LES MÈDES ET LES PERSES

 

CHAPITRE PREMIER — LES ARYAS PRIMITIFS[1].

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — DIVISIONS ET LIEU DE SÉJOUR DES ANCÊTRES DE LA RACE ARYENNE

Les plus antiques souvenirs de la race japhétique ou indo-européenne ne nous reportent pas beaucoup antérieurement aux environs de l’an 3000 avant l’ère chrétienne. Celle race était alors encore concentrée tout, entière non loin du premier berceau de l’humanité postdiluvienne et du point de départ des Noachides, sur les bords de l’Oxus, dans la Bactriane, pays que l’on est en droit de considérer comme la plus ancienne demeure historique de la race à laquelle nous appartenons, comme la ruche d’oie ses diverses tribus ont essaimé successivement.

Bien que réunis encore dans Une même contrée et formant un seul ensemble, les principaux rameaux issus de Japhet avaient alors déjà une existence individuelle et parlaient des dialectes séparés, mais se rattachant à une langue commune, dont chacun est devenu plus lard, après la dispersion des tribus, la souche d’une langue à part ou d’un groupe de langues. Toute cette grande race se donnait un nom commun, celui d’Arya ou Airya les nobles, les vénérables, qui s’est conservé intact dans les traditions indiennes et dans l’appellation de la contrée asiatique spécialement nommée Arie, mais dont nous retrouvons aussi des vestiges chez tous les peuples issus de la famille aryaque, par exemple, dans les noms des Arii de la Germanie, des Ases de la Scandinavie, et de l’île d’Érin (l’Irlande). Arya dérive de la racine qui a produit en sanscrit aryaman, ami, âriaka, homme vénérable, âriatâ, conduite honorable ; le sens de vénérable, illustre, excellent parait donc y être bien positivement attaché ; on l’a aussi traduit par fidèle, dévoué.

En outre des distinctions de peuples, bien moins profondes qu’elles ne furent plus tard, la race indo-européenne ou japhétique, dès l’époque si reculée à laquelle nous remontons, présentait aux regards de l’observateur une division nettement tranchée, qui la séparait presque en deux nations : à l’Orient ceux qu’on désigne plus spécialement sous le nom d’Aryas, et dont les descendants habitèrent l’Iran ou la Perse, l’Inde et toute la vaste région connue des géographes classiques sous le nom d’Ariane ; nous les appellerons Indo-Iraniens à cause des pays où ils s’établirent définitivement ; à l’Occident les Yarana[2] ou, jeunes — sanscrit yucan, latin juvenis, lithuanien jaunas, slavon iunu, gothique juggs —, essaims lancés en avant vers les immenses solitudes ouvertes du côté de l’ouest et doit descendirent les nations qui émigrèrent vers l’Europe. Ce nom se retrouve dans le Javan du chapitre X de la Genèse, et les Ioniens le conservèrent jusque dans les âges classiques — Ίωνεν, originairement Ίάονες Ίαφονες[3].

Le pays où la race indo-européenne se trouvait primitivement réunie, la Bactriane, était situé é peu près dans l’emplacement du Turkestan actuel. Il était arrosé au nord par l’Oxus, et ses affluents tributaires du lac Oxien ou mer d’Aral ; au midi, par l’Étymander (Helmend) qui se jette dans le lac Aria ou de Zereh. Adossée là l’est à la chaîne de l’Indou-Kousch, cette contrée était partagée en deux versants opposés par la chaîne du Khorassan, le Paropamisus classique. Au nord, elle avait une frontière indécise â travers les steppes herbues de la Scythie ou du Turkestan, habitées par des populations touraniennes, ennemies séculaires des Aryas ; à l’ouest, ses limites naturelles se perdaient dans le grand désert salé de Carmanie qui la séparait de la Médie et de la Perse. C’était donc un pays très accidenté et aux climats les plus variés : ici, du sable aride, là de hautes montagnes avec de fertiles vallées ; plus loin de vastes forêts, des pâturages, même des steppes. Aussi, dans les cantons privilégiés, c’est une température douce comme celle de l’Europe méridionale, dans d’autres, l’hiver sévit longtemps avec toutes ses rigueurs ; des vents violents et la neige en font un climat des plus rudes ; ailleurs enfin, le soleil torride de l’été dessèche toute végétation au point qu’on pourrait croire à un immense incendie. Les vents qui soufflent de la mer Caspienne amoncèlent parfois la neige ; parfois aussi ils soulèvent des flots de sable qui détruisent les roules et engloutissent les caravanes. Sur les bords des fleuves croissent le platane, l’amandier, le noyer, le figuier ; ailleurs, de nombreuses et vastes oasis se couvrent de prairies verdoyantes, de campagnes fertiles, d’arbres et de vignes abondant en fruits. Les troupeaux de brebis, de bœufs et de chameaux y trouvent de frais et de gras pâturages. Mais là même, encore, la vie est dure et laborieuse, car ces oasis sont désolées par l’hiver et les orages. Le laboureur doit y lutter sans cesse contre la sécheresse ou l’envahissement des eaux. Les insectes nuisibles, les loups, les ours et les serpents venimeux font à leurs habitants une guerre sans Crève ; enfin, les maladies produites par l’atmosphère des steppes y répandent la terreur et le deuil[4].

On peut parvenir à déterminer, malgré les obscurités presque impénétrables d’un sujet sur lequel il n’existe aucun témoignage positif d’une date très reculée et dans l’étude duquel l’hypothèse est un des principaux instruments d’investigation, la position respective que les diverses tribus de la famille aryaque primitive occupaient dans la patrie commune de la Bactriane, antérieurement au départ pour l’Occident des nations qui peuplèrent l’Europe. Les Aryas, en entendant ce mot dans l’acception la plus restreinte, c’est-à-dire les Indo-Iraniens, tenaient la partie orientale du pays. Un de leurs rameaux, les Iraniens — qui occupèrent ensuite la Perse et la Médie — devaient habiter le nord-est, avoisinant la Sogdiane vers le Belourtagh ; même, poussés par l’accroissement de leur population, ils s’étaient étendus vers l’est, jusqu’aux hautes vallées des montagnes, d’où ils redescendirent un peu plus lard dans la Bactriane quand l’émigration des Yavanas eut laissé des cantons fertiles de ce pays dégarnis d’habitants ; c’est ainsi que s’expliquent leurs anciennes traditions sur une époque où une nécessité divine les força de quitter temporairement l’Aryanem-Vaêdjo ou Ariane primitive, la demeure des Aryens, sur les bords de l’Oxus, séjour de délices, pour un pays au climat rigoureux où il y avait, dit un de leurs livres sacrés, dix mois d’hiver et deux seulement d’été. A côté des Iraniens, au sud-est, probablement dans les heureux districts du Badakchan, se trouvaient les tribus qui conquirent plus tard l’Inde et y devinrent les castes supérieures, appuyées alors aux versants de l’Hindou-Kouch, qu’il leur fallut traverser ou tourner pour arriver dans le Caboulistan et pénétrer de lié dans 1’lnde du nord. Cette position resserrée dans le fond de la Bactriane et fermée par les hautes chaînes du côté où l’étui ration aurait pu s’effectuer naturellement, explique pourquoi les Aryas proprement dits ou Indo-Iraniens restèrent plus longtemps que les autres tribus japhétiques dans les demeures premières de la race.

Les Yavanas occupaient la moitié occidentale de la Bactriane de la manière suivante. Au sud-ouest, et vers les sources de l’Artamis et du Bactrus, devaient résider les tribus pélasgiques, d’où descendirent les Grecs, les Latins et les autres Italiotes, ainsi qu’une partie des populations de l’Asie Mineure ; c’est de là que ces tribus s’avancèrent d’abord dans la direction de Hérat, pour continuer ensuite leur miqration vers l’Asie Mineure et l’Hellespont, par le Khorassan et le Mazeuderan. La tribu qui devait former le grand peuple des Celtes occupait la région de l’ouest, du côté de la Margiane. Parfaitement libre de ses mouvements du côté de l’occident, elle dû être une des premières à émigrer sous la pression de l’accroissement de la population dans les autres tribus. Les Celtes, suivant toutes les probabilités, s’étendirent d’abord vers les oasis du Margou ou Moùru et du Hvrârazmi, c’est-à-dire la Margiane et l’Hyrcanie ; puis, contournant au sud la mer Caspienne, ils firent une halte au pied du Caucase, dans les pays fertiles de l’Ibérie et de l’Albanie, dont les noms même semblent être restés comme une trace de leur établissement temporaire. Plus lard, poussés en avant sans doute par des colonies iraniennes, par les Géorgiens descendus des montagnes de l’Arménie, et par des tribus venues du nord, ils franchirent les défilés du Caucase, contournèrent la mer Noire au nord, gagnèrent le Danube et remontèrent son cours pour pénétrer au centre de l’Europe et ne s’arrêter définitivement qu’aux limites extrêmes de notre occident. Cette longue migration ne s’accomplit pas tout d’une haleine, et sur cette route lointaine, bien des noms de pays, de fleuves et de peuplades, d’ailleurs peu connues, témoignent des établissements fondés par les Celtes, et envahis plus lard, en tout ou en partie, par le flot germanique qui leur succéda.

Pour en revenir fi la Bactriane et aux antiques demeures des tribus japhétiques, qui s’y trouvaient encore rassemblées un peu plus de 3.000 ans avant Jésus-Christ, il ne nous reste plus qu’à placer le long du cours de l’eus, qui faisait la limite de la contrée au nord, les tribus germaniques et slaves, s’étendant vers le sud, au cœur du pays, dans les fertiles vallées des affluents du grand fleuve, en contact par conséquent dans trois direction ; avec les autres tribus. De bonne heure ces deux races fécondes traversèrent l’Oxus pour s’étendre à l’aise dans les vastes régions de la Scythie ; elles y demeurèrent, pendant des siècles peut être, avant de se diriger vers l’Europe, où les poussa graduellement l’invasion des peuples touraniens. Ce dernier mouvement doit avoir commencé bien avant notre ère, en partant probablement des régions situées entre le Tanaïs, le Tyras et l’Aster, jusqu’au delà de l’Hæmus, car, au temps d’Alexandre, la masse des peuples germaniques s’était avancée déjà de la mer Noire jusqu’au Ricin et à la Baltique. Les Lithuano-Slaves, répandus plus loin au nord et à l’est, vinrent ensuite, et, trouvant l’Europe déjà occupée en grande partie, s’arrêtèrent dans les régions du nord-est.

 

§ 2. — MŒURS ET DEGRÉ DE CIVILISATION

La philologie comparative, s’attachant aux mois de la langue comme aux seuls monuments qui subsistent de cette époque primitive des populations japhétiques, est, parvenue à reconstituer en brande partie le tableau de leur état social avant qu’elles ne se fussent dispersées. C’est à Pictet et à Fick que revient l’honneur d’avoir poussé, le plus loin et développé de la manière la plus complète ces recherches de paléontologie linguistique, comme Pictet les a appelées lui-même par une expression très heureuse. Le point de départ des recherches de Pictet a été cette remarque ingénieuse et certaine que les mots qui se retrouvent à la fois dans le sanscrit, langue sacrée de l’Inde, dans le zend, antique idiome des Iraniens, et dans les langues de l’Europe, sans avoir sensiblement changé de forme et de signification, donnent la mesure du degré de civilisation qu’avaient atteint les diverses tribus des indo-Iraniens et des Yavanas, lorsqu’elles vivaient encore côte à côte dans la Bactriane et qu’elles n’avaient pas quitté leur patrie commune pour se diriger vers les différents pays qu’elles habitèrent plus tard[5].

La propriété existait, car le mot ik signifiait posséder et le mot apnas voulait dire propriété, acquisition. On possédait particulièrement des bestiaux et des troupeaux. Tous les mots qui se rapportent à la vie pastorale, à commencer par le nom même du bétail — sanscrit paçu ; latin pecus ; borussien pecku ; grec πώς ; gothique faihu —, sont les mêmes dans les différents groupes de langues indo-européennes ; d’où l’on est en droit de conclure que la vie pastorale était principalement celle des Japhétites dans les contrées arrosées par l’Oxus. Les animaux domestiques leur étaient presque tous connus : ils avaient des vaches, rakâ celle qui mugit ; on distinguait la vache laitière, dhainâ (de dhâ, sucer), et la vache stérile, staria. Il y avait des bœufs — sanscrit, go, gaûs ; latin bos ; grec βοΰς ; allemand kuh —, des chevaux — sanscrit acva ; zend acpa ; grec ΐππος et ΐκκος ; latin equus —, des chiens — sanscrit kuan le fort ou l’utile, de ku, être fort, être utile ; grec κύων ; latin canis — ; des brebis — sanscrit avis ; latin ovis ; slavon ovtza ; grec όϊς —, des porcs — sanscrit sûkra ; latin sus, grec ός ; ancien haut-allemand — ; des chèvres — sanscrit ayâ ; grec αΐξ ; erse agh ; irlandais aighe ; lithuanien ojis). — Bouc — sanscrit urana ; lithuanien baronas ; transporté en grec au bélier : άρνός. — Chevreau : — latin hœdus ; sabin fedus ; gothique gaitsa — ; des oies — sanscrit hansa ; irlandais yanra ; latin anser ; ancien haut-allemand kans ; grec χήν ; russe ghousse —. On faisait paître les troupeaux dans des pâturages, agra, et on les enfermait dans des étables, bhansa ou dans des parcs, mandrâ.

La comparaison des mots nous apprend encore que ces populations savaient mettre les chevaux et les bœufs sous le joug — sanscrit jugam ; grec ζυγόν ; allemand joch — et les atteler à des chars portés sur des roues — sanscrit ahschas ; latin axis ; grec άξων d’où άμαξα — ; mais elles ne pratiquaient guère l’art de l’équitation, à peine connu des Grecs de l’âge homérique. Nos premiers ancêtres nommaient les haches paraku, et, remarque M. d’Arbois de Jubainville[6], on les faisait vraisemblablement les unes en pierre, les autres en bronze. Mais nous ne trouvons dans leur langue aucun terme spécial qui s’applique à la fabrication d’instruments de pierre : cette fabrication semble avoir été déjà reléguée au second plan dès l’époque où se forma la langue indo-européenne. Ils avaient appris à travailler certains métaux, l’or — latin aurum ; erse or ; kymrique aur ; borussien ausis ; lithuanien aukus. — Sanscrit hirana ; zend zara ; ossète gharin — ; l’argent — sanscrit vadjata ; zend erezata ; arménien ardzath ; grec άργύριον ; latin argentum ; irlandais airgeat — et le bronze, mais non encore le fer — le mot ayas signifiait originairement métal ; en gothique il est devenu le nom du fer, ais, en latin celui du bronze, aes ; le grec σίδηρος paraît provenir de ce que le premier fer travaillé fut le fer météorique ; enfin le latin ferrum est d’origine sémitique. Ils fourbissaient des armes, lance — sanscrit çala ; irlandais cùil ; sabin curis. — Sanscrit kunta ; grec κοντός ; latin contus — ; javelots — sanscrit pîlu ; latin pilum ; kymrique pilwrn ; scandinave pîla — ; flèches — sanscrit ischu ; grec όϊστός —, mais il semble qu’ils ne connaissaient pas l’épée, qui n’a pas de nom commun dans toutes les langues de la famille. Il en est autrement du bouclier — sanscrit tcharma ; ancien allemand scerm ; grec πάρμη ; latin parma. — Latin scutum ; irlandais sciath ; slavon sechtitu —, que les peuples les plus sauvages emploient pour se défendre. Les Aryas primitifs, antérieurement à la séparation des tribus orientales et occidentales, façonnaient aussi des objets de parure, des bijoux plus ou moins grossiers — sanscrit mani ; irlandais mâinî ; grec μάνον ; latin monile ; anglo-saxon menas —, tels que colliers — sanscrit sara ; grec όρμος ; slavon useregu — et anneaux — sanscrit angulîya ; zend angust ; latin annudus ; irlandais aigiolain. Ils se vêtaient d’habits de laine, rarnâ, qu’on filait à l’aide du fuseau, tarkta, et qu’on lissait ensuite, va. On fabriquait des pots, kumbha, des chaudrons, kuru, et les bassins, palavi. Les pots avaient des anses, ansa, et l’identité de leur nom kumbha, avec celui du crâne humain, semble montrer que l’usage gaulois et germanique de boire dans le crâne des ennemis vaincus, remonte à la plus haute antiquité... Enfin, les Indo-européens avaient un mot pour la gloire, kravas. Ils appelaient l’ami, sakia, le crime, agas, le châtiment kainâ, la honte, trapâ. Ils possédaient donc toutes les idées morales qui sont la base de la société[7].

Leurs tribus n’habitaient pas sous des tentes comme les Arabes, ou sur des chariots, comme les Scythes ; elles savaient construire des demeures fixes — sanscrit dama ; zend demâna ; grec δόμος ; latin domus ; irlandais damh ; anglo-saxon team ; slavon domu. — Sanscrit vêça ; zend vîc ; grec σΐκος ; latin vicus ; gothique veihs —, renfermant le foyer domestique — sanscrit vasi, vasta ; grec έστία ;  latin vesta ; irlandais fois ; lithuanien weisle —, autour duquel la famille avait son siège — sanscrit sadas ; zend hadis ; grec έδος ;  latin sedes ; irlandais sadhbh ; scandinave setr ; slavon siedalo —, de véritables maisons avec des murs — latin murus ; irlandais mûr ; anglo-saxon mûr ; ancien allemand mûra ; lithuanien muras — ; un toit — sanscrit sthag ; grec στέγος ; latin tectum ; irlandais teg ; anglo-saxon thac ; lithuanien stogas — et une porte — sanscrit dvâra ; grec θύρα ; gothique dauro ; ancien allemand turi ; latin fores ; lithuanien durrys ; irlandais doras —, puis autour un enclos — sanscrit mandira ; grec μάνδρα ; irlandais maindreach. La réunion de ces maisons formait déjà des villages — grec κώμη ; gothique haims ; lithuanien kaimas — et même des sortes de villes (sanscrit, pur, pura ; grec πόλις ; lithuanien pillis ; kymrique plwg.

Les premiers éléments de l’agriculture n’étaient pas inconnus des Aryas de cet âge originaire. Mais ils ne remuaient encore que faiblement, le sol pour lui confier la semence, et c’est seulement, après leurs migrations que les tribus japhétiques apprirent de peuples plus avancés a manier la charrue, à semer les différentes espèces de graines, à cultiver les légumes, à planter la vigne et à presser l’olive pour en retirer l’huile. Aussi, la plupart des mots qui se rapportent à. la vie agricole existent,-ils avec la même signification en latin et en grec, nais on ne les retrouve pas avec leur sens particulier en sanscrit. Il y avait un instrument, de culture appelé varka, de vark, déchirer ; c’était sans doute une sorte de herse ; on connaissait aussi la faucille, rava. Le grain — sanscrit adna, anna ; latin ador ; scandinave aeti ; anglo-saxon ata ; irlandais etha. — Sanscrit sîtya ; grec σΐτος — moulu — sanscrit malana ; grec μύλλω ; latin molo ; irlandais meilim ; gothique malan ; lithuanien mâlti ; slavon mlieti — et réduit en farine — sanscrit samida ; grec σεμίδαλις ; latin simila ; scandinave similia ; anglo-saxon smeodoma), faisait la base de la nourriture des Japhétites primitifs, et c’est par en mode d’alimentation que celles de leurs tribus qui se dirigèrent vers l’occident, se distinguaient des peuplades sauvages qui les y avaient précédées, réduites a se nourrir de faînes et de glands. Le lait, dhadha, de dha, sucer était aussi un de leurs principaux aliments. L’usage des viandes — sanscrit kravya ; grec κρέας ; anglo-saxon hreaw ; scandinave hrae — leur était aussi connu, et ils les assaisonnaient avec le sel — sanscrit saras ; latin, sal ; grec άλς. Enfin ils ne se servaient pas seulement de chars, ils avaient aussi des embarcations — sanscrit naûs ; latin navis ; grec ναϋς — Sanscrit plava ; grec πλοϊον ; ancien allemand pfluoch, ploh ; scandinave plogr —, toutefois c’étaient encore de frêles esquifs qu’ils dirigeaient exclusivement â la rame — sanscrit aritram ; grec έρετμός ; latin remus — et qu’ils ne savaient gréer ni de mats ni de voiles, car les mots qui désignent ces choses ne sont pas communs, mais particuliers à chaque langue de la famille.

Sous le rapport des notions scientifiques, ces populations, quoique certainement encore très ignorantes, appliquaient cependant aux divisions de l’année les révolutions périodiques de la lune — mois, en latin mensis, en grec μήν, de mâsa, mos, la lune, en zend mâo ; ancien allemand mâno ; irlandais mios —, et leur système de numération était déjà décimal.

 

§ 3. — LA FAMILLE ET LA SOCIÉTÉ.

Chez les Aryas primitifs de la Bactriane, la famille se montre a nous solidement constituée sous l’autorité du père de famille, et ses liens tout-puissants sont la base de l’organisation sociale. Le mariage — sanscrit gama ; grec γάμος ; irlandais gamh — est un acte sacré et libre[8], que précèdent des fiançailles et que symbolise l’union des deux mains. En sanscrit le mariage est appelé karagraha ou panigraha, prise de la main, et on trouve aussi l’époux désigné comme hastagrâbha, le preneur de mains ; en grec έγγύη fiançailles, dérive de l’antique nom de la main, angu ; la dextrarum junctio était chez les Romains une partie essentielle de la cérémonie des noces ; le slavon abratchiniku, époux, dérive de raku, main. L’époux, en présence du prêtre, soit que le sacerdoce devienne isolé, soit qu’il repose sur la tête du chef de famille ou de tribu, l’époux prend la main droite de l’épouse dans sa main droite en prononçant certaines formules sacrées ; l’épouse est emmenée — en sanscrit vahyâ, épouse ; vôdhar, époux, de la racine vah, conduire, emmener — en zend vaz, en lithuanien westi, conduire et épouser. — Comparez le tchèque wdam, le kymrique gweddu, l’anglo-saxon weddian, le scandinave ved — en latin ducere uxorem. Monté sur un char traîné par deux bœufs blancs[9], le, père de la mariée offre à son gendre une vache qui, dans l’origine, était destinée au festin des noces, qui, plus tard, est consignée dans la maison du mari ; c’est la dot, en sanscrit gôdâna, le don de la vache — polonais gody —, signe de la richesse agricole. Dans Homère[10] les jeunes filles recherchées en mariage sont appelées άλφεσίβοιαι, c’est-à-dire celles qui obtiennent des vaches de la part de leurs prétendants ; la dot s’appelle en ancien allemand faderfio, en scandinave fuedhering feoh, le bétail du père, d’où vient l’expression de maidenfee encore en usage en Angleterre dans le même sens ; en irlandais, les mots crodh, spré, spréidh, signifient à la fois bétail et dot ; chez les paysans de la Souabe l’habitude se conserve de donner à l’épousée la plus belle vache de l’écurie, appelée braut-khu. Les cheveux de l’épouse sont ensuite partagés avec un dard (une épine de porc-épic chez les Indiens, un fer de lance chez les Romains) ; on la conduit autour du foyer domestique et on la reçoit à la porte de sa nouvelle demeure en lui présentant, l’eau et le feu. Des vestiges incontestables de ces cérémonies symboliques des âges primitifs se retrouvent dans les mœurs antiques de toutes les nations indo-européennes. Une fois introduite au foyer de son époux, l’épouse, chez les Aryas primitifs, est traitée avec les égards, avec la dignité dus à celle par qui doit se perpétuer la race. Un des noms du mari est pati, maître, et un des noms de l’épouse, patniâ, maîtresse. L’épouse est seule au foyer domestique, car la polygamie est un vice de décadence que le contact de civilisations corrompues pourra introduire dans l’Iran et dans quelques autres contrées ; mais en général les fils de Japhet sont, de tous les hommes, ceux qui ont le plus fidèlement gardé le précepte qui devait revivre avec l’Évangile : solus cum sola, de même qu’ils sont ceux chez qui la condition de la femme a été la plus haute et la plus honorée. Elle subit, sans doute dans sa maison l’autorité maritale, mais cette autorité se tempère par l’amour mutuel, par le respect, d’un côté et la protection de l’autre[11].

C’est sous l’influence heureuse de ces sentiments qu’est accueillie la naissance de l’enfant, de celui qui donne la joie, harschayitnu, qui accroît le bonheur, nancdavardhana, qui chasse le chagrin, kleçapahâ, comme l’appellent les hymnes les plus antiques de l’Inde. Cette allégresse s’étend du fils à la fille ; elle est aussi appelée par les Indiens nandanâ, celle qui réjouit. Entre le frère et la sœur s’établissent ces doux nœuds si bien exprimés par les noms de celui qui soutient, » bhrâtar, de la racine bhar, porter, supporter — zend, brâtar ; grec φρητήρ, mot archaïque ; latin frater ; irlandais brathir ; gothique brothur ; lithuanien brolis, contracté pour brotélis ; slavon bratru —, et de celle qui est bonne, qui est amicale, svasar, à rapprocher de svasti, bonté, bonheur — zend qanhar ; latin soror ; irlandais sethar ; gothique svistar ; borussien shostro ; slavon sestra. En même temps, les fonctions domestiques se distinguent : le fils est celui qui purifie, putra, de la racine — zend puthra ; latin puer ; armoricain pater —, c’est-à-dire celui qui, suivant l’idée conservée intacte chez les Indiens, libère le père de l’obligation d’engendrer ; la fille est la gardienne des troupeaux, celle qui trait les vaches, duhitar, de la racine duh — zend dugbdar ; grec θυγάτηρ ; gothique dauhtar ; irlandais dear ; lithuanien dukte ; slavon duschti — ; quant au père, son nom signifie le protecteur de la famille, pitar, de la racine — zend pitar ; grec πατήρ ; latin pater ; gothique fadar —, et l’expression qui désigne en général tout ascendant a le même sens, âvuka, de la racine av — latin avus ; kymrique ewa ; gothique avô ; lithuanien awynas ; slavon uietsi — ; enfin l’appellation universelle de la mère dans toute la famille aryenne veut dire la créatrice, celle qui met les enfants au jour, mâtar, de la racine — zend mâdar ; grec μήτηρ ; latin, mater ; irlandais mathir ; lithuanien mote ; slavon mati. Le mot mâtar signifie aussi celui qui réfléchit et qui gouverne, rôle de la maîtresse de maison.

En se développant, la famille a formé le clan, vic ; c’est la réunion des frères, ainsi que l’indique son nom grec de φρατρία ; le clan est une parenté à l’origine des nations japhétiques, comme il le sera encore plus lard dans l’Iran, dans l’Inde, en Irlande et en Écosse, et chez les Slaves. A sa tête est un chef, le patriarche, l’aîné, le père de famille — sanscrit vicpati ; zend vicpaiti ; lithuanien weszpatis ; slavon gospodar —, investi d’un pouvoir absolu et de droit divin, qui se conservera dans celui du pater familias romain. Toutefois, il ne décide pas tout de sa seule autorité ; un conseil l’entoure, sabhâ — cf. le gothique sibja et l’irlandais sabb —, composé d’un certain nombre d’anciens, tous pères de famille, et ce conseil délibère avec lui, suivant la coutume. Au-dessus du clan nous rencontrons la tribu, qui est une extension encore plus grande de la famille, et dont tous les membres s’attribuent une commune origine, ainsi que le marque son nom zend zanîn, identique au latin gens, et son nom grec φυλή, de φύω croître, engendrer, produire ; la réunion des tribus forme la nation, qui est, aussi une famille encore plus vaste — sanscrit djana, pareil au grec γένος et au latin genus ; — latin natio, pour gnatio —, une multitude — grec πλήθος ; latin plebs ; kymrique pheyf ; anglo-saxon fole ; slavon plemê —, une réunion d’hommes rattachés par un lien commun — grec, δήμος ; irlandais, damh ; anglo-saxon, team — de la racine dam, lier. Ce peuple a pour chef suprême, au-dessus des chefs de clans et de tribus, un roi, dont le nom signifie celui qui dirige, râdj, de la racine radj, — latin rex ; irlandais rig ; gothique reiks —, et celui qui soutient, bharatha, de la racine bhar — persan bâri ; irlandais barn ; gaulois brennos ; anglo-saxon beorn.

Le roi, chez les nations primitives de la race de Japhet, fait la paix et la guerre ; il commande aux guerriers — sanscrit puri ; kymrique por ; gothique frauja, désignations du prince qui dérivent, de la racine pur, marcher devant. L’art des batailles commence, les villages et les bourgades s’entourent d’enceintes rustiquement fortifiées — sanscrit varana ; zend rara ; latin vallum ; irlandais fal ; ancien allemand wari ; anglo-saxon weal ; lithuanien wolas —, où l’on élève déjà des tours — grec, πύργος ; gothique baurgs ; irlandais brugh. L’étranger vaincu est prisonnier et devient esclave. Le sanscrit dasyu ennemi, correspondant au grec δήϊος, nous donne l’origine de δεσπότης, maître, celui qui commande aux ennemis réduits en esclavage, en sanscrit dâsapati ; à la même racine parait aussi se rattacher le grec δοΰλος, esclave — irlandais duile —, pour δοσυλος ; parallèle au sanscrit dasra, synonyme de dasyu.

Le roi rend également la justice ; mais, chose singulière, la décision, dans les cas douteux, est remise au jugement de Dieu ; l’ordalie germanique retrouve là ses origines. C’est l’épreuve du feu, d’abord, la plus employée, puis l’épreuve de l’eau et de l’huile. Que le juge fasse prendre du feu à celui qu’il veut, éprouver ou qu’il ordonne de le plonger dans l’eau, disent les vieilles lois indiennes de Manou[12], échos de la tradition antérieure. Celui que la flamme ne brûle pas et que l’eau ne fait pas surnager, doit être reconnu comme véridique. Et en effet, dans l’un des poèmes épiques de l’Inde, le Ramayâna, la belle et vertueuse Sita passe par le feu pour dissiper les injustes soupçons de son royal époux Rama. Voici comment se pratiquait l’épreuve du feu, transportée par les tribus japhétiques à la fois dans l’Occident et dans l’Inde : une tranchée remplie de charbons ardents était creusée et l’accusé devait la traverser ; c’est le mode conservé par les Germains jusqu’au seuil du moyen âge ; ou bien neuf cercles concentriques étaient tracés à un intervalle de seize doigts l’un de l’autre ; on faisait rougir un fer de lance ou une boule de métal de cinq livres ; il fallait porter cet objet brûlant sans être blessé dans les huit premiers cercles, et le jeter dans le neuvième ; l’herbe devait en être brûlée. Cette épreuve a été fréquemment employée dans l’Inde : c’est aussi la gestatio ferri des Scandinaves, le jugement par le ferienordal — des Anglo-Saxons, et un précieux passage de Sophocle[13] en indique l’emploi chez les Hellènes des âges les plus anciens. Quant au jugement par l’eau, ou jetait un anneau dans l’eau bouillante, et il fallait le retirer sans se briller, genre d’épreuve que nos Francs avaient encore conservé quand ils envahirent la, Gaule et que Grégoire de Tours décrit sous les rois mérovingiens ; ou bien on était lié et plongé, dans un bassin d’eau froide et on ne devait pas surnager ; c’est l’ordalie par l’eauwasserordel — du moyen âge germanique.

 

§ 4. — LA RELIGION

La religion primitive des Japhetites ou des Aryas, dont les hymnes sacrés ou Védas, conservés traditionnellement par les tribus qui conquirent l’Inde, nous font connaître une forme dérivée déjà, mais très voisine encore des données originaires, et qui a été le point de départ de toutes les mythologies des peuples indo-européens, particulièrement de celle des Grecs, reposait sur une conception monothéiste. Pour les ancêtres de notre  race, tout venait de l’être céleste, de l’être par excellence, du Dieu, Déca, le Ζεύς des Grecs, le Deus des Latins. Cet être divin était considéré comme le vivant, Asoura chez les Indiens, Ahoura chez les Iraniens, Esus chez les Celtes, Æsar chez les étrusques ; l’esprit, Manyou dans les Védas, Mainyou chez les Iraniens ; l’esprit divin et éternel qui pénètre l’univers, Nara — kymrique Ner. Un des hymnes du Rig-Veda, se servant d’expressions presque bibliques, dit que le dieu que l’on invoque est le seul maître du monde ; il remplit le ciel et la terre ; il donne la vie, il donne la force ; tous les autres dieux désirent sa bénédiction ; la mort, et l’immortalité ne sont que son ombre ; les montagnes couvertes de frimas, l’océan avec ses flots, les vastes régions du ciel proclament sa puissance. Par lui ont été, solidement fondés le ciel, la terre, l’espace, le firmament ; il a répandu la lumière dans l’atmosphère. Le ciel et la terre frémissent de crainte en sa présence. Il est dieu au-dessus de tous les dieux. Les Hébreux seuls ont parlé dans les choses religieuses un plus sublime langage, et une si haute conception de la divinité mise en regard du grossier naturalisme des plus fameux sanctuaires de l’Asie sémitique ou chamitique montre d’une manière éclatante la supériorité morale de la race de Japhet sur les races sémitique et chamitique ainsi que la tendance éminemment spiritualiste de son esprit.

Mais cette notion de l’unité divine, reste des croyances primitives de l’humanité et de la révélation originelle, était cher les Japhétites, comme chez toutes les autres nations de l’antiquité qui n’avaient pas reçu les mêmes secours du ciel que les Hébreux pour lu conservation du dépôt de la vérité, défigurée par l’esprit du panthéisme et par la personnification des attributs, des qualités et des manifestations de l’être divin en autant de dieux différents, émanés de sa substance.

Le dieu créateur était confondu avec l’univers créé par lui ; son unité se décomposait en une pluralité de personnages tenus aussi pour divins, ainsi que l’indique le nom à la fois un et pluriel Viçce Dêcas, employé quelquefois par les Védas. Sans doute, la conception première de l’unité demeurait derrière ces personnifications secondaires, et un hymne du Rig-Vêda dit formellement que les sages donnent plusieurs noms à l’être qui est un, suivant la manière dont il se manifeste et le point de vue sous lequel on l’adore. Mais l’existence de ces personnifications distinctes et revêtues d’une forme individuelle constituait une altération déplorable de la conception originelle et l’oblitérait complètement dans le culte populaire, eu conduisant à l’abîme du polythéisme et de l’idolâtrie. Chacune des qualifications et des attributs de l’être divin considéré comme le premier principe : Pradjâpati, le maître des créatures ; Pourouscha, l’âme suprême ; Asoura, l’esprit vivant — d’où, comme nous venons de le dire, Esus et Æsar, d’où aussi l’Assour ninivite — ; Dakcha,le puissant par la volonté, la sagesse ; Mitra ou Aryaman, le bienveillant, le dieu ami ; Dhâtar, le créateur ; Savitar, le producteur — le Saturnus des vieux Latins — ; Tvaschtar le formateur ; chacune des forces de la nature et chacun des phénomènes physiques dans lesquels il se manifeste extérieurement, comme Agni, l’élément igné, le principe de vie, que nous reconnaissons dans l’Héphæstos des Grecs, et la Vesta des Latins ; Indra, la force vive de ce principe, qui se révèle dans le feu et dans l’éclair, appelé aussi Dyâusdhpitar, le père lumineux, le ciel père, d’où le Diespiter ou Jupiter des Romains ; Varouna, le ciel — l’Ouranos de la religion grecque — ; Souryâ, le soleil — l’Hélios hellénique — ; Parthivi mâtar, la terre mère, Fira Môdor des Anglo-Saxons, la Dé-méter des Grecs, la Hertha des Germains, la Mahte des Lithuaniens, la Tellus mater ou Ops des Romains, etc., est adoré comme un être à part, formé de la substance du premier être. Et la tournure essentiellement anthropomorphiste du génie de la race indo-européenne tendait à prononcer, plus peut-être que chez aucun autre peuple, la distinction entre ces personnages secondaires, qui a l’origine se ramènent à la même et unique source, car elle leur donnait immédiatement, dans l’imagination populaire et dans les expressions du langage, une existence tout à fait a part et mie forme déterminée ; la même tendance transformait tons les rapports que lai conception religieuse établissait entre eux, soit dans l’ordre moral, soit dans l’ordre physique, en mythes, c’est-à-dire en histoires dramatiques qui avaient pour acteurs des personnages vivant d’une vie semblable a celle des hommes ; c’est ainsi que naquirent ces fables auxquelles la poésie des Grecs, et aussi celle de l’Inde, donnèrent un si grand éclat et prêtèrent des formes si brillamment variées.

Ce caractère de la religion indo-européenne, qui nous est révélé par les traditions conservées soit dans les mythologies antiques des peuples de l’Europe, soit surtout dans l’Avesta ou les Védas, a été diversement apprécié par les savants. Ceux qui se refusent à admettre la révélation, regardent le système religieux dont nous venons d’ex-poser le sens général, non point comme une déchéance et une oblitération des enseignements confiés par Dieu aux premiers hommes, mais au contraire, comme un étal perfectionné et en cours d’amélioration d’une religion qui aurait été primitivement naturaliste. Suivant celte théorie, les Indo-européens, adorateurs des phénomènes de la nature, auraient d’abord adressé leurs hommages au ciel matériel, lumineux et étoilé, qui aurait été le premier de leurs dieux. Dans l’étude comparée des Védas et de l’Avesta, M. James Darmesteter croit trouver les preuves de l’existence primitive d’un dieu indo-iranien matériel, le dieu Ciel, Asoura — ούρανος. C’est le dieu-ciel qui organisé le monde et le régit, parce qu’étant le ciel, tout est en lui, se passe en lui, suivant sa loi ; il est omniscient et moral, parce qu’étant lumineux, il voit tout, choses et cœurs. Ce dieu était désigné par les différents noms du ciel, Dyaus, Varana, Svar, qui, suivant le besoin de la pensée, désignaient soit la chose, soit la personne ; soit le ciel, soit le dieu. Plus tard, chaque langue rit un chois et fixa à l’un de ces mots le nom propre du dieu, qui perdit ou obscurcit son ancienne valeur de nom commun : ainsi, en grec, Dyaus devint le nom du ciel-dieu — Ζεύς —, et Varana — ούρανος — fut le nom du ciel-chose ; en sanscrit, le ciel matériel fut dyaus ou svar, le ciel-dieu fut Varana — plus tard altéré en Varouna — ; le slave fixa au mot Svar, par l’intermédiaire d’un dérivé Svarogu, l’idée du dieu céleste ; le latin s’arrêta au même choix que le grec, avec son Jus-piter et laissa tomber les autres noms du ciel ; la Perse enfin désigna le dieu par une de ses épithètes abstraites, le Seigneur, Ahura, et effaça les traces extérieures de l’ancien naturalisme de son dieu. Ce dieu qui régnait au moment où la religion de l’unité aryenne se brisa ; les diverses religions qui naquirent d’elle l’emportèrent avec elles dans les diverses régions où les porta le hasard des migrations aryennes. Des cinq religions qu’il domine, trois lui restèrent fidèles jusqu’au bout et ne l’abandonnèrent qu’en périssant elles-mêmes, ce sont celles des Grecs, des Latins et des Slaves, chez qui Zeus, Juspiter et Svarogu ont perpétué, tant qu’a subsisté la religion nationale, les titres et les attributs du dieu suprême des Aryens. Ils succombèrent devant le Christ ; le Ciel-Père disparut devant le Père qui est au ciel[14].

Celle théorie a l’inconvénient de supposer qu’après être arrivées d’elles-mêmes et graduellement à la conception du dieu unique, pur esprit, créateur et souverain de toutes choses, que mettent en action l’Avesta et les Védas, les tribus d’où sont sorties les nations européennes ont laissé celte notion s’affaiblir au fur et à mesure qu’elles se sont avancées dans les voies de la civilisation et du progrès matériel et moral. On nous dit que les tribus bactriennes à demi-sauvages se sont élevées du naturalisme à l’idée d’un dieu céleste, spirituel et unique, puis, que les Grecs et les Romains, avec tout l’éclat de leur culture intellectuelle, sont retombés dans le naturalisme et le polythéisme. N’est-il pas plus rationnel d’admettre avec Bossuet et avec l’enseignement dogmatique de l’Église chrétienne, que la grossière religion des Grecs et des Romains n’est que la résultante finale de dégradations successives dont le point de départ est la révélation primitive et dont les degrés intermédiaires sont constitués par les doctrines religieuses et morales dont les Védas et l’Avesta nous conservent l’écho affaibli ?

Les Égyptiens, nous l’avons montré, avaient vu les manifestations les plus saisissantes et les plus hautes de l’être divin dans les phases de la course journalière et annuelle du soleil ; c’est sur ce fondement qu’ils avaient construit l’édifice de leur religion. Les Babyloniens, et leurs élèves les Assyriens, avaient cherché surtout ces manifestations dans les corps sidéraux et les légions de l’armée céleste ; aussi leur culte avait-il revêtu un caractère astronomique et astrologique qui fait sa physionomie propre. Les Aryas primitifs n’étaient pas assez savants pour concevoir de semblables systèmes. Les manifestations où ils reconnurent le pouvoir de l’être divin et dans lesquelles ils adorèrent ses attributs, celles qu’ils personnifièrent et qui devinrent le point de départ de leur mythologie, furent les phénomènes purement atmosphériques d’oie dépend la fertilité de la nature, l’action directe du soleil sur la vie végétative, les vents, les vapeurs humides, les nuages, la foudre, la pluie. C’est ainsi que les Védas nous montrent parmi les personnages divins auxquels le culte s’adresse : Uschas, l’aurore, l’Eos des Grecs, l’Ostara des Germains ; les Açcins, personnification des deux crépuscules du matin et du soir, qui donne naissance aux Dioscures helléniques ; les Maruts, les vents, dont le culte se discerne encore aux temps primitifs de la Grèce, surtout dans les Tritopatores athéniens, dont le nom rappelle de si près le Tritsu védique ; les Gandharvas ou chevaux célestes, qui représentent les rayons du soleil et ont fourni le nom comme la première origine de la conception des Centaures helléniques.

Au milieu des phénomènes de la nature, les Aryas primitifs furent surtout frappés, on le voit clairement dans les hymnes des Védas, par ceux qui semblaient révéler dans la nature une lutte, un antagonisme de deux forces ou de deux principes opposés, la lutte du jour et de la nuit, des rayons solaires et des nuages ou des brouillards, l’éclair frappant la nue et en faisant jaillir les torrents de la pluie féconde qui y étaient auparavant emprisonnés, phénomènes physiques auxquels ils furent naturellement conduits il assimiler, dans l’ordre moral, cette lutte du bien et du mal dont l’homme ne peut manquer d’être le témoin s’il vit quelque temps sur la terre. De l’observation de ces phénomènes de lutte et d’antagonisme, qu’ils s’efforcèrent de concilier avec la conception de l’unité de substance et de principe, et à laquelle durent se joindre quelques restes des notions de la révélation primitive sur l’antique ennemi, le tentateur, révolté contre l’Éternel, sortit le germe fondamental de la doctrine du dualisme, particulièrement développée chez tous les Arras et qui devint plus lard la base essentielle du système religieux chez les Iraniens. Ou admit l’existence de deux principes éternellement en lutte dans le monde, bien qu’émanant tous deux de la même substance première et s’y confondant, principes dont l’antagonisme faisait la vie et la durée de l’univers. Ce fut, dans les Védas et dans l’Inde, le combat d’Indra, le lumineux, contre Vrîtra, le ténébreux ; chez les Iraniens, celui d’Ahura-Mazda contre Agri-Mainyous, auquel la réforme de Zoroastre donna une importance capitale ; chez les Grecs, la lutte d’Apollon contre Python, de Jupiter et des Titans, dans les vieilles fables italiques, celle d’Hercule contre Cacus ; ce fut enfin une infinité de mythes que l’on retrouve sans exception chez tous les peuples indo-européens et dont il serait trop long (le présenter ici l’énumération.

Les tribus japhétiques, avant leur dispersion, possédaient déjà une cosmogonie pleine d’antiques souvenirs des premiers âges, et analogue par bien des côtés aux traditions bibliques, mais altérée par la conception panthéistique, qui nie la création pour y substituer l’émanation, et fait de la matière mie partie de la substance divine. Rien n’existait au commencement, dit le dixième hymne du Rig-Vêda, ni l’être, ni le non-être, point de ciel, point de firmament. Qu’est-ce qui couvrait tout ? Quel était le réceptacle de tout ? Était-ce Peau, le profond abîme ? La mort n’existait pas alors, ni l’immortalité. Le jour ne luisait point dans la nuit. Seul, le Un respirait en lui-même sans souffle, et il n’y avait rien d’autre au delà de lui. L’obscurité régnait au commencement, entourant tout de ténèbres, comme un océan sans lumière. Le germe caché dans son enveloppe sortit seul par la force de la chaleur. Le désir en surgit d’abord et fut la première semence de l’esprit. Tel est le lieu que les sages, en méditant, ont reconnu dans leur cœur entre l’être et le non-être.

C’est, sous une forme moins anthropomorphique et plus métaphysique, la donnée même du début de la Théogonie d’Hésiode : Au commencement fut le Chaos, puis la Terre, au vaste sein, base inébranlable de tous les êtres, le ténébreux Tartare dans le fond de ses abîmes, et l’Amour, le plus beau des dieux immortels. C’est aussi ce que chante un des chœurs les plus poétiques d’Aristophane : Il existait, au commencement, le noir Chaos et la Nuit, et le noir Érèbe et le Tartare ; mais ni la terre, ni l’air, ni le ciel, n’étaient encore. Dans le cercle infini de l’Érèbe avant tout, la nuit aux ailes noires produisit un œuf non couvé, d’où, par la révolution du temps, jaillit l’amour, père des désirs, battant son dos de ses ailes dorées, et semblable lui-même aux tourbillons de la tempête. Accouplé au chaos volatil et ténébreux, dans la profondeur du Tartare, il enfanta... le ciel, l’océan, la terre et la race incorruptible des dieux immortels[15]. On le voit, la légende cosmogonique conçue par les Aryas primitifs avec la donnée du chaos primordial, mais faisant sortir ce chaos, pur voie d’émanation, de l’essence divine, et représentant le monde organisé comme en sortant à son four par nue nouvelle émanation, avait été emportée par les tribus dispersées loin du centre commun, aussi bien dans la Grèce que dans l’Inde.

Le culte extérieur et surtout le sacrifice jouaient un rôle essentiel dans la religion des tribus japhétiques primitives. Le sacrifice est pour elles l’œuvre par excellence — kratu —, à tel point qu’il est considéré lui-même comme participant de la nature divine ; il comprend les rites, les offrandes et aussi les hymnes et les prières, et dans les hymnes on trouve t la fois le dogme et la morale.

Les rites védiques, dans leur simplicité primitive, paraissent avoir conservé intact le sacrifice des anciens âges, qui d’ailleurs se retrouve exactement semblable chez les vieux Pélasges de l’Arcadie[16], et dont les traits principaux ont été conservés dans les cérémonies postérieures de tous les peuples de la race. Le chef de famille (tresse sur un lieu élevé, qui puisse s’apercevoir de loin, tut autel grossier, composé de mottes de gazon — cespites chez les Romains primitifs[17] —, ou d’une pierre à large base, grâva prithabudhna, sous la libre voûte du ciel. Cet autel, destiné a être le siège, dhâsi, de la divinité, rend sacré le lieu où il s’élève, lieu qu’on appelle vêdi et qu’on entoure d’une enceinte, origine du τέμενος des Grecs. Pasteur, et vivant du produit des ses troupeaux, l’Aryas consacre son autel par une onction de beurre liquide, haris ; puis, s’étant agenouillé, mitaajnava, il s’adresse à la divinité en prononçant l’invocation, haram, et en chantant des prières improvisées. Cependant du bois a été placé sur l’autel : on allume le feu, symbole et substance d’Agni, qu’on se procure par le frottement de deux branches sèches, arâni. L’adorateur élève dans une coupe de bois, tchamasa, pôtra, le sôma, le breuvage divin qui anime le courage et l’exalte jusqu’à l’ivresse ; c’est le suc fermenté qui remplace le vin dans un pays où la vigne est absolument inconnue ; on l’appelait déjà vinas le désiré, d’où viendra vinum ; plus tard les tribus aryennes de l’Orient continueront à se servir de cette même liqueur, aussi bien dans l’Inde que dans l’Iran ; les peuples aryens de l’Occident, parvenus dans des climats plus favorables, y substitueront le jus de la vigne, et Sôma, adoré lui-même comme un dieu, comme une forme d’Agni, donnera naissance au Dionysos des Grecs. Cette liqueur, indu, est jetée en libation sur le feu, dont la flamme vive consume aussi l’offrande, prayas ou vâdja. L’oblation consiste en beurre, ghrita ou haris, en lait caillé, dhadhi, en grains d’orge dhana, et en gâteaux, karambha. D’ordinaire cette simple matière suffit ; ce n’est que dans les cérémonies solennelles que le sacrifice devient sanglant ; on immole alors des victimes prises dans les troupeaux, vaches ou chèvres ; mais l’offrande la plus haute, la plus solennelle est celle du plus noble des animaux domestiques, le sacrifice du cheval, açramêda, que les Scandinaves continuèrent à célébrer jusqu’à leur conversion au christianisme. Dans différents passages de l’Avesta, qui traitent des âges antérieurs, il est question d’hécatombes gigantesques où mille bœufs et dix mille moutons succombent à la fois sous le couteau des sacrificateurs et sont offerts en holocauste à la divinité, soit pour la remercier, soit pour apaiser sa colère. Ce fut seulement Zoroastre qui fit cesser ces barbares coutumes et interdit toute immolation d’un être quelconque créé par Ormuzd.

A l’holocauste, comme nous l’avons déjà dit, se joint la prière, l’hymne qui interprète les symboles, l’hymne qui est la louange — stouti — et qui ajoute à l’offrande matérielle l’offrande spirituelle. Il a été enseigné par Vâtch — c’est le latin vox —, la parole sainte, le Verbe, le premier des êtres parlants, le trésor de la prière, que le quatrième hymne du Rig-Vêda célèbre en ces termes magnifiques : Je suis reine et maîtresse des richesses, je suis sage... Celui qui naît, qui respire, qui entend, mange avec moi les mets sacrés. Les ignorants me détruisent. Ainsi, écoute-moi, je dis une chose digne de foi. Je dis une chose bonne pour les dieux et pour les enfants de Manou (les hommes). Celui que j’aime, je le fais terrible, pieux, sage, éclairé... Je parcours le ciel et la terre. J’existe dans tous les mondes et je m’étends jusqu’aux cieux. Telle que le vent, je respire dams tous les inondes. A la grandeur s’élève au-dessus de celle terre, au-dessus du ciel même.

 

§ 5. — LES ARYAS APRÈS L’ÉMIGRATION DES TRIBUS OCCIDENTALES

L’émigration, vers l’occident, des tribus japhétiques qui devaient former la population de l’Europe, ne se fit pas en un seul jour et, ne fut pas le résultat d’un même exode. Elle dut se produire graduellement par l’effet de l’accroissement numérique des Indo-Iraniens ou Aryas proprement dits qui, arrêtés à l’est par l’obstacle infranchissable d’énormes montagnes, repoussaient peu à peu les diverses tribus des Yavanas vers l’ouest, où celles-ci trouvaient devant elles des espaces libres et immenses pour y aller chercher de nouvelles demeures. Il vint cependant un moment où ce mouvement d’émigration, commencé progressivement, se précipita sous l’action d’une cause plus déterminante que nous ignorons, peut-être une invasion touranienne, et où tout ce qui restait des tribus ancêtres des nations de l’Europe partit à la fois pour chercher fortune, laissant les Aryas orientaux seuls en possession de la fertile contrée qui avait été le berceau de la race. Ce fut alors que les Iraniens descendirent des froides vallées du Belourtagh, où ils avaient été refoulés, et, trouvant le champ ouvert devant eux, revinrent sous le climat plus heureux de la Bactriane ; ce fut alors aussi que les Aryas de l’un et de l’autre rameau, débordant au delà des limites de la contrée qui avait suffi jadis à toutes les tribus japhétiques primitives, occupèrent au nord la Sogdiane, de l’Oxus à l’Iaxarte, et au sud la province spécialement appelée Arie par les géographes classiques. Ce grand mouvement de populations se produisit trois mille ans environ avant l’ère chrétienne : c’était à peu près le temps où florissait en Chaldée la dynastie à laquelle appartient le roi Gudea.

La période du retour des Iraniens vers leurs demeures primitives et de la première expansion des Aryas orientaux, en dehors des frontières de la Bactriane est représentée dans les légendes populaires de l’Iran, recueillies à une époque moderne par Firdoûsi, qui en fit son Livre des RoisSchah Nameh — par deux dynasties de rois mythiques. La première, celle des Pischdadiens — de Pischad le donneur des lois justes — eut pour premier roi Caiomors qui régna 560 ans. Son petit-fils Huschink passe, dans les mêmes légendes, pour avoir introduit le culte du Feu chez les Iraniens. Cebu-ci eut pour successeur Thahamuras qui apprit à son peuple à filer la laine des brebis et à la lisser pour en faire des vêtements. Mais le prince le plus grand de cette première dynastie qui occupa le trône durant 3.269 ans, est Djemschid qui régna 700 ans ; il enseigna à forger le fer pour en fabriquer des charrues, mais aussi des lances, des casques et des épées ; il inventa le calendrier ; il introduisit chez son peuple le luxe des étoffes de soie ; il passe enfin dans la légende pour avoir fondé Persépolis. Djemschid paraît mentionné dans les livres de Zoroastre sous le nom de Yima-Kchaëta. Ce héros purement mythique personnifie la société des Aryas qui tend à s’organiser d’une manière plus parfaite qu’à l’époque primitive, perfectionne son agriculture, commence à posséder de grandes villes, et constitue plus puissamment sa religion, mais en l’entraînant plus avant dans les voies du naturalisme, car la légende iranienne, animée de l’esprit du zoroastrisme, reproche à Djemschid d’avoir terni sa, gloire par l’établissement de l’idolâtrie.

immédiatement après cette époque, la tradition de l’Iran, qui, bien qu’ayant revêtu des formes absolument fabuleuses, doit reposer sur quelques souvenirs historiques fort altérés, place une conquête étrangère, qui semble indiquer un moment où le premier empire kouschite de Babylone, fondé par Nemrod, aurait étendu par la force des armes, sa domination jusque sur lu contrée habitée par les Aryas ou au moins jusque dans le pays qui devint la Médie, comme le firent plus tard quelques-uns des monarques assyriens. Ce n’est, en effet, qu’à un événement de ce genre que peut se rapporter le personnage mythique du conquérant arabe Zohak, tyran sanguinaire, corrupteur des mœurs, propagateur d’une religion obscène et monstrueuse ; contre laquelle se récoltaient les instincts moraux des tribus japhétiques ; ce Zohak règne mille ans, et comme le Moloch phénicien et l’Adar-Melek de Sepharvaïm dans la Chaldée, il réclame sans cesse des victimes humaines pour nourrir les deux serpents qui se dressent sur ses épaules.

Mais la réaction du génie propre et du sentiment d’indépendance des Aryas ne larda pas à éclater et â briser le joug des Chamites babyloniens. Il y avait à Ispahan (!), raconte la légende iranienne, un homme qui était père de deux jeunes gens beaux de visage et doués du plus heureux naturel. Un jour, on saisit ces deux jeunes gens et on les tua, sans s’inquiéter de leur père ni de leur famille, pour nourrir de leur cervelle les serpents de Zohak. Cet homme se nommait Cavêh. Il était forgeron et travaillait sous un auvent devant sa maison, quand on vint lui annoncer que ses enfants avaient été pris et mis à mort. Au même instant, il sortit de son auvent, et, dans son trouble, il se mit à courir par la ville avec le tablier de cuir que portent les forgerons pour garantir du feu leurs vêtements. Et il se mit à pousser des cris et des gémissements dans Ispahan, et les hommes se réunirent autour de lui. Or, les habitants d’Ispahan étaient fatigués de la cruauté de Zohak ; ils se levèrent en masse avec le forgeron Cavêh, lequel attacha au bout d’un bâton cette pièce de cuir qui le couvrait jusqu’aux pieds et en fit son étendard. Vainqueur des étrangers de Zohak, Cavêh plaça sur le trône, Féridoun (Thraêtaona), le petit-fils de Djemschid, qui vit 500 ans, restaure le culte du Feu et dont le règne rappelle les plus heureux des anciens jours. Après lui se succèdent des princes pacifiques qui ne se signalent que par des bienfaits et avec lesquels s’éteint la dynastie des Pischdadiens.

Nous avons cité cette légende, dont l’auteur musulman du XIe siècle a transporté la scène à Ispahan, capitale de la Perse de son temps, non pas qu’on puisse la regarder comme réellement historique, mais à cause de l’importance qu’elle acquit à une certaine époque. Quand les rois sassanides eurent détruit l’empire des Parthes et rétabli la religion de Zoroastre dans toute sa pureté, ils tirent, en souvenir de cette légende, fabriquer un étendard de cuir, qu’ils couvrirent de pierres précieuses, et qu’ils appelèrent l’étendard de Cavêh. On ne le déployait qu’aux occasions solennelles et décisives, quand le roi lui-même se mettait à la tête de ses troupes. Il était regardé comme le palladium sacré de la nationalité et de la cause du zoroastrisme. Sa prise par les Arabes à la bataille de Kadésieh entraîna immédiatement la déroute de l’armée d’Yezdegerd et la ruine de la monarchie persane, tombée sous les armes de l’islamisme.

C’est presque aussitôt après la délivrance des Aryas de la tyrannie de Zohak, sous le règne même de Féridoun, aussi mythique que ceux de ses prédécesseurs, mais représentnt très probablement une époque de l’histoire, que la tradition iranienne fait commencer la longue lutte, incessamment renouvelée pendant des siècles, des Aryas contre les Touryas ou Touraniens, c’est-à-dire les peuples ougro-finnois, principalement ceux du rameau turc, cantonnés dans les steppes sans limites qui s’étendent au nord et à l’est du bassin de l’Iaxarte. Nous avons eu déjà l’occasion de parler de l’antique puissance des nations touraniennes ou des Scythes d’Asie, auxquels l’historien Justin attribue 1.500 ans de prépondérance sur une grande partie du continent asiatique. Leur divinité principale était le grand serpent dont Zoroastre fit l’emblème d’Ahriman, le principe du mal, serpent que la légende iranienne appelle Afrasiâb, et qui semble avoir, dans la langue antique des Touryas de la Médie, porté le nom de Farroursarrabba[18]. La tradition iranienne recueillie dans le Livre des Rois, et les livres zends du zoroastrisme représentent la guerre des Aryas et des Touryas comme une guerre de frères ennemis, et en effet nous avons montré ailleurs, que les populations ougro-finnoises devaient, suivant de grandes vraisemblances, être regardées comme un rameau de la race de Japhet plus anciennement détaché que les autres. Mais la guerre n’en fut pas moins acharnée et haineuse. Elle avait dès l’origine un caractère religieux au moins autant que national, et elle était d’ailleurs dans la force même des choses, car- les Aryas et les Touryas étaient limitrophes, la tendance irrésistible de leurs migrations les poussait, dans la même direction, ils aspiraient à la possession des mêmes contrées fertiles et bénies du ciel. Reléguée dans l’âpre région des plaines, au nord des Aryas, la masse principale des tribus touraniennes convoitait les heureuses vallées de la Bactriane et méditait d’en chasser ceux qui les détenaient. C’est, au nord, dans la Sogdiane et sur la ligne de l’Iaxarte ; à l’ouest, dans la Margiane et l’Hyrcanie, qu’Aryas et Touryas durent se trouver d’abord en contact et en antagonisme ; c’est dans ces régions que la légende iranienne place le commencement de la lutte, et elle nous montre les Touraniens ayant d’abord le dessus. Plus tard, les Iraniens s’affranchissent du joug de leurs oppresseurs. L’Avesta mentionne le nom du touranien Franraçyana que l’iranien Haôma charge de draines ; le livre sacré de la Perse renferme aussi plusieurs prières qui solliciteur, le secoua des anges appelés Fravashis contre les Touraniens, ces ennemis aux mille chefs.

Mais il serait difficile de cirer de l’élude directe du livre de Zoroastre quelque chose de plus précis que ces indications qui ne sont qu’un lointain écho de luttes aussi longues qu’acharnées. Un grand rail historique se dégage de toutes ces fables ; une étincelle jaillit de ces nuages accumulés : c’est que le rameau asiatique des peuples indo-européens, forme deux branches bien distinctes sous la dénomination générique de branche indo-iranienne : les Ariens de l’Inde et les Ariens de l’Iran ou de la Perse, d’où deux religions et deux langues différentes : dans l’Iran le mazdéisme et la langue zende ; dans l’Inde le védisme et le sanscrit. Il suit de là, dit M. Darmesteter[19], que les deux religions dérivées, mazdéisme et védisme, se composent de deux couches différentes ire dieux, de mythes et d’idées ; la première comprend tout ce qui existait déjà à l’état formé dans la religion indo-iranienne dans la période d’unité ; la seconde, tout ce qui s’est produit depuis l’époque de la séparation. Par suite, dans le mazdéisme, pour nous en tenir à notre objet spécial, l’on doit distinguer deux sortes d’éléments d’âge différent des éléments indo-iraniens et les éléments iraniens proprement dits. Le védisme est resté infiniment plus près de la religion commune et primitive, de même que le sanscrit ou la langue des Védas est infiniment plus près que le zend de la langue indo-iranienne. Le mazdéisme et le védisme sont l’un et l’autre des produits naturels et spontanés de la religion indo-iranienne qui, sous l’influence des milieux et du contact de populations étrangères, a subi dans l’Iran ou dans l’Inde des altérations et des transformations plus ou moins profondes Les religions de l’Inde ramènent tous les dieux à un dieu unique, souverain maître de toutes choses et créateur de l’univers ; la religion de la Perse perd de vue ce principe fondamental, en mettant l’un en regard de l’autre le bien et le mal, se disputant le monde et doués de forces égales. L’Inde est monothéiste, la Perse est dualiste : telle est la distinction fondamentale qui caractérise les deux branches orientales de la race indo-européenne.

A cet âge de l’histoire des Aryas, compris entre la migration des tribus occidentales qui allèrent gagner l’Europe et la division des tribus orientales en deux grands rameaux, dont l’un se dirigea vers la Médie et la Perse et l’autre vers l’Inde, appartiennent les plus antiques morceaux du recueil des Védas. Ils nous montrent un état de société pareil encore à celui de l’âge antérieur et la même religion. Seulement la population augmente rapidement, les villes grandissent, l’agriculture se développe, progresse et tend à prendre le dessus sur la vie pastorale. Aussi, la société commence à s’organiser hiérarchiquement ; il s’y forme petit à petit des classes, des ordres, qui ne sont pas encore des castes aux limites infranchissables, de l’une à l’autre desquelles on peut encore passer, mais dans lesquelles généralement les professions sont héréditaires. Ces classes sont celles des prêtres, des guerriers et des agriculteurs, que l’on distingue quelquefois en pasteurs et laboureurs. Ce sont les trois ordres que l’Avesta reconnaît chez les Iraniens et que plus tard on considérera comme descendant de trois fils de Zoroastre, ceux dont Hérodote signale l’existence chez les Perses de son temps. Dans l’Inde, sous l’influence de l’esprit brahmanique et au milieu des événements de la conquête, ces ordres des anciens Aryas devinrent des castes, les trois castes supérieures, tandis que la population vaincue de la race de Cham, les Dasyous ou Coudras furent cantonnés dans les castes inférieures et méprisées.

Un des livres les plus anciens et les plus importants de l’Avesta, le Vendidad-Sadé, nous a conservé, dans son premier chapitre, un document d’une extrême antiquité et que plusieurs savants ont longtemps considéré comme essentiel sur l’histoire des migrations des Aryas occidentaux[20]. C’est une liste des pays qui, d’après les rédacteurs du livre sacré, auraient été successivement occupés par les Iraniens jusqu’aux portes de la Perse ; dans chacun de ces pays, nu fléau nouveau est suscité par Ahriman et force les adorateurs d’Ormuzd à chercher de nouvelles demeures. Sous cette forme mythique et légendaire on suit pas à pas l’extension des domaines de la race, qui laisse des colonies derrière elle dans tous les cantons qu’elle traverse, tandis que son noyau principal marche constamment vers l’Occident.

Le point de départ est l’Aryâmen-Vaêdjô ou l’Iranvêj, c’est-à-dire, comme nous l’avons établi déjà dans le premier volume de cet ouvrage, le plateau de Pamir ; le fléau qui en chasse les Iraniens est le froid, devenu insupportable, car il y avait dix mois d’hiver et seulement deux mois d’été. Deuxième lieu de séjour : le pays de Sughdha, c’est-à-dire la Sogdiane ; le fléau qu’y suscite Ahriman est une épizootie qui ravage les troupeaux des Iraniens encore pasteurs. C’est là que se constitue le culte mazdéen ; aussi le pays est-il surnommé Gâu, c’est-à-dire le sanctuaire du feu, et plus tard les mots de Sogd et de Paradis deviennent synonymes pour les zoroastriens de la Perse. Troisième séjour : le pays de Moûru, la Margiane des géographes classiques, dont la capitale est encore aujourd’hui la ville de Merv ; Ahriman y suscite des guerres et des brigandages, bien évidemment de la part des Touryas, dont les tribus touchaient à ce territoire. Quatrième séjour : le fertile pays de Bakhdi, la Bactriane proprement dite, le pays des hautes bannières, c’est-à-dire le siège de la royauté ; cet heureux séjour devient bientôt infecté d’insectes et de plantes vénéneuses. Cinquième séjour : la contrée de Nisâya, la Nisæa des géographes grecs, dans le nord de la Parthyène ; l’esprit du mal y suscite l’incrédulité. C’est le premier indice que nous trouvions dans le texte, des querelles religieuses qui vont amener la scission parmi les Aryas. Sixième séjour : le pays de Harôya, riche en villages ; c’est l’Arie des Grecs, l’Haraïva des Perses, la contrée où s’élève actuellement encore la ville de Hérat. Ahriman y produit la grêle et la famine. Septième séjour : Vaêkereta, où est située Dazhaka ; c’est le canton où le Livre des Rois fait naître Roustem, le héros iranien par excellence, car la ville de Douschak (Djellabad), est la capitale du Séistan à l’est du lac Hamoun et au sud des sources de l’Helmend. De nouvelles querelles religieuses, plus vives encore que les premières, sont dites y avoir éclaté. Huitième séjour : le pays d’Urvâ que l’on croit identique au Caboulistan ; les Aryas y sont en butte aux dévastations des tribus barbares du voisinage. Neuvième séjour : Khnenta, où est située Vehrkâna, c’est-à-dire le pays de Kandahar où se trouve la ville d’Ohrghandab : Ahriman y fait apparaître les vices contre nature, si sévèrement punis par la loi de Zoroastre. Dixième séjour : la fertile région de Harakaiti, l’Arachosie ; Ahriman y introduit, dans une partie du peuple, l’usage impie d’enterrer les morts. Nous sommes ici eu présence d’un nouveau souvenir de division religieuse, et cela sur un des usages les plus essentiels qui séparent les Indiens et les Mazdéens. L’Arachosie dut être, du reste, la contrée où s’opéra la scission définitive entre les deux rameaux des Aryas orientaux, car c’est de là, que les tribus rebelles au mazdéisme passèrent dans le bassin de l’Indus, qui n’en était séparé que par une chaîne de montagnes. Le chapitre du Vendidad-Sadê va maintenant nous faire suivre la marche des Iraniens, demeurés désormais seuls. Mais après les avoir conduits jusqu’à leur entrée en Perse, il montre aussi la marche du rameau des Aryas de l’Inde, car il finit par parler d’un séjour dans le Hapta-Hindu, le Sapta-Sindhu védique, le pays des sept fleuves, le Pendjab actuel ; puis, d’un autre au bord de l’Océan, vers les embouchures de l’Indus. Onzième séjour : Haêtumat, le pays qu’arrose le fleuve Helmend, l’Etymander des géographes classiques ; Ahriman y fait naître les péchés de la magie. On le voit, les Iraniens ont repris leur route vers l’ouest. Douzième séjour : le pays de Ragha, c’est-à-dire le nord de la Médie, où tous les géographes anciens placent la ville de Ragac ou Rhagès, aujourd’hui Rey, à côté de Téhéran ; le texte y signale l’apparition de nouveaux infidèles, ce qui se rapporte bien évidemment aux altérations que la doctrine de Zoroastre subit en Médie, ainsi que nous le ferons voir dans le chapitre suivant. Treizième séjour : le pays de Kakhra, qui paraît être le Khorassan de nos jours. Ahriman y fait surgir l’usage abominable de brûler les morts. Quatorzième séjour : le canton de Varena, vers le mont Damavend de nos jours, au sud de la mer Caspienne ; les fléaux produits par Ahriman y sont des maladies sur les femmes et des ravages des tribus touraniennes. Là naquit Thraêtoana (le Féridoun des traditions persanes du moyen âge), le meurtrier du serpent pernicieux Afrasiâb. C’est le dernier point d’arrêt avant l’entrée de la nation dans l’Iran proprement dit ou la Perse.

Il faut se garder toutefois de prendre à la lettre cette géographie de l’Avesta. Si l’émigration des Iraniens est vraie dans la direction générale indiquée par ces étapes successives, ces étapes elles-mêmes n’ont pas, de l’aveu d’un grand nombre de savants contemporains, la valeur géographique qu’on leur attribuait autrefois. M. Michel Bréal croit que les noms des pays cités dans le Vendidad sont des noms mythiques ; l’Aryânem-Vaêdjô, par exemple, serait dans cette théorie hypercritique, tout simplement le pays des Fées assimilé au Var de Yima, c’est-à-dire au Paradis ; il n’aurait place, pas plus que les autres noms géographiques, sur aucun point du globe terrestre. Le savant traducteur de l’Avesta, M. de Harlez, pense que l’énumération de villes que, nous avons rapportée, peut tout au plus passer pour l’ordre de fondation des villes iraniennes, et encore est-il probable que ce tableau n’a d’autre but que de mieux faire ressortir la rapide extension de la doctrine de Zoroastre[21].

 

§ 6. — ZOROASTRE

C’est maintenant que nous devons parler de la grande réforme religieuse que suivirent les Iraniens et dont la Moire s’attache au nom de Zarathustra (splendeur d’or, brillant comme l’or), plus connu sous la forme hellénisée de Zoroastre. Tous les écrivains classiques s’accordent à placer le personnage de Zoroastre dans laie très haute antiquité. Pline le dit de mille ans antérieur à Moïse ; Hermippe, qui traduisit ses livres en grec, le faisait remonter à 5,000 ans avant la prise de Troie ; Eudoxe à 6,000 ans avant la mort de Platon ; Xanthus de Lydie enfin, à six siècles seulement avant Darius 1- de la dynastie des Achéménides. La science moderne, après les savantes études d’Eugène Burnouf, de Spiegel, de MM. James Darmesteter et C. de Harlez sur les livres originaux du zoroastrisme, conquis au prix de tant de difficultés dans l’Inde par Anquetil-Duperron, arrive aujourd’hui, par une série de preuves et de déductions dont- l’exposé ne saurait trouver ici sa place, à la conclusion que, si la date précise où vécut le fondateur de la religion du dualisme n’est pas possible à fixer encore, faute d’éléments de précision, cette date est certainement fort élevée, bien que n’atteignant pas les limites fabuleuses des indications d’Hermippe et d’Eudoxe, et que toutes les vraisemblances concordent pour la rapporter aux environs du XXVe ou du XXVIe siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire à l’époque adoptée par Pline.

Toutefois, quelques auteurs ont prétendu que le personnage de Zoroastre n’était qu’un mythe et qu’il n’a jamais eu d’existence positive. Le Yaçna appelle Zoroastre du nom de dâta messager de la divinité ; or, ce mot est le qualificatif védique d’Agni, et en le rapprochant du sens du mot Zoroastre, splendeur d’or, on a pensé que le prophète qu’on montre constamment en rapport avec le feu, pourrait bien n’être qu’un autre Agni, le feu personnifié. Mais il a bien fallu au mazdéisme un apôtre comme à toutes les autres religions, et la théorie dont nous parlons ne revêt aucun caractère de vraisemblance. En exagérant à leur tour dans le sens diamétralement opposé, quelques critiques ont cru à la pluralité des Zoroastres. M. Schœbel, enfin, en admettant l’existence de Zoroastre, regarde le prophète comme très moderne par cette raison qu’il n’est mentionné ni dans les inscriptions des rois achéménides, ni chez Hérodote qui, pourtant, décrit avec tant d’exactitude le culte des Perses et les pratiques du mazdéisme. Zoroastre ne serait ainsi qu’un réformateur et non le fondateur du mazdéisme dont le premier apôtre demeurerait inconnu.

Nous ne savons rien de positif sur la vie de Zoroastre, sinon qu’il était de race royale et qu’il vivait, nous dit la tradition, au temps on les tribus iraniennes étaient encore campées en Bactriane, Une légende qui repose peut-être sur un fond de vérité, le fait naître à Raghâ, en Médie, la Rhagès où Tobie et d’autres Juifs furent exilés par Salmanasar III. On place aussi son berceau en Atropatène ; mais si l’on ignore quelle fut positivement sa patrie, du moins le théâtre de ses prédications et des succès de sa doctrine parait déterminé par la concordance des témoignages de l’Avesta, des écrivains classiques et des auteurs de l’Orient musulman. Ce fut probablement la Bactriane, dont la capitale était Balkh, cette grande ville célèbre dans l’antiquité sous le nom de Bactra et dont les voyageurs modernes admirent encore les ruines qui s’étendent, à cinquante kilomètres au sud de l’Oxus, sur un circuit de plus de six lieues. Dans ce pays, régnait le roi Hystaspe — en zend Vistaçpa ; en persan Goustasp —, fils d’Aurvadaçpa (dans les auteurs persans du moyen âge Lohraps), fils de Kava Ouçrava (Kaï-Khosrou), fils de Kava Ous (Ka-IKaous), fils de Kava Kavâta (Kaï-Kobad), fondateur de la dynastie des Géants ou des Kéaniens qui avaient succédé aux Pischdadiens. Les écrivains persans du moyen âge, derniers échos de traditions populaires toutes mythiques, auxquelles Pline et Eubule, dans l’antiquité, faisaient déjà allusion, attribuent à Zoroastre une série de prodiges et des miracles inouïs. A l’âge de trente ans, après avoir lutté longtemps contre les démons et avoir triomphé de leurs attaques, il reçoit la visite d’un esprit supérieur, Vôhoumanô, qui le met en rapport avec Ahura-Mazda (Ormuzd). Ormuzd lui-même conversé avec lui dans l’antre d’une montagne où il demeure retiré pendant vingt ans, vivant de lait et de fromage. Il apprend ainsi que l’homme dont le cœur est pur est la meilleure des créatures qui existent sur la terre ; il s’instruit des fonctions des anges et des démons, se soumet à des épreuves extraordinaires, marque de sa mission surnaturelle ; puis, Ormuzd lui remet le livre de la loi, l’Avesta, et le renvoie parmi les hommes.

Zoroastre se rend alors à Balkh à la cour du roi Vîstâçpa (Hystaspe) : là, il lutte contre la science des docteurs qui, trente à sa droite, trente à sa gauche, l’interrogent, l’accablent d’arguments subtils et cherchent à le confondre ; on l’accuse d’impiété et de magie. Armé de la vraie doctrine et faisant les miracles les plus extraordinaires, Zoroastre triomphe partout, convertit le roi Hystaspe, et bientôt toute la Bactriane professe sa religion. Mais une partie des populations aryennes refuse de l’admettre. Le réformateur périt enfin dans une invasion des Touraniens, ennemis nés du nouveau culte, qui se jettent sur la Bactriane, cri prennent d’assaut la capitale et profanent les temples du feu.

Mais cette tradition n’était pas la seule qui eût cours dans l’antiquité ; d’autres légendes, non moins autorisées, donnaient un autre caractère à la figure de Zoroastre : elles en faisaient une sorte de Moïse, chef politique en même temps que législateur religieux. Trogue-Pompée, que nous ne connaissons malheureusement que par son abréviateur Justin, disait que Zoroastre avait lui-même gouverné les Bactriens, sans doute après la mort d’Hystaspe, et qu’à leur tête il avait prêché sa nouvelle religion les armes à la main, cherchant à l’imposer par la conquête aux autres Aryas.

La vie de Zoroastre est donc enveloppée de ténèbres qui demeureront probablement toujours impénétrables, et nous ne connaissons ce législateur religieux que par l’œuvre qu’on lui attribue. Quoi qu’il en soit, la doctrine codifiée dans les livres mazdéens est grande, élevée, digne d’une profonde admiration. Elle est sans contredit le plus puissant effort de l’esprit humain vers le spiritualisme et la vérité métaphysique, sur lequel on ait essayé de fonder mie religion en dehors de la révélation et par les seules forces de la raison naturelle ; elle est la doctrine la plus pure, la plus noble et la plus voisine de la vérité parmi celles de l’Asie et de tout le monde antique, à part celle des Hébreux, fondée sur la parole divine. C’est la réaction des plus nobles instincts de la race japhétique, la race spiritualiste et philosophique par excellence entre les descendants de Noé, contre le panthéisme naturaliste et le polythéisme, sa conséquence inévitable, qui s’étaient graduellement introduits dans les croyances des Aryas et y avaient oblitéré les souvenirs de la révélation primitive. Aussi Zoroastre, dans son indignation contre le polythéisme et l’idolâtrie, transporte-t-il, par un procédé semblable à celui des prophètes d’Israël et des Pères de l’Église, les appellations des personnages divins de la religion védique aux esprits mauvais. Les dieux de cette religion, Dêvas, deviennent chez lui les démons ; deux des plus importants, Indra et Çiva, sont transformés en ministres du principe du mal. Zoroastre, dans sa doctrine religieuse, tend au monothéisme pur ; il s’élève d’un vol puissant vers ce dogme de la vérité éternelle, mais, ne faisant appel qu’aux seules forces de sa raison, et privé du secours surnaturel de la révélation, il se heurte au formidable problème de l’origine du mal ; c’est l’écueil sur lequel se brise son essor, incapable de le franchir, il retombe sur la conception funeste du dualisme.

 

§ 7. — LA RELIGION DE ZOROASTRE

La religion prêchée par le législateur de la Bactriane s’appelle le mazdéisme ou la science universelle. Elle a été révélée par la Parole excellente, pure et agissante, parole que Zoroastre a transmise aux hommes et qui est la bonne loi. Cette loi s’appelle Avesta, c’est-à-dire loi et réforme, car Zoroastre a toujours présenté sa doctrine comme un renouvellement de celle qui existait chez les Aryas aux âges primitifs, avant l’invasion et la tyrannie de Zohak.

L’Avesta, l’ensemble des écrits constituant la loi religieuse des .Mazdéens et attribués à Zoroastre, comprenait, au temps des rois Sassanides, les plus fervents adeptes qu’ail jamais possédés cette doctrine, 21 naçkas ou livres. L’ouvrage originaire de Zoroastre, dit un auteur arabe, aurait couvert d’écriture les peaux de mille bœufs. La plus grande partie de cette collection a péri dans les persécutions acharnées que les musulmans, après la conquête de la Perse, firent subir à tout ce qui rappelait