Les Égyptiens

 

CHAPITRE V — DÉCADENCE ET CHUTE DE LA MONARCHIE ÉGYPTIENNE.

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — FIN DE LA VINGTIÈME DYNASTIE. VINGT-ET-UNIÈME MAISON ROYALE (DU XIIIe AU COMMENCEMENT DU Xe SIÈCLE.).

Après le prince guerrier à qui l’on doit le grand temple de Médinet-Abou, treize autres rois du nom de Râ-mes-sou continuèrent la XXe dynastie pendant plus d’un siècle et demi. Mais ils ne forment pas tous une série successive ; les listes de Manéthon n’en admettaient que huit dans la suite des rois légitimes. Au milieu des obscurités qui enveloppent cette période historique, sur laquelle nous n’avons qu’un très petit nombre de documents monumentaux, on discerne quelques troubles, quelques compétitions et surtout, à plusieurs reprises, des partages à l’amiable de l’Égypte entre plusieurs princes. C’est par exemple ce qui arriva entre deux des fils puînés de Râ-mes-sou III, entre Râ-mes-sou VI et son frère Mi-Amoun Méri-Toum, quelque temps après la mort du premier héritier de leur père commun, Râ-mes-sou IV, lequel paraît avoir gouverné seul pendant cinq ou six ans au plus et être mort sans enfants. Aucun de ces nombreux rois n’a laissé un nom illustre. Les timides successeurs du héros de Médinet-Abou ne surent pas conserver intact le glorieux dépôt de ses traditions. C’était en vain que Râ-mes-sou III avait, par l’éclat de ses victoires, arrêté un instant l’Égypte sur le bord de l’abîme où elle allait tomber ; cette fois les temps étaient venus. Rien que la monarchie pharaonique eût encore des gouverneurs en Syrie, la dépendance de ce pays devint de plus en plus fictive. Par son contact prolongé avec les Asiatiques, l’Égypte avait perdu chaque jour davantage cette unité qui jusqu’alors avait fait sa force. Pendant cette période de défaillance générale, une autre cause d’affaiblissement se produisait encore. Les grands prêtres d’Ammon à Thèbes, constitués en race héréditaire, se mirent à jouer le même rôle que plus tard les maires du palais sous nos derniers rois mérovingiens. Ils s’emparèrent successivement de toutes les hautes fonctions civiles et militaires, minèrent peu à peu la puissance royale et aspirèrent à renverser les rois légitimes.

L’Égypte en vient ainsi à payer l’ambition des conquérants de la XVIIIe et de la XIXe dynastie. Humiliée autant qu’elle a été superbe, elle va voir bientôt son sol foulé encore une fois par les étrangers, et après avoir dominé en même temps sur les Kouschites, les Libyens et les Asiatiques, elle recevra d’eux des rois. Comme l’a dit très justement A. Mariette, c’est pour n’avoir pas su rester sur le terrain qui est véritablement le sien, c’est-à-dire sur les bords du Nil, aussi loin qu’ils se prolongent vers le sud, c’est pour avoir essayé de s’imposer là où mille questions de race et de climat compromettent son autorité, que son empire trop vaste va se démembrer. Telle en effet sera la fin de la plus brillante période de l’histoire d’Égypte. Impuissant à faire face à tant de dangers, l’empire de Mena, après Râ-mes-sou III, marche douloureusement vers sa décadence. Au nord comme au sud, ses conquêtes lui échappent une à une, et au moment où, quelques années après la mort de Râ-mes-sou XII, les grands-prêtres placent enfin sur leur tête la couronne des Pharaons, nous voyons l’Égypte réduite à ses plus petites frontières et entourée d’ennemis désormais plus puissants qu’elle.

La soumission de la Syrie, au moins nominale, et le paiement d’un tribut par les populations de cette province, se prolongèrent pourtant assez tard dans le cours de la XXe dynastie. Non seulement sous Râ-mes-sou VI nous voyons le Routen rendre hommage au Pharaon, mais près d’un siècle et demi plus tard, sous Râ-mes-sou XI, vers 1150, nous savons avec certitude que le Naharina reconnaissait encore la suzeraineté égyptienne et fournissait un tribut. C’est ce qui ressort d’une stèle provenant de Thèbes et conservée à la Bibliothèque Nationale de Paris, dont la longue inscription a été l’objet des études successives de M. Birch et d’Emmanuel de Rougé. Le récit de cette stèle est assez curieux pour mériter d’être ici analysé. Râ-mes-sou XI était allé faire une tournée en Naharina pour y recevoir les tributs, quand il rencontra la fille du chef d’une localité nommée Bakhtan, qui lui plut et qu’il épousa. Quelques années plus tard, Râ-mes-sou étant à Thèbes, on vint lui dire qu’un envoyé de son beau-père se présentait, sollicitant du roi que celui-ci envoyât un médecin de son choix auprès de la sœur de la reine, atteinte d’un mal inconnu. Un médecin égyptien partit en effet avec le messager. La jeune fille souffrait d’une maladie nerveuse, et, selon la croyance du temps, on pensait qu’un esprit possesseur s’était introduit en elle. En vain le médecin eut-il recours à toutes les ressources de l’art ; l’esprit, dit la stèle, refusa d’obéir, et le médecin dut revenir h Thèbes sans avoir guéri la belle-sœur du roi. Ceci se passait en l’an 15 de Râ-mes-sou. Onze ans plus tard, en l’an 26, un nouvel envoyé se présenta. Celle fois le beau-père du roi d’Égypte ne demandait plus un médecin ; selon lui, c’était l’intervention directe d’un des dieux de Thèbes qui pouvait seule amener la guérison de la princesse, nommée Bent-reschit. Comme la première fois, Râ-mes-sou consentit à la demande du père de la reine, et l’arche sacrée du dieu Khonsou, un des principaux dieux de Thèbes, partit pour opérer le miracle demandé. Le voyage fut long : il dura un an et six mois. Enfin le dieu thébain arriva clans le Naharina et l’esprit vaincu fut chassé du corps de la jeune fille, qui recouvra immédiatement la santé. Mais à ce dénouement ne s’arrête pas le récit gravé sur la stèle. Un dieu dont la seule présence amenait des guérisons si miraculeuses était précieux à bien des titres, et, au risque de se brouiller avec son puissant allié, le père de la jeune princesse résolut de le garder dans son palais. Effectivement, pendant trois ans et neuf mois l’arche de Khonsou fut retenue en Mésopotamie. Mais, au bout de ce temps, le chef qui avait ordonné cette mesure violente eut un songe. Il lui sembla voir le dieu captif qui s’envolait vers l’Égypte sous la forme d’un épervier d’or, et, en même temps, il fut attaqué d’un mal subit. Le beau-père de Râ-mes-sou prit ce songe pour un avertissement céleste. Il donna immédiatement l’ordre de renvoyer le dieu, qui, en l’an 33 du règne, était de retour dans son temple de Thèbes.

Ce qui ajoute encore à l’intérêt de cette curieuse histoire, racontée par un monument contemporain, c’est que l’événement coïncida presque exactement comme date avec les aventures de l’Arche d’alliance des Hébreux chez les Pelischtim, telles qu’elles sont racontées dans le livre de Schemouel. Or, les deux récits ont des points de contact tout à fait saisissants, qui n’auront pas échappé au lecteur.

Râ-mes-sou XI, on le voit par le début de la narration dans la stèle de la Bibliothèque Nationale, au milieu du XIIe siècle avant l’ère chrétienne, se considérait donc encore comme le maître légitime du Naharina, y faisait quelquefois acte de souveraineté et y percevait des tributs. Mais en dehors de cette marque de vasselage, l’autorité des rois d’Égypte sur les provinces asiatiques était dès lors bien fictive. Au delà de l’Euphrate, ils n’avaient pas été en mesure d’empêcher la formation de l’empire assyrien, dont la puissance, inaugurée dans le commencement du XIVe siècle, suivait une marche graduelle et toujours ascendante. Plus près de leurs frontières, ils avaient laissé les Pélesta ou Pelischtim s’emparer des villes de ‘Azah, Asclôd, Aschqelôn, Gat et ‘Aqqarôn (‘Eqrôn), et se rendre ainsi maîtres de la route militaire, jadis si soigneusement gardée, qui faisait communiquer l’Égypte avec la Syrie. Ils n’étaient pas intervenus dans les querelles des Pelischtim avec les Benê-Yisraël et avec les Phéniciens, même quand ils avaient pris et détruit Çidôn, pas plus qu’ils n’étaient intervenus lorsqu’un roi du Aram-Naharaïm ou de la Syrie Damascène, Kouschân-Riseha’thaïm, avait conquis momentanément toute la Palestine.

Fort peu de temps après la date de la stèle de la Bibliothèque Nationale, le grand prêtre d’Ammon, Her-Hor, dépossédait Râ-mes-sou XIII de- la couronne et prenait ouvertement le titre de roi, en faisant de son ancienne qualification sacerdotale son prénom de souverain. C’est alors que se montre la dernière trace de la puissance des Pharaons en Syrie ; Her-Hor reçut encore, peu après son avènement, les tributs de la Syrie, comme de l’Ethiopie.

Vers ce moment (dans la seconde moitié du XIIe siècle), la puissance de l’empire assyrien prenait un essor subit ; les rois d’Asschour entraient dans la voie des grandes conquêtes, et bientôt il ne fut plus question, entre le Tigre et l’Euphrate, et même au delà de ce dernier fleuve, d’autre domination que de celle-là. Her-Hor, qui, après avoir eu le titre de généralissime des armées, s’était fait roi sans renoncer à son suprême sacerdoce, avait quelque peine à faire reconnaître son usurpation. La famille des rois de la XXe dynastie, exilée dans la Grande Oasis, conservait des partisans nombreux, qui à plusieurs reprises parvinrent à écarter momentanément du trône les descendants de Her-Hor. Celui-ci dut ainsi chercher des appuis à l’extérieur et renonça définitivement à la politique de domination extérieure inaugurée par la XVIIIe dynastie, afin de se concilier l’alliance et le concours des Asiatiques. Mais il ne réussit point encore par là à fonder une dynastie. Son fils, Pi-notem Ier, ne régna pas et dut se borner à rester grand prêtre d’Ammon, tandis que deux ou trois Râ-mes-sou, restaurés, se succédaient obscurément sur le trône. Pi-ânkhi, fils de Pi-notem, plus heureux que son père, réussit à recouvrer la couronne et à se faire proclamer roi à Thèbes. La race des Râ-mes-sou était définitivement détrônée, et pour se donner une légitimité, la famille des prêtres usurpateurs s’allia par mariage à la descendance des compétiteurs de Séti Ier, dans la personne de la princesse Isi-m-Kheb. Elle conserve, d’ailleurs, la politique d’amitié avec les Asiatiques, les Assyriens en particulier, dont l’exemple avait été donné par son fondateur. Une inscription cunéiforme du Musée Britannique raconte l’ambassade que le roi d’Égypte, très probablement Pi-notem II, envoya au roi d’Assyrie Toukoulti-abal-escharra Ier, devenu maître des cités phéniciennes. Parmi les présents que porta cette ambassade, on mentionne un crocodile, animal qui devait paraître fort extraordinaire aux riverains de l’Euphrate et du Tigre.

Cependant une dynastie rivale s’élevait dans la Basse-Égypte, à Tsân ou Tanis, où les listes de Manéthon en placent le berceau et où l’on a trouvé le petit nombre de monuments qui en subsistent. Il paraît aujourd’hui démontré que cette famille royale, dont le fondateur s’appelait Si-Monthou, ceignit la couronne à Tanis au plus fort des compétitions entre les derniers Râmessides et la lignée sacerdotale de Thèbes. Ses premiers rois, dont nous ne connaissons les noms originaux qu’en partie, furent en lutte ouverte avec les descendants de Her-Hor. Et c’est précisément pendant ce déchaînement des guerres civiles sur les bords du Nil que David régna sur Yisraël et parvint à lui créer momentanément une grande puissance territoriale, dont l’existence était alors possible par suite de l’affaiblissement de l’Égypte, et aussi de l’échec considérable que les ‘Hittim ou Khéta venaient de faire subir aux Assyriens, arrêtant pour un temps le progrès toujours croissant de l’empire de ces derniers.

Au temps de Pi-notem II, la situation des princes de Tanis avait assez grandi déjà, le roi de Thèbes se sentait assez menacé dans sa capitale pour que le fils de Piankhi ait cru nécessaire, en prévision de la possibilité d’un sac de la cité d’Ammon par les Tanites et par les bandes asiatiques qu’ils avaient à leur service, de faire enlever de leurs tombeaux les momies des rois thébains depuis la xvii6 dynastie et de les déposer dans une cachette où ils- fussent à l’abri de toute profanation. C’est là que M. Maspero vient de retrouver tout dernièrement, enfermés dans le même caveau, avec beaucoup d’objets de l’ancien mobilier funéraire de leurs tombes, les corps, toujours enfermés dans les cercueils à leurs noms, de Ta-aâ-qen, de Ah-mès et de sa femme, la reine Nofri-t-ari, d’Amon-hotpou Ier, des Tahout-mès I, II et III, de Râ-mes-sou Ier, de Séti Ier, de Râ-mes-sou III et de Râ-mes-sou XII, de Her-Hor et de Pi-notem Ier. Pi-notem II s’était ensuite fait déposer lui-même dans le caveau où il avait fait transporter ces rois, ses prédécesseurs, avec un certain nombre de princes de leurs familles.

Les rois Tanites parvinrent enfin à triompher de leurs adversaires thébains et à régner sur toute l’Égypte. Ce furent eux que, plus, tard, les historiens tels que Manéthon admirent comme continuant la série des souverains légitimes. L’un d’eux, P-siou-n-khâ II, contemporain de Schelomoh (Salomon), lui donna sa fille en mariage, preuve évidente de ce que cette dynastie avait renoncé à toute revendication de l’ancienne puissance de l’Égypte en Asie. Elle ne régna pas, du reste, en tout beaucoup plus d’un siècle, et eut pour héritière une autre famille, également venue de la Basse-Égypte, de la ville de Pa-Bast ou Bubastis.

Au moment où la maison tanite triompha définitivement en Égypte, les descendants de Her-Hor, qui continuaient à unir les titres du sacerdoce suprême d’Ammon à ceux de la royauté, se retirèrent dans la province de Kousch ou d’Ethiopie, qu’ils s’étaient occupés à fortifier avec un soin tout particulier, et là ils se formèrent un État indépendant et rival de l’Égypte, bien qu’ayant la même langue et la même civilisation. La ville de Nap ou Napit, la Napata des géographes classiques (aujourd’hui Gebel-Barkal), où Amon-hotpou III avait fondé jadis un sanctuaire et un oracle d’Ammon, relevant de celui de Thèbes, fut la cité qu’ils choisirent pour leur capitale. Ils en firent le centre de leur monarchie, marquée d’une très forte empreinte théocratique, le foyer de la vie nationale de cette Ethiopie que les Grecs connurent à l’époque où sa capitale avait été transportée encore plus au sud, à Méroé, ou Marâou, comme disaient les indigènes. C’est eux qui y firent fleurir une civilisation dont la parenté avec celle de l’Égypte frappait tous les anciens, mais qui leur paraissait en même temps encore plus religieuse et sacerdotale. Sous l’autorité des descendants de Her-Hor, qui continuaient à y être prêtres en même temps que rois, le sanctuaire de l’Ammon de Napata, avec son oracle, s’éleva en antagonisme avec celui de Thèbes, où les rois de Tanis, puis de Bubastis, devaient remplacer l’ancienne lignée pontificale par des grands-prêtres de leur choix et de leur famille. Et à dater de ce moment la prétention constante des rois d’Ethiopie fut d’avoir transféré à Napata les droits du sacerdoce légitime du grand dieu thébain.

Il est, du reste, à remarquer que pendant plusieurs siècles après sa fondation, la nouvelle monarchie éthiopienne, tant que sa capitale resta fixée à Nap ou Napata, fut une véritable Égypte du sud, bien que nous saisissions sur le fait, au changement de la nature des noms royaux, le moment où, vers 740 av. J.-C., la famille des descendants de Her-Hor s’éteignit et où la couronne, devenant élective, passa à des hommes de sang kouschite indigène, et non plus de sang égyptien. Mais quand, à la suite de révolutions dont les circonstances nous échappent, le centre de gravité de la vie nationale et politique du pays de Kousch passa de Napata à Méroé, l’élément indigène prit définitivement le dessus. C’est alors que se forma l’Ethiopie que les Grecs ont visitée et décrite, celle qui nous a légué des monuments contemporains des Lagides d’Égypte et des Empereurs romains. Chez celle-ci l’on écrit encore en hiéroglyphes, mais ce n’est plus de l’égyptien que l’on écrit ainsi, c’est la langue nationale de Kousch. Elle adore toujours les dieux de l’Égypte, et Ammon au premier rang ; mais elle leur associe des dieux étranges, inconnus à l’antique terre de Kémi-t, des dieux propres à l’Ethiopie. L’art procède toujours de la tradition égyptienne, mais fortement corrompue. Il s’y mêle un élément barbare, qui se traduit principalement par une surcharge bizarre d’ornements symboliques, dont un goût sévère n’empêche plus l’accumulation exagérée. En même temps, comme il arrive souvent en cas analogue, des habitudes archaïques, depuis bien longtemps abandonnées au berceau de la civilisation, reparaissent dansla colonie comme par une sorte d’effet d’atavisme. Ainsi les rois de Méroé se font enterrer sous des pyramides, comme les rois de l’Ancien Empire égyptien, et avant eux les rois de Napata avaient fait de même. L’antique mode de sépulture des Khoufou et des Kha-f-Râ, tombé en désuétude en Égypte depuis la XIIe dynastie, reparaît ainsi dans l’Éthiopie à plus de vingt siècles d’intervalle.

 

§ 2. — VINGT-DEUXIÈME, VINGT-TROISIÈME ET VINGT-QUATRIÈME DYNASTIES. (Xe, IXe ET VIIIe SIÈCLES.)

Nous arrivons à l’époque où des dynasties d’origine étrangère, et non plus nationale, vont dominer sur l’Égypte pendant plusieurs siècles. C’est le résultat de la prépondérance que les pays du Delta, remplis d’éléments d’autres races que celle des purs Égyptiens, ont définitivement prise sur la Haute-Égypte, véritable foyer de la vie nationale, depuis la réaction qu’a suscitée l’audacieuse usurpation des grands prêtres d’Ammon à Thèbes.

De tout temps, nous l’avons vu dans le cours de celte histoire, les monarques égyptiens avaient considéré comme d’une bonne politique de combler par la colonisation de nombreux prisonniers les vides que la guerre faisait dans la population, et surtout de recourir à l’émigration étrangère pour peupler les territoires que l’on conquérait graduellement sur les marais dans la Basse-Égypte. Les Pharaons de la XIIe dynastie, dit M. Maspero, s’étaient vantés déjà de transporter au midi les nations du nord et au nord les nations du midi ; ils avaient implanté dans la vallée du Nil des peuples entiers. L’invasion des Pasteurs, en livrant le pays pour des siècles à des gens venus du dehors, augmenta considérablement le nombre des étrangers. Après la victoire d’Ah-mès, la famille royale et la classe guerrière émigrèrent en Asie, mais le gros de la population resta sur le sol : Ha-ouar, Tanis, les villes et les nomes situés au nord-est du Delta, particulièrement aux environs du lac Menzaleh, restèrent pour ainsi dire aux mains des Sémites. Sujets égyptiens, ces Sémites ne perdirent pas leurs traditions nationales : ils gardèrent une sorte d’autonomie, refusèrent de payer certains impôts, et se vantèrent de ne pas être de la race des Pharaons. Leurs voisins de vieille souche égyptienne leur donnèrent les sobriquets d’étrangers, Pa-schemow, les barbares (Baschmourites), Pi-âmou, les Asiatiques (Biahmites)....

A l’occident du Delta, autres races, autres influences. Saïs et les villes voisines, placées en rapport constant avec les tribus libyennes, leur avaient pris une partie de leur population. Les Matsiou, et surtout, depuis le règne de Râ-mes-sou III, les Maschouasch, y prédominaient ; mais, tandis que les Sémites devenaient à la longue agriculteurs, lettrés, prêtres, marchands, aussi bien que soldats, les Libyens conservaient toujours leur tempérament guerrier et leur organisation militaire. Depuis environ deux mille ans, les Matsiou étaient campés et non établis sur le sol ; c’étaient des mercenaires par droit héréditaire plutôt que des habitants paisibles. Ils formaient des corps de police placés dans chaque nome à la disposition du gouverneur et des autorités, garnissaient les postes de la frontière, accompagnaient le Pharaon dans ses expéditions lointaines ; les idées d’armes et de lutte étaient si étroitement liées à leur personne, qu’aux époques de la décadence de la langue leur nom, altéré en matoï, devint pour les Coptes le terme générique de soldat. Les Maschouasch gardèrent toujours leur costume et leur armement spécial ; on les reconnaît sur les monuments à la pièce d’étoffe qu’ils portent en guise de coiffure. Sans cesse recrutés parmi l’élite des populations libyennes que les hasards de la guerre ou l’appât d’une haute solde attiraient du dehors, ils ne tardèrent pas à former la force principale et le fond des armées égyptiennes. Les Pharaons s’entourèrent de ces étrangers comme d’une garde plus sûre que les troupes indigènes, et leur donnèrent pour commandants des princes du sang royal. Les chefs des Maschouasch finirent par se rendre à peu près indépendants de leur suzerain : les uns s’appuyèrent sur leurs soldats pour s’élever au trône, les autres aimèrent mieux faire et défaire les rois à leur gré. Dès la fin de la XXIe dynastie, l’Égypte se trouvait en proie aux étrangers : elle n’eut plus d’autres maîtres que ceux qu’il leur plut lui infliger. »

La première dynastie étrangère, qui compte comme la XXIIe dans les listes de Manéthon, fut sémitique et s’éleva dans l’orient du Delta. Vers le milieu de la XXe dynastie, un Syrien, ou plutôt encore, d’après la physionomie très caractérisée des noms qui restèrent en usage dans sa famille, un aventurier d’origine assyro-babylonienne, nommé Boubouaï, vint s’établir à Pa-Bast (Bubastis) ou dans les environs. Ses descendants y prospérèrent, et le cinquième d’entre eux, nommé Scheschonq, épousa une princesse de sang royal, Meht-en-ousekh. Son fils Nimroth joignit aux dignités religieuses, dont il était revêtu, le titre militaire de commandant des Maschouasch. Son petit-fils Scheschonq eut une fortune plus brillante encore. On le rencontre tout d’abord traité de Majesté et qualifié de Prince des princes, ce qui semble montrer qu’il tenait le premier rang parmi les chefs des Maschouasch[1]. Plus tard, il marie son fils Osorkon à la fille du dernier roi Tanite, Hor P-siou-n-kbâ Mi-Amoun, le Psousennês II de Manéthon. A la mort de ce prince, il s’empare de la couronne et fonde une nouvelle dynastie. C’était donc une famille sémitique que le hasard des événements portait jusqu’au trône d’Égypte : malgré sa longue résidence sur le sol de sa patrie adoptive, elle n’avait perdu ni le souvenir de son origine, ni la mémoire de ses dieux nationaux. Officiellement Scheschonq rendait hommage à Ammon-Râ, à Isis, à Bast surtout ; en particulier il conservait le culte des divinités syriennes et faisait acheter en Palestine des esclaves mâles et femelles pour honorer son père Nimroth à la mode de ses ancêtres. Il sut, d’ailleurs, ramener les petits chefs à l’obéissance et réunir l’Égypte entière sous un même sceptre. Si du côté de l’Ethiopie il ne parvint pas à soumettre les princes de Napata, en Syrie sa politique fut plus heureuse[2].

Sans rompre encore ouvertement avec Schelomoh (Salomon), le roi de Yisraël, il donna dans sa cour asile aux mécontents qui fuyaient ce voisin, dont il méditait l’abaissement. C’est ainsi qu’il accueillit Hadad l’Édomite et Yarabe’am (Jéroboam) l’Ephraïmite. Puis, quand, à la suite de la mort de Schelomoh, Yarabe’am fut rentré en Palestine et se fut mis à la tête des dix tribus schismatiques, Scheschonq, prononçant davantage sa politique et d’accord avec lui, envahit le royaume de Yehoudah. La cinquième année du règne de Re’habe’am dans ce pays (927), il lança sur Yehoudah 1.200 chars de guerre, 60.000 cavaliers (ce sont les chiffres de la Bible) et une foule innombrable de soldats égyptiens, libyens, éthiopiens et troglodytes ; il s’empara de Yerouschalaïm (Jérusalem) et enleva les trésors du Temple ainsi que ceux du monarque. Ces conquêtes sont retracées sur un grand bas-relief du temple de Karnak, daté du règne de Scheschonq lui-même, où l’on voit figurer, avec leurs noms, 133 cités du royaume de Yehoudah et villes lévitiques, situées sur le territoire de Yisraël mais n’ayant pas voulu s’associer à la révolte de Yarabe’am, qui avaient été prises par l’armée égyptienne. La plupart de ces noms sont connus par les Livres Saints. Entre autres localités célèbres, on y remarque Rabitha (Rabbith), Ta’ankaou (Ta’anach), Schenmaou (Schounem), Rehabaou (Re’hob, Bêth-Re’hob), Hapouremaou (‘Hapharaïm), Adoulma (Adoullam), Mahanema (Ma’ha-naïm), Gebe’ana (Gibe’on), Bitha-Houarouna (Bêth-’Horon), Qademoth (Qedmoth), Ayoulouna (Ayalon), Makathou (Megiddo), Abilaou (Abel), etc. La capitale du royaume ne porte pas sur ce monument son appellation ordinaire de Yerouschalaïm, mais elle se reconnaît avec certitude dans le nom Yehoudaha-malek, Yehoudah la royale. L’artiste égyptien a rendu avec une merveilleuse exactitude ethnographique le type juif dans les bustes de prisonniers qui surmontent les encadrements crénelés dans lesquels est inscrit le nom de chaque ville.

La durée exacte du règne de Scheschonq Ier n’est pas connue d’une manière certaine ; mais on sait du moins qu’il atteignit sa vingt et unième année. Ses successeurs n’imitèrent pas sa politique d’action extérieure. Ils concentrèrent leurs efforts sur les travaux de la paix et ne sortirent pas des frontières de l’Égypte. Ce fut pour cette contrée une période d’un siècle environ de silence et d’obscurité. Elle eut pu du moins y trouver la richesse et la prospérité. Mais la faiblesse du gouvernement de la dynastie bubastite, et surtout son système de constitution d’apanages pour les princes de la maison régnante, conduisit assez vite le pays à un état de véritable décomposition. Pour éviter des usurpations analogues à celles des grands-prêtres d’Ammon, dit M. Maspero, Scheschonq et ses descendants s’étaient fait une loi de confier les charges importantes à des princes de la maison royale. Un fils du Pharaon régnant, et d’ordinaire le fils aîné, était grand-prêtre d’Ammon et gouverneur de Thèbes, un autre commandait à Sesoun (Hermopolis), un autre à Hâ-khnen-sou, d’autres encore dans toutes les grandes villes du Delta et de la Haute-Égypte, Chacun d’eux avait avec lui plusieurs bataillons de ces soldats libyens, Matsiou et Maschouasch, qui faisaient alors la force de l’armée égyptienne et sur la fidélité desquels il pouvait compter. Bientôt ces commandements devinrent héréditaires, et l’ancienne féodalité des chefs de nomes se rétablit au profit des membres de la famille royale. Le Pharaon continua de résider à Memphis ou à Bubastis, de toucher l’impôt, de diriger autant que possible l’administration centrale et de présider aux grandes cérémonies du culte, telles que l’intronisation ou l’ensevelissement d’un Hapi ; mais, en fait, l’Égypte se trouva partagée en un certain nombre de principautés, dont les unes comprenaient à peine quelques villes, tandis que d’autres s’étendaient sur plusieurs nomes continus. Bientôt les chefs de ces principautés s’enhardirent jusqu’à rejeter la suzeraineté du Pharaon : appuyés sur des bandes de mercenaires libyens, ils usurpèrent non seulement les fonctions de la royauté, mais le titre de roi, tandis que la dynastie légitime, reléguée dans un coin du Delta, conservait à peine un reste d’autorité. Cette décomposition de l’Égypte dut commencer peu après la mort de. Scheschonq Ier, mais on n’en rencontre aucun indice certain avant le règne de Takelôth II. Le fils aîné de ce prince, Osorkon, grand-prêtre d’Ammon, gouverneur de Thèbes et des pays du midi, ne préserva l’intégrité du royaume qu’au prix de guerres perpétuelles. Les révoltes augmentèrent de gravité sous les successeurs de Takelôth II, Scheschonq III, Pi-maï et Scheschonq IV. Quand ce dernier mourut, après trente-sept ans au moins de règne, l’autorité des Bubastites était tellement affaiblie que la suzeraineté leur échappa et passa aux mains d’une autre famille, originaire de Tanis[3]. La dynastie Tanite (XXIIIe) jeta un instant d’éclat dans ce siècle de révolutions rapides ; son fondateur, Pet-se-Bast (Petoubastês, M.) se substitua à l’héritier de Scheschonq IV, pénétra jusqu’à Thèbes et parvint à établir sur ses contemporains une suzeraineté précaire qu’Osorkon III et P-se-Mout maintinrent tant bien que mal pendant près d’un demi-siècle. Sous leur domination, l’Égypte en arriva à ce point de division qu’elle se trouva partagée entre près de vingt princes, dont quatre au moins s’attribuaient le cartouche et les insignes de la royauté.

Au milieu de ces roitelets turbulents et pillards, une famille parut que son énergie politique et le mérite des hommes qui la composaient portèrent sans peine au-dessus de ses rivales. Certes, il ne manquait ni d’habiles ni d’ambitieux à Tanis, à Ha-khnen-sou, à Bubaste. Mais aucune des villes ni aucun des souverains de cette époque ne jouèrent un rôle aussi prépondérant que celui de Saïs et des princes qui la gouvernaient. Actifs, remuants, batailleurs, mêlés à tous les événements qui s’accomplissent autour d’eux, dès l’instant que nous les voyons apparaître sur la scène, les Saïtes ont un but unique vers lequel tendent tous leurs efforts : ils veulent déposséder les petits princes et fonder sur les débris des dynasties locales qui ruinent le pays une dynastie nouvelle, dont l’autorité s’étende sur l’Égypte entière. L’histoire du temps est au fond l’histoire des tentatives qu’ils font pour arriver à leurs fins et des échecs qui retardent à chaque instant les progrès de leur ambition. Les petits princes coalisés contre eux, mais incapables de résister, appellent l’étranger à leur secours et trahissent l’intérêt de la patrie commune au profit de leurs intérêts particuliers. De là les invasions éthiopiennes ; la dynastie Kouschite (XXVe) arrête un moment les empiétements de la famille Saïte (XXIVe), sans pouvoir ni l’abattre, ni même la décourager. L’insuccès de Ta-f-nekht ne sert pas de leçon à Bok-en-ran-f ; le désastre de Bok-en-ran-f ne fait pas hésiter ses successeurs. L’intervention assyrienne n’est pour eux qu’un moyen d’user la puissance éthiopienne. Les Éthiopiens vaincus, les Assyriens occupés en Asie, Psaméthik reprend l’avantage et finit par donner de la réalité au rêve constant de sa race. En quelques années, il réunit sous sa main le pays tout entier et établit solidement cette XXVIe dynastie sous laquelle l’Égypte devait vivre encore quelques jours de gloire et de prospérité.

 

Le premier auteur de la maison des princes de Saïs fut Ta-f-nekht, vers le milieu du VIIIe siècle av. J.-C. Il était, semble-t-il, de sang libyen et en tous cas de naissance obscure, originaire de la ville de Noutri, la Manouti des Coptes, près de Ganoup ou Canope, dans le septième nome du Delta. Devenu chef d’un corps de Maschouasch, il commença graduellement à s’arrondir aux dépens de ses voisins. Pendant quelques années, il fit successivement le siège des forteresses où étaient embastillés les chefs militaires indépendants et les roitelets de la portion occidentale de la Basse-Égypte. Une fois maître de tout le territoire à l’ouest de la branche centrale du Nil, Ta-f-nekht, respectant la domination de la dynastie de Tanis sur l’Orient du Delta, commença à remonter le fleuve pour s’emparer de l’Égypte Moyenne et même essayer de conquérir la Haute-Égypte, dont les rois éthiopiens de Napata s’étaient rendus maîtres depuis quelque temps et où la population les avait salués comme ses princes légitimes, à titre de descendants de la maison sacrée des grands-prêtres d’Ammon. La grande place forte de Méri-Toum, aujourd’hui Méïdoum, le pays du lac Mœris (le Fayoum), la cité de Hâ-khnen-sou ou Héracléopolis, avec son roi Pe-f-aâ-Bast, celle de Sesoun ou Hermopolis, avec son roi Osorkon, le reconnurent pour souverain supérieur. Il se rendit aussi maître de la ville de Pa-neb-tep-ahe ou Aphroditopolis ; et, poursuivant le cours de ses succès, il était en train de conquérir le nome de Ouab, dont la capitale était Pa-matsets, l’Oxyrhynchus de la géographie classique, quand ceux des chefs du bas et du haut pays, qui n’avaient pas encore courbé la tête devant leur autorité, invoquèrent l’appui du roi d’Ethiopie.

C’était Pi-ânkhi Méri-Amoun, qui régnait alors depuis vingt ans à Napata et possédait de plus la Thébaïde, occupée paisiblement par ses troupes sous les généraux Pouarma et Lamereskin. A l’appel des petits princes menacés par Ta-f-nekht, il se hâta de répondre ; car il trouvait là une occasion précieuse et inespérée d’intervenir dans les affaires de l’Égypte inférieure et de s’emparer de toute la vallée du Nil, jusqu’à la mer. La guerre que Pi-ânkhi entreprit alors est racontée en grands détails dans l’inscription d’une stèle découverte par A. Mariette au Gebel-Barkal, dans les ruines mêmes de Napata, et conservée au musée de Boulaq. C’est notre illustre Emmanuel de Rougé qui a traduit le premier cette inscription.

Aussitôt en recevant les nouvelles d’Égypte, le monarque d’Ethiopie avait envoyé aux commandants de son corps d’armée de Thébaïde l’ordre d’entrer immédiatement en campagne, avant même qu’il ne les eût rejoints avec de nouvelles troupes. Les soldats de Kousch remportèrent d’abord quelques succès et refoulèrent devant eux les ennemis. Alors Ta-f-nekht concentra son armée à Hâ-khnen-sou et y groupa autour de lui les contingents de tous les autres princes qui se montrèrent résolus comme lui à barrer le chemin aux Éthiopiens : Nimroth, roi de Sesoun, Schoupouth, roi de Ten-remou, localité qui n’est pas encore déterminée avec certitude, Pe-f-aâ-Bast, roi de Hâ-khnen-sou, avec son fils et prince héritier Pet-Isi, Osorkon, roi de Pa-Bast, Tsat-Amoun-auf-ânkh, grand chef des Maschouasch résidant à Pa-Ba-neb-Dad ou Mendès, plus une douzaine d’autres chefs de la même milice, occupant des cantons orien-taux du Delta et du nome Arabique. L’armée éthiopienne gagna sur ces confédérés une nouvelle bataille et les refoula jusqu’à la ville de Kheb. Mais le succès ne fut pas assez complet pour qu’on ne vît pas bientôt le roi Nimroth reprendre l’offensive et chasser les soldats de Pi-ânkhi de son nome d’Hermopolis.

Cependant le monarque éthiopien, mécontent de la lenteur des opérations, annonce sa prochaine arrivée. A cette nouvelle, ses généraux redoublent d’efforts. Ils emportent d’assaut plusieurs villes comme Pa-mâtsets (Oxyrhynchus) et Ha-Bennou (Hipponon). Mais ces exploits ne désarment pas la colère du roi, dont le premier soin, en arrivant sur le théâtre de la guerre après avoir célébré la fête d’Ammon h Thèbes, est de réprimander ses officiers pour n’avoir pas encore anéanti les rebelles.

En effet, les guerriers de la Basse-Égypte tiennent bon dans Sesoun. La ville est assiégée et se défend bravement, mais finit par succomber. Pi-ânkhi y entre en vainqueur irrité. La reine Nes-tent-nes, épouse de Nimroth, parvient enfin à fléchir le conquérant et obtient la grâce de son mari, qui se reconnaît vassal de Pi-ânkhi et auquel le monarque éthiopien impose un lourd tribut, destiné au trésor d’Ammon à Thèbes. Pi-ânkhi, avant de quitter la ville de Sesoun, fait ses dévotions dans le temple de Tahout, le grand dieu de la cité, et reçoit la soumission du roi de Hâ-khnen-sou.

Continuant sa marche triomphante vers le nord, le souverain de Napata se rend maître, par capitulation ou par force, de Méri-Toum, de Tétaoui et des autres forteresses qui couvraient Memphis du côté du sud, et arrive enfin devant cette ville elle-même, qu’il somme de lui ouvrir ses portes. Mais Ta-f-nekht s’est jeté dans la capitale de la Basse-Égypte avec 8,000 soldats, et il relève par sa présence le courage de ses partisans, d’abord déconcertés. Pi-ânkhi profite de l’état des eaux, qui viennent baigner à ce moment le pied des remparts et permettent aux navires du fleuve de s’approcher jusqu’à la base des tours, pour faire attaquer Memphis du côté du Nil à la fois par son armée et sa flotte. L’assaut est donné, et malgré une énergique résistance, les soldats éthiopiens pénètrent dans la ville comme une inondation. Le lendemain, quand le premier trouble est apaisé, Pi-ânkhi fait son entrée à Memphis, non en conquérant dévastateur, mais en souverain légitime qui vient prendre possession de ses droits. Il honore par des sacrifices les dieux de Memphis et d’Héliopolis, rend aux prêtres leurs prérogatives et établit des fondations pieuses.

Après la prise de Memphis, la plupart des chefs du Delta s’empressent de venir faire leur soumission ; ils se prosternent aux pieds de Pi-ânkhi et se déclarent ses vassaux et ses tributaires. Pour accélérer encore ce mouvement de soumission, Pi-ânkhi descend jusqu’à Ha-to-her-ab, où il est reçu par le prince Pet-Isi. Ta-f-nekht seul résiste encore et s’obstine à tenir la campagne. Un corps de troupes est envoyé contre lui, le bat et le force à chercher un refuge dans le désert libyque. Après ce dernier désastre, il se décide à céder et envoie faire au roi éthiopien des propositions d’accommodement. Pi-ânkhi, désireux d’en finir avec cette guerre et ne voulant pas pousser à bout un adversaire dont il a pu apprécier toute la valeur, lui accorde la paix la plus honorable. A condition de lui rendre hommage, de se soumettre à un tribut et de prêter serment de fidélité, Ta-f-nekht conserve la possession de l’État qu’il a su se tailler à la pointe de son épée dans le Delta occidental, État composé des nomes Saïte, Athribite, Libyque, Memphite et de quelques autres cantons qui les avoisinent. Sans prendre le titre de roi, qui ne lui est jamais donné dans tout le cours du récit, Ta-f-nekht, le Tnéphachthos de Diodore de Sicile et le Technactis de Plutarque, est désormais le prince le plus puissant de la Basse-Égypte ; et l’investiture qu’il a reçue du roi d’Ethiopie donne à son autorité une légitimité qu’elle n’avait pas jusque-là.

Pi-ânkhi dut conserver jusqu’à la fin de sa vie la souveraineté de l’Égypte entière, où non seulement les chefs militaires comme Ta-f-nekht, mais les deux dynasties royales de Tanis et Bubastis, et d’Héracléopolis, lesquelles paraissent avoir été des branches de l’ancienne lignée bubastite, aussi bien que la dynastie royale d’Hermopolis, avaient accepté la situation de ses vassaux. Mais à sa mort une révolution se produisit dans la constitution de la monarchie éthiopienne. Jusqu’à lui le pouvoir royal s’était transmis à Napata par la voie d’une hérédité directe à la manière égyptienne, dans la famille issue des grands-prêtres thébains. Pi-ânkhi étant mort, sans doute sans laisser d’enfants mâles, il fallut adopter une nouvelle forme de succession. C’est alors que la monarchie kouschite adopta l’institution toute particulière qu’elle conserva ensuite pendant plusieurs siècles, jusqu’au temps où les Lagides régnaient en Égypte, institution qui ne s’est reproduite depuis que dans la Pologne jusqu’en 1573, royauté à la fois héréditaire et élective, dans laquelle les droits qu’un prétendant tenait de sa naissance n’avaient pleine valeur qu’après l’élection, faite en Ethiopie par les prêtres, comme plus tard en Pologne par les nobles. Deux stèles découvertes au Gebel-Barkal racontent l’élection et l’intronisation de rois très peu postérieurs aux événements qui nous occupent en ce moment. Ce sont les prêtres qui y prononcent sur les titres des prétendants par la voie sacrée de leur oracle d’Ammon ; et ce sont là précisément les formes solennelles que Diodore de Sicile affirme avoir présidé à l’avènement des rois d’Ethiopie jusqu’au coup d’État antisacerdotal de Arq-Amoun ou Ergamène. En même temps s’établit un autre usage, signalé par les écrivains classiques comme propre aux Éthiopiens ; il consistait en ce que les droits héréditaires à valider par l’élection étaient transmis par les femmes, et non par les hommes.

Le premier roi ainsi élu, après la mort de Pi-ânkhi, fut Kaschta, que son nom révèle comme de race proprement kouschite. Il avait épousé une princesse de l’ancienne maison royale, appelée Schep-en-ape-t, et c’est de ce mariage qu’il prétendait tirer ses droits à la couronne. Un semblable changement dans la constitution fondamentale de la royauté ne pouvait, du reste, se produire sans troubles. Il est probable que les circonstances amenèrent alors les Éthiopiens à retirer leurs troupes de la Thébaïde et que les rois de  Tanis se hâlèrent d’en profiter. Il y a de très fortes raisons de croire que ce fut alors, vers 738, que P-se-Mout, le Psammous de Manéthon, fit reconnaître son autorité à Thèbes.

Quelques années plus tard, en 730, Bok-en-ran-f de Saïs, qui venait de succéder à Ta-f-nekht, reprit les projets de son père, et, ne trouvant plus d’Éthiopiens devant lui, parvint aies réaliser momentanément. Son nom à lui seul compte pour une dynastie, la XXIVe, dans les listes de Manéthon. Le succès fut grand, dit M. Maspero, et l’homme ne manquait ni de valeur, ni d’énergie : longtemps après sa mort, le peuple racontait sur son compte toutes sortes de légendes merveilleuses. Il était, dit-on, faible de corps et manquait d’extérieur, mais rachetait ces défauts par la finesse de son esprit ; il avait laissé la renommée d’un prince simple dans son genre de vie, d’un législateur prudent et d’un juge intègre. Les rares monuments que nous avons de son règne sont muets sur ses actions, mais ce que nous savons de la vie de Ta-f-nekht éclaire d’une vive lumière la vie de son fils. Ce fut une lutte incessante contre les petits princes, une série de guerres perpétuelles, d’abord pour conquérir le Delta et l’Égypte moyenne, même un moment la Thébaïde, ensuite pour conserver sa conquête et y maintenir à grand peine une domination précaire. Les contemporains n’avaient pas foi dans la durée de la dynastie, et les dieux eux-mêmes annoncèrent sa chute par divers présages menaçants. Et de fait la catastrophe ne se fit pas longtemps attendre.

Kaschta était mort, laissant pour héritiers un fils, Schabaka, et une fille, Amon-iri-ti-s. Schabaka était, comme l’événement le prouva bientôt, un prince actif et énergique, à qui la rébellion des Saïtes et l’établissement d’une dynastie nouvelle ne pouvaient convenir. Il partit à la conquête de l’Égypte, et fut, sans doute, aidé dans son entreprise, comme Pi-ânkhi l’avait été auparavant, par les petits princes des nomes. Bok-en-ran-f, battu, fut pris dans Saïs après sept ans de règne et brûlé vif comme rebelle. Celte fois la dynastie saïte s’était attirée un échec qui semblait devoir mettre ses prétentions à néant. Dépouillés, de leurs titres et de leurs domaines, les parents de Bok-en-ran-f s’enfuirent dans les marais du Delta et réussirent à y maintenir leur indépendance. L’histoire de leur vie errante finit par y devenir populaire et donna naissance à la légende de l’aveugle Auysis, qui, réfugié dans une petite île du lac de Natho (Ni-Adhou), y attendit cinquante ans le départ des Éthiopiens.

 

§ 3. — LES ÉTHIOPIENS ET LES ASSYRIENS EN ÉGYPTE. (724-660 AV. J.-C.)

Nous voici maintenant bien loin des grandes batailles des Ousor-tesen et des Tahout-mès, de ces tributs imposés par les pharaons vainqueurs à la vile race de Kousch, de ces victoires qui avaient réduit, toute la vallée du Nil, jusqu’au fond de l’Abyssinie, en province égyptienne. C’est Kousch maintenant qui traite l’Égypte en pays vaincu et vient régner dans les palais de Thèbes et de Memphis, tout pleins de la gloire des Tahout-mès, des Amon-hotpou et des Râ-mes-sou.

Une fois maître de l’Égypte, Sckabaka, le Sabacon des Grecs, le Schabeh des Assyriens, le Soua ou Séva de la Bible[4], ne se borna pas à étendre sur ce pays une suzeraineté analogue à celle qu’y avait exercée son prédécesseur Pi-ânkhi. Il se fit roi d’Égypte en même temps que d’Ethiopie, prit le protocole des Pharaons et fut considéré comme le chef d’une dynastie nouvelle, toute entière composée de rois éthiopiens. Pourtant, au moins dans le Delta, il laissa subsister, de plus ou moins bon gré, quelques-uns des petits princes locaux. A Tanis, en particulier, son autorité n’eut jamais que le caractère de celle d’un suzerain, et un roi vassal continua à y subsister sous son règne, reprenant suivant les circonstances un degré plus ou moins grand d’indépendance. Les documents assyriens réservent à ce prince de Tanis le titre de pirhou ou pharaon (l’égyptien per-aâ), donnant à Schabaka celui de schiltan ou dominateur suprême de l’Égypte.

Schabaka essaya du moins de réorganiser le pays auquel il s’imposait, et de faire oublier par la sagesse de son administration l’odieux de son origine étrangère. Les princes locaux furent surveillés de près et contraints à obéir comme de simples gouverneurs. Leur soumission et la réunion du pays entre les mains d’un seul homme rendirent faciles certains travaux d’ensemble que les guerres des siècles antérieurs n’avaient pas permis d’exécuter. Les chaussées furent réparées, les canaux nettoyés et agrandis, le sol des villes exhaussé et mis à l’abri de l’inondation. Bubastis surtout gagna à ces travaux, mais les autres villes ne furent pas négligées. Par ordre du roi, plusieurs des temples de Memphis, qui étaient tombés en ruine, furent restaurés et les inscriptions effacées par le temps furent gravées à nouveau. Thèbes, placée directement sous l’autorité de la reine Amon-iri-ti-s[5], profita largement de la bienveillance de ses nouveaux maîtres. Pour trouver les bras nécessaires, Schabaka remplaça la peine de mort par celle des travaux publics, et cette politique bien entendue lui valut par toute l’Égypte un renom de clémence. Le pays, rendu enfin à la tranquillité, commença de réparer ses ruines avec cette puissance de vitalité merveilleuse dont il avait déjà donné tant de preuves[6].

A ce moment, la Syrie et la Palestine, auxquelles la rude main de Toukoulti-abal-escharra II (le Teglath-pileser de la Bible) avait imposé plus étroitement que jamais le joug de la puissance assyrienne, s’agitaient pour y échapper. La mort de leur vainqueur, auquel avait succédé son fils Schalmanou-aschir II, avec tous les embarras d’un nouveau règne, leur parut une occasion favorable de révolte. Deux princes se mirent à la tête de ce mouvement, Yaoubid, appelé aussi Houbid, roi de ‘Hamath sur l’Oronte, et Hoschê’a, roi de Yisraël. Mais pour tenir tête aux forces si redoutables de la monarchie assyrienne, il leur fallait l’appui d’une grande puissance. Ils se tournèrent donc vers Schabaka, qui venait de relever l’Égypte d’une manière si inattendue, et ils lui envoyèrent une ambassade pour implorer son secours. Divers motifs poussaient l’Éthiopien à bien accueillir ces ouvertures. Il savait que ses prédécesseurs égyptiens avaient possédé la Palestine et porté leurs armes jusqu’au Tigre : ce qui avait été jadis possible et glorieux lui paraissait être encore possible à l’heure présente. Et quand même le désir d’ajouter un nom de plus à la longue liste des Pharaons conquérants ne l’aurait pas bien disposé en faveur des Juifs et des Araméens, la prudence lui conseillait de ne pas les décourager. Le progrès des Assyriens vers l’isthme de Suez, lent d’abord, avait pris depuis vingt ans une rapidité menaçante et devenait pour l’Égypte une source de craintes perpétuelles. Il fallait ou vaincre les nouveaux maîtres de l’Asie et les rejeter au delà de l’Euphrate, ou du moins maintenir devant eux une barrière de petits royaumes, contre laquelle vînt s’amortir l’effort de leurs attaques. Schabaka Amon affecta de considérer les présents de Hoschê’a comme un tribut et ses demandes de secours comme un hommage : les murailles de Karnak, qui avaient jadis enregistré tant de fois les noms des peuples vaincus, enregistrèrent complaisamment ce que la vanité de l’Ethiopien appelait les tributs de l’Assyrie[7].

Pendant ce temps, dans le royaume de Yehoudah, le prophète Yescha’yahou (Isaïe) s’efforçait de détourner roi et peuple de suivre l’exemple de Yisraël et de se mettre en lutte avec l’Assyrie, en se confiant à l’alliance éthiopico-égyptienne. Il en dépeignait la faiblesse en termes frappants.

Voilà que Yahveh est monté sur un nuage léger,

il vient en Égypte ;

les idoles de l’Égypte sont agitées devant lui,

et le cœur des Égyptiens s’amollit en eux.

J’exciterai l’Égyptien contre l’Égyptien ;

l’homme combattra contre son frère,

l’ami contre son ami,

ville contre ville,

royaume contre royaume.

L’esprit de l’Égypte s’évanouira de son sein,

j’anéantirai son conseil ;

elle s’adressera aux idoles, aux devins,

aux interprètes de songes et aux magiciens.

Je livrerai l’Égypte aux mains d’un maître sévère ;

un roi victorieux dominera sur eux[8],

dit le seigneur Yahveh Çebaoth.

Les eaux cesseront dans l’inondation,

le pays deviendra sec et désolé. Les rivières s’appauvriront,

les canaux de l’Égypte seront bas et desséchés,

les joncs et les roseaux dépériront.

Des landes désertes seront près du fleuve,

au bord du fleuve ;

la végétation près du fleuve se desséchera,

tombera en poussière et ne sera plus.

Les pêcheurs gémiront ;

tous ceux qui jettent l’hameçon dans le fleuve seront en deuil,

ceux qui étendent le filet sur les eaux seront consternés.

Ils seront confondus, ceux qui travaillent et peignent le lin,

ceux qui tissent l’étoffe blanche[9].

Les princes de Çoan[10] sont des insensés ;

les sages conseillers du pharaon[11], leur conseil est une folie.

Comment osez-vous dire au pharaon :

« Je suis fils des sages, fils des anciens rois ».

Où sont-ils maintenant tes sages ?

Qu’ils te l’annoncent,

qu’on apprenne ce que Yahveh Çebaoth a résolu sur l’Égypte.

Ils sont comme des fous, les princes de Çoan ;

ils sont dans l’illusion, les princes de Nap[12] ;

les Égyptiens induisent en erreur les pierres angulaires de leurs tribus[13].

Yahveh a répandu parmi eux un esprit de vertige

pour qu’il fasse chanceler les Égyptiens dans toutes leurs actions,

comme l’homme ivre chancelle sur son vomissement.

Les négociations de ‘Hamath et de Yisraël avec le roi éthiopien, maître de l’Égypte, n’avaient pu être si secrètement conduites qu’elles échappassent à l’attention des Assyriens. Schalmanou-aschir, informé de ce qui se passait, manda Hoschê’a près de lui, et le roi de Yisraël, pris à l’improviste, dut obéir aux ordres de son suzerain. Arrivé à la cour de Ninive, il fut jeté dans une prison où il mourut obscurément, oublié de tous. L’armée assyrienne entra sur le territoire de Yisraël et mit le siège devant Schomron (Samarie). L’aristocratie éphraïmite, bien que privée de son roi, résista bravement. Mais Schabaka ne jugea pas opportun d’intervenir au profit d’alliés dont la cause était irrémédiablement perdue. Il laissa donc, sans entrer en ligne, et ce fut de sa part une faute considérable, les Assyriens poursuivre librement le double siège de Schomron et de Çôr ou Tyr, qui venait aussi de se révolter contre eux siège pendant le cours duquel Schalmanou-aschir mourut et fut remplacé sur le trône par Scharrou-kinou (le Sargon de la Bible), un des princes les plus guerriers de l’Assyrie.

Schomron succomba en 722 ; ‘Hamath en 720. En 718, Scharrou-kinou, ayant achevé de réduire Yisraël, la Syrie septentrionale et la Phénicie, voulut compléter le cours de ses succès en faisant rentrer dans l’obéissance le pays des Pelischtim ou Philistins, qui avaient payé tribut quelques années avant à Toukoulti-abal-escharra. Schabaka, sentant le danger approcher de ses États, ne pouvait plus rester dans l’inaction. Unissant ses forces à celles de ‘Hanoun, roi de ’Azah, il vint présenter la bataille au monarque assyrien sous les murs de Ro-peh, la Raphia des géographes grecs et romains. L’issue de la rencontre fut désastreuse pour le roi éthiopien et pour son allié. ‘Hanoun fut capturé vivant et Schabaka, égaré dans sa fuite, ne dut son salut qu’à un pâtre qui le guida au travers du désert. On a trouvé dans la salle des archives du palais de Ninive, et le Musée Britannique possède un sceau de terre glaise où sont empreints ci la fois deux cachets. Le premier, de travail égyptien, est le grand cachet royal de Schabaka, représentant le roi, accompagné de son nom et coiffé de la couronne de la Basse-Égypte, qui frappe un groupe d’ennemis agenouillés. Le second est de travail asiatique, imité de l’assyrien, représentant un personnage debout, en adoration devant une divinité mâle et coiffée de la tiare ; c’est le cachet d’un prince asiatique. Ce sceau, où les deux parties contractantes avaient imprimé leur cachet, devait pendre au bas de quelque traité sur papyrus entre le roi éthiopien et quelqu’un des princes de la Syrie, peut-être au bas de l’acte même de l’alliance entre Schabaka et ‘Hanoun, saisi à la suite de la bataille de Ro-peh et transporté comme un trophée en Assyrie.

Une défaite aussi complète anéantit les rêves d’expansion extérieure de Schabaka et fit même tomber son pouvoir sur une partie au moins de l’Égypte. Les petits princes du Delta se déclarèrent de nouveau indépendants et refoulèrent les Éthiopiens sur la Haute-Égypte. Un moment même, semble-t-il, le pharaon de Tanis, nommé Séti (le Zêt des listes de Manéthon) fit reconnaître son autorité à Thèbes. S’il en fut ainsi, Schabaka ne tarda pas à reprendre la Thébaïde ; car on y a une inscription de lui, datant de 712 av. J.-C, dans la vallée de ‘Hammamât. Mais il ne put pas recouvrer la Basse-Égypte. C’est sans doute pour se mettre à l’abri du retour offensif de l’Éthiopien qu’en 714 le pharaon de Tanis envoya au roi d’Assyrie une ambassade chargée de lui payer tribut et de reconnaître sa suzeraineté.

En même temps que Tanis et l’orient du Delta échappaient ainsi à Schabaka, un des parents de Bok-en-ràn-f, que les listes de Manéthon appellent Stéphinatês, rétablit la principauté de Saïs et y prit le titre de roi. J’ai établi ailleurs que c’est cette principauté de Saïs, comprenant toute la partie ouest du Delta, que les Assyriens, reprenant un terme géographique en usage déjà du temps de l’ancien empire de Chaldée, ont appelé dans leurs documents Melou’h’ha ou Milou’h’ha. C’est tout à fait à tort que la plupart des assyriologues, égarés par une assonance trompeuse, y ont vu Méroé. En effet le pays de Melou’h’ha était situé au bord de la mer, au nord par rapport à la Thébaïde et à l’ouest par rapport au pays de Mouçour, nom que les Assyriens étendaient souvent à toute l’Égypte, mais spécialisaient aussi en le restreignant à la partie orientale du Delta, au royaume de Tanis. Melou’h’ha est peut-être une corruption assyro-chaldéenne du nom égyptien dont les Grecs ont fait Maréa ; à moins que ce ne soit, ce que l’on peut aussi admettre, une appellation significative dans le vieil idiome antésémitique de la Chaldée, conservée ensuite par tradition et par esprit d’archaïsme.

Quoi qu’il en soit, le roi de Melou’h’ha, que je considère comme le Stephinatês de Manéthon, se trouva à son tour en rapport avec les Assyriens, en l’année 710. Un personnage du nom de Yaman, qui avait usurpé la royauté à Aschdod et s’était mis en rébellion contre les Assyriens, vaincu par ceux-ci, chercha refuge dans sa principauté, où il croyait se trouver en sûreté. Scharrou-kinou fit sommer le roi de Melou’h’ha d’avoir à livrer le fugitif, menaçant de diriger son armée contre lui s’il n’obtempérait pas à cet ordre. Le roitelet de Saïs prit peur et remit Yaman chargé de chaînes aux envoyés du monarque assyrien, auquel il envoya en même temps un tribut.

Quatre ans plus tard, en 706, Schabaka mourait et son royaume se trouvait divisé à sa mort. Son fils Schabatoka héritait de la Thébaïde, tandis qu’un autre prince, qui parait avoir été son neveu, était élu à Napata et prenait possession de l’Ethiopie et de la Nubie, dont la capitale était alors la ville de Kipkip. Les droits de la lignée féminine primant en Ethiopie ceux de la lignée masculine, ce dernier prince nommé Tàharqa, fils de la reine Aqalou, se prétendit le véritable successeur légitime de Schabaka et considéra toujours Schabatoka comme ne possédant l’Égypte que par suite d’une usurpation. Il paraît certain qu’à la mort de son oncle, dont il épousa la veuve, Amon-ta-Kaha-t, pour renforcer ses droits au trône, il fut d’abord reconnu comme souverain dans toute la vallée du Nil, et qu’à l’âge de vingt ans environ il descendit en Égypte pour en ceindre la couronne. Mais au bout de quelques mois son cousin Schabatoka le supplanta dans cette contrée, en vertu des lois nationales de succession à la couronne d’Égypte.

 

Cependant Scharrou-kinou, le grand roi d’Assyrie, avait été assassiné en 705, et tandis que son fils Sin-a’hê-irba (le San’hérib de la Bible) prenait possession du pouvoir, la nouvelle de la mort du conquérant devant lequel tremblait toute l’Asie avait fait éclater des insurrections à la fois à Babylone et en Syrie. Tous les petits rois delà Phénicie et de la Palestine, excités sous main par les princes d’Égypte, qui leur promettaient un concours actif, se déclarèrent indépendants et rompirent leurs liens de vasselage envers la monarchie ninivite. Ceux qui voulurent y rester fidèles furent détrônés par leurs sujets. Tel fut le cas de Padi, roi de ‘Aqqarôn ou ‘Eqrôn (les Assyriens disaient Amgarroun) dans le pays des Pelischtim. Les habitants de sa ville, révoltés, le chargèrent de chaînes et le livrèrent à ‘Hizqiyahou (Ezéchias), roi de Yehoudah, auquel ils déclarèrent se donner. En effet, ce dernier prince, qui régnait depuis 727 et qui avait écouté jusque-là docilement les conseils de sage politique du prophète Yescha’yahou (Isaïe), prêchant au nom de Yahveh l’inanité de l’alliance égyptienne et détournant de toute aventure compromettante, de toute rupture ouverte avec les Assyriens, cédait cette fois à l’entraînement général des esprits, croyait à l’ébranlement définitif du colosse ninivite et ne craignait pas de s’engager dans le mouvement de telle façon que la guerre ne devait plus être possible à éviter le jour où Sin-a’hê-irba voudrait rétablir son autorité en Palestine. C’est en vain que Yescha’yahou multipliait ses avertissements prophétiques ; ou ne l’écoutait plus. Il prononçait dans le désert l’éloquent oracle qui forme le chapitre XXX de ses prophéties, et où nous lisons ces versets que l’événement devait bien vite justifier :

Malheur, dit Yahveh, aux enfants rebelles

qui prennent des résolutions sans moi,

et qui contractent des alliances sans ma volonté

pour accumuler péché sur péché !

Qui descendent en Égypte sans me consulter,

pour se réfugier sous la protection du pharaon[14]

et chercher un abri sous l’ombre de l’Égypte.

La protection du pharaon sera pour vous une honte.

et l’abri sous l’ombre de l’Égypte une ignominie.

Déjà ses princes sont à Çoan

et ses messagers[15] ont atteint ‘Hanès[16].

Mais tous seront confus au sujet d’un peuple qui ne leur sera point utile,

ni pour les secourir, ni pour les aider,

mais qui fera leur honte et leur opprobre.

Les bêtes de somme sont chargées pour le midi ;

à travers une contrée de détresse et d’angoisse,

d’où viennent la lionne et le lion,

la vipère et le serpent volant,

ils portent à dos d’âne leurs richesses

et sur la bosse des chameaux leurs trésors

à un peuple qui ne leur sera point utile.

Car le secours de l’Égypte n’est que vanité et néant.

C’est pourquoi j’appelle cela du bruit qui n’aboutit à rien.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est un peuple rebelle,

ce sont des enfants menteurs,

des enfants qui ne veulent pas écouter la loi de Yahveh,

Qui disent aux voyants : « Ne voyez pas ! »

et aux prophètes : « Ne nous prophétisez pas des vérités

dites-nous des choses flatteuses,

prophétisez des chimères !

Détournez-vous du chemin,

écartez-vous du sentier,

éloignez de devant nous le Saint de Yisraël ! »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi parle le seigneur Yahveh, le Saint de Yisraël :

C’est dans la tranquillité et le repos qui sera votre salut,

c’est dans le calme et dans la confiance que sera votre force.

Mais vous ne l’avez pas voulu !

Vous avez dit : « Non ! nous prendrons la course à cheval. »

C’est pourquoi vous fuirez à la course.

« Nous monterons des coursiers légers. »

C’est pourquoi ceux qui vous poursuivront seront légers.

Mille fuiront à la menace d’un seul,

et à la menace de cinq vous fuirez tous ;

jusqu’à ce que vous restiez isolés

comme un signal au sommet de la montagne,

comme un étendard sur la colline.

Sin-a’hê-irba laissa pourtant quelques années de répit aux révoltés de la Phénicie et de la Palestine, ainsi qu’à leurs alliés égyptiens. Il ne voulait pas s’engager dans l’ouest avant d’avoir réduit Babylone, où Maroudouk-abal-iddina s’était mis en rapports avec Yehoudah et l’Égypte, et sans avoir assuré, par de vigoureuses leçons données aux montagnards qui les menaçaient de leurs incursions, ses frontières du nord et de l’est. C’est seulement en 701 qu’il descendit sur la Syrie avec une immense armée. Les petits princes de cette contrée n’avaient pas su mettre le temps à profit et se mettre en mesure de résister victorieusement au terrible ennemi qu’ils avaient provoqué. Les Assyriens les prirent à l’improviste. Eloulê, roi de Çidôn, le premier atteint, n’osa même pas tenter la résistance. Il s’enfuit dans une des colonies insulaires qui dépendaient de sa cité, et Sin-a’hê-irba, entré dans Çidôn sans coup férir, y installa un nouveau roi, du nom de Itho-Ba’al. Les princes d’Arvad, de Gebal, de Aschdod, de ‘Ammon, de Moab et de Edom, qui avaient adhéré à la ligue, l’abandonnèrent sur la nouvelle de la chute de Çidon et se hâtèrent de faire leur soumission à l’Assyrien avant qu’il ne fût parvenu jusque chez eux. Seuls, Çidqa, roi de Aschqelôn, et ‘Hizqiyahou de Yehoudah tinrent tête à l’orage et invoquèrent le secours que leur avaient promis les Égyptiens.

Ceux-ci n’étaient pas prêts non plus. L’armée qu’ils rassemblèrent en toute hâte ne put entrer en ligne qu’après que Aschqelôn avait épuisé sa résistance et avait dû capituler. Les troupes des rois d’Égypte et du roi de Melou’h’ha, comme disent les relations assyriennes officielles de cette campagne, marchaient au secours de ‘Hizqiyahou. Sin-a’hê-irba se porta au-devant d’elles, de manière à prévenir leur jonction avec les forces de Yehoudah, et leur barra le passage devant la ville lévitique de Elteqêh[17]. La fortune de la bataille y fut défavorable aux Égyptiens ; battus et mis en pleine déroute, ils regagnèrent à grand-peine leur pays, en laissant aux mains des Assyriens la majeure partie de leurs chars de guerre et les enfants d’un de leurs rois.

Ne craignant pas de leur part avant quelque temps un retour offensif, Sin-a’hê-irba, après avoir pris ‘Aqqarôn, dont il châtia rudement les habitants et où il replaça Padi sur le trône, marcha sur Yerouschalaïm en mettant sur son passage à feu et à sang tout le territoire de Yehoudah. ‘Hizqiyahou avait mis la ville en état de défense, au prix d’énergiques et coûteux efforts. Il y fut étroitement bloqué par les Assyriens. Bientôt il jugea plus sage de ne pas prolonger une résistance sans issue. Mettant bas les armes, il se soumit au tribut que le roi d’Assyrie voulut lui imposer, et pour fournir la somme énorme qu’on exigea de lui il vida les trésors du Temple, arrachant même les lames d’or qui en revêtaient les portes.

Yerouschalaïm soumise, une seule place tenait encore dans le royaume de Yehoudah et se défendait avec une énergie sauvage ; c’était Lachis, située dans le sud, non loin de la frontière d’Égypte. Sin-a’hê-irba s’y porta de sa personne pour en activer le siège. Il apprit alors que les Égyptiens, remis de leur défaite d’Elteqêh, rassemblaient une nouvelle armée, que Séti, roi de Tanis, était l’âme de la résistance et que Taharqa de Napata, appelé au secours de l’Égypte et heureux d’une occasion d’intervenir dans les affaires de ce pays à titre de protecteur et de suzerain, amenait du haut Nil à marches forcées, contre les Assyriens, toutes les forces de l’Ethiopie. A cette nouvelle ; il crut que ‘Hizqiyahou n’avait traité que pour se jouer de lui et donner le temps d’arriver au roi de Kousch. Furieux, il envoya aussitôt à Yerouschalaïm trois des principaux officiers de son armée et de son palais, le tartan ou généralissime, le rab-saris ou chef des eunuques et le rab-schak ou chef d’état major, chargés de demander au roi de Yehoudah compte de sa conduite et de le sommer de se rendre à merci, lui et son peuple. La scène qui se passa alors à Yerouschalaïm est racontée en détails par la Bible, dans un morceau qui se lit au IIe livre des Rois et qui a été reproduit parmi les prophéties de Yescha’yahou. Nous y reviendrons à l’occasion de l’histoire d’Assyrie et de celle des Israélites : Qu’il nous suffise de dire qu’après un premier moment d’épouvanté, ‘Hizqiyahou, poussé à bout, repoussa fièrement l’insolente sommation des Assyriens ; que Yescha’yahou, qui avait si énergiquement combattu les projets de guerre tant que la prudence était honorable, déploya tous ses efforts pour relever les courages du roi et du peuple de Yehoudah, pour les décider à ne plus faiblir et à résister à outrance, en leur promettant, au nom de Yahveh, un secours miraculeux qui les délivrerait.

Les envoyés de Sin-a’hê-irba revinrent donc auprès de leur maître sans avoir rien obtenu. Il avait quitté Lachis, après en avoir enfin reçu la capitulation, et il assiégeait la ville plus méridionale de Libnah, dirigeant de là sur l’Égypte ses bataillons, dont les avant-postes étaient déjà devant Ro-man, la Péluse de la géographie classique. Il semblait que le succès était désormais sur, que le Delta tout entier pourrait être envahi et occupé avant l’arrivée des Éthiopiens. Mais ce fut précisément alors que les promesses prophétiques de Yescha’yahou reçurent leur accomplissement contre toute prévision humaine. Les triomphes du conquérant assyrien se tournèrent en une des plus grandes catastrophes dont l’histoire ait conservé le souvenir. La peste éclata avec une violence inouïe dans l’armée des Assyriens, enleva la moitié de son effectif et la désorganisa de telle façon que Sin-a’hê-irba dut rentrer presque seul à Ninive.

Les Juifs et les Égyptiens, étonnés par la grandeur du désastre et son apparence surnaturelle, attribuèrent chacun à son dieu le miracle qui les délivrait. D’après la Bible, ‘Hizqiyahou, après avoir entendu les menaces qui lui étaient faites au nom du roi d’Assyrie, se serait mis en prières et Dieu lui aurait fait dire par Yescha’yahou : Ainsi parle Yahveh au sujet du roi d’Assyrie :

Il n’entrera point dans cette ville,

il n’y lancera point de flèches,

Il ne présentera pas de pavois contre elle,

et il ne dressera pas de terrasses.

Il s’en retournera par le chemin par lequel il est venu,

et il n’entrera point dans cette ville, dit Yahveh.

Je protégerai cette ville pour la sauver.

A cause de moi et à cause de David, mon serviteur.

Cette nuit même, l’ange de Yahveh sortit, et frappa 185.000 hommes dans le camp des Assyriens. Et quand on se leva le matin, voici, c’étaient tous des corps morts. Et San’hérib (Sin-a’hê-irba), roi d’Assyrie, leva son camp, partit et s’en retourna ; et il se tint à Ninive[18].

Deux siècles et demi plus tard, les interprètes égyptiens racontaient à Hérodote que, lorsque Sin-a’hê-irba menaça l’Égypte, la caste des guerriers refusa de se battre pour le roi Séthon (Séti), prêtre de Phtah, qui l’avait dépouillée d’une partie de ses privilèges. Le prêtre, enveloppé dans ces difficultés, entra dans le temple, et, devant la statue de son dieu, se lamenta au sujet des dangers qu’il allait courir. Pendant qu’il gémissait, le sommeil le saisit, et il lui sembla voir en songe un dieu, se tenant à ses côtés, qui le rassurait et lui promettait qu’il n’éprouverait aucun échec en résistant à l’armée des Asiatiques : car lui-même devait envoyer des auxiliaires. Plein de confiance dans cette vision, Séthon réunit ceux des Égyptiens qui voulurent le suivre en armes à Péluse, qui est de ce côté la porte de l’Égypte. Nul des guerriers ne l’accompagna, mais des petits marchands, des foulons, des vivandiers. Ils arrivèrent à leur poste, et, durant la nuit, une nuée de rats des champs se répandit sur leurs adversaires, dévorant leurs carquois, les cordes de leurs arcs, les poignées de leurs boucliers, de telle sorte que, le lendemain, les envahisseurs se croyant dépouillés de leurs armes, s’enfuirent, et qu’un grand nombre fut tué. On voit dans le temple de Phtah (à Memphis) la statue en pierre de ce roi, ayant un rat sur la main, avec cette inscription : Que celui qui me regarde soit pieux.

La Bible semble dire formellement qu’après son désastre de 701, Sin-a’hê-irba ne revint plus jamais en Palestine. Divers fragments de textes cunéiformes sont pourtant de nature à faire penser qu’il y reparut dans les dernières années de son règne, postérieurement à 690 et qu’il vainquit alors les Arabes et les Édomites. C’est une question que nous discuterons dans le livre de cette histoire qui sera consacré aux annales de l’Assyrie. En tous cas, le monarque ninivite, à la suite de l’anéantissement de son armée parla peste à la frontière d’Égypte, laissa passer au moins dix ou douze ans sans tenter de rétablir son autorité sur la Syrie méridionale. Ce n’est pas, pourtant, que la perte d’une armée fût un coup assez rude pour amener, comme l’a prétendu Josèphe, la ruine de l’empire assyrien. En réalité, Sin-a’hê-irba répara promptement les suites de son échec et se montra bientôt de nouveau sur les champs de bataille, plus redoutable que jamais. Mais les guerres longues et sanglantes qu’il eut à soutenir du côté de l’orient et du nord ne lui permettaient pas de distraire une partie de ses forces pour l’envoyer en Syrie.

L’Égypte put ainsi respirer quelque temps à l’abri des dangers extérieurs ; mais elle ne recouvra pas la paix intestine et l’unité. Tandis que les deux principales dynasties du nord, celles de Saïs et de Tanis, se disputaient la suprématie dans le Delta, la dynastie éthiopienne continuait à occuper Thèbes, mais sans gloire et sans force. Rien de plus effacé que le rôle de Schabatoka joua dans les événements de la guerre de Sin-a’hê-irba ; son nom n’y est même point prononcé ; il semble qu’il n’existe pas. Cependant, à quelques années de là, favorisé par des circonstances qui nous échappent, il réussit à faire momentanément reconnaître son pouvoir dans la presque totalité du pays, à se rendre du moins maître de Memphis, où l’on a découvert des monuments portant son nom. Mais ce ne fut pas pour longtemps. En 692, Taharqa, qui régnait depuis quatorze ans déjà à Napata, entreprit de joindre sur sa tête la couronne d’Égypte à celle d’Ethiopie. Appuyé sans doute par une portion des petits princes indigènes qui étaient las de la domination de Schabatoka et qui espéraient trouver profit à un changement de maître, il envahit le pays par Éléphantine et Syène. Le fils de Schabaka, ayant essayé de résister, fut vaincu, pris et mis à mort comme usurpateur. Le roi d’Éthiopie soumit en peu de temps toute l’Égypte à son sceptre, se rendit maître du Delta comme de la Thébaïde, réduisit tous les chefs locaux au rôle de gouverneurs dociles et réalisa l’unité de la contrée sous son pouvoir, telle qu’elle avait existé déjà du temps de Schabaka. Taharqa, pour consacrer sa victoire, appela près de lui du pays de Kousch sa mère Aqalou, fille de Routh-Amoun, à laquelle il devait ses droits à la couronne et à laquelle il décerna les titres de « grande régente, dame des deux pays, maîtresse de toutes les nations. » Le nom de l’Égypte figura à Napata, et jusque sur les murailles des temples de Thèbes, parmi les noms des peuples vaincus, à côté de ceux du To-tescher ou de la Syrie et de Kipkip ou de la Nubie.

En effet, une fois maître assuré de la vallée du Nil toute entière, le monarque égyptien fut amené à tourner son attention vers la Palestine et à chercher à y substituer sa suprématie à celle de la monarchie assyrienne, dont l’abstention temporaire lui laissait le champ libre dans cette région. Si le roi Sin-a’hê-irba fit réellement une seconde expédition de Palestine et d’Arabie entre 690 et 681, elle ne l’amena pas à recouvrer d’une manière définitive la possession de ce pays, et ce fut une grande razzia plutôt qu’une conquête. Le roi d’Assyrie dut s’y heurter aux forces de Taharqa et celui-ci eut le droit de se considérer, quels qu’aient été les incidents de la lutte, comme en étant sorti vainqueur. Aussi, dans le bas-relief de Karnak où il place la Syrie au nombre des pays soumis par ses armes, s’est-il fait représenter frappant de sa masse d’armes un groupe de prisonniers assyriens, parfaitement reconnaissables à leur type et à leur costume. Dans un autre bas-relief, daté de son règne, on voit la déesse Ouas, personnification du nome de Thèbes, qui perce de ses flèches le symbole des pays étrangers, tandis qu’à côté de cette figure la représentation du fameux tamarix que la légende mythologique racontait avoir poussé miraculeusement à Gebal ou Byblos pour envelopper le cercueil d’Osiris, apporté par les flots de la mer, détermine la Phénicie comme le théâtre des conquêtes ainsi désignées emblématiquement. Une inscription de Médinet-Abou parle en termes généraux des conquêtes de Taharqa dans l’Asie et la Libye. Sur le piédestal d’une statue de lui-même, conservée au musée de Boulaq, ce roi se dit vainqueur des Schasou, c’est-à-dire des Bédouins, des Khéta ou de la Syrie du Nord d’Arattou (Arvad), de Qadi en Cilicie, d’Assour et du Naharina. Pendant plus de dix ans l’influence éthiopico-égyptienne régna à Yerouschalaïm, à la cour du roi Menasseh, et se traduisit comme à l’ordinaire en domination du parti aristocratique et militaire de Yehoudah, en persécution contre le parti des prophètes et de l’orthodoxie, qui prônait l’alliance de l’Assyrie contre celle de l’Égypte.

A l’intérieur, les petites dynasties locales se maintenaient, mais réduites à un état d’étroit vasselage. Les sources grecques nous ont conservé la succession des princes de Saïs pendant cette période. Elles nous montrent Stéphinatês mourant en 681 et ayant pour successeur son fils Néchepsôs, dont la tradition classique fait un grand astronome et un grand magicien, s’il semble avoir été un médiocre prince, qui n’eut jamais l’idée de secouer le joug auquel il était soumis. En 674 il mourut à son tour et fut remplacé par son fils Néko Ier, que nous verrons, au contraire, jouer au rôle capital dans les événements où l’Assyrie et l’Ethiopie vont désormais se disputer la possession de l’Égypte, et qui fut le restaurateur de la grandeur de sa maison, le précurseur des succès de son fils Psaméthik, comme Ta-f-nekht l’avait été de ceux de Bok-en-ran-f.

Taharqa, désigné par les Grecs sous le nom de Téarcon, avait laissé dans la tradition classique la renommée d’un grand conquérant. Mégasthène l’égalait à Sésostris et racontait qu’il avait porté ses armes dans le nord de l’Afrique jusqu’aux Colonnes d’Hercule, atteignant ainsi de ce côté aux limites de l’Europe. Il est impossible, dans l’état actuel, de discerner positivement ce qu’il y a ici de réalité et ce qu’il y a de légende. Mais en tous cas, à dater de 679 ou 678, il dut renoncer à la Syrie. Sin-a’hê-irba avait été assassiné en 681 par ses deux fils aînés ; mais son troisième fils, Asschour-a’h-iddin (le Asar-’haddon de la Bible), n’avait pas permis aux parricides de jouir du fruit de leur crime. Se mettant à la tête de l’armée, indignée du meurtre, il avait vaincu ses deux frères dans une grande bataille, à ‘Hanigalbi, localité située au milieu des montagnes de la frontière d’Arménie, les avait rejetés dans ce dernier pays et avait ceint après sa victoire la tiare royale d’Assyrie. Après avoir, l’année suivante, ramené à l’obéissance Babylone et la Chaldée, il se porta sur la Syrie pour la reconquérir. Le succès le plus complet couronna ses efforts. La prise de Çidôn amena la soumission des cités phéniciennes ; la capture de Menasseh, roi de Yehoudah, auquel le monarque assyrien fit grâce après l’avoir fait amener devant lui chargé de chaînes, celle de toute la Palestine. A dater de ce moment les rois de Çôr ou Tyr, de Gebal, d’Arvad, de Schamschimouroun, de Yehoudah, de ‘Ammon, de Moab, de Edom, de ‘Azah, de ‘Aqqaron, de Aschqelôn et de Aschdod furent inscrits parmi les tributaires de l’Assyrie, avec les douze rois de l’île de Cypre. Une garnison assyrienne fut même installée dans la ville de Arzou ou Iartsa, la Rhinocorura des Grecs, sur le Torrent d’Égypte, commandant la traversée du désert pour aller de Palestine en Égypte.

Taharqa réussit cependant à mettre alors l’Égypte elle-même à l’abri de l’invasion. Sept années se passèrent encore. Maître inconstesté de l’Égypte depuis vingt ans, il pouvait considérer son pouvoir comme y étant définitivemeut établi et devait compter sur une fin de règne paisible. Mais l’âge ne lui avait pas donné le goût du repos. Voyant Asschour-a’h-iddin absorbé par de grandes guerres du côté de la Médie, il espéra pouvoir lui enlever de nouveau la Palestine et la Phénicie. Il noua donc des intrigues avec les princes de ces contrées, et, en 672, il parvint à décider Ba’al, roi de Çôr, à se mettre en insurrection ouverte contre l’Assyrien. Les fouilles de A. Mariette à Tanis ont fait découvrir une pierre portant la date de l’an 22 de Taharqa ; ce prince était donc encore maître de toute l’Égypte jusqu’à la frontière du nord-est, au commencement de 671 av. J.-C. Mais déjà son allié tyrien l’avait abandonné, à l’approche du roi d’Assyrie, et avait vu sa défection payée par la concession du territoire du Lebanon ou Liban, au nord, jusqu’à Gebal, ainsi que des villes de Dor et de ‘Accho (plus tard Ptolémaïs), au sud. Asschour-a’h-iddin, à la tête de toutes les forces de l’Assyrie, marchait directement sur l’Égypte.

Parti de Apheq auprès de Yezre’el, il suivit la côte jusqu’à Ro-peh. C’est là qu’il arrêta définitivement le plan de son invasion. Ayant sans doute appris que Taharqa avait rassemblé ses troupes du côté de Ro-man ou Péluse et mis de ce côté la frontière d’Égypte dans un état formidable de défense, le roi d’Assyrie prit la résolution hardie de faire traverser à son armée le désert que les Hébreux appelaient désert de Schour, de manière à atteindre le fond du golfe Héroopolite et à déboucher sur les environs de Memphis, après avoir tourné lés forteresses de/la Basse-Égypte. Les Arabes du désert, avec lesquels un traité fui conclu, se chargèrent de fournir les chameaux et les outres nécessaires pour approvisionner d’eau l’armée. Ce n’était pas une petite affaire, et le passage d’une pareille quantité de troupes au travers d’une étendue aussi considérable de sables stériles prit quarante jours entiers, pendant lesquels les Assyriens souffrirent beaucoup de la fatigue et de la soif. Une tablette cunéiforme, malheureusement très mutilée, du Musée Britannique, donne l’analyse détaillée de celte audacieuse traversée du désert, parlant des animaux étranges, tels que serpents amphisbènes, qui sur différents points y frappèrent les regards des soldats du monarque ninivite. Le quarantième jour on atteignait la frontière du pays de Mâgan ou des montagnes de la péninsule du Sinaï, où l’on retrouvait des villes, des habitations sédentaires et des champs cultivés, et l’on s’y reposait clans l’abondance. De là, une nouvelle marche beaucoup moins pénible, de vingt jours, amenait enfin l’armée assyrienne à la ville d’Is’hout, sur la frontière d’Égypte.

A peu de distance de Memphis, Taharqa, revenu en hâte de l’extrémité du Delta, présentait la bataille à Asschour-a’h-iddin. Il fut vaincu et son armée dispersée, de telle façon qu’il perdit du premier coup tout espoir de se maintenir en Égypte, et qu’il n’eut plus qu’à chercher un refuge au delà des cataractes. Vainement Memphis essaya de résister aux Assyriens. Elle fut emportée d’assaut et livrée au pillage : les statues des dieux et des déesses, l’or et l’argent des trésors des temples, tous les plus somptueux objets du matériel du culte, furent enlevés et transportés en Assyrie, où on les consacra comme trophées dans les sanctuaires. La femme et les concubines de Taharqa, ses enfants, les officiers de sa cour, qu’il n’avait pas eu le temps d’emmener dans sa retraite en Ethiopie, tombèrent vivants au pouvoir du vainqueur. Le sac de Memphis terrifia l’Égypte, et tout le pays, autrement dit, pour parler le langage des Assyriens, les trois contrées de Mouçour, le Delta oriental, de Melou’h’ha, le Delta occidental, et de Patourous (P-to-res) ; la Haute-Égypte, s’empressa de faire sa soumission. L’Égypte, de la mer à la première cataracte, fut organisée en province de la monarchie ninivite ; pour prévenir un retour offensif des Assyriens, on établit des garnisons assyriennes sur tous les points stratégiques. Puis, après avoir ainsi assuré sa nouvelle conquête, Asschour-a’h-iddin reprit la route de l’Assyrie. L’abaissement de l’Égypte, que tous ses prédécesseurs avaient préparé inconsciemment, se trouvait accompli, dit M. Maspero. Il avait rendu à Thèbes l’affront que Tahout-mès III et Amoun-hotpou II avaient infligé neuf siècles auparavant à Ninive. En rentrant dans ses Etats, il fit sculpter sur les rochers du Nahr-el-Kelb (près de Beyrout), et à côté des stèles triomphales de Râ-mes-sou II, une longue inscription où il racontait ses victoires et où il s’intitulait roi de Mouçour, de Palourous et de Kousch, d’Égypte, de Thébaïde et d’Éthiopie. Ailleurs il joint à son titre de roi d’Asschour, ceux de roi de ‘Hatti (la Syrie), de Mouçour et de Kousch.

Le système des rois d’Assyrie, pour l’administration des pays conquis, consistait à les administrer par le moyen des roitelets ou des chefs indigènes, munis d’une nouvelle investiture du suzerain envers lequel ils étaient responsables de la conduite de leur peuple, astreints à l’obligation du tribut et du service militaire, enfin soumis à des gouverneurs assyriens dont les pouvoirs étaient analogues à ce que furent plus tard ceux des satrapes perses, de même qu’ils s’étendaient également à de vastes territoires, embrassant de nombreux petits royaumes. Plus que partout ailleurs, Asschour-a’h-iddin devait être amené à appliquer ce système en Égypte, car dans son invasion il avait rencontré la complicité des petits chefs locaux, fatigués de la rigueur avec laquelle Taharqa les tenait en bride, en particulier celle de Nékô, le prince de Saïs, qui avait adopté une politique de bascule entre les deux puissances de l’Assyrie et de l’Égypte, afin de les user l’une par l’autre et d’arriver ainsi à l’indépendance. Asschour-a’h-iddin établit donc en Égypte un gouverneur général ayant sous ses ordres des commandants militaires assyriens, chargés de surveiller le pays et de diriger les troupes d’occupation. Puis, au-dessous de ces fonctionnaires assyriens, pour administrer les affaires indigènes, il donna l’investiture à vingt chefs locaux, décorés du titre de roi. Parmi eux, le premier rang fut donné à Nékô de Saïs, qui reçut, en outre de sa principauté ordinaire, la ville de Memphis, à cette époque la véritable capitale de l’Égypte.

Les documents assyriens nous ont conservé la liste de ces vingt roitelets égyptiens, vassaux du monarque ninivite. Nous reproduisons ici ce catalogue, capital pour l’histoire, en laissant aux noms d’hommes et de lieux leur forme assyrienne, mais en ajoutant entre parenthèses les formes égyptiennes correspondantes, toutes les fois qu’il est possible de les restituer.

1. Nikoû (Nékô), roi de Mempi (Man-nofri, Memphis) et de Saï (Saï, Saïs) ;

2. Scharrou-loudari[19], roi de Si’nou (Sîn des Hébreux, Ro-man, Peluse) ;

3. Pisan’hour (P-se-n-Hor), roi de Nat’hou (Ni-Adhou, le Natho oriental) ;

4. Paqrour (Paqrour), roi de Pisoupt (P-soupt, le nome Arabique) ;

5. Boukkounanni’pi (Bok-en-nifi), roi de ‘Hat’hirib (Ha-to-her-ab, Athribis) ;

6. Na’hke (?), roi de ‘Hininsi (Ha-hknen-sou, Héracléopolis) ;

7. Poutoubisti (Pet-si-Bast), roi de Ça’nou (Tsan, Tanis) ;

8. Ounamoun (Oun-Amoun), roi de.Nat’hu (Ni-Adhou, le Natho occidental, comprenant les marais de Bouto) ;

9. ‘Harsiyaesou (Har-se-Ise), roi de Tamnouti (Theb-noutri, Sébennytus) ;

10. Bouaima (Pi-maï ?), roi de Bindidi (Pa-Ba-neb-Dad, Mendès) ;

11. Sousinqou (Scheschonq), roi de Bousir (Pa-Ousir, Busiris) ;

12. Tabna’hti (Ta-f-nekht), roi de Pounoub (Pa-noub, ville du nome Prosopite) ;

13. Boukkounanni’pi (Bok-en-nifi), roi de A’imi (peut-être On, Héliopolis) ;

14. Ipti’harsesou (Pet-Har-se-Ise), roi de Piçatti’hourounpikou[20].

15. Na’hti’hourouansini (Nakht-Hor-en-schennou), roi de Pisabdinouti (P-sap-noulrioui, Xe nome de la Haute-Égypte, dont la capitale était Teb-ti ou Aphroditopolis[21]) ;

16. Boukourninip (Bok-en-ran-f), roi de Pa’hnouti[22] ;

17. Çi’ha (Tsiho), roi de Siyaout (Saout, Lycopolis) ;

18. Lamentou (?), roi de Khimounou (Khmounou, un des noms d’Hermopolis) ;

19. Ispimatou (P-se-Mout ?), roi de Taini (Téni, Thinis) ;

20. Mantimean’he (Month-em-ha), roi de Nî’ (Nî-Amoun, et Nî par excellence, Thèbes).

Ce dernier personnage est le seul de la liste dont nous possédions des inscriptions hiéroglyphiques. Elles se lisent à Karnak. Nous y voyons que Month-em-ha était le fils d’un grand prêtre d’Ammon, nommé Nes-Phtah, et qu’il portait lui-même le titre sacerdotal de second prophète d’Ammon. Il jouit pendant longtemps de la faveur de Taharqa, auprès duquel il remplit les plus hautes fonctions et qui finit par lui décerner le titre de chef des gouverneurs de nomes du To-res ou de la Haute-Égypte. L’invasion assyrienne le trouva donc dans la position d’une sorte de vice-roi de cette contrée ; elle l’y conserva, et il s’y maintint encore plus tard, car dans une de ses inscriptions il se vante d’avoir repoussé les ennemis de la Thébaïde et d’avoir réparé les murailles d’enceinte et les temples de Thèbes, évidemment après le sac par les Assyriens dont nous allons voir l’histoire. Jamais, du reste, sur les monuments qu’il a fait exécuter, Month-em-ha ne se pare du titre royal.

Une dernière observation, dont nous aurons à tirer parti plus loin, doit être faite sur la liste des princes vassaux institués ou reconnus en Égypte par le roi d’Assyrie. C’est que douze de ces roitelets appartiennent au Delta, et huit seulement au pays au-dessus de Memphis.

Plusieurs des villes de la Basse-Égypte furent officiellement dépouillées de leurs appellations indigènes, auxquelles on substitua des noms assyriens. Ainsi Saïs devint pour la chancellerie ninivite Kar-bel-matati, la forteresse du Seigneur des pays Memphis, Kar-Asschoura’hiddin, la forteresse d’Asschour-a’h-iddin ; Athribis, Limir-schakanakkou-Asschour, que le vicaire suprême du dieu Asschour y veille, enfin Tanis Kar-Asschour, la forteresse du dieu Asschour. Les Assyriens agissaient fréquemment de cette manière dans les pays vaincus, et c’est ainsi que dans les récits officiels de leurs campagnes on est de temps à autre surpris de rencontrer des noms de villes assyriens dans des pays où l’on parlait des idiomes absolument différents. Ce sont des appellations imposées au cours de campagnes antérieures.

Les Assyriens ne demeurèrent pas beaucoup plus de deux ans paisibles possesseurs de l’Égypte. Taharqa, retiré en Ethiopie, guettait la première occasion propice pour un retour offensif et rassemblait activement des troupes pour une nouvelle guerre. En 669, Asschour-a’h-iddin tomba gravement malade et ses mains affaiblies cessèrent de tenir avec assez de fermeté les rênes de l’empire. Il en résulta partout un relâchement de la machine administrative qui laissa le cham