LIVRE
II — LES RACES ET LES LANGUES
Texte numérisé par Marc Szwajcer
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§ 1. — ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE. La linguistique est une science qui, pour ses développements et sa méthode, ne date pour ainsi dire que d’hier. Mais l’étude de l’essence philosophique du langage et de son origine a toujours été considérée comme un des plus difficiles et des plus importants problèmes de la philologie. L’antiquité cependant, sauf un dialogue de Platon et quelques mots d’Aristote, ne paraît pas s’en être beaucoup préoccupée. L’opinion la plus généralement admise était celle des Épicuriens, qui appliquaient à l’origine et à la formation du langage leur hypothèse grossièrement matérialiste d’une humanité primitive vivant à l’état absolument bestial. D’après cette opinion, l’homme aurait d’abord été muet comme les animaux, mutum et turpe pecus, mais plus tard le besoin l’aurait amené à proférer des sons, d’abord inarticulés, vagissements de l’enfance de l’humanité, qui, peu a peu, par le temps, se seraient réglés, perfectionnés et auraient traversé toutes les phases d’un progrès lent et continu. C’est surtout la philosophie moderne qui a tenté de rechercher l’origine du langage. A la fin du XVIIe siècle, Locke plaçait dans son Essai l’étude des mots à côté de l’étude des idées, et y consacrait un livre entier sur les quatre livres dont se compose cet ouvrage. Mais la doctrine sensualiste du philosophe anglais l’enfermait dans des limites trop étroites pour qu’il pût arriver à une solution satisfaisante. Leibnitz, répondant à Locke et relevant avec toute la puissance et l’éclat de son génie la bannière du spiritualisme, suivit son adversaire sur le terrain de l’étude analytique du langage et de son origine. Là encore il l’écrasa par l’étendue prodigieuse de ses connaissances aussi bien que par la hauteur de son admirable intelligence. Leibnitz devina les traits principaux delà linguistique et en entrevit les applications. Il repoussa la théorie qui ne voyait dans le langage qu’une convention arbitraire formée sous l’influence des causes extérieures et indiqua, dans les facultés naturelles de l’esprit et dans les idées innées, le fondement nécessaire de l’institution des signes de la parole. Comparant les divers éléments que son époque avait à sa disposition, Leibnitz rechercha avec une ingénieuse sagacité les rapports qui peuvent exister entre la forme des mots et les idées qu’ils expriment, et atteignit dans cette voie à des résultats souvent réels, souvent aussi contestables. Les philosophes du XVIIIe siècle voulurent à leur tour résoudre le problème du langage et revinrent aux idées des Épicuriens de l’antiquité. Condillac modifia néanmoins ces idées, pour les faire concorder avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver aune meilleure conclusion. La parole est pour lui plus que l’auxiliaire de la pensée, elle en est la condition primitive et nécessaire. S’il est certain qu’il n’y a pas de parole sans pensée, il l’est également à ses yeux qu’il n’y a pas de pensée sans parole. Ces deux éléments forment un ensemble, une dualité irréductible : car la pensée, se composant entièrement de termes abstraits, suppose nécessairement l’existence de ces termes, c’est-à-dire du langage. Parler étant penser, et la parole étant indissolublement liée à la pensée, les origines de l’une sont les mêmes que celles de l’autre. L’homme commence donc par être muet, puis, la sensation créant en lui la pensée, crée nécessairement en même temps la parole, composée d’abord de signes naturels, puis de signes arbitraires convenus entre les hommes. Lorsque éclata la renaissance catholique qui ouvrit le XIXe siècle, un des penseurs les plus originaux et les plus éminents qui guidèrent ce mouvement, Bonald, dans ses Recherches philosophiques, aborda à son tour la question de l’origine du langage. Bonald, toujours porté à rabaisser l’homme, ne croyait pas, comme Leibnitz, que les forces de l’intelligence humaine eussent été capables d’inventer par elles-mêmes le langage ; il lui attribuait une origine plus haute ; il y voyait l’œuvre de Dieu. Pour réfuter Condillac et parvenir à une conclusion diamétralement opposée, l’éloquent philosophe semble d’abord être d’accord avec lui. Il n’admet pas seulement que l’homme ne pense actuellement qu’avec le secours des signes, mais il suppose que la pensée n’a jamais pu se produire sans l’existence d’un langage articulé. Condillac concluait de cette indivisibilité du langage et de la pensée que l’un comme l’autre était le résultat nécessaire de la sensation. Bonald répond : Si le langage est nécessaire à la pensée, il est également évident que sans pensée le langage n’est qu’un vain bruit. De cette nécessité réciproque résulte l’impossibilité de l’invention du langage par l’homme, car pour inventer il faut penser. Il n’y a donc qu’une solution possible et admissible, c’est de supposer le don simultané de la pensée et de la parole comme fait directement à l’homme par Dieu. Bonald poussait cette doctrine plus loin qu’une simple expression de la dépendance de l’homme vis-à-vis de son Créateur, dont il a reçu toutes ses facultés, limite dans laquelle nous n’hésitons pas à l’admettre, et à propos de laquelle M. Barthélemy Saint-Hilaire proclamait hautement que la solution du problème de l’origine du langage, donnée par la tradition religieuse, est encore philosophiquement la meilleure, la plus élevée et la plus vraisemblable. Suivant Bonald, l’homme, au moment où Dieu l’a placé dans le monde, était muet et privé de pensée ; ses facultés intellectuelles existaient en lui à l’état de germe, mais elles étaient frappées d’impuissance, incapables de se manifester, et, par suite, de se produire. Tout à coup la lumière a éclairé ces ténèbres, et le miracle a été produit par la parole de Dieu, qui a frappé l’oreille de l’homme et lui a révélé le langage. C’est ce langage, enseigné au premier homme d’une façon surnaturelle par le Créateur, qui l’a révélé à lui-même et a été pour son intelligence une source de création et de vie. A l’époque où Bonald défendait si éloquemment les principes du christianisme, mais en y mêlant des conceptions personnelles qui n’en sont aucunement la conséquence nécessaire, des conceptions inacceptables pour tout esprit libéral et scientifique, et dont l’influence pèse encore lourdement, avec celle des idées de Joseph de Maistre, sur l’école catholique contemporaine ; à la même époque, un penseur profond, que la philosophie devait plus tard ramener à la foi, Maine de Biran, essayait d’établir, sur les ruines du sensualisme les fondements d’une psychologie spiritualiste et d’une nouvelle métaphysique. Maine de Biran n’acceptait pas plus les idées de Bonald que celles de Condillac sur l’origine du langage ; il ne croyait pas plus à la langue révélée surnaturellement qu’à la parole produite avec la pensée par la sensation extérieure. Son opinion se rapproche plutôt de celle de Leibnitz. Comme lui, c’est dans l’exercice libre et réfléchi des facultés de l’âme humaine qu’il va chercher la naissance du langage. Il y voit l’œuvre d’une raison présente à elle-même, qui, par une suite d’opérations successives, crée un signe extérieur de ses pensées, lequel lui sert à les exprimer en lui-même et à les communiquer aux autres hommes. Après Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps avoir laissé de côté la recherche du problème dont nous venons d’esquisser rapidement l’histoire. Mais une branche des sciences d’observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La linguistique, ou, comme on dit quelquefois, par une expression plus impropre, la philologie comparée, était créée par les travaux de Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf et de Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes les formes du langage humain. Ce n’était plus désormais seulement dans l’analyse des facultés de l’entendement qu’il fallait rechercher les origines du langage, comme l’avaient fait jusque là tous les philosophes qui s’étaient occupés de celte question ; il fallait demander aux langues elles-mêmes comment elles avaient été produites, et y rechercher la trace des opérations de l’esprit qui avaient présidé à leur naissance et à leur formation. M. Renan a été le premier à entrer dans cette voie nouvelle, par un ouvrage sur Y Origine du langage, publié en 1848 et réimprimé en 1864. Depuis, nombre des maîtres de la science linguistique, Jacob Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Müller, Whitney ont abordé le même problème et l’ont traité avec l’autorité qui leur appartenait légitimement. Leurs théories ne sont pas toujours d’accord, il s’est même produit parmi eux deux doctrines principales et opposées ; mais la question, sortie du vague des spéculations purement abstraites et sans base suffisante, n’en a pas moins fait au milieu de ces divergences des progrès incontestables et très grands. Elle a pris un caractère scientifique et positif. Nombre de points fondamentaux y sont acquis d’une manière définitive, et l’on approche du moment où l’on pourra considérer le problème de l’origine et de la formation du langage comme résolu par l’observation et la méthode historique. Et d’abord il n’est plus possible aujourd’hui de soutenir la thèse, désormais absolument ruinée, de Bonald sur le langage révélé d’une manière surnaturelle. C’est là de la pure mythologie, qui n’a rien à voir avec la science, et dont la religion n’à que faire, qui n’y est aucunement liée. Dieu, en créant l’homme, lui a donné le langage comme il lui a donné la pensée, mais delà même façon, virtuellement et non formellement, comme une faculté dont l’exercice et le développement devait être l’œuvre de son action propre. Les animaux ont la voix ; l’homme seul a la parole. Cette vérité, proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours. Tout le monde reconnaît que le langage articulé n’est pas seulement un des plus hauts attributs de l’homme, mais qu’il est un de ses caractères essentiels. L’homme ne peut se concevoir sans parole, non plus que sans pensée ; il n’a été lui-même qu’à condition de posséder et d’exercer ces deux facultés. Dès qu’il a été sur la terre, il a parlé comme il a pensé. Il y a eu seulement succession des deux actes ; l’éveil de la conscience et de la pensée a nécessairement précédé la parole, qui a fourni la formule et la limite de la pensée, et dans laquelle, dès son premier début, la réflexion a eu part. Mais l’homme, usant des facultés qui lui avaient été données et qui étaient inhérentes à sa nature, a fait son langage par lui-même et par une opération libre ; il ne l’a pas reçu de l’extérieur. Mais comment l’a-t-il fait ? C’est ici que deux doctrines sont en présence. La première a été formulée avec une grande habileté par M. Renan, que l’on peut en considérer comme le fondateur. L’homme n’est pas en état, suivant lui, de se créer un langage par l’usage réfléchi de sa raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors. Il ne reste donc qu’un parti à prendre, c’est d’en attribuer la création aux facultés humaines agissant spontanément et dans leur ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est naturel à l’homme. Tout ce qu’il pense, il l’exprime intérieurement et extérieurement. Rien non plus d’arbitraire dans l’emploi de l’articulation comme signe des idées. Ce n’est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux, que l’homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa production organique et quant à sa valeur expressive. Il serait absurde de regarder comme une découverte l’application que l’homme a faite de l’œil à la vision, de l’oreille à l’audition ; il ne l’est guère moins d’appeler invention l’emploi de la parole comme signe expressif. L’usage de l’articulation n’est donc pas plus le fruit de la réflexion que l’usage des différents organes du corps n’est le résultat de l’expérience. L’homme est naturellement parlant comme il est naturellement pensant. Philosophiquement nous ne saurions souscrire à une semblable théorie. L’éminent écrivain, dont nous venons de citer les termes mêmes, traite le langage de produit spontané et aveugle de toutes les facultés humaines en exercice. Il suppose donc que les facultés ont enfanté le langage comme un produit nécessaire de leur vertu intime, sans aucun exercice de la raison, de la réflexion ni de la volonté. Il assimile l’esprit humain, se créant son langage, à l’œil qui perçoit naturellement et immédiatement les objets colorés. Une telle assimilation renverse les lois fondamentales de toute psychologie. La matérialisation de la parole, et par suite de la pensée, en est la conséquence inévitable. Le langage n’est plus qu’un acte matériel analogue à la vision, acte qui ne peut être que le produit des impressions extérieures, et nous en revenons ainsi à la théorie de Condillac, qui faisait créer le langage avec la pensée par la sensation. M. Renan s’arrête sur la voie des conséquences logiques de sa théorie ; il ruine à l’avance une partie de ces déductions par de sages réserves. Mais d’autres ont été plus loin, en suivant la même route ; ils sont arrivés jusqu’à ce qu’on a appelé la doctrine de l’organisme, c’est-à-dire la production nécessaire et matérielle du langage humain. Un linguiste philosophe de l’Allemagne, M. Heyse, a parfaitement réfuté cette grossière doctrine, en montrant que le langage a été créé par l’homme librement, puisque l’homme, en le créant, n’a obéi à aucune raison déterminante, et qu’il y a mis son individualité personnelle, ce qui n’a pas lieu dans les fonctions purement organiques. La théorie, qui n’admet pas l’intervention de la réflexion et de la volonté dans la création du langage, n’explique pas en réalité le problème, elle le supprime. Elle admet l’union constante et l’indivisibilité de la pensée et de son expression ; mais elle ne recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C’est pourtant là un point essentiel à étudier. Quelle relation existe-t-il entre la pensée et son signe extérieur ou intérieur ? Par quelles opérations de l’esprit le rapport se trouve-t-il établi entre ces deux termes en apparence irréductibles, mais dont la diversité est incontestable ? Cette recherche n’est pas facile, car l’habitude oblitère presque entièrement la trace des opérations qui produisent ce rapport, mais elle n’en est pas moins importante et indispensable. Le plus savant homme n’a point en parlant conscience des mécanismes intellectuels qui produisent sa parole ; ces mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils agissent chez l’enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes primitifs. Mais ils n’en doivent pas moins être soigneusement analysés par le psychologue, et lorsqu’on procède à cette analyse, force est bien de reconnaître que la réflexion et la volonté en sont deux des principaux ressorts. Et il n’a pas pu en être autrement dans la première création du langage. Où, d’ailleurs, la part de la raison consciente, de la réflexion et de la volonté dans la formation du langage apparaît éclatante, où la science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c’est dans le développement de toutes les langues les plus anciennes, développement dont les phases sont aujourd’hui bien connues. Il y a là une évolution de progrès, due à l’activité réfléchie de l’esprit de l’homme, qui est exactement parallèle à celle de toutes les connaissances et de toutes les industries humaines, et dont l’existence est aujourd’hui incontestable. M. Renan n’admettait, et c’était une condition nécessaire de sa théorie, que deux états dans l’évolution des langues : l’état synthétique, qui, selon lui, était le primitif, état riche et exubérant où les relations des idées sont exprimées par des flexions qui ne font qu’un avec le mot et sont d’autant plus nombreuses que la langue est plus ancienne, et l’état analytique, qui vient après, où le peuple, incapable d’observer une grammaire aussi savante, brise l’unité du mot fléchi, et, indiquant les rapports des idées par des particules ou des auxiliaires, préfère la juxtaposition des diverses parties de l’expression. Il comparait ces deux phases de développement à celles du langage des enfants, qui veulent d’abord tout exprimer à la fois et qui n’arrivent que par la suite à une réflexion de plus en plus claire. C’était supprimer l’état réellement primitif, isolé et monosyllabique du langage, et renouveler un système qu’Abel Rémusat avait déjà antérieurement exprimé avec un grand éclat de forme et de style. Mais je doute que, linguiste supérieur comme il l’est, le savant auteur de l’Origine du langage voulût soutenir encore aujourd’hui cette manière de voir. Il est, en effet, trop démontré scientifiquement désormais, trop universellement reconnu par tous ceux qui s’occupent de ces études, que trois époques distinctes et successives marquent l’histoire primitive du langage : le monosyllabisme isolant, l’agglutination et la flexion. Non pas que toutes les langues aient passé nécessairement par ces trois phases, mais parce que les idiomes qui appartiennent à la dernière époque, celle de la flexion, portent l’empreinte d’une organisation plus développée que celle de l’époque intermédiaire correspondant à l’agglutination, ces dernières langues étant elles-mêmes d’une organisation supérieure à celle des langues monosyllabiques. Entre les langues parlées jadis et celles qu’on parle aujourd’hui sur le globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont arrêtées dans leur développement. Ainsi l’agglutination renferme le monosyllabisme ; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et l’agglutination. Absolument de même que, parmi les espèces animales, les unes se sont arrêtées à un organisme élémentaire, tandis que d’autres se sont élevées, dans la période de gestation, de cet organisme primitif à une organisation plus riche et plus élevée. Voilà le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine lumière, dans son Mémoire sur l’origine du langage[1], et qui l’a conduit, en vertu de l’observation linguistique, à une conclusion presque exactement pareille à celle que le raisonnement philosophique avait inspirée à Maine de Biran. C’est cette dernière doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce qu’elle nous paraît la plus conforme aux données de la science. Nous voyons dans le langage ou plutôt dans les formes concrètes qu’il revêt, dans les langues, des œuvres humaines produites par l’exercice libre et réfléchi d’une faculté innée, que l’homme a reçue de son Créateur en faisant son apparition sur la terre. Mais nous admettons en même temps, dans les phénomènes initiaux qui ont marqué la première création du langage, une large part de spontanéité qui ne se rendait pas compte de ses propres procédés, d’intuition presque instinctive. L’homme primitif a formé son langage sans effort, sans conscience définie des opérations de réflexion qui l’y conduisaient, spontanément et instinctivement, et surtout sans chercher à y développer un type logique, préconçu dans son esprit. C’est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire, dès 1750, que les langues, dans leur origine, ne sont pas l’ouvrage d’une raison présente à elle-même. De même que tous les instincts, qui décroissent à mesure que la raison grandit, la faculté du langage s’est épuisée peu à peu dans sa force créatrice ; et la raison consciente a substitué par degré ses règles et ses opérations réfléchies aux résultats immédiats de la spontanéité humaine. Elle a régné en souveraine maîtresse dans le développement grammatical des langues. A l’origine de l’humanité, comme l’a montré M. Steinthal, l’âme et le corps étaient dans une telle dépendance l’un de l’autre, que tous les mouvements de l’âme avaient leur écho dans le corps, principalement dans les organes de la respiration et de la voix. Cette sympathie du corps et de l’âme, qui se remarque encore dans l’enfant et le sauvage, était intime et féconde ; chaque intuition, chaque idée éveillait en lui un accent ou un son. Chaque émotion, chaque effort, chaque acte de la volonté ou de la sensibilité se reflétèrent ainsi, dès l’origine, en une sorte d’interjection. Cette interjection, souvent imitée du son rendu par l’objet qui la provoquait, du bruit de la pierre, de l’agitation de l’arbre, du cri de l’animal (c’est ce qu’on appelle l’onomatopée), devint le signe du mouvement de l’âme auquel il était dû et de l’idée qui est la trace que ce mouvement laisse dans l’esprit. C’est ici qu’il faut faire intervenir la loi d’association des idées, si bien mise en lumière par M. Steinthal. En vertu de cette loi, le son qui accompagnait une intuition ou une idée s’associait dans l’âme avec l’intuition ou l’idée elle-même, si bien que tous deux se présentaient à la conscience comme inséparables, et furent également inséparables dans le souvenir. Le son devint ainsi un lien entre l’image obtenue par la vision et l’image conservée dans la mémoire ; en d’autres termes, il acquit une signification et devint élément du langage. En effet, l’image du souvenir et l’image de la vision ne sont point tout à fait identiques : j’aperçois un cheval ; aucun des chevaux que j’ai vus autrefois ne lui ressemble absolument en couleur, en grandeur, etc. ; l’idée générale représentée par le mot cheval renferme uniquement les traits communs à tous les animaux delà même espèce. Ce quelque chose de commun est ce qui constitue la signification du son. De même que l’esprit humain revêt ses premières aperceptions, non de la forme abstraite et générale qui ne s’obtient que par élimination et analyse, mais de la forme particulière, laquelle est en un sens plus synthétique, en tant que renfermant et confondant une donnée accessoire avec la vérité absolue ; de même le langage primitif dut ignorer presque entièrement l’abstraction métaphysique. Sans doute la raison pure s’y réfléchissait, comme dans tous les produits des facultés humaines. L’exercice le plus humble de l’intelligence implique les notions les plus élevées ; la parole aussi, à son état le plus simple, supposait des moules absolus et éminemment purs ; mais tout était engagé dans une forme concrète et sensible. Dans l’expression des choses physiques, l’imitation ou l’onomatopée paraît avoir été le procédé ordinaire employé par l’homme pour former les appellations. La voix humaine étant à la fois signe et son, il était naturel que l’on prît le son de la voix pour signe des sons de la nature. D’ailleurs, comme le choix d’appellation n’est pas arbitraire et que jamais l’homme ne se décide à assembler des sons au hasard pour en faire les signes de sa pensée, on peut assurer que, de tous les mots actuellement usités, il n’en est pas un seul qui n’ait sa raison suffisante, ou comme fait primitif ou comme débris de langue plus ancienne. Or, le fait primitif qui a dû déterminer l’élection des mots est sans doute l’effort pour imiter l’objet qu’on voulait exprimer, surtout si l’on considère les instincts sensibles qui durent présider aux débuts de l’esprit humain. L’homme émit donc, dit M. Maury, des sons d’abord monosyllabiques, dont il associa la production à l’idée de certains objets déterminés. Ces sons constituèrent les racines primitives de la langue. Ils fournirent un premier vocabulaire qui fut le fond, d’abord très pauvre, de chaque idiome respectif. Ces monosyllabes n’exprimaient, dans le principe, que des idées concrètes ; mais de très bonne heure, en vertu de sa faculté de généralisation, l’esprit humain les appliquai certains ensembles d’objets, dont ils servirent alors à représenter la qualité commune la plus frappante. L’on observe, en effet, que les plus anciennes racines des langues indo-européennes, parlées par des peuples arrivés de bonne heure à un certain développement intellectuel, offrent toutes une signification générale et ne désignent jamais un objet particulier ou individuel ; mais cette idée générale se rapporte constamment à quelque chose de physique, et le mot qui la rend ne prend un sens abstrait que par l’effet de la dérivation, par une métaphore, un détournement du sens primitif. Les monosyllabes qui ont constitué la matière primordiale du langage, ses premiers rudiments, et dont un grand nombre furent éliminés par la prédominance d’autres, n’ont pas tardé à être soumis, dans leur association et leur emploi, à des lois qui s’offrent en grande partie les mêmes dans tous les idiomes, vu qu’elles découlent de la constitution de l’intelligence humaine, partout la même. La phrase est devenue plus complexe, à mesure que la pensée, dont elle est le miroir, se compliquait. Quand les premières racines furent arrivées à cette période de sens général et indéterminé, d’autres racines y furent adjointes pour leur donner un sens plus spécial. C’est en vertu de remarques de cette nature, puisées principalement dans l’observation et l’analyse des idiomes aryens, que Jacob Grimai s’est cru autorisé à tracer l’esquisse suivante de ce que dut être l’état primitif du langage : A son apparition, la langue était simple, sans procédés artificiels, pleine de la vie et du mouvement de la jeunesse. Tous les mots étaient courts, monosyllabiques, formés la plupart de voyelles brèves et de consonnes simples. Les mots se pressaient et s’aggloméraient dans le discours comme les brins d’herbe dans le gazon. Tous les concepts découlaient d’une sensation, d’une intuition claire, constituant déjà une pensée et devenant le point de départ d’une foule d’autres pensées également simples. Les rapports qui liaient les mots à la pensée étaient naïfs ; mais ils furent bientôt déparés par l’addition de mots disposés sans ordre. A chaque pas qu’elle fit, la langue parlée revêtit plus de plénitude et de flexibilité, mais elle se manifestait encore sans mesure et sans harmonie. La pensée n’avait rien de fixe et d’arrêté ; et voilà pourquoi la langue primitive n’a pu laisser aucun, monument de son existence. Un premier progrès, qui contenait tous les autres en germe, fut la création de racines démonstratives ou pronominales, distinctes des racines prédicatives. Aussi haut que l’on remonte par l’observation dans les langues, même monosyllabiques et isolantes, on trouve la distinction de ces deux classes de racines, qui s’agrègent plus ou moins intimement entre elles et subissent plus ou moins d’altération par le fait de cette agrégation. La formation première des racines démonstratives, qui date ainsi d’une période préhistorique du langage, impossible à atteindre dans sa réalité, et qu’on ne reconstitue que par induction, est encore tout à fait obscure. Ici elles paraissent avoir dès le début une existence indépendante et une origine propre ; là, au contraire, il semble qu’on doive y reconnaître des racines originairement prédicatives, auxquelles on a pris ensuite l’habitude d’attacher ce sens nouveau. Quoi qu’il en soit, le monosyllabisme isolant a été sûrement la phase primordiale du langage ; et l’emploi des démonstratifs prépara la création des catégories grammaticales. De très bonne heure chez la plupart des langues, dit encore M. Maury, l’habitude se prit d’agglutiner les racines accessoires avec les racines primitives. Le résultat se produisit d’autant plus vite, comme l’observe M. F. Baudry, que la pensée étant fort pauvre, les mêmes formules se représentaient sans cesse. C’est à cette même époque que s’effectua ce qu’on peut appeler, la corruption des sons. La racine principale subsiste encore sans altération, mais sous l’influence de l’accent tonique qui donne l’unité aux éléments multiples du mot, la prononciation des accessoires s’obscurcit, s’abrégea et s’altéra, en même temps que leur signification indépendante s’oubliait. Dès lors le polysyllabisme se constitua et le langage entra dans sa période synthétique. Celle-ci présenta plusieurs degrés. D’abord, comme l’observe M. Max Müller, les accessoires étaient seuls altérés et la racine principale gardait son intégrité. Puis la racine principale et les accessoires se confondirent par une égale altération dans l’unité du mot. Ces deux phases constituent, la première, l’état agglutinant, la seconde, l’état flexionnel ou amalgamant ; celui-ci laissant voir les sutures ou les fissures par où les petites pierres ont été jointes ensemble, celui-là présentant les mots composés comme faits tout d’une pièce. Les deux divisions ne sont pas, au reste, nettement tranchées, et l’on passe de l’une à l’autre par une foule d’intermédiaires.... Une nouvelle évolution amena les idiomes synthétiques à une forme analytique, dans laquelle les éléments composants se désagrégèrent, se séparèrent et se coordonnèrent suivant un ordre logique, né du besoin croissant de clarté. C’est le moment de l’emploi des prépositions pour indiquer avec plus de précision les rapports ; les cas n’ayant plus d’utilité, on les brouilla, et l’on finit par les laisser tomber tout à fait ; dans la conjugaison, l’emploi des verbes auxiliaires se substitua aux terminaisons et aux préfixes qui indiquaient les temps et les personnes. § 2. — UNITÉ DU LANGAGE ET DIVERSITÉ DES LANGUES. On vient de le voir, depuis que l’homme a commencé de parler, c’est-à-dire depuis qu’il a commencé d’exister, les langues des diverses races ont passé par des modifications innombrables dues à la marche de l’esprit chez ceux qui les parlaient, dues à des mélanges, à des influences réciproques d’idiomes les uns sur les autres. Il est donc impossible de remonter à la langue primitive, encore plus qu’il n’est impossible de remonter à la race primitive. Trop de révolutions se sont opérées depuis que l’humanité est sortie de son berceau. Les langues connues et sur lesquelles peuvent porter les études de la linguistique, mortes ou vivantes, se présentent formant un certain nombre de groupes ou de familles, composés chacun d’idiomes ayant entre eux une parenté dont le degré varie et pouvant se ramener à une souche originaire commune. Mais par de là la formation de ces groupes, la science demeure impuissante. Elle est obligé de les accepter comme foncièrement différents et absolument irréductibles entre eux, impossibles à ramener à une unité primordiale reconstituable. C’est ce qu’a très bien défini M. Chavée. Quand deux langues, peuvent-elles être scientifiquement tenues, dit-il, pour deux créations radicalement séparées ? Premièrement : quand leurs mots simples ou irréductibles à des formes antérieures n’offrent absolument rien de commun, soit dans leurs étoffes sonores, soit dans leur constitution syllabique. Secondement : quand les lois qui président aux premières combinaisons de ces mots simples diffèrent absolument dans les deux systèmes comparés. Ce fait de l’existence d’un certain nombre de familles primordiales de langues absolument irréductibles s’impose d’une manière forcée à tout linguiste sérieux. Proclamons-le, résolument, il n’y a pas moyen de s’y soustraire, et il faut savoir l’accepter comme le dernier terme où s’arrête la science. Sous ce rapport, il est nécessaire de se tenir en garde contre certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d’esprits et qui proviennent d’une sorte de malentendus, d’une intelligence imparfaite de la véritable nature de quelques débats encore ouverts entre les linguistes. Oui, la science n’a pas encore dit son dernier mot au sujet, de la parenté primitive ou de la différence radicale de toutes les familles de langues. Il est à ce sujet des questions qui ne sont pas encore résolues. Il y aurait outrecuidance et témérité peu scientifique à prétendre condamner a priori les travaux, sagement limités à des questions précises et spéciales, qui peuvent avoir pour résultat de diminuer le nombre des entités irréductibles dans la classification des langues, d’établir une parenté et une origine commune entre certaines familles qui, aujourd’hui encore, paraissent foncièrement différentes. Les efforts tentés par de fort bons linguistes, et même de grands esprits, pour établir un lien de descendance d’une même souche entre les trois grandes familles des idiomes à flexions ou plutôt entre les langues sémitiques et ‘hamitiques, d’une part, les langues aryennes, de l’autre, n’ont jusqu’à présent conduit à aucun résultat démonstratif et certain. Mais la continuation de tentatives mieux conduites dans cette voie n’a rien d’anti-scientifique ; en réalité on ne peut tenir actuellement le problème comme résolu, ni dans le sens de la parenté, ni dans celui de l’irréductibilité. Il en est de même du problème du touranisme de Bunsen et de M. Max Müller, entendu dans le sens de la possibilité d’une parenté d’origine entre les idiomes altaïques et les idiomes dravidiens, de la parenté même qui leur relierait un certain nombre de dialectes parlés autour du Thibet, et qui par un autre côté touchent au thibétain monosyllabique, enfin de la possibilité, après avoir formé de tous ces groupes, actuellement irréductibles, une seule famille, d’y retrouver un rameau sorti très anciennement de la souche qui aurait aussi donné naissance aux langues sémitiques et aryennes. Sur tous ces points, le grand philologue d’Oxford, et ceux qui ont adopté ses idées, ne sont point parvenus jusqu’à présent à une démonstration scientifique suffisante et satisfaisante. Leur théorie reste une hypothèse ingénieuse et brillante, mais en faveur de laquelle il n’y a que certaines inductions, pas même de commencement de preuve positive et directe, et contre laquelle, en revanche, s’élèvent de très sérieuses objections. Elle ne peut cependant pas être absolument condamnée, et j’admets pour un instant qu’elle pourra un jour arriver à une démonstration formelle, ou tout au moins à une probabilité considérable. En sera-t-on venu pour cela à établir l’unité fondamentale des langues ? Non certes ; on aura retrouvé quelques parentés d’abord méconnues, diminué le nombre des individualités absolument distinctes de la linguistique. Mais à côté de l’unité que l’on aura ainsi substitué à quelques-unes de ces individualités, que jusqu’à nouvel ordre on n’est pas encore parvenu à rapprocher d’une façon acceptable, il restera toujours un bon nombre de groupes irréductibles, de types essentiellement distincts, qui défieront à jamais les efforts tentés pour les unifier. En dehors donc des questions nettement délimitées que nous venons d’indiquer, et où la carrière reste ouverte aux efforts de la spéculation scientifique, sans que l’on puisse encore prévoir avec une probabilité sérieuse s’ils seront ou non couronnés de succès, toute recherche de l’unité primordiale de l’universalité des idiomes connus dans leur infini variété, tout essai de reconstitution de la langue primitive unique de nos premiers pères, doit être banni delà science. Ce n’est et ne peut être qu’une fantaisie puérile et oiseuse. Quiconque prétend, en linguistique et en histoire, au titre de savant sérieux doit s’en abstenir, comme en mathématiques de chercher la solution de la quadrature du cercle. On peut philosopher sur le problème du langage primitif, l’aborder par les méthodes de l’analyse psychologique, se rendre même compte, par des inductions tirées de l’état le plus ancien des langues connues, de ce que devaient être quelques-uns des caractères généraux de ce langage primitif. Mais aller au delà, essayer de le reconstituer, d’en retrouver lès racines dans celles des familles de langues qui nous sont connues, en ramenant ces racines à une unité, ce n’est plus affaire de la science linguistique. Elle n’a et n’aura jamais aucun moyen sérieux d’y parvenir, et elle doit s’arrêter où elle rencontre la limite de ses possibilités, où sa méthode et ses procédés deviennent impuissants en cessant de rencontrer des éléments solides sur lesquels opérer. La pluralité d’un certain nombre de familles irréductibles de langues est dans l’état actuel sa conclusion dernière, le terme où elle s’arrête sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant toutes les apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce fait, qui ne marque, du reste, qu’une limite dans ce que la science peut atteindre et démontrer, mais qui ne porte pas atteinte à la nécessité philosophique d’un langage primitif unique, conséquence de l’unité de l’espèce humaine et de sa descendance d’un seul couple. Il est, en effet, impossible à tout homme de bon sens et à tout observateur impartial de trouver nécessairement impliquée dans ce fait la conclusion que prétendent en tirer les linguistes polygénistes. L’existence de plusieurs familles irréductibles de langues n’emporte nullement, comme on l’a dit, la pluralité originelle des espèces humaines qui ont formé ces familles de langues. Et d’abord l’irréductibilité qui existe pour la science peut parfaitement n’être ici qu’un résultat de l’insuffisance des éléments qu’elle possède, de la perte irréparable de quelques-uns de ceux dont la conservation aurait pu la conduire à un tout autre résultat. Il est, en effet, une chose incontestable pour toutes les écoles de linguistique, c’est que les langues sont essentiellement variables et périssables. Il en est une autre non moins possible à contester, c’est que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais toutes les langues mortes ; surtout celles de la période primitive et préhistorique. Or, s’il manque un certain nombre d’anneaux à la chaîne de la filiation des langues — et il est certain qu’il en manque beaucoup — il n’y a pas moyen de douter que des rapports qui ont jadis existé sont à tout jamais perclus pour nous. La science est dans son rôle quand elle constate qu’elle ne trouve aucune trace de ces rapports ; elle en sortirait si on voulait lui faire dire qu’ils n’ont pas pu exister. Sir John Lubbock a fait, sur l’origine probable des racines dans les différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique n’a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme ayant fait faire un progrès sérieux à la question. Que l’on s’y reporte et l’on devra reconnaître que la majorité d’entre elles ne doivent pas être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense que le langage n’est pas un fait surnaturel et divin, mais qu’il est d’invention et de création humaine, ne peut qu’adopter sur ce point les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences radicales soient nombreuses — et leur présence s’explique parfaitement dans la donnée de’ l’unité primordiale du langage à une époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter, — pour peu que ces différences radicales soient nombreuses, elles entraînent nécessairement l’irréductibilité, sans que celle-ci puisse être invoquée comme un argument contre la doctrine monogéniste. Ce qu’implique seulement l’irréductibilité d’un certain nombre de groupes linguistiques, c’est ce qu’implique aussi la profonde différence des trois ou quatre grands types physiques de l’humanité, non la pluralité des espèces, mais la formation séparée des races sorties de l’unité primitive à une très grande distance dans le temps du commencement de l’histoire positive, c’est que, pour ce qui touche spécialement aux langues propres à ces races, la séparation a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute première. Il n’est pas possible de la placer à un autre moment qu’à l’état monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage primordial et de toute trace de l’unité originelle qui a enfanté la diversité, devient tout simple et parfaitement naturel. La merveille invraisemblable serait qu’il en fût autrement. Aucune langue ne peut rester stationnaire ; mais dans cette évolution perpétuelle, la partie conservative du langage, celle qui résiste le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les mots, ils changent et se renouvellent d’autant plus facilement, que la langue est moins avancée. Et chez les peuples sauvages, où l’écriture n’a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment avec une telle rapidité qu’on cite des missionnaires et des voyageurs qui sont allés deux fois, a une vingtaine d’années d’intervalle, chez une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage presque rien de la langue qu’ils avaient apprise au premier. M. Max Müller a groupé à cette égard un ensemble de faits et d’observations absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque l’on veut se rendre compte du comment de la production d’une pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de l’unité de l’espèce humaine. Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre les faits observés et la doctrine qu’imposent à la fois le dogme religieux et la philosophie spiritualiste, n’est naturelle, et même réellement possible, qu’avec la haute antiquité de l’homme et son progrès continu depuis un point de départ qui n’est autre que l’état de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui résultent d’une façon si éclatante de l’archéologie préhistorique, il est encore un certain nombre d’esprits timides, parmi les croyants et les spiritualistes, qui s’effraient de leurs conséquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se refusent même à les admettre, soit par une interprétation étroite et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse d’esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont pris l’habitude. Pour nous, sur la question de l’unité du langage et de la diversité des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les paroles de M. Whitney, l’éminent linguiste américain, qui a mieux mis que personne en lumière l’impossibilité scientifique de la réduction et de l’identification des racines de toutes les familles de langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. La linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers éléments du langage, de même qu’ils en ont fait tous les développements subséquents, nous sommes forcés de convenir qu’une période de temps assez longue a dû s’écouler avant qu’ils aient pu se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce temps, la race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon que les germes primitifs, de chaque langue aient été produits indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc, l’incompétence de la linguistique, pour décider de l’unité ou de la diversité des races humaines, paraît être complètement et irrévocablement démontrée. Personne n’a soutenu avec plus d’énergie et d’habileté la doctrine polygéniste qu’Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes ont été créés par nations, et chacune de celles-ci a reçu, en même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier, éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix d’une espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles, pour donner une idée des arguments de l’école dans son plus illustre représentant. Qu’on suive sur une carte la distribution géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou de toute autre famille : on prouvera avec tout autant d’évidence que peuvent le faire pour les langages humains n’importe quelles recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des Iles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d’Europe, de Sibérie, des Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont considérés comme des espèces distinctes, n’ayant en aucune façon hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races humaines ne l’ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n’est ni l’héritier ni le dérivé d’un autre, bien que toutes chantent en grivien. Que les philologues étudient ces faits et, s’ils ne sont pas aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d’avoir confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la dérivation génétique. Agassiz est logique, et il pousse jusqu’au bout les conséquences de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de Quatrefages. Mais il oublie un grand fait, que l’on peut opposer à lui et à tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d’idées. Jamais une espèce animale n’a échangé sa voix contre celle d’une espèce voisine. L’ânon allaité par une jument ne désapprend pas à braire polir apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la réciproque est également vraie. Et ce fait capital n’est pas seulement individuel ; il s’est étendu à des nations entières ; il a dans l’histoire et dans l’ethnologie autant de développement que d’importance ; il faut lui faire une place de premier ordre. C’est un point aujourd’hui mis en pleine lumière et qui a complètement dissipé l’illusion, née d’abord des premiers progrès de la linguistique, qui faisait de cette science la base de l’ethnologie et cherchait dans la langue le critérium infaillible de la race. Dans bien des cas il n’en est rien. L’usage de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race à laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans la théorie des linguistes polygénistes) qu’il mette le langage au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oublié le langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé de parler hébreu 600 ans avant Jésus-Christ ; la conquête, le voisinage leur avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont cessé de parler leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les Silures et Ligures celtisés des Iles Britanniques ont oublié leur langue primitive pour les langues gaéliques et kymriques, et plus tard pour l’anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science ; on a pu penser un temps qu’il en serait de même du français. Le russe est aujourd’hui la langue de millions d’hommes des races altaïque et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l’on se fiait exclusivement aux indices linguistiques, fait croire à l’anéantissement de races ou de populations en réalité florissantes. C’est, par exemple, ce qui est arrivé pour les Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté l’espagnol, on a cru qu’il n’en existait plus, jusqu’au moment où Sabin Berthelot a démontré qu’ils forment en réalité le fond de la population dans tout cet archipel. C’est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux faire que d’emprunter encore les paroles, la voix animale est un caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l’être, susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître et se transmettant intégralement ; c’est un caractère d’espèce. La langue humaine n’a rien de pareil. Elle est essentiellement variable et se modifie de génération en génération ; elle se transforme, elle emprunte et elle perd ; elle est remplacée par une autre ; elle est manifestement sous la dépendance de l’intelligence et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu’un caractère secondaire, un caractère de race. Au point de vue linguistique, l’attribut spécifique de l’homme n’est pas la langue spéciale qu’il emploie ; c’est la faculté d’articulation, la parole, qui lui a permis de créer un premier langage et de le varier à l’infini, grâce à son intelligence et à sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de circonstances. Et c’est ainsi qu’au-dessus de la diversité des langues nous retrouvons l’unité du langage, conséquence nécessaire de l’unité de l’espèce et de son origine. Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour expliquer la variété des langues que le pouvoir de s’exprimer a été virtuellement différent dans les différentes races ; qu’une langue a contenu, dès l’origine et dans ses matériaux primitifs, un principe formatif qui ne se trouvait pas dans une autre ; que les éléments employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi de suite, c’est de la pure mythologie. Le principal facteur de la formation différente et de l’évolution parallèle des différentes familles de langues, a été l’action libre des facultés intellectuelles de l’homme, se mouvant dans le cadre de l’évolution naturelle et logique du progrès de l’entendement humain. Mais là, comme toujours, la liberté n’a pas été absolue et illimitée ; elle a été entravée et influencée par des causes internes ou externes à l’homme, que l’on peut rapporter à trois ordres, causes physiques, morales et historiques. On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole humaine. L’homme, à l’aide de son larynx, émet des sons que modifie le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l’effort volontaire de ses poumons, par suite des mouvements delà langue, des lèvres, des dents, résultant de la compression des parties molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui l’entourent, donne naissance à des sons articulés, profondément distincts par leur nature, leur, extrême variété, du cri des animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifères il y a comme une ébauche d’articulation, labiale chez les ruminants, gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes. Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme. La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et infiniment variées, choisies et déterminées par sa volonté, de les nuancer délicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et de leur succession, calculée de manière à exprimer une suite logique d’idées, est l’apanage exclusif de l’homme. Seulement les variations physiques des races, produisant des modifications et des différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu’ils sont aptes à produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d’autres qui lui font défaut ; d’un peuple à l’autre, les consonnes de même ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont l’étude constitue dans la science du langage cette branche essentielle que l’on appelle la phonétique. Il est facile de se rendre compte de ce qu’a pu être le rôle de ces différences d’articulation, produites par une nécessité organique à laquelle il est impossible de se soustraire, dans la période préhistorique du langage, alors qu’il en était encore à l’état monosyllabique et isolant. L’action seule de cette cause a suffi pour rendre alors absolument différent le langage dans deux races dont la constitution physique se modifiait d’une manière divergente sous l’effet de la diversité des influences de milieu. Nous en constatons même historiquement les effets dans les langues les plus avancées, dans celles dont la constitution paraît la plus solidement établie. Lorsqu’il se produit un de ces faits dont nous parlions tout à l’heure, d’adoption d’un idiome par un peuple auquel elle était originairement étrangère, la langue, en passant dans la bouche d’une race nouvelle, éprouve toujours une altération sensible dans sa prononciation. C’est ainsi que le latin, une fois introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces deux pays des changements phonétiques particuliers, résultant des différences d’organisation physique des Celtes et des Ibères par rapport aux Latins, et par suite conformes à la phonétique dos idiomes antérieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le point de départ d’altérations dans les mots eux-mêmes. C’est ainsi que l’arabe, chez tous les peuples où le Qoran a répandu son usage, voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres ; et que la langue anglaise, qui a déjà subi sur le sol de la Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa prononciation, tend à s’altérer phonétiquement encore davantage aux États-Unis. L’intelligence humaine est une dans ses facultés et dans leur jeu logique, et c’est pour cela que les lois du développement du langage, sauf les arrêts de développement, ont été les mêmes dans toutes les races, malgré leur séparation. Mais de même que dans l’unité du type d’espèce de l’homme il y a des variétés de types de races et de types individuels, de même, dans l’unité intellectuelle de l’humanité il y a des différences d’aptitudes et de génie entre les races, les peuples et les individus. C’est là ce qui a produit, dans le cadre des mêmes lois générales de développement, les différences infinies dans la phraséologie et la syntaxe des langues, et aussi dans la formation indépendante de leur mécanisme grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulièrement puissante de cette cause de diversité dans la période primordiale et préhistorique du langage, dans son passage de l’état monosyllabique isolant au premier stage de l’état grammatical, à l’agglutination. Il a suffi de la création séparée et indépendante des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour donner à leur développement naturel et logique une direction absolument divergente, et pour produire l’irréductibilité des familles de langues appartenant à ces différentes races. L’action de cette cause morale et intellectuelle de modification, influencée dans cette dernière mesure par des différences physiques dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les deux éléments, matériel et immatériel de l’homme, s’observe historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de l’altération phonétique. Toutes les langues modernes accentuent chaque jour davantage leur passage de l’état synthétique à l’état analytique. Le Français, par exemple, a gardé jusqu’au début du XIVe siècle de notre ère des cas de déclinaison, qu’il a perdus depuis lors. Un fait rentrant dans les mêmes causes, mais d’une nature différente, est celui des Anglo-Américains, qui non seulement altèrent d’une façon déjà sensible la prononciation de leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures abrégées, standard phrases, rappelant le génie des langues des races indigènes de l’Amérique, dont on a vu plus haut qu’ils tendent à reprendre la constitution physique. De telle façon que l’on peut, dès à présent, prévoir avec certitude une époque où l’anglais et l’américain seront devenus deux idiomes différents. Voici encore un troisième fait, dû au même genre de causes, mais qui s’est produit dans des conditions différentes. Parmi les idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en commun cette particularité d’avoir un article et de le suffixer au substantif, au lieu de le placer devant comme à l’ordinaire ; ces langues appartiennent à trois subdivisions différentes de la famille, ce sont le roumain, du groupe néo-latin, le bulgare, du groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former à lui seul le type d’un groupe à part. Mais ces trois idiomes occupent une aire géographique restreinte et continue. Il est donc clair qu’une même cause historique a agi sur tous trois dans cette aire géographique, malgré leur diversité d’origine. L’explication la plus probable est que la particularité grammaticale commune, qu’ils ont ainsi développée parallèlement, est le legs d’un idiome antérieur, parlé dans la région, sans doute celui de la race thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants directs, et dont le sang a laissé de nombreux restes sous les couches de populations nouvelles qui l’ont recouvert, latines en Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie. Cet exemple nous met en présence de l’action du troisième ordre de causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons déjà parlé, d’abandon par un peuple de l’idiome propre de sa race pour adopter, sous des influences diverses, un idiome étranger. Très fréquemment on constate que les événements de l’histoire ont exercé une action décisive sur la marche des langues, que les faits extérieurs les ont détournées de ce qui aurait été sans cela leur cours naturel. L’anglais, par exemple, tel qu’il se parle aujourd’hui, est incontestablement fort différent de ce que fût devenu spontanément l’anglo-saxon sans la conquête normande. Si les langues, dit M. Maury, doivent déjà, en vertu de leur propre développement, passer par des organismes différents, elles sont encore plus exposées à l’altération quand elles manquent de monuments littéraires ; alors elles se trouvent ravalées au point de n’être souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui les parlent, elles perdent parfois tout à fait leur caractère primitif. Leur grammaire vit encore longtemps ; mais elle n’est plus qu’un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les anciens ; et quand le vocabulaire est ainsi transformé, le cadre lui-même cède, et la grammaire disparaît ou se change notablement. Cela se produit surtout chez les idiomes qui n’ont point encore créé beaucoup de mois, dont la grammaire est assez simple pour pouvoir s’enrichir de formes que lui fournissent les grammaires étrangères. Il en est des langues comme des races ; quand un ensemble de circonstances a engendré une race nouvelle, sous des influences physiques et morales déterminées, cette race déploie une puissance de conservation d’autant plus prononcée que la race a été en quelque sorte plus fortement coulée. Son moule se conserve alors longtemps, sans s’altérer. Les langues offrent, à des degrés divers, cette même vitalité, et suivant leur plus ou moins grande homogénéité, la roideur ou la flexibilité de leurs formes grammaticales, elles se perpétuent, sans subir des altérations bien notables, même placées dans des conditions nouvelles, ou elles s’altèrent rapidement. Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d’une manière inévitable, dans la vie historique des langues, jusque chez les idiomes qui ont la culture littéraire la plus développée et qui sont constitués le plus fortement pour la conservation. Tout contact d’une nature quelconque entre deux peuples, soit de même race, soit des races les plus opposées, donne forcément naissance à des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes qui servent à exprimer les idées nouvelles dont ii doit la révélation à cet autre peuple, ou bien les objets matériels qui lui étaient jusqu’alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas, qui font double emploi avec les termes que possédait quelquefois son langage, et souvent alors c’est le mot d’emprunt qui finit par rester, chassant de l’usage le vieux terme national. Le caprice de la mode intervient ici fréquemment comme un élément de modification des langues. Chez les Égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie il a été de mode de sémitiser aux dépens de l’idiome égyptien ; chez les Syriens des premiers siècles de l’ère chrétienne d’helléniser ; chez lés Allemands du siècle dernier de franciser. Depuis cinquante ans notre propre parler s’est encombré, par suite d’un caprice d’engouement du même genre, de mots anglais, dont une bonne moitié rendent des idées qui avaient déjà une excellente expression dans notre langue, et dont quelques-uns sont même d’anciens mots français qui reviennent altérés par des bouches étrangères. Ces emprunts si multipliés de vocabulaire, avec les emprunts plus rares de grammaire ou les simples influences d’une langue sur l’autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phraséologie, finissent par produire, dans le tableau général des langues connues, un entrecroisement de caractères analogue à celui que l’on observe entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur constitution physique. Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes dédaignent trop souvent pour ne s’attacher qu’à l’étude de la morphologie grammaticale, il peut être utile de rappeler les curieux résultats auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilités. Cet illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques n’étaient pas étrangères, mais qui a surtout acquis sa gloire dans les sciences physicomathématiques, s’était demandé quel nombre de mots semblables, dans deux langues différentes, était nécessaire pour qu’on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant appartenu à la même langue. De ses calculs il résulte que la communauté d’un seul mot n’a aucune signification. Mais la probabilité d’une même origine a déjà trois contre un, quand il y a deux mots communs ; plus de dix contre un, quand il y en a trois. Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de huit. Il est donc presque certain que huit mots communs à deux langues différentes ont appartenu primitivement à un même langage, et lorsqu’ils sont isolés au milieu d’une langue à laquelle ils n’appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme importés. Ces conclusions du mathématicien anglais ont une importance très grande. L’histoire peut et doit même y trouver des indices de communications entre les peuples, qui échapperaient à ses autres moyens d’investigation. Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et l’origine de leur mécanisme, ainsi que de leurs différences, tenir grand compte de ceci, qu’une langue, dans sa création, n’est pas une œuvre individuelle, mais une œuvre collective. Une observation profondément ingénieuse de Jacob Grimm, sur les langues aryennes, peut mettre sur la trace de la part diverse que les individus, dans une même race et dans un même peuple, ont pu avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation d’un langage. Plus ces langues sont anciennes, dit M. Renan, résumant les idées du grand linguiste allemand, plus la distinction des flexions féminines et masculines y est marquée : rien ne le prouve mieux que le penchant, inexplicable pour nous, qui porta les peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même inanimés. Une langue, formée de nos jours, supprimerait le genre en dehors des cas où il est question de l’homme et de la femme, et même alors on pourrait très bien s’en passer : l’anglais en est arrivé sous ce rapport au plus haut degré de simplification, et il est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus importants du latin, n’ait pas laissé tomber celui dont nous parlons. Jacob Grimm conclut de là que les femmes durent exercer dans la création du langage une action distincte de celle des hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à l’origine totalement séparée, et une réunion de femmes était très différente, sous le rapport intellectuel, d’une réunion d’hommes. De nos jours, le pronom et le verbe n’ayant conservé à la première personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le langage d’une femme ne diffère grammaticalement de celui d’un homme que par le genre des adjectifs et des participes qu’elle emploie en parlant d’elle-même. Mais à l’origine la différence dut être bien plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de l’Afrique. Pour que l’homme, en s’adressant à la femme ou en parlant de la femme, se soit cru obligé d’employer des flexions particulières, il faut que la femme ait commencé par avoir certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout d’abord certaines flexions de préférence à d’autres, et provoqua ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c’est qu’elles étaient plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments que sa vue faisait naître. C’est ainsi que dans les drames hindous les hommes parlent sanscrit et les femmes prâcrit. Si Va et Yi sont les voyelles caractéristiques du féminin, c’est sans doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons virils o et ou à l’organe féminin. Un commentateur indien, expliquant le verset 10 du livre III de Manôu, où il est commandé de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces noms renferment beaucoup d’a. Cet exemple me paraît propre à faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les divers instincts, et, si j’ose le dire, les diverses classes de l’humanité ont eu leur part d’influence. Remarquons, du reste, que l’observation sur laquelle nous venons de nous appuyer est spéciale à certaines familles de langues, car il en est d’autres, et en grand nombre, qui n’admettent pas la distinction des genres. Mais elles prêteraient à leur tour à des observations différentes, conduisant à une conclusion analogue. § 3. — CLASSIFICATION DES LANGUES. Les trois états successifs du développement du langage, tels que nous les avons indiqués, ont fourni la base d’une classification naturelle des langues, réparties d’abord en trois grandes classes suivant celui de ces états où elles se sont fixées et immobilisées, puis dans chaque classe en familles et en groupes, d’après les affinités de racines et de structure grammaticale qui permettent de rattacher un certain nombre d’entre elles à une souche primitive commune. D’après les données statistiques que l’on possède, les langues monosyllabiques et isolantes seraient aujourd’hui parlées par 449 millions d’hommes environ, les langues agglutinantes par 216 millions, et les langues à flexion par 537 millions. Ce dernier chiffre est dû à la propagation toujours croissante des idiomes européens, qui étendent leur domaine avec celui de la civilisation et s’imposent ainsi aux races les plus diverses. Dans les langues monosyllabiques et isolantes, il n’existe encore que des mots simples, consistant dans un son rendu par une seule émission de la voix. Ce sont les racines, ayant à la fois le caractère .de substantifs et de verbes ; elles expriment la notion, l’idée, indépendamment de l’emploi du mot, et c’est la manière dont ce mot est mis en relation avec d’autres qui marque son rôle et son sens catégorique dans la phrase. De là l’expression d’état rhématique employée quelquefois pour indiquer ce stage primordial de développement du langage, qui ne connaît encore que le mot absolu, sans distinction de catégories grammaticales. La grammaire de toute langue de cette classe n’est et ne peut être qu’une syntaxe. Le mot racine est inflexible ; en dépit de tout changement de position dans la phrase, il demeure invariable, toujours le même, et c’est uniquement la place qu’il occupe dans la phrase, dans la proposition logique, construite sur un type immuable, qui détermine sa valeur, sa qualité de sujet ou de régime, d’épithète ou de substantif, de verbe ou de nom, et ainsi de suite. Le nombre des monosyllabes possibles à former par une seule émission de la voix est nécessairement fort restreint ; la langue chinoise en admet 450. On trouve un moyen de multiplier les différences au moyen de l’accent, qui devient une sorte d’intonation chantante, appelée ton, qui permet à chaque syllabe de se faire entendre à l’oreille de plusieurs façons différentes. Ainsi, dans le chinois, la variation des tons porte à 1.203 le nombre des combinaisons syllabiques qui constituent le vocabulaire. Avec un fond aussi forcément restreint de matériel phonique, tout idiome monosyllabique, ne peut manquer de posséder une très grande quantité de mots homophones. Comme tous les mots de la langue se composent d’une seule syllabe, chaque syllabe dont l’organe est susceptible représente un certain nombre d’acceptions sans rapport les unes avec les autres. Une confusion presque inextricable résultant de ce fait ne peut être évitée qu’en recourant, pour distinguer les mots homophones, les acceptions diverses d’une même syllabe, à des moyens, d’éclaircissement plus ou moins ingénieux ou naïfs. C’est ainsi que l’on place après un mot, pour en déterminer le sens, un autre mot, dont une des acceptions coïncide avec celle dans laquelle on veut prendre le premier. Exemple : en chinois, tao est susceptible de signifier : ravir, atteindre, couvrir, drapeau, froment, mener, chemin ; lu de vouloir dire : détourner, véhicule, pierre précieuse, rosée, forger, chemin. L’un ou l’autre de ces deux mots, employé isolément, laisserait l’esprit indécis entre un grand nombre de significations absolument différentes. On précise le sens de chemin par l’emploi de la locution pléonastique tao lu, qui accumule deux synonymes s’expliquant l’un par l’autre. D’autres associations, toutes pareilles, ont pour but de rendre une idée qu’un mot simple n’exprimait pas ; ainsi fu est père, mu mère et fu mu parents ; yuan est éloigné, kin près et yuan khi distance. Il n’y a pas là formation d’un composé polysyllabique, car les deux mots se juxtaposent et ne se lient pas ; ils restent indépendants et conservent leur tonalité, sans qu’un des deux, à ce point de vue, se subordonne à l’autre. Le genre d’un mot ne peut être déterminé qu’à l’aide d’un second terme, rapproché de la même façon. En chinois l’on emploie pour cet objet nan mâle, et niu femelle ; ainsi l’on a nan tse pour dire fils et niu tse pour fille. La plupart des relations grammaticales qu’expriment dans les autres langues les cas de déclinaison, les temps, les modes et les personnes verbales, quand la position du mot dans la phrase ne suffit pas à les déterminer assez clairement, sont marquées par l’accession de mots, qui sont par eux-mêmes des racines prédicatives ayant un sens propre comme les mots qu’ils viennent déterminer, mais qui, dans ce cas, jouent le rôle de simples auxiliaires grammaticaux. C’est ce que, dans la syntaxe chinoise, on appelle les mots vides, par opposition aux mots pleins, c’est-à-dire aux racines dont la signification reste dans toute sa plénitude et son indépendance, aux mots que nos traductions rendent par des noms ou des verbes. La plupart des langages de la race jaune et des populations qui, dans l’Asie transgangétique, paraissent issues d’un métissage des types jaune et noir, se sont arrêtées à cet état de développement monosyllabique, isolant et rhématique. Le chinois antique nous en offre un spécimen d’une pureté complète. Les principaux idiomes de cette classe sont : Le chinois avec ses différents dialectes ; L’annamite ; Le cambodgien ou khmer ; Le mon, parlé par les habitants du delta de l’Iraouaddy ; Le groupe des langues myamma, dont le barman est le type le mieux connu ; Le thaï ou siamois ; Le groupe des langues himalayennes, parlées par les descendants de quelques tribus primitives du nord de l’Inde, refoulées par l’invasion aryenne dans les vallées de l’Himalaya ; Le thibétain. Malgré l’origine évidemment apparentée, et quelquefois de fort près, des populations qui en font usage, tous ces idiomes se montrent absolument irréductibles dans leurs racines et dans le système de leur construction syntaxique, de l’ordre de position qui y assigne au mot invariable sa valeur catégorique dans la phrase. C’est ce qui prouve combien, comme nous le disions plus haut, dans cet état du langage les divergences individuelles du parler de tel où tel peuple arrivent vite à produire une diversité que la science est impuissante à ramener à une unité primitive. Le moindre changement dans le ton ou accent du mot monosyllabique donnant naissance à un autre mot, dit M. Maury, la prononciation de tels mots a dû rester invariable pour que le langage fût intelligible ; c’est ce que montre le chinois. Il n’y a point de combinaisons phonétiques, ou, comme on dit, de phonologie. Le même caractère appartient plus ou moins à toutes les langues transgangétiques. Cependant, dans le siamois, commence à se manifester une disposition à appuyer ou à traîner sur la dernière partie du groupe composé de plusieurs mots juxtaposés. Ce prolongement du second des deux mots en composition est le point de départ du dissyllabisme ; il est manifeste dans le cambodgien. Le barman forme le passage des langues monosyllabiques ou à sons non liés, aux langues dans lesquelles les sons se lient. Presque tous ses mots sont monosyllabiques ; mais ils sont susceptibles de se modifier dans leur prononciation, de façon à se lier aux autres mots et à rendre le langage plus harmonieux. Nous saisissons là sur le fait la transition de l’état isolant à l’état d’agglutination. Le système morphologique commun qui caractérise la classe des langues agglutinantes, consiste en ce que le mot n’est plus composé de la racine seule, mais formé de l’union de plusieurs racines. Dans cette juxtaposition, arrivée jusqu’à une union intime, une seule des racines agglutinées ou agglomérées entre elles garde sa valeur réelle ; les autres voient leur signification individuelle s’amoindrir, passer au second rang ; elles ne servent plus qu’à préciser le mode d’être ou d’action de la racine principale, dont la signification primitive est conservée. Nous y avons ainsi une nombreuse série de particules monosyllabiques indiquant toutes les catégories du langage, toutes les notions de relation possibles entre les mots dans la phrase. Ces particules viennent se coller au radical, qui demeure invariable, le plus souvent en s’y postposant, mais aussi chez quelques idiomes en s’y préfixant ; elles déterminent ainsi grammaticalement le radical en allongeant le mot presque indéfiniment, mais sans aucune fusion ou contraction, soit entre elles, soit avec le radical primitif. Nous rendrons ceci plus clair au moyen de quelques exemples pris au turc. Le radical sev y exprime l’idée générale et abstraite d’aimer sans distinction de catégorie nominale ou verbale ; sev-gu et sev-i sont le substantif amour, sev-mek l’infinitif verbal aimer, sev-er le participe aimant. Du participe se dérivent la conjugaison personnelle et les temps du verbe ; nous avons ainsi, au présent, sev-er-im j’aime, mot à mot aim + ant + moi, sev-er-ler ils aiment, mot à mot aim + ant + eux, et à l’imparfait sev-er-di-m j’aimais, sev-er-di-ler, ils aimaient. Maintenait, par l’addition d’une suite de particules postposées, on obtient toute une série de verbes dérivés ou plutôt de voix verbales où l’idée est modifiée de diverses manières. Par exemple : sev-mek, aimer, sev-dir-mek, faire aimer, sev-isch-mek, s’aimer réciproquement, sev-il-mek, être aimé, sev-me-mek, ne pas aimer. Toutes ces particules formatives agglutinées les unes à la suite des autres, avec quelques analogues, se combinent entre elles de 24 façons différentes, de telle sorte qu’on en arrive jusqu’à des formes comme sev-isch-dir-il-me-mek ne pas être amené à s’aimer l’un l’autre ; » et ces formes éminemment complexes se conjuguent à leur tour comme le verbe simple : sev-isch-dir-il-me-r-ler, ils ne sont pas amenés à s’aimer l’un l’autre ; sev-isch-dir-il-me-r-di-ler, ils n’étaient pas amenés à s’aimer l’un l’autre. La déclinaison des noms suit le même système : sev-gu amour, sev-gu-nin de l’amour, sev-gu-ler les amours, sev-gu-ler-in des amours, sev-gu-m mon amour, sev-gu-m-un de mon amour, sev-gu-ler-im mes amours, sev-gu-ler-im-in de mes amours. Les langues agglutinantes sont très nombreuses, infiniment variées, et parlées par des peuples de toutes les races de l’humanité. On doit distinguer dans cette classe, pour l’ancien hémisphère seul, 18 familles irréductibles dans l’état actuel de la science, mais entre quelques-unes desquelles on peut espérer voir un jour établir sur des bases sérieuses un rapprochement, déjà tenté par certains linguistes : 1° Les langues ougro-japonaises ou altaïques. 2° Les langues dravidiennes de l’Inde méridionale. Nous reviendrons un peu plus loin avec quelques détails sur ces deux importantes familles, à cause de leur affinité avec certains idiomes antiques de peuples compris dans le cercle général de cette histoire, et qui y tiennent même une place de premier ordre. 3° Les langues malayo-polynésiennes, que l’on distingue en trois groupes : mélanésien, polynésien et malay, ce dernier se subdivisant dans les deux branches tagale et malayo-javanaise. 4° Les langues des Papous ou Nègres Pélagiens, encore très imparfaitement connues. 5° Les langues australiennes. 6° Les langues hottentotes ou langues à kliks, caractérisées par l’aspiration bizarre ainsi désignée, qui se place au commencement d’une foule de mots. Ce sont des sons qui se produisent en détachant rapidement la langue du palais et en imprimant à la bouche un mouvement de succion. 7° Les langues cafres ou bantou, qui remontent toutes d’une manière manifeste à une langue mère aujourd’hui perdue, et que M. Friedrich Müller divise en trois branches. 8° Les langues nilotiques ou nubiennes, parlées dans la Nubie, le Darfour et le Kordofan. 9° Les langues atlantiques ou du nord-ouest de l’Afrique, de la région du Sénégal et de Sierra-Leone. 10° Les langues mandingues, parlées dans l’ancien empire africain de Mali et répandues dans le nord-ouest du haut Soudan. 11° Les langues de la haute Guinée. 12° Les langues du delta du Niger. 13° Les langues wolofes, parlées dans le Cayor, le Walo, le Dhiolof et le Dakhar. 14° Les langues du nord-est du haut Soudan. 15° Les langues du Bornou, dans l’Afrique centrale. 16° Les langues poules, propres à un peuple originaire de la côte orientale d’Afrique, qui occupe aujourd’hui dans le centre du continent un espace d’environ 750 lieues de long sur 125 de large, coupé au milieu par le Niger, entre les dixième et quinzième degrés de latitude nord. Toutes les familles de langues africaines que nous venons d’énumérer, appartenant à des peuples d’un type nègre plus ou moins prononcé, sont encore fort mal connues. Elles ont une physionomie analogue et quelques traits communs. Mais on ne saurait, dans l’état actuel de la science, les grouper d’une manière plus intime, bien qu’on puisse déjà soupçonner que la majorité d’entre elles pourront être rattachées à une même formation, s’étendant à travers toute l’Afrique. Il est donc probable qu’une connaissance plus approfondie permettra un jour de diminuer ici le nombre des familles irréductibles, en établissant des rapprochements qui ne sauraient être aujourd’hui scientifiquement possibles. 17° Le basque, descendant direct de l’ancien idiome des Ibères, qui présente un type linguistique absolument isolé dans l’Europe occidentale, véritable phénomène de permanence et de conservation. Peut-être devra-t-on lui chercher des affinités’ avec les idiomes africains atlantiques. Car toutes les recherches les plus récentes de l’anthropologie et de la linguistique semblent conduire à cette conclusion que le basque est le dernier débris des langues de cette grande race des Atlantes, qui, dans une antiquité extrêmement reculée, avant l’arrivée des populations libyco-berbères dans le nord de l’Afrique et des premiers Aryens en Europe, s’étendit sur l’angle nord-ouest du continent africain et sur une partie dé l’Europe occidentale, depuis l’Espagne jusqu’aux Iles Britanniques, dans une direction, et jusqu’à la Sicile, dans une autre. 18° Les langues caucasiennes, parlées comme le basque par des blancs allophyles. Elles se divisent en deux grands groupes, septentrional et méridional, occupant chacun l’un des versants de la chaîne du Caucase, groupes dont il serait peut-être plus sage de faire deux familles indépendantes. Le premier se subdivise à son tour en trois rameaux : lesghien, dont on peut citer comme types l’avare, le kasi-koumyk et le kourine ; kiste, représenté par le thousch, le tchetchenze et l’oude, ainsi que d’autres dialectes qui leur sont étroitement apparentés ; enfin tcherkesse ou circassien, qui à lui seul comprend presque autant d’idiomes que les autres subdivisions de la famille. Quant au groupe méridional, il comprend d’une part les langues kartwéliennes, telles que le géorgien, le plus grammaticalement développé des idiomes du Caucase et le seul qui ait une culture littéraire, l’iméréthien, le mingrélien et le grousien, de l’autre le laze et le souane. Ce groupe est d’une grande unité et les langues qui le composent remontent sûrement à une origine commune. L’alarodien des inscriptions cunéiformes des pays de Van et de l’Ararat devra, suivant toutes les probabilités, y être rattaché et en fournira un type dans l’antiquité. Le basque et les langues caucasiennes nous offrent des traces d’une tendance à l’exagération de l’agglutination qui peut s’étendre jusqu’à comprendre toute une phrase en un seul mot, de telle façon que le radical même du verbe est susceptible de s’unir, par voie d’agglomération, à quelques mots de signification indépendante. Ces deux familles occupent donc, au point de vue morphologique et sans que ceci doive être pris comme un indice de parenté, une position intermédiaire entre les autres langues agglutinantes et la sous-classe des langues américaines, répartie en un certain nombre de familles entre lesquelles on ne retrouve aucune communauté de racines, bien que le mécanisme y reste toujours conforme aux mêmes principes. Les langues américaines sont holophrastiques ou incorporantes et polysynthétiques. Elles sont holophrastiques en ce qu’elles ramènent toute une phrase à la forme d’un seul mot par l’incorporation des noms au verbe. Du moins elles en sont universellement susceptibles, car elles ne présentent pas toutes à un degré égal le développement de ce caractère ; et il n’y a pas une d’entre elles où l’on n’observe, dans des proportions diverses, l’emploi simultané des procédés analytiques. Il n’y a pas, du reste, dans le procédé holophrastique des langues américaines, une simple synthèse qui rapproche en un seul mot de tous les éléments de l’idée la plus complète, il y a encore enchevêtrement des mots les uns dans les autres ; c’est ce que M. F. Lieber a appelé X encapsulation, comparant la manière dont les mots isolés rentrent dans le mot phrase, à une boîte dans laquelle en serait contenue une autre, laquelle en contiendrait une troisième, en contenant à son tour une quatrième, et ainsi de suite. Ainsi l’algonquin nadholineen, amenez-nous le canot, est formé de naten amener, amochol canot i euphonique et neen à nous ; dans la composition du chippeway sogininginitizoyan, si je ne prends pas la main, entrent, avec des particules grammaticales notant les relations de modalité, sogénât prendre et oninjina, main. Les formations de cette espèce, remarque avec raison M. Hovelacque, ne sont qu’une simple extension du principe de l’incorporation au verbe de l’idée de régime. On a remarqué qu’un certain nombre de locutions des langues romanes modernes sont de véritables exemples d’une incorporation rudimentaire. Lorsque l’italien dit portandovi vous portant, portandovelo vous le portant, lorsque le gascon dit deche-m droumi laisse-moi dormir, leur procédé nous rappelle l’incorporation du basque et des langues américaines. Il y a cependant cette grande différence que, dans ces dernières, l’incorporation des mots se pousse jusqu’à une telle exagération qu’elle amène la mutilation profonde des mots incorporés. C’est là une des applications du principe du polysynthétisme. On désigne ainsi la façon dont toutes les langues américaines réunissent un grand nombre d’idées sous la forme d’un seul et même mot composé, holophrastique ou non. Ce mot, généralement fort long, est l’agglomération intime de mots divers, qui souvent sont réduits à de simples lettres que l’on intercale. Ainsi l’algonquin pilâpé, jeune homme non marié, est formé de pilsitt chaste et lenâpê homme, amanganachquiminchi, chêne à larges feuilles, de amangi, grand, gros, nachk, main, quim, fruit à coque, et achpansi, tronc d’arbre ; le chippeway totochabo, vin, est un composé de toto lait, et chominabo, grappe de raisin ; le nahuatl ou mexicain nicalchihua, je construis une maison, se décompose en ni, je, cal, maison, et chihua, faire ; le nom de lieu de la même langue Achichillacachocan, qui veut dire le lieu où les hommes pleurent parce que l’eau est rouge, est formé par agglutination de ad, eau, chichiltic, rouge, tlacatl, homme, et choca, pleurer. Le polysynthétisme consiste donc en une composition par syncope, tels composants perdant leurs premières syllabes et tels autres leurs dernières. La ténacité de ce caractère, dit M. Maury, est un des indices les moins équivoques que les populations américaines sont liées par une parenté originelle. Le moule commun’ dans lequel leurs langues sont coulées, dénote qu’aucune des tribus indiennes n’avait dépassé l’état intellectuel auquel correspond la période d’agglutination. Le grand développement du polysynthétisme n’empêche pas qu’on ne puisse retrouver aisément dans ces idiomes le radical primitif. Mais ce radical n’a point la fixité qu’il garde dans les autres groupes linguistiques ; il varie beaucoup, parce qu’il participe de la mobilité que le système de l’agglutination imprime aux sons vocaux. Comme l’on peut par un tel procédé former des mots à l’infini, il en résulte que deux langues d’abord sœurs arrivent à s’éloigner promptement du type auquel elles appartenaient. Le fond primitif du vocabulaire est d’ailleurs très pauvre dans les idiomes du Nouveau-Monde, et peut aisément disparaître, de façon que les traits qui seraient de nature à faire reconnaître la parenté originelle, sont rapidement effacés. Une peuplade substitue ainsi facilement aux mots de la langue parlée par la nation dont elle était sortie un ensemble de mots tout à fait différents. Il suffit de ces indications générales des caractères propres aux idiomes américains pour le tableau général que nous voulions donner ici des principaux types des langues. Nous nous dispenserons donc d’allonger ces pages outre mesure en entrant dans le détail particulier, des idiomes de l’Amérique et de leur classification par familles et par groupes. Ils sont, en effet, absolument étrangers au cadre historique qu’embrasse notre livre ; et par suite ils ne nous y intéressent que par la place qu’ils occupent dans l’ensemble de la série morphologique des langages humains. C’est aussi pour cela que nous nous sommes borné à une simple énumération des familles de langues purement agglutinantes autres que les altaïques et les dravidiennes, nous réservant de revenir bientôt sur ces dernières. Les idiomes hyperboréens, parlés par les différents peuples des régions arctiques, tels que le youkaghir, le tchouktche, le koriak, le kamtchadale, du nord-est de l’Asie, et les différents dialectes esquimaux, ne sont que très peu connus et leur groupement est tout à fait imparfait. D’un côté ils semblent donner la main aux langues altaïques de la Sibérie, de l’autre aux langues américaines. Ils fourniront peut-être des chaînons dont on ne soupçonne encore qu’à moitié l’importance. Ces idiomes appartiennent à la classe des langues agglutinantes et à la sous-classe des langues holophrastiques et polysynthétiques. Il est remarquable, du reste, que les caractères qui déterminent ce dernier classement sont plus prononcés chez ceux du continent américain, chez l’esquimau que chez aucun autre. Ainsi l’esquimau groënlandais nous offre des formes comme aulisariartorasuarpok, il s’est hâté d’aller à la pêche, formé de aulisar, pêcher, peartor, être à faire quelque chose, et pinnesuarpok, il se hâte ; ou bien aglekkirgiartorasuarniarpok, il s’en va rapidement et se hâte d’écrire. Les langues à flexions, qui forment la troisième division dans le classement naturel des. variétés du langage, sont propres à la race blanche, aux trois rameaux que l’ethnographie biblique, ainsi que nous l’avons vu tout à l’heure, distingue dans l’humanité noa’hide. Ce sont celles qui ont atteint le plus haut degré de développement. Elles sont le produit du développement le plus complet de la pensée et de la civilisation. Dans ces langues, dit M. Maury, dont nous nous plaisons à reproduire les excellentes définitions, le radical subit une altération phonétique, destinée à exprimer les modifications résultant des différences de relation qui le lient aux autres mots. Les éléments qui gardent encore un caractère rigide et non modifiable chez les langues d’agglutination, sont devenus dans celles-ci plus simples et plus organiques. Une langue à flexions représente le plus haut degré de structure grammaticale, et se prête le mieux à l’expression et au développement des idées. Rien ne peut mieux faire ressortir la différence qui sépare les langues d’agglutination des langues à flexions, que le rapprochement des systèmes de déclinaisons et de conjugaison respectifs de ces deux classes d’idiomes. Dans la déclinaison des langues d’agglutination, la séparation entre le cas et sa postposition est peu sensible ; une simple terminaison indique le nombre ; la fusion entre les mots indiquant la relation et le radical n’a pas encore lieu ; les genres sont à peine distingués. Dans les langues à flexions, au contraire, toutes les circonstances d’un mot, circonstances de genre, de nombre, de relation, sont exprimées par des modifications qui portent sur le substantif même et en changent incessamment le son, la forme et l’accent. Dans le verbe, la transformation du radical est plus complète, plus profonde. On n’y trouve plus, comme pour le verbe des langues d’agglutination, la syllabe extérieurement accolée ; c’est tout le corps du mot qui se modifie suivant les temps et les modes ; quelques-unes des articulations du radical subsistent cependant et rappellent le sens originel modifié par celles-ci. La flexion des personnes et des nombres, écrit Schleicher[2], diffère tout à fait, dans les langues de flexion, de ce qu’on voit d’analogue dans les idiomes d’agglutination. Chez ces dernières langues, les personnes sont indiquées par un pronom suffixe faiblement altéré, et le pluriel est souvent marqué par le signe du pluriel du substantif. Il n’en saurait être autrement, puisque, dans les idiomes d’incorporation, la différence du substantif et du pronom ne fait que commencer. Dans les langues à flexions, les terminaisons personnelles du verbe sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais les formes du verbe à flexions se distinguent fondamentalement de toutes les autres. Une force énergique a formé dans ce cas le tout indissoluble appelé mot, et on ne saurait se méprendre sur le caractère respectif du substantif et du verbe. Précisément parce que l’unité du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on n’y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot ; tandis que les changements, les allongements démesurés que les langues agglutinantes font subir à leurs verbes et à leurs substantifs, ne peuvent avoir lieu qu’aux dépens de l’unité du mot. Le verbe à flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant. De là aussi la grande difficulté de décomposer en éléments simples les formes à flexions. Les éléments exprimant la relation subissent dans l’idiome à flexions les changements les plus considérables, seulement pour conserver l’unité du mot. La classe des langues à flexions se partage en trois grandes familles : Les langues ‘hamitiques ou égypto-berbères, Les langues sémitiques ou syro-arabes, Les langues aryennes ou indo-européennes. A ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de raconter l’histoire. Il est donc nécessaire d’entrer à leur égard dans certains détails et de consacrer à chacune d’elles un paragraphe spécial. Mais auparavant nous nous arrêterons un moment à deux familles de langues agglutinantes, que nous avons réservées pour en parler avec un peu plus de développement que des autres de la même classe. § 4. — LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAÏQUES. Les langues dravidiennes sont celles du midi de l’Inde, du Dekhan. Le nom générique qu’on a pris l’habitude de leur donner est emprunté à celui de l’ancienne province de Dravida ou Dravira, comprenant les pays d’Orissa et de Madras où était parlée l’une des principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des idiomes dravidiens s’étend depuis les monts Vindhya et la rivière Narmadâ ou Nerbuddah jusqu’au cap Comorin. Dans cette vaste région, peuplée d’environ 38 millions d’habitants, on trouve quelques colonies européennes ou musulmanes, mais le nombre des indigènes qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut être évalué à plus de 35 millions. On y compte cinq langues principales : le tamoul ou tamil ; le télougou ou télinga ; le kanara ou kannada ; le malayâla ; enfin le toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littéraire ancienne et assez développée. Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l’étude de la famille dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et l’ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans l’étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions d’hommes. Son aire s’étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis le cap Comorin jusqu’à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur la côte occidentale jusqu’à Trivandrum. La longue bande qui s’étend entre les Ghattes à l’est et la mer à l’ouest, de Trivandrum à Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement aux environs de Mangalore, à l’est des Ghattes, et le nombre de ceux qui le parlent n’est pas évalué à plus de 500.000. C’est une langue intermédiaire entre le malayâla, qui n’est qu’un très vieux dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays dravidien ; il s’étend sur le plateau du Maïssour (orthographié souvent à l’anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire de Nizam ; c’est le langage d’environ cinq millions d’individus. Le kanara est linguistiquement d’un haut intérêt, car souvent il a conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de quatorze millions d’hommes, c’est l’idiome de la famille dont les formes ont subi le plus d’altération ; sa phonétique a aussi beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie. Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est l’idiome de la partie méridionale de l’île de Ceylan. Son système grammatical est tout à fait conforme à celui des langues dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles. Mais d’un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents ; et le vocabulaire s’en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes qui ont fait du singhalais le type d’une famille entièrement à part. D’autres, et c’est le système le plus probable, le rattachent à la famille dravidienne, mais l’y classent dans un groupe spécial, qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et après cette séparation se sera développé d’une manière isolée et divergente. L’affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu’il ne s’agisse d’un rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double point de vue de la phonologie et de l’idéologie. Les principaux idiomes de ce groupe sont : le male ou radjmahali, l’uraon, le kole et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus ancien et le plus dur ; le kole est profondément pénétré d’influences étrangères. Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type d’un groupe à part. C’est le dernier vestige de l’antique extension des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d’Oman, jusqu’à l’entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et aryo-indiens. La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune, et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d’un métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé les tribus jaunes sur le sol de l’Inde méridionale, et dans la plupart des endroits s’y est fondue avec elles. Les populations chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le mélange et est resté presque pur, comme les Kolas et les Ghonds, emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que jadis, avant l’afflux des éléments ethniques iraniens qui s’y sont superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l’ethnographie biblique comme le rameau extrême de Kousch dans l’est, parlaient des idiomes étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même souche. En général les radicaux verbaux et nominaux des langues dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent facilement par leur association des dissyllabes et des trissyllabes. Ces langues possèdent un riche vocabulaire, ce qui est dû surtout à la possibilité qu’ont les mots de s’agglomérer, de se réunir entre eux pour produire des mots nouveaux. De même que presque toutes les langues des populations dépourvues de génie métaphysique et d’une grande pauvreté en fait de mots propres à exprimer les idées abstraites, elles ont une extrême richesse d’expressions quand il s’agit de rendre les mêmes nuances de sensations physiques. La grammaire est nettement agglutinante ; elle procède toujours par la suffixation d’éléments nouveaux. Ainsi à un radical verbal on ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant l’idée de négation, puis le pronom indiquant la personne, et le résultat de cette agrégation sera un mot signifiant, par exemple, tu ne vois pas, mais qui doit être analysé en voir + présentement + non + tu. Les racines ainsi agglutinées au radical principal, et jouant le rôle de déterminatifs des rapports grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matériel et en quelque sorte sensitif, même après leur jonction avec le verbe, ce qui montre qu’à l’origine elles étaient toutes attributives. Sans doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont été tellement altérés que leur figure primitive est devenue méconnaissable ; mais une plus grande quantité — ceux en particulier qui servent à différencier les cas de là déclinaison — sont encore en usage dans le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact, voisinage, conséquence, etc. Plusieurs de ces éléments grammaticaux agglutinatifs changent de l’une des langues congénères à l’autre, ce qui prouve l’indépendance originelle, de ces suffixes. La conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite. Us manquent tous de cette flexibilité qui permet de longues phrases et des périodes. Chez toutes les langues de la famille le verbe produit une forme causative, dérivée par un procédé pareil à celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc ; en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent à se multiplier, et dans le toulou l’emploi de ce procédé se déploie avec une singulière richesse. Les pronoms se suffixent aux noms pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel, dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s’ajoutant au nom, un sens attributif, une signification d’existence. En tamoul, par exemple, têvarîr, formé de têvar dieu, pluriel honorifique, et de îr, suffixe de la 2e personne, signifie vous êtes dieu, et ensuite, prenant le sens de vous qui êtes dieu, peut se décliner. Dans les anciens textes de la même langue (il s’agit d’un fait qui a disparu du langage d’aujourd’hui), on rencontre des formes telles que sârndayaktu, à toi qui t’es approché, qui s’analyse en sârnday tu t’es approché (composé lui-même de sâr s’approcher, n euphonique, |