés du nom de Sabéens[27]. En effet, nous apprenons de Plutarque, dans sa Vie de Marc-Antoine, qu’Antoine avait fait un traité avec Malcus, roi des habitants de l’Arabie Pétrée. De plus, on sait quel grand commerce faisaient les habitants des côtes de l’Arabie méridionale, ce qui les obligea d’user de ménagements .envers Marc-Antoine, devenu le maître de l’Égypte. Mais Virgile ne se contente pas de faire mention des Arabes, il y joint les Indiens ; et comme le mot Indien eût été par lui-même vague, il ajoute les mots ultima Battra, c’est-à-dire la Bactriane, qui, du côté de l’orient, [p. 52] était, de tous les pays avec lesquels les Romains étaient entrés en relation, le plus éloigné, ou du moins de l’accus le plus difficile[28]. D’un autre côté, nous savons, par les médailles trouvées dans les fondations de la tour bouddhique de la vallée de l’Indus, qu’il avait existé des rapports intimes entre le triumvir et son contemporain Kanichka, roi de la Bactriane. Ajoutez à cela que le roi de la Bactriane était, de tous les princes indiens, le seul qui fût en état de prendre une part active à la guerre qui mettait tout l’empire romain en mouvement. Ce n’est pas tout. L’expression générale qu’emploie Virgile à l’égard des princes de l’Orient, et la mention particulière qu’il fait ailleurs des Hyrcaniens et des Dahes, autorisent à croire que le prince dahe et le prince hyrcanien avaient, comme, le roi de la Bactriane, éprouvé de la sympathie pour la cause de Marc-Antoine. Joignez à cela ce que dit Plutarque dans sa Vie de Marc-Antoine, au sujet d’un prince de la Médie qui, jouissant pour le moment [p. 53] de l’indépendance, en profita pour s’unir d’intérêt avec le triumvir. Ainsi voilà un passage de l’Énéide, qui était resté à l’état de problème, expliqué. Voilà yin fait très important restitué à l’histoire, à savoir que, si l’on excepte les Parthes, les ennemis naturels des Romains, et le roi de la Mésène et de la Kharacène, trop dépendant pour prendre part à une si grande querelle, tous les princes de l’Orient s’étaient attachés à la cause d’Antoine. Voilà une suite d’actes diplomatiques, peut-être les seuls actes raisonnables du gouvernement d’Antoine, rendue à la lumière. Virgile n’est pas le seul écrivain contemporain qui ait fait mention des relations de Marc-Antoine avec le roi de la Bactriane ; Properce parle de ces relations ; il nous fait même connaître le personnage qui, probablement, fut chargé d’aller s’aboucher avec Kanichka ; malheureusement il le désigne par le nom supposé de Lycotas. Voyez l’élégie du livre IV, où une femme du nom d’Aréthuse s’adresse à son mari, Lycotas. Cette élégie, sur laquelle je reviendrai plus tard, a été composée sous le règne d’Auguste, quelques années après la bataille d’Actium, l’an 21 avant Jésus-Christ. Or, à cette époque, Lycotas avait déjà visité deux fois la ville de Bactra, capitale des Etats de Kanichka, et cependant les relations d’Auguste avec Kanichka n’avaient pas encore été accompagnées d’effet. Tout porte à croire que le personnage du nom de Lycotas avait d’abord été au service de Marc-Antoine, avant d’être à celui [p. 54] d’Auguste. Les termes qu’emploie Properce donnent même lieu de penser que Lycotas, se trouvant dans la Bactriane, eut occasion de combattre pour la cause de Kanichka contre les Chinois. Avant d’aller plus loin, je ferai trois remarques. Plutarque nous apprend qu’Antoine, dans ses alliances, se faisait livrer un corps de troupes indigènes, et qu’en retour il remettait un corps de soldats romains : c’étaient, de part et d’autre, des espèces d’otages. C’est ainsi que des guerriers mèdes figurèrent à la bataille d’Actium. On peut supposer que les guerriers romains allèrent signaler leur va-leur dans les vallées de l’Indus et de l’Oxus, et que, plus tard, Antoine ayant succombé, ils se fondirent parmi les indigènes. Il en fut de même des soldats de Crassus qui furent faits prisonniers par les Parthes[29]. Pour Lycotas, après avoir un moment combattu les Chinois, il était revenu à Alexandrie, puis à Rome, où probablement il avait le premier donné des renseignements exacts sur le Céleste Empire. Voici la deuxième remarque. Les annales chinoises, qui, plus tard, font mention de la ville de Constantinople comme capitale de l’empire romain, ne nomment jamais la ville de Rome. La capitale de l’empire y est appelée Antou. Que faut-il entendre par Antou ? Je suis porté à croire que c’est une forme abrégée du nom d’Alexandrie, et que là, comme dans les cas analogues, les Chinois ont supprimé les lettres l, x et r. Si ma conjecture est fondée, l’emploi [p. 55] du nom Antou, pour désigner la capitale de l’empire romain, remonte à l’époque où, sous Antoine et Cléopâtre, Alexandrie était réellement la capitale des provinces orientales de l’empire[30]. Alors ce serait le moment où les Chinois acquirent, pour la première fois, la connaissance positive de l’empire romain : pour cela, il n’était pas nécessaire que des Chinois vinssent en Égypte. Des députés d’Antoine s’étaient rendus à Bactra, et le Céleste Empire entretenait des agents auprès de Kanichka. Il était donc facile aux Chinois de se mettre au courant sans se déplacer[31]. Enfin Kanichka, avant de faire alliance avec Auguste, fut considéré à Rome, après la bataille d’Actium, comme un ennemi d’Auguste et comme le boulevard de l’Inde entière contre l’ambition romaine. C’est ce qui résulte de certains vers de Virgile qui seront rapportés dans la suite[32]. N’ayant plus rien à dire sur l’époque du triumvirat, je passe au règne d’Auguste. Les rapports entre l’empire romain et les différentes [p. 56] contrées dé l’Asie orientale existant déjà et offrant des avantages aux diverses parties, il semble qu’Auguste, devenu le maître unique de l’empire, n’avait rien de mieux à faire que de continuer et de compléter l’ouvrage commencé. Mais, malgré les avances des princes orientaux, Auguste ne voulut d’abord rien conclure, et, pendant dix ans, les rapports furent purement commerciaux et laissés à la responsabilité des particuliers. Pourquoi cette politique ? On ne pouvait pas reprocher aux princes de l’Orient leur alliance avec Marc-Antoine. Ces princes s’étaient adressés à Marc-Antoine comme représentant de l’autorité romaine, et c’était au même litre qu’ils s’adressaient à Auguste : il n’y avait donc pas lieu de repousser leur demande. Ici il faut remonter à un ordre d’idées qui dominait les esprits à cette époque, qui exerça la plus grande influence sur le vieux monde tout entier, et qui cependant, au bout d’un certain temps, s’effaça tellement, qu’au moment où j’écris toute trace en était perdue. Cette idée était que le monde entier allait tomber sous les lois de Rome. D’après cela, qu’était-il besoin de se lier d’avance les mains par des traités ? C’est ici qu’on va voir la grande influence exercée par les poètes du temps d’Auguste. On sait que Rome fut d’abord un simple village, et qu’il lui fallut des siècles pour subjuguer les territoires voisins ; mais peu à peu sa puissance s’étendit, et le moment arriva ois le monde entier ne parut pas trop grand pour son ambition. Cet extrême [p. 57] besoin d’expansion se manifesta dans les derniers temps de la république, lorsque l’autorité du peuple roi fut reconnue en Espagne, en Afrique, en Gréée et en Asie Mineure. Il acquit son dernier développement lorsque, d’une part, Pompée, après la chute de Mithridate, eut fait voir les aigles romaines aux peuples de la mer Caspienne et de la mer Rouge[33] ; lorsque, de l’autre, César eut conquis toute la Gaule, entamé la Grande-Bretagne, et fait fouler à ses légions le sol germain au delà du Rhin. Beaucoup de Romains n’eurent pas de peine à se persuader qu’ils étaient destinés à soumettre le monde entier, et que le disque de la terre (orbis terrarum) allait devenir le disque romain (orbis romanus). A l’idée théorique qui, dans les circonstances où l’on se trouvait, ne présentait rien d’impossible, se joignit l’esprit d’intrigue. On sait que, dans le principe, le peuple romain avait admis l’existence de femmes douées d’un esprit surnaturel, et qui, sous le titre de sibylles, étaient chargées, dans les moments critiques, d’éclairer le gouvernement et de servir de guides au peuple. Celle qui jadis avait joui de plus de crédit était la sibylle de la ville de Cumes. Il existait un grand nombre d’écrits attribués aux diverses sibylles, et de temps en temps il en apparaissait de nouveaux. Vers les derniers temps de [p. 58] la dictature de Sylla, il fut parlé dans le public d’un oracle de la sibylle de Cumes, d’après lequel un nouvel ordre de choses allait s’établir : Rome aurait un roi, toute la terre lui serait soumise, la paix régnerait entre tous les peuples et la justice déciderait de tout. Il est probable que cet oracle fut fabriqué par Jules César qui, de bonne heure, s’était persuadé que le gouvernement du monde entier ne serait pas un fardeau au-dessus de ses forces. Quoi qu’il en soit, l’idée fit son chemin, d’autant plus que l’avenir se présentait sous un aspect sombre, et que beaucoup de Romains commençaient à se fatiguer des inconvénients du gouvernement oligarchique. Elle ne fut pas inutile à César pour le succès de la lutte qui ne tarda pas à avoir lieu entre lui et Pompée ; mais au moment où César, investi de tous les pouvoirs, allait la réaliser dans son entier, il tomba sous le poignard des assassins[34]. Sous le gouvernement des triumvirs Marc-Antoine, Octave et Lépide, l’interprétation de l’oracle de la sibylle n’était pas une chose aisée. On peut en juger par la quatrième églogue de Virgile, sur laquelle les commentateurs n’ont pas encore pu s’accorder. Il n’y a dans cette églogue que quatre vers qui soient susceptibles d’explication ; ce sont ceux qui expriment l’idée générale. Les voici : [p. 59] Il s’avance l’âge définitif prédit par la sibylle ; je vois éclore un grand ordre de siècles nouveaux. Déjà la vierge Astrée revient sur la terre, et, avec elle, le règne de Saturne. Déjà descend du ciel une autre race de mortels. Mais l’idée prit une forme très claire après la bataille d’Actium, lorsque l’empire n’eut plus qu’un maître. Aussi les amis d’Auguste et de Mécène se hâtèrent de fa propager par tous les moyens. Le mot d’ordre fut celui-ci : 1° Auguste est le roi prédit par l’oracle de la sibylle de Cumes ; 2° il n’y aura qu’un empire sur la terre, le monde devenu l’empire romain ; 3° cet empire sera éternel ; en d’autres termes, il sera le dernier mot de l’humanité ; 4° Auguste et ses successeurs régneront sur la terre comme Jupiter règne au ciel ; tant qu’ils vivront, ils seront le représentant de Jupiter, et, après leur mort, ils iront rejoindre celui dont ils tiraient leur autorité ; 5° par une conséquence naturelle, le monde allait jouir de l’ordre et de la paix, et toutes les vertus allaient faire sentir leur douce influence. Voilà le thème qu’Horace et Virgile reproduisirent sous toutes les formes. A cet égard, ils furent imités plus ou moins complètement par Properce et Tibulle, et l’opinion .qu’ils exprimaient devint générale[35]. Il [p. 60] n’y eut qu’un point sur lequel on évita de s’expliquer : c’est le titre de roi que devait porter le nouveau maître de Rome. Les quatre poètes eurent peur d’attirer une seconde fois sur sa poitrine le poignard des assassins. Mais Auguste suppléa à cette lacune par une autre voie. Un de ses affranchis publia une biographie du prince dans laquelle on rappelait, comme un fait de notoriété publique, que le jour où Octave vint au monde, un prodige avait annoncé la naissance d’un roi[36]. L’idée que j’énonce a été exprimée d’une manière plus ou moins positive par les poètes que j’ai nommés, et cependant personne, parmi les modernes, ne l’a aperçue : c’est que l’idée, considérée en elle-même, était absurde, et qu’on mirait cru faire tort à leur mémoire en la prenant au sérieux. D’ailleurs, les quatre poètes et les écrivains qui vinrent plus tard, bien que d’accord pour le fond, diffèrent quelquefois dans l’expression. Ceci me met dans l’obligation d’exposer la manière dont le public, à Rome, se représentait le monde au temps d’Auguste. Ce n’est pas qu’il n’y eût d’abord lieu à se livrer à quelques considérations sur l’extension que la puissance romaine avait prise à cette époque ; on peut vraiment dire qu’à Rome le mot impossible avait perdu sa signification. La paix et l’ordre régnaient à l’intérieur ; du côté de l’extérieur, on entendait parler chaque jour de quelque nouveau peuple soumis aux lois de l’Empire. Joignez à cela les progrès que la [p. 61] civilisation avait faits tant dans les provinces occidentales que dans les provinces orientales. Le commerce s’était ouvert de nouvelles voies ; des routes étaient percées dans tous les sens ; l’aisance se répandait dans toutes les classes ; partout où l’autorité romaine pénétrait, la jeunesse était initiée aux chefs d’œuvre de la littérature de la Grèce et de Rome. On peut même dire que l’influence exercée par les Grecs, par suite des conquêtes d’Alexandre, avait acquis une force nouvelle. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, et il vaut mieux que je passe immédiatement à un sujet moins connu : les idées géographiques des Romains au temps d’Auguste. Ce n’est pas ici une digression ; c’est un éclaircissement préalable pour les différentes parties de ce mémoire. L’homme n’eut longtemps qu’une connaissance vague et incomplète du globe qui lui a été donné pour demeure. Dès le principe, on se figura le monde comme plus petit qu’il ne l’est réellement. Les conquêtes d’Alexandre ouvrirent de nouveaux horizons ; mais combien de contrées dont on ignorait jusqu’au nom, notamment la Chine ? Le premier système géographique un peu digne de ce nom est celui d’Ératosthène, qui florissait vers l’an 220 avant Jésus-Christ, et qui remplissait les fonctions de bibliothécaire à Alexandrie, alors le centre du commerce et des sciences. Suivant Ératosthène, le globe de la terre est divisé en cinq zones : la zone torride, les deux zones tempérées et les deux [p. 62] zones glaciales. La zone torride est l’espace compris entre les deux tropiques ; elle est ainsi appelée parce que le soleil y décrit sa révolution et que la chaleur y est extrême. Les deux zones glaciales sont situées auprès des pôles. Quant aux deux zones tempérées, elles occupent une situation intermédiaire entre la zone torride et les deux zones glaciales, et elles participent de toutes les trois. La terre proprement dite, c’est-à-dire ce qui forme l’Europe, l’Asie et l’Afrique, occupait une partie de l’hémisphère septentrional, et était entourée de tout côté par la mer. D’après Ératosthène, l’Afrique, à partir du détroit de Gibraltar, tourne immédiatement au sud-est, et se dirige, par une légère courbe, vers la côte du Zanguebar. Quant à l’Asie, le continent, à partir de la mer Caspienne, qui était censée communiquer avec la mer du Nord, tournait à l’est, puis au sud-est, puis directement au sud jusqu’à l’île de Ceylan. En d’autres ternies, l’Afrique était privée de sa partie méridionale, la partie de l’accès le moins facile. A son tour, l’Asie perdait toute la Sibérie, tout le Kamtchatka et toute la presqu’île au delà du Gange ; la Chine, qui était censée toucher à la Bactriane, du côté de l’ouest, et qu’on mettait sous le même méridien que la presqu’île de l’Inde, mais dont on n’eut connaissance que postérieurement à Ératosthène, ne formait plus avec cette dernière qu’une côte se dirigeant du nord au sud, et terminant le monde du côté de l’est. La Chine et l’Inde étaient seulement séparées par une montagne à laquelle on [p. 63] donnait le nom d’Imaus ou d’Emodus, et qui était censée se rattacher à la chaîne du Taurus[37]. L’Europe seule conservait ses dimensions ; aussi l’Asie étant représentée par le nombre 11 et l’Afrique par le nombre 8, l’Europe équivalait à 13. Il y avait même des savants qui prétendaient que l’Europe à elle seule équivalait à l’Asie et à l’Afrique réunies ensemble[38]. Le système d’Ératosthène était fort prisé à Rome, et l’on eût dit qu’il avait été fait exprès pour favoriser l’ambition insatiable des Romains. Ce système a été suivi par Horace[39], Virgile, Properce et Tibulle. Il se retrouve chez Pomponius Mela et Pline le Naturaliste. On est donc autorisé à croire qu’il fut adopté par Agrippa, pour la carte du monde qu’il fit dresser à l’aide des matériaux rassemblés par ordre de Jules César[40], et qui fut placée [p. 64] par Auguste, après la mort d’Agrippa, dans le portique appelé du nom de ce grand homme[41]. Le fait est que, pendant bien des siècles, la jeunesse romaine, pour se faire une idée de la configuration du globe, alla étudier la carte exposée dans le portique d’Agrippa[42]. Or la carte de Peutinger, qui, bien que dressée longtemps après la carte d’Agrippa et sous une autre forme, en est la reproduction, a été faite d’après le système d’Ératosthène. Si, à Rome, on n’avait pas employé d’autre système que celui d’Ératosthène, la question traitée ici serait fort simple. Mais ce système s’était de bonne heure compliqué d’un tout autre ordre d’idées que je ne puis me dispenser de faire connaître. On sait que, dans le nie siècle qui précéda notre ère, les rois de Pergame fondèrent, dans leur capitale, une bibliothèque destinée à rivaliser avec celle d’Alexandrie. Vers l’an i 6o avant Jésus-Christ, la bibliothèque de Pergame avait sa tête un savant du nom de Cratès, lequel disputait le sceptre de la grammaire au célèbre critique alexandrin Aristarque ; mais Cratès ne s’occupait pas seulement de grammaire ; il avait voulu se faire un nom dans la géographie, et comme il fut envoyé par le roi de Pergame en ambassade à Rome, il y introduisit, [p. 65] avec le goût de la grammaire, ses théories géographiques. Par une conjecture qui s’est vérifiée, et qui remontait plus haut, Cratès ajoutait au monde d’Ératosthène, composé de l’Europe, l’Asie et l’Afrique, un ou plusieurs autres mondes. On était alors aux temps des Paul Émile et des Scipion Émilien. Strabon nous a transmis les idées de Crates ; voici en quoi elles consistaient[43]. Le monde que nous habitons, représenté à peu près comme il l’était par Ératosthène, était accompagné de plusieurs autres mondes répandus sur la surface du globe[44]. Il y en avait notamment un qui était placé au midi de l’ancien, auprès du pôle austral. Ce deuxième monde, indiqué par Aristote[45], a été admis par Virgile, Tibulle et Properce, et il en est encore parlé longtemps après eux[46]. D’après Cratès, le monde austral occupe la zone tempérée du sud, comme notre monde occupe la zone tempérée du nord. La zone torride est par elle-même inhabitable, à cause de l’excès de la chaleur ; cependant il y a des habitants dans la portion de cette zone qui touche au tropique du cancer et dans celle qui touche au tropique du capricorne. On sait que les anciens donnaient aux habitants des régions tropicales [p. 66] le nom d’Éthiopiens, de deux mots grecs[47] signifiant au visage brûlé. Hérodote a distingué les Éthiopiens de l’orient et ceux de l’occident, c’est-à-dire les Éthiopiens de l’Asie et ceux de l’Afrique[48]. Cratès a distingué les Éthiopiens du nord et les Éthiopiens du midi. Le séjour de Cratès à Rome eut, sur la littérature latine, une influence qui, en ce qui concerne la géographie, n’a pas été assez remarquée. Cicéron avait adopté les idées de Cratès en géographie, et, dans son Traité de la république, il les met dans la bouche de Scipion l’Africain, au moment où ce grand homme, dans une apparition qu’il est censé faire à son petit-fils, cherche à le détacher des intérêts si peu solides de ce monde[49]. Ce passage de la République a été reproduit et commenté par Macrobe[50]. Il serait inutile de rapporter ici les paroles de Cicéron et le commentaire de Macrobe ; mais je ne puis me dispenser de rappeler les témoignages de Virgile et de Tibulle, d’autant plus que j’aurai à y revenir dans la suite de ce mémoire. Tibulle s’exprime ainsi : Le globe, entouré de tout côté par l’air où il est fixé, se divise en cinq parties : deux d’entre elles sont continuellement désolées par un froid glacial et ensevelies dans d’épaisses ténèbres ; l’eau qui commence à couler s’y condense [p. 67] et durcit en neige et en épais glaçons ; en effet, le soleil ne se lève jamais sur elles. Celle du milieu, au contraire, est pénétrée en tout temps de la chaleur de Phœbus, soit que, pendant l’été, il se rapproche de la région que nous habitons, soit que, dans les jours d’hiver, il s’en éloigne. Aussi jamais le sol ne s’y soulève sous le soc de fa charrue ; la terre n’y donne pas de moissons ; il n’y a point de pâturages. Jamais Bacchus, jamais Cérès n’ont visité ces plaines ; nul animal n’habite dans ces lieux embrasés. Entre cette région et celles où règne le froid, il en est deux qui sont fertiles : la nôtre et celle qui, dans l’autre partie du globe, correspond à la nôtre ; le voisinage des deux climats contraires sert à les tempérer, et l’un y atténue l’influence de l’autre. L’année y accomplit paisiblement sa révolution. Le taureau y apprend à soumettre sa tête au joug, et la vigne flexible à monter le long des rameaux élancés. La faucille y coupe chaque année la moisson que le soleil a mûrie ; le fer ouvre le sein de la terre et l’airain celui de l’onde ; des villes s’élèvent protégées par des remparts[51]. [p. 68] D’un autre côté, on lit dans le premier livre des Géorgiques : Pour régler nos travaux, le ciel a été partagé en régions diverses, et douze constellations marquent, à travers le monde, le cours brillant du soleil. Cinq zones embrassent tout l’espace du ciel. L’une est toujours resplendissante de lumière, toujours brûlée des feux du jour ; autour d’elle, à droite et à gauche, il en est deux autres qui s’étendent jusqu’aux pôles du globe, et sous lesquelles s’amassent des glaces éternelles et de noirs frimas. Entre elles et ce milieu brûlant des cieux, il y a deux zones tempérées que la bonté des dieux a accordées aux pauvres humains. Une route la coupe en oblique, dans laquelle se meut tout le système des signes du zodiaque. Au septentrion, vers la Scythie et les monts Riphées, la terre s’élève ; elle penche et s’abaisse, au midi, du côté de la Libye. Notre pôle occupe toujours le point culminant des cieux ; hais l’autre, placé aux antipodes, n’est vu que par le Styx profond et par les pâles ombres des enfers[52]. [p. 69] Une question qui se présente naturellement, c’est celle de savoir si les contemporains d’Auguste bornaient les conquêtes romaines au monde que nous habitons, ou si ces conquêtes devaient comprendre les divers mondes répandus sur le globe. Cicéron, dans le langage qu’il fait tenir à Scipion l’Africain, part de l’idée que la zone torride est en proie à des chaleurs trop grandes pour que ce qui a été doué de la’ vie puisse y maintenir son existence ; par conséquent, toute communication eût été impossible entre le monde du nord et le monde du midi. C’est aussi l’opinion émise par Pomponius Mela et Pline le Naturaliste[53]. Les idées que les Romains avaient alors en physique étaient des plus imparfaites. Mais que dire de Tibulle, de Properce et même de Virgile, [p. 70] qui, tout en n’en sachant pas davantage, ne craignirent pas d’avancer que le nom romain ne devait pas connaître de limites, et qu’Auguste était appelé à régner sur l’univers entier[54] ? Ceux des Romains qui croyaient à l’existence de quatre mondes, les plaçaient par ordre aux quatre coins du globe, et les supposaient entourés chacun par la mer. Dans leur opinion, l’Océan était disposé en deux bandes, sous forme de grands cercles de la sphère, et se coupant à angles droits. Une de ces bandes répondait à la ligne équinoxiale et occupait la zone torride. L’autre bande équivalait au méridien. Dans les dernières années du IIIe siècle, [p. 71] lorsque l’empire compta deux empereurs, Dioclétien et Maximien Hercule, et deux Césars, Constance Chlore et Galère, Eumène, qui était professeur d’éloquence dans la ville d’Autun, imagina de comparer les quatre princes entre lesquels l’empire avait été partagé aux quatre continents du globe. Il s’exprime ainsi : Tout est soumis dans le monde à l’influence du nombre quatre : on compte quatre éléments, quatre saisons et quatre terres séparées par un double océan, etc.[55] La croyance aux quatre continents était devenue une chose si naturelle, que l’autorité publique n’hésita pas à la consacrer, en la marquant sur la monnaie[56]. J’ai dit qu’en général, chez les physiciens de l’antiquité, on regardait toute communication d’un continent à l’autre comme impossible. Cependant Sénèque le Tragique est parti de l’idée que non seulement les communications n’étaient pas impossibles, mais que le temps amènerait la découverte de quelques mondes nouveaux. Parlant, dans sa [p. 72] Médée, de la vaste influence romaine et du progrès que les arts avaient fait de son temps, il s’exprime ainsi : Aujourd’hui la mer soumise obéit à tous les mortels. Ils n’ont plus besoin d’un vaisseau merveilleux, ouvrage de Minerve, et conduit par les princes de la Grèce ; la barque la plus vulgaire passe et repasse sur l’abîme. Les bornes des Etats sont changées : on fonde des cités au delà des mers. Dans cet univers que parcourt l’audace humaine, rien n’est plus à la place qu’il occupait. L’Indien se désaltère dans l’Araxe glacé ; les Persans boivent les eaux de l’Elbe et du Rhin ; quelques siècles encore, et l’Océan ouvrira ses barrières ; une vaste contrée sera découverte, des mondes nouveaux seront révélés par un autre Tiphys, et Thulé ne sera plus la limite de l’univers[57]. Était-il possible de mieux [p. 73] prédire la grande découverte de Christophe Colomb ? Le nombre des personnes qui croyaient à l’impossibilité de communiquer d’un continent à l’autre était de beaucoup le plus considérable. Ce fut ce qui nuisit le plus à la théorie de la pluralité des continents. En effet, les idées chrétiennes ne tardèrent pas à se répandre, et d’après ces idées nous naissons tous du même père. Il est aussi de foi chez les Chrétiens que Jésus-Christ a versé son sang pour le salut de tous les hommes, sans exception. Comment concilier ces idées avec l’existence de plusieurs continents sans communication les uns avec les autres ? C’est la même difficulté qui s’est élevée plus tard, quand nos savants agitèrent la question de savoir si les planètes étaient habitées. L’existence de plusieurs mondes suppose ce qu’on appelle des noms d’antipodes, d’antichtones, etc. Saint Augustin s’est formellement prononcé contre l’idée des antipodes[58], et pendant tout le moyen âge l’église repoussa l’idée de la pluralité des continents. Au VIIIe siècle, un prêtre de la Bavière, nommé Virgile, fut suspendu de ses fonctions pour avoir professé cette opinion[59]. Ainsi qu’on le verra dans le troisième paragraphe, Paul Orose, disciple de saint Augustin, s’en est tenu au système primitif d’Ératosthène. Cependant, ici et là on retrouve, [p. 74] en plein moyen âge, les traces du système romain[60]. Avant d’aller plus loin, j’ai encore quelques mots à dire sur le système d’Ératosthène et sur certaines opinions professées à Rome sous Auguste. La plus grande largeur de la terre, de l’ouest à l’est, se comptait à partir du détroit de Gibraltar jusqu’à l’embouchure du Gange[61]. Or le détroit de Gibraltar présente, à son entrée, deux montagnes qui se détachent, l’une, du continent de l’Europe, et l’autre, du continent de l’Afrique. Comme ces montagnes se rapprochent, pour la forme, de cippes naturels, elles reçurent le nom de colonnes ; et comme, suivant la tradition, Hercule avait porté jusque-là le cours de ses exploits, on les appela du nom de colonnes d’Hercule. Le vulgaire alla jusqu’à croire que ce fut Hercule qui, par la vigueur de son bras surhumain, éleva ces cippes, en ouvrant aux eaux de l’Océan l’entrée dans la Méditerranée. Mais lorsque Jules César eut envahi la Grande-Bretagne, on reconnut que l’Angleterre, ou, du moins, l’Irlande, s’avançait plus à l’ouest que le détroit de Gibraltar, et l’on plaça l’extrémité occidentale du monde dans les Îles Britanniques ; c’est l’opinion qu’a suivie Virgile. Voilà pour l’ouest. Quant à l’extrémité orientale du monde, elle était placée à l’embouchure du [p. 75] Gange. J’ai dit que, d’après Ératosthène, l’Asie se terminait, à l’est, par une ligne droite ayant la Chine au nord et l’Inde au sud. Or le Gange était censé former une saillie à son embouchure. Telle est l’opinion à laquelle se sont rangés Horace, Virgile, Properce, et qu’on retrouve chez Pomponius Mela, Pline le Naturaliste, sur la carte de Peutinger, chez Paul Orose, etc. D’après la tradition, Bacchus porta ses conquêtes jusque-là, et l’on ajoutait que le demi-dieu, avant de revenir sur ses pas, éleva sur les deux pointes par lesquelles se termine le cours du Gange, deux colonnes destinées à rivaliser avec les colonnes d’Hercule[62]. Virgile, comme on verra, n’a pas dédaigné de se conformer à cette tradition. Du côté du nord, les contemporains d’Auguste n’avaient qu’une idée vague des contrées situées au delà du Rhin, du Danube, de la mer Noire et du Caucase. Les connaissances géographiques des Grecs et des Romains ne s’étendirent qu’au fur et à mesure des progrès des armes romaines. A l’égard du midi, j’ai déjà dit que, d’après Ératosthène, l’Afrique, à partir du détroit de Gibraltar, se dirigeait au sud-est, et qu’elle perdait plus de la moitié du territoire qu’elle possède réellement. Le mont Atlas et les îles Fortunées, qu’on savait lui être annexées du côté de l’ouest, étaient placés plus au sud qu’ils n’auraient [p. 76] dû l’être. La véritable situation de l’Atlas ne fut connue que sous le règne de l’empereur Claude, à la suite de l’expédition de Suetonius Paulinus[63]. Strabon dit que le Fezzan actuel, qui est situé au midi de la régence de Tripoli, prés du tropique du cancer, se trouvait à neuf ou dix journées seulement de l’Océan[64], et Virgile suppose que, par le Fezzan, les Romains n’auraient pas eu de peine à occuper l’Atlas ainsi que le jardin des Hespérides. Comment avec de pareilles doctrines ne serait-il pas venu aux Romains des idées de monarchie universelle ? Le système d’Ératosthène, ramené à sa simplicité primitive, fut suivi par Strabon dans sa grande description de la terre ; c’est même surtout d’après lui qu’on a pu saisir l’ensemble de ce système, vu que le traité original d’Ératosthène ne nous est point parvenu. Mais Strabon n’a terminé son ouvrage qu’après la mort d’Auguste ; d’ailleurs, il a écrit surtout pour les Grecs, et, tandis qu’il ne paraît pas connaître les traités latins[65], les écrivains latins, tels que Pomponius Mela et Pline le Naturaliste, ne semblent pas avoir eu connaissance du sien. Cent cinquante ans après Auguste, Ptolémée mit en avant un système tout différent de celui d’Ératosthène [p. 77] et de Cratès : d’une part, l’Asie recevait une place beaucoup plus grande que par le passé ; de l’autre, les diverses parties du monde étaient disposées tout autrement. Le système de Ptolémée se propagea rapidement en Orient ; mais, pour l’Occident, tant que les anciennes traditions se conservèrent à Rome, tant que l’empire romain d’Occident exista au moins de nom, les doctrines professées par Virgile, Horace, Properce et Tibulle, conservèrent la supériorité, principalement auprès des païens. C’est ce qui fait que, sur la carte annexée à ce mémoire, j’ai cru pouvoir donner à ces idées le nom particulier de système géographique des Romains. Ces notions ne seront pas inutiles pour l’intelligence des écrits latins des cinq premiers siècles de notre ère. Maintenant je dois dire que le pian de monarchie universelle, du moins en ce qui concerne l’Asie orientale, ne prit pas tout de suite une forme définitive. Il fallait d’abord laisser à l’empire le temps de se remettre du long ébranlement causé par les guerres civiles. Il fallait surtout s’occuper d’assurer la tranquillité des régions occidentales, beaucoup moins éloignées du siège de l’autorité. Voici un court tableau de l’état général de l’empire après la bataille d’Actium, et de la politique à laquelle Auguste consacra le reste de sa vie. L’Égypte avait été réduite en province romaine ; la mer Méditerranée était devenue un lac romain, et bientôt, du côté du midi, l’empire n’eut plus pour limites que les sables qui bornent la côte septentrionale [p. 78] de l’Afrique. Du côté de l’occident, l’Espagne, la Gaule et le midi de la Grande-Bretagne avaient fait leur soumission, et l’empire possédait une frontière naturelle dans l’océan Atlantique ; mais il restait quelques populations, notamment dans les Alpes et les Pyrénées, qui subissaient le joug avec peine et qui n’attendaient qu’une occasion pour reconquérir leur indépendance. Il en était de même, du côté du nord, sur les bords du Rhin, du Weser et de l’Elbe, sur les bords du Danube, enfin sur les bords du Tanaïs, fleuve qui sépare l’Europe de l’Asie, et où se rencontraient alors les populations gothiques, les populations de race finnoise et les populations tartares. Comme la présence de ces diverses populations était un danger permanent pour l’empire, la politique d’Auguste consista à dompter celles qui se trouvaient dans l’intérieur des nouvelles frontières, et, pour les autres, à les éloigner ou, du moins, à les réduire à l’impuissance. Des forts furent construits le long de ces frontières ; dans les lieux qui occupaient une position centrale, on établit des camps retranchés, propres à recevoir un corps d’armée. Le règne d’Auguste se passa à amener ces résultats, et, pendant tout ce temps, ce prince fit preuve d’un courage et d’un esprit de suite admirables. Aussi, de ces trois côtés, la sécurité de l’empire fut assurée pour longtemps. Restait le côté de l’orient. L’Inde était un pays riche en produits, et où, par suite de nombreuses [p. 79] importations de marchandises, l’or romain allait s’engloutir. Pourquoi ne pas en prendre possession ? Il y avait aussi la Chine, dont la soie flattait beaucoup le goût de la classe riche, et dont les habitants passaient pour des gens doux et tranquilles. N’était-ce pas le cas de faire goûter aux Chinois le bonheur du gouvernement romain ? A la vérité, comme la navigation n’avait pas fait les mêmes progrès qu’aujourd’hui, on ne pouvait arriver dans l’Asie orientale que par terre, à travers la Perse ; or, la Perse, soumise alors aux Parthes, avait jusque-là opposé une résistance invincible, et toutes les tentatives faites par les Romains pour franchir l’Euphrate avaient été repoussées avec perte. Mais, en ce moment, les Parthes étaient divisés, et les compétiteurs au trône étaient des hommes méprisables. Le succès ne tenait plus qu’à une certaine réunion de circonstances ; l’essentiel était de ne pas se presser. Une considération particulière faisait désirer la conquête de la Perse. Crassus avait été défait par les Parthes, et des drapeaux romains décoraient les temples des disciples de Zoroastre ; Marc-Antoine avait subi le même affront, et une foule de Romains étaient captifs sur la terre étrangère. Au seul mot de Parthe, la plupart des Romains bondissaient d’indignation. L’an 24 avant Jésus-Christ, Auguste fit faire comme essai une expédition contre les habitants de l’Arabie méridionale. On a vu dans mon mémoire sur le Périple de la mer Érythrée, que les habitants de l’Arabie méridionale, qui se trouvaient placés [p. 80] entre l’Égypte et l’Inde, avaient fait de tout temps un riche commerce. Le luxe des Sabéens était comme passé en proverbe[66]. Il importait aux Romains de se rendre maîtres d’un pays qui, dans un moment donné, pouvait faire pencher la balance. Qu’on entreprît la conquête de l’Inde ou même celle de la Perse, la possession de l’Arabie serait nécessairement d’un grand secours. D’ailleurs, l’Arabie a presque toujours été un pays divisé, et il n’y avait pas d’apparence que les Sabéens pussent résister aux forces romaines. Une armée partit donc des bords du Nil et se irait en marche vers l’Arabie du sud. Le fait est qu’aucune troupe armée ne se présenta ; mais lorsque les Romains arrivèrent près du lieu de leur destination, ils avaient tant souffert du froid et du chaud, de la faim et de la soif, qu’ils n’étaient plus en état de rien entreprendre. Ils fuirent obligés de revenir sur leurs pas[67]. J’ai dit que l’invasion de l’Arabie était un acheminement vers la conquête de la Perse. C’est ce que dit positivement Horace. Dans une ode qu’il adresse à un philosophe stoïcien du nom d’Iccius, lequel, à la première nouvelle de l’expédition, avait mis bas le manteau de philosophe pour prendre les armes, il commence ainsi. Quoi, Iccius, vous avez regardé d’un œil d’envie les richesses des Arabes ; vous allez [p. 81] faire une guerre acharnée aux rois sabéens qui n’ont jamais connu le joug, et vous apprêtez des chaînes au Parthe redoutable[68]. Auguste, éclairé par l’expérience, se borna désormais à faire occuper certains points des côtes de la mer Rouge, où les navires romains, qui se livraient au commerce de l’Éthiopie et des mers orientales, pouvaient trouver un refuge. Pour tout le reste, il tâcha de vivre en paix avec les indigènes. Néanmoins, l’invasion des Romains en Arabie leur attira une attaque à laquelle ils ne s’attendaient pas. L’Abyssinie, à cette époque, n’était pas divisée comme aujourd’hui et formait un État puissant. Le pays exportait de l’ivoire provenant de ses éléphants, des parfums de divers genres, et d’autres objets. Sa capitale était située dans une presqu’île formée par les deux principaux affluents du Nil et qu’on nommait l’île de Méroé. Une femme appelée Candace occupait le trône. Horace nous apprend que cette princesse avait à ses ordres une flotte capable de tenir la mer[69]. Pendant que les troupes romaines, chargées de garder l’Égypte, se trouvaient en Arabie, Candace fit envahir la haute Égypte. Les Romains n’eurent pas de peine à repousser les Éthiopiens. [p. 82] Ils s’avancèrent même jusque dans l’île de Méroé ; mais le pays qu’ils envahirent présentait un aspect si misérable qu’ils se hâtèrent de revenir. Auguste s’empressa d’offrir à Candace des conditions qui furent acceptées[70]. Les rapports entre l’empire romain et la Perse devenaient de plus en plus difficiles. Le roi des Parthes, qui se nommait Phraate, et qui n’était parvenu au trône qu’en donnant la mort à son père, était en ce moment en lutte avec un prince du sang royal, nommé Tiridate. Tiridate avait recouru à Auguste, et, en se rendant à Rome, il avait emmené avec lui un fils de Phraate. A s’en tenir au petit nombre de témoignages historiques qui nous sont parvenus sur cette époque, Auguste mettait une grande modération clans ses démarches. Pour gagner Phraate, Auguste lui renvoya son fils ; en retour, Phraate promit de rendre les drapeaux enlevés à Crassus, et n’en fit rien. L’agitation était extrême à Rome, et l’on reprochait au gouvernement sa longanimité. Horace, que tout délai impatientait, fait, dans une ode qu’il adresse à Auguste, cette invocation à Jupiter : Fils de Saturne, père et conservateur de la race humaine, c’est à toi que les destins ont remis le soin de la grandeur de César. Tu es le premier roi (le l’univers, et César en est le second. Soit qu’il traîne à son char les Parthes, qui ne cessent pas de menacer l’Italie, ou bien les Sères (Chinois) et les Indiens, qui habitent à l’extrémité orientale du [p. 83] monde, subordonné à toi seul, qu’il gouverne selon les lois de la justice le monde agrandi ![71] Horace fait, peu de temps après, une déclaration encore plus explicite dans l’ode où se trouve le fâcheux portrait de l’homme juste à l’épreuve des caprices de la fortune : Que le Capitole maintienne son éclat, et que la superbe Rome, toujours triomphante, donne des lois aux Parthes ; que, partout redoutée, elle porte son nom aux extrémités du monde, au sein de la mer qui sépare l’Europe de l’Afrique, et dans les champs que fécondent les eaux du Nil débordé. Les contrées qui terminent notre monde, au nord et au midi, que Rome y porte ses armes, qu’elle atteigne les régions embrasées par les feux du soleil, et celles où se forment les nuages et les frimas ![72] [p. 84] En 22 avant J. C. Auguste annonce l’intention de se mettre en route pour l’Orient ; eu apparence il partait pour s’assurer de la manière (lotit l’ordre était observé dans les provinces ; mais des légions étaient échelonnées sur la route ; en même temps, et tandis que les Parthes n’avaient pas de marine, une flotte romaine croisait dans la mer Rouge et dans les environs du golfe Persique. Tout annonçait une de ces luttes qui changent la face du monde. Cette expédition ne répondit pas à ce que le public en attendait. Quand Auguste se trouva près de l’Euphrate, le roi des Parthes céda ; il renvoya les drapeaux et les prisonniers romains qui voulurent retourner dans leur pays, et la paix fut faite. L’Euphrate continua à servir de séparation aux deux empires. Aussi les historiens se sont peu arrêtés sur cette expédition ; mais jamais, peut-être, depuis la fondation de home, entreprise ne fut plus populaire, et sur aucune, du moins en ce qui concerne les présages qui en furent tirés, il ne nous est parvenu de détails aussi précis. Quatre poètes jouissaient alors de la vogue à Rome, et tous les quatre se sont plu à se taire les interprètes de l’état des esprits. Ces quatre poètes sont Horace, Virgile, Properce et Tibulle. Comme ce [p. 85] qu’ils ont dit touche directement à l’objet de ce mémoire, et que d’ailleurs il s’agit d’une lacune à remplir, je ne puis me dispenser de rappeler ce qu’ils ont dit[73]. La pensée première de cette expédition était de venger l’affront fait par les Parthes au nom romain. Plus la puissance romaine était devenue grande, plus l’injure réclamait un prompt châtiment. Mais de plus, pour la grande masse du publie, il s’agissait de faire du côté de l’orient ce qui avait été fait du côté de l’occident ; il s’agissait d’exterminer la race des Parthes, et de faire triompher le nom romain ; il s’agissait de l’aire ce que n’avait pu faire Alexandre, de subjuguer du même coup l’Inde et la Chine. Quelle exaltation dans les têtes ! on allait enfin parcourir cet Orient, qui avait été considéré de tout temps comme le chemin de la gloire ; on allait retrouver les traces de Bacchus, de Sémiramis, de Cyrus, de Darius et d’Alexandre ; on allait ne faire qu’un de Rome et du monde, et on allait asseoir la société sur des bases qui ne devaient plus changer. Aussi, depuis l’océan Atlantique jusqu’à l’Euphrate, depuis le Danube jusqu’aux sables du Sahara, on ne s’entretenait plus d’autres choses. Des cartes particulières, destinées à faire connaître la [p. 86] marche des légions, avaient été préparées d’avance. Les militaires qui faisaient partie de l’expédition avaient promis de tenir leurs amis au courant des événements. Avant de se séparer, les époux et les épouses se juraient une fidélité constante. Les femmes promettaient, pour occuper leurs loisirs, de tracer à l’aiguille l’image des combats où leurs maris et leurs amants se couvriraient de gloire. Les journaux offraient d’avance d’accueillir ; toutes les nouvelles qui arriveraient du théâtre de la guerre. Les journaux du temps ne nous étant point parvenus, les vers des quatre poètes pourront y suppléer. Je vais d’abord rapporter les témoignages de Properce et de Tibulle. On verra ensuite, année par année, ce qu’Horace a dit sur le même sujet. Quant à ce qu’a écrit Virgile, je le réserve pour la fin du paragraphe. Virgile a fait ici ce qu’il a fait ailleurs, il a voulu tracer le programme complet de l’expédition, et il a eu la prétention de résumer en vers, tels qu’il savait les faire, les principaux épisodes de ce grand drame ; malheureusement il tomba malade et mourut avant d’avoir terminé son travail, et il est devenu impossible de bien suivre sa pensée, si déjà l’on n’a pas l’ensemble du sujet présent à l’esprit. Voici d’abord une épître que Properce adresse à Auguste : Le divin César inédite une expédition contre l’Inde opulente : sa flotte est prête à sillonner les flots de la mer qui recèle des perles (le golfe [p. 87] Persique). Soldats, quelle magnifique perspective ! Les contrées les plus éloignées ne seront pour vous qu’une occasion de triomphe. Le Tigre et l’Euphrate couleront sous les lois de César, et, quoique un peu tard, une nouvelle région viendra se ranger sous les faisceaux de l’Ausonie. Il faut que les trophées du Parthe ornent à leur tour le temple de Jupiter, dieu du Latium. Allez, partez, flottes belliqueuses, déployez vos voiles ; et vous, coursiers destinés à nous apporter les trophées qui sont la récompense du brave, préparez-vous à une si belle tâche. Je vous garantis le succès. Vengez Crassus de sa défaite ; partez, et ajoutez quelques nouvelles pages aux fastes de Rome. Ô Mars, père des Latins, ô Vesta, dont les feux sacrés règlent nos destinées, je vous en conjure, faites briller avant nia mort le jour où je pourrai voir le char de César couvert de dépouilles, et ses chevaux obligés de refouler à chaque pas et avec douceur tout un peuple qui viendra l’applaudir. Penché sur le sein de la jeune beauté que j’aime, je contemplerai avec délices ce spectacle. Je lirai sur chaque trophée les noms des villes prises ; je compterai les flèches de ces cavaliers qui combattent eu fuyant (les Parthes) ; je verrai les ares de ces peuples qui portent la braie (les Indo-Scythes de Kanichka), et leurs chefs captifs assis au pied de faisceaux faits avec leurs propres armes. O Vénus ! protège ta race ; prolonge l’existence de cette tête si chère ; c’est tout ce qui te reste du sang d’Enée. A ceux donc qui l’ont mérité par tant de travaux, le butin ; pour [p. 88] moi, il me suffira de les applaudir (à leur retour Rome) au milieu de la Voie Sacrée[74]. A la même occasion, Tibulle a chanté la conquête du vieux monde, composé de l’Europe, l’Asie et l’Afrique, comme un fait déjà accompli. Le personnage auquel il s’adresse est un ancien général républicain, appelé Messala, qui s’était attaché à la fortune d’Auguste. On peut induire des paroles du poète, qu’Auguste avait eu un moment l’intention de donner à Messala le commandement de l’Angleterre, dont les provinces septentrionales défendaient avec succès leur indépendance, et que le gouvernement était impatient de soumettre au joug. Quoi qu’il en soit, l’idée générale du morceau est [p. 89] que le continent de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, étant soumis entièrement aux lois de Pionce, il ne restait plus à Messala pour se signaler d’autre moyen que de subjuguer les Bretons, et de passer ensuite dans le monde austral, avec la chance de devenir le héros des deux mondes. Voici ce morceau singulier : Encouragé par un dieu (Auguste), signale-toi par de grandes choses, et conquiers des triomphes qui n’aient été obtenus par personne. Tu. n’as plus à subjuguer la Gaule qui nous avoisine , ni la fière Espagne aux vastes provinces, ni le sol sauvage où vint s’asseoir une colonie de Théra (la Cyrénaïque), ni les plaines où coule le Nil, ni celles où coule le Choaspe (dans la Susiane), boisson du grand roi, ni les champs d’Are |