CIVILISATION, MŒURS, RELIGION ET ART DE L’ÉGYPTE

 

CHAPITRE III — RELIGION.

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — UNITÉ DIVINE ET MULTIPLICITÉ DES DIEUX.

Hérodote, en visitant l’Égypte, fut frappé de l’extrême dévotion de ses habitants ; aussi nous les représente-t-il comme les plus religieux des hommes, et surpassant tous les autres peuples par le culte qu’ils rendent aux dieux. En effet, sans parler de ces pompes sacrées dont la majesté frappait vivement les étrangers, de ces fêtes magnifiques où l’on portait processionnellement les naos ou arches des divinités et les barques qui leur étaient consacrées, fêtes innombrables dont le calendrier était souvent inscrit à l’entrée des temples, sans rappeler ces vastes sanctuaires où les bas-reliefs, les peintures, les décorations, étaient répandus à profusion, l’on se trouvait sans cesse, sur les bords du Nil, en présence d’une pensée religieuse. Tout en Égypte portait l’empreinte de la religion. L’écriture était si remplie de symboles sacrés et d’allusions aux mythes divins, qu’en dehors de la religion égyptienne l’emploi en devenait pour ainsi dire impossible. Les lettres et les sciences n’étaient que des branches de la théologie. Les arts ne travaillaient guère qu’en vue du culte et pour la glorification des dieux ou des rois divinisés. Les prescriptions religieuses étaient si multipliées, si itératives, qu’il n’était pas possible d’exercer une profession, de pourvoir même à sa nourriture et à ses premiers besoins sans avoir constamment présentes à la mémoire les règles établies par les prêtres. Chaque province avait ses dieux spéciaux, ses rites particuliers, ses animaux sacrés. Il semble même que l’élément sacerdotal ait présidé dans le principe à la distribution du pays en nomes, et que ç’aient été à l’origine des districts religieux.

 

La religion chrétienne n’a pas craint de se révéler à tous, et, malgré la profondeur de ses dogmes, elle a su se rendre accessible aux grands et aux petits, aux ignorants et aux savants,- parce qu’elle est la vérité éternelle qui s’adresse au genre humain tout entier. Mais il n’en était pas de même des fausses religions de l’antiquité. Ce qu’il y eut de plus élevé, de plus philosophique en elles resta toujours enfermé dans le sanctuaire, pour l’honneur et le profit des prêtres et d’un certain nombre d’initiés. En Égypte, comme partout dans le paganisme, il y avait en réalité deux religions, l’une à l’usage des classes populaires, qui n’était que la formé extérieure de la doctrine ésotérique et présentait un monstrueux assemblage des plus grossières superstitions ; l’autre, connue seulement de ceux qui avaient approfondi la science religieuse, renfermait des dogmes plus relevés et formait une sorte de théologie savante, au fond de laquelle se trouvait la grande idée de l’unité de Dieu, sinon un véritable monothéisme, à tout le moins un hénothéisme parfaitement caractérisé.

Au commencement, nous disent les théologiens qui ont rédigé le XVIIe chapitre du Livre des Morts, si capital pour la connaissance des doctrines les plus relevées qui prédominèrent dans le sacerdoce aux plus belles époques de la civilisation égyptienne, au commencement était le Nou, l’Océan primordial, dans les profondeurs infinies duquel flottaient confondus les germes des choses. De toute éternité, Dieu s’engendra lui-même au sein de cette masse liquide encore sans forme et sans usage. L’affirmation de cette unité fondamentale de l’être divin se lit, exprimée en termes formels et d’une grande énergie, dans des textes qui remontent jusqu’à l’Ancien Empire. Il est le Un unique, celui qui existe par essence, le seul qui vive en substance, le seul générateur dans le ciel et sur la terre qui ne soit pas engendré... Il est le seul Dieu vivant en vérité, celui qui s’engendre lui-même, celui qui existe depuis le commencement, qui a tout fait et n’a point été fait. Aussi jusqu’aux plus anciennes époques où nous puissions remonter par les monuments, voyons-nous fréquemment, surtout chez les écrivains qui traitent de religion ou de morale, parler de Dieu et non plus des dieux.

Ce Dieu des Égyptiens, dit M. Maspero[1], était un être unique, parfait, doué d’une science et d’une intelligence certaines, incompréhensible à ce point qu’on ne peut dire en quoi il est incompréhensible. Toujours égal, toujours immuable dans son immuable perfection, toujours présent au passé comme à l’avenir, il remplit l’univers sans qu’image au monde puisse donner même une faible idée de son immensité. On le sent partout, on ne le saisit nulle part.

Unique en essence, il n’est pas unique en personne. Il est père par cela seul qu’il est, et la puissance de sa nature est telle qu’il engendre éternellement sans jamais s’affaiblir ou s’épuiser. Il n’a pas besoin de sortir de lui-même pour devenir fécond ; il trouve en son propre sein la matière de son enfantement perpétuel. Seul, par la plénitude de son être, il conçoit son fruit, et comme en lui la conception ne saurait être distinguée de l’enfantement, de toute éternité il produit en lui-même un autre lui-même. Il est donc à la fois le père, la mère et le fils de Dieu. Engendrées de Dieu, enfantées de Dieu, sans sortir de Dieu, ces trois personnes sont Dieu en Dieu, et, loin de diviser l’unité de la nature divine, concourent toutes trois à son infinie perfection.

Ce Dieu triple et un a tous les attributs de Dieu, l’immensité, l’éternité, l’indépendance, la volonté toute-puissante, la bonté sans limites. Il développe éternellement ces qualités souveraines, ou plutôt, pour me servir d’une expression chère aux écoles religieuses de l’ancienne Égypte, il crée ses propres membres, qui sont les dieux et s’associent à son action bienfaisante. Chacun de ces dieux secondaires, considéré comme identique au Dieu un, peut former un type nouveau d’où émanent à leur tour, et par le même procédé, d’autres types inférieurs. De trinités en trinités, de personnifications en personnifications, on en arrive bientôt à ce nombre vraiment incroyable de divinités aux formes parfois grotesques et souvent monstrueuses, qui descendent par degrés presque insensibles de l’ordre le plus élevé aux derniers étages de la nature. Néanmoins, les noms variés, les formes innombrables que le vulgaire est tenté d’attribuer à autant d’êtres distincts et indépendants, n’étaient pour l’adorateur éclairé que des noms et des formes d’un même être. Le Dieu, quand il en vient à la génération et qu’il amène à la lumière la force latente des choses cachées, dit Iamblique, s’appelle Ammon ; quand il est l’esprit qui résume en soi toutes les intelligences, I-m-hotpou ; quand il est celui qui accomplit toutes choses avec art et vérité, Phtah ; enfin, quand il est le dieu bon et bienfaisant, Osiri.

Aussi bien Ammon, I-m-hotpou, Phtah, Osiri, n’étaient pas adorés indifféremment par tout le pays. Chacun des nomes de l’Égypte primitive, de même qu’il avait sa dynastie nationale, avait son dieu national qui était une des formes et portait un des noms du Dieu unique. Formes et noms du Dieu unique s’étaient partagés la vallée du Nil en autant de domaines qu’il y avait de nomes et avaient constitué à côté de la féodalité politique une sorte de féodalité divine. Toum régnait souverainement sur On (Héliopolis) ; Téni et plus tard Aboud étaient sous l’autorité immédiate d’Osiri ; Ammon possédait T-Ape (Thèbes), et Phtah vint dans les temps historiques s’établir à Man-nofri. Chacun de ces dieux, identique en substance au dieu des autres nomes, reconnaissait de bonne grâce cette identité fondamentale. Ammon, de Thèbes, donnait l’hospitalité dans son temple à Min ou Khem de Qoubti, à Toum d’On, à Phtah de Man-nofri qui, de leur côté, lui faisaient place auprès d’eux dans leurs propres sanctuaires. L’habitude de réunir dans une même adoration les formes différentes de la divinité amenait perpétuellement leur fusion en une seule et même personne. Sevek, du nome du haut du pays, associé à M, se changeait en Sevek-Râ ; Phtah se confondait avec Sokari, sous le nom de Phtah-Sokari ; et celui-ci, rapproché d’Osiri, devenait Phtah-Sokar-Osiri. Tous les types, divins se pénétraient réciproquement et s’absorbaient dans le Dieu suprême. Leur division, même poussée à l’infini, ne rompait en aucune manière l’unité primitive delà substance divine. On pouvait multiplier à volonté les noms et les formes de Dieu ; on ne multipliait pas Dieu.

C’est ainsi que M. Pierret, qui a poussé plus loin qu’aucun autre égyptologue le développement de ce point de vue et s’est efforcé, avec autant de science que de talent, d’y montrer le point de départ originel de toute la religion égyptienne, a pu dire, en forçant quelque peu les termes : Ce qui distingue celte religion des autres religions de l’antiquité, ce qui lui constitue un caractère absolument original, c’est que, polythéiste en apparence, elle était essentiellement monothéiste. Les différents dieux que représentent les monuments ne sont pas pour ce savant des dieux, mais des symboles. Leur forme même nous démontre qu’il n’y faut point voir des êtres réels. Un dieu représenté avec une tète d’oiseau ou de quadrupède ne peut avoir qu’un caractère allégorique, de même que le lion à tête humaine appelé sphinx n’a jamais passé pour un animal réel. Tout cela n’est que de l’hiéroglyphisme. Les divers personnages du panthéon représentent les rôles divins, les fonctions du Dieu suprême, du Dieu unique et caché, qui conserve sous chacune de ces formes son identité et la plénitude de ses attributs.

Il y a beaucoup de vrai dans cette manière de voir, et surtout je crois que l’on peut affirmer qu’à une certaine époque du développement culminant de leurs spéculations, les théologiens sacerdotaux de l’Égypte ont professé une telle conception de la religion dont ils étaient les ministres. Mais il est bien difficile d’admettre que dans la réalité de son évolution historique celte religion ait découlé d’un monothéisme formel, conçu dès l’origine d’une manière consciente, et formé les cadres de son panthéon d’une manière systématiquement aussi régulière et aussi savante. Il me semble que la théorie du savant conservateur du Musée égyptien du Louvre ne tient pas assez de compte de certains faits qui ont dû exercer une influence puissante sur les premières phases de formation du système religieux des Égyptiens, qu’il prend pour le point de départ ce qui a été dans la réalité un progrès de la pensée métaphysique et théologique. Mais ce n’est pas encore ici le lieu d’examiner ce problème de la genèse de la religion égyptienne. Nous y viendrons un peu plus loin, après en avoir exposé le système dans son complet épanouissement, et nous verrons alors comment on est parvenu à concilier deux faits contradictoires, qui tous les deux sont incontestables dans cette religion, une aspiration singulièrement élevée vers l’idée de l’unité divine, qui remonte à une époque extrêmement ancienne, et un polythéisme parfaitement réel, legs des phases primordiales par lesquelles avait passé dans sa formation la société égyptienne.

 

§ 2. — LE DIEU SOLEIL.

L’esprit des Égyptiens était avant tout préoccupé du sort qui attend l’homme dans l’autre vie. Cette existence future, ils croyaient en apercevoir dans mille phénomènes naturels les images et les symboles ; mais elle leur paraissait plus particulièrement annoncée par le cours quotidien du soleil. Cet astre leur semblait reproduire chaque jour dans la marche qu’il accomplit les transformations réservées à l’âme humaine. Pour un peuple, ignorant de la véritable nature des corps célestes, une telle conception n’avait, du reste, rien d’étrange. Le soleil, ou, comme disaient les Égyptiens, Râ, passe alternativement du séjour des ténèbres ou de la mort dans le séjour de la lumière ou de la vie. Ses feux bienfaisants font naître et entretiennent l’existence ; le soleil joue donc, par rapport à l’univers, le rôle de générateur, de père ; il engendre la vie, mais il n’a point été engendré ; existant par lui-même, il est à lui-même son propre générateur. Ce symbolisme une fois accepté, il s’accusa de plus en plus, et l’imagination des Égyptiens chercha dans la succession des phénomènes solaires l’indication des phases diverses de l’existence humaine. Chaque point de la course de l’astre lumineux fut regardé comme correspondant aux différentes étapes de son existence.

Râ ne s’offrait pas d’ailleurs seulement comme le prototype céleste de l’homme qui naît, vit et meurt pour renaître encore ; ainsi que les autres peuples païens de l’antiquité, il était considéré comme une divinité, et une divinité de premier ordre, parce qu’il est le plus éclatant, le plus grand des astres, celui dont l’action bienfaisante vivifie le monde. Tantôt il était, pour les docteurs égyptiens, la créature la plus brillante du Tout-Puissant, comme le corps vivant sous lequel se manifestait le Dieu suprême ou son œil droit, éternellement ouvert au ciel. Tantôt, et plus souvent encore, il était Dieu lui-même, revêtu de la plénitude de ses attributs souverains. Hommage à toi, momie qui se rajeunit ou renaît perpétuellement, lui dit l’hymne gravé sur une stèle du musée de Berlin, être qui s’enfante lui-même chaque jour ! Hommage à toi, qui luis dans le Nou, pour vivifier tout ce qu’il a créé, qui as fait le ciel et environné de mystère son horizon ! Hommage à toi, Râ, qui, apparaissant à son heure, lances des rayons de vie pour les êtres intelligents ! Hommage à toi, qui as fait les dieux dans leur totalité, Dieu qui se cache et dont on ne connaît point l’image ! Hommage à toi, quand tu circules au firmament, les dieux qui t’accompagnent poussent des cris de joie ! L’assimilation et parfois l’identité complète du Dieu suprême et du soleil une fois admise, l’assimilation et l’identité complète des formes de Dieu avec Râ devint toute naturelle. Ammon, Osiri, Hor, Phtah lui-même furent tantôt considérés comme l’âme vivante de Râ, tantôt comme Râ lui-même. La conception théologique des Égyptiens ne s’arrêta pas là ; elle subdivisa pour ainsi dire le soleil en plusieurs divinités. Envisagé dans ses diverses stations, sous ses divers aspects, il devint un dieu différent, ayant son nom particulier, ses attributs, son culte ; c’est du reste un trait que la mythologie égyptienne a en commun avec presque toutes les autres mythologies. Ainsi le soleil dans son existence nocturne, avant son lever, est Toum ou Atoum ; Har-m-akhouti, Hor dans les deux horizons, au double moment de son lever et de son coucher ; Har-pa-khrad à son lever ; Râ, An-hour et Hor quand il brille au méridien ; Khopra quand il fait naître et entretient la vie ; Nofri-Toum à son coucher ; Osiri pendant là nuit, lorsqu’il s’est enfoncé dans les ténèbres et traverse les régions du ciel inférieur, L’obscurité précédant le jour, Atoum fut considéré comme né avant Râ et sorti d’abord seul de l’abîme ou du chaos.

 

L’anthropomorphisme, c’est-à-dire la conception des dieux sous figure humaine, s’infiltra dans ces données sabéistes, et les Égyptiens se représentèrent la génération des dieux comme s’étant opérée par des voies identiques à la génération humaine. Voilà pourquoi ils transportèrent dans leur théogonie les idées qu’ils se faisaient sur le rôle respectif des sexes dans cet acte mystérieux de la nature. Diodore de Sicile dit que, dans l’opinion des Égyptiens, le père est l’unique auteur de l’enfant, la mère ne fait que lui donner la nourriture et la demeure. C’est aussi ce pôle qui était assigné dans la théogonie au principe féminin, personnifié à Thèbes dans la déesse Moût, à Saï dans la déesse Nit, mère du Soleil. Ce principe ne représentait que la matière purement inerte, que le milieu sans vie au sein duquel la génération divine s’était opérée. Aussi, pour emprunter le langage mystique des prêtres égyptiens, la mère génératrice des dieux était-elle une création de Khnoum, individualisation du souffle divin qui anime là matière, symbolisé par le bélier. Khnoum est, en effet, la divinité animant la matière et lui donnant la vie ; c’est le premier des démiurges ou créateurs. On voit par là que, d’après la doctrine de l’Égypte, la matière inerte, réceptacle de la vie, identifiée au principe femelle, n’était pas coéternelle à Dieu, mais créée de son souffle. L’assimilation du cours du Soleil à la génération se complique dès lors d’un’ symbolisme nouveau. L’hémisphère inférieur, où l’astre descend après son coucher ; était personnifié par la déesse Hat-Hor. Celle-ci était conséquemment donnée comme la mère de Râ ; on admettait qu’elle avait porté dans son sein le père des êtres, et la vache lui fut attribuée pour symbole. Les Grecs, plus tard, s’imaginèrent y reconnaître leur Aphrodite. Adoré comme sortant des flancs de cette vache divine, le Soleil prenait le nom de Hor ; on le figurait comme un enfant s’élevant au-dessus des eaux sur une fleur de lotus. A son entrée dans le monde, il était reçu par cette même vache, déifiée sous le nom de Noubt, la dorée.

Certaines autres déesses sont des personnifications de la lumière du dieu Soleil, des rayons par lesquels il exerce son action sur l’univers. Telles sont Sekhet, Menhit, Ourt-hektou, Tefnout, Bast. Ces déesses forment dans le panthéon égyptien un groupe à part, très nettement déterminé. On leur donne pour attribut caractéristique comme une tête de lionne ou de chatte, qui surmonte leurs épaules humaines. Leur culte était particulièrement développé dans la région du Delta, et elles tendaient à se confondre dans une certaine mesure, comme, du reste, Hat-Hor elle-même avec les grandes déesses des religions asiatiques.

La navigation était en Égypte le mode de transport habituel — car le Nil constituait, comme nous l’avons déjà dit, la grande artère de communication — c’est dans une barque que l’on représentait le Soleil opérant sa course diurne au plus haut du ciel et sa course nocturne sur la terre.

Le voici qui se dégage lentement des étreintes de la nuit, dit avec une véritable poésie, inspirée des sources religieuses égyptiennes, M. Maspero. Il ne fait qu’apparaître à l’horizon oriental du ciel, et déjà les rayons vivants de ses yeux pénètrent, animent, fortifient tous les êtres. Debout dans le cabine de sa barque sacrée, la bonne barque des millions d’années, enveloppé dans les replis du serpent Mehea qui est l’emblème de son cours, il glisse lentement sur le courant éternel des eaux célestes, guidé et suivi par cette armée de dieux secondaires dont les peintures nous montrent les formes bizarres, Hor, debout à l’avant, sonde l’horizon du regard et signale l’ennemi qu’il se tient prêt à percer de sa lance ; un autre Hor tient le gouvernail. Les Akhimou-Ourdou, ceux qui jamais ne se reposent, et les Akhimou-Sekou, ceux qui jamais ne bougent[2], armés de longues rames, manœuvrent la barque et la maintiennent au fil de l’eau ; ils se recrutent sans cesse parmi les âmes pures, et les vois des deux Égyptes eux-mêmes tiennent à honneur d’en faire partie.

Tu t’élèves bienfaisant, Ammon-Râ-Harmakhoutj[3] ;

tu t’éveilles véridique, Ammon-Râ, seigneur des deux horizons !

Ô bienfaisant, resplendissant, flamboyant !

Ils rament tes nautoniers, les Akhimpu-Ourdou ;

ils le font avancer, tes nautoniers, les Akhimou-Sekou,

Tu sors, tu montés, tu culmines en bienfaiteur,

guidant ta barque sur laquelle tu croises,

par l’ordre souverain de ta mère. Nout[4], chaque jour,

tu parcours le ciel d’en haut, et tes ennemis sont abattus.

Tu tournes ta face vers l’occident delà terre et du ciel.

Éprouvés sont tes os, souples tes membres,

vivantes les chairs, gonflées de sève tes veines,

ton âme s’épanouit.

On adore ta Majesté Sainte, on la suit sur le chemin des ténèbres.

Tu entends l’appel de ceux qui t’accompagnent derrière, ta cabine,

les exclamations des nautoniers dont le cœur est content

parce que le Seigneur du ciel a comblé de joie les chefs du ciel inférieur,

les allégresses des dieux et des hommes qui poussent des exclamations

et s’agenouillent devant le Soleil sur son pavois,

par l’ordre souverain de ta mère Nout.

Les cœurs sont contents parce que Râ a renversé ses ennemis.

Le ciel est en allégresse, la terre est en joie,

les dieux et les hommes sont en fête,

afin de rendre gloire à Râ-Harmakhouti,

lorsqu’ils le voient se lever, dans sa barque .

et qu’il a renversé ses ennemis à son heure.

La cabine est en sûreté, car le serpent Mehen est à sa place,

et l’uræus a détruit les ennemis.

Avance sur ta mère Nout, seigneur de l’éternité !

Après avoir récité pour toi les charmes de l’enfantement,

elles se relèvent, Isi et Neht-hat,

lorsque tu sors du sein de ta mère Nout.

 Lève-toi, Râ-Harmakhouti !

Ton lever luit comme un rayonnement,

comme ta parole de vérité contre tes adversaires.

Fais ouvrir ta cabine !

Repousse le méchant en son heure,

afin qu’il n’avance pas, l’espace d’un moment !

Tuas anéanti la valeur de l’impie ;

l’adversaire de Râ tombe dans le feu de la désolation,

lorsqu’il attaque en ses heures.

Les enfants de la rébellion n’ont plus de force ;

Râ prévaut contre ses adversaires.

Les obstinés de cœur tombent sous tes coups ;

tu fais vomir à l’impie ce qu’il avait dévoré.

Lève-toi, Râ, dans l’intérieur de ta cabine !

Fort est Râ ; faible l’impie !

Haut est Râ ; foulé L’impie !

Vivant est Râ ; mort l’impie !

Grand est Râ ; petit l’impie !

Rassasié est Râ ; affamé l’impie !

Abreuvé est Râ ; altéré l’impie !

Lumineux est Râ ; obscur l’impie !

Bon est Râ ; mauvais l’impie !

Puissant est Râ ; impuissant l’impie !

Râ existe ; Apap[5] est anéanti !

Ô Râ, donne toute vie au Pharaon !

Donné des pains à son ventre, de l’eau à son gosier,

des parfums à sa chevelure.

Ô bienfaisant comme Râ, Hâr-m-akhouti,

navigue avec lui par ordre souverain !

Ceux qui sont dans ta barque sont en exaltation ;

troublés, confondus sont les impies.

Un bruit de joie est dans le lieu grand ;

la cabine de la barque est en exaltation :

Ils poussent des exclamations dans la barque des millions d’années les nautoniers de Râ ;

leur cœur est joyeux quand ils voient Râ.

Les dieux sont en exaltation.

Le grand cycle divin est comblé de joie en rendant gloire à la grande barque sacrée ;

des réjouissances se font dans la chapelle mystérieuse.

Ô, lève-toi, Ammon-Râ-Harniakhouti, qui se crée lui-même !

Tes deux sœurs[6] se tiennent à l’orient ;

elles sont accueillies, elles sont portées vers ta barque,

celte barque de toute procréation.

Râ, quia émis tous les biens,

viens, Râ qui se crée lui-même !

Fais que le Pharaon reçoive les offrandes qui se l’ont dans Ha-benben[7],

sur les autels du Dieu dont le nom est secret.

Honneur à toi, vieillard qui se manifeste en son heure,

seigneur aux faces nombreuses,

uræus qui produit les rayons destructeurs des ténèbres !

Tous les chemins sont remplis de rayons.

C’est à toi que les cynocéphales donnent les offrandes qui sont dans leurs mains,

à toi qu’ils adressent leurs chants, dansant pour toi,

faisant pour toi leurs incantations et leurs prières.

Ils sont appelés dans le ciel et sur la terre ;

ils sont conduits à tes gracieux levers ;

ils t’ouvrent les portes de l’horizon occidental du ciel ;

ils font aller Râ dans la paix,

dans l’exaltation de ta mère Nout.

Ton âme examine ceux qui sont dans le ciel inférieur ;

et les âmes sont dans le ravissement matin et soir.

Car tu fais le fléau qui tue et tu adoucis la souffrance d’Osiri,

tu donnes les souffles à qui est dans la vallée funèbre.

Tu as illuminé la terre plongée dans les ténèbres ;

tu adoucis la douleur d’Osiri.     

Ceux qui sont goûtent le souffle de la vie ;

ils poussent des exclamations vers toi,

ils s’agenouillent devant cette forme qui est la tienne, de Seigneur des formes.

Ils rendent honneur à ta force

dans cette figure bienfaisante qui est la tienne, de Dieu matin.

Les dieux tendent leurs bras vers toi,

lorsqu’ils sont enfantés par ta mère Nout.

Viens vers le Pharaon, donne-lui ses mérites dans le ciel,

sa puissance sur la terre,

ô Râ ! qui a réjoui le ciel,

ô Râ ! qui a frappé la terré d’une crainte respectueuse.

ô bienfaisant Râ-Harmakhouti !

Tu as soulevé le ciel d’en haut pour élever ton âme ;

tu as voilé le ciel inférieur pour y cacher tes formes, funéraires.

Tu as élevé le ciel d’en haut à la longueur de tes bras,

tu as élargi la terre par l’écartement de tes enjambées.

Tu as réjouis le ciel d’en haut par la grandeur do ton âme ;

la terre te craint, grâce à l’oracle de ta statue.

Épervier saint à l’aile fulgurante,

phénix aux multiples couleurs ;

grand lion qui se défend soi-même

et qui ouvre les voies de la barque Sekti[8],

ton rugissement abat tes adversaires,

tandis que tu fais avancer ta grande barque.

Les hommes t’invoquent, les dieux te craignent ;

tu as abattu les ennemis sur leurs faces.

Coureur qu’on ne peut atteindre au malin de ses naissances,

élevé plus que les dieux et les hommes,

lève-toi pour nous,

nous ne connaissons pas ton image ;

apparais à notre face,

nous ne connaissons pas ton corps !

Ô bienfaisant Râ-Harmakhouti !

Tu te rues en mâle.

Taureau la nuit, chef en plein jour,

beau disque bleu[9],

roi du ciel, souverain sur la terre,

grande image dans les deux horizons du ciel,

Râ, créateur des êtres,

Totounen[10], vérificateur des êtres intelligents,

que le fils du Soleil, le Pharaon,

soit vénéré pour tes mérites ;

qu’il soit adoré quand tu te lèves bienfaisant

à l’horizon oriental du ciel.

C’est lui qui dirige ta course,     

qui renverse tes ennemis devant toi,

qui repousse tous tes adversaires,

qui examine pour toi l’outsa[11] en son lieu.

Le dieu passe, enveloppé de cette lumière éblouissante qui ne permet pas à l’œil humain de sonder les profondeurs de son être.

Ô dieu qui t’es ouvert les voies[12],

ô toi qui as percé à travers les murailles !

Ô dieu qui se lève en qualité de soleil !

Être qui devient sous la forme de Khopra,

dans le double horizon !

Tu as éveillé ceux qui te font parcourir les chemins du ciel ;

tu t’approches du Grand Chef

pour faire le plan du temps durant le cours de l’éternité.

Enfant qui nais chaque jour,

vieillard enfermé dans les bornes du temps !

Vieillard qui parcoures l’éternité !

Si immobile qu’il ouvre toutes ses faces,

si élevé qu’on ne peut l’atteindre !

Seigneur de la demeure mystérieuse où il se tient caché,

être caché dont on ne connaît point l’image !

Seigneur des années, qui donne la vie à qui il lui a plu !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tu es venu, tu as ouvert les chemins,

tu as parcouru les voies de l’éternité.

C’est ainsi, au milieu des acclamations et des prières, que le dieu Soleil poursuit sa marche radieuse, jusqu’au moment où, poussé toujours parle courant irrésistible, il plonge à l’occident et disparaît pour un temps dans la nuit du ciel inférieur.

 Dans les idées cosmographiques des Égyptiens, les eaux éternelles, après avoir formé la voûte des cieux, tombaient vers l’occident en large cascade et s’engouffraient dans les entrailles de la terre par le Ro-Pega ou Ro-Pegart, la Bouche de la fente, que l’on plaçait à l’ouest d’Aboud et dont cette ville possédait une image artificielle, objet d’une profonde vénération, auprès de laquelle on se plaisait à se faire ensevelir. C’est par cette ouverture que la barque du Soleil, toujours portée subies eaux du firmament et entraînée dans leur chute, pénétrait dans le monde inférieur avec son cortège de dieux lumineux. Pendant douze heures la barque divine parcourait sous terre de longs corridors sombres, où des génies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantôt s’efforçaient de l’arrêter, tantôt l’aidaient à vaincre les dangers du voyage. De distance en distance, une porte, défendue par un serpent gigantesque, s’ouvrait devant elle et lui ouvrait l’accès d’une salle immense, remplie de flamme et de fumée, de monstres aux formes hideuses et de bourreaux qui tourmentaient les damnés. Puis les couloirs recommençaient, toujours étroits et obscurs, et la course au milieu des ténèbres, et les luttes contre les génies malfaisants, et l’accueil joyeux des dieux propices. La description minutieuse de cette course souterraine du Soleil nocturne, telle qu’on se la représentait, était donnée dans un livre religieux spécial, le Livre de savoir ce qu’il y a dans l’hémisphère inférieur, dont le texte, conservé sur des papyrus, sur des sarcophages et sur les parois de quelques tombeaux, comme ceux des rois de Thèbes, peut être aujourd’hui presque entièrement reconstitué. Cet écrit donnait, heure par heure, avec figures explicatives, les épisodes de la marche du Soleil, le nom des salles parcourues, des génies et des dieux rencontrés, la peinture du supplice des damnés et les discours des personnages mystiques qui accueillent le Soleil. La barque du dieu était censée s’enfoncer toujours plus profondément jusqu’à minuit. A partir de celte heure, au contraire, elle commençait à remonter vers la surface de la terre. Au matin, le Soleil avait atteint l’extrême limite de la contrée ténébreuse et sortait à l’orient, dans le pays de Boqit, c’est-à-dire de l’accouchement ; pour éclairer un nouveau jour.

 

Aux jours du commencement, l’action de Râ, s’étendant sur le chaos primordial, le débrouilla sans effort. Il dit à l’astre solaire : Viens à moi, et le soleil, venant à lui, commença de briller. Par son ordre, le dieu Schou, le lumineux, aplanit la terre et sépara les eaux en deux masses. L’une, répandue à la surface du sol, produisit les fleuves et les mers ; l’autre, suspendue dans les airs, forme la voûte du ciel, les eaux d’en haut, sur laquelle les astres et les dieux, entraînés par un courant éternel, se mirent à flotter. Mais en établissant les lois qui règlent l’harmonie du monde, l’ordonnateur universel avait par cela même soulevé contre lui les forces malfaisantes delà nature. Leur chef, que les monuments représentent sous la figure d’un long serpent sinueux. Apap essaya d’anéantir l’œuvre divine ; la bataille s’engagea entre les dieux lumineux, fécondants, et les fils de la rébellion, ennemis de la lumière et de la vie. Terminée, comme de juste, à l’avantage du premier, elle n’amena pas de résultats décisifs. Tant que durera le monde, les monstres seront vaincus, affaiblis, mais non détruits. Sans cesse en révolte contre le pouvoir qui les accable, ils menacent sans cesse l’ordre delà nature. Afin de résister à leur action destructive, Dieu doit, pour ainsi dire, créer chaque jour à nouveau le monde[13].

L’office de combattre et de vaincre le grand serpent Refrof ou Apap appartient tout spécialement à Hor, qui personnifie le soleil levant. Sous la forme de Hor-Themâ, il perce de sa lance-le reptile, en qui sont alors représentées les vapeurs crépusculaires que l’astre naissant dissipe de ses feux. C’est la donnée première, la forme la plus antique de la lutte des dieux de la lumière et du bien contre les puissances des ténèbres et du mal ; et elle a toujours gardé une place importante dans la mythologie. Mais plus tard le principe hostile et ténébreux fut surtout personnifié par le dieu Set, qui paraît avoir été primitivement un Soleil terrible, envisagé dans les effets desséchants et destructeurs de ses rayons, et aussi un dieu spécialement adoré par les populations du Delta, car on l’opposait, comme maître de celte contrée, à Hor, souverain des pays du sud. Set devint alors l’antagoniste d’Osiri, vainqueur un moment de ce dieu bienfaisant, mais vaincu à son tour par son fils Hor. De jour en jour il prit davantage la physionomie d’un dieu du mal, d’une personnification de tout ce qu’il y a d’hostile et de mauvais dans la nature. On ne l’envisageait plus guère que comme une sorte de démon d’une puissance formidable, et on n’avait plus pour lui que des malédictions à l’époque où les Grecs entrèrent en contact avec les. Égyptiens et assimilèrent Set au Typhon de leur propre mythologie. Mais il n’en avait pas été toujours de même. Plus on remonte haut, moins on voit un caractère de réprobation attaché au personnage de Set. Même au temps de la XVIIIe, de la XIXe et de la XXe dynastie, quoique le mythe qui en faisait le grand adversaire du bienfaisant Osiri fut déjà depuis longtemps formé, et populaire, Set n’avait point pour cela cessé de recevoir une part dans les adorations publiques. Il y avait des endroits où il était le grand dieu local ; on l’invoquait comme présidant, plus qu’aucun autre personnage du panthéon, à la force guerrière et destructive ; on le considérait aussi comme le dieu du désert, qui menace constamment le sol fertile de l’Égypte des vagues brûlantes de ses sables, comme celui de la mer salée qui engloutit les eaux douces et fécondantes du Nil. Certains rois, comme Séti, se mettaient par leur nom même sous la protection spéciale de ce dieu. On l’associait quelquefois dans une combinaison syncrétique à son adversaire bienfaisant Hor, et on représentait les deux dieux réunis pour soutenir la couronne du roi, comme les maîtres de la Haute et de la Basse-Égypte. Ce qui n’empêchait pas, du reste, que bien fréquemment le sculpteur qui venait d’exécuter, la figure de ce dieu terrible et redouté dans les bas-reliefs d’un temple ou dans le cartouche contenant le nom du roi, la mutilait lui-même d’un coup de masse avant de terminer son œuvre, afin qu’elle ne lui portât pas malheur, exactement de même de nos ymaigiers du moyen âge ont souvent cassé la tête du diable qu’ils venaient de sculpter, se persuadant avec naïveté qu’ils le rendaient ainsi impuissant à leur nuire.         

Set fut identifié au Soutekh que les Pasteurs et les Khéta tenaient pour leur dieu suprême. Il le fut aussi au Ba’al des populations kénânéennes et araméennes. Aussi ce fut dans son cycle que furent classées par la religion officielle les divinités asiatiques dont le culte, ainsi que nous l’avons déjà raconté (tome II), s’introduisit sur les bords du Nil vers le temps de la XIXe dynastie et y acquit momentanément une certaine popularité, Reschpou (Rescheph), Bes (Bousch), Astart (Aschtkarth), Anta (Anatk), Qedesclit, Kent, Anouqt (Onqath). On les mit aussi en rapport étroit avec Ilat-IIor, que l’on rapprochait encore de la déesse kénânéenne Aschtarth, la Athar des Araméens et des Arabes, et dont on faisait quelquefois une reine des Asiatiques. Reschpou, dont les représentations sont assez multipliées, était invoqué comme un dieu delà vaillance guerrière. Astart était aussi une reine des batailles ; à qui l’on avait donné la tête d’une lionne de Sekhet et des autres déesses du même groupe.

 

Les pouvoirs malfaisants vaincus et contenus, l’œuvre du Dieu suprême, spécialement personnifié dans le Soleil, n’était pas encore complète.

Il a créé le sol, l’argent et l’or ;

le lapis vrai à son bon plaisir[14].

Il fait les herbages pour les bestiaux,

les plantes dont se nourrissent les humains.

Il fait vivant le poisson dans le fleuve,

les oiseaux dans le ciel,

donnant le souffle à ceux qui sont dans un œuf.

Il vivifie les reptiles,

fait ce dont vivent les oiseaux ;

reptiles et oiseaux sont égaux à ses yeux.

Il donne des provisions au rat dans son trou,

et nourrit l’oiseau sur la branche.

Sois béni pour tout cela,

Un unique, multiple de bras.

C’est de ses deux yeux que sont sortis les hommes, troupeau de Râ, » divisés entre les quatre races dont nous avons déjà parlé plus haut, en les comparant à celles qu’admet l’ethnographie de la Genèse (tome Ier) et en indiquant les auteurs différents que l’on attribuait à leur formation (tome 1er).

Salut à toi ! disent-ils tous,

louange à toi parce que tu demeures parmi nous !

Prosternations devant toi, parce que tu nous as créés !

Tu es béni de toutes créatures ;

tu as des adorateurs en toute région,

au plus haut des cieux, dans toute la largeur de la terre,

au plus profond des mers.

Les dieux s’inclinent devant ta sainteté ;

les âmes exaltent qui les a créées.

Elles se réjouissent de se présenter devant leur générateur,

elles te disent : Va en paix,

père des pères de tous les dieux,

qui as suspendu le ciel, étendu la terre.

Créateur des êtres, formateur des choses,

roi souverain, vie, santé, force, chef des dieux,

nous adorons tes esprits, parce que tu nous as faits ;

nous te faisons des offrandes, parce que lu nous as donné naissance ;

nous le bénissons, parce que tu demeures parmi nous.

 

§ 3. — LES DIEUX RÉGNANT SUR LA TERRE. — OSIRI.

Au sortir des mains du créateur, l’homme ne connaissait encore aucun des arts nécessaires à la vie ; il n’avait même pas de langage et en était réduit à imiter le cri des animaux. Dieu descendit sur la terre et se manifesta aux humains sous différentes formes, dont la succession fut enregistrée dans les dynasties divines. Le nom de ces formes ou plutôt de ces dieux varia selon les temps et les lieux[15]. A Memphis, Phtah prenait la tête de la liste ; à Thèbes c’était Ammon ; à Héliopplis, Atoum. Venaient ensuite Râ, qui paraît bien avoir été le premier des monarques divins dans la conception primitive, puis Schou, Sev, Osiri Oun-nofri, Set et Hor[16]. Le règne de cette dynastie divine était regardé par les Égyptiens comme un âge d’or auquel ils ne songeaient jamais sans envie. Pour dire d’une chose qu’elle était supérieure atout ce qu’on pouvait imaginer, ils affirmaient qu’on n’en avait pas vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.

Osiri était le plus populaire des dieux-rois. Son mythe n’est qu’une des formes sous lesquelles on se plaisait à se représenter la lutté du bien et du mal, du dieu ordonnateur contre le désordre du chaos. Osiri, l’être bon par excellence (Oun-nofri), est en guerre perpétuelle contre Set le maudit ; Osiri, dieu solaire et forme infernale de Râ, est l’ennemi éternel, de Set, le dieu des ténèbres et de la nuit. Après sa disparition à l’ouest du ciel, le roi du jour, souverain de la nuit, qui avance sans station ni relâche, Râ, n’arrêtait point sa course. Il allait, comme nous l’avons dit tout à l’heure, sur la voie mystérieuse de la région d’occident, à travers les ténèbres de l’enfer, que nul vivant n’a jamais pénétrées, et voyageait pendant douze heures pour regagner l’orient et reparaître à la lumière. Cette naissance et cette mort journalière du soleil, indéfiniment répétées, avaient suggéré aux Égyptiens le mythe d’Osiri. Comme tous les dieux, Osiri est le soleil : sous la figure de Râ, il brille au ciel pendant les douze heures du jour ; sous la forme d’Osiri, Oun-nofri, il régit la terre. Mais,.de même que Râ est chaque soir attaqué et vaincu par la nuit qui semble l’engloutir à jamais, Osiri est trahi par Set, qui le met en pièces et disperse ses membres pour l’empêcher de reparaître. Malgré cette éclipse momentanée, ni Osiri ni Râ ne sont morts. Osiri Khent-Ament, l’Osiri infernal, soleil de nuit-, renaît, comme le soleil au matin, sous le nom de Har-pa-khrad, Hor enfant, l’Harpocrate des Grecs. Har-pa-khrad, qui est Osiri, lutte contre Set et le bat comme le soleil levant dissipe les ombres de la nuit ; il venge son père, mais sans anéantir son ennemi. Cette lutte, qui recommence chaque jour et symbolisait la vie divine, sert aussi de symbole à la vie humaine. La vie n’était pas, en effet, confinée à cette terre. L’être qui naissait à notre monde avait déjà vécu et devait vivre ailleurs ; les moments de son existence terrestre n’étaient qu’un des stages, un des devenirs (khopraou) d’une existence dont il ne connaissait ni le commencement ni la fin. Chacun des stages de cette existence, et partant la vie humaine, répondait à un jour de la vie du soleil et d’Osiri. La naissance de l’homme était le lever du soleil à l’orient ; sa mort, la disparition du soleil à l’occident du ciel. Une fois mort, l’homme devenait Osiri et s’enfonçait dans la nuit jusqu’au moment ou il renaissait à une autre vie comme Hor-Osiri à une autre journée[17].

Toute une légende d’un caractère épique se forma sur ces données théologiques ; on lui donna la terre pour théâtre et chacune des villes de la vallée du Nil prétendit avoir vu un des épisodes du drame. On raconta qu’Osiri et Set étaient frères, nés tous les deux de Sev, personnification de la terre, et de la déesse Nout, la voûte céleste. Ils avaient épousé leurs deux sœurs, Isi et Nebt-hat (la Nephtys des Grecs). Osiri, l’aîné des frères, avait d’abord régné sur l’Égypte, sur laquelle il avait répandu tous les bienfaits de la civilisation. Mais Set, jaloux d’Osiri et voulant usurper sa couronne, avait assassiné traîtreusement son frère dans un banquet, avait coupé son corps en morceaux et enfermé ceux-ci dans un coffre, qu’il avait jeté à la mer. Isi, instruite de l’assassinat, avait longtemps recherché les débris du corps de son mari, les avait recueillis, rassemblés et par ses baisers et ses larmes les avait si bien réchauffés que ce cadavre inanimé l’avait rendue mère d’un fils, Hor, qui n’était que lui-même réincarné. Hor avait grandi sous la double protection d’Isi et de Nebt-hat, qui, bien que femme du meurtrier, s’était associée aux recherches et au deuil de sa sœur. Parvenu enfin à la plénitude de sa force, le jeune dieu avait tiré vengeance de la mort de son père sur la personne de Set, lequel régnait en Égypte depuis la mort d’Osiri, en commettant tous les excès et tous les crimes. La mort d’Osiri, la douleur d’Isi, la défaite finale de Set, tout cela avait fourni à la légende mythique et à ses variantes un thème inépuisable de créations qui rappellent ce que l’on trouve dans diverses religions de l’Asie antérieure, notamment l’histoire de Cybèle et d’Atys, celle de Ba’alth et de Tammouz ou d’Aphrodite et d’Adonis.

Aussi certaines des variantes du mythe osirien avaient-elles été combinées de manière à établir un lien entre le culte de l’Égypte et celui de la Syrie. On racontait que le coffre qui contenait les restes du corps dépecé d’Osiris, jeté ta la mer aux embouchures du Nil, avait été porté par les flots jusque sur le rivage de la Phénicie, à Gebal ou Byblos. Là un tamarisc avait miraculeusement poussé en une seule nuit, enveloppant dans son tronc le coffre du dieu. Frappé de la miraculeuse croissance de cet arbre, le roi de Gebal, Melqarth (Plutarque hellénise son nom en Malcandre), l’avait fait couper et en avait fait la colonne centrale qui soutenait le plafond d’une des salles de son palais. Isi, dans ses courses vagabondes, était venue en Phénicie et avait reconnu, que la colonne de Gebal recelait dans . . ses flancs le cadavre d’Osiri. Alors elle s’était offerte pour être la nourrice de i’enfant de Melqarth, et tandis qu’elle allaitait son nourrisson de jour, la nuit elle se changeait en oiseau pour voleter autour de la colonne en poussant des lamentations sur son veuvage. L’éducation de l’enfant achevée ; et avec une nourrice divine, elle l’avait été en peu de temps, Isi avait demandé la colonne pour son salaire, l’avait ouverte et en avait tiré le corps de son époux.

Nous montrerons un peu plus loin de quelle importance ce mythe osirien fut dans le développement des idées des Égyptiens sur l’autre vie et sur les destinées qui y attendaient l’âme après la mort.

 

§ 4. — TRIADES ET ENNÉADES DIVERSES.

Dans ce rapide exposé des doctrines essentielles et fondamentales de la religion de l’antique Égypte[18], nous n’avons esquissé que les plus grands traits, nous n’avons indiqué que les personnages principaux du panthéon, que la théologie considérait comme formé par la subdivision de l’unité du premier principe unité dont la notion régnait au fond des sanctuaires ; car on s’y efforçait de trouver des combinaisons plus ou moins ingénieuses pour la concilier avec le fait du polythéisme. Nous ne saurions entrer ici dans rémunération des personnages secondaires de l’Olympe pharaonique ; leur nombre la rendrait beaucoup trop longue. En effet, ces dieux, que les penseurs religieux considéraient comme n’étant que des attributs, des qualités ou des modalités du seul être absolu et éternel, mais auxquels on avait fini par attribuer une existence propre et personnelle, pouvaient être indéfiniment multipliés, et certes la superstition populaire ne s’en était pas fait faute. Souvent beaucoup de ces personnages procèdent de la même conception et peuvent être ramenés à une même figure ; lorsqu’on les étudie de près, leur diversité extérieure s’efface, on les voit se confondre les uns avec les autres, et on arrive rapidement à celte conclusion que la mythologie égyptienne et tout le peuple de ses dieux se réduisent à un très petit nombre d’éléments, qui vont en se diversifiant à l’infini dans leur expression extérieure. Mais dans la religion populaire et visible, dans celle que les cérémonies extérieures des temples étalaient aux yeux du public, tous ces êtres divins se présentaient comme absolument distincts ; le peuple les tenait pour tels ; les prêtres seuls et ceux qu’ils avaient instruits dans les secrets des choses religieuses savaient à quoi s’en tenir sur le fond des doctrines.

Nous devons aussi laisser de côté, sans y insister longuement, certains dieux qui sortent du caractère solaire prédominant d’une manière générale dans le panthéon égyptien, par exemple toute la série des personnifications lunaires auxquelles on attribue un caractère mâle. Ces dieux, qui se rattachent, non plus à l’œil droit, mais à l’œil gauche du Dieu unique et suprême, sont principalement Khonsou, l’un des souverains de Thèbes, Aah et surtout Tahout, le dieu à tête d’ibis, qui partout figure dans les cycles divins avec son rôle particulier de scribe de l’assemblée des immortels, et qui était le premier, des dieux à Sesoun ou Khmounou ; l’Hermopolis des écrivains classiques, dans l’Égypte moyenne. Les Grecs en ont fait un Hermès. C’est le dieu des sciences, des lettres, celui, à qui l’on attribue la composition des livres sacrés. En tant que luné, il est le mensurateur du temps et celui qui veille sur la régularité des mouvements sidéraux.

Dans le culte extérieur et public, les divinités, indéfiniment multipliées, se groupaient toujours par triades ou séries de trois, qui plaçaient sous les yeux du peuple l’image du mystère de la génération divine, sous les traits d’une famille constituée comme celles des hommes et composée d’un père, d’une mère et d’un fils. Ces groupes, ces familles divines qui reproduisaient sous mie forme matérielle et tangible la conception fondamentale de la doctrine mystérieuse, étaient censées s’enfanter successivement les unes les autres et formaient ainsi comme une chaîne d’émanations descendant de là divinité suprême, se rapprochant à chaque degré davantage de la terre et finissant par arriver presque au niveau de l’humanité.

Ici la politique était intervenue directement et d’une manière fort habile dans l’organisation du culte public. Chaque triade était adorée dans le sanctuaire d’une des villes capitales des nomes ; il n’y avait pas deux villes qui adorassent la même triade. Or, le rang que tenait dans l’échelle des émanations le groupe divin adoré dans le temple était en raison directe de l’importance politique et administrative de la ville. C’est à peine si l’on pourrait citer deux ou trois exceptions, qui tiennent à ce que des villes fort considérables à l’époque reculée oh le culte officiel avait été organisé, étaient avec le temps déchues de leur importance, sans que leur culte eût perdu son rang hiérarchique. Mais il faut ici tenir également compte de ce fait que si le rang de la ville a très souvent déterminé le choix de la triade qu’on y adorait, d’après son rang dans l’échelle théogonique, par contre il est arrivé aussi que la fortune historique de la ville a grandi singulièrement l’importance attribuée à son dieu.

La triade suprême, sous le Moyen et surtout le Nouvel Empire, était celle de Thèbes, composée d’Ammon-Râ, le plus grand dieu du culte officiel de l’Égypte à partir du moment où la XIIe dynastie eut établi la capitale du pays d’où elle tirait son origine, de Moût, la mère divine par excellence, et de Khonsou, fils d’Ammon, mais aussi transformation d’Ammon lui-même, car dans ces groupes divins le fils est toujours identique à son père. Ammon, du reste, est sans contredit la forme la plus élevée et la plus spiritualiste sous laquelle le sacerdoce égyptien ait présenté la divinité aux adorations de la foule dans ses sanctuaires. C’est le dieu invisible et insondable ; son nom signifie le caché, et en effet il est le ressort mystérieux qui crée, conserve et gouverne le monde.  Le dieu père dans la triade de Memphis était Phtah, le démiurge, personnification de l’énergie créatrice, seigneur de justice, ouvrier et ordonnateur des mondes, auteur de l’univers visible, mais dont les attributs expriment une confusion absolue entre le créateur et la créature, entre l’auteur de l’ordre des choses et la matière informe. C’est ainsi qu’on le représentait comme un nain grotesque et monstrueux ou mieux comme un fœtus encore imparfaitement développé, tel qu’il est dans le ventre de sa mère. Son épouse était Sekhet, la déesse à tête de lionne, vengeresse des crimes, dans laquelle on reconnaissait quelquefois une forme de Moût. Le culte de la vieille capitale des dynasties primitives donnait Râ pour fils à ce couple divin.

Monthou, à tête d’épervier, était la forme terrible et guerrière du Soleil, dont les rayons frappent comme des flèches et sont quelquefois mortels. On l’adorait spécialement à On-rès ou Hermonthis, avec la déesse Râtaoui, son épouse, et leur fils Har-pa-Râ (Hor Soleil), nouvel, exemple de l’identité du dieu père et du dieu fils.

Citons encore, parmi les triades locales que l’on connaît par les monuments :

A Thèbes, comme triade secondaire, Ammon Khem, Amont et Har-ka ;

Aux Cataractes, Khnoum, Sa et Anouqt ;

A Teb ou Apollonopolis, Har-houd, Hat-Hor et Har-samt-taoui ;

A Snî ou Latopolis, Khnoum, Nebaout et Haq-kéou ;

A Noubti ou Ombos, Sevek-Râ, Hat-Hor et Khonsou ; puis, comme seconde triade, Har-ouer, Sent-nofrit et P-neb-taoui.

De toutes ces triades, celle qui était la plus rapprochée de l’humanité dans le culte extérieur, bien que sa conception, comme nous l’avons vu, fût une des plus hautes, était celle d’Osiri, d’Isi et de Hor, objet d’un culte universel dans toutes les parties de l’Égypte, mais ayant son plus auguste sanctuaire dans Aboud, la ville qui lui était spécialement consacrée, comme le fut plus tard aussi l’île de Philæ.

Quelquefois les groupes ternaires ne reproduisaient plus la famille humaine et étaient composés de trois dieux mâles. Tel était le caractère de l’association de Râ, Phtah et Hâpi (le Nil) et de celle de Ammon-Râ, Râ et Sevek. Les rois divinisés de leur vivant ont été introduits dans les groupes de ce genre. Râ-mes-sou II est le synthrone d’Osiri et de Phtah quand il reçoit les adorations de son beau-père, le prince de Khéta (plus haut, tome II) ; avec Râ et Atoum il constitue la trinité des grands dieux de sa ville de Pa-Râmessou-aâ-nakhtou. Dans un bas relief de Khennou (Silsilis), son fils Mi-n-Phtah l’adore en compagnie d’Osiri et d’Isi, auprès desquels il se substitue à Hor en tant que Dieu fils. A Isamboul nous l’avons vu (plus haut, dans le 1er chapitre de ce volume), se rendre un culte à lui-même comme au fils du dieu Râ et la déesse Tefnout. Aux temps ptolémaïques, la dégradation de la religion par cette apothéose des rois de leur vivant en vient à ce point que dans le temple d’Hermonthis on présente aux adorations, en tant qu’une nouvelle triade divine, manifestée sur la terre, Jules César, la fameuse Cléopâtre et le petit Ptolémée César ou Césarion, fruit de leur commerce doublement adultère.

Le nombre trois étant essentiellement mystique et sacré, les groupes ternaires de dieux se multipliaient à leur tour par trois, la triade devenait une ennéade. C’est ce qu’on appelait un paoût nontriou, un cycle de dieux. Cette ennéade, dont chaque personne pouvait se décomposer en un nombre infini de formes secondaires, était devenue l’expression favorite pour représenter la divinité dans son unité multiple, telle que l’avaient conçue les écoles sacerdotales. On l’employait donc souvent comme désignation collective de l’ensemble des dieux, résumé sous cette forme doublement ternaire.

 

§ 5. — LE CULTE DES ANIMAUX.

Le symbolisme était l’essence même du génie de la nation égyptienne et de sa religion. L’abus de cette tendance produisit la plus grossière et la plus monstrueuse aberration du culte extérieur et populaire du pays de Kêmi-t. Pour symboliser les attributs, les qualités et la nature des diverses divinités de leur panthéon, les prêtres égyptiens avaient eu recours aux êtres du règne animal. Le taureau, la vache, le bélier, le chat, le singe, le crocodile, l’hippopotame, l’épervier, l’ibis, le scarabée, etc., étaient les emblèmes chacun d’un ou de plusieurs personnages divins. On représentait le dieu sous la figure de cet animal, ou, plus souvent encore, par un accouplement étrange et particulier à l’Égypte, on lui en donnait la tête sur un corps humain. Mais les habitants des bords du Nil, éloignés de l’idolâtrie des autres nations païennes par un instinct de leur nature, tout en multipliant les représentations de leurs dieux, disaient qu’en réalité on ne taille point un dieu dans la pierre, dans les statues sur lesquelles on pose la double couronne ; on ne le voit pas ; on ne sait pas le lieu où il est. Ils avaient préféré porter leurs hommages à des images vivantes des dieux plutôt qu’à des images inertes de pierre ou de métal ; et ces images vivantes, ils les avaient trouvées dans les animaux, qu’ils avaient choisis pour emblèmes de l’idée exprimée dans la conception de chaque dieu. De là le culte des animaux sacrés, qui paraissait si étrange et si ridicule aux Grecs et aux Romains.

Quelques-uns, en se fondant sur les théories préconçues de certaines écoles plus ou moins philosophiques sur des phases successives d évolution de la religion, qui auraient été invariablement les mêmes chez tous les peuples, ont cru reconnaître dans ce culte des animaux sacrés chez les Égyptiens le vestige d’un fétichisme remontant à un état encore sauvage. Il y a à cette manière de voir un obstacle absolu. C’est que la tradition nationale des Égyptiens affirmait qu’un tel culte, bien loin d’avoir un caractère primitif, ne s’était établi que par une combinaison voulue, à une date déterminée dans les temps historiques. Les historiens du pays avaient soin de noter que l’adoration des animaux divins les plus vénérés de l’Égypte, de ceux qui, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, étaient considérés comme de véritables incarnations des dieux sur la terre, ne remontait ni au temps semi-mythique des Schesou-Hor, ni à celui de la première dynastie. Il avait été constitué par Ka-kéou, le second roi de la IIe dynastie (plus haut, tome II). Ce n’était donc pas un fait primordial remontant aux origines mêmes de la société égyptienne, avant qu’elle ne fût sortie des langes d’un état rudimentaire ; c’était la conséquence logique d’un développement déjà trop raffiné de l’esprit de symbolisme.

Chaque nome avait son animal sacré, dont quelques-uns étaient adorés par tout le pays, comme le scarabée de Phtah, l’ibis et le singe cynocéphale de Tahout, l’épervier de Hor, le chacal d’Anopou (Anubis). D’autres, vénérés dans un nome, étaient proscrits ailleurs. Les gens de Abou (Éléphantine) tuaient le crocodile et lui faisaient la chasse avec acharnement. Au contraire, les prêtres de Thèbes et ceux de Sched (Crocodilopolis), dans le Fayoum, vénéraient avec effroi le redoutable saurien et, nous dit Hérodote, en choisissaient un beau qu’ils nourrissaient, après lui avoir appris à manger dans la main. Ils lui mettaient aux oreilles des anneaux d’or ou de terre émaillée, et des bracelets aux pattes de devant. Strabon raconte sa visite au crocodile sacré : Notre hôte prit des gâteaux, du poisson grillé et une boisson préparée avec du miel, puis alla vers le lac avec nous. La bête était couchée sur le bord. Les prêtres vinrent auprès d’elle, deux d’entre eux lui ouvrirent la gueule, un troisième y fourra d’abord les gâteaux, ensuite le poisson frit et finit parle breuvage. Sur quoi le crocodile se mit à l’eau et s’alla poser sur l’autre rive. Un nouvel étranger étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et après avoir atteint le crocodile lui donnèrent l’offrande de la même manière. Chaque animal sacré était ainsi nourri avec beaucoup de soin, et selon ses goûts, dans le temple du dieu auquel il était consacré, et, après sa mort, il était embaumé. Il n’était pas rare de voir un riche particulier dépenser par dévotion tout ou partie de son bien à lui faire de splendides funérailles, Ce n’était, d’ailleurs, qu’un individu de chaque espèce que l’on adoptait ainsi comme représentation vivante du dieu dans le temple, où il était entretenu aux frais de l’État et servi parles plus grands personnages. Mais l’espèce entière était sacrée dans le nome où un de ces individus était ainsi adoré ; c’eût été un sacrilège horrible que d’y molester un animal de cette espèce, et tous avaient droit à l’embaumement. Il y avait des catacombes d’animaux sacrés dont chacune renfermait une espèce particulière. Les chats, après avoir été embaumés, étaient transportés des autres villes d’Égypte à Pa-Bast (Bubastis), les éperviers à Pa-Ouats (Bouto), les ibis à Sesoun ou Khmounou (Hermopolis).

Je le répète, dans la conception première et pour ceux qui connaissaient le fond de la religion, ces animaux sacrés n’étaient que des simulacres vivants des divinités ; mais la superstition populaire en faisait des dieux réels, et leur culte était peut-être la partie de la religion à laquelle le peuple était le plus invinciblement attaché. Si, dit Hérodote, on tue quelqu’un de ces animaux de dessein prémédité, on est puni de mort ; si on l’a fait involontairement, on paie l’amende qu’il plaît aux prêtres d’imposer ; mais si on tue un ibis ou un épervier, même sans le vouloir, on ne peut éviter le dernier supplice. Un soldat romain, sous les Ptolémées, ayant tué par hasard un chat sacré dans les rues d’Alexandrie, fut massacré parle peuple en furie, malgré l’intervention du roi et le nom si redoutable de Rome. Un récit fortement légendaire prétend aussi que lorsque le Perse Kambouziya envahit l’Égypte, il fît placer en avant de son armée une rangée d’animaux sacrés, et que les Égyptiens se laissèrent mettre en déroute pour ne pas diriger sur eux leurs traits (tome II).

Les plus célèbres des animaux sacrés, ceux que l’on considérait, non plus comme des images, de simples simulacres, mais comme de véritables incarnations de la divinité, étaient le taureau Our-mer, appelé des Grecs Mnévis (de mna, bétail), et l’oiseau Vennou, le phénix, à On (Héliopolis), le bélier (les Grecs disent le bouc) Ba-neb-Dad à Pa-Ba-neb-Dad (Mendês), le taureau Pacis ou Bacis (on ne connaît de son nom que la forme hellénisée) à On-rès (Hermonthis), enfin le taureau Hapi (Apis) à Man-nofri (Memphis). Le bélier Ba-neb-Dad était l’âme d’Osiri, le bœuf Our-mer l’âme de Râ ; le taureau Pacis était aussi appelé Oun-nofri, ce qui indique qu’on voyait en lui une incarnation d’Osiri, auquel appartient ce nom. Au dire des Grecs, le phénix arrivait tous les cinq cents ans de l’ouest et s’abattait dans le temple de Râ à Héliopolis. : Quelques-uns prétendaient qu’il apportait avec lui le corps de son père enveloppé de myrrhe, D’autres disaient qu’il venait se faire : brûler lui-même sur un bûcher de myrrhe et de bois odorants, pour renaître de ses cendres et repartir à tire-d’aile vers sa patrie d’orient. En fait le Vennou était une espèce de vanneau à la tête ornée de deux longues plumes flottantes. Il passait pour être encore une incarnation de l’âme d’Osiris.

Le taureau divin de Memphis, Hapi, avait fini par devenir aux yeux de tous les Égyptiens l’expression la plus complète de la divinité sous la forme animale. On le tenait pour la seconde vie de Phtah pour une incarnation permanente dé ce grand dieu de la religion memphite. Hapi, disaient les prêtres, naissait d’une vache miraculeusement fécondée par un éclair descendu du ciel, demeurée vierge après son enfantement, et qui ne devait plus être mère une seconde fois. Il devait être noir avec un triangle blanc sur le front, une marque formée par un épi de poils sur le dos, que l’on comparait à un vautour aux ailes éployées, le ventre et les pattes blanches, une espèce de bourrelet ou de nœud de chair en forme de scarabée sur la langue ; les poils de sa queue étaient doubles. Le scarabée, le vautour et toutes celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition relative des épis, dit Auguste Mariette, n’existaient pas réellement. Les prêtres, initiés aux mystère de Hapi, les connaissaient sans doute seuls et savaient y voir les symboles exigés de l’animal divin, à peu près comme les astronomes reconnaissent dans certaines dispositions d’étoiles les linéaments d’un dragon, d’une lyre et d’une ourse. Hapi vivait à Memphis dans une chapelle attenante au grand temple de Phtah et y recevait de ses prêtres les honneurs divins. Une vaste cour, entourée de portiques somptueux, lui servait de promenoir, et c’est là qu’on le montrait aux dévots qui venaient l’adorer. Il rendait des oracles aux particuliers qui le consultaient et pouvait remplir d’une faveur prophétique les enfants qui l’approchaient.

Quand le taureau-dieu venait à mourir, l’Égypte entière était en deuil, et partout on se livrait à de solennelles lamentations. Dès qu’il se manifestait de nouveau, chacun se parait de ses plus riches habits, et on se livrait aux plus grandes réjouissances. Mais chaque Hapi ne devait vivre qu’un nombre représentation d’années déterminé par les lois religieuses, et au bout de ce temps s’il n’était pas mort de mort naturelle, on le tuait, sauf à en porter le deuil. Au terme de vingt-cinq ans après sa naissance, les prêtres le noyaient dans une fontaine consacrée au Soleil. Cette règle, en vigueur à l’époque gréco-romaine, n’existait pas encore, du reste, ou n’était pas vigoureusement appliquée dans les temps pharaoniques, car deux Hapi contemporains de la XXIIe dynastie vécurent plus de vingt-six ans. Il y a des raisons de croire que c’est sous la XXVIe dynastie qu’elle fut définitivement établie. Hapi mort devenait l’objet d’un nouveau culte. Parle seul fait de son trépas, il se trouvait assimilé à Osiri, le dieu des régions infernales, et recevait le nom d’Osir-Hapi, d’où les Grecs ont fait Sérapis. D’une importance fort secondaire, et surtout exclusivement limitée à Memphis, sous la monarchie pharaonique, le culte d’Osir-Hapi ou Sérapis prit tout à coup un développement et un rôle capital au temps des Ptolémées. Changeant complètement de nature et de physionomie par suite de l’assimilation du dieu égyptien à un dieu Sérapis ou Sarapis, d’une origine toute différente, qui était honoré dans la ville hellénique de Sinope, sur le Pont-Euxin, il devint un culte mixte, dont la politique des Lagides fit un point de contact entre les deux populations grecque et égyptienne.

Les taureaux Hapi du temps des dynasties primitives paraissent avoir été ensevelis dans les souterrains situés sous la grande pyramide à étages de Saqqarah (plus haut, tome II), au centre de la nécropole memphite. Plus tard, chaque taureau eut sa tombe séparée dans la portion du champ funéraire de Ka-kam (Cochomê des Grecs, Saqqarah d’aujourd’hui), que les Hellènes appelèrent le Sérapêion et les Romains le Serapeum. Elle se composait d’un édicule orné de bas-reliefs, sous lequel on pratiquait une chambre souterraine carrée à plafond plat. Vers le milieu du règne de Râ-mes-sou II, on abandonna le système des tombes séparées pour en revenir à celui du cimetière commun. On creusa dans la roche vive une galerie d’une centaine de mètres de longueur, sur chaque côté de laquelle ont été successivement percées quatorze chambres assez grossières. Plus tard le nombre des galeries et des chambres s’accrut à mesure que le besoin s’en fit sentir par la mort de nouveaux taureaux divins. La momie de Hapi une fois mise en place dans le grand sarcophage monolithe que renfermait sa chambre funèbre, on murait l’entrée de celle-ci ; mais les visiteurs dévots avaient l’habitude de déposer contre le mur qui barrait l’entrée du caveau ou contre les parties voisines du rocher une stèle portant leur nom et une prière à Hapi mort ou Osir-Hapi. Un petit temple consacré au dieu, et renfermant son image sous sa forme de taureau, fut construit au-dessus de l’entrée de la catacombe sépulcrale. A l’époque des Ptolémées, on établit à partir du flanc est du Sérapêion égyptien, du lieu de repos de Osir-Hapi, un long dromos, une avenue pavée que bordaient 136 sphinx et qui conduisait au Sérapêion grec, au temple du Sérapis de Sinope, identifié à son homonyme égyptien. Toutes les villes importantes eurent également leur Sérapêion, et celui d’Alexandrie fut particulièrement fameux.

Le culte de Hapi vivant et mort, institué sous la IIe dynastie, dura jusqu’aux derniers jours de la civilisation et de la religion de l’Égypte. Mais après l’interdiction des cérémonies du paganisme sous Théodose, après la dispersion, des prêtres qui desservaient le sanctuaire funèbre de l’animal divin, les tombes furent violées, puis abandonnées, et le désert s’en empara ; ses sables les ensevelirent sans en laisser plus de traces extérieures. C’est seulement en 1851 qu’Auguste Mariette les retrouva sous leur linceul et les rendit au jour, après plus de quatorze siècles d’oubli.

 

Les détails  qu’on vient de lire montrent ce qu’était en réalité, à son âge le plus brillant et le plus philosophique, la religion du peuple égyptien : un mélange bizarre et presque inextricable de quelques vérités sublimes avec des conceptions métaphysiques et cosmogoniques souvent désordonnées et toujours grandioses, une morale épurée, un culte abject et des superstitions populaires de la dernière grossièreté. Les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles d’or, dit Clément d’Alexandrie. Mais si vous avancez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez le simulacre, un prêtre se présente d’un air grave en chantant un hymne en langue égyptienne ; il soulève un peu le voile, comme pour montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un chat, un crocodile, un serpent ou quelque autre animal dangereux. Le dieux des égyptiens paraît !.... C’est une bête immonde, se vautrant sur un tapis de pourpre.

 

§ 6. — GENÈSE ET DÉVELOPPEMENT DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE

Il est presque généralement admis dans l’école égyptologique contemporaine, en grande partie par l’influence des travaux d’Emmanuel de Rougé, que dans la religion des rives du Nil le polythéisme exubérant qui a fini par la caractériser extérieurement découle, par une corruption due à l’exagération de l’esprit de symbolisme, d’un monothéisme primordial et absolu. C’est la thèse dont M. Pierret, ainsi que nous l’avons déjà dit, s’est fait le défenseur le plus habile et le plus convaincu. Quelques arguments sérieux qu’on ait fait valoir en sa faveur, avec quelque talent qu’elle ait été présentée et soutenue, cette théorie souffre de grandes difficultés. Elle procède au rebours de ce qu’a été l’évolution logique et rationnelle de la conception religieuse chez les autres peuples de l’antiquité ; et, à juger d’après les apparences, l’effort si remarquable que nous offrent les doctrines mystiques des grandes écoles sacerdotales de l’Égypte pour ramener la variété infinie des dieux du culte extérieur à une unité divine supérieure, semble plutôt le résultat d’un puissant travail de pensée philosophique arrivant à réconcilier par la méthode syncrétique un polythéisme extérieur avec la notion, conçue ensuite et par un notable progrès, d’une sorte de monothéisme fondamental. Il faudrait des preuves positives et formelles pour définitivement accepter le contraire, et jusqu’à présent ces preuves n’existent pas.

Aussi, après M. Lepage-Renouf, qui avait déjà élevé des doutes à son égard, M. Maspero, qui admettait d’abord la doctrine prédominante parmi les égyptologues[19], la combat aujourd’hui et propose[20] d’y substituer, au sujet de la genèse et du développement de la religion égyptienne, une théorie nouvelle, qui me paraît plus exacte et mieux fondée.

Le savant écrivain commence par insister avec raison sur ce qu’ont encore d’incomplet nos connaissances sur la religion de l’Égypte et sur les doctrines entre lesquelles s’y partageaient les grandes écoles sacerdotales. « Chaque fois que j’entends parler de la religion égyptienne, je suis tenté de demander de quelle religion égyptienne il s’agit. Est-ce de la religion égyptienne de la ive dynastie ou de la religion égyptienne de l’époque ptolémaïque ? Est-ce de la religion populaire ou de la religion sacerdotale ? de la religion telle qu’on l’enseignait à l’école d’Héliopolis ou de la religion telle que la concevaient les membres de la faculté de théologie de Thèbes ? Entre le premier tombeau memphite portant le cartouche d’un roi de la me dynastie et les dernières pierres sculptées à Esneh sous l’empereur Philippe l’Arabe, il y a 5.000 ans d’intervalle. Sans compter l’invasion des Pasteurs, la domination éthiopienne et assyrienne, la conquête persane et la conquête grecque, et les mille révolutions de sa vie politique, l’Égypte a passé, pendant ces 5.000 ans, par maintes vicissitudes de vie morale et intellectuelle. Le chapitre XVIIe du Livre des morts, qui paraît contenir l’exposition du système du monde tel qu’on l’entendait à On au temps des premières dynasties, nous est connu par plusieurs exemplaires de la XIe et de la XIIe dynasties. Chacun des versets qui le composent était déjà interprété de trois ou quatre manières différentes, si différentes que, suivant les écoles, le démiurge devenait le feu solaire, Râ-Schou, ou bien l’eau primordiale, Nou ; quinze siècles plus tard, le nombre des interprétations avait augmenté. Si l’on considère le rôle que jouent les dieux dans les rares textes religieux de l’Ancien