Texte numérisé par Marc Szwajcer
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§ 1. — LA ROYAUTÉ Quelque soit l’importance des découvertes archéologiques dont la Mésopotamie a été le théâtre dans ce siècle, il ne nous est pas encore permis de remonter avec elles le cours des âges jusqu’aux origines de l’histoire positive, et d’assister aux efforts progressifs qu’ont dû faire, pour se constituer en nations, les tribus barbares qui, dans les premiers temps, se partagèrent la domination dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate. Les plus anciens, parmi les monuments retrouvés de nos jours, ne sauraient, en saine critique, être antérieurs au quatrième siècle avant notre ère ; et tels qu’ils nous sont parvenus, ces plus vénérables témoins des origines assyro-chaldéens, dignes émules de ceux de l’Égypte, accusent déjà un état de civilisation avancée, maîtresse d’elle-même, eu possession de ses lois et des rouages compliqués qui caractérisent toute société policée. La constitution sociale est appuyée sur une expérience séculaire ; il y a déjà une histoire dégagée du mythe et de la légende ; l’art des objets les plus archaïques est savant ; l’écriture est fixée par un syllabaire qui s’est successivement affranchi de la pictographie et même de l’hiéroglyphisme ; le ciseau du sculpteur sait forcer le marbre ou la pierre à traduire fidèlement la pensée de l’artiste : que nous sommes loin d’une période comparable à celle on les Grecs adoraient les fétiches appelés xoana, dans lesquels n’apparaissent encore que des rudiments de la forme humaine ! Nulle part, en un mot, sinon tout à fait exceptionnellement et à l’état sporadique, on n’a rencontré ces naïfs essais d’une matit qui, pour les premières fois, tente, à l’aide d’un instrument aussi timide que grossier, de donner une forme plastique à mi bloc d’argile ou de granit. On possède, comme ou l’a vu au premier volume de cet ouvrage, un précieux fragment de tablette cunéiforme, sur laquelle les signes du syllabaire assyrien sont encore exceptionnellement figurés en hiéroglyphes nous savons par là, qu’originairement, l’idée de roi était représentée par une abeille, celle de l’être divin par un personnage dans disque ailé, celle de ciel par une étoile. Qui pourra jamais calculer le laps de temps qui a dû s’écouler pour permettre à celle écriture hiéroglyphique ou eu images, de se déformer et de s’altérer graduellement jusqu’au point de devenir ces têtes de clous, dans lesquelles il est impossible de reconnaître l’image primitive, et qu’emploient pourtant déjà exclusivement les plus vieilles inscriptions chaldéennes qui nous soient parvenues ? Bien d’autres indices autorisent à affirmer que nous ne connaissons encore rien, par les documents indigènes, des origines primordiales de la civilisation assyro-chaldéenne. Entre la période de l’Age de pierre qui a existé en Mésopotamie, comme l’ont établi quelques découvertes, et celle oit vécurent les rois d’Agadé, comme Sargon l’Ancien, il y a place pour une longue suite (le siècles au sujet desquels notre ignorance est absolue : c’est comme un gouffre béant dans lequel l’imagination se perd et qui ne sera peut-être jamais comblé. On peut seulement conjecturer que les lois immuables qui président à la formation de toutes les sociétés humaines, se sont trouvées aussi appliquées à l’origine de la civilisation prolo-chaldéenne. Il y eut d’abord, ce semble, des tribus vivant de chasse, de pêche et des produits naturels du pays, faisant paître leurs troupeaux dans les gras pâturages des bords du Tigre et de l’Euphrate, issues sans doute de races diverses, mais particulièrement kouschites, jalouses et rivales, se disputant le sol avec les droits de pâture et de parcours : c’est le temps de ces luttes sanglantes dont la Genèse a conservé quelque lointain écho. Chez ces tribus de pasteurs et de chasseurs à demi-sauvages qui s’habituèrent vite, à cause de la fertilité du sol, à l’état sédentaire, l’agriculture se développa assez rapidement ; la terre si merveilleusement fécondée par les débordements périodiques des fleuves, conviait l’homme à un labeur peu pénible et rémunérateur. Les mœurs s’adoucirent ; l’éparpillement primitif en tribus hostiles se fondit graduellement en agrégations plus considérables de populations dont les intérêts cessaient d’être rivaux et que rapprochait la communauté de religion, de langage, de mœurs et d’origine. Les transactions, nées du désir naturel d’échanger le superflu des richesses contre des produits qui faisaient défaut, donnèrent à ces peuples une première teinture commerciale et lièrent entre eux des groupes de tribus, par les chaînes d’une solidarité intéressée. On crée des entrepôts, des marchés où l’on se rend de part et d’autre, pour implorer le secours des dieux lors des grandes calamités publiques, pour discuter des intérêts communs, pour se défendre contre des voisins plus ambitieux ou demeurés plus barbares ; le chef de famille le plus ancien, ou celui qui s’est le plus distingué par son courage, son expérience et sa sagesse, est le roi. Son pouvoir est naturellement héréditaire, parce que sa famille est la plus puissante ou la plus nombreuse : c’est ce que l’on observe de nos Jours encore chez les peuplades qui vivent à l’état patriarcal et se sont, pour ainsi dire, immobilisées dans ces premières étapes de la sociabilité humaine. C’est dans cette phase de la civilisation que se trouvaient les populations sémitiques et chananéennes à l’époque d’Abraham et de Melchisédec, et les Grecs au temps de la guerre de Troie. Mais, pour la Chaldée, il y avait longtemps que cet état de choses avait disparu quand le patriarche hébreu émigra de la ville d’Ur. Des guerres effroyables, des divisions intestines, des invasions étrangères et mille autres causes paraissent avoir contribué à faire oublier aux Chaldéens l’âge héroïque de leur histoire, pendant lequel se forment leur religion et leurs institutions, eu même temps que se développe l’originalité de leur art et de leur littérature. C’est à peine si le nom de Nemrod et sa légende épique peuvent suppléer à cette immense lacune historique. Cependant, il parait que les collèges sacerdotaux de la Chaldée avaient conservé, au moins dans leur chronologie, un souvenir assez précis de cette période héroïque, comparable au temps où les demi-dieux et les héros de la Grèce, comme Hercule et Thésée, accomplissaient leurs fabuleuses prouesses. De récentes études de M. Oppert tendraient à démontrer que les Chaldéens faisaient concurremment usagé de deux cycles chronologiques, partant l’un et l’autre de l’an 11542 avant notre ère[1]. Cette date est sans doute purement astronomique et mythique ; elle ne saurait être invoquée comme point de départ de l’histoire et elle constitue seulement le commencement théorique du monde et des révolutions sidérales. Quoi qu’il en soit, avant 3800 environ, nous n’avons rien que des fictions mythologiques, et une période effrayante de cinq, dix, vingt siècles peut-être, reste inconnue à l’histoire authentique et documentaire. Au moment où il faut placer les premiers textes qui nous sont parvenus, nous rencontrons en Mésopotamie des principautés nombreuses qui se sont assises dans chacune des plus importantes cités chaldéennes, et qu’on peut regarder comme nue sorte de- féodalité issue du démembrement de l’empire de Nemrod. Il y a longtemps que la vie par tribus a cessé chez ces peuples qui n’en ont même plus le souvenir, et nous constatons dans leur religion et leurs mœurs une barbarie savante plutôt qu’une grossièreté rudimentaire. Qu’on étudie attentivement les antiquités chaldéennes découvertes à Tell-Loh, l’ensemble le plus imposant des restes de la culture proto-chaldéenne : on verra que l’art sculptural est déjà en pleine floraison, que les temples des dieux sont aussi richement ornés et embellis qu’au siècle de Nabuchodonosor, que la civilisation chaldéenne, en un mot, n’a plus guère de progrès à faire ; de sorte que le Chaldéen se dresse devant nous tout d’une pièce, et qu’il reste identique à lui-même, comme une statue de granit, durant la longue suite de siècles que se déroulent les annales de son histoire. Avec, cette cruauté froide, cette fourberie et cette astuce qui révoltent notre esprit, cette fixité et cet engourdissement dans un état social et politique arrivé tout d’un coup à maturité et qui dure trente siècles, presque sans faire aucun progrès, cette répugnance instinctive à se fusionner avec les races voisines, le Chaldéen nous apparaît comme le Chinois de l’Asie occidentale ; comme ce dernier encore, il possède au plus haut degré le génie commercial et industriel et il est doué de merveilleuses aptitudes artistiques, scientifiques et littéraires. Au point de vue physique, les statues de Tell-Loh ont les traits essentiels qu’on accorde généralement à la race kouschite, une stature robuste et trapue, un visage rond et adipeux, le nez fort et écrasé, le front intelligent et ouvert. Le type assyrien de Ninive se rapproche de celui que Chateaubriand reconnaît au Bédouin de nos jours : La tête ovale, le front haut et arqué, le nez aquilin, les yeux grands et coupés en amandes, le regard humide et singulièrement doux[2]. C’est le caractère ordinaire de la race sémitique ; chez l’Assyrien, ce, regard vague et indécis qu’on aurait pu regarder comme l’expression de la mansuétude et de la nonchalance, masque au contraire une barbarie réfléchie et calculée, un cœur sans entrailles. Du reste, si l’on peut mettre en parallèle les caractères physiologiques du Babylonien et du Ninivite, aussi bien qu’exposer l’antagonisme politique de ces deux peuples, il n’est que juste de dire que ces frères ennemis se ressemblent par un côté essentiel de leur nature : l’un et l’autre sont altérés de sang, également incapables de pitié et de tendresse, et leur âme est impitoyablement fermée à toute espèce d’émotion. On dirait qu’ils ont emprunté quelque chose dés instincts farouches des fauves du désert qui les environnent, et qu’ils poursuivent dans leurs chasses quotidiennes. Isaïe[3] les appelle le peuple fier : on ne saurait, en effet, refuser le courage aux belliqueuses légions d’Assur ou de Marduk, mais elles ne savaient pas distinguer l’intrépidité de la cruauté et de la sauvagerie : épargner un ennemi vaincu, c’est faiblesse et impuissance ; les races orientales, aujourd’hui encore, se montrent, à ce point de vue, les dignes héritières de l’empire assyrien. Amoureux du sang et du pillage, plein d’un dévouement exalté pour son roi, pénétré d’un incommensurable orgueil, et pareil au Romain qui traitait les autres peuples de barbares, l’Assyrien s’estime supérieur à toutes les autres races ; infatigable dans les privations, fourbe et hypocrite autant qu’un Oriental peut l’être, doué par excellence des instincts de la domination, actif et persévérant, il constitue une de ces nations que la Providence semble avoir formées pour faire passer les autres sous le joug, et pour être les auxiliaires de son éternelle justice. Telles étaient la rudesse et l’énergie de la nature des Assyriens qu’ils résistèrent des siècles entiers à l’influence énervante du luxe qui, à la suite de tant de conquêtes et de pillages, avait envahi leurs opulentes cités. L’Asie a, vu souvent, dans l’antiquité comme au moyen âge, de grands peuples conquérants et envahisseurs qui paraissaient faits pour dominer le monde : aucun d’eux ne sut, comme l’Assyrien, conserver longtemps sa suprématie militaire et échapper à l’action démoralisatrice du bien-être et de la richesse. La monarchie assyrienne réalisait, dès l’époque héroïque, symbolisée dans le personnage de Nemrod, le type qu’ont reproduit depuis, toutes les monarchies asiatiques, aussi bien celle des khalifes musulmans, et, des schahs de Perse, que celle des sultans de Constantinople. C’était le despotisme à la fois militaire et religieux, sans frein, sans limites ni contrôle, traversé seulement, de temps à autre, par des catastrophes militaires ou de sanglantes révolutions de palais. Dans ces principautés minuscules des pays de Sumer et d’Accad, comme Ur, Sirtella, Uruk, Larsa, Agadé, le prince a déjà ce caractère d’absolutisme si odieux à notre conception moderne du pouvoir. Il est à la fois pontife et roi, chef militaire et vicaire des dieux : jamais, d’ailleurs, les Orientaux n’ont envisagé autrement le pouvoir suprême : Melchisédec avait, comme Mahomet, cette double investiture. Parmi les titres officiels que prennent les rois chaldéens, se trouve celui de Pasteur (riu) des peuples, titre qui s’était traditionnellement conservé d’âge en âge depuis l’époque où la vie pastorale était l’état social des Chaldéens. On rencontre assez fréquemment cette même expression dans la Bible pour désigner les rois, et un souvenir du même genre a été conservé par Bérose qui raconte que le premier roi, Alorus, fut choisi par Dieu pour être le pasteur (ποιμήν) des peuples. Le nom de roi, en assyrien, n’est pas le melek des autres langues sémitiques ; on emploie presque constamment le mot sarru, qui est rendu en suméro-accadien par deux idéogrammes juxtaposés, lu-gal, qui signifient l’homme grand, le chef. L’épithète de mâle puissant dont se glorifient les rois proto-Chaldéens les rattache peut-être à Nemrod, l’Hercule sémitique, et aux Géants ou gibborim de la Genèse. Ils s’intitulent aussi rois des quatre régions du monde et rois des légions : cette dernière expression est tout à fait analogue à celle qui qualifie Jéhovah quand on l’appelle le Dieu des légions ou des armées célestes (sabaoth). Le caractère essentiellement religieux de la royauté chaldéenne est indiqué dans les formules de chancellerie par l’épithète de sakkanaku, qui s’articule syllabiquement patesi en suméro-accadien, et qu’on peut traduire par vicaire des dieux : Melchisédec est de même proclamé dans la Genèse, le pontife du Très-Haut. On a parfois admis que le titre de patesi signifiait seulement gouverneur et que les personnages qui le portent n’étaient pas les rois eux-mêmes, mais leurs lieutenants, qu’ils avalent investis, sous leur suzeraineté, du gouvernement d’une ville ou d’une province. Mais cette interprétation est trop restreinte puisqu’on rencontre des princes chaldéens qui se proclament rois d’une ville et patesis de la ville voisine : ce titre signifie donc plutôt que les rois sont les pontifes suprêmes des sanctuaires plus ou moins célèbres de certaines villes de leur empire. Quand les monarques ninivites ont conquis la Chaldée, ils s’intitulent, d’après le même ordre d’idées, patesis des dieux de Babylone. Nous tairons les titres moins ordinaires et moins significatifs dont se parent les rois de Chaldée et d’Assyrie, comme ceux de héros, de chasseur ou guerrier sublime, de pontife suprême, et cent autres hyperboles qui s’étalent longuement au début des inscriptions historiques et sont synonymes des idées de force, de puissance, de victoire et d’adoration des dieux. La formule ordinaire et la plus simple est celle-ci : le grand roi, le puissant roi, le roi des légions, le roi du pays d’Assur. Sargon, par exemple, se dit : descendant de Bel, pontife (sakkanaku) d’Assur, lumière d’Anu et de Dagon, le puissant roi, le roi des légions, le roi du pays d’Assur, le roi des quatre régions, le favori des grands dieux, le Pasteur véritable, celui auquel Assur et Marduk ont accordé le pouvoir. Sennachérib s’intitule à son tour : le grand roi, le puissant roi, le roi des légions, le roi du pays d’Assur, le roi des quatre régions, le favori clos grands dieux, le guerrier, le sage, le prince vigilant, le Pasteur des hommes, le gardien des peuples. Il est parfois des préambules en l’honneur du prince, qui sont si longs qu’on dirait une litanie de synonymes hyperboliques que domine une idée générale dont il faut tenir compte : nulle part le tout-puissant potentat n’est considéré comme un dieu, et quelque basse et ridicule que soit la flatterie à l’égard du prince, elle ne va jamais jusqu’à lui décerner, comme en Égypte, les honneurs de l’apothéose. Il reste toujours homme et le plus humble serviteur des dieux, quelles que soient sa puissance et sa grandeur. Au milieu de l’enivrement de leurs victoires et de leurs richesses, ce dont les fastueux rois de Ninive et de Babylone s’enorgueillissent le plus, c’est de la protection de leurs dieux : ils leur rapportent tous leurs actes ; lotir attribuent tous leurs triomphes, prennent à tâche de traduire leur volonté et de n’agir que sur leurs ordres. Il est à peine besoin de rappeler ici qu’ils s’empressaient de consacrer à leurs dieux nationaux les dépouilles opimes que leur rapportait la guerre, et qu’ils consumaient tout le temps que leur laissaient les armes, à bâtir des temples et des sanctuaires, à ériger des statues en l’honneur de leurs divinités favorites qu’ils célèbrent par clos dithyrambes sans fin. Un bas-relief de Nimroud représente Sennachérib offrant un sacrifice : le prince est debout, appuyé d’une main sur son arc, tandis qu’il élève de l’autre, à la hauteur de son visage, la coupe qui contient la liqueur consacrée ; à ses pieds est étendu le cadavre du taureau que l’on va dépecer. Il a devant lui son grand-vizir, debout, les mains jointes, dans l’attitude du respect ; des eunuques tiennent le parasol et le chasse-mouche, et des officiers de la suite du roi assistent à la cérémonie. Une autre fois, le même prince est représenté assis sur son trône, et tenant à la main la coupe hémisphérique qu’il élève pour la consacrer. Son costume, dont les détails sont rendus avec une merveilleuse habileté, est orné de riches broderies où se déroulent des images d’un caractère religieux et symbolique. Un eunuque présente une autre coupe au roi, et plus loin on voit deux génies ailés qui élèvent en la tournant du côté du prince, une pomme de pin, et tiennent le vase à mufle de lion qui renferme l’eau lustrale. D’autres scènes figurées sur les bas-reliefs des palais montrent des sacrifices analogues accomplis par les rois, en même temps que le texte des inscriptions contient la relation officielle de ces pieuses cérémonies, ou des constructions exécutées par ces princes en l’honneur de leurs dieux. C’est pour eux un grand titre de gloire que d’ajouter à la suite de leur nom, comme une qualification nouvelle : constructeur ou restaurateur de tel ou tel temple, de même que les empereurs romains joignaient à leur nom ceux de Parthique ou de Germanique qui rappelaient leurs exploits guerriers. Le pieux monarque met sous la protection des dieux son trône, sa vie, sa race royale, et il proclame bien haut la faiblesse humaine en face de la toute-puissance divine. Ces rois constructeurs ne bâtissaient pas un palais sans accomplir de grands sacrifices qui avaient pour but d’éloigner les démons, d’écarter le mauvais œil et d’attirer sur la demeure royale les bénédictions du ciel. Sargon place sous l’invocation de Samas, de Bel, d’Anu et de Nisruk les quatre grandes portes de son palais de Khorsabad, et les Annales de ce prince renferment le récit de l’hécatombe ordonnée à l’occasion de la dédicace de la résidence royale. Tous les actes de la vie du roi sont dictés par l’ordre des dieux. Entre les milliers d’exemples que nous en pourrions citer, rappelons notamment l’ordre donné à Assurbanipal par Nanâ de rapporter à Uruk la statue de cette déesse, qui était prisonnière des Élamites depuis quinze siècles. Pour connaître la volonté divine, le roi a deux moyens : tantôt il communique directement avec les puissances célestes par le moyen des songes que ces dernières lui envoient ; tantôt il consulte les devins et les astrologues dont c’était le métier d’être en relation avec le monde suprasensible. Les pratiques magiques et divinatoires étaient usitées dès le temps de Sargon l’Ancien et de son fils Naram-Siti, et nous avons un important fragment d’un livre de présages rédigé par l’ordre de ces princes. Plus fard, Sennachérib raconte qu’au moment d’entreprendre nue expédition contre la ville de Madaktu, au pays d’Élam, il consulta les devins et les astrologues, et l’on se souvient du curieux épisode des annales du règne d’Assurbanipal qui concerne la guerre contre les Élamites, où il est dit à quel point ce prince fut troublé par les songes qui l’obsédaient et que lui envoyait Istar, la grande déesse. Cette superstition singulière était la seule barrière que les rois d’Assyrie trouvassent à l’entraînement de leur toute-puissance : ils se l’étaient inconsciemment imposée à eux-mêmes. La peur du surnaturel les tourmente ; on les voit à chaque instant recourir aux présages, observer le cours des astres, le vol des oiseaux, le cours des flots dans les rivières, le bruissement des vents, les formes changeantes des nuages ; ils sont entourés de devins presque exclusivement occupés à expliquer les rêves nocturnes du monarque et à lui dicter les ordres du ciel. Il convient d’invoquer à ce sujet le livre de Daniel, rempli de traditions relatives au règne de Nabuchodonosor et aux songes de ce prince ; le tout-puissant roi qui fait trembler l’Asie et se proclame « le sans égal sur la terre », se trouve en réalité, par une cruelle ironie du sort, livré pieds et poings liés entre les mains des charlatans et des astrologues qui, au nom du ciel, dirigent ses moindres actions. Les arrêts plus ou moins intéressés et plus ou moins loyaux de ces collèges d’aruspices, de devins et d’enchanteurs qui agissaient poussés par le fanatisme et une foi sincère en leur science ou bien par la cupidité, la basse adulation, l’intérêt ou quelquefois la haine et le désir de la vengeance, étaient le seul contrepoids à l’omnipotence du vicaire d’Assur ou de Bel-Marduk. Comme dans la Grèce et chez les Romains, c’étaient les largesses et les riches offrandes qui déliaient la langue des oracles et les rendaient favorables : les rois le savaient et ils ne manquaient pas de combler les sanctuaires d’opulents cadeaux dont profilaient les prêtres et les autres interprètes de la volonté divine. Loin donc de s’exercer à atténuer les inconvénients du pouvoir absolu et d’opposer une barrière aux caprices du tyran en le faisant trembler sous la menace de l’intervention des dieux, les collèges sacerdotaux prenaient à tâche, par le plus immoral des calculs, de flatter les passions du prince et d’aller au-devant de ses désirs et de ses appétits en les représentant comme de célestes inspirations. Ce caractère absolu de la royauté assyrienne éclate surtout dans les sculptures qui décoraient les parois des palais et sur lesquelles nous voyons, sous mille formes variées, les rois de Ninive comme chefs de leurs armées, comme pontifes suprêmes, ou comme grands chasseurs de bêtes féroces. La stèle en diorite noire du roi Marduk-nadin-ahi (vers 1120 av. J.-C.) conservée au Musée Britannique, représente ce prince chaldéen dans le plus grand appareil royal, avec un costume fort original et sensiblement différent de celui que nous trouverons à une époque postérieure,. Il est debout, vêtu d’une tunique talaire surchargée de broderies et ornée de passementeries d’or et de soie, avec des pierres précieuses enchâssées dans les mailles du tissu. Cette robe, à manches étroites et échancrée par derrière, est assujettie à la taille par une large ceinture décorée de festons quadrillés. De la main gauche, le roi tient un arc et de l’autre, deus flèches ; deux poignards sont passés dans sa ceinture, suivant une mode encore usitée de nos jours chez les Arabes. Les tresses de sa longue chevelure descendent sur son cou, taudis que sa barbe frisée parait fort courte si on la compare à celle des rois d’un âge postérieur. Il est coiffé de la tiare sacerdotale : c’est une haute calotte cylindrique ornée sur son pourtour de rosaces et de chevaux ailés en adoration devant l’arbre de vie ; elle se termine en haut par une rangée de plumes. Ses chaussures enfin sont formées d’un tissu quadrillé qui recouvre tout le pied, à la manière de nos pantoufles. Tel est l’un des plus anciens et des plus remarquables portraits de roi chaldéen que nous aient conservé les monuments de la sculpture : ici les attributs du roi, l’arc et les flèches, sont exclusivement guerriers. Sur les bas-reliefs assyriens d’une époque plus moderne, le roi porte à la main, tantôt un arc et des flèches, tantôt un javelot ou bien un sceptre d’ivoire, la fleur de lotus, la harpa, sorte de grande faucille comme celle que la mythologie romaine met entre les mains de Saturne, la coupe sacrée des libations, l’éventail, comme les souverains actuels de la Perse. Sa poitrine est ornée d’un collier de pierreries, au milieu desquelles étincelle parfois la croix à quatre branches égales, symbole de vie et d’immortalité ; sa tête, raide et impassible, est encadrée d’une chevelure et d’une barbe dont les mèches parallèles et symétriquement bouclées produisent un effet étrange sous la tiare conique qui était par excellence l’insigne de la souveraine puissance. Quelquefois, cependant la tête est nue, comme on le voit pour la statue d’Assur-nazir-pal, ou bien elle est simplement ornée d’une large bande d’étoffe qui forme diadème et s’élargit au-dessus du front. Le roi est toujours accompagné de deux serviteurs qui portent le parasol et le chasse-mouches ; même quand il est sur son char ou dans un palanquin, il est suivi de ces deux esclaves qui étendent au-dessus de sa tête cette sorte de dais qui est souvent d’une richesse extraordinaire et cette houppe formée de grandes plumes d’oiseau. Avant le siècle des Sargonides le costume royal se composait principalement, comme on peut le constater par les portraits de Samsi-Raman III et d’Assur-nazir-pal, d’une ample tunique talaire ornée d’une ou plusieurs rangées de franges et serrée à la taille par une ceinture. Mais a partir de Sargon, ce vêlement devient plus riche encore. Par-dessus une grande robe dont les manches s’arrêtent à la naissance du coude, le roi est vêtu d’une sorte de châle qui recouvre le dos et la poitrine comme une chasuble. Les pieds sont chaussés de sandales attachées par des courroies ; souvent le monarque porte aux poignets des bracelets, et au cou un collier, tandis que ses oreilles sont ornées de pendants et que sa tête est coiffée de la tiare conique ; quelquefois il appuie une main sur le pommeau d’une courte épée. C’est ainsi que nous apparaissent Sargon et ses successeurs sur les bas-reliefs de Khorsabad, de Nimroud et de Koyoundjik. Si l’on en juge parle portrait de Marduk-radin-ahi, le costume royal était plus somptueux encore à Babylone qu’à Ninive, et c’est bien dans ce splendide apparat que nous nous figurons Nabuchodonosor, au milieu de sa cour, recevant les hommages de toits sus vassaux éblouis de tant de merveilles. Sur son char de guerre, que le roi soit occupé à tuer des ennemis sur le champ de bataille ou des lions à la chasse, le costume est encore le même, seulement le prince tire de l’arc, ou bien, ne tenant à la main que l’éventail et entouré d’eunuques et d’officiers, il préside avec sang-froid et majesté à la tuerie et au carnage. Il a encore la même attitude quand il reçoit la soumission des vaincus et qu’il pose le pied sur la tête d’un ennemi qui mord la poussière en suppliant, et lui sert de marchepied, selon l’énergique expression du Psalmiste. Une fois, sur un bas-relief de Koyoundjik[4], le roi est figuré debout sur une sorte de petit char ou palanquin que traînent deux eunuques attelés au timon, comme des bêtes de somme ; une autre fois, nous voyons ce palanquin avec le roi sur un bateau que remorquent avec des cordages des esclaves qui suivent la rive du fleuve. Voyez le roi Sargon en costume de cour ; il est debout ; sa main gauche s’appuie sur la garde de son épée, et de la droite il tient un Ion, bâton qui paraît être l’insigne de la dignité pontificale. Son abondante chevelure est frisée en petites boucles symétriques ; sa moustache, coupée ras au-dessus de la lèvre, est frisée sur les coins de la bouche : le reste de sa barbe, partagé en nattes serrées, descend sur sa poitrine comme celle de tous les personnages de la cour qui prenaient, ainsi que leur maître, et comme le font encore aujourd’hui les Orientaux, un soin tout particulier de leur barbe. La tiare du roi, en forme de cône tronqué, ressemble beaucoup, suivant le témoignage de Botta, aux bonnets actuels des Persans. Deux bandelettes qui sortent de la partie postérieure de la tiare, passent sur les épaules et pendent derrière le dos : ce sont les fanons, et la mitre de nos évêques en a encore de tout pareils. La tunique du prince est bordée d’une frange dont les flocons se terminent par quatre rangées de perles, et, par-dessus cette robe, est jeté cette espèce de manteau court dont nous avons déjà parlé en le comparant à une chasuble. Les sandales que portent encore de nos jours les habitants du mont Sindjar (Singara) sont semblables à celles du roi Sargon : elles sont à quartier élevé, peint de bandes alternativement rouges et bleues. Les pendants d’oreilles et les bracelets sont particulièrement riches ; le fourreau de l’épée est très orné et incrusté de pierreries. Quand le roi est sur son char de guerre, on voit généralement, debout, à ses côtés, deux autres personnages : le cocher qui tient les rênes et le fouet, et l’eunuque dont les fonctions consistent à étendre le parasol et le chasse-mouches. Très nombreuses sont les scènes des bas-reliefs qui mettent le roi lui-même en action et nous le montrent combattant, tuant souvent de sa propre main un ennemi trop téméraire. Tout se rapporte à la personne du roi et les sculpteurs n’ont en vue que la glorification du tyran : c’est lui qui égorge les ennemis, qui s’enfonce le, premier dans la mêlée, qui reçoit les tributs, qui foule aux pieds les cadavres, qui inflige un châtiment terrible aux prisonniers : témoin le bas-relief qui représente Sargon crevant les yeux à un vaincu enchaîné. Est-il besoin de rappeler les scènes figurées sur l’obélisque de Salmanasar III où l’on voit ce prince recevant, avec la soumission de Jéhu, roi d’Israël et d’autres malheureux rois qui baisent la terre à ses pieds, des tributs de toute espèce, lingots d’or, d’argent et d’autres métaux, étoffes précieuses, vases et ustensiles de toute nature, chevaux, chameaux, bœufs, singes et éléphants ? Nulle part le triomphe militaire du roi n’est représenté d’une manière plus saisissante que sur le bas-relief du siège de Lachis. Voyez Sennachérib assis sur son trône, tenant l’arc et un faisceau de flèches, flanqué des deux eunuques qui agitent des chasse-mouches : il reçoit un de ses principaux lieutenants, son grand vizir sans doute, escorté de quelques soldats, qui lui annonce que les émissaires juifs viennent implorer sa paix. Les envoyés d’Ézéchias sont là, en effet, la tête nue, couverts du sac, et plusieurs d’entre eux sont agenouillés ou prosternés la face sur le sol ; plus loin, comme pour les intimider et leur montrer par avance le sort réservé à ceux qui osent résister au roi d’Assyrie, des soldats égorgent, des prisonniers, en enfonçant leur épée dans la poitrine de ces malheureux sans défense. Tel est le côté militaire de la monarchie assyrienne : on n’aurait pas compris ni supporté à Babylone ou à Ninive un prince pacifique, exclusivement adonné à la culture des arts. A chaque printemps, le roi partait pour tuer et piller : ainsi le voulaient Assur et Marduk dont il était le vicaire sur la terre ; ainsi l’exigeait l’inassouvissable cupidité de la soldatesque qui n’obéissait aveuglément qu’à la condition d’être menée au pillage. Dans les intervalles que leur laissaient les armes, les monarques de Ninive, altérés de sang, se livraient à des chasses dont les sculptures nous ont conservé des épisodes aussi étonnants que le texte explicatif qui les accompagne. Dans les immenses plaines de la Mésopotamie, quelque bien cultivé que fût le pays, il y avait de vastes espaces inhabités, des steppes à perte de vue où pullulaient les lions, les onagres, les taureaux sauvages, les sangliers, les bouquetins, les autruches. Xénophon qui traversa ces contrées avec les Dix-Mille, nous l’atteste, et les monuments joignent leur témoignage au sien. La chasse, c’est toujours la guerre : les rois allaient chasser en grande pompe, entourés d’une escorte brillante et armée comme pour une expédition militaire, ainsi que le pratiquaient les khalifes au moyen âge et comme le font encore les schahs de Perse. Les voyageurs qui ont assisté à ces équipées dignes de Nemrod, tels que Tavernier et Chardin, racontent que ce sont, même aujourd’hui, de véritables boucheries où l’on tue les animaux par centaines, mais où le monarque ne court aucun danger. Un corps de troupes, tout entier, répandu dans la campagne pour rabattre le gibier, force, par des cris et nu grand tumulte, les animaux féroces ou inoffensifs, à se réfugier dans une enceinte préparée à l’avance où ils s’entassent parfois en nombre énorme. Là, le prince, embusqué en toute sécurité et protégé par de puissantes palissades contre les bonds des tigres et des lions, choisit à son gré les animaux qu’il veut tirer et il les abat à loisir sans avoir rien à redouter. Tout porte à croire que les choses devaient, dans la réalité, se passer de même en Assyrie. Mais la flatterie des artistes, dans les représentations de ces chasses dont les monarques aimaient à couvrir les murs de leurs palais, a donné au prince une attitude plus héroïque et un rôle à la fois plus actif et plus dangereux. Il parcourt dans son char les steppes et les forêts où les lions bondissent autour de lui ; il lutte corps à corps avec eux, les accable de traits du haut de son char, leur enfonce son épée dans la gorge : nous voyons, par exemple, Sennachérib attaqué par un lion qui, déjà, a saisi de ses griffes puissantes le char royal ; sans se troubler, le prince, dont les chevaux, épouvantés sans doute par les rugissements du fauve, s’enfuient au grand galop, lui décoche un trait presque à bout portant ; un autre lion est déjà étendu raide mort à ses pieds. Ailleurs, c’est un lion qui s’élance sur le roi pour le dévorer, mais le favori de Nergal lui enfonce, sans s’émouvoir, un poignard sous l’aisselle et le fait rouler dans la poussière. Les chasses d’Assurbanipal sont devenues particulièrement célèbres à cause du mérite artistique des bas-reliefs qui les représentent : ce sont partout les mêmes prouesses hyperboliques naïvement racontées à la postérité la plus reculée : Moi, Assurbanipal, roi des légions, roi du pays d’Assur ; dans une de mes chasses, j’ai rencontré un lion, je l’ai pris par les oreilles, en invoquant Assur et Istar, la souveraine des combats ; j’ai transpercé ses oreilles d’un coup de ma lance : voilà l’œuvre de mes mains. Une autre inscription contient ces mots : Dans une de mes chasses, j’ai pris un lion par la queue, et avec l’aide d’Adar et de Nergal, les dieux mes protecteurs, j’ai broyé sa cervelle d’un coup de massue. A plusieurs reprises, dans le récit des évènements politiques, nous avons mentionné les paroles mêmes des rois d’Assyrie qui se glorifient de leurs exploits cynégétiques comme de leurs plus éclatantes victoires. Suivant leur dire, c’est par centaines qu’ils égorgent les lions avec autant de facilité qu’on tue un mouton, et les sculptures nous montrent ces princes luttant corps à corps avec les fauves. Il est vrai que le secret de ce drame émouvant nous est révélé par des bas-reliefs d’Assurbanipal qui prouvent qu’on amenait sur le terrain de la chasse des lions gardés dans des cages et tout préparés à servir de gibier inoffensif,. C’étaient presque toujours des lions que chassaient les rois ninivites ; le lion pullulait dans toute la Mésopotamie, comme aujourd’hui encore le long du bas-Euphrate. On le chassait même en bateau. Par exception seulement, les rois daignent s’arrêter à tuer des onagres, des bouquetins, des bisons et des sangliers : une fois même nous voyous des Assyriens qui tirent des oiseaux et les transpercent avec leurs flèches dans les airs. Les sculpteurs se sont toujours complu à représenter ces chasses merveilleuses, et l’on prend plaisir à contempler les attitudes variées que l’art a données aux fauves qui tombent et roulent dans la poussière sous les coups de l’épieu des veneurs ou des flèches du roi. Tantôt, le lion se ramasse sur lui-même et rassemble ses forces, tout prêt à bondir sur l’ennemi qui vient hardiment il lui ; tantôt le chasseur le surprend endormi et nonchalamment couché à l’entrée de sa tanière ou sous les grands arbres ; ailleurs, il bondit, il s’élance, il subit, il met en pièces la proie qui tombe sous sa griffe terrible. Une figure représente un lion énorme dont le corps a été traversé par une flèche qui est restée dans la blessure. Le trait a percé les poumons ou coupé quelque gros vaisseau. Le blessé vomit le sang à pleine gueule ; il sent déjà les affres de la mort ; cependant, le dos arrondi, les pattes rapprochées et cramponnées au sol, il se replie sur lui-même et rassemble tout ce qui lui reste de puissance musculaire ; il se contracte et s’arc-boute, dans un dernier effort, pour ne pas se laisser aller et ne point rouler sur le sol. Plus expressive peut-être encore et plus pathétique est une lionne que la même main a frappée, mais d’une manière différente, Une des trois flèches qui l’ont atteinte lui a brisé la colonne vertébrale à la hauteur des reins ; toute la partie postérieure du corps est paralysée ; impuissante, les pattes de derrière traînent à terre ; mais l’animal se raidit sur ses pattes de devant, que la vie et le mouvement n’ont pas abandonnées ; il tend le col et la tête ; il fait, jusqu’au dernier moment face à l’ennemi. Quand on a, pendant quelque temps fixé les veux sur cette image, on se prend à sentir arriver jusqu’à ses oreilles l’écho du rugissement suprême qui sort de cette bouche entr’ouverte, déjà plaintif et cependant encore menaçant[5]. Le soir, à la fin de la journée, quand le cortège royal rentrait triomphalement à la cour, traînant à sa suite les cadavres pantelants de vingt lions et de cent autres fauves du désert, on se dirigeait tout droit au temple de Nergal, le dieu de la chasse ; on rangeait en ligne les corps des victimes et le prince offrait des actions de grâces au dieu qui lui donnait la force, l’adresse et la victoire. On nous montre ainsi Assurbanipal offrant à Nergal les dépouilles opimes de la chasse et versant la coupe sacrée sur les têtes des lions étendus à ses pieds sur les dalles du sanctuaire. Le grand tueur de lions de la légende, Nemrod, était l’objet d’un culte spécial de la part des rois d’Assyrie qui lui élevèrent des statues où les proportions humaines sont dépassées dans la taille aussi bien que dans les exploits que lui prêtait la tradition : Qui n’a remarqué avec un vif étonnement, dans la galerie assyrienne du musée du Louvre, ce colosse qui étouffe un lion sous son bras ? C’est le fort chasseur devant Jéhovah. Il a la tête nue, les cheveux et la barbe, frisés à l’assyrienne ; il porte une robe échancrée, à manches courtes et ornée de franges ; il a des pendants d’oreilles et des bracelets. Son bras gauche est passé sur le cou d’un lion que le géant cherche à étouffer en le serrant contre sa poitrine ; de la main droite il tient un fouet. Le fauve parait étouffé par l’effort musculaire du géant, et ses griffes contractées cherchent à s’enfoncer dans les vêtements du terrible dompteur qui symbolisait la force et la puissance. Bien que les inscriptions et les œuvres de la sculpture ne représentent généralement les rois chaldéo-assyriens que comme pontifes, chefs d’armées ou chasseurs de bêtes féroces, on n’aurait qu’une idée imparfaite de la royauté assyrienne si l’on s’en tenait l ces témoignages. Les princes qui régnaient à Ninive et surtout ceux de Babylone étaient agriculteurs, et un certain nombre d’entre eux se sont acquis une gloire immortelle par les grands travaux d’assainissement, de drainage et d’arrosement qu’ils ont accomplis. Hammurabi et Nabuchodonosor racontent dans leurs inscriptions qu’ils ont favorisé l’agriculture chaldéenne par des entreprises de ce genre et les canaux qu’ils ont fait creuser pour irriguer et féconder la plaine sont appelés la bénédiction de la Babylonie. Sennachérib fit aussi canaliser les environs de Ninive et étendre la culture du froment dans ces contrées ; d’autres princes se signalèrent même en ordonnant des reboisements de montagnes stériles, et en faisant transplanter à grands frais dans les plaines mésopotamiennes ou sur les pentes du mont Masius, des essences végétales arrachées aux flancs de l’Amanus ou du Liban. Teglath-pal-asar Ier se vante d’être un arboriculteur émérite : Des cèdres, des pins et des lentisques, des contrées que j’avais subjuguées, essences de bois, que mes ancêtres n’avaient jamais cultivées, j’en plantai dans les jardins de mon pays, et j’enrichis les vergers de l’Assyrie de ces arbres précieux que personne avant moi n’avait transportés en Mésopotamie. Les jardins suspendus de Babylone, l’une des sept merveilles du monde, où l’on entretenait, à grands frais d’arrosage, la végétation d’arbres et de plantes arrachés à des climats lointains, attestent que les rois Chaldéens ne le cédaient pas à leurs voisins du nord au point de vue de l’art de l’horticulture. Vous verrons dans un autre paragraphe l’action du roi au point de vue administratif et nous dirons de quelle façon le monarque gouvernait les provinces de son empire. On a conservé des lettres écrites sur l’argile au roi Assurbanipal par les préfets de différentes villes ; nous possédons également des proclamations de ce prince adressées aux habitants de districts éloignés pour faire droit à leurs doléances. Dans l’intérieur de son palais, le roi se livrait avec les collèges de savants à l’étude des mathématiques et de l’astrologie ; il ne restait pas étranger à la littérature nationale, faisant recopier les anciennes annales et les vieilles légendes, et prenant à lâche d’enrichir le grand dépôt littéraire composé de briques inscrites, qu’on a appelé la bibliothèque du palais. Enfin le roi rendait la justice ; il était juge suprême et en dernier ressort, et le peuple pouvait avoir recours à lui en cas de déni de justice. Une inscription raconte qu’un homme en a appelé de ses juges naturels au roi qui a écouté sa plainte : Il en a
appelé devant le roi ; Il l’a
appelé devant le roi, et le roi a écouté sa plainte ; Il
avait demandé les cinq sixièmes et il a obtenu gain de cause On lui a restitué son gage au prix... Il a évité la peine de sa provocation[6]. Ce côté bienfaisant de la royauté assyrienne, ce rôle paternel et protecteur des monarques sanguinaires qui consentaient à oublier un instant la guerre et le, pillage pour cultiver les arts de la paix, touchait profondément le peuple qui ne voyait dans son maître que l’interprète des dieux et l’exécuteur des volontés divines. Le roi d’Assyrie était aimé de ses sujets qui le regardaient comme un père et invoquaient les dieux en sa faveur : Longs
jours, longues
années, glaive
fort, longue
vie années
rte gloire, prééminence
sur les rois accordez tout cela au roi, mon
seigneur, qui a offert de tels présents à ses
dieux. Les
vastes et larges frontières (le son empire et de
son gouvernement, puisse-t-il agrandir et compléter ! Possédant
la suprématie sur tous les rois, la
royauté et l’empire, puisse-t-il atteindre la vieillesse et le
grand âge ! Et
après le don de ces jours (présents), dans
les fêtes de la Montagne d’argent, des cours célestes de la
demeure de la félicité, à la
lumière des champs de délices, puisse-t-il
mener une vie éternelle, sainte, en la présence des dieux qui habitent l’Assyrie ![7] Un roi dont le nom nous est demeuré inconnu, étant tombé malade, on fit des prières publiques pour sa guérison, et nous possédons l’incantation magique que les devins récitèrent pour le salut du prince. Dans le langage mystique de ces prêtres magiciens, la souffrance du roi est assimilée à une maladie de Sin, le dieu de la lune ; ce dieu, considéré comme le type de la royauté, se trouve livré pieds et poings liés, entre les mains des démons de la maladie qui le tourmentent comme s’il était le roi lui-même : En ce
temps-là, les sept dieux méchants circulaient dans la partie inférieure du
ciel ; devant
la face de l’illuminateur Sin, violemment ils survinrent. Le
noble Samas et Raman le guerrier passèrent de leur côté ; Istar,
avec Anu, le roi, s’éleva vers les sièges étincelants et dans
la royauté du ciel déploya sa puissance... Sin, le
pasteur des gouverneurs de la surface de la terre, fut
bouleversé et s’arrêta au plus haut (de sa course), étant empêché
nuit et jour et ne s’asseyant plus sur le siège de sa souveraineté. Les
dieux méchants, messagers d’Anu, leur roi, complotant
dans leurs têtes méchantes, se soutenaient mutuellement ; du
milieu du ciel ils fondirent comme le vent sur la surface de la terre. Bel,
l’occlusion du noble Sin le vit
dans le ciel, et lui, le
maître, à son serviteur Nusku adressa la parole : Mon serviteur Nusku, porte ma parole vers
l’Océan ; les nouvelles de mon fils Sin, qui dans le
ciel est péniblement empêché, à Ea, dans l’Océan, répète-les. Nusku
obéit à l’ordre de son maître vers
Ea, rapide, il alla. Au chef,
au dominateur suprême, au maître invariable, Nusku
répéta... l’ordre de son maître. Ea
entendit ce message dans l’Océan ; il
mordit sa lèvre, et sa face fut remplie de larmes. Ea appela
son fils Marduk et lui communiqua la nouvelle ; «
Viens, mon fils Marduk, apprends,
mon fils, que Sin dans le ciel est douloureusement empêché ; vois
son angoisse dans le ciel. Ces
sept dieux méchants et meurtriers, qui n’ont aucune crainte, ces
sept dieux méchants, comme des tourbillons, dévastent la vie à la surface de
la terre ; sur la
surface de la terre ils ont fondu comme une trombe ; devant
la face de l’illuminateur Sin ils sont survenus violemment : le noble Sauras
et Raman le guerrier, ont passé de leur côté... ...
Dans la demeure de domination et de justice... possédant la force immense... a la
porte du palais le cri... Une
étoffe bariolée, le poil d’une chamelle qui n’a pas connu le mâle, le poil
d’une... qui n’a pas connu le mâle, façonne-le ; lies-en
les pieds et, les mains du roi, fils de son dieu. Le roi,
fils de son dieu, comme l’illuminateur Sin, rendra complète la vie du pays... ...
Fais sur sa tête... ...
rends-le pur et saint ; fais-le briller. L’utuk
mauvais, l’alal mauvais, le gikin mauvais, le telal mauvais, le dieu
mauvais, le maskin mauvais, dans le
palais jamais n’entreront ; de la
porte du palais jamais ne s’approcheront ; au roi
jamais ne s’attaqueront, ...
Jamais ne tourneront autour ; ... Jamais n’entreront[8]. Un hymne pour la prospérité du roi s’exprime ainsi : ... Que le réseau des canaux [soit en sa possession] ; que la montagne qui produit des tributs [soit en sa possession] ; que les pâturages du désert qui produisent des tributs [soient en sa possession] ; que les vergers d’arbres fruitiers qui produisent des tributs [soient en sa possession]. Roi, pasteur de son peuple, qu’il tienne le soleil dans sa main droite ; qu’il tienne la lune dans sa main gauche. Que le démon favorable, le colosse favorable, qui gouvernent la seigneurie et la noyauté, pénètrent dans son corps ! Amen. Celte possession bienfaisante des bons esprits est souhaitée au roi comme le plus heureux des effets surnaturels de la magie : tout rempli de l’esprit de sagesse, de justice et de puissance, jamais les démons n’oseront s’attaquer à lui, jamais ils ne s’empareront de lui pour le pousser au mal : il sera comme un saint, illuminé par la grâce divine. § 2. - LA COUR DU ROI ET LES COLLÈGES SACERDOTAUX A trois lieues au nord-est de Ninive, sur les bords d’un petit affluent du Tigre, qu’on nomme aujourd’hui le Haser, s’élevait une ville que le roi Sargon avait fait construire vers l’an 710 avant notre ère, et que nous pouvons regarder comme le type des résidences royales assyriennes. Habitée par tous les officiers de la cour, les ministres, les gardes, les soldats, et cette armée d’esclaves chargés du service du palais, c’était comme une de ces vastes fermes où, suivant nos chroniqueurs, les rois mérovingiens se transportaient, loin de leur capitale, avec les prélats, les seigneurs et l’immense cortège de leurs serviteurs et de leurs soldats. Dur-Sarukin, où est aujourd’hui bâti le village de Khorsabad, comprenait un ensemble de constructions enveloppées dans un mur qui formait un carré presque parfait, de dix-huit cents mètres de côté, et dont les angles étaient orientés mathématiquement vers les quatre points cardinaux. Huit portes flanquées de tours crénelées donnaient accès dans la ville ; In mur de circonvallation était interrompu sur sa face nord-est par le château royal qui faisait saillie sur le rempart, pareil à un énorme bastion. Ce palais qui dominait la ville comme une sorte d’acropole et paraissait fortifié aussi bien contre elle que pour sa défense, était bâti au-dessus d’une lourde terrasse artificielle qui avait cinq cent soixante-dix ares de superficie. Ce n’est qu’avec les plus grandes difficultés que les explorateurs modernes, comme Botta et Place, sont parvenus à se rendre compte de l’économie et de la destination des appartements royaux qui comprenaient deux cent neuf chambres plus ou moins spacieuses. Par la comparaison avec les palais turcs et persans actuels où s’est perpétué, avec les mêmes usages et les mêmes mœurs, un agencement analogue, on y a distingué trois groupes de maisons qui sont : le sérail, c’est-à-dire les appartements de réception et les habitations des hommes, le harem où étaient enfermées les femmes du prince et leurs enfants, et enfin le khan, où étaient la demeure des esclaves et les dépendances de service. Le sérail était la partie la plus luxueuse et la mieux ornée ; il comprenait dix cours et plus de soixante pièces, décorées de ces superbes bas-reliefs qui font aujourd’hui la gloire du musée du Louvre, pavées de dalles sculptées et de briques émaillées, sur lesquelles se déroulaient de merveilleuses tapisseries, œuvre du harem ; les appartements privés du prince et les bureaux de sa chancellerie étaient contigus à ces vastes salons où avaient lieu les grandes fêtes et les réceptions solennelles. C’est à ce groupe de constructions que se rattachaient deux édifices isolés, une sorte de temple qui constituait peut-être quelque chose comme la chapelle du roi, et la pyramide à étages à laquelle on a donné le nom d’Observatoire : c’est ici que veillaient, toutes les nuits, les astrologues chaldéens, observant les phénomènes sidéraux, et dictant au prince, à son réveil, les présages heureux ou funestes qu’ils avaient cru lire dans les profondeurs des cieux. Le harem, qui occupait une superficie de près de neuf mille mètres carrés, était un bâtiment qui ne communiquait avec le reste du palais que par deux portes flanquées de corps de garde qui devaient être occupés par des eunuques. C’était, avec ses murs élevés et sans ouvertures, comme une prison au sein d’une forteresse. A l’intérieur, il y avait plusieurs cours et des corps de logis séparés, où étaient aménagés, isolément, les appartements des femmes que le roi avait choisies, au milieu de ce troupeau féminin, pour porter le titre de reines. Rien de comparable à la richesse de décoration de la cour principale du tout ce que nous connaissons du luxe asiatique et de la coquetterie des femmes orientales s’était donné rendez-vous. Le pied du mur de cette cour, quand on l’a déblayé, il y a quelque cinquante ans, était encore couvert d’un revêtement de mosaïque en briques émaillées et vernissées, représentant des animaux fantastiques, des scènes de chasse, de guerre ou des légendes mythologiques ; de chaque côté des portes, se dressaient de grandes statues peintes, et les colonnes qui formaient portique et soutenaient la galerie supérieure, comme dans les cours des palais orientaux modernes, étaient enveloppées d’une gaine de métal simulant l’écorce d’un tronc de palmier ; leur sommet ressemblait à une gerbe de palmes en bronze doré qui retombaient en imitant la courbe gracieuse des feuilles du dattier. Que l’imagination ajoute à cet ensemble retrouvé par la pioche de l’explorateur ; tous les détails qui constituent de nos jours encore le luxe de l’Orient : tentures de soie brochées d’or et d’argent, riches tapis, meubles et ustensiles dont l’élégance n’a peut-être pas été dépassée ; qu’elle se figure, dans cette sorte de grand salon en plein air, protégé par une galerie contre les ardeurs du soleil, et rafraîchi par des fontaines, des arbres et des fleurs, des groupes de femmes étendues sur des sofas, couvertes de parures et de bijoux, et assistant, insouciantes et désœuvrées, aux spectacles que leur donnent les danseuses, les chanteuses et les eunuques qui jouent de la harpe et du tambourin. Alors, comme aujourd’hui, nous trouvons dans le harem cette oisiveté rêveuse qui est pour l’Oriental le comble du bonheur. Supposez, dit M. G. Perrot, cette partie du palais restaurée et mise à neuf ; vous n’auriez rien à y changer pour y installer le harem de quelque grand seigneur turc ou persan. Aujourd’hui, c’est la même clôture rigoureuse du quartier des femmes, ce sont les mêmes précautions prises pour en surveiller et en fermer les abords ; dans l’intérieur, c’est partout la même préoccupation de séparer les unes des autres ces rivales qui se disputent les faveurs du maître. Ces créatures oisives et passionnées se jalousent et se détestent souvent au point de ne pas reculer devant le crime pour se débarrasser d’une ennemie, et elles trouvent aisément, dans cette nombreuse domesticité, des complaisants prêts à servir leurs haines et leurs vengeances[9]. Aucun des bas-reliefs de Khorsabad ne met en scène les femmes de Sargon, mais nous avons le portrait d’une reine assyrienne sur l’une des sculptures du palais d’Assurbanipal, à Koyoundjik. À l’exception des malheureuses emmenées en captivité, c’est à peu près le seul exemple de la représentation d’une femme sur les murs du palais assyrien. On voit Assurbanipal, étendu sur un divan, à la façon des Romains et des modernes Orientaux, appuyé du coude gauche sur de moelleux coussins, tandis que ses jambes sont cachées sous les couvertures ; il tient d’une main la fleur de lotus, et il élève de l’autre une coupe à boire. La reine est assise devant lui sur un siège à dossier, les pieds sur un escabeau ; elle tient un éventail et une coupe qu’elle va porter à ses lèvres. Sa tête est ornée, comme la Cybèle des Romains, d’une couronne murale, c’est-à-dire qui ressemble à l’enceinte fortifiée d’une ville ; elle porte de grosses boucles d’oreilles dont les perles sont disposées eu éventail ; à son cou, étincelle un collier de pierreries, et dans le tissu de son vêtement orné de franges sont enchâssés d’énormes cabochons. Entre le roi et la reine, on a disposé une table, sur laquelle sont placés des coffrets et divers ustensiles ; sur une autre table on voit l’arc et les flèches, emblèmes de la puissance royale. De même que le roi, la reine est suivie de deux eunuques qui agitent le chasse-mouches au-dessus de sa tête. Plus loin, suivent trois autres eunuques qui portent des mets ou des parfums, puis, à quelque distance, des musiciens. Au-dessus du lit royal, manifestement installé dans une des cours intérieures du harem, serpentent des ceps de vigne et, dans le milieu de la cour, s’élèvent des palmiers et des cyprès ; à une branche de l’un de ces arbres, est suspendu un hideux trophée, comme un gage accordé à la cruauté instinctive des femmes du harem : c’est la tête de Teumman, roi d’Élam, que le roi d’Assyrie avait récemment vaincu. A côté des reines, c’est-à-dire des femmes auxquelles le roi faisait rendre les honneurs souverains, vivait tout un peuple de captives, souvent plus méprisables encore que malheureuses, que le prince honorait quelquefois de ses faveurs ou qui formaient le cortège des reines officielles. On distinguait, parmi elles, des femmes de toutes les nations, arrachées à leur patrie par la dureté impitoyable des soldats d’Assur ; il y avait même des épouses et des filles de rois, emmenées prisonnières, ainsi que nous le racontent, en maints endroits, les inscriptions historiques. L’abrutissement dans le désœuvrement et la débauche, telle était la condition fatale de ce troupeau féminin qui, entre temps, se livrait pourtant à des travaux manuels d’une habileté qui nous étonne. Voyez ces sculptures où le ciseau de l’artiste s’est appliqué à rendre avec une fidélité minutieuse tous les détails du costume royal : ce sont les femmes du harem qui out lissé la trame de ce riche tissu à franges élégantes, qui ont brodé avec une patience bien orientale, ces tapisseries où les dessins les plus gracieux encadrent les tableaux les plus variés et si admirablement exécutés qu’ils pourraient, de nos jours encore, servir de modales. Les dépendances ou les communs du palais occupaient un espace plus grand encore que le harem ; ou y a reconnu, par les débris qui s’y sont rencontrés, la maison du trésor, que les textes mentionnent par l’expression bit kutalli, les magasins d’ustensiles qui servaient à l’usage du palais, les dépôts de fer, de cuivre, de briques émaillées et les objets de toute nature qui constituaient la dépouille de peuples vaincus ou l’apport des tributaires. C’est là qu’était l’arsenal où se trouvaient remisés, en temps de paix, les chars de guerre, les boucliers, les arcs et les flèches, les carquois, les lances et les épées. Dans un autre corps de bâtiment, ou a retrouvé les boulangeries et les cuisines ; dans les écuries même, il a été facile de constater encore la présence des anneaux de bronze, scellés dans le mur, auxquels ou attachait les chevaux et les chameaux ; tout auprès, était la remise où l’on rangeait les selles, les harnais et les traits, et plus loin les chambres, petites mais nombreuses, des serviteurs chargés de l’entretien des communs. Quel était le nombre de ces esclaves ? il est bien difficile de l’apprécier, et l’on ne peut qu’invoquer à ce sujet le témoignage de Clésias qui porte à 15.000 les officiers et les domestiques employés ait palais du roi de Perse à Suse. Pour qui connaît les habitudes des souverains orientaux de nos jours, ce chiffre ne paraîtra certainement pas exagéré quand il s’agit du roi de Perse et à plus forte raison des rois d’Assyrie : c’était pour nourrir ce bétail humain que ces princes se mettaient en campagne à chaque printemps et emportaient, comme des pillards de grande route, les richesses de toute nature que le sort des armes jetait entre leurs mains. La ville annexée au palais vivait sans doute encore de lui, et peut-être, malgré soit étendue, n’était-elle entièrement habitée que par des fonctionnaires ou des esclaves attaches au service de la cour. Les palais déterrés à Nimroud, à Kalah, à Koyoundjik, à Nebi-Younous, à Balawat, et la cité royale de Babylone avaient, sur des proportions plus ou moins vastes, les mêmes dispositions que le palais de Khorsabad. C’était dans ces demeures somptueuses que résidaient les plus fastueux des tyrans que l’histoire ait jamais eu à enregistrer, entourés d’une armée de fonctionnaires, de magistrats, de soldats, de prêtres et d’esclaves. Le premier personnage était, après le roi, le grand-vizir qui fut souvent placé, sous le nom de tartan, à la tête des armées, quand le prince ne pouvait eu prendre lui-même le commandement. Il était aussi, ce semble, le chef du collège des mages après le roi. Une sculpture de Nimroud représente le monarque assyrien donnant audience à son grand vizir. Le prince, assis sur son trône, les pieds sur un escabeau et coiffé de la tiare, tient l’éventail et un long bâton de commandement qui repose à terre ; un eunuque étend au-dessus de lui le parasol. Le grand vizir s’avance, pieds nus, les mains croisées sur la poitrine, dans l’attitude du respect ; son front est ceint du diadème. Derrière lui, suivent deux personnages dont l’un, imberbe, gras et replet, doit être le grand eunuque, rab-saris ou rab-luh, et le suivant, barbu, un autre ministre, par exemple, le rab-saq ou grand échanson. On voit également figurer le grand vizir de Sargon sur les murs du palais de Khorsabad. Une fois, entre autres, le premier ministre se tient debout en face de Sargon, la main droite ouverte et élevée à la hauteur du visage, la gauche appuyée sur le pommeau de son glaive. Le vêtement consiste en une tunique frangée et à manches courtes, avec une grande écharpe bordée d’une triple série de rosaces ; les sandales sont semblables a. celles du roi, si ce n’est qu’elles sont peintes en bleu ; les boucles d’oreilles, les bracelets, les colliers ressemblent à ceux du prince, niais le grand vizir n’est que diadémé et il ne porte pas la tiare. Si puissants que fussent les ministres, ils étaient dans la main du roi ; ils ne pouvaient rien sans sa permission ou son ordre formel, et la moindre velléité d’indépendance ou même d’initiative personnelle de leur part eut été punie de mort. Il n’en était pas de même du collège des Chaldéens et des devins que le roi nourrissait dans son palais et qui s’étaient rendus puissants et redoutables au prince lui-même, par leurs oracles de bonne ou de mauvaise fortune et les relations directes qu’ils avaient arec les mondes célestes. Tout en conservant sur eus une autorité absolue, le roi les redoutait et il les flattait parce qu’il n’ignorait pas que c’était le moyen le plus sûr de mériter les faveurs des dieux. Aucun teste ne nous fait mieux saisir le rôle des devins à la cour des rois de Babylone que le livre de Daniel où se trouvent consignés les souvenirs que les Juifs avaient gardés de la captivité. Il existait un chef des mages qui avait, pour insigne de sa dignité, une robe écarlate avec un collier d’or au cou[10] ; on distinguait plusieurs catégories de mages : les hasdim, ou Chaldéens proprement dits, docteurs en science religieuse et versés dans l’interprétation des écritures sacrées ; les hartoumini ou conjurateurs ; les gazrim ou astrologues, qui lisaient dans le ciel et observaient les phénomènes sidéraux ; il y avait encore les hukamim ou médecins, les asaphim ou devins, sorte de diseurs de bonne aventure[11] : tous ensemble étaient les sales par excellence, les docteurs (gabri). Le roi les réunissait eu conseil pour les consulter, et malheur à eux s’ils se trouvaient impuissants à répondre sur-le-champ : ils couraient le risque d’être punis de mort, parce que leur silence était interprété comme un refus de concours et un acte de rébellion. On en peut juger par les curieux épisodes où le livre de Daniel met en scène les Chaldéens essayant d’interpréter les songes de Nabuchodonosor. C’était la seconde année du règne de ce prince : il eut un songe qui troubla son sommeil et dont son esprit demeurait agité. Il commanda alors qu’on fît venir les Chaldéens pour leur demander non pas l’explication du songe, mais les détails de l’apparition elle-même, car le monarque en avait perdu jusqu’au souvenir. Ils accoururent et se prosternèrent devant le roi qui leur dit : J’ai fait un songe ; mon esprit en a été troublé, et j’ai tâché de me le rappeler. Et les Chaldéens répondirent au roi en langue syriaque : Roi, vis éternellement ; dis le songe à tes serviteurs, et nous en donnerons l’explication. Mais le roi répondit aux Chaldéens : La chose m’est échappée ; si vous ne me dites le songe et ne m’en donnez l’interprétation, vous serez mis en pièces, et vos maisons seront réduites en volerie. Mais si vous me dites le songe et que vous m’en donniez l’interprétation, vous recevrez de moi des dons, des présents et de grands honneurs. Dites-moi donc le songe et m’en donnez l’interprétation. Ils répondirent pour la seconde fois et dirent : Que le roi dise le songe à ses serviteurs, et nous en donnerons l’interprétation. Le roi répondit et dit : Je vois bien que vous cherchez à gagner du temps, parce que vous voyez que la chose m’est échappée. Si vous ne me dites pas le songe, il y aura une même sentence contre vous tous, car vous vous préparez à dire devant moi quelque parole fausse et mensongère, en attendant que le temps change. Dites-moi d’abord le songe et je verrai si vous pouvez m’en donner l’interprétation. Les Chaldéens répondirent au roi : Il n’y a aucun homme sur la terre qui puisse satisfaire à ce que demande le roi ; aussi n’y a-t-il aucun roi, ni prince, ni gouverneur qui ait jamais demandé une pareille chose à quelque magicien, astrologue ou Chaldéen que ce soit. Car, ce que le roi demande est si difficile, qu’il n’y a que les dieux, qui n’ont aucune communication avec la chair, qui puissent le révéler au roi. Sur ce, le roi se mit en colère et entra dans une grande indignation, et il commanda qu’on fil mourir tous les sages de Babylone. Celui qui fut chargé de l’exécution de celle terrible sentence était Ariok, le majordome du palais. Il allait, paraît-il, accomplir sa mission, lorsque Daniel intervint, expliqua le songe du roi et sauva tout le collège des Chaldéens. Ces prêtres, il faut le dire, disposaient de la destinée de l’empire, beaucoup plutôt par leur science véritable que par leurs pratiques divinatoires. Même dans leur magie, tout n’était pas vaine formule et supercherie pieuse, et il y entrait parfois de véritables procédés scientifiques ; ainsi, par exemple, il n’y avait pas eu Assyrie d’autres médecins qu’eux-mêmes, et leur science médicale, tout en procédant par incantations, philtres et breuvages mystiques accompagnés de simulacres et de prières, avait saur doute en même temps recours, Pont- la composition de ces breuvages enchantés à des substances dont ils avaient reconnu les vertus curatives. C’était là ce qui constituait leur force et le fondement de leur influence auprès des populations qui expérimentaient journellement leur intervention salutaire : quiconque ;i voyagé dans les pays orientaux sait avec quel enthousiasme les médecins sont partout accueillis et de quels privilèges ils se trouvent investis par l’exercice même de leur profession. Ces savants si puissants à Ninive et à Babylone étaient les descendants de ces proto-Chaldéens Kouschites qui avaient dominé"eu Chaldée avant la prépondérance des Sémites, et qui y avaient établi leur empire sous les noms de Sumer et d’Accad. Émigrés de la, cour de Babylone dans celle de Ninive, ils conservèrent toujours le nom de Chaldéens ou Kasdim qui perdit toute signification ethnique et sous lequel on a désigné jusque pendant le moyen âge, les charlatans, les astrologues, les sorciers que l’Orient déversait sur l’Europe. Leur origine est formellement relatée par Diodore de Sicile, d’après Ctésias qui les avait vus à Babylone et s’était mis en relation avec eux. Les Chaldéens, dit-il, sont les plus anciens des Babyloniens ; ils forment dans l’État une classe semblable à des celle prêtres en Égypte. Institués pour exercer le culte des dieux, ils passent toute leur vie à méditer les questions philosophiques, et ils se sont acquis une grande réputation dans l’astrologie. Ils se livrent surtout à la science divinatoire et font des prédictions sur l’avenir ; ils essayent de détourner le mal et de procurer le bien, soit par des purifications, soit par des sacrifices, soit par des enchantements. Ils sont versés dans l’art de prévoir l’avenir par le vol des oiseaux ; ils expliquent les songes et les prodiges. Expérimentés dans l’inspection les entrailles des victimes, ils passent pour saisir exactement la vérité. Mais toutes ces connaissances ne sont pas enseignées de la même manière que chez les Grecs. La science des Chaldéens est une tradition de famille ; le fils qui en hérite de son père est exempt de toute charge publique. Ayant pour précepteurs leurs parents, ils ont le double avantage d’apprendre toutes ces connaissances sans réserve, et d’ajouter plus de foi aux paroles de leurs maîtres. Habitués au travail dès l’enfance, ils font de grands progrès dans l’étude de l’astrologie, soit à cause de la facilité, avec laquelle on apprend à cet âge, soit parce que leur instruction dure plus longtemps... Les Chaldéens, demeurant toujours au même point de la science, redoivent leurs traditions sans altération ; les Grecs, au contraire, ne songeant qu’au gain, créent toujours de nouvelles sectes, se contredisent entre eux sur les doctrines les plus importantes et jettent le trouble dans l’aine de leurs disciples, qui, ballottés dans une incertitude continuelle, finissent par ne plus croire à rien. Quand florissaient dans les pays de Sumer et d’Accad les petits royaumes indépendants dont nous avons raconté l’histoire, les Chaldéens avaient déjà, dans plusieurs cités, des écoles très fréquentées : celle de Borsippa était célèbre ; celle de Sippara avait la plus riche bibliothèque ; celle d’Uruk ou Orchoé garda même sa renommée jusqu’à l’époque romaine. Des les temps les plus reculés de l’histoire de Babylone et de Ninive, on trouve les prêtres constitués en caste politique dirigeante, du scia de laquelle même sortent les rois. Ils formaient bien une caste et non pas seulement une sorte de corporation savante. Ce qui constitue la caste, en effet, c’est d’être absolument fermée et de se recruter exclusivement dans les mêmes familles, sans que le reste du peuple y puisse avoir accès, quels que soit le talent, l’habileté, les services rendus ou là fortune. Mais les rangs de cette aristocratie héréditaire des Chaldéens s’ouvraient pourtant parfois pour y laisser pénétrer quelque esclave ou autre sujet sur lequel le prince avait jeté un regard de bienveillance : l’histoire de Daniel qui devint archi-mage et gouverneur d’une province en fait foi. Qu’on veuille bien se rappeler les premières étapes de la carrière du prophète juif dans la hiérarchie des fonctions du palais de Babylone : d’abord confondu dans la troupe des serviteurs et des eunuques qui servaient le roi à sa table et étaient chargés de la domesticité intime, Daniel se fait remarquer par son intelligence, ses merveilleuses aptitudes pour apprendre la langue assyrienne et son déchiffrement ; il devine et interprète les songes avec habileté, passe dans la caste des mages dont il devient bientôt le chef, et enfin sous Balthasar, il est investi du gouvernement du tiers de l’empire. Travailleurs infatigables et possédant au plus haut degré l’esprit de tradition, les Chaldéens ne se bornèrent pas a avoir une science pratique et de routine usuelle ; ils la codifièrent et en formulèrent les principes par écrit. Il nous est parvenu un grand nombre de leurs observations astronomiques, qu’ils notaient jour par jour ; et sous le règne d’Assurbanipal, ils rédigèrent un vaste ouvrage de magie qui, complet, se composait au moins de deux cents tablettes, et était, pour la Chaldée et l’Assyrie ce que fut pour l’Inde antique l’Atharva Véda. C’était un recueil de formules de conjurations et d’imprécations destinées à repousser les démons et les autres mauvais esprits, des incantations auxquelles on attribuait le pouvoir de guérir de diverses maladies, des hymnes liturgiques, en un mot, tout un corps de littérature sacrée, en langue suméro-accadienne. Il est à remarquer, en effet, qu’en se dispersant dans toute l’Assyrie, les Chaldéens conservèrent leur vieil idiome national qu’ils employèrent dans leurs écrits religieux, de surfe que le suméro-accadien devint une langue morte, apanage exclusif des savants, et ignorée du vulgaire. On attribua bien vite à ces mots incompréhensibles et à cette écriture mystérieuse une vertu surnaturelle ; le suméro-accadien finit par être la langue exclusive de la religion et des opérations théurgiques. Nous ne |