Les Égyptiens

 

CHAPITRE IV — LES GRANDS CONQUÉRANTS DU NOUVEL EMPIRE. PUISSANCE EXTÉRIEURE DE L'ÉGYPTE.

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — LA DIX-HUITIÈME DYNASTIE. PREMIERS SUCCESSEURS D’AH-MÈS.

L’entière délivrance du sol national inaugure le règne de la grande et glorieuse dynastie que l’on compte comme la XVIIIe. Bien que descendu des rois thébains antérieurs, Ah-mès a dû à la gloire de ses exploits d’être compté comme chef de race. C’est aussi lui qui ouvre la troisième période historique, désignée par le nom de Nouvel Empire.

A dater de ce moment et pour plusieurs siècles, la puissance extérieure de l’Égypte va prendre un développement énorme et qu’elle n’avait jamais connu, même aux époques les plus brillantes de son histoire antérieure ; la monarchie des Pharaons va principalement tourner ses efforts vers des conquêtes en Asie. Elle a reconnu, par l’expérience douloureuse des cinq derniers siècles, que c’est de laque désormais le danger peut venir pour elle. Aussi, pour prévenir une nouvelle invasion des Pasteurs, sa politique devient-elle d’aller chercher en Asie, sur leur propre territoire, les ennemis et les envahisseurs possibles, de les combattre à outrance et de les soumettre à son sceptre. Mais elle n’abandonne pas pour cela les traditions politiques inaugurées par les rois de la xii0 dynastie, la revendication de toute la vallée du Nil comme un patrimoine dépendant légitimement de l’Égypte. Aussi les expéditions guerrières vers le sud et vers le nord-est alternent constamment et ne cessent pas un seul instant pendant toute la durée de la XVIIIe dynastie.

Ce n’est plus, remarque M. Maspero, des sources du Nil Bleu aux sources de l’Euphrate, sur toute l’Éthiopie et sur toute la Syrie, que victoires et conquêtes perpétuelles. Un jour, on apprenait à Thèbes la défaite des nègres d’Abyssinie, l’arrivée du général ou du prince victorieux, de son butin, de ses soldats. Des processions fantastiques de girafes menées au licol, de cynocéphales enchaînés, de panthères et de guépards apprivoisés, s’allongeaient indéfiniment dans les rues. Le lendemain, victoire remportée à l’occident du Delta sur les Libyens et leurs alliés. Les barbares du nord, coiffés de casques étranges ou la tête encadrée dans le mufle d’une bête fauve dont la peau flottait sur leurs épaules, venaient étaler aux yeux des Égyptiens brunis leurs grands corps blancs ornés de peintures et de tatouages. Puis c’était un succès sur les Routennou ou la prise d’une place forte, entrepôt du commerce syrien. Le défilé recommençait aux fanfares du clairon et aux roulements du tambour ; les acclamations de la multitude et le chant des prêtres accueillaient partout le cortège triomphal du Pharaon.

Nous avons déjà vu, l’année après la prise de Hâ-ouar, Ah-mès aller poursuivre les débris des Pasteurs dans le midi du pays de Kéna’an, où ils essayaient de se reformer, les battre et les disperser à Scharohen (Scha-rou’hem)[1]. Ses successeurs le suivirent dans cette voie et y marchèrent à pas rapides. Bientôt ils eurent soumis toutes les provinces asiatiques jusqu’à l’Euphrate. Mais avant d’entamer le récit de leurs guerres et de leurs conquêtes d’après les témoignages monumentaux, très nombreux pour cette époque, je crois nécessaire d’exposer brièvement l’état dans lequel les Égyptiens de la XVIIIe dynastie trouvèrent les contrées et les populations asiatiques, et d’en esquisser le tableau, tel que leurs inscriptions historiques nous en font connaître les principaux traits. On pourra déjà juger par ce tableau des facilités et des obstacles que les Pharaons trouvèrent pour leurs entreprises dans cet état de choses.

 

Immédiatement sur la frontière nord-est de l’Égypte, le désert qui la sépare de la Syrie était occupé par les tribus de Bédouins nomades que les textes hiéroglyphiques appellent toujours Schasou, c’est-à-dire pillards. Les principaux et les plus voisins de l’Égypte étaient les ‘Amaleqim de la Bible, les ‘Amâliqa des historiens arabes ; mais ce nom s’appliquait également aux Édomites ou Iduméens et aux Midianites, qui sont quelquefois désignés parmi les Schasou, et même en général à toutes les tribus errantes du désert d’Arabie. Au sud du désert occupé par ces Schasou, appelés également quelquefois Sati, le pays du Mafek, c’est-à-dire la péninsule du Sinaï, offrait ses importantes colonies égyptiennes, fondées dès l’époque du roi Snéfrou, de la m0 dynastie, pour l’exploitation des mines de cuivre et de turquoises. Perdus toutes les fois que l’Égypte avait subi un abaissement temporaire, ces établissements avaient été recouvrés et reformés dès qu’un pouvoir fort y avait de nouveau fait sentir son autorité. Avant la fin du règne d’Ah-mès ils étaient occupés de nouveau et les travaux des mines reprenaient avec une grande activité. Les ruines de ces colonies égyptiennes du Sinaï subsistent encore, riches en monuments et surtout en sculptures historiques, aux deux localités de Serbout-el-Khadem, où les débris appartiennent principalement au Nouvel Empire, et de Ouady-Magarah, où les grands bas-reliefs taillés dans les rochers remontent, au contraire, en partie jusqu’aux temps de la me et de la VIe dynastie.

C’est surtout par mer, au travers du golfe Héroopolite de la mer Rouge, que les établissements égyptiens de la péninsule du Sinaï communiquaient avec la mère patrie. On évitait ainsi la traversée pénible du désert, infesté par les incursions des Schasou, que toute la police des Pharaons les plus puissants ne parvenait qu’imparfaitement à réprimer. Au fond du golfe Élanitique, qui- enveloppe du côté de l’est le pays du Mafek, s’élevaient les deux villes de Houtsioun (‘Eçion-geber) et de Al-tou ou Iltou (Elath, Ælana), importantes par leur rôle d’entrepôts du commerce des caravanes avec l’intérieur de l’Arabie. Par delà et plus au sud-est, les listes de peuples vaincus et tributaires mentionnent les pays de Nehschou, Mabounou, Setehbou, Heratstoum et quelques autres encore dont le site doit être cherché dans la portion de l’Arabie désignée aujourd’hui par le nom de ‘Hedjâz. Mais nous manquons jusqu’ici de documents qui permettent d’en établir la position d’une manière plus précise.

La Palestine était toute entière aux mains des Kenânéens, qui ne formaient pas une monarchie puissante, mais étaient dans l’état de morcellement où Yehoschou’a (Josué) les retrouva encore un peu plus tard lorsqu’il conduisit les Hébreux dans leur pays. Ils étaient divisés en une infinité de petites principautés, chaque ville presque ayant son roi particulier, souvent rival ou même ennemi de ses voisins. Cet état de morcellement et de particularisme local faisait des Kenânéens de la Palestine une proie facile pour toute conquête, car il ne leur permettait guère de se grouper tous ensemble contre un ennemi commun. Mais en même temps il rendait difficile une soumission absolue et complète du pays, car il était essentiellement de nature à favoriser des insurrections partielles et sans cesse renaissantes. Au milieu des tribus kenânéennes, établies depuis assez peu dans cette contrée, subsistaient encore quelques débris des populations qui l’occupaient avant elles et qu’elles avaient exterminées. Tels étaient les ‘Enaqim et les ‘Horim du mont Sê’ir, dont la fusion avec une des tribus des Téra’hites avait donné naissance à la nation des Édomites. L’imagination populaire donnait dès lors à ces restes dispersés des plus anciens habitants de la Palestine des noms qui les représentaient comme des personnages redoutables et à demi fabuleux, des géants (Réphaïm), des êtres à la voix bourdonnante et indistincte (Zomzommim), toujours en mouvement (Zouzim), des monstres inspirant la terreur (Émim). A l’est du bassin de la mer Morte, entre cette forte dépression du sol et le désert, quelques tribus issues du sang des Téra’hites, qui n’avaient pas suivi le mouvement d’émigration des Benê-Yisraêl vers l’Égypte, se développaient péniblement aux dépens des populations voisines ; celles de ‘Ammôn disputaient aux Amorim kenânéens le pays situé au nord de la rivière Arnôn ; celles de Moab vivaient au sud de la même rivière ; enfin celles de Edôm, groupées autour du mont Sê’ir, où elles s’étaient mêlées aux ‘Horim et à certaines fractions des ‘Amaleqim, qui les y avaient précédées, touchaient vers le nord aux Moabites et s’étendaient au sud dans la direction de la mer Rouge.

Tandis que les diverses nations kenânéennes de la Palestine, fixées sur un sol fertile, s’adonnaient à l’agriculture, d’autres rameaux de même race, leurs frères par le sang et la langue, s’étaient établis le long des côtes, entre le mont Karmana (Karmel) et l’embouchure du fleuve Aranta (Oronte), occupant une bande de territoire resserrée d’un côté par la mer, de l’autre par le mont Lebanônou Liban, que les Égyptiens appelaient Lemenen. Ce sont ceux que les Grecs ont appelés Phéniciens et dont les documents hiéroglyphiques désignent le pays sous le nom de Kefta. Par un instinct naturel, dont les conditions de la contrée où ils avaient posé leurs demeures avaient encore renforcé les effets, ils s’étaient faits marins et commerçants, et dès lors ils avaient commencé à créer de nombreux comptoirs sur le littoral dans toutes les parties du bassin de la Méditerranée. Un livre spécial de la présente histoire sera consacré à ces Phéniciens, à leurs annales, à leur commerce et au rôle qu’ils jouèrent, d’agents singulièrement actifs de diffusion et de propagande de la civilisation chez les peuples encore barbares du monde européen.

Les populations syriennes, divisées, comme nous l’avons déjà vu, par l’ethnographie de la Genèse, entre les descendances d’Aram et de Loud, occupaient, au nord des Kenânéens agricoles de la Palestine, les pays qui vont du versant oriental de l’Antiliban jusqu’à l’Euphrate (appelé en égyptien Pouharrat) et même au delà de ce fleuve jusqu’au Kabour (le Khabour des documents assyriens, Kebâr de la Bible, Chaboras de la géographie classique). La région septentrionale de ces contrées entre le mont Amana (Khamanou des Assyriens, Amanos des Grecs) et la rivière Kabour, traversée par l’Euphrate et limitée par son grand affluent mésopotamien, constituait proprement ce que les Égyptiens désignaient par le nom, d’origine sémitique, de Naharinaou pays des deux fleuves. Cette appellation, du reste, a été successivement appliquée à des pays différents, qui offraient ce trait commun d’être arrosés par deux cours d’eau ; car le Aram-Naha-raïm de la Genèse est sûrement la plaine de Dammeseq ou Damas, et plus tard nous rencontrons le nom de Naharaïn désignant la Mésopotamie des Grecs, la région entre l’Euphrate et le Tigre, spécialement dans sa partie, nord, et pour les Assyriens le Nahiri est le massif des montagnes où ces deux grands fleuves prennent leur source.

Le pays des peuples proprement syriens d’Aram et de Loud, fondus plus tard ensemble sous le nom commun d’Araméens, était qualifié par les Égyptiens de Routen, nom que nous avons eu déjà l’occasion d’étudier plus haut et d’assimiler au Loud biblique. On distingue, d’ailleurs, le Routen supérieur ou Khar, qui embrasse l’Aramée méridionale, c’est-à-dire le pays auquel le nom d’Aram appartient encore exclusivement dans la Genèse, et le Routen inférieur ou proprement dit, l’Aramée septentrionale, qui est le Loud des plus anciens souvenirs du peuple hébreu. L’appellation de Routennou, c’est-à-dire de peuples de Routen, a d’ailleurs une signification très vague et très flottante, qui arrive à englober toutes les tribus de la Syrie entière, sans distinction de race. Les Routennou du temps de la XVIIIe dynastie sont des populations déjà parvenues au plus haut degré de la civilisation, sous l’influence des grands foyers de culture du bassin de l’Euphrate et du Tigre. Ils ont une industrie développée, un grand commerce, une littérature, et sous aucun de ces rapports ils ne se montrent inférieurs aux Égyptiens qui les subjuguent. Leurs villes sont populeuses, riches et quelques-unes apparaissent déjà comme de grandes cités. D’ailleurs, chez eux pas d’unité politique ; ils sont divisés en une multitude de royaumes d’importance variable. C’est seulement l’approche d’un danger commun, en particulier la menace de la conquête pharaonique, qui les groupe momentanément en confédérations, dont l’étendue varie suivant les circonstances et dont le lien est toujours des plus lâches.

Le nom de Routen a, quant à son extension et à sa signification précise, quelque chose d’aussi vague et d’aussi flottant que celui de Kousch, qui nous a déjà frappé par ce caractère incertain. Ainsi les Kenânéens de la Palestine sont en général englobés, avec les Araméens de la région de Dammeseq, dans le Routen supérieur ou Khar. Quant au Routen inférieur, on F étend quelquefois au delà de l’Euphrate et même du Kabour, de manière à y comprendre le pays de Singar (Singara de la géographie classique), et celui d’Assour (Asschour pour les indigènes), qui venait depuis peu d’être constitué en monarchie, encore bien faible, par le prince Belou-kapkapi et où Ninive était déjà fondée, mais n’avait pas supplanté comme capitale l’antique cité d’Asschour. On va même jusqu’à compter Babel ou Babylone comme appartenant encore au Routen. C’est là une extension abusive ; mais ce qui est constant, c’est de voir figurer parmi les Routennou inférieurs, entrant dans toutes leurs ligues, avec les Araméens septentrionaux ou Loudim, les peuples Kenânéens agriculteurs qui, à l’ouest de ceux-ci, tenaient la chaîne du Liban et les vallées situées entre le Liban et l’Antiliban : les Khaoui (‘Hivim) du bassin du Natsana ou Léontês ; les Amaour (Amorim) de Qadesch sur l’Oronte ; les gens de Hamtou (‘Hamath, Epiphania des Grecs), appelés dans la Bible ‘Hamathim ; ceux du pays de Tsahi, qui embrassait la montagne en arrière de la Phénicie maritime proprement dits ou Kefta, là où l’ethnographie biblique place les populations des Arqim, des Sinim et des Çemarim, descendants de Kéna’an. On manque de documents pour déterminer si l’on doit rattacher aux Kenânéens ou aux Araméens les habitants des cantons que les monuments égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie énumèrent comme se succédant plus au nord dans les montagnes entre l’Oronte et la mer : Lemanen, dont le nom est spécialisé à la partie la plus septentrionale du Liban ; Assôu, situé vers la hauteur de Laodicée, c’est-à-dire dans les parages où le fleuve reçoit encore aujourd’hui des habitants indigènes le nom d’Assy ; Ouan qui correspond au massif du mont Casius et à l’intérieur du coude du bas Oronte.

Tous ces cantons étaient compris dans le Routen inférieur, aussi bien que le pays araméen de Aoup, qu’on peut assimiler assez exactement à la Cyrrhestique des Grecs. On y joignait aussi les Khéta, ‘Hittim de la Bible. Ceux-ci habitaient d’abord les vallées de la chaîne de l’Amana et de là s’étendirent graduellement jusqu’à l’Euphrate. Ils y formèrent un empire guerrier et redoutable, une monarchie fortement centralisée. C’est là qu’ils étaient encore au temps de Schelomoh (Salomon), lorsque ce prince s’alliait à eux et épousait la fille de leur roi. Mais la puissance du royaume des ‘Hittim ne paraît pas avoir été déjà, sous la XVIIIe dynastie, assez florissante pour donner ombrage aux Égyptiens. Ils étaient alors simplement des membres assez obscurs des diverses confédérations du Routen inférieur. Ce n’est que sous la dynastie suivante que nous les voyons prendre un rôle dans les affaires de l’Asie occidentale.

 

Le premier successeur d’Ah-mès fut Amon-hotpou Ier, nommé Aménophis par les Grecs. Sous son règne les Schasou du désert furent soumis, autant du moins que des Bédouins peuvent l’être, car presque tous les autres rois, même les plus puissants, durent envoyer des expéditions châtier de temps en temps leurs brigandages. La conquête du pays de Kéna’an fît aussi de grands progrès pendant ce règne, où les troupes égyptiennes furent occupées presque constamment à réduire les bicoques des roitelets de la Palestine. Du côté du sud, Amon-hotpou Ier consacra plusieurs expéditions à rétablir l’ancienne autorité des Égyptiens sur une partie de l’Éthiopie, sur laquelle il revendiquait des droits héréditaires, comme fils de la reine noire, Ah-mès Nofri-t-ari.

Tahout-mès Ier (appelé Thouthmosis dans les transcriptions grecques de Manéthon), monta ensuite sur le trône. Il poursuivit les succès de son prédécesseur en’ Éthiopie, et on peut juger du point jusqu’où il recula dans cette direction les limites de l’empire égyptien, en voyant une inscription de la deuxième année de son règne gravée sur les rochers en face de l’île de Tombos, presque aussi haut sur le cours du Nil que celle d’Argo. Mais ce fut au nord qu’une entreprise plus hardie illustra le nom de Tahout-mès Ier. Ayant achevé la soumission des Kenânéens de la Palestine, il poussa plus loin et vint, dans les environs de Dammeseq, se heurter aux Routennou, qui avaient rassemblé leurs contingents pour repousser un ennemi dont ils n’avaient pu voir qu’avec terreur la puissance grandir rapidement. Les Routennou furent vaincus, mais le roi Tahout-mès, qui avait mesuré leurs forces, jugea que la domination égyptienne en Syrie ne serait jamais solidement établie s’il ne lés réduisait à l’impuissance et ne promenait ses armes victorieuses jusqu’au fond de leur territoire. Il poussa donc sa marche de manière à atteindre l’Euphrate, sur les bords duquel il éleva des stèles triomphales, non loin de la grande ville de Qarqamischa ou Qarqémisch. Son règne marque donc un nouveau pas en avant dans la voie où l’Égypte était désormais engagée ; il inaugure l’ère des grandes expéditions en Asie, des conquêtes lointaines.

Cette première campagne de Tahout-mès Ier, ou plutôt ce voyage de découverte, dit M. Maspero, traça la route que les armées égyptiennes devaient suivre désormais dans toutes leurs guerres, sans jamais s’en écarter. Au sortir d’Égypte[2] elles marchaient sur Ro-peh (Raphia), la plus méridionale des villes syriennes, de là sur Qazatou (‘Azah, Gaza), Asqalouna (Aschqelôn) et Iouhama[3]. A la station de Iouhama, la route se divisait en deux branches. La première, de moitié plus courte que l’autre, menait droit au nord, laissant un peu sur la gauche le grand port de Iapou (Yaphô, Joppé) et ses jardins délicieux[4] ; près d’Aalouna elle s’enfonçait dans les gorges du mont Karmana (Karmel), puis reparaissait dans la plaine, un peu au nord de Taânaka (Ta’anach), une des villes royales des Kenânéens, et, quelques milles plus loin, aboutissait à Makta (Megiddô). L’autre branche tournait à l’est, au sortir de Iouhama, et courait à travers les monts des Amorim ; elle remontait vers le Iardouna (le Jourdain) par Tsefta et Sarta (Çarthan), contournait les massifs qui furent plus tard à Éphraïm par ‘Aper (‘Aphrah) la Grande et ‘Aper la Petite, laissait un peu sur la droite Bitschaal (Beth-schean), puis descendait dans la plaine de Yizre’el par Qasouna (Qischôn) et Schanama (Schounem), pour aboutir derrière Makla (Megidclo), à peu près-à mi-distance entre la ville et le mont Dapourou (Tabor). Makta ou Megiddo, bâtie au bord du torrent de Qina (Qanah), barrait les voies du Liban et pouvait à volonté ouvrir ou fermer la route aux armées qui marchaient vers l’Euphrate. Aussi joua-t-elle dans toutes les guerres des Égyptiens en Asie un rôle prépondérant : elle fut le point de ralliement des forces kenânéennes et le poste avancé des peuples du nord contre les attaques venues du sud. Une bataille perdue sous ses murs livrait la Palestine entière aux mains du vainqueur et lui permettait de continuer sa marche vers la Cœlésyrie.

Au sortir de Makta, les Égyptiens franchissaient le Tabor et débouchaient sur les bords de la mer de Galilée, auprès de Kennaratou (Kinnereth), remontaient le Iardouna presque jusqu’à sa source parMa-rama(Merôm), Qadesch (plus tard Qedesch de Naphtali), Louisa (Laisch), Houtsâra fHaçôr), Rouhoubou (Beth-Rehob) et franchissaient les collines qui séparent la vallée du Iardouna (Yardan, Jourdain) de celle du Natsana (le Léontès de la géographie classique), non loin du bourg actuel de Ghazzeh. Ils remontaient jusqu’à la source du Natsana[5], et descendaient la vallée de l’Aranta (l’Oronte) jusqu’à Hamtou (‘Hamath). Qadesch la Grande était la plus importante des villes qu’ils rencontraient en chemin. Elle était bâtie au pays des Amaour (Amorim), sur la rive et dans un des replis de l’Aranta. Les chefs syriens, battus à Makta (Megiddo), rétrogradaient d’ordinaire jusqu’à cette ville et livraient leur seconde bataille sous ses murs. Vaincus, ils Payaient d’autre ressource que de se disperser et de s’enfermer chacun dans sa forteresse. Les rois d’Égypte longeaient l’Oronte, prenaient Hamtou (‘Hamath), puis, arrivés à peu près à la hauteur où fut bâtie plus tard Antioche, tournaient à droite et gagnaient Khilbou[6] (‘Helbôn, ‘Haleb des Arabes) et Padana (Patin des textes cunéiformes, Batnæ des géographes classiques). De là à Qarqamischa (Qarqémisch) il n’y avait que quelques heures de marche[7].

Les peuples situés à droite et à gauche de cette route militaire reconnurent l’autorité des Pharaons et firent partie de leur empire. Les uns, à l’exemple des Phéniciens, se soumirent presque sans combat ; il fallut, pour réduire les autres, de longues guerres et des batailles acharnées. Aussi bien ne peut-on guère se représenter la domination égyptienne comme quelque chose d’analogue à ce que fut plus tard la domination romaine. La Syrie, l’Arabie, l’Éthiopie ne devinrent jamais des provinces assimilées aux nomes de l’Égypte et administrées par des officiers de race égyptienne. Elles gardèrent leurs anciennes lois, leurs anciennes religions, leurs anciennes coutumes, leurs dynasties, restèrent, en un mot, ce qu’elles étaient avant la conquête. Elles formaient une sorte d’empire féodal, dont le Pharaon était le suzerain, et les chefs syriens et nègres les grands vassaux. Les vassaux devaient hommage au suzerain, lui payaient tribut, accordaient aux troupes égyptiennes et refusaient aux ennemies le libre passage sur leur territoire. Pour le reste, ils étaient maîtres chez eux et pouvaient s’attaquer les uns les autres, faire la paix, chercher des alliances, sans que le suzerain songeât à s’y opposer.

Un empire établi de la sorte n’était pas des plus solides. Tant que le pouvoir suprême était aux mains d’un prince énergique, ou plutôt tant que le souvenir de la défaite restait assez vivant dans l’esprit des vaincus pour étouffer leurs velléités d’indépendance, les chefs syriens demeuraient fidèles à leur vasselage et payaient l’impôt. Mais la mort du souverain régnant et l’avènement d’un nouveau souverain, un échec ou simplement le bruit d’un échec subi par les généraux égyptiens, le moindre événement suffisait à soulever une révolte générale. Chaque peuple refusait l’impôt, les différents royaumes redevenaient indépendants, l’Égypte se trouvait en quelques jours réduite à son seul territoire. Il fallait alors recommencer tout à nouveau. D’ordinaire une coalition se formait et ses troupes réunies attendaient le choc sous Makta ou sous Qadesch. Une ou deux batailles avaient raison de cet effort : les alliés se séparaient et couraient se fortifier chacun dans son royaume ou dans sa ville. Les Égyptiens ne trouvaient plus devant eux de grandes armées ; mais ils devaient poursuivre chaque prince rebelle et l’assiéger longuement avant de le réduire. La révolte avait renversé l’empire en un jour ; il fallait plusieurs années de combats, quelquefois même tout un long règne pour le rétablir en son intégrité. C’est en vain que, pour prévenir la rébellion, le vainqueur avait recours aux moyens de rigueur, saccageait les campagnes, enlevait les troupeaux, mettait les villes à feu et à sang, déposait et faisait mourir les chefs, emmenait des tribus entières en esclavage, rien n’y faisait. Après avoir conquis le pays pendant la durée de chaque règne, on le perdait au commencement du règne suivant, pour le reconquérir et le reperdre plus tard, sans arriver jamais à rien fonder qui durât.

Tahout-mès Ier régna vingt et un ans et mourut en laissant la couronne à son fils Tahout-mès II et à sa fille Ha-t-schepou, frère et sœur mariés ensemble suivant l’usage de la monarchie égyptienne, qui justifiait ces unions incestueuses par l’exemple divin d’Osiris et d’Isis. Sous Tahout-mès II, l’Éthiopie se montre à la fin soumise, et pour de longs siècles. Les pays du sud formèrent dès lors une vice-royauté, dont le territoire s’étendait de la première cataracte aux montagnes de l’Abyssinie[8]. Le gouvernement de cette immense province constituait la première charge de l’État. Confié d’abord à des fonctionnaires d’un rang, supérieur, il devint bientôt l’apanage de l’héritier de la couronne, avec le titre de fils royal de Kousch. Quelquefois ce titre était purement honorifique ; le jeune prince demeurait auprès de son père tandis qu’un chef administrait pour lui le pays. Souvent il gouvernait lui-même et faisait dans les régions du haut Nil l’apprentissage de son métier de roi[9].

 

§ 2. — SUITE DE LA DIX-HUITIÈME DYNASTIE. TAHOUT-MÈS III. APOGÉE DE LA PUISSANCE MILITAIRE DE L’ÉGYPTE. (VERS 1600, RÉGNE D’UN DEMI-SIÈCLE)

II ne paraît pas que Tahout-mès II, dont le règne fut assez court, ait été un prince guerrier. Il eut pour successeur son frère Tahout-mès III.

Celui-ci, à son avènement, était encore un enfant. Il fut placé sous la tutelle de sa sœur aînée, Ha-t-schepou, veuve de Tahout-mès II. Mais cette régence devint une véritable usurpation. Ha-t-schepou prétendait avoir à la couronne des droits personnels, égaux au moins à ceux de son frère. Elle commença par se déclarer associée à lui, puis bientôt le mit entièrement de côté et s’attribua à elle-même toutes les prérogatives de la puissance souveraine. Elle construisit et dédia les temples en son nom, offrit le sacrifice royal, commanda les armées en personne ; elle alla même jusqu’à se faire représenter en homme avec la barbe postiche des souverains. Son règne fut, du reste, éclatant. L’histoire d’Égypte ne connaît pas de roi qui, déjà grand par ses conquêtes et son influence politique, n’ait laissé après lui des preuves de son goût pour les arts et des monuments magnifiques. Ha-t-schepou fut de ce nombre. Parmi les œuvres principales dues à l’initiative de cette reine, on doit noter les deux gigantesques obélisques dont l’un est encore debout au milieu des ruines de Karnak. Les inscriptions nous apprennent que la reine avait élevé ces deux obélisques en souvenir de son père Tahout-mès Ier. Les légendes gravées sur les bases font connaître quelques particularités dignes d’être rapportées. On y voit, par exemple, que le sommet des obélisques devait être recouvert d’un pyramidion formé de l’or enlevé aux ennemis. Dans un autre passage, l’inscription raconte que l’érection du monument tout entier, depuis son extraction delà montagne de Syène, n’avait duré que sept mois. On juge par ces détails des efforts qu’il fallut faire pour transporter et mettre debout, en si peu de temps, une masse qui a 30 mètres de hauteur et pèse 374.000 kilogrammes.

Le temple de Deir-el-Bahari, à Thèbes, si grandiose dans la conception de son plan et surtout dans sa disposition en terrasses successives, est également un monument dû à la magnificence de Ha-t-schepou. Les exploits guerriers de la reine sont l’objet des représentations gravées sur les murs de cet édifice. Là, de grands bas-reliefs, sculptés avec une hardiesse et une largeur de ciseau qui étonnent, font assister à tous les incidents de la conquête du pays de Pount. Ce nom, dont nous avons déjà parlé, était appliqué parles Égyptiens à l’ensemble des pays qui, au sud du débouché de lamer Rouge, environnaient le golfe Avalitique, à la côte actuelle des Somalis, en Afrique, et à la côte opposée du Yémen ou Arabie-Heureuse. L’Égypte avait noué dès une époque ancienne des relations de commerce maritime avec le Pount, et en tirait les plus précieuses marchandises. C’était le pays des aromates, de l’or et des pierreries. Une partie de ces richesses étaient des produits du sol même de Pount ; une autre partie y était importée de l’Inde, entre laquelle et l’Arabie méridionale existait un intercours de navigation remontant à la plus haute antiquité. Les ports du Yémen étaient les entrepôts où s’accumulaient les marchandises indiennes, qui de là prenaient la route de la vallée du Nil, parla mer Rouge, et du bassin de l’Euphrate et du Tigre, par le golfe Persique. Par delà le Pount, et bien plus loin dans l’est, était le To-noutri ou la Terre divine, dont on parlait beaucoup mais où nul Égyptien n’avait mis les pieds, sorte d’Eldorado à demi fantastique, qui semblait fuir devant ceux qui s’obstinaient à le chercher. Les plus précieuses marchandises que l’on rapportait du pays de Pount passaient pour venir du To-noutri, et toute l’ambition des riverains du Nil était d’arriver à commercer directement avec cette contrée merveilleuse, qu’ils n’atteignirent jamais. II y a de grandes probabilités pour que le nom de To-noutri n’ait pas été autre chose qu’une traduction égyptienne du nom de Ni-touq-kî, le Pays qui possède les dieux, que portait dans la langue suméro-accadienne, idiome de ses plus anciens habitants, l’île de Dilmoun, la Tylos des géographes grecs et latins, la principale des Bahreïn actuelles, pays des pêcheries de perles, où se concentraient, pour être ensuite expédiés par mer, l’encens et la myrrhe de la contrée d’Oman.

Quoiqu’il en soit, maîtresse déjà de la Syrie et de l’Éthiopie, où elle maintenait fièrement la puissance égyptienne, la reine Ha-t-schepou résolut, suivant les expressions mêmes de ses monuments épigraphiques, de connaître la terre de Pount jusqu’aux extrémités du To-noutri. Voulant soumettre à son sceptre cette terre d’où Ton tirait tant de bois précieux, de métaux, d’ivoire, les parfums et les gommes les plus recherchées, elle fit construire sur la mer Rouge une grande flotte de guerre, la première qu’aient vu ces parages et dont elle a fait complaisamment représenter les vaisseaux sur les murailles de l’édifice de Deir-el-Bahai. La reine s’y embarqua elle-même et fit voile vers le Pount. On n’y rencontra pas de résistance sérieuse. La vieille reine qui gouvernait le canton où l’on avait abordé, et que les bas-reliefs représentent avec le corps monstrueusement déformé par un excès de graisse, se soumit sans combat. La flotte égyptienne embarqua d’abondantes richesses de toute nature livrées en tribut, parmi lesquelles des arbres à aromates, disposés dans des paniers avec des mottes de terre pour être replantés dans les jardins de Thèbes. Satisfaite de ce premier succès, Ha-t-schepou revint en Égypte sans avoir cherché à pousser jusqu’au To-noutri, et le Pount resta pour quelque temps tributaire des Pharaons.

En résumé, Ha-t-schepou fut la digne sœur des Tahout-mès et n’occupe pas une des moindres places dans la série des souverains illustres qui, sous la XVIIIe dynastie, ont laissé leurs pas si profondément marqués sur le sol de l’Égypte. Pendant vingt ans elle s’attribua la puissance royale. Mais sa mort fut suivie d’une violente réaction contre sa mémoire, que Tahout-mès III poursuivit avec acharnement comme celle d’une usurpatrice. Il fit marteler partout sur les monuments le nom Ha-t-schepou, et, supprimant officiellement le temps de pouvoir de sa sœur, il data son avènement effectif de l’an 21 de son règne.

 

Des Pharaons de cet âge, et peut-être de toutes les annales égyptiennes, le plus grand sans contredit fut Tahout-mès III. Sous son règne, l’Égypte est à l’apogée de sa puissance. A l’intérieur, une prévoyante organisation des forces du pays assure partout l’ordre et le progrès. A l’extérieur, l’Égypte devient par ses victoires l’arbitre du monde civilisé ; suivant l’expression poétique du temps, elle pose ses frontières où il lui plaît, et son empire s’étend sur l’Abyssinie actuelle, le Soudan, la Nubie, la Syrie, la Mésopotamie, le bassin entier de l’Euphrate et du Tigre et le pourtour du golfe Avalite.

Tahout-mès III raconte lui-même, dans les annales de son règne, gravées sur la muraille du sanctuaire du temple de Karnak, qu’il a fait sa première expédition de conquête l’an 22 de son règne, compté en y comprenant sa minorité. Il est sans doute bien difficile, et quelquefois même impossible, malgré les beaux travaux de MM. Birch, Brugsch, de Rougé et Mariette, qui se sont spécialement occupés de ce long texte, de reconnaître quel est, dans notre géographie, l’équivalent exact de tous les noms de villes et de peuples successivement énumérés dans l’histoire des guerres de Tahout-mès. Mais on en connaît assez aujourd’hui pour se faire une idée satisfaisante de l’ensemble. C’est aux travaux des savants qui viennent d’être nommés que nous empruntons l’analyse des données fournies par le monument, que l’on a pris l’habitude de désigner sous le nom d’Annales de Tahout-mès III ou de Mur numérique de Karnak, à cause du grand nombre d’indications numériques qu’il contient sur les prisonniers faits ou le butin enlevé. Ces chiffres précis et modestes sont pour nous un garant inappréciable de la sincérité d’une relation pour ainsi dire officielle et statistique, où l’emphase superbe ordinaire aux monarques orientaux ne se retrouve pas.

Un soulèvement général de toute l’Asie avait coïncidé avec l’accession du nouveau roi aux affaires. Les Routennou avaient refusé le tribut, croyant sans doute que Tahout-mès, privé des conseils de l’expérience de sa sœur Ha-t-schepou, ne saurait pas les réduire. L’insurrection avait gagné la Palestine, dont les petits princes kenânéens s’étaient groupés dans un effort commun contre la domination pharaonique. A peine quelques places fortes, comme Qazatou (‘Azah, Gaza), étaient-elles restées aux Égyptiens dans cette contrée. L’année 22 fut surtout occupée en préparatifs et l’on s’y borna au siège de quelques villes du midi de la Palestine, attribuées plus tard à la tribu de Sehime’ôa, et par la prise desquelles le prince rétablit les communications par terre entre l’Égypte et Qazatou. Ce fut cette dernière ville qui fut choisie comme hase des grandes opérations de l’année suivante.

Au printemps de l’an 23, le 3 ou le 4 du mois de pachons[10], le roi se trouvait de sa personne à Qazatou et prenait le commandement des troupes. Le 5, une forteresse voisine était obligée de se rendre, et Tahout-mès se portait aussitôt en avant. Il apprit le 16, à Iouhama, que les princes syriens et kenânéens confédérés contre lui sous la conduite du roi de Qadesch, étaient en marche et concentraient leurs forces à Makta (Megiddo), sur ce champ de bataille où s’est tant de fois décidé le sort de la Syrie. Rejetant comme entaché de lâcheté le conseil de suivre le chemin le plus long pour tourner les montagnes qui le séparaient de l’ennemi et éviter de l’aborder de front, le Pharaon marcha droit, aux confédérés et campa le 19 sur les premiers escarpements, à l’entrée d’un col difficile, où l’on n’avait pas eu le soin de le prévenir avec des forces assez nombreuses ; il le franchit malgré tous les obstacles, et le 20 il était avec ses troupes sur les bords du torrent de Qina (Qanah), qui sépara plus tard les tribus de Menasscheh et de Ephraïm, et qui traverse la plaine au sud de Megiddo. Les annales de Karnak contiennent à cet endroit une courte proclamation adressée par le Pharaon à ses troupes, à la veille d’engager la bataille.

Le 21 pachons, à l’aube du jour, il disposa son armée pour l’attaque, appuyant sa droite au ruisseau de Qina et étendant sa gauche au nord-ouest de Makta ou Megiddo, de manière à déborder la ville ; Tahout-mès commandait en personne le centre de sa ligne. L’énumération des contingents que lui opposaient les ennemis comprend toutes les villes importantes de la Palestine et des provinces araméennes situées entre l’Antiliban et l’Euphrate. Dès le premier choc, les Asiatiques culbutés s’enfuirent vers Makta ; mais les défenseurs de la place, saisis d’effroi, avaient fermé leurs portes, et les chefs furent obligés de se faire hisser sur les remparts avec des cordes pour échapper à la poursuite des Égyptiens. Les nombres très modérés que le texte nous donne pour les morts des ennemis et les captifs faits dans la bataille, annoncent un esprit de véracité qui rehausse fort l’intérêt de ce récit. Quatre-vingt-trois morts et 340 prisonniers sont seulement comptés pour le jour de la bataille de Megiddo. La poursuite avait cependant été vive, car le texte dit qu’au moment où les chefs ennemis gagnaient la forteresse, les guerriers de Sa Majesté ne firent pas même attention à saisir le butin qu’ils laissaient tomber. Le petit nombre des morts peut s’expliquer par le voisinage des montagnes, où le mouvement des Égyptiens refoula les vaincus ; chez les anciens, à cause de leurs armes défensives et des conditions dans lesquelles on combattait, la déroute était beaucoup plus meurtrière que la bataille. Mais la prise de 2.132 chevaux et de 924 chars de guerre, ainsi que les chiffres très considérables du butin, attestent l’entière dispersion de l’armée des Asiatiques. Quelques jours après, la ville de Makta ou Megiddo, bloquée et réduite à la famine, fut forcée de se rendre sans combat ; comme tous les princes ligués y avaient cherché un refuge, ce fait d’armes décida du succès de la campagne. Tahout-mès ne rencontra plus de résistance sérieuse ; le reste de sa marche, à travers la Palestine jusqu’au Liban et les provinces syriennes jusqu’à l’Euphrate, ne fut qu’une promenade triomphale. Lès chefs qui ne s’étaient pas trouvés à la bataille de Megiddo se hâtèrent de faire leur soumission et de protester de leur fidélité ; les forteresses ouvrirent leurs portes et celles qui essayèrent de tenir furent rapidement enlevées.

Les listes géographiques des pylônes de Karnak, si savamment étudiées par Auguste Mariette, énumèrent 119 villes, dont les plus septentrionales sont Barouta (Bérouth, Béryte) et Tamasqou (Dammeseq) ; ce sont celles qui se soumirent avant que le Pharaon ne poussât plus au nord, et les six groupes entre lesquels elles sont réparties semblent correspondre aux zones d’opérations d’autant de colonnes chargées d’occuper le pays après la victoire. L’énumération embrasse les pays qui furent plus tard celui des Pelischtim, les royaumes de Yehoudah et de Yisraël, le midi de la Phénicie, plus toute la Pérée ou contrée à l’est du Iardouna (Jourdain), depuis Aschouschkhen (Schi’liôn) dans le pays de Moab, au sud, jusqu’à Tamasqou, au nord, en passant par Kheschbou (‘Heschbôn), Iratsa (Ya’ezer), Mahanamâ (Ma’hanaïm) Atara (Edre’ï, Adraa), Astaratou (‘Aschtharôth Qarnaïm), Qamadou (Canatha) et Pa-Hil (le canton représenté par le nom de ‘Houl dans le chapitre X de la Genèse). Il résulte aussi de ces listes géographiques de Karnak que, dans la Palestine proprement dite les deux cantons où la révolte avait été le plus générale, où toutes les villes y avaient pris part, étaient compris, l’un entre Kerara (Gerar), Harhorar (Aro’er) et Makrapout (Beth-Merkabôth), au sud, Iapou (Yaphô, Joppé), Ounou (Ono), Schala (Schiloh) et Sarta (Çarthan), au nord ; l’autre entre Taânaka et Makta, au sud, Qaanaou (Qanah), Aksapou (Achzaph) et Louisa (Laïsch), au nord.

Avant même la fin de la campagne, Tahout-mès avait incorporé dans son armée des légions entières de soldats pris parmi les vaincus, qui s’empressaient de demander à le servir. Après avoir mis garnison dans les trois principales villes du Routen inférieur, en deçà de l’Euphrate. il rentra en Égypte, emmenant des milliers de prisonniers et d’otages. Mais dès le printemps suivant il était de nouveau à la tête de ses troupes et passait l’Euphrate non loin de Qaramqischa ; puis de là poussait jusqu’à Sidikan, sur le Rabour, où il élevait, pour s’assurer toujours la traversée facile du fleuve, une puissante forteresse dont les ruines subsistent encore aujourd’hui. On y a découvert de nombreux objets de petite dimension, portant les cartouches de Tahout-mès III et d’Amon-hotpou III. Cette fois il n’eut pas même à combattre ; les Routennou d’au-delà de l’Euphrate se soumirent sans essayer de résistance, et les rois de Singar et d’Assour lui envoyèrent un tribut avant qu’il n’eût cherché à pénétrer dans leur pays.

Quatre ans de paix absolue succédèrent à ces campagnes victorieuses. Mais les annales du sanctuaire de Karnak font recommencer les guerres dans la vingt-neuvième année du règne. Lé roi de Qadesch, remis du trouble où l’avait jeté la défaite de Megiddo, avait repris les armes et entraîné dans sa rébellion tout le nord de la Syrie. L’an 29, Tahout-mès conquit Arattou (Arvad, Aradus) sur la côte de la Méditerranée, et dans les provinces araméennes qui vont vers l’Euphrate, Khilbou (‘Helbôn, ‘Haleb) ainsi que Tounep, qui est représentée comme une ville de grande importance et que nous croyons pouvoir assimiler à Apamée ; il pénétra aussi dans le pays de Tsahi, qui, nous l’avons déjà dit, embrassait une partie des montagnes du Liban, entre les villes phéniciennes et la Cœlésyrie. L’année suivante, c’est Qadesch sur l’Aranta qui fut assiégée à son tour, prise d’assaut, pillée et démantelée. Arattou révoltée de nouveau est aussi emportée de vive force. Aussitôt tous les chefs du Routen inférieur se hâtent d’opérer leur soumission. La mention qu’on trouve de cet événement dans la grande inscription de Karnak est faite dans des termes qui nous éclairent sur la nature du pouvoir exercé par les Pharaons dans les contrées asiatiques qu’ils soumettaient à leurs armes : Voici qu’on amena les fils des princes et leurs frères pour être remis au pouvoir du roi et conduits en Égypte. Si quelqu’un des chefs venait à mourir, Sa Majesté devait faire partir son successeur pour occuper sa place. On le voit, c’est l’organisation des royaumes soumis sous l’empire romain. Chaque contrée, comme nous l’avons déjà dit, conservait un gouvernement national et un roi, mais en reconnaissant la suzeraineté du Pharaon, en lui payant tribut et en fournissant à son armée des contingents auxiliaires. Les jeunes princes étaient gardés en otages à la cour de Thèbes, où ils recevaient sans doute une éducation tout égyptienne, et c’était parmi eux que le Pharaon choisissait et investissait du pouvoir les successeurs des rois vassaux qui venaient à mourir.

En l’an 33, dix ans après la grande bataille de Megiddo, Tahout-mès se rendait dans le Naharina, suivi d’une nombreuse armée, et y élevait une stèle commémorative pour avoir élargi les frontières de l’Égypte. Franchissant ensuite l’Euphrate, il s’enfonçait dans les plaines de la Mésopotamie, y battait les Routennou d’au-delà du fleuve et les mettait eu fuite, sans que nul osât regarder derrière lui. Les enseignes de l’Égypte n’avaient pas encore dépassé jusque-là le fleuve Kabour. Tahout-mès le franchit cette année et, recevant sur sa route la soumission de Singar, il pénétra dans le pays d’Assour. Le roi de cette" dernière contrée n’opposa aucune résistance, et dans son pays et au retour la marche des Égyptiens ne fut plus qu’une pompe triomphale. L’Euphrate repassé vers la hauteur de son confluent avec le Kabour, on traversa le pays de Takhis, le Çou’hi des documents cunéiformes, qui s’étendait sur la rive droite du fleuve en remontant vers le nord jusqu’au lac Nesrou, et l’on eut de nouveau à y combattre les indigènes. Le district dont la ville de Ni était la capitale n’essaya pas, au contraire, de lutter, et accueillit les Égyptiens en payant l’hommage à leur roi. L’armée put s’y livrer sans crainte à la chasse des éléphants, alors nombreux sur les rives de l’Euphrate et du Tigre ; on tua cent vingt de ces animaux, dont les défenses furent rapportées en Égypte avec les tributs d’Assour et ceux que le roi de Babel se hâta d’envoyer pour épargner à ses États la visite du conquérant. Le retour de cette lointaine expédition s’effectua en paix et sans rencontrer aucun obstacle. Les peuples de Tsahi, de Lemenen ou de la haute chaîne du Liban, d’Assou, district septentrional de la même montagne célèbre par ses mines de fer, et de Khéta, envoyèrent sur le passage du Pharaon des ambassadeurs chargés de lui remettre de riches tributs. Les villes d’au delà du Iardouna et de la mer Morte firent de même, entre autres Kheschbou (‘Heschbôn), Atsourat ou Tasourat (‘Atarôth), Rabatou (Rabbalh-’Ammôn) et Aschouschkhen (Schi’hôn). Cependant la soumission du pays de Tsahi était encore très imparfaite, et dans les deux années suivantes il fallut diriger contre ce pays et contre les villes les plus voisines du Routen inférieur, comme Anaougas (Chalcis), des expéditions, renouvelées encore en l’an 38. En 39 se place encore la répression de révoltes partielles dans le bas Routen. Enfin, dans la 42e année du règne, Qadesch, dont le roi avait suivi Tahout-mès en vassal soumis dans son expédition de l’an 33, relevée de ses ruines et fortifiée à nouveau, reprit la tête d’une nouvelle coalition, et il fallut une seconde fois la prendre d’assaut. Ce fut là, du reste, le dernier effort delà Syrie pour son indépendance sous le règne de Tahout-mès III, et les douze dernières années qu’il porta le sceptre ne virent plus qu’une soumission absolue de ses vassaux asiatiques à son égard. Tels sont les faits qu’énumèrent les annales gravées sur la muraille du sanctuaire de Karnak, lesquelles ne comprennent que les événements des guerres d’Asie. Ces guerres demeurèrent toujours célèbres et même donnèrent lieu plus tard à tout un cycle de légendes et de contes, où s’exerça l’habileté des littérateurs égyptiens. M. Maspero en a fait connaître un curieux exemple en traduisant le récit de la prise de Iapou par Tahouti, l’un des principaux généraux de Tahout-mès, tel qu’on le lit dans le Papyrus Harris, n° 500, conservé au Musée Britannique. La reprise de Iapou après la bataille de Makta (Megiddo) est un fait parfaitement historique ; le personnage de Tahouti ne l’est pas moins. Nos musées renferment plusieurs objets qui lui ont appartenu et qui portent son nom. Il était scribe royal, général d’armée, gouverneur de provinces étrangères, et il finit même par arriver au titre de délégué du roi dans tous les pays du nord, situés le long du Ouat-sour, c’est-à-dire du littoral delà Méditerranée. Mais son exploit de Iapou est tourné en historiette du genre de celles qu’Hérodote a si avidement recueillies, historiette où nous rencontrons des traits qui, de conte en conte, ont fini par se perpétuer jusque dans les Mille et une Nuits.

Depuis quelque temps Iapou, d’après ce récit, résistait victorieusement à tous les efforts des Égyptiens. Ne pouvant pas la réduire par la force, Tahouti eut recours à la ruse. Il feignit de quitter le service du roi, à la suite d’un passe-droit, et vint demander asile au chef de Iapou. Celui-ci l’accueillit favorablement, le retint à boire avec lui et pendant ce temps fit visiter ses bagages. On y trouva la grande canne du roi Tahout-mès, que Tahouti avoua avoir volée en partant. Il paraît qu’elle était célèbre, car le chef de Iapou demanda aussitôt à la voir. Tandis qu’il l’examinait avec une avide curiosité, Tahouti, enfermé seul à seul avec lui, s’en saisit et l’assomma d’un coup de cette terrible canne, porté à la tempe. Sortant alors de la chambre, il dit à l’écuyer du chef, au nom de son maître, de faire entrer dans la ville le reste du convoi de bagages, venu avec lui, qui attendait à la porte. C’étaient 500 hommes, portant autant de grandes jarres soigneusement fermées. Deux cents d’entre elles renfermaient chacune un soldat armé, qui s’y tenait blotti, exactement comme les voleurs d’Ali-Baba dans le conte arabe. Les autres étaient remplies de cordes et d’entraves pour attacher des prisonniers. Le convoi introduit, les soldats sortirent des jarres où ils étaient cachés et se jetèrent sur la garnison de Iapou, complètement désorientée par la disparition de son chef. Ils en vinrent facilement à bout et les cordes apportées avec eux servirent à lier les captifs.

Il serait assez difficile de croire que les choses se passèrent ainsi dans la réalité et que ce récit est de l’histoire, et non pas un conte arrangé à plaisir.

Tandis que les événements dont nous avons esquissé le tableau d’après des documents plus authentiques se déroulaient en Asie, Tahout-mès III était le premier des souverains égyptiens à se créer une flotte considérable dans le Ouats-our, ou la mer Méditerranée, sur les eaux de laquelle il acquérait en peu d’années une suprématie absolue. Cette flotte était sans doute montée par des marins phéniciens, car jamais, à aucune époque, les Égyptiens n’ont été navigateurs, et, du reste, il ressort des monuments qu’à dater de leur soumission aux Pharaons, les cités de Kefta ou de la Phénicie, à qui sans doute la monarchie égyptienne avait fait des conditions particulièrement favorables, gardèrent pendant plusieurs siècles à cette monarchie une inébranlable fidélité, qui contraste avec la conduite des autres populations kenânéennes. Les Annales du sanctuaire de Karnak mentionnent dans les années 33, 34 et 38 le paiement des tributs de la grande île de Asebi, appelée aussi Sebinaï[11], qui est incontestablement Cypre. Ils consistent en barres de métal des riches mines qui faisaient la renommée de cette île. Mais les résultats des campagnes de la flotte de Tahout-mès et ses conquêtes dans le bassin de la Méditerranée sont principalement connus par l’inscription d’une stèle monumentale découverte à Karnak par A. Mariette, inscription d’un style tout biblique et d’une admirable poésie, qui a été traduite parle vicomte de Rougé. Nous en citerons quelques versets, comme échantillons du grand style lyrique égyptien au temps de la XVIIIe dynastie. Les triomphes de la puissance de Tahout-mès, dans toutes les directions où s’adressait l’activité guerrière des Égyptiens, y sont successivement passés en revue. La parole est placée dans la bouche d’Ammon-Râ, le dieu suprême de Thèbes.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper les princes de Tsahi, je les ai jetés sous tes pieds à travers leurs contrées. Je leur ai fait voir ta majesté, telle qu’un seigneur de lumière, éclairant leurs faces comme mon image.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper les peuples asiatiques ; tu as réduit en captivité les chefs des Routennou. Je leur ai fait voir ta majesté, revêtue de ses ornements ; tu saisissais tes armes et tu combattais sur ton char.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper la terre d’Orient ; Kefta et Asebi sont sous ta terreur. Je leur ai fait voir ta majesté, telle qu’un jeune taureau au cœur ferme, aux cornes aiguës, auquel on ne peut résister.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper ceux qui résident dans leurs ports ; les contrées de Mâden[12] tremblent devant toi. Je leur ai fait voir ta majesté, semblable au requin, maître terrible des eaux, qu’on ne peut approcher.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper ceux qui résident dans les îles ; ceux qui habitent au milieu de la mer sont atteints par tes rugissements. Je leur ai fait voir ta majesté, pareille à un vengeur qui se dresse sur le dos de sa victime.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper les Ta’hennou[13] ; les îles des Danaouna[14] sont au pouvoir de tes esprits. Je leur ai fait voir ta majesté, telle qu’un lion furieux se couchant sur leurs cadavres, à travers leurs vallées.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper les extrémités de la mer ; le pourtour de la grande zone des eaux est serré dans ta main. Je leur ai fait voir ta majesté, semblable à l’épervier qui plane, embrassant dans son regard tout ce qu’il lui plaît.

Je suis venu, je t’ai accordé ceux qui résistent dans les lagunes[15], délier les maîtres des sables[16] en captivité. Je leur ai fait voir la majesté, semblable au chacal du midi[17], seigneur de vitesse, coureur qui rôde entre les deux régions.

Je suis venu, je t’ai accordé de frapper les barbares de Qens[18] ; jusqu’au peuple de Pat, tout est dans ta main. Je leur ai fait voir ta majesté, semblable à tes deux frères, dont j’ai réuni les bras pour assurer ta puissance.

D’autres faits montrent que la domination de Tahout-mès était paisiblement assise sur tout le pays de Kousch ou l’Éthiopie. Une grotte d’Ibrim, dans la Basse-Nubie, nous fait voir le fils royal de Kousch, présentant au Pharaon les tributs en or, en argent et en grains provenant de cette contrée. C’est Tahout-mès III qui fonda et dédia au Soleil le temple d’Amada. A Semneh il restaura le temple où l’on adorait le roi de la XIIe dynastie, Ousortesen III ; Koummeh, en face de Semneh, le mont Dosche et l’île de Saï, un peu au-dessous de celle de Tombos, puis, plus près de l’Égypte, Korte, Pselcis, Talmis, nous ont aussi conservé sa mémoire. Au-delà des limites de l’Éthiopie proprement dite, dans le pays des nègres, auquel on étendait abusivement le nom de Kousch, les expéditions sous le même règne furent fréquentes et victorieuses. Les campagnes dans cette direction étaient, du reste, des razzias bien plus que de véritables guerres. Les tribus nègres du haut Nil, habituées de longue date à trembler devant les Égyptiens, tenaient à peine et cherchaient un refuge dans le désert, les montagnes ou les marais ; le vainqueur entrait dans les villages abandonnés, pillait et brûlait les cabanes, y faisait quelques prisonniers, ramassait les troupeaux et les objets précieux, bois d’ornement, dents d’éléphants, poudre et lingots d’or, vases de métal émaillés ou ciselés, plumes d’autruche, que les pauvres gens n’avaient pas eu le temps de cacher ou d’emmener avec eux, puis rentrait triomphalement sur le territoire égyptien après quelques semaines de victoires faciles[19]. Sur un des pylônes de Karnak nous voyons quarante-sept prisonniers africains défiler devant le roi, chacun portant le nom d’une tribu soumise. La plupart de ces noms ont été identifiés par Auguste Mariette. Ils embrassent tout le territoire de l’Abyssinie, divisé en trois régions principales, Berberat, Tekaraou et Arama, le pays de Berber, le Tigré et l’Amara. Celle des tribus de cette contrée qui donne le plus affaire aux généraux égyptiens est celle des Ouâ-OUâ, que nous avons vu constamment reculer vers le Sud, sans vouloir se soumettre, depuis le temps de la Ve dynastie où elle touchait à la frontière d’Égypte. D’autres peuplades que Tahout-mès III combattit en Abyssinie nous révèlent l’origine de nations qui, 2.000 ans plus tard, sous la décadence romaine, devenues puissantes et redoutables, descendirent le Nil pour venir assaillir l’Égypte sur son extrémité méridionale. Telles sont les tribus de Betsou, de Anbat et de Balma, dans lesquelles on reconnaît avec certitude les ancêtres des Bougaïtes ou Bedja, des Noubades ou Nubiens proprement dits, et des Blemmyes, effroi de l’Égypte romaine. D’autres listes de vaincus nègres, où les identifications sont plus difficiles, semblent se reporter sur le Nil Blanc jusqu’à la région des grands lacs et dans les parties du Soudan situées à l’occident du fleuve. Une troisième liste, toujours gravée sur les pylônes de Karnak, donne trente noms de tribus et de localités de la Libye, qui n’ont pas encore été suffisamment étudiés. On a trouvé des monuments du règne de Tahout-mès III à Scherschell en Algérie ; il n’y a rien d’impossible à ce qu’ils marquent en réalité jusqu’où s’étendait, sur les côtes septentrionales d’Afrique, le pouvoir de ce prince, propagé par ses vassaux phéniciens.

Tahout-mès entretenait une flotte sur la mer Rouge en même temps que sur la Méditerranée. Le long de la côte d’Abyssinie cette flotte avait des stations à Adala (Adulis) et dans les îles de Douloulak (Dahlak), Aalaklak (Alalaiou des géographes classiques) et Boukak (Bacchias). Le Pount lui payait tribut, comme cà sa sœur Ha-t-schepou. Une des listes géographiques de Karnak enregistre quarante noms de localités de la partie africaine de cette contrée, c’est-à-dire de la côte des Somâlis actuels. Nous y relevons ceux de Aouhal (Avalis, ‘Havilah de la Bible), Mehtsema (Madjalem), Moumtou (Mundu), ‘Hebou (Cobé), Afouah (sur le cap Guard-afoui). Le point extrême mentionné est Ahfou, qui correspond au Ras-Hafoun de nos jours.

Un règne aussi glorieux et aussi prospère ne pouvait manquer de laisser sur le sol de l’Égypte de nombreux et magnifiques monuments. Ceux de Tahout-mès III sont en effet très multipliés du Delta aux cataractes, tous du plus admirable style, d’une exécution savante et pleine de finesse. C’est à Héliopolis, à Memphis, à Ombos, à Eléphantine et surtout à Thèbes, que se remarquent encore aujourd’hui les plus importants vestiges des grandes constructions élevées par ce prince. Tahout-mès II et Ha-t-schepou avaient déjà fort agrandi le temple principal d’Ammon à Karnak, en environnant de constructions nouvelles l’édifice bâti par les rois de la XIIe dynastie. Mais ce fut Tahout-mès III qui commença à donner à ce temple les proportions et la magnificence, développées encore par les monarques de la XIXe dynastie, qui devaient en faire le plus vaste monument religieux du monde et l’une des merveilles de l’Égypte.

Pendant de longs siècles l’Égypte rendit un culte divin à la mémoire de son grand roi Tahout-mès III. Et une infinité de personnes, jusqu’aux temps des Grecs et des Romains, portèrent sur eux, comme des talismans qui assuraient la réussite et la bonne fortune, des scarabées de toute matière où son cartouche prénom était gravé en creux, comme sur un cachet.

 

§ 3. — DERNIERS ROIS DE LA DIX-HUITIÈME DYNASTIE. TROUBLES RELIGIEUX. (XVIe SIECLE).

Tahout-mès III mourut après 54 ans de règne nominal et 34 d’exercice effectif du pouvoir. Amon-hotpou II lui succéda. La Syrie tremblait encore au souvenir des victoires du souverain qui venait de mourir ; elle ne tenta donc pas de profiter de l’avènement de son successeur pour recouvrer son indépendance. Mais les rois des bords de l’Euphrate, comptant sur la distance pour les mettre à l’abri, refusèrent le tribut. Amon-hotpou se mit aussitôt en marche pour aller les châtier et « comme un lion furieux » se dirigea vers le pays d’Assour, qui avait donné le premier exemple de la révolte. Avant la fin de sa première année de règne, il avait franchi l’Euphrate. Une bataille fut livrée sur les bords du cours d’eau Arasatou (dont le nom se conserve dans celui de la localité actuelle d’Irzah), non loin de la ville d’Anatou (Anatho), et les Égyptiens y remportèrent la victoire. Le Pharaon passa l’hiver en Mésopotamie et ne reprit les opérations qu’au printemps. Le 10 du mois d’épiphi de l’an 2 de son règne, il se présentait devant Ni (Ninus Vêtus), qui ouvrait ses portes sans essayer de résistance. Les habitants, hommes et femmes, étaient sur les murs pour honorer Sa Majesté. Après avoir reçu la capitulation de cette grande cité, Amon-hotpou descendit le cours de l’Euphrate jusqu’à l’endroit où il est le plus rapproché du Tigre, dans le nord de la Babylonie. Là se trouvait la ville d’Akad, c’est-à-dire Agadhô, qui, sur la rive gauche de l’Euphrate, faisait pendant à Simpar ou Sipar (Sippara) sur la rive droite ; leur réunion constituant l’ensemble que la Bible désigne par le nom de Sépharvaïm, la double Sipar. Agadhê avait été pendant longtemps la capitale d’un royaume antique et puissant ; désormais soumise à la suprématie de Babylone, elle n’en restait pas moins une ville de premier ordre. Amon-hotpou la prit de vive force, et ce fut le terme le plus lointain de son expédition. Quand il rentra triomphant en Égypte, au commencement de sa troisième année, il rapportait avec lui les corps, salés ou embaumés, de sept rois du pays de Takhisa, qu’il avait tués de sa propre main. Six furent pendus sous les murs de Thèbes, et le septième à Napat (Napata), capitale de la vice-royauté de Kousch, pour que les nègres pussent voir les victoires de Sa Majesté durant l’éternité, parmi toutes les terres et tous les peuples du monde, depuis qu’elle prit possession des peuples du Sud et châtia les peuples du Nord. Une grotte d’Ibrim, au fond de laquelle la statue du roi siège sans façon entre les dieux du pays, contient aussi une inscription qui énumère les tributs apportés par le fils royal de Kousch. Mais tout indique que le règne d’Amon-hotpou II fut très court. Les listes extraites de Manéthon ne le nomment pas, et les inscriptions le font seules connaître.

Le pouvoir de Tahout-mès IV, qui lui succéda, ne fut pas long non plus. Les fragments de Manéthon lui donnent neuf ans, et l’on n’en connaît pas d’inscription postérieure à l’an 7 ; la plus récente représente ce prince comme vainqueur des noirs. Dans un autre monument, il reçoit les tributs du Routen. Les limites de l’empire se maintenaient.

L’époque des grandes guerres renaît avec Amon-hotpou III. On connaît une date de sa trente-sixième année, et l’on pourrait faire une longue énumération des contrées asiatiques ou africaines qui, de gré ou de force, lui ont été soumises ; son empire, dit une inscription, s’étendait du nord au sud depuis l’extrémité du Naharina, en Asie, jusqu’au pays de Kala, au midi de l’Abyssinie. Mais il faut avouer que les expéditions de ses troupes n’étaient pas toujours fort chevaleresques et semblent avoir eu souvent pour but (surtout celles qu’on faisait en Afrique) la chasse aux esclaves, si l’on en juge par une inscription de Semneh, où il est question de sept cent quarante prisonniers nègres, dont la moitié sont des femmes et des enfants.

Amon-hotpou III, durant son long règne, fut un prince essentiellement bâtisseur. Il couvrit les rives du Nil de monuments remarquables par leur grandeur et la perfection des sculptures dont ils sont ornés. Le temple d’Ammon au Djebel-Barkal, l’antique Napata, en Éthiopie, est l’œuvre de ce règne, ainsi que celui de Soleb, près de la troisième cataracte. A Syène, à Éléphantine, à Silsilis, à Ilithyia, au Serapeum de Memphis, dans la presqu’île du Sinaï, se rencontrent aussi des souvenirs d’Amon-hotpou III. Il ajouta des constructions considérables au temple de Karnak et fit bâtir, toujours en l’honneur d’Ammon, la portion du temple de Louqsor ensevelie aujourd’hui sous les maisons du village qui porte ce nom. L’emphatique inscription qu’il fit graver à l’endroit le plus visible de ce temple, regardé à bon droit comme un des chefs-d’œuvre de l’art égyptien, mérite d’être rapportée pour donner au lecteur une idée de ce qu’était le fastueux protocole des Pharaons. Il est l’Horus, le taureau puissant, celui qui domine par le glaive et détruit tous les barbares ; il est le roi de la Haute et de la Basse-Égypte, le maître absolu, le fils du Soleil. Il frappe les chefs de toutes les contrées. Aucun pays ne tient devant sa face. Il marche et il rassemble la victoire, comme Horus, fils d’Isis, comme le soleil dans le ciel. Il renverse leurs forteresses mêmes. Il obtient pour l’Égypte les tributs de toutes les nations par sa vaillance, lui, le seigneur des deux mondes, le fils du Soleil.

Mais ce n’est pas par ses conquêtes que ce Pharaon a obtenu sa grande célébrité ; ce n’est pas même sous son véritable nom. C’est par l’une des deux statues colossales qu’il s’éleva à Thèbes, sur la rive gauche du Nil, en avant d’un temple aujourd’hui détruit, statues qui se dressent encore aujourd’hui au milieu de la plaine et continuent à faire, comme dans l’antiquité, l’étonnement des voyageurs par leurs dimensions. Un de ces colosses, sous le nom de Memnon, a prodigieusement occupé l’imagination des Grecs et des Romains, aux deux premiers siècles de l’Empire. Ils croyaient y voir, ou plutôt y entendre Memnon l’Éthiopien, l’un des défenseurs de Troie, saluant chaque matin sa mère l’Aurore. Un savant mémoire de Letronne, s’appuyant sur les observations physiques de Rosière lors de la grande expédition d’Égypte a complètement expliqué ce prétendu prodige, auquel l’empereur Hadrien vint assister en personne. Le bruit mystérieux était produit par le crépitement de la pierre granitique qui formé le colosse, lorsque les premiers rayons du soleil la frappaient tout imprégnée de la rosée de la nuit, qui avait pénétré dans les fissures de la roche. C’est un phénomène d’histoire naturelle bien constaté ; il ne se produisit dans le colosse de Thèbes qu’à partir du tremblement de terre qui, vers le temps de Tibère, en abattit la partie supérieure et découvrit ainsi dans la masse des veines plus sensibles à l’action de la rosée ; il cessa lorsque la statue fut réparée et mise par Septime-Sévère dans l’état où nous la voyons aujourd’hui.

Amon-hotpou III fut remplacé sur le trône par son fils Amon-hotpou IV. Celui-ci, dans sa politique extérieure, suivit l’exemple de ses prédécesseurs, et certains monuments nous le font voir, debout sur son char et suivi de ses sept filles qui combattent avec lui, foulant aux pieds de ses chevaux les Asiatiques vaincus. Mais à l’intérieur, le règne de ce prince présente des faits tout particuliers, qui constituent un des épisodes les plus extraordinaires des annales pharaoniques.

Le type de son visage n’a rien d’égyptien, et ses traits, sur tous les monuments, portent l’empreinte d’un idiotisme parfaitement caractérisé, qui devait le livrer tout entier à l’influence qui saurait s’emparer de lui. Le premier peut-être, depuis le commencement de la monarchie égyptienne, il porta la main sur la religion du pays et voulut la réformer, ou plutôt la détruire de fond en comble pour y substituer un autre culte. A la place de la religion jusqu’alors constituée et demeurée invariable, il voulut établir le culte d’un dieu unique, adoré dans la splendeur du disque solaire, sous le nom d’Aten, que l’on a comparé, non sans raison, à l’Adôn ou Adonaï sémitique. Sur les monuments, le nouveau dieu est représenté par un disque dont les rayons descendent vers la terre ; chacun de ces rayons est terminé’ par une main tenant la croix ansée, emblème de vie. Partout où va le roi, le disque solaire l’accompagne, répandant sur lui la bénédiction.

Après avoir d’abord essayé de propager l’adoration de son dieu en laissant liberté entière à ceux qui voulaient rester fidèles à la religion nationale, le monarque, entraîné par un zèle fanatique, mit de côté toute  prudence. Une persécution en règle sévit dans l’empire ; les temples des anciens dieux furent fermés, et leurs figures, ainsi que leurs noms, partout effacés des monuments, surtout la figure et le nom d’Ammon, le dieu suprême de Thèbes. Le roi lui-même changea son nom, qui contenait comme élément composant celui du dieu proscrit, et au lieu d’Amon-hotpou se fit appeler Khou-n-Aten, ce qui signifie splendeur du disque solaire. Voulant rompre avec toutes les traditions de ses ancêtres, le roi réformateur abandonna Thèbes et se bâtit une capitale dans une autre partielle l’Égypte, au lieu appelé aujourd’hui Tell-el-Amarna. Les ruines de cette ville, délaissée après sa mort, nous ont conservé beaucoup de monuments de son règne, d’un art fort avancé, où on le voit présidant à toutes les cérémonies de son nouveau culte. Quand il cessa de vivre, il se préparait à raser le grand temple d’Ammon h Karnak, le sanctuaire le plus vénéré des dynasties thébaines, que tous ses prédécesseurs s’étaient attachés à agrandir et à embellir à l’envi. Sur ses ruines il voulait élever une immense pyramide à degrés, imitée de celles de la Chaldée et de la Babylonie, laquelle devait être consacrée à son dieu Aten.

Il semble aujourd’hui prouvé que c’est la mère d’Amon-hotpou IV, la reine Tiï, femme au-dessus de l’ordinaire et toute-puissante sur l’esprit de son fils, qui l’inspira et le guida dans ses entreprises religieuses. Cette reine n’était pas égyptienne ; les monuments la représentent avec les cheveux blonds, les yeux bleus, les chairs peintes en rosé, comme les femmes des races septentrionales. Une inscription, conservée au musée de Boulaq, la cite comme issue d’un père et d’une mère dont les noms ne sont pas égyptiens, et qui n’appartenaient cependant pas à un sang royal étranger ; c’était donc l’enfant de quelqu’une des familles d’origine non égyptienne qui peuplaient alors le Delta, épousée pour sa beauté par le roi Amon-hotpou III. En dressant des autels à un dieu que l’Égypte n’avait pas connu jusqu’alors, Khou-n-Aten aurait avant tout obéi aux traditions du sang étranger qui, par sa mère coulait dans ses veines. Il fit pour Aten ou Adôn ce que les Pasteurs avaient fait pour Soutekh. Avec lui un certain parti étranger triompha, et c’est peut-être par là que peuvent être expliqués les bas-reliefs de Tell-el-Amarna, qui nous montrent ce prince entouré de fonctionnaires à la physionomie aussi singulière et aussi peu égyptienne que la sienne.

Il y a même plus. Amon-hotpou Khou-n-Aten n’a pas seulement la figure d’un idiot. Comme l’a remarqué depuis longtemps A. Mariette, toutes les images de ce roi forcent à reconnaître dans l’ensemble de sa personne ce type particulier et étrange que la mutilation imprime sur la face, les pectoraux et l’abdomen des eunuques. Le fils d’Amon-hotpou III avait été marié très jeune à sa sœur Nofri-tiou-ta et en avait eu sept filles avant d’avoir atteint beaucoup plus de vingt ans. C’est alors qu’il dut subir l’éviration qui a marqué son empreinte sur sa personne physique. On a supposé que c’avait pu être le résultat de quelque accident de guerre, les nègres ayant eu de tout temps l’habitude de mutiler leurs prisonniers. Mais en réalité rien ne justifie une semblable conjecture. Il est bien plus probable que la mutilation d’Amon-hotpou IV dut être volontaire, qu’elle fut un premier acte de son fanatisme outré pour la religion nouvelle qu’il voulait faire triompher. C’était une des particularités et une des hontes les plus révoltantes des religions syro-phéniciennes que cette aberration de l’esprit de dévotion qui y poussait certains hommes à se consacrer aux dieux en leur faisant le sacrifice de leur virilité. Adonnés aux pratiques les plus infâmes qui pouvaient découler du renoncement à leur sexe, ces eunuques volontaires étaient désignés par les noms de qedeschim, ou consacrés, et de kelbim, ou chiens. L’empereur Élagabale montra à Rome stupéfaite jusqu’à quels immondes excès pouvait descendre un qedesch couronné, devenu par les hasards de l’hérédité le maître du monde. Près de deux mille ans avant lui, Khou-n-Aten avait donné un spectacle analogue à l’Égypte ; tout au moins, car on n’a pas le droit de lui attribuer sans preuves les mêmes débauches, il lui avait fait voir, le front ceint de la double couronne, un fanatique qui dans son zèle s’était dépouillé des attributs de la virilité. Et les personnages qui prennent auprès de lui la place des Égyptiens de pure race dans sa nouvelle capitale, qui composent sa cour, auxquels il confie les plus grandes charges de l’État, sont des eunuques comme lui, reconnaissables aux mêmes signes caractéristiques. Khou-n-Aten se montre à nous comme un qedesch des cultes syriens assis sur le trône des Pharaons, qui s’entoure exclusivement de qedeschim tels que lui.

Les Benê-Yisraël, dont le nombre s’était énormément multiplié depuis près de dix générations qu’ils habitaient l’Égypte, n’eurent-ils pas une part dans la tentative, étrange et bien imparfaite, de monothéisme solaire d’Amon-hotpou IV ? Je crois que l’on est en droit de le supposer. Il y a de curieux rapprochements à faire entre les formes extérieures du culte des Israélites dans le désert et celles que révèlent les monuments de Tell-el-Amarna ; certains meubles sacrés, comme la Table des pains de proposition, que l’Exode décrit dans le Ohel-mo’ed ou Tabernacle, se retrouvent au milieu des objets du culte d’Aten et ne figurent dans les représentations d’aucune autre époque. Mais ce qui est bien plus significatif, c’est que le début de la persécution contre les ‘Ebryim ou Benê-Yisraël, qui se termina par l’Exode, coïncide assez exactement avec la fin des troubles religieux excités par les tentatives de réforme, ou plutôt de révolution absolue dans, le culte, du fils de la reine Tiï. Pendant leur séjour en Égypte et avant la mission de Moscheh, nous le verrons dans le livre de cette histoire qui leur sera consacré, le monothéisme des descendants de Ya’aqob s’était fort altéré. Il s’était surtout matérialisé : entourés d’idolâtres, les enfants de Yisraël avaient peine à se décidera ne pas adorer Élohim ou El-Schaddaï (qu’ils n’appelaient pas encore Yahveh) sous une forme précise, visible et matérielle. Corrompue de cette manière, leur antique religion ‘patriarcale devait être bien près de celle que prétendit établir le roi Amon-hotpou IV. Après la mort de ce prince, l’Égypte demeura désorganisée et en proie aux factions. L’histoire de l’empire des Pharaons est alors pleine d’obscurités, et des découvertes ultérieures pourront seules pleinement l’éclaircir. On voit plusieurs personnages, dont quelques-uns grands officiers de la cour d’Amon-hotpou Khou-n-Aten et maris de ses filles, se succéder rapidement et se disputer le pouvoir. Ils essayèrent de faire vivre en paix côte à côte l’ancienne et la nouvelle religion, pratiquant alternativement l’une et l’autre dans les cérémonies publiques. Ceux de ces princes que l’on connaît sont Aï, frère de lait et gendre d’Amon-hotpou IV, Tou-t-ânkh-Amon et Râ-sâa-ka-kheprou, qui avaient aussi épousé des filles d’Amon-hotpou IV. Celui dont l’autorité paraît avoir été la mieux assise est Tou-t-ânkh-Amon, dont on retrouve des monuments mutilés en Éthiopie, à Thèbes et à Memphis, qui posséda donc toute l’Égypte, sauf peut-être une partie du Delta. Il fit des campagnes en Asie et reçut les tributs du Routen supérieur. Comme son prédécesseur Aï, il appartenait par sa naissance au sacerdoce thébain. Tou-t-ânkh-Amon s’étudia, pendant le temps qu’il passa sur le trône, à amener la pacification religieuse, pratiquant pour sa partie culte antique d’Ammon et figurant officiellement dans ses cérémonies, mais en même temps laissant une entière liberté au nouveau culte d’Aten, le traitant même avec bienveillance, et ne refusant pas, à l’occasion, d’assister à ses rites. Au milieu de tous ces désordres, dont les listes de Manéthon portent la trace manifeste, parmi les souverains éphémères qui se succèdent rapidement sur un trône contesté, apparaît la figure de Hor-em-heb (l’Horus des fragments de Manéthon). C’était un homme d’une famille distinguée, mais de condition privée, qui ne tenait à la maison royale que par sa mère, la princesse Notem-Mout, belle-sœur d’Amon-hotpou IV Khou-n-Aten. Il vivait dans la ville de Ha-souten, du XVIIIe nome de l’Égypte supérieure, dans une retraite prudente et honorée, où il s’était fait une réputation de haute sagesse, quand un des derniers successeurs du roi hérétique l’appela à la cour et le désigna comme prince héritier. L’avènement de Hor-em-heb fut l’œuvre du parti sacerdotal et orthodoxe. Son intronisation, qui eut lieu solennellement dans le grand temple d’Ammon à Thèbes, est racontée, avec sa vie antérieure, dans la longue inscription d’une statue du musée de Turin.

Le début de son règne fut brillant. Une inscription datée de sa deuxième année accompagne à Khennou ou Silsilis le tableau de son triomphe, au retour d’une campagne victorieuse sur le haut Nil. Un chef égyptien reproche aux captifs d’avoir refusé d’entendre celui qui leur disait : Voici que le lion s’approche de la terre d’Éthiopie. Plus loin l’inscription dit au roi : Le dieu gracieux revient, porté par les chefs de tous les pays,.... ce roi, directeur des mondes, approuvé par le dieu Soleil, fils du Soleil.... Le nom de Sa Majesté s’est fait connaître dans la terre de Kousch, que le roi a châtiée conformément aux paroles que lui avait adressées son père Ammon. A la même date, on perçoit encore le tribut de Pount ; mais il n’est pas question de la Syrie.

Puis, après cette deuxième année, silence complet clans l’histoire bien que Hor-em-heb ait régné nominalement, et suivant le système des listes postérieures, trente-six à trente-sept ans[20]. On connaît seulement un petit nombre de monuments qui furent érigés par les ordres de ce prince. On distingue aussi les traces de réactions violentes contre les innovations d’Amon-hotpou IV et contre tout ce qui tenait à lui. Les noms des prétendants, ses successeurs, sont partout martelés ; les édifices construits par eux sont jetés à terre ; la nouvelle ville de Tell-el-Amarna est détruite et systématiquement dévastée. Tout indique donc un temps rempli de troubles, de révolutions continuelles, de discordes civiles et religieuses, de secousses violentes en sens contraire. Sans doute une partie des compétitions dont les monuments nous offrent les vestiges, durent être contemporaines de Hor-em-heb et remplir peut-être la presque totalité de son règne officiel. Il y a là, nous le répétons, des obscurités encore impénétrables dans l’état actuel de la science, et que la découverte de monuments nouveaux pourra seule un jour dissiper. C’est au milieu de ces obscurités, au milieu des troubles que nous venons d’indiquer, que se termine, avec le règne de Hor-em-heb, la XVIIIe dynastie qui, pendant les 241 ans qu’elle occupa le trône, avait su porter au plus haut point la gloire et la puissance de l’Égypte.

 

§ 4. — COMMENCEMENT DE LA DIX-NEUVIÈME DYNASTIE. SÉTI 1er. (XVe SIÈCLE).

Sous la XIXe dynastie, à laquelle le trône passe après la mort de Hor-em-heb, la fortune de l’Égypte se maintient avec un certain éclat ; mais, à travers les lueurs que jettent sur cette époque quelques rois guerriers, on commence à apercevoir divers symptômes qui présagent une dislocation prochaine. Si menaçante sous la XVIIIe dynastie, l’Égypte devient désormais presque toujours menacée.

Le prince qui commence cette série royale est Râ-mes-sou Ier. Hor-em-heb était mort sans laisser d’héritiers directs ; la couronne vacante fut saisie par Râ-mes-sou, général renommé et déjà avancé en âge, qui avait brillamment servi à la tête des armées sous Aï, Tou-t-ânkh-Amen et Hor-em-heb, mais qui n’appartenait pas à la race royale. Il n’était même pas de pur sang égyptien. Les traits de son visage, de celui de son fils Séti et de celui de son petit-fils Râ-mes-sou IL, tous fort beaux et aux lignes d’une régularité classique, ne sont aucunement ceux de la race de Miçraïm ; ils révèlent une origine empruntée à quelque autre peuple. Mais ce qui est le plus extraordinaire, c’est que des indices auxquels il est difficile de ne pas ajouter foi révèlent que la race étrangère dont descendait Râ-mes-sou Ier, et par suite tous les princes de la XIXe dynastie, était celle des Pasteurs, demeurés comme colons dans le Delta. C’est ainsi seulement que peut s’expliquer le fait inattendu qui est résulté d’une inscription découverte à Tanis par A. Mariette. Cette inscription est relative au rétablissement, par Râ-mes-sou II, du culte de Soutekh, le dieu national des Hycsos, dans leur ancienne capitale. Or, le fils de Séti Ier y donne au roi des Pasteurs Set-aâ-pehti Noubti le titre de son père ou son ancêtre, et fait dater une ère du règne de ce prince.

On n’a que peu de monuments de Râ-mes-sou Ier, qui régna seulement six à sept ans, occupé à rétablir l’ordre à l’intérieur du pays et a faire respecter ses frontières par les étrangers.

Pendant les troubles politiques et religieux de la fin de la XVIIIe dynastie, l’Égypte n’avait plus été en mesure de maintenir sa puissance extérieure. Le vaste empire créé en Asie par les Tahout-mès s’était écroulé ; la Syrie toute entière, avec la Palestine, avait échappé à la domination pharaonique. Une grave révolution s’était, d’ailleurs, opérée pendant cet intervalle dans l’état territorial des pays syriens ; un adversaire qui fut pour l’Égypte bien autrement redoutable que les Routennou s’y était développé et y avait acquis la prépondérance à leur place. C’était le peuple des ‘Hittim ou Khéta, d’abord englobé dans la confédération du Routen inférieur et confiné dans les vallées du mont Amana (Amanos), où Tahout-mès III n’avait pas jugé nécessaire d’aller les chercher en personne, se contentant de recevoir leur tribut avec celui du reste de la confédération. Profitant de l’éclipsé momentanée de l’Égypte et aussi de changements dont nous ne connaissons pas le détail dans les populations araméennes, le peuple de Khéta était sorti de ses montagnes et s’était conquis, aux dépens des Routennou, un empire qui embrassait en Syrie tout l’espace compris entre la rive gauche de l’Euphrate, le Taurus et la mer, descendant au midi jusqu’à Qadesch et même jusqu’à Tamasqou (Dammeseq). Constitués en monarchie unique, possesseur d’une nombreuse et vaillante armée, les ‘Hittim ou Khéta, apparentés à la tribu royale des Pasteurs, aspiraient ouvertement à dominer toute la Syrie et à prendre leur revanche des exploits d’Ah-mès et de ses successeurs, en écrasant la puissance extérieure de l’Égypte.

Les Khéta soulevèrent un problème ethnographique fort difficile et fort intéressant, que les récents travaux de M. Sayce ont élucidé d’une manière singulièrement heureuse, et qui paraît définitive. Comme ils sont exactement homonymes d’autres ‘Hittim, que la Bible place dans le midi de la Palestine, auprès de ‘Hébron, et rattache à la race de Kéna’an, l’on a cru longtemps que les Hittim du nord ou Khéta étaient kenânéens, et l’on s’est jeté par là dans d’inextricables difficultés historiques. Il est bien établi aujourd’hui qu’il n’en est rien, et que les ‘Hittim du nord et du sud n’avaient de commun qu’une ressemblance de nom purement fortuite.

Les Khéta des monuments égyptiens, Khatti des textes cunéiformes, ‘Hittim septentrionaux de la Bible, sont un peuple qui, par le type et la langue, diffère absolument des Sémites et des ‘Hamites. Ils se rattachent au groupe de populations dont le Taurus était le centre, et que l’ethnographie biblique désigne par le nom de Thiras, en le rangeant dans la famille de Yapheth, groupe dont l’habitat principal est délimité par le cours du haut Euphrate, la frontière méridionale de la Cappadoce, les montagnes de la Cilicie Trachée, la mer Méditerranée, et au sud une ligne tirée de l’embouchure de l’Oronte et l’Euphrate. Us sont certainement apparentés, d’une part aux peuples de Meschech et de Thoubal, leurs voisins du nord, de l’autre aux peuples de race caucasienne, tels que les Saspires et les Alarodiens (Magog de la Genèse), qui dans la haute antiquité s’étendaient sur le massif des montagnes de l’Arménie de manière à venir les toucher à l’extrémité sud-ouest de leur domaine ; mais cette parenté est encore très imparfaitement définie.

Au point de vue du type physique, les Khéta, dans celles des sculptures égyptiennes qui ont encore conservé leur coloration, sont représentés avec un teint rosé, moins jaune et plus clair que celui des Amou ou Sémites, moins blanc que celui des Tama’hou ou Tahennou, correspondant à la race de Yapheth. Leurs cheveux sont noirs. Leurs traits se rapprochent sensiblement de ceux des blancs allophyles du Caucase. L’obésité est fréquente parmi eux. A la différence des Sémites et de la plupart des Orientaux, ils se rasent exactement la barbe et les moustaches, de manière à avoir la face complètement glabre. Quelquefois même, par exemple dans les bas-reliefs d’Isamboul, on leur voit la chevelure également rasée, sauf une mèche réservée au sommet du crâne.

On ne connaît guère de l’idiome des Khéta que les noms propres d’hommes et de lieux qu’enregistrent les inscriptions égyptiennes et assyriennes. Mais ces noms, d’une physionomie toute particulière et qui n’ont d’analogues que ceux que portent aussi, sur les monuments ninivites, les Ciliciens et les gens des pays de Koummoakh (la Commagène, entendue comme occupant les deux rives de l’Euphrate), de Samalla (où est aujourd’hui Marasch) et de Patin (dans la contrée d’Antioche), ces noms, dis-je, ne sont sûrement ni sémitiques, ni aryens. Une des lois grammaticales que l’on y discerne est celle-ci que le génitif peut se marquer par une simple apposition, et alors précède le mot dont il dépend, ou bien par le moyen d’un suffixe de déclinaison, et alors suit ce nom[21] : exemples Kheta-sira, prince de Khéta, et Gar-gamis, la ville des Garni. Les Khéta ont un art barbare, une certaine industrie, une civilisation assez développée, influencée sous certains côtés parla culture primitive de Babylone, mais sous d’autres profondément originale. Us possèdent un système d’écriture hiéroglyphique tout particulier, dont ils paraissent les inventeurs. On mentionne chez eux l’existence d’une littérature, de poètes ou d’historiographes officiels.

Ce qu’on sait de leur constitution politique, à l’époque de leur plus grande puissance, révèle un empire fortement organisé, avec une administration régulière et une chancellerie développée. Un roi gouverne la nation et a sous lui des chefs de districts, qui semblent héréditaires et qui paraissent avoir porté le titre de sar ou sira. Il a pour vassaux quelques rois étrangers, comme celui de Qadi et celui de Qadesch. Mais c’est surtout la guerre qui paraît avoir été le grand objectif des Khéta ; c’est pour elle qu’ils se montrent le plus puissamment constitués. Leur armée est nombreuse, parfaitement disciplinée, et déploie sur les champs de bataille une tactique régulière et savante. Elle se compose de deux éléments distincts, les troupes nationales et les auxiliaires et mercenaires étrangers, commandés par des généraux Khéta. Les troupes nationales se composent de chars et de gens de pied, qui se forment en phalange serrée et profonde, armée de la lance et d’une courte dague, sans bouclier, paraît-il. Les chars de guerre sont de construction très légère, traînés par deux chevaux et montés par trois hommes, un conducteur et deux combattants, qui portent un petit bouclier de forme spéciale, arrondi à la base et au sommet et échancré sur les côtés. Un autre trait de costume, caractéristique des Khéta, est la haute tiare se terminant en pointe qui formait la coiffure officielle de leurs princes et dont l’image sert même, dans leur écriture, à dénoter l’idée de roi. Les monuments égyptiens la représentent de la même façon que leurs propres sculptures. En revanche, les Égyptiens ont omis de chausser les Khéta des bottes ou autres chaussures à l’extrémité recourbée, comme des souliers à la poulaine, qu’ils portaient à l’habitude, du moins à titre de chaussure de guerre, et qu’ils ont toujours soin de figurer dans les œuvres de leur art.

Le grand dieu des Khéta est le même que celui des Pasteurs en Égypte, Soutekh. De même qu’en Phénicie — ainsi que nous le verrons dans le chapitre consacré à l’histoire de ce pays — à côté du Ba’al suprême, chaque ville a son Ba’al propre, le Ba’al-Çôr, par exemple, et le Ba’al Çidôn à Tyr et à Sidon ; chez les Khéta chaque ville principale a son Soutekh. Ainsi, dans un traité nous voyons invoquer à titre de garants, comme autant de dieux différents, le Soutekh de Khéta, le Soutekh de Tounep, le Soutekh d’Aruema, le Soutekh de Tsaranda, le Soutekh de Pilqa (la Phalga d’Isidore de Charax, sur l’Euphrate), le Soulekhde Khissap, le Soutekh de Sarsou et le Soutekh de Khilbou. Soutekh est, d’ailleurs, un personnage d’origine sémitique, comme la plupart des dieux des Khéta que nous font connaître les monuments égyptiens ou assyriens : Astartha, la ‘Aschtharth phénicienne ; Tharga-Iha, la ‘Athar-’Athê des Araméens, la grande déesse de Bambyce ou Hiérapolis ; Sanda, que l’on a assimilé à Héraclès. Seul le dieu Tarkhou est sans analogue connu chez les Babyloniens et les Sémites.

Sortis des gorges de leurs montagnes, les Khéta s’étendirent d’abord sur les plaines du Naharina occidental, jusqu’à l’Euphrate. Leur ancienne extension de ce côté est attestée par l’antiquité du nom delà ville de Qarqamischa ou Qarqémisch, que l’on trouve mentionnée dès les débuts de la XVIIIe dynastie ; car Gar-gamis, forme ancienne de ce nom, est une appellation qui, dans la langue des Khéta, veut dire la ville des Garni, c’est-à-dire de la tribu ‘hittite que les Égyptiens appellent Gagama et les Assyriens Gamgoum, les uns et les autres sous une forme redoublée. Ils descendirent ensuite vers le sud, pendant les dernières années de la XVIIIe dynastie, et s’étendirent de ce côté aux dépens des Routennou, c’est-à-dire des peuples de Loud et d’Aram, les refoulant ou les subjuguant. Ils occupèrent ainsi ‘Hamath, où ils se maintinrent assez tard, jusque vers le VIIIe siècle avant l’ère chrétienne, tirent de Qadesch leur tributaire et portèrent leur domination jusqu’à Dammeseq. Ce sont eux, en effet, qui donnèrent à cette cité le nouveau nom emprunté à leur propre langue, de Gar-imiris, la ville des Imiri, c’est-à-dire des Amaour ou Amorim, nom que les Assyriens leur empruntèrent, mais qui ne prévalut pas contre l’appellation araméenne antérieure.

La situation géographique de la chaîne de l’Amana (Amanus), qui avait été le foyer de leur développement national, plaçait les Khéta ou ‘Hittim septentrionaux à cheval entre la Syrie et l’Asie-Mineure et leur donnait la facilité de s’étendre de l’un et de l’autre côté. Dès le premier moment de la création de leur puissance, l’expansion de leur influence s’était largement propagée en Asie-Mineure, où ils exercèrent une suprématie de plusieurs siècles, et où le souvenir de leur nom, sous la forme Kêteioi, était encore vivant à l’époque de la composition des poèmes homériques. Dans leurs grandes guerres contre les Égyptiens, les Khéta font combattre dans leurs rangs en Syrie, comme vassaux et auxiliaires, les contingents des principaux peuples de l’Asie-Mineure, jusqu’à la Mysie et la Troade. Dans cette contrée, jusqu’au massif du Sipyle et aux environs de Smyrne, dans une direction, jusqu’au fond de la Ptérie, dans une autre, on rencontre de distance en distance, sculptés sur les rochers, de grands bas-reliefs d’un art particulier et assez sauvage, où se confondent, se marient les deux influences de l’Égypte et de l’Assyrie, et où se reconnaît la marque du style des Khéta. Ces bas-reliefs, dont le style a servi de point de départ à l’art indigène de l’Asie-Mineure dans sa forme la plus ancienne, ont en général le caractère de monuments de victoires ou de représentations religieuses, et sont presque toujours accompagnés d’inscriptions tracées en hiéroglyphes ‘hittites. Du reste, les monuments de cette écriture, nombreux dans le nord de la Syrie, y descendent jusqu’au pays de ‘Hamath, en même temps qu’ils s’étendent dans l’Asie-Mineure.

Avec ces nouveaux adversaires, les Égyptiens n’allaient plus avoir affaire, comme avec les Routennou, à une multitude, de petits princes divisés d’intérêts, qui ne parvenaient que difficilement à former des ligues sans cohésion solide. Il leur fallait lutter contre une grande monarchie, contre un empire puissant -dont les forces balançaient les leurs. Ce fut Râ-mes-sou Ier qui engagea le duel avec les Khéta, en entreprenant de recouvrer la Syrie, perdue pour l’Égypte. Après une première expédition, qui avait eu pour objet d’assurer la possession paisible des pays du haut Nil, ce prince tourna ses armes vers le nord-est. Il pénétra en Palestine et n’eut pas de peine à rétablir son autorité sur ce pays, qui n’avait plus la force de tenter une longue résistance et avait fini par prendre l’habitude de se livrer presque sans combat à quiconque l’envahissait. Mais en arrivant sur l’Aranta, c’est aux Khéta eux-mêmes qu’il se heurta, rencontrant de leur part une énergie à laquelle il ne sembla pas s’être attendu. Aussi s’en lassa-t-il bientôt, et après une seule campagne il signa, avec Saploul, roi des Khéta, un traité où les deux parties figuraient sur un pied d’égalité. C’est là un fait nouveau dans les annales de l’Égypte. Il montre à lui seul combien la position de cette puissance avait déjà changé depuis le temps des Tahout-mès et des Amon-hotpou. Jamais les Pharaons d’alors, remarque avec raison M. Maspero, n’auraient considéré des princes syriens comme des égaux avec qui l’on pouvait conclure une paix honorable : ils ne voyaient en eux que des ennemis qu’il fallait vaincre ou des rebelles qu’il fallait châtier. La guerre se terminait par leur soumission sans conditions ou par leur ruine complète, mais non par une simple convention.

 

Séti Ier, surnommé Mi-n-Phtah, le Séthos de la tradition grecque, fils et successeur de Râ-mes-sou Ier, fut un des plus grands et des plus guerriers parmi les souverains de l’Égypte. Ce fut aussi un prince essentiellement bâtisseur. Il fit élever eu entier le grand temple d’Osiris à Aboud ou Abydos, long de 162 mètres et l’un des plus beaux de l’Égypte, rendu intact à la lumière par les fouilles d’Auguste Mariette. A Thèbes, il fut le fondateur d’un autre magnifique temple, celui de Qournah, ainsi appelé aujourd’hui d’un village moderne bâti en partie dans la cour même de cet édifice. Le tombeau souterrain du même monarque, dont on a peine à concevoir qu’un architecte ait osé seulement concevoir le plan, doit être aussi rangé parmi les œuvres les plus remarquables de l’art pharaonique. Mais le plus éclatant des souvenirs monumentaux que Séti ait laissés est la fameuse Salle hypostyle ou Salle des Colonnes, dans cet immense temple d’Ammon à Karnak, auquel tant de générations successives ont travaillé, salle pour laquelle les voyageurs de nos jours ont épuisé le langage de l’admiration, et dont nous reparlerons encore plus loin.

Les exploits de Séti sont représentés dans les sculptures des murailles de cette salle gigantesque. Un de ces tableaux, toujours ornés de longues inscriptions, représente le Pharaon attaquant les nomades pillards du désert, les Schasou, que nous connaissons déjà. Dans un autre les Lemanen ou habitants du haut Liban, coupent les cèdres et les cyprès de leurs forêts pour les constructions du roi qui les a vaincus. Les Routennou sont taillés en pièces et se soumettent au tribut. De grandes batailles sont livrées contre les. Khéta dans le nord de la Syrie. Enfin le roi reparaît en Égypte avec de nombreux captifs. Il est accueilli sur la frontière par les grands de son empire, puis il présente au dieu Ammon, dans Thèbes, ses prisonniers asiatiques. C’est toute une épopée guerrière, une Sétéide complète, qui se déroule en une série d’immenses tableaux de la plus puissante sculpture.

Ainsi la plus belle œuvre d’art de ce règne est en même temps un monument historique d’une très haute importance et contribue largement à nous en faire connaître les annales. En combinant les faits qui ressortent de ces tableaux et de leurs inscriptions avec le témoignage des inscriptions trouvées ailleurs, on arrive à un résultat dont nous ne pouvons malheureusement présenter ici qu’une rapide esquisse.

Avant de porter ses armes en Syrie, Séti dut tout d’abord, dès la première année de son règne, assurer la tranquillité des frontières de l’Égypte elle-même, du côté de l’isthme de Suez, en châtiant les Schasou, dont les déprédations étaient depuis quelque temps parvenues à leur comble, et qui avaient poussé l’audace jusqu’à venir attaquer la ville de Tsar, chef-lieu du quatorzième nome de la Basse-Égypte, dans laquelle nous reconnaissons la Séthroê des Grecs ou Héracléopolis du Delta. Le Pharaon les battit sans peine, les rejeta dans le désert, et, les y poursuivant, força leurs tribus à rentrer dans l’obéissance.

L’année suivante, Séti se rendit de sa personne en Syrie à la tête d’une nombreuse armée. Il ne parait pas avoir rencontré, sauf sur un très petit nombre de points, de résistance en Palestine, où tous les petits princes kenânéens se hâtèrent de lui apporter leurs tribus et de fournir des contingents à ses troupes. Les Routennou, c’est-à-dire les Araméens, furent aussi facilement subjugués.

Ceux qui restaient encore indépendants, dans le pays de Tamasqou et dans les plaines entre l’Antiliban et l’Euphrate, firent leur soumission, avec les chefs du pays de Çahi. Quelques princes d’au delà de l’Euphrate, comme ceux de Singar et d’Assour, prirent même peur et se hâtèrent d’envoyer au roi d’Égypte, pour gagner sa bienveillance, des présents auquel l’orgueil du Pharaon donna le caractère de tributs.

Mais les difficultés véritables commencèrent quand Séti, marchant droit au vrai danger, pénétra dans la vallée du haut Aranta (Oronte) pour attaquer la frontière méridionale du royaume de Khéta. La lutte se concentra pour quelque temps dans le pays d’Amaour, autour de la forteresse de Qadesch,qui tomba aux mains des Égyptiens après plusieurs combats heureux. Ce succès, quelque considérable qu’il fût, ne mit pas fin à la guerre. Elle dura plusieurs années encore, sans que rien vînt à bout de la ténacité des Khéta, qui défendirent pied à pied leur territoire. Fatigué à la fin de tueries indécises, Séti se décida à signer un traité avec Mothanar, roi des Khéta, traité par lequel ces derniers conservèrent leurs possessions intactes, même Qadesch qui leur fut rendue, mais s’engagèrent à ne plus attaquer les provinces égyptiennes, à ne plus y fomenter de rébellions contre l’autorité du Pharaon, avec lequel le roi de Khéta concluait une alliance offensive et défensive contre tout ennemi.

Salué par les cris de triomphe de l’Égypte, qui se croyait revenue aux beaux temps des Tahout-mès et des Amon-hotpou, le résultat ne correspondait cependant pas d’une manière complète à l’énergie de l’effort tenté par Séti contre l’Asie. L’empire de la XVIIIe dynastie était loin d’être reconstitué. Les Khéta barraient désormais le chemin de l’Euphrate aux Pharaons, qui ne pouvaient plus, comme au siècle précédent, porter leurs armes victorieuses jusqu’au Kabour et à l’Euphrate. Les possessions égyptiennes en Syrie se réduisaient désormais à la Palestine et à l’Aramée méridionale, résignées à leur sort, ainsi qu’à la Phénicie, dont les marchands trouvaient qu’un tribut volontaire coûtait moins cher qu’une guerre contre le Pharaon et que la perte de leur indépendance était largement compensée par le monopole du commerce maritime de l’Égypte. Séti réorganisa l’administration de ces possessions, de manière à leur faire regagner en cohésion et en solidité ce qu’elles avaient perdu en étendue. Au lieu de se borner, comme avaient fait les Tahout-mès, à exiger un tribut régulier des chefs indigènes, il imposa ù ces provinces des gouverneurs égyptiens et mit des garnisons permanentes dans les principales places fortes, comme Qazatou, Asqalouna et Makta.

En revanche, Séti Ier ne paraît pas avoir fait de tentative bien sérieuse pour reprendre les conquêtes maritimes de Tahout-mès III. Aucun indice ne permet de supposer qu’il ait eu sur la Méditerranée une flotte de guerre considérable, et qu’il ait cherché à rétablir une domination effective sur les îles, perdues pendant les troubles de la fin de la XVIIIe dynastie. Il est vrai que de ce côté venait de se former une puissance redoutable, que nous verrons bientôt se mesurer avec les rois d’Égypte, celle de la marine des nations pélasgiques, qui ne paraît pas avoir encore existé sous Tahout-mès III.

C’est sous Séti I" que paraît avoir été établie — du moins on n’en connaît pas jusqu’ici d’exemples antérieurs à son règne — la liste des peuples vaincus ou tributaires du nord, représentant l’étendue à laquelle prétendait l’empire pharaonique, liste qui se reproduit ensuite comme stéréotypée sur les monuments des règnes les plus différents jusqu’à la fin de la XXe dynastie, tant que l’Égypte n’a pas renoncé aux conquêtes en Asie.

Précédée du titre général de To-mehit, le monde du nord, la liste débute par ce qu’on appelait les neuf peuples, sorte de résumé consacré par la tradition, et remontant à une époque antérieure, des principales divisions ethniques connues des Égyptiens, en laissant en dehors la race noire, c’est-à-dire des populations que la Bible comprend dans l’humanité Noa’hide. Les noms de ces neuf peuples sont :

1° To-mehit, désignation générique que nous venons d’expliquer ;

2° Hâ-nebou, mot à mot toutes les îles, expression qui correspond exactement aux iyê haggôîm, les îles des nations de la Bible, qu’au temps de la domination macédonienne les scribes égyptiens ont appliquée aux Grecs, et qui, en effet, désignait, sous la XVIIIe et la XIXe dynastie, les habitants des îles et des côtes de la mer Egée ;

3° Pat, pays dont la situation précise est encore inconnue, mais que l’on oppose quelquefois à l’Éthiopie et au pays des nègres, comme représentant l’extrême nord ;

4° ‘Ham, qui rappelle le nom analogue de la descenda