Les origines, les races et les langues

 

LIVRE PREMIER — LES ORIGINES

CHAPITRE III — VESTIGES MATÉRIELS DE L’HUMANITÉ PRIMITIVE

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — L’HOMME DES TEMPS GÉOLOGIQUES.

Nous avons écouté jusqu’à présent la grande voix de l’humanité racontant, dans la tradition sacrée et dans la tradition profane, les souvenirs qu’elle avait gardés de ses premiers âges. Il nous faut maintenant aborder un tout autre ordre d’informations, pour essayer de compléter les renseignements que l’on peut grouper dans l’état actuel sûr l’existence primitive de l’homme. Ce sont désormais les pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches constitutives de notre sol les secrets qu’elles cachent dans leur sein ; nous examinerons soigneusement les vestiges matériels qu’a laissés le passage des populations, antérieures à toute histoire. Et nous pourrons ainsi placer, à côté des faits généraux transmis par la tradition, de nombreux détails sur la vie des premiers hommes, ainsi que sur les phases successives de leurs progrès matériels.

Il s’agit là d’une science toute nouvelle, qui n’a pas encore plus d’un quart de siècle d’existence et qu’on a appelée l’archéologie préhistorique. Comme toutes les sciences qui. en sont encore à leurs débuts, elle est très orgueilleuse ; elle prétend, du moins dans la bouche d’une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en réduire à néant l’autorité et expliquer à elle seule tout le problème de nos origines. Ce sont là des prétentions bien hardies et qui ne se réaliseront jamais. Sans viser si haut, la science nouvelle, dans les vraies limites de ce qui lui est possible, a déjà un rôle assez considérable et assez brillant à remplir pour pouvoir s’en contenter. Combler avec certitude les énormes lacunes de la tradition, en éclaircir les données obscures au moyen de faits positifs, scientifiquement constatés, c’est là ce qu’elle doit faire un jour et ce qu’elle a déjà fait en partie. L’archéologie préhistorique, au reste, n’est encore qu’imparfaitement constituée ; elle présente de grandes canules, des problèmes jusqu’à présent dépourvus de solution. L’esprit de système s’y est trop souvent donné carrière, et bien des savants se sont hâtés d’y échafauder des théories avant d’avoir mené assez loin les observations. Enfin tous les faits de cette science ne sont pas établis d’une manière parfaitement certaine.

Mais malgré ces imperfections, inévitables dans une étude commencée depuis si peu d’années, la science des vestiges archéologiques de l’humanité primitive a pris rang parmi les sciences positives. Elle a rassemblé déjà un très grand nombre de faits absolument certains, dont la synthèse commence à se dessiner. Ses recherches ont fait réapparaître les scènes de la vie rude et sauvage des premiers hommes, et de ses succès jusqu’à présent on peut augurer ceux qui suivront. Il est désormais impossible de faire un livre dans le genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre à la hauteur de l’état des connaissances, sans y donner une place aux résultats de cette étude. Comme de raison, les faits indubitablement constatés doivent seuls être insérés dans un résumé tel que le nôtre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand soin le départ des choses certaines et des choses encore douteuses.

Malheureusement les recherches de l’archéologie préhistorique n’ont pas pu être poussées encore dans toutes les parties du globe. Elles ont eu jusqu’à présent pour théâtre principal l’Europe occidentale, et en particulier la France et l’Angleterre. Ceci nous met loin des lieux où l’espèce humaine dut faire sou apparition, où vécut le couple de nos premiers pères. C’est en cela que la science présente une de ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour comblée. Mais, comme on va le voir, les faits mêmes constatés en Europe, bien que ne pouvant pas être regardés comme absolument primordiaux, ont un intérêt de premier ordre qui ne permettait pas de les passer ici sous silence.

Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la paléontologie humaine s’est constituée comme une branche à part de l’archéologie préhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays Scandinaves en ont jeté les premières bases, n’étendait pas ses investigations au delà de l’époque actuelle de la formation de l’écorce du globe, au delà du temps où les continents prirent à peu de chose près le relief que nous leur voyons aujourd’hui. La paléontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement haut dans les annales du passé de l’homme ; elle nous reporte à une antiquité qu’on ne saurait, au moins quant à présent, évaluer en années ni en siècles d’une manière quelque peu précise. Elle fait suivre les plus antiques représentants de notre espèce, au travers des dernières révolutions de l’écorce terrestre, par delà plusieurs changements profonds des continents et des climats, et dans des conditions de vie très différentes de celles de l’époque actuelle.

C’est dans les étages supérieurs du groupe de terrains désigné sous le nom de miocène, c’est-à-dire dans les couches de sédiments déposés vers le milieu de la grande période géologique appelée époque tertiaire, que l’on a cru retrouver dans nos pays les plus antiques vestiges de l’existence de l’homme.

La flore et la faune des couches en question démontrent que la température de la surface du globe était alors beaucoup plus élevée qu’elle n’est aujourd’hui. Les contrées de l’Europe centrale jouissaient d’un climat pareil à celui des tropiques ; les portions les plus septentrionales de l’Asie et de l’Amérique, et le Groenland lui-même, n’étaient pas encore envahis par les glaces. Jusque sous le cercle polaire, toutes les terres émergées — et de ce côté elles paraissent alors avoir été plus nombreuses qu’aujourd’hui — étaient couvertes d’épaisses forêts, dont la riante végétation était alors, à peu de chose près, ce qu’est maintenant celle des climats tempérés. De grands, singes anthropomorphes voisins des gibbons, le rhinocéros à quatre doigts que les paléontologistes ont appelé acerotherium, le dicrocère, l’amphicyon gigantesque, plusieurs espèces d’ours et de grands félins plus formidables que le lion et le tigre de nos jours : tels étaient les animaux qui peuplaient alors la France, et auxquels vinrent bientôt se joindre les colosses de la famille des proboscidiens, mastodontes et dinothériums, auprès desquels les éléphants actuels ne sont que des diminutifs.

Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on a exhumé des strates des terrains miocènes supérieurs des silex éclatés à l’aide du feu, où il est bien difficile de ne pas reconnaître les traces d’un travail intentionnel et intelligent, destiné à les transformer en armes et en instruments. De très hautes autorités n’hésitent pas à y voir les œuvres des premières générations humaines. D’autres, au contraire, effrayés de l’antiquité que ces faits révéleraient pour notre espèce, ou bien, dans une autre direction d’idées, influencés par les doctrines transformistes, attribuent ces vestiges à un précurseur de l’homme, encore inconnu, qui aurait été déjà doué d’intelligence et capable d’industrie. D’autres enfin, mais le nombre en va toujours diminuant devant l’évidence de plus en plus grande des faits observés, y opposent une dénégation formelle et prétendent ne voir ici que de simples produits de circonstances fortuites.

Tant que l’on n’aura pas rencontré, dans les couches où s’observent ces silex, qui paraissent travaillés et ont déjà donné lieu à tant de discussions, des ossements de l’homme ou de son précurseur supposé, la question devra demeurer indécise. Il n’y aura pas moyen de la trancher d’une manière définitive. On doit cependant remarquer que, dans l’état actuel de la science, une grande objection contre l’opinion qui suppose dès’ cette époque l’existence de l’homme, perpétué ensuite sans interruption depuis lors, se tire du hiatus énorme formé dans le temps par la durée des époques où se déposèrent les terrains pliocènes inférieurs et moyens, terrains où jusqu’ici l’on n’a pu constater aucun vestige analogue.

Le passage, de l’époque miocène à celle où se formèrent les strates pliocènes inférieures, représentées dans nos pays par les mollasses, fut marqué par un changement de climat notable, un abaissement de température qui plaça l’Europe centrale environ dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui. Si, dit M. Schimper dans son Traité de paléontologie végétale, la période miocène offre un mélange de plantes tropicales et subtropicales, au milieu desquelles les plantes des zones tempérées ne jouent qu’un rôle secondaire, il n’en est plus ainsi dans la période pliocène, où celles-ci finissent par dominer exclusivement. Cette flore européenne tempérée correspond assez exactement à celle des contrées dont la moyenne thermométrique est de 13 degrés environ. A la modification de la flore de nos pays correspond une modification parallèle de la faune, en rapport avec le changement du climat.

Celui-ci, du reste, alla rapidement en s’accentuant de plus en plus. La baisse de la température, par suite de causes qui restent encore absolument inconnues, en vint au point de produire les phénomènes, aujourd’hui parfaitement constatés, de la première époque glaciaire. Le climat moyen de l’Europe, descendu bien au-dessous de ce qu’il est aujourd’hui, donna naissance à d’immenses accumulations de glace qui couvrirent toute la Scandinavie, toute l’Ecosse et tout le plateau central de la France d’une calotte uniforme, pareille à celle qui enveloppé aujourd’hui le Groenland, et remplirent les vallées de toutes les chaînes de montagnes jusqu’à leurs débouchés dans les plaines inférieures. C’est alors que le grand glacier du Rhône descendit jusqu’au point que marque la ligne des anciennes moraines s’étendant de Bourg-en-Bresse, à Lyon. Un refroidissement aussi considérable de la température, qui paraît s’être produit proportionnellement sur toute la surface du globe, eut pour résultat de tuer la riche végétation qui embellissait nos régions, et d’anéantir en grande partie la faune européenne. Les mastodontes, et avec eux nombre, d’espèces de carnassiers, de ruminants, etc., s’éteignirent ou émigrèrent vers le sud. De même, s’il avait existé antérieurement des hommes dans nos contrées, ils durent forcément être détruits ou contraints à l’émigration ; car le climat de l’Europe ne permettait plus alors la vie de l’homme, non plus que de là plupart des animaux de la faune vertébrée. C’est dans des contrées plus méridionales qu’on devra rechercher un jour, quand elles seront mieux ouvertes aux explorations, si la race humaine se conserva pendant ce temps sous des climats moins rigoureux où elle aurait émigré, ou bien si les êtres intelligents, qui taillèrent les silex découverts dans le calcaire de Beauce et dans les sables de l’Orléanais, furent entièrement anéantis. Alors seulement on pourra se former une opinion sérieusement motivée sur la question de savoir s’ils étaient les ancêtres des hommes actuels, des préadamites, c’est-à-dire, des humains d’une race disparue, ou bien encore des précurseurs de l’homme, des êtres se rapprochant de notre espèce mais en étant nettement distincts, sortes d’ébauches par lesquelles le Créateur aurait préludé à la formation définitive de l’homme.

Quoiqu’il en soit, après la période glaciaire, lorsque se formèrent les terrains pliocènes supérieurs, la température de l’Europe redevint tempérée et probablement très voisine de ce qu’elle est aujourd’hui, car dès lors la flore fut à peu de chose près ce qu’elle n’a pas cessé d’être depuis. Sur nos pays débarrassés des glaces, qui les avaient couverts, on vit revenir une faune très différente de celle qui l’avait précédée. A celle-ci appartenaient les derniers mastodontes ; celle-là voit apparaître les premiers éléphants, l’elephas meridionalis. Aux rhinocéros et aux tapirs, aux ours et aux cerfs du pliocène inférieur, se substituent des cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocéros d’espèces jusqu’alors inconnues. Les genres hippopotame (hippopotamus major) et cheval (equus robustus) jouent un rôle important dans cette population animale nouvelle ; les félins, au contraire, y deviennent relativement rares. C’est le temps des alluvions de Saint-Prest auprès de Chartres, et du val d’Arno supérieur, si riches en débris d’éléphants.

L’homme avait apparu ou reparu dans nos contrées en même temps que les animaux que nous venons de nommer ; et depuis lors les monuments de sa présence se succèdent sans interruption jusqu’à nos jours. On a trouvé les traces non équivoques de son passage à Saint-Prest, où elles ont été constatées pour la première fois par M. Desnoyers ; dans le val d’Arno, où elles ont été reconnues par M. Ramorino ; et aussi dans les œsar de la Scandinavie, dépôts de la même époque, étudiés par M. Nilsson. Ce sont des pointes de flèche et des grattoirs en silex, taillés par éclatement d’une manière encore fort grossière ; ce sont surtout des incisions produites manifestement par les lames de pierre servant de couteaux sur les ossements des grands pachydermes, en en détachant les chairs pour les manger. Car les sauvages de l’époque pliocène supérieure chassaient hardiment ces colosses animaux et en faisaient leur nourriture.

Les terres émergées dans notre partie du globe étaient beaucoup plus vastes qu’aujourd’hui. Un soulèvement d’environ 180 mètres du fond de la mer unissait les Iles Britanniques à la France, comme appendice du continent européen, qui embrassait aussi toute l’étendue actuelle de la mer du Nord, de telle façon que la Tamise était alors un affluent du Rhin. Au midi, la Sicile tenait à l’Afrique septentrionale, comme aussi l’Espagne. Cet état des continents explique les migrations animales qui commencèrent presque aussitôt à se produire et qui occupèrent toute l’époque de la transition entre l’âge tertiaire et l’âge quaternaire. En effet, tandis que la faune caractérisée par l’elephas meridionalis, l’hippopotamus major et le rhinoceros leptorhinus apparaissait dans l’Europe centrale, deux autres faunes analogues, mais distinctes, caractérisées par des espèces différentes des mêmes genres, s’étaient montrées en même temps, l’une au nord et l’autre au sud, l’une dans les régions hyperboréennes et l’autre en Afrique. La première était remarquable surtout par le mammouth ou éléphant à longs poils (elephas primigerius), par un rhinocéros à épaisse toison (rhinoceros tichorinus), animaux aujourd’hui disparus, par le renne, l’élan, le glouton, le bœuf musqué, qui habitent encore maintenant les environs du pôle ; la seconde était la faune qui subsiste en Afrique avec son éléphant, son rhinocéros et son hippopotame.

Or, tandis que la faune propre à nos contrées s’éteignait assez rapidement, sauf quelques espèces, comme l’ours des cavernes, sous l’influence de causes que nous ne pouvons encore pénétrer, un double courant de migration, dont la constatation est due aux travaux de M. Lartet, amenait dans l’Europe centrale les animaux de la faune hyperboréenne et ceux de la flore africaine, les uns descendant du nord, les autres remontant du sud par les communications terrestres qui existaient alors, venant se réunir sur notre sol et pénétrant jusque dans ce qui a été plus tard les Iles Britanniques. Ce sont les diverses phases de ce mélange, et de cette substitution d’une faune à une autre, qui sont, marquées en Angleterre par les couches du crag des comtés de Norfolk et de Suffolk, ainsi que par le forest-bed de Cromer, auprès de Paris par les alluvions fluviales de Montreuil et de Villejuif, en Sicile par les remplissages des grottes de Syracuse et de San-Teodoro. Du même temps sont aussi les dépôts qui remplissent la grotte de Wookey, en Angleterre, où l’on a recueilli des objets de travail humain indiquant une industrie un peu plus avancée que celle à laquelle appartiennent les instruments en silex de Saint-Prest et des œsar de la Suède.

Mais, en même temps que la double migration des animaux hyperboréens et africains vers l’Europe centrale achevait ses premières étapes, une grande révolution s’accomplissait dans le relief des continents et marquait l’aurore d’une nouvelle époque géologique. Un immense affaissement, sensible plus fortement qu’ailleurs dans les régions septentrionales, plongeait sous les eaux la plus grande partie du nord de l’Europe, où les glaces flottantes venaient disperser, dans les plaines de la Russie, de la Pologne et de la Prusse, des blocs de rochers arrachés au voisinage du pôle. Les Iles Britanniques étaient réduites à un archipel de petits îlots formés seulement par les sommets les plus élevés. A la même date, l’Atlantide tertiaire disparaissait également, la Sicile se séparait de l’Afrique, la mer venait couvrir l’espace qu’occupe aujourd’hui le Sahara. De tels changements dans là distribution des terres et des eaux amenaient forcément avec eux un changement profond dans le climat.

 

L’accomplissement des phénomènes d’immersion dont nous venons de parler, et le moment où ils atteignirent leur maximum d’intensité ouvrent une nouvelle époque géologique, celle que l’on appelle quaternaire. Ses débuts sont marqués par une extension des glaciers, moins grande que celle du milieu des temps pliocènes, mais énorme encore, et qui a laissé des vestiges impossibles à méconnaître dans toutes les régions de montagnes. Les vallées des Carpathes, des Balkans, des Pyrénées, des Apennins, sont alors de nouveau encombrées de glaces. Les glaciers du versant sud des Alpes s’avancent jusqu’à’ l’entrée des plaines du Piémont et de la Lombardie ; celui du Rhône va rejoindre une seconde fois le Jura, remplissant le bassin du lac Léman. C’est la seconde période glaciaire.

On n’est point surpris de retrouver, dans les dépôts que cette époque a laissés sur notre sol, des débris de toutes les espèces, éteintes ou conservées, qui caractérisent la faune des régions circumpolaires et ne peuvent vivre que dans un climat très froid. Le mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, dont le berceau fut en Sibérie à l’âge pliocène, et que leur épaisse fourrure révèle comme des animaux organisés pour vivre sous la température la plus rigoureuse, descendaient alors jusqu’aux Pyrénées et aux Alpes. Les marmottes, les bouquetins, les chamois, maintenant relégués sur la cime des plus hautes montagnes, habitaient, jusque dans les environs de la Méditerranée, des plaines où il leur serait impossible de vivre aujourd’hui. Le bœuf musqué, que l’on ne trouve plus que par delà le 60e parallèle, dans l’Amérique septentrionale, errait dans les campagnes du Périgord. Le renne, plus arctique encore, abondait dans toute la France, où le glouton l’attaquait, comme aujourd’hui dans le pays des Lapons. Le grand ours des cavernes, espèce qui s’est graduellement éteinte, et qui avait disparu longtemps avant l’ouverture des temps purement historiques, se rattache aussi à cette faune septentrionale.

Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l’a fait trop vite, que le climat de nos pays fût alors identique à ce qu’est maintenant celui de la Sibérie. Par suite du double courant de migrations animales venant du nord et du sud, que nous avons indiqué tout à l’heure, la faune des dépôts quaternaires de la France présente le mélange le plus extraordinaire des espèces des zones chaudes et des zones froides. À côté des animaux des contrées circumpolaires, on y rencontre la plupart de ceux du continent africain. Les débris de l’éléphant d’Afrique se rencontrent, en allant vers le nord, depuis l’Espagne jusqu’aux bords du Rhin ; le rhinocéros bicorne, aujourd’hui restreint dans les environs du Cap, a laissé ses ossements dans les alluvions quaternaires de la Grande-Bretagne. L’hippopotame amphibie des grands fleuves de l’Afrique habitait nos rivières et y était très abondant ; on en rencontre fréquemment les vestiges dans les dépôts de l’ancienne Seine. Une énorme espèce de lion ou de tigre, — les naturalistes hésitent encore sur ses affinités, — le felis spelæus, vivait dans toutes les provinces de France et des pays voisins avec la hyène, la panthère et le léopard. Force est donc d’admettre qu’à l’époque quaternaire, si les glaciers des montagnes avaient un prodigieux développement, si le froid était vif sur tous les plateaux un peu élevés, la température des vallées plus basses offrait un contraste marqué et était assez chaude pour convenir à des espèces animales dont l’habitat actuel est en Afrique.

M. le docteur. Hamy, dans son beau Précis de paléontologie humaine, a très bien expliqué, par des raisons simples et vraisemblables, ces conditions toutes particulières de climat et de faune.

Dans le nord, le Royaume-Uni morcelé en un certain nombre d’îles moyennes et petites, la Scandinavie très réduite en étendue, la Finlande séparée du reste de l’Europe par un bras de mer reliant, à travers les lacs russes, la Baltique à la Mer Blanche, l’Océan Glacial s’avançant jusqu’au pied de l’Oural du centre, les plaines de la Sibérie en grande partie inondées, comme celles de la Russie, de la Pologne et de la Prusse ; dans l’est, la Caspienne, réunie à la Mer Noire et à la Mer d’Azof, couvrant les steppes d’Astrakhan, entre l’Oural et le Volga, et s’étendant du Caucase jusqu’au delà de Kherson, les grands lacs d’Aral, de Ko-Ko-Noor, etc., bien plus vastes, une mer intérieure remplaçant l’immense désert de Gobi ; au sud, enfin, le Sahara submergé, doublant presque la surface de notre Méditerranée : telles seraient les principales modifications qu’il faudrait introduire dans la carte de l’ancien continent pour y représenter la géographie quaternaire. Partout des îles ou de grandes presqu’îles, entre lesquelles pénètrent les eaux de la mer, et par là même presque partout le climat insulaire substitué au climat continental.

Dans les conditions où se trouvent aujourd’hui nos contrées, les températures moyennes des divers mois de l’année varient de plus en plus, quand de l’équateur on va vers les pôles. Circonscrites entre 2 et 3 degrés centigrades de 0 à 10 degrés de latitude nord, ces variations augmentent de 10 à 20 degrés, augmentent encore de 20 à 30 degrés, et s’accentuent de plus en plus dans les zones tempérées. A Paris, l’amplitude de l’oscillation est de 15 à 16 degrés centigrades ; à Berlin, elle en atteint 20 degrés et demi ; à Moscou, 35 ou 36 degrés. A Boothia-Felix, enfin, par 72 degrés de latitude nord, elle est de plus de 45 degrés.

Dans les îles, ces variations sont bien plus limitées. Dans l’archipel de la Nouvelle-Zélande, par exemple, qui s’étend aux antipodes à des latitudes égales à celles de l’Europe, les divergences sont beaucoup moins fortes de l’hiver à l’été, puisque, au lieu d’aller à 16, 20 ou 25 degrés, elles ne dépassent pas 7 degrés.

Avec un climat continental, les chaleurs des étés détruisent l’action du froid pendant les hivers ; le vent chaud du Sahara (fœhn des naturalistes suisses) établit une sorte de compensation à l’égard des vents froids qui ont soufflé du nord et de l’est, et les glaciers, dont quelques années froides se succédant abaisseraient, comme en 1816, la limite inférieure d’une manière notable, se maintiennent, ou peu s’en faut, à la même élévation. Les influences de latitude s’atténuant dans un climat insulaire, et l’altitude conservant toute sa force, on pourra voir de belles vallées, couvertes d’une splendide végétation méridionale, dominées de quelques centaines de mètres seulement par d’immenses glaciers.

Il en est ainsi à la Nouvelle-Zélande, que nous avons choisie comme exemple plus haut. Tous les voyageurs, depuis Cook, ont parlé avec enthousiasme des vigoureuses forêts de la terre des bois verts, où l’élégant areca sapida représente le groupe des palmiers et marie ses riants bouquets au feuillage des podocarpées, des dacrydies et des fougères arborescentes. Tous ont admiré la riche végétation de ces plaines verdoyantes où croissent en abondance les dracæna, les cordylines, les phormium tenax, etc. Et à quelque distance seulement de ces richesses végétales, ils ont vu se dresser les masses blanches des Alpes du sud. Si, à la suite des Haast, des Hector, des Hochstetter, ils ont gravi les pentes de cette belle chaîne de montagnes, ils ont trouvé à des niveaux bien moins élevés que dans notre continent la limite inférieure des neiges perpétuelles.

Ce n’est plus, en effet, à 2.700 mètres, comme dans les Alpes d’Europe, que commence la fusion de la glace ; c’est à 1.460 environ au glacier d’Hochstetter, à 1.450 pour celui d’Ashburton. Cette limite est située plus bas encore aux glaciers de Hourglass (1.155 mètres) et de la Grande-Glyde (1.140 mètres). Elle descend à 1.070 mètres pour celui de Murchison, à 838 mètres pour celui de Tasman, enfin à 115 mètres seulement d’altitude pour le glacier de François-Joseph. C’est à 1.000 mètres en moyenne au-dessus du niveau de l’Océan que s’arrêtent les glaces perpétuelles de la Nouvelle-Zélande. On remarquera que c’est précisément à cette même hauteur que se rencontrent les traces les plus inférieures des anciens glaciers alpestres.

Les résultats produits sont exactement comparables, et la cause qui maintient à ce niveau relativement bas les neiges perpétuelles de la Nouvelle-Zélande s’est certainement exercée sur une grande partie de l’Europe quaternaire. N’est-il pas logique de conclure de ce rapprochement que l’ancien monde, réduit à former des groupes géographiques comparables à l’archipel zélandais, par des affaissements considérables dont sa surface présente de nombreuses traces, dut à ces conditions spéciales les manifestations glaciaires que nous avons rapidement décrites ?

Dans ces conditions de milieu, l’altitude agissant presque seule sur la température, qui, en raison de l’état insulaire, varie peu d’une saison à l’autre à des niveaux également élevés, il serait facile de placer un grand nombre d’espèces d’animaux variées dans les conditions les plus favorables à leur développement. On pourrait, par exemple, ainsi que l’a fait M. Saratz, au Roseggthal, dans la Haute-Engaddine, transporter des rennes dans le voisinage des neiges perpétuelles, où ils prospéreraient, tandis que dans les régions basses les rhinocéros, les hippopotames trouveraient la douce température qui leur est nécessaire.

En s’élevant graduellement de la plaine au sommet des monts, le zoologiste jouirait ainsi d’un spectacle toujours nouveau, comparable à celui qui attend le botaniste sur certaines montagnes. De même que ce dernier peut, dans son ascension au mont Ventoux, par exemple, cueillir successivement sur les pentes du mont des plantes qui correspondent à celles des diverses latitudes de l’Europe, chaudes, tempérées, glaciales ; de même le zoologiste rencontrerait l’un après l’autre les divers groupes d’animaux qui peuvent se présenter à ses yeux de l’Algérie aux Alpes laponnes. En d’autres termes, l’élévation en altitude remplacerait l’élévation en latitude.

Tel était l’état de notre Europe à l’époque quaternaire. Et l’on peut apporter une nouvelle preuve, en faveur de l’opinion de M. le docteur Hamy, sur l’influence qu’exerçaient alors les conditions du climat insulaire, en invoquant le témoignage des vestiges révélant le développement prodigieux qu’avaient dans cet âge les phénomènes aqueux à la surface de notre partie du globe. Dans des îles et des presqu’îles entourées de tous côtés et pénétrées par l’Océan, l’atmosphère était saturée d’humidité, et partout les dépôts quaternaires en ont conservé l’empreinte. Presque toutes les hautes vallées, au-dessous de la limite des glaces, étaient occupées par des lacs, qui se sont successivement desséchés ! en rompant leurs barrages naturels. Alimentés par ces lacs, par les immenses glaciers qui les dominaient, par des pluies dont rien ne peut plus, dans les phénomènes actuels, nous donner une idée suffisante, les fleuves étaient énormes et occupaient toute la largeur des vallées de dénudation où coulent aujourd’hui leurs successeurs ; car ces vallées ne sont pour la plupart que leurs lits, profondément creusés par le passage de pareilles masses d’eau. Pour reconstituer la Somme, le Rhin, le Rhône de cet âge, c’est à 100 mètres pour le premier de ces fleuves, à plus de 60 pour le second, à 50 au moins pour le troisième, qu’il faut relever le niveau présenté par eux actuellement.

 

Les traces de l’existence de l’homme sont très multipliées dans les dépôts quaternaires, dès le début de cette période géologique. Les ossements des animaux que nous énumérions tout à l’heure se trouvent associés aux silex taillés et à quelques autres objets en pierre dénotant un travail très imparfait et un état social fort rudimentaire, mais pourtant un progrès bien sensible depuis l’âge du pliocène supérieur, dans les sables et les graviers fluviatiles du comté de Suffolk et du Bedfordshire, dans les dépôts de transport des vallées de la Somme et de l’Oise, dans les sablières du Champ-de-Mars et de Levallois-Clichy, à Paris, et en général dans toutes les alluvions quaternaires de l’Europe occidentale, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Espagne. De cet âge également paraissent être celles des cavernes ossifères des Pyrénées, qui sont situées à une hauteur de 150 à 250 mètres au-dessus des vallées d’aujourd’hui, et certaines des grottes du Périgord, celle de Moustier, par exemple, dont les travaillés sont pareils à ceux que l’on recueille à Saint-Acheul et à Abbeville.

Les pièces les plus multipliées et les plus caractéristiques de cet âge de la vie de l’humanité sont des haches lancéolées, taillées à grands éclats. On reconnaît aisément que ces silex, couverts d’une patine blanchâtre de cacholong qui révèle leur extrême antiquité, étaient destinés à la fois à trancher, à fendre et à percer. Quand les pointes sont aiguës, elles ont été obtenues par des cassures à plus petits éclats. On rencontre aussi dans les mêmes dépôts des pointes de lances et de flèches grossières, et des lames détachées avec assez d’habileté pour former des couteaux, qui sont aussi multipliées à Levallois-Clichy que les haches à Saint-Acheul et à Abbeville. Quelques pierres figurent de véritables grattoirs, qui servaient sans doute à racler intérieurement les peaux dont se couvraient les sauvages quaternaires pour se défendre contre le froid. C’est la forme qui paraît aussi la plus habituelle et la mieux caractérisée dans les silex taillés du calcaire de Beauce, dont l’attribution à l’industrie de l’homme est encore incertaine.

On peut, du reste, se faire une idée assez exacte de ce qu’était la vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l’élève des animaux domestiques leur étaient inconnues ; ils erraient dans les forêts et s’abritaient dans les casernes naturelles des montagnes. Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons harponnés au milieu, des rochers et de coquillages ; les peuplades de l’inférieur vivaient de la chair des animaux qu’elles frappaient avec leurs armes de pierre. Les accumulations d’ossements d’animaux observées dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os portent encore la trace de l’instrument qui en a détaché les chairs. Mais les hommes de cette époque ne se bornaient pas à dévorer les parties charnues de la dépouille des ruminants, des solipèdes, des pachydermes, des carnassiers même, ils étaient très friands de la moelle, ainsi que l’indique le mode presque constant de fracture des os longs. C’est un goût que l’on a observé chez la plupart des barbares, certaines tribus, comme celle qui a laissé des traces à Choisy-le-Roi, près de Paris, paraissent s’être adonnées à l’anthropophagie ; mais les indices de celte horrible habitude ne se montrent qu’exceptionnellement.

Les hommes dont un retrouve la trace dans les dépôts quaternaires, et encore plus ceux du temps du pliocène supérieur, étaient donc des sauvages aussi peu avancés que le sont aujourd’hui ceux des îles Andaman ou de la Nouvelle-Calédonie. Leur vie était profondément misérable ; mais c’étaient déjà bien des hommes ; même dans leur état d’abjection, l’étincelle divine existait chez eux. Déjà l’homme était en possession du feu, cette invention primordiale et prodigieuse qui établit un abîme entre lui et les animaux les plus élevés. Ne l’oublions pas, d’ailleurs, les inventions les plus rudimentaires sont celles qui ont réclamé le plus grand effort d’intelligence, car elles ont été les premières et rien ne les avait précédées. Au début de l’humanité il a fallu plus de génie encore pour arriver à tailler, dans le silex, les haches grossières que nous restituent les sables des alluvions fluviales, qu’il n’en faut aujourd’hui pour combiner les plus savantes el les plus ingénieuses machines.

Si l’on contemple d’ailleurs en même temps, dans les salles de nos musées, ces seules armes de l’humanité primitive, et les squelettes des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on comprend qu’il a fallu à l’homme, si faible et si mal armé, déployer toutes les ressources de l’intelligence qu’il avait reçue du Créateur pour ne pas être rapidement anéanti dans de telles conditions. L’imagination peut maintenant se représenter, avec exactitude, les luttes terribles des premiers hommes contre les monstres encore subsistants des créations aujourd’hui disparues. A chaque instant il leur fallait disputer des cavernes à ces carnassiers plus grands et plus redoutables que ceux de notre âge, ours, hyènes et tigres. Souvent, surpris par ces fauves redoutables, ils en devenaient la proie.

Unus enim tuni quisque magis deprensus eorum

Pabula viva feris praebebat dentibus haustus ;

Et nemora ac montes gemitu silvasque replebat,

Viva videns vivo sepeliri viscera busto.

Ils parvenaient cependant, à force de ruse et d’adresse, à vaincre ces grands carnassiers devant lesquels ils étaient si faibles et si impuissants, et ceux-ci, peu à peu, reculaient devant l’homme. Lés sauvages européens de l’époque quaternaire savaient aussi, comme aujourd’hui ceux de l’Afrique, creuser des fosses qui leur servaient de pièges pour capturer les éléphants et les rhinocéros, et la viande de ces géants du règne animal entrait pour une part importante dans leur alimentation.

Nous ne parlons ici que des faits constatés dans l’Europe occidentale, car c’est dans ces contrées seulement que l’étude des vestiges de- l’humanité de l’âge quaternaire a pu être poursuivie d’une manière un peu complète ; c’est là que les observations ont été les plus nombreuses et les plus probantes. Mais dans d’autres parties du monde, les découvertes, bien que peu multipliées encore, sont suffisantes pour prouver que l’homme y vivait aussi à la même époque, et dans les mêmes conditions que chez nous. J’ai signalé la trouvaille de haches pareilles h celles des alluvions de la Somme, en compagnie d’ossements de grands mammifères éteints, dans les graviers quaternaires, aux environs de Mégalopolis en Arcadie, et depuis j’en ai recueilli, avec M. Hamy, dans la plaine de Thèbes, à la partie supérieure des alluvions du Nil de cet âge. M. Louis Lartet a fouillé dans le Liban, tout auprès de Beyrouth, des grottes ossifères où des silex taillés sont mêlés à des débris d’os de ruminants. Des haches du type de Saint-Acheul et d’Abbeville ont été aussi exhumées, par M. Brace-Fooke, des dépôts quaternaires autour de Madras. On en a enfin rencontré en Amérique. Un naturaliste français, M. Marcou, a découvert dans les États du Mississipi, du Missouri et du Kentucky, des ossements humains, des pointes de flèches et des haches en pierre, engagés dans des couches inférieures à celles qui renferment les restes des mastodontes[1], des mégathériums, des mégalonyx, des hipparions et des autres animaux qui ont disparu de la faune actuelle. Ainsi l’espèce humaine s’était déjà répandue sur la plus grande partie de la surface du globe à l’époque quaternaire.

 

Nous avons dit qu’on n’avait pas encore découvert d’ossements humains dans les couches tertiaires miocènes, où se sont rencontrés les vestiges d’un travail que l’on hésite encore à attribuera l’homme, ou à un être qui reste à connaître et qui aurait été son précurseur. On possède, au contraire, maintenant, un nombre assez considérable de débris de squelettes d’hommes des temps quaternaires. L’étude en a été faite d’une manière toute spéciale et complète par M. de Quatrefages et M. le docteur Hamy dans leur grand ouvrage commun des Crania ethnica, et résumée par le premier dans quelques chapitres de son livre sur l’Espèce humaine.

Toutefois les ossements humains de l’âge quaternaire appartiennent encore presque exclusivement à l’Europe. Cette absence de fossiles humains recueillis hors de nos contrées est des plus regrettables, remarque M. de Quatrefages. Rien n’autorise à regarder l’Europe comme le point de départ de l’espèce, ni le lieu de formation des races primitives. C’est en Asie qu’il faudrait surtout les chercher. C’est là, sur les versants de l’Himalaya, au pied du grand massif central, que Falconer espérait trouver l’homme tertiaire. Des recherches assidues et persévérantes pourraient seules vérifier les prévisions de l’éminent paléontologiste.

Quelques faits généraux, dont on comprendra facilement l’intérêt, continue le savant professeur du Muséum d’Histoire naturelle, se dégagent déjà des détails recueillis sans sortir des terres européennes. Constatons d’abord que, dès les temps quaternaires, l’homme ne présente pas l’uniformité de caractères que supposerait une origine récente. L’espèce est déjà composée de plusieurs races distinctes ; ces races apparaissent successivement ou simultanément ; elles vivent à côté les unes des autres ; et peut-être, comme l’a pensé M. Dupont, la guerre de races remonte-t-elle jusque là. La présence de ces groupes humains nettement caractérisés à l’époque quaternaire, est à elle seule une forte présomption en faveur de l’existence antérieure de l’homme. L’influence d’actions très diverses et longtemps continuées peut seule expliquer les différences qui séparent l’homme de la Vezère, en France, de celui de la Lesse, en Belgique.

Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient, on peut affirmer qu’aucune tête fossile ne se rattache au type nègre africain ou mélanésien. Le vrai nègre n’existait pas en Europe à l’époque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type n’a pris naissance que plus tard et date de la période géologique actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans les contrées où vivent les peuples noirs, sont encore nécessaires pour qu’on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois on voit que jusqu’ici les résultats de l’observation sont peu favorables à l’opinion des anthropologistes qui ont regardé les races nègres comme ayant précédé toutes les autres.

Dolichocéphale ou brachycéphale, dit encore M. de Qaatrefages, grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l’homme quaternaire est toujours homme dans l’acception entière du mot. Toutes les fois que ses restes ont permis d’en juger, on a retrouvé chez lui le pied, la main qui caractérisent notre espèce ; la colonne vertébrale a montré la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si haute importance, et dont Serres faisait l’attribut du règne humain, tel qu’il l’entendait. Plus on étudie et plus on s’assure que chaque os du squelette, depuis le plus volumineux jusqu’au plus petit, porte avec lui, dans sa forme et ses proportions, un certificat d’origine impossible à méconnaître.... Nous pouvons donc avec certitude appliquer à l’homme fossile que nous connaissons les paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la période actuelle, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui sépare l’homme du singe anthropoïde. Nier l’existence de cet abîme serait aussi blâmable qu’absurde.

Les races humaines de l’époque quaternaire — c’est là un des résultats les plus certains, et historiquement le plus important des recherches dont elles ont été l’objet— n’ont pas été exterminées parles catastrophes géologiques ou parles populations qui sont venues s’établir, à la suite d’invasions plus ou moins violentes, dans les contrées qu’elles ont habitées les premières. Recouvertes et comme submergées par plusieurs couches ethniques successives, elles s’y sont fondues, et leur type reparaît sporadiquement jusqu’à nos jours, par un curieux effet d’atavisme, au milieu des nations qui occupent le sol où elles vivaient, Ainsi les races d’hommes qui chassaient le mammouth et l’hippopotame, dans les forêts de nos pays, avant la période géologique actuelle, comptent encore, pour une faible part il est vrai, dans les éléments constitutifs de la population de l’Europe occidentale. Elles y ont encore des descendants directs, chez lesquels se perpétue leur type.

Pour ce qui est de nos contrées, les seules dont on puisse encore parler avec certitude, les faits déjà rassemblés établissent d’une manière incontestable l’antériorité de la présence d’une race haute de taille et fortement dolichocéphale, ou à crâne allongé, sur celle de la race petite et brachycéphale, ou à tête ronde, ressemblant de très près aux Lapons, qu’une théorie, qui a compté beaucoup de partisans, considérait d’abord comme ayant fourni les premiers habitants de l’Europe occidentale. Cette race brachycéphale ne commence à se montrer sur le sol français qu’à la fin de l’époque dont nous parlons en ce moment, et elle semble alors arriver par une migration venue du nord. Mais elle trouve établie antérieurement sur ce même sol, la race dolichocéphale, qui dans certains caractères de sa tête présente des traits singulièrement rudes et bestiaux : le frontal bas, étroit et fuyant, s’appuyant sur des arcades sourcilières développées ; le pariétal étendu, déprimé dans son quart postérieur ; l’occiput saillant en arrière ; un prognathisme tellement développé, qu’il rend le menton fuyant. Tous ces traits, fortement accusés dans le crâne découvert à Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut degré de l’exagération dans celui qui a été exhumé, en 1857, de la caverne de Neanderthal, auprès de Dusseldorf.

A en juger par la distribution géographique des restes rencontrés jusqu’à ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstituée, pendant l’époque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin et de la Seine ; elle s’étendait peut-être jusqu’à Stängenäs, dans le Bohuslän ; certainement jusqu’à l’Olmo, dans l’Italie centrale ; jusqu’à Brux, en Bohême ; jusqu’aux Pyrénées, en France ; probablement jusqu’à Gibraltar.

Cette race n’est pas confinée dans les temps géologiques. L’attention éveillée par les caractères étranges du crâne de Neanderthal, a fait entreprendre une foule de recherches qui ont rapidement tiré ce remarquable spécimen de l’isolement où il semblait d’abord devoir rester.... De cet ensemble de travaux, il résulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur, parfois aussi plus ou moins altéré par les croisements, se retrouve dans les dolmens, dans les cimetières des temps gallo-romains, dans ceux du moyen âge et dans les tombes modernes, depuis la Scandinavie jusqu’en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis l’Ecosse et l’Irlande jusque dans la vallée du Danube, en Crimée, à Minsk, et jusqu’à Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le voit, l’ensemble des temps écoulés depuis l’époque quaternaire jusqu’à nos jours, et l’Europe tout entière. M. Hamy a justement fait remarquer qu’il existe dans l’Inde, au milieu des populations refoulées par l’invasion aryenne, des représentants du type de Neanderthal. Toutefois, pour les retrouver avec certitude, il faut aller jusqu’en Australie. Nos propres études ont confirmé sur ce point le résultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette grande île, il en est une répandue surtout dans la province de Victoria, aux environs de Port-Western, qui reproduit d’une manière remarquable les caractères de la race de Canstadt.

Nous empruntons encore au même savant quelques observations d’une haute importance. Les épithètes de bestial, de simien, souvent appliquées au crâne de Neanderthal et à ceux qui lui ressemblent, les conjectures émises au sujet des individus auxquels ils ont appartenu, pourraient faire penser qu’une certaine infériorité intellectuelle et morale se lie nécessairement à cette forme crânienne. Il est aisé de montrer que cette conclusion serait des plus mal fondées.

Au Congrès Anthropologique de Paris, M. Karl Vogt a cité l’exemple d’un de ses amis, dont le crâne rappelle entièrement celui du Neanderthal, et qui n’en est pas moins un médecin aliéniste des plus distingués. En parcourant le Musée de Copenhague, je fus frappé des traits tout pareils que présentait un des crânes de la collection ; il se trouva que c’était celui de Kay Lykke, gentilhomme danois qui a joué un certain rôle politique pendant le XVIIe siècle. M. Godron a publié le dessin de la tête de Saint Mansuy, évêque de Toul au IVe siècle, et cette tête exagère même quelques-uns des traits les plus saillants du crâne de Neanderthal. Le front est encore plus fuyant, la voûte crânienne plus surbaissée. Enfin la tête de Bruce, le héros écossais, reproduisait aussi le type de Canstadt. En présence de ces faits, il faut bien reconnaître que même l’individu dont on a trouvé les restes dans la caverne de Neanderthal a pu posséder toutes les qualités morales et intellectuelles compatibles avec son état social inférieur.

 

§ 2. — L’HOMME DES CAVERNES DE L’ÂGE DU RENNE.

Un second âge du développement de l’humanité s’annonce par un progrès dans le travail des instruments de pierre ; mais des caractères zoologiques tranchés ne le distinguent pas du premier. Les débris datant de cette époque se trouvent surtout dans les cavernes, dans celles du pied des Pyrénées, du Périgord et de la Belgique, dont les fouilles ont fourni par milliers à l’étude de la science les vestiges d’une humanité sauvage encore, mais un peu plus avancée que celle qui vivait lors de la formation des dépôts des vallées de la Somme et de l’Oise. Pendant cet âge les grands carnassiers paraissent avoir presque disparu, ce qui explique l’énorme multiplication des herbivores. Les mammouths et les rhinocéros existent encore, mais tendent graduellement à s’éteindre ; le renne abonde dans le midi de la France, où il forme de grands troupeaux errant dans les pâturages des forêts.

L’homme de cette seconde époque emploie à la fois pour son usage les os, les cornes des animaux, et la pierre, qu’il façonne avec plus d’adresse. Tous les objets exhumés des grottes du Périgord et de l’Angoumois annoncent chez notre espèce de notables progrès dans la fabrication des engins et des ustensiles. Les flèches sont barbelées ; certains silex sont ébréchés de manière à former de petites scies ; on rencontre des ornements de pure parure exécutés avec des dents, des cailloux et surtout des coquillages marins. On a extrait de plusieurs grottes des phalanges de ruminants creusées et percées d’un trou, visiblement destinées à servir de sifflet, car ces pièces en rendent encore aujourd’hui le son. Mais l’homme qui menait alors dans les cavernes du Périgord, de l’Angoumois et du Languedoc la vie de troglodyte, ne maniait pas seulement la taille avec habileté ; il réussissait avec ses outils de pierre à fouiller et à ciseler l’ivoire et le bois de renne, ainsi que l’établissent de nombreux spécimens. Enfin, chose plus remarquable, il avait déjà l’instinct du dessin, et il figurait sur le schiste, l’ivoire, l’os ou la corne, avec la pointe d’un silex, l’image des animaux dont il était entouré.

Les espèces qu’on a le plus souvent tenté de reproduire dans ces essais d’un art qu’on pourrait presque dire antédiluvien sont le bouquetin, l’urus ou bœuf sauvage, le cheval, alors à l’état de liberté,dans nos contrées, et le renne, soit isolé, soit en troupe. Une plaque de schiste nous offre une excellente représentation de l’ours des cavernes ; sur un os, nous avons celle du felis spelæus. Mais, de tous ces dessins à la pointe, le plus surprenant, sans contredit, est celui qui a été découvert dans la grotte de la Madeleine (commune de Turzac, arrondissement de Sarlat) : c’est une lame d’ivoire fossile où a été figurée, par une main fort inexpérimentée et qui s’y est reprise à plusieurs fois, l’image nettement caractérisée du mammouth, avec la longue crinière qui le distinguait de tous les éléphants actuellement vivants. Les troglodytes de cet âge se sont même quelquefois essayés à reproduire des scènes de chasse : un homme combattant un aurochs, un autre harponnant un cétacé, souvenir d’un passage de la tribu sur les bords du golfe de Gascogne, dans le cours de ses migrations nomades. Mais ils ont échoué, d’une façon misérable dans ces tentatives pour dessiner la figure humaine.

La plupart des représentations ainsi tracées par les hommes contemporains de l’énorme multiplication du renne dans nos contrées sont fort grossières ; mais il en est d’autres qui sont de l’art véritable. A ce point de vue, les sculptures qui ornent les manches de poignard en os exhumés des grottes de Laugerie-Basse, de Bruniquel et de Montastruc sont encore plus remarquables que les meilleurs dessins, si l’on excepte toutefois, parmi ces derniers, la représentation d’un renne broutant, qui a été découverte dans la caverne de Thaïngen auprès de Schaffhouse, en Suisse. Jamais on n’eût cru pouvoir attendre, dans ces œuvres de purs sauvages, une telle hardiesse et une telle sûreté de dessin, une si fière tournure, une imitation si vraie de la nature vivante, une telle propriété dans la reproduction des attitudes propres à chaque espèce animale. Ainsi, l’art a précédé les premiers développements de la civilisation matérielle. Dès cet âge primitif, alors qu’il n’était point encore sorti de la vie sauvage, déjà l’homme se montrait artiste et avait le sentiment du beau. Cette faculté sublime que Dieu avait déposée en lui en « le faisant à son image » s’était éveillée l’une des premières, avant qu’il eût senti encore le besoin d’améliorer les dures conditions de sa vie.

Au reste, les troglodytes du Périgord, dans l’âge du renne, connaissaient la numération. Ils avaient inventé une méthode de notation de certaines idées, au moyen de tablettes d’os marquées d’entailles, convenues, qui permettaient des communications à distance, méthode tout à fait pareille à celle que les auteurs grecs nous montrent employée très, tard parles Scythes au moyen de bâtonnets entaillés, et que les écrivains chinois disent être restée en usage chez les Tartares jusqu’au VIe siècle de notre ère. Enfin, l’homme de l’époque quaternaire, surtout dans la seconde partie, dans l’âge du renne, avait certainement des croyances religieuses, puisqu’il avait des rites funéraires dont l’origine se lie d’une façon nécessaire à des idées sur l’autre vie. A Aurignac, à Cro-Magnon et à Menton, l’on a trouvé des lieux de sépulture régulière de cette époque, où de nombreux individus avaient été soigneusement déposés ; et à la porte de ces grottes sépulcrales étaient les restes, impossibles à méconnaître, de sacrifices et de banquets en l’honneur des morts. Dès les premiers jours de son apparition, l’homme a porté la tête haute et regardé le ciel :

Os homini sublime dedit, coelumque tueri.

La race humaine, dont nous venons d’essayer de caractériser l’industrie, et qui vint s’établir dans nos pays à l’âge du renne, est très bien connue par les sépultures découvertes, dans la France méridionale, particulièrement par celle de Cro-Magnon dans la vallée de la Vézère, en Périgord. C’est encore une race de haute taille et très fortement dolichocéphale, comme celle dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, mais d’un type très différent et bien supérieur. Au lieu d’un front bas et fuyant placé au-dessus de ces crêtes sourcilières qui ont fait penser au singe, dit M. de Quatrefages, au lieu d’une voûte surbaissée comme dans le crâne de Neanderthal et ses congénères, on trouve ici un front large, s’élevant au-dessus de sinus frontaux assez peu accusés et une voûte présentant les plus belles proportions.... Le crâne est encore remarquable par sa capacité. Elle est très supérieure à celle de la moyenne chez les Parisiens modernes ; elle l’est également à celle des autres races européennes modernes. Ainsi chez ce sauvage des derniers temps quaternaires, qui a encore lutté contre le mammouth avec ses armes de pierre, nous trouvons réunis tous les caractères craniologiques généralement regardés comme les signes d’un développement intellectuel. En somme, continue un peu plus loin l’éminent académicien, chez les hommes de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez étroit et recourbé, devait compenser ce que la figure pouvait emprunter d’étrange à des yeux probablement petits, à des masséters très forts, à des contours un peu en losange. A ces traits, dont le type n’a rien de désagréable et permet une véritable beauté, cette magnifique race joignait une haute stature, des muscles puissants, une constitution athlétique. Elle semble avoir été faite à tous égards pour lutter contre les difficultés et les périls de la vie sauvage....

La race de Cro-Magnon était donc belle et intelligente. Dans l’ensemble de son développement, elle me semble présenter de grandes analogies avec la race Algonquine, telle que la font connaître les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant vécu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les qualités et les défauts. Des scènes violentes se passaient sur les bords de la Vézère ; nous en avons pour preuve le coup de hache qui a enfoncé le crâne à la femme de Cro-Magnon. En revanche, les sépultures de Solutré, en nous livrant plusieurs têtes de femmes et d’hommes édentés, semblent attester que la vieillesse recevait des soins particuliers dans ces tribus, et était par conséquent honorée. Cette race a cru à une autre vie ; et le contenu des tombes semble prouver que sur les bords de la Vézère et de la Saône on comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du Mississipi.

Comme l’Algonquin, l’homme du Périgord ne s’est pas élevé au-dessus du degré le plus inférieur de l’état social ; il est resté chasseur, tout au moins jusque vers la fin des âges qui le virent apparaître dans nos montagnes. C’est donc à tort que l’on a prononcé à son sujet le mot de civilisation. Pourtant il était doué d’une intelligence élastique, perfectible. Nous le voyons progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve aucune trace chez son similaire américain. Par là, il lui est vraiment supérieur. Enfin ses instincts artistiques, les œuvres remarquables qu’il a laissées, lui assignent une place à part parmi les .races sauvages de tous les temps.

Dans l’âge immédiatement postérieur, celui de la pierre polie, nous voyons la race de ces troglodytes du Périgord se maintenir à l’état de tribus isolées, vivant au milieu des populations nouvelles qui sont venues se répandre sur le même sol, ayant adopté les moeurs importées par ces nouveaux venus, mais demeurant à côté d’eux sur certains points dans un état de grande pureté ethnique, tandis que sur d’autres points elle tend à se fondre graduellement avec eux. Nous suivons après, au travers de la série complète des temps historiques et jusqu’à nos jours, la persistance et la réapparition fréquente du type de cette race à l’état d’individus isolés dans toutes les parties de l’Europe occidentale. Elle est un des éléments constitutifs originaires delà population de ces contrées, et elle y tient plus de place que la race antérieure, celle de Canstadt et de Neanderthal.

J’ai moi-même en France, à plusieurs reprises, dit M. de Quatrefages, constaté chez des femmes, des traits qui ne pouvaient s’accorder qu’avec l’ossature crânienne et faciale de la race dont nous parlons. Chez l’une d’elles, la dysharmonie de la face et du crâne était au moins aussi marquée que chez le grand vieillard de Cro-Magnon : l’œil enfoncé sous la voûte orbitaire avait le regard dur ; le nez était plutôt droit que courbé, les lèvres un peu fortes, les masséters très développés, le teint très brun, les cheveux très noirs et plantés bas sur le front. Une taille épaisse à la ceinture ; des seins peu développés, des pieds et des mains relativement petits, complétaient cet ensemble. Les études de M. Hamy ont étendu et agrandi le champ des recherches. H a retrouvé le même type dans la collection de crânes basques de Zaraus, recueillie par MM. Broca et Velasco ; il l’a suivi jusqu’en Afrique, dans les tombes mégalithiques explorées par le général Faidherbe, et chez les tribus Kabyles des Beni-Masser et du Djurjura. Mais c’est principalement aux Canaries, dans la collection du Barranco-Hundo de Ténériffe, qu’il a rencontré des tètes dont la parenté ethnique avec les hommes de Cro-Magnon est vraiment indiscutable. D’autre part, différents termes de comparaison lui font regarder comme probable que les Dalécarliens se rattachent à la même souche....

Pendant l’époque quaternaire, la race de Cro-Magnon avait en Europe son principal centre de population dans le sud-ouest de la France. Ses colonies s’étendaient jusqu’en Italie, dans le nord de notre pays, dans la vallée de la Meuse, où elles se juxtaposaient aune autre race. Mais peut-être elle-même n’était-elle qu’un rameau de population africaine, émigré chez nous avec les hyènes, le lion, l’hippopotame, etc. En ce cas il serait tout simple qu’elle se retrouvât de nos jours dans le nord-ouest de l’Afrique et dans les îles où elle était plus à l’abri du croisement. Une partie de ses tribus, lancée à la poursuite du renne, aura conservé, dans les Alpes Scandinaves, la haute taille, les cheveux noirs et le teint brun qui distinguent les Dalécarliens des populations voisines ; les autres, mêlées à toutes les races qui ont successivement envahi notre sol, ne manifesteraient plus leur ancienne existence que par des phénomènes d’atavisme, imprimant à quelques individus le cachet des antiques chasseurs du Périgord.

 

C’est, au contraire, sûrement du nord que venait la race toute différente qui, à la même époque, menait une vie toute semblable dans les cavernes de la Belgique. Nous la connaissons par les belles fouilles de Schmerling et de M. Dupont. Cette race, dont on constate plusieurs variétés établies en des lieux différents, était petite de taille, brachycéphale, et présente tous les caractères d’une étroite parenté avec les Lapons.

Les troglodytes belges de cette race, qui a fourni également la population primitive de la Scandinavie, étaient à beaucoup de points de vue en retard sur ceux du Périgord et du Maçonnais, issus d’un autre sang.

Les monuments de leur industrie, dit encore M. de Quatrefages, sont bien inférieurs à ce que nous avons vu chez ces derniers, et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques si remarquables chez l’homme de la Vézère. Ils le dépassent pourtant sur un point essentiel : ils avaient inventé ou reçu d’ailleurs l’art de fabriquer une poterie grossière. M. Dupont en a trouvé des débris dans toutes les stations qu’il a explorées, et a retiré du Trou du frontal (sur la Lesse) des fragments en nombre suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait partie....

Contrairement ta ce que nous avons vu chez les hommes de Cro-Magnon, ceux-ci paraissent avoir été éminemment pacifiques. M. Dupont n’a rencontré ni dans leurs grottes ni dans leurs sépultures aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des Esquimaux de la Baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce qu’on entendait par la guerre....

Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-être le corps comme ceux du Périgord. Les objets de parure étaient à peu près les mêmes que chez ces derniers. Toutefois on ne voit figurer parmi eux aucun objet emprunté à la faune marine. Ce fait a quelque chose de singulier, car l’homme de la Lesse allait parfois chercher ses « bijoux, » aussi bien que la matière première de ses outils et de ses armes de chasse, à des distances bien plus grandes que celle qui le séparait de la mer. En effet, les principaux ornements des hommes de la Lesse étaient des coquilles fossiles. Quelques-unes étaient empruntées aux terrains dévoniens du voisinage ; mais la plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et de Grignon près de Versailles[2]. Les silex, dont nos troglodytes faisaient une si grande consommation, étaient tirés, non du Hainaut ou de la province de Liège, mais presque tous de la Champagne. Il en est même qui ne peuvent avoir été ramassés qu’en Touraine, sur les bords de la Loire. En jugeant d’après les provenances de ces divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes de la Lesse s’élevait à peine de 30 ta 40 kilomètres au nord de leur résidence, tandis qu’il s’étendait à 400 ou 500 kilomètres vers le sud.

Il y a dans ce fait quelque chose de fort étrange, mais dont M. Dupont nous paraît avoir donné une explication au moins fort plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-être, auraient été juxtaposées dans les contrées dont il s’agit, pendant l’époque quaternaire : Entre elles aurait existé une de ces haines pour ainsi dire instinctives, pareille à celle qui règne entre les Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cernés au nord et à l’ouest par leurs ennemis, qui occupaient le Hainaut, les indigènes de la Lesse ne pouvaient s’étendre qu’au sud ; et c’est par les Ardennes qu’ils communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.

C’est seulement dans la dernière partie des temps quaternaires, vers le milieu de l’âge du renne, que la race petite, brachycéphale et tout à fait analogue aux Lapons, dont un établissement important a pu être ainsi étudié dans la vallée de la Lesse, parvint sur notre sol français, plus tard que la race dolichocéphale, et d’origine probablement africaine, à laquelle appartenaient les troglodytes du Périgord. Elle paraît alors avoir poussé des essaims dans les bassins de la Somme et de la Seine, et même plus loin vers le sud, jusque dans la vallée de l’Aude. A Solutré, dans le Maçonnais, nous la voyons se mêler à la population des chasseurs de chevaux sauvages, née déjà d’une fusion entre les deux races dolichocéphales dont la présence était plus ancienne. D’un autre côté, l’on constate son existence à la même époque dans la Hongrie, comme dans les pays Scandinaves. Pendant la période suivante, dite néolithique, cette même race, pressée par les immigrants qui arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s’est en partie précipitée vers le midi et y a porté quelques-unes de ses tribus au delà des Pyrénées, dans l’Espagne et le Portugal, jusqu’à Gibraltar.

Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent à voir en elle la souche de nombreuses populations de type laponoïde, échelonnées dans le temps et répandues à peu près dans l’Europe entière. En particulier ce type est représenté presque à l’état de pureté encore aujourd’hui dans les Alpes du Dauphiné. Ainsi, dit l’éminent anthropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la dernière venue de l’époque quaternaire, s’est rencontrée pendant les temps glaciaires avec les races dolichocéphales qui l’avaient précédée. Sur certains points elle s’est associée à elles ; sur d’autres elle a conservé son autonomie ; elle a eu le même sort. Elle aussi a assisté à la transformation du sol et du climat, qui a porté le trouble dans les sociétés naissantes de la race de Cro-Magnon ; elle aussi a vu les conditions d’existence se transformer progressivement, et les conséquences de ces changements ont été les mêmes pour elle.

Un certain nombre de tribus ont marché vers le nord, à la suite dû renne et des autres espèces animales qu’elles étaient habituées à regarder comme nécessaire à leur existence ; elles ont émigré en latitude. D’autres, pour le même motif, ont émigré en altitude, accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chaînes de montagnes, dégagées par la fonte des glaciers. D’autres enfin sont restées en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus longtemps à l’abri des mélanges ethniques. Les tribus composant le troisième se sont promptement trouvées en présence des immigrants brachycéphales et dolichocéphales de la pierre polie, et ont été facilement subjuguées, absorbées par eux.

 

En effet, c’est pendant l’âge du renne que se produisirent les derniers phénomènes géologiques qui marquent, dans nos contrées, la fin de l’époque quaternaire. Un mouvement graduel de soulèvement fit émerger du sein des mers les pays qui s’étaient antérieurement affaissés, et le résultat de ce soulèvement fut d’amener les continents à prendre, à bien peu de chose près, le relief que nous leur voyons aujourd’hui. D’aussi grandes modifications dans la disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux, amenèrent forcément des changements non moins profonds dans la température et dans les conditions atmosphériques. Le climat continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers de toutes les chaînes de montagnes reculèrent rapidement, et leur fonte, ainsi que la rupture des lacs placés au-dessus, qui en fut presque partout la conséquence, produisit les faits d’inondation brusque et sur une énorme échelle, auxquels est dû le dépôt argileux rougeâtre mêlé de cailloux anguleux, d’une origine évidemment torrentielle, qui couvre une grande partie de l’Europe, et que les géologues parisiens ont appelé le diluvium rouge. La formation de ce dépôt fut suivie d’une longue période pendant laquelle les grands cours d’eau des contrées occidentales suivirent un régime de débordements annuels et réguliers, analogues à ceux du Nil, de l’Euphrate, de l’Indus et du Gange, débordements étendus dans d’immenses proportions, et qui ont laissé, comme un vaste manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de même nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous le nom de lœss supérieur ou terre à briques. Les espèces africaines avaient alors, depuis un temps considérable déjà, disparu de notre sol ; le rhinocéros à épaisse fourrure était également éteint ; quelques rares individus de l’espèce du mammouth subsistaient seuls, et l’on rencontre çà et là leurs restes dans le lœss. Quant au renne, il était encore nombreux dans nos pays.

Après cette, période, de nouveaux phénomènes d’inondation subite, déchirèrent les dépôts, d’abord continus, du lœss, et n’en laissèrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les flancs des vallées et sur les plateaux où nous les observons aujourd’hui. Ce fut la dernière crise de l’âge quaternaire, celle qui marque la transition à l’époque géologique actuelle. A dater de ce moment, les conditions géographiques et climatériques de l’Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et depuis lors son sol n’a pas été sensiblement modifié.

La faune, influencée par les changements des climats, devint aussi ce qu’elle est de nos jours. Il ne resta plus dès lors dans nos pays, en fait d’espèces maintenant éteintes, que le grand cerf d’Irlande (cervus megaceros) avec ses cornes immenses, dont on trouve encore les ossements dans les tourbières ; l’urus ou bœuf sauvage et l’aurochs, qui, résistant encore plus tard, furent détruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de l’époque historique, et subsistèrent en Suisse jusqu’au IXe et au Xe siècle de notre ère. On sait même qu’il s’en conserve des individus vivants en Ecosse et en Lithuanie. Le mammouth venait d’achever de disparaître. A part le lièvre, qui, avec ses poils sous la plante des pieds, est resté comme une dernière épave de la période glaciaire, tous les animaux organisés pour vivre au milieu des frimas émigrèrent, dès le début de la période actuelle, les uns en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la marmotte et le tétras se réfugièrent sur les plus hautes montagnes, fuyant devant l’élévation de la température. Le renne, qui ne pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers le nord. Au temps où se formèrent les plus anciennes tourbières, il avait déjà quitté la France, mais il vivait encore dans le Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d’où plus tard il émigra de nouveau pour se retirer définitivement dans les régions polaires.

Il paraît bien prouvé aujourd’hui qu’à cette aurore de la période géologique qui se continue encore, et à laquelle correspondent, dans l’archéologie préhistorique, les premières manifestations des temps néolithiques ou de l’âge de la pierre polie, la majeure partie des tribus de brachycéphales de la race laponoïde suivirent dans sa migration l’animal utile auquel elles empruntaient les principales ressources de leur subsistance. Elles se retirèrent, elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrière elles de faibles essaims attardés, et elles ne se sont non plus arrêtées dans leur retraite que lorsqu’elles ont eu atteint les contrées arctiques. Il est probable qu’elles allaient ainsi chercher les climats qu’elles préféraient et qu’elles ne trouvaient plus dans notre pays ; mais en même temps elles étaient refoulées par de nouvelles populations qui s’emparaient de l’Europe occidentale. En effet, le passage de la période archéolithique à la période néolithique[3], de l’âge quaternaire à l’âge géologique actuel, correspond à un changement dans les habitants de nos pays comme, à un changement dans le climat.

Des hordes armées de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui résume ainsi dans son Précis de paléontologie humaine les observations les plus récentes, surgissant au milieu des débris des peuplades de l’âge du renne, les soumettent aisément. Cette période d’envahissement brutal et de décadence matérielle représente, pour l’Occident préhistorique, une phase comparable à celles qui ont suivi l’invasion des Hycsos en Égypte et celles des Germains au Ve siècle de notre ère. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui sont peut-être en partie ethniquement apparentés aux premiers dolichocéphales que nous avons étudiés, se modifieront peu à peu au contact des populations moins sauvages qu’ils ont mises sous le joug et avec lesquelles ils se mêleront de plus en plus. Et sous l’influence de celles-ci, la pierre finement taillée, dont les dernières stations de l’âge du renne fournissaient de si remarquables échantillons, s’unira à la pierre polie, que les envahisseurs ont apportée avec eux, tandis que le travail de l’os se relèvera de sa chute, sans atteindre néanmoins le degré de perfection qu’il possédait auparavant.

La grotte funéraire des anciens jours et le monument en pierres brutes de la race nouvelle seront simultanément employés. Ce dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la période néolithique, se perfectionne peu à peu. Aux monuments formés d’énormes pierres irrégulières, supportant comme de gigantesques piliers une grande table horizontale, en succéderont d’autres composés de pierres équarries, alignées avec un certain art. Ces architectes préhistoriques, dont les travaux ont pu résister à tant de causes de destruction, entrent ainsi à leur tour dans la voie du progrès, un instant abandonnée. Plus tard, ils couvriront de figures sculptées certaines allées couvertes, et ils élèveront à StoneHenge le majestueux édifice qui offre tant de points de ressemblance avec cet autre monument préhistorique découvert par M. Mariette à Gizeh et connu par les égyptologues sous le nom de « temple du Sphinx, » préludant ainsi à cette renaissance préhistorique dont l’âge du bronze et le premier âge du fer représentent l’apogée.

Ainsi, le développement de l’humanité, momentanément ralenti dans sa marche, après cette évolution partiellement rétrograde, prendra une nouvelle activité. Du degré de civilisation que nous nous sommes efforcé de faire connaître, l’homme s’élèvera lentement à une civilisation supérieure.

Mais ici nous sortons des temps paléontologiques pour entrer dans des temps qui, relativement modernes, tout en étant préhistoriques pour notre Occident, touchent au début des siècles historiques pour d’autres régions, comme l’Égypte et la Chaldée. Nous n’avons plus affaire à l’homme fossile, mais à l’homme de la période géologique actuelle.

L’existence primitive d’une population de sauvages menant la vie de chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d’une singulière précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges[4]. C’est à tel point que l’on peut presque dire que les hommes des cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler préhistoriques, puisqu’ils ont une place incontestable dans la tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis si longtemps éteints.

Alors, dit Eschyle[5], pas de maisons de brique ouvertes au soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la terre tels, que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des antres sans lumière. La charrue à cette date ne labourait pas le sol européen. Prométhée, aïeul d’Hellen et personnification mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces contrées, accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus durs. Pour le grand tragique grec, l’état sauvage qui précéda Prométhée remonte à l’époque la plus reculée. Mais quelques siècles plus tôt, le chantre de l’Odyssée représente certaines tribus de celte race primitive vivant encore de la vie de troglodytes sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant l’établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel remonte au moins à 2.000 ans avant l’ère chrétienne, les Cyclopes que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le IXe chant de l’Odyssée, habitent des cavernes au sommet des hautes montagnes ; non seulement ils ne labourent pas, mais ils ne cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l’art de l’équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les dieux des Hellènes leurs sont inconnus ; il les dédaignent et les défient.

Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias, Pelasgos, le représentant de la première race un peu civilisée, aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l’aurore des temps historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait pas de vêtements ; il lui apprit à construire des cabanes et à s’habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de feuilles, d’herbes et de racines, sans distinguer les saines des dangereuses : les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d’une époque reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons : les hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans les cavernes des vallées ; tel était l’état des choses jusqu’à l’arrivée des Curetés, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l’élève des troupeaux, la récolte du miel, l’emploi du métal pour faire des glaives et des casques, enfin la substitution d’une organisation sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur.

Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en Italie. C’est en parlant d’elle qu’Évandre, dans l’Énéide de Virgile, commence son poétique résumé de l’histoire du Latium. Autrefois ces bois étaient habités par des autochtones, les Faunes et les Nymphes, race d’hommes née des troncs durs du chêne. Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient ni réunir des bœufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni épargner le bien acquis ; des pousses d’arbres et les sauvages produits de la chasse étaient leur nourriture.

Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus exacte et la plus vivante des mœurs dès sauvages primitifs des cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. Le robuste conducteur de la charrue courbée n’avait pas encore paru ; personne ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la serpe.... Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant l’hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge.... Ils ne savaient pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes ; ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand ils voulaient éviter les vents et la pluie.... Leurs mains et leurs pieds étaient d’une admirable vigueur : ils poursuivaient dans les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient que devant quelques-uns.... C’était en vain que la mer soulevait ses flots irrités : elle proférait des menaces impuissantes ; quand au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle ne pouvait séduire personne : l’art perfide de la navigation n’était pas encore inventé.

Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd’hui par leurs vestiges, la science contemporaine n’a presque rien à changer à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs.

 

§ 3. — RESTES MATÉRIELS DE L’ÉPOQUE NÉOLITHIQUE.

Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l’homme antérieur à l’histoire écrite a laissé dans notre Europe, un nouvel âge, comme nous l’avons dit tout à l’heure, se marque par l’apparition de la pierre polie. Car il est à remarquer que dans l’époque précédente, quelque habileté que révèle déjà le travail de la pierre et de l’os, on n’a encore aperçu aucun spécimen d’arme ou d’outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l’âge du renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en serpentine, en néphrite, en obsidienne de cet âge ; on les trouve dans les tourbières, dans des amoncellements sans doute fort anciens, mais qui s’élèvent sur le sol actuel, dans des sépultures d’une très haute antiquité, mais postérieures au début de notre période géologique, dans certains camps retranchés qui furent plus tard occupés par les Romains. On a recueilli par milliers presque partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en Italie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie.

Il ne faudrait pas croire, du reste, qu’un changement brusque et subit sépare l’âge du renne de l’âge de la pierre polie. On passe de l’un à l’autre par des gradations successives, qui prouvent que si l’apparition du nouveau procédé semble se rattacher à la prédominance désormais acquise par de nouveaux éléments de population, le changement s’est opéré par une action lente et prolongée. La géologie a également reconnu — fait exactement parallèle — que la transition de la période. quaternaire à la période présente n’avait pas été brusque et violente, mais graduelle. Elle fui le résultat d’une série de phénomènes successifs et locaux, qui achevèrent de donner aux continents la forme qu’ils ont maintenant et changèrent peu à peu le climat, ce qui amena forcément la disparition ou la retraite vers d’autres latitudes de certaines espèces animales. A tel point que beaucoup de géologues admettent aujourd’hui que nous sommes dans la continuation de l’époque quaternaire et qu’il ne faut pas établir de démarcation nettement définie entre celle-ci et les temps actuels.

Les haches de l’époque de la pierre polie diffèrent de celles de l’époque archéolithique en ce que celles-ci fendaient ou perçaient par leur petite extrémité, tandis que celles de l’âge nouveau ont le tranchant h l’extrémité la plus large. Certaines haches de cette époque étaient emmanchées dans la corne de cerf ou le bois, tandis que d’autres semblent avoir été tenues directement à la main et avoir servi de couteau ou de scie pour l’os, la corne et le bois. A cela près, la nature des armes et des ustensiles est la même aux deux âges, avec la seule différence de l’habileté, et de la perfection du travail : ce sont des haches, des couteaux, des pointes de flèches barbelées, des grattoirs, des alènes, des pierres de fronde, des disques, des poteries grossières, des grains de colliers en coquillages ou en terre qui déjà se montrent à l’époque précédente. Bien qu’on donne souvent le nom d’âge de la pierre polie à la troisième phase de la période préhistorique, il ne faudrait pas s’imaginer que ce soit toujours le poli de la matière qui la caractérise ; le fini, la perfection de l’exécution, peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis s’y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l’expression d’époque néolithique, qui dénote seulement le caractère relativement plus récent du dernier âge de l’emploi exclusif des instruments de pierre.

On a observé sur divers points de l’Europe les vestiges incontestables d’ateliers où les instruments de pierre de cette époque étaient préparés, et dont l’emplacement est décelé par les nombreuses pièces inachevées qui s’y trouvent réunies, à côté d’armes de la même matière amenées à leur dernier degré de perfection. Un de ces ateliers existait à Pressigny (Indre-et-Loire), d’autres à Chauvigny (Loir-et-Cher), à Civray, à Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui ont été reconnus en France ; il y en a dans tous les autres pays, et moi-même j’en ai découvert à la porte d’Athènes et dans la montagne qui domine Thèbes d’Égypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy). Les silex paraissent ordinairement avoir été taillés dans la carrière même et portés ailleurs pour être polis. On a retrouvé en plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de pierres cochées, d’après les sillons ou coches dont elles sont marquées.

Il y avait donc, dès cet âge, des centres industriels, des lieux spéciaux de fabrication ; par suite, il y avait aussi, commerce. Les peuplades qui fabriquaient sur une grande échelle les armes et les ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un état d’isolement complet, où elles n’auraient su que faire des produits de leur travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n’avaient pas chez elles des matériaux aussi propices à cette fabrication, et les échangeaient contre d’autres produits du sol de ces dernières. C’est ainsi que le besoin établissait peu à peu les diverses relations de la vie sociale. On a trouvé en Bretagne des haches en fibrolite, matière qui ne se rencontre en France que dans l’Auvergne et les environs de Lyon. De l’allée couverte d’Argenteuil on a exhumé un couteau en silex sorti manifestement des carrières de Pressigny. A l’île d’Elbe, où l’on a recueilli un grand nombre d’instruments en pierre taillée, dont l’usage est certainement antérieur aux premières exploitations des mines de fer, ouvertes par les Étrusques, la plupart de ces armes primitives sont faites d’un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a été, par conséquent, apporté par mer. Dans l’Archipel grec, j’ai rencontré à Ios des couteaux et des nucléi[6] en obsidienne de Milo.

Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de grandes distances, faisait passer les objets de tribus en tribus, par une série d’échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu d’origine, dans des conditions même où le point d’arrivée est souvent ignoré du point de départ, se produit chez tous les sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages et M. Hamy, admettent qu’il en existait déjà un semblable dans l’âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces savants, qui ont profondément étudié les vestiges de l’humanité préhistorique, pensent qu’il faut attribuer à des échanges et à un véritable commerce, plutôt qu’à un état nomade qui aurait conduit les tribus à des migrations incessantes, l’importation de coquilles marines du golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles de la Champagne, des environs de Paris et même de la Touraine chez ceux des bords de la Lesse.

Les débris d’animaux que l’on trouve avec les objets de travail humain appartenant à l’âge néolithique, se joignent aux indications fournies par les gisements pour démontrer que celui-ci n’appartient plus à l’époque quaternaire, mais à notre époque géologique, et se trouve ainsi placé sur le seuil des temps historiques. Les grands carnassiers et les grands pachydermes, comme l’éléphant et le rhinocéros, n’existaient plus alors. L’urus (bos primigenius), qui vivait encore au commencement des siècles historiques, est le seul animal de cet âge qui appartienne plus à la faune contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la chèvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du blaireau, du lèvre. Le renne ne se montre plus dans nos contrées. En revanche, on commence à trouver les animaux domestique, qui manquent absolument dans les cavernes des derniers temps quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les compagnons inséparables des nations civilisées. Car il n’est pas impossible que, vers la fin de l’époque précédente, les hommes des cavernes soient parvenus à amener le renne et le cheval à un état de demi-domestication, en faisant des animaux rassemblés en troupeaux pour fournir à l’alimentation leur lait et leur viande, mais sans savoir leur demander encore aucun autre service. Évidemment le climat de nos pays était devenu, dès le commencement des temps néolithiques, ce qu’il est aujourd’hui.

Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu’un de ces étranges monuments en pierres énormes non taillées, connus sous le nom de dolmens et d’allées couvertes, que l’on a regardés longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques. L’exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique aujourd’hui la dénomination fort juste de mégalithiques, y a fait reconnaître des tombeaux, que recouvrait presque toujours à l’origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes était dissimulée. La plupart de ces tombes étaient violées depuis des siècles : mais dans le petit nombre de celles que les fouilles de nos jours ont retrouvées intactes, on a pu se convaincre de l’absence presque constante de tout objet de métal. On n’y découvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des poteries. Tel a été le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du tumulus du Mané-Lud à Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les haches en pierre dure, d’une exécution si précieuse et aux formes si géométriquement régulières, ont été envoyées par le Musée de Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les poteries des dolmens sont de la pâte la plus grossière, et aucune n’a été façonnée à l’aide du tour. Quelquefois, comme à Gavr’innis et au Mané-Lud, oh a sculpté péniblement sur la face des dalles de granit, qui forme la paroi intérieure de la chambre sépulcrale, des dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des tatouages, cette marque d’individualité qui, chez les peuples sauvages, est comme une signature imprimée sur la face, et qui, dans le tombeau, tenait lieu, en l’absence d’écriture, du nom du personnage déposé au pied de la dalle où on l’avait gravée.

On a trouvé des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens que l’on a fouillés dans les dernières années. L’apparition de ce métal est d’une haute importance, car elle prouve que l’usage d’élever des dolmens et des allées couvertes, qui avait pris naissance dans l’âge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule quand l’emploi des métaux commença a y être connu. On rencontre même des sépultures de cette catégorie où le bronze domine et où les armes de pierre ne se montrent plus qu’exceptionnellement ; mais il est à noter qu’alors la disposition de la cavité destinée à recevoir le mort ou les morts n’est plus telle qu’on l’observe dans les tombeaux de la pure époque de la pierre : l’architecture funéraire a pris de nouveaux développements, par suite de l’emploi des outils en métal ; l’intérieur des tombeaux se divise en galeries et en chambres souterraines.

Tous les indices concordent à prouver que les dolmens et les allées couvertes de notre pays, aussi bien ceux où l’on ne découvre que des objets de pierre que ceux où le bronze fait sa première apparition, sont les sépultures d’une race différente de celle des Celtes, qui occupait antérieurement le sol de la Gaule occidentale et centrale, et s’étendait du nord au sud, depuis la Scandinavie jusque dans l’Algérie et le Maroc, race que dans notre pays les Celtes anéantirent, chassèrent ou plutôt subjuguèrent en s’amalgamant avec elles. On a fait déjà bien des conjectures pour déterminer le rameau de l’humanité auquel pouvait appartenir cette race ; mais toutes, jusqu’à présent, ont été prématurées et sans fondement assez solide. On n’est même pas parvenu à établir, d’une manière certaine, si son mouvement d’expansion s’est produit du nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la diversité de types des crânes trouvés sous les dolmens, c’est que la race qui établit l’usage de cette architecture primitive dans la région dont nous avons sommairement indiqué l’aire, prolongée le long de l’Océan Atlantique, mais ne s’étendant pas vers l’Orient, dans l’intérieur des terres, au delà du Rhône et de la Saône, était peut-être assez peu nombreuse, mais avait su faire prévaloir son influence, sa civilisation, supérieure à celle des premiers occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-être sa domination sur des peuplades déjà fort diverses, où se mêlaient des sangs tout à fait différents.

Il n’y a pas impossibilité à ce que ce soit à la diffusion de cette race, qu’aient trait les traditions du monde classique, qui prétendaient puiser leur source en Égypte, sur le peuple légendaire des Atlantes et ses essaims de colons conquérants, répandus dans une partie de l’Europe à une date prodigieusement antique[7]. Sans doute ces traditions ont revêtu une forme singulièrement fabuleuse, où la plupart des traits ne sauraient être admis par la critique et où particulièrement l’état de civilisation des Atlantes est exagéré de la façon la plus évidente. Mais il est difficile de croire qu’elles n’aient pas eu non plus un certain fondement réel ; et de bons esprits ont pensé reconnaître dans les légendes relatives à la colonisation et aux conquêtes des Atlantes un écho du souvenir de l’établissement, dans l’Europe occidentale, de nombreux essaims d’une population brune et dolichocéphale, venue du nord de l’Afrique, spécialement de sa partie occidentale[8]. La venue de cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie, et où ses descendants sont restés un des principaux éléments constitutifs de la population actuelle du sol français, a été pour la première fois mise en lumière, par les travaux de Roget de Belloguet ; les recherches récentes de l’anthropologie et de l’archéologie préhistorique ont achevé de l’établir, en rapportant d’une manière certaine cette immigration à la période néolithique. Les représentants les mieux connus et les plus certains de ce groupe ethnique sont les Ibères ; Roget de Belloguet a cru démontrer qu’en Gaule et en Italie il fallait appliquer à ses tribus le nom de Ligures, ce que conteste M. d’Arbois de Jubainville, lequel voit, au contraire, dans les Ligures la première avant-garde de la race aryenne en Occident. EL cette question de nom ne saurait être encore tranchée d’une manière définitive.

Mais les immigrants nouveaux qui inondèrent nos contrées au début de l’âge de la pierre polie n’appartenaient pas à une même race et venaient pas tous de la même direction. Concurremment avec les dolichocéphales d’origine libyque, on y constate un courant opposé qui amène du nord et de l’est des populations brachycéphales et mésaticéphales. Les Druides rapportèrent au grec Timagène que les plus anciens habitants de la Gaule se composaient de trois éléments, des autochtones qui avaient été originairement dans un état de sauvagerie absolue, des tribus sorties d’îles de l’Océan Atlantique et d’autres qui étaient venues d’au delà du Rhin[9]. Il est à remarquer que dans les traditions des Grecs sur l’Atlantide légendaire, engloutie dans les flots après avoir fourni des colons aux contrées occidentales du continent européen, il existait sur sa situation exactement la même incertitude que dans les appréciations de la science actuelle sur le point de départ du peuple qui a propagé dans ces mêmes contrées l’usage des dolmens. Pour Solon et Platon[10], l’Atlantide était située en face du détroit des Colonnes d’Hercule et touchait à l’Afrique ; pour Théopompe elle appartenait aux régions hyperboréennes. Quoi qu’il en soit, les monuments mégalithiques ne se rencontrent pas seulement dans la région européenne des dolmens, région si nettement délimitée, qui va de la Scandinavie au Maroc et à l’Algérie, en embrassant dans son parcours l’Angleterre et la moitié de la France. On en a observé dans certaines îles de la Méditerranée, comme les Baléares et la Corse, où le peuple constructeur des dolmens a pu facilement envoyer des essaims, mais aussi dans la Syrie et la Palestine, dans une portion de l’Asie-Mineure, dans le cœur de l’Arabie, et jusque dans le Turkestan, l’Afghanistan et l’Inde. Il n’est donc pas possible, en présence de ces derniers faits, soigneusement colligés par M. Ferguson dans un livre spécial, de considérer les monuments mégalithiques comme l’œuvre d’une seule race. Ce sont les monuments d’un âge de développement qu’ont dû traverser une grande partie des différents rameaux de l’espèce humaine, avant d’atteindre une nouvelle étape de progrès. Mais les uns y sont demeurés pendant de longs siècles, tandis que pour d’autres, cet âge a été très court. Le célèbre Temple du Sphinx, à Gizeh en Égypte, marque, comme nous l’avons déjà dit tout à l’heure, la transition du monument mégalithique à l’architecture proprement dite.

Au reste, dans la période néolithique, comme dans les périodes antérieures, les mêmes besoins et l’emploi des mêmes ressources ont produit les plus curieuses ressemblances dans les armes et les ustensiles de pays fort éloignés, qui n’avaient évidemment aucune communication entre eux, et que devaient habiter des races différentes. Pour nous borner à l’Europe, sans aller chercher nos exemples à Java, eu Chine ou au Japon, où nous trouverions cependant des points de comparaison dignes d’attention, les haches et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact, extraits des tumulus de l’Attique, de la Béotie, de l’Achaïe, de l’Eubée, des Cyclades, sont identiques aux amies pareilles qu’on recueille sur noire sol ; celles que l’on a colligées au Caucase ou dans les provinces slaves de la Russie, l’entrent aussi exactement dans les mêmes types. La Scandinavie, nous l’avons dit, a ses dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une saisissante analogie. Les corps qu’ils renfermaient avaient été également déposés dans la tombe sans être brûlés ; le bronze s’y montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les plus variées et sont d’une exécution particulièrement délicate. Mais une notable portion des collections danoises provient non des dolmens, mais des tourbières, où on trouve ces objets dans les couches les plus inférieures avec des troncs de pins en partie décomposés, fait d’une haute importance pour établir l’antiquité à laquelle remontent les instruments de l’époque néolithique, car cette essence forestière a disparu, du Danemark depuis des siècles ; elle a été remplacée par le chêne, puis par le hêtre. Deux circonstances expliquent, du reste, le degré de perfection toute particulière que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie ; d’abord la période de l’emploi exclusif des instruments de pierre s’y prolongea plus tard que dans aucun autre pays l’Europe, et par conséquent cette forme de l’industrie humaine eut le temps, plus que partout ailleurs, d’y perfectionner ses procédés ; puis le silex y est d’une qualité supérieure et s’y prête à la taille mieux que dans notre pays.

 

Ce sont encore les contrées Scandinaves qui ont livré à l’étude de la science d’autres bien curieux dépôts de la même phase de l’histoire de l’homme. Les côtes du Danemark et de la Scandinavie offrent, de distance en distance, des amas considérables de coquilles d’huîtres et d’autres mollusques comestibles. Ces dépôts n’ont pas été apportés par les flots : se sont des accumulations manifestes de débris de repas, d’où le nom de kjœkkenmœddinger, ou rebuts de cuisine, sous lequel ils sont connus dans le pays. Ils s’étendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de mètres, avec une épaisseur qui atteint parfois jusqu’à près de dix pieds. On n’a jamais rencontré dans ces amas aucun objet de métal, mais au contraire de nombreux silex taillés, des morceaux d’os et de cornes travaillés, des poteries grossières et faites à la main. L’imperfection du travail dans les objets qui en proviennent rappelle la période des cavernes, le second âge de l’époque archéolithique. Mais le style des armes et des ustensiles ne saurait être le seul critérium pour juger de la date d’un dépôt de ce genre. Il faut avant tout prendre en sérieuse considération la faune qui s’y révèle. Or, on n’a rencontré dans les kjœkkenmœddinger aucun débris d’espèces caractéristiques d’un autre âge géologique ; sauf le lynx et l’urus, qui n’ont disparu que depuis l’époque historique, il ne s’y est trouvé aucun ossement d’animaux qui aient cessé d’habiter ces climats ; on y a même trouvé des indices de l’existence du porc et du chien à l’état d’animaux domestiques. Les kjœkkenmœddinger se placent donc, dans l’ordre chronologique, à côté des plus anciens dolmens. Si l’industrie s’y montre encore aussi rudimentaire, c’est seulement parce que les tribus qui ont abandonné sur les bords de la mer du Nord les débris de leurs grossiers festins étaient demeurées en arrière de leurs voisins, placés dans de meilleures conditions et déjà notablement plus avancés dans la voie de la civilisation.

Des dépôts analogues aux kjœkkenmœddinger de la Scandinavie ont été signalés dans les derniers temps en d’autres contrées. On en connaît dans le Cornouailles, sur la côte nord de l’Ecosse, aux Orcades, et bien loin de là, sur les rivages de la Provence, où leur existence a été constatée par le duc de Luynes. Les terramare des bords du Pô, amas contenant des cendres, du charbon, du silex et des os travaillés, des ossements d’animaux dont la chair paraît avoir été mangée, des tessons de poteries et d’autres restes de la vie des premiers âges offrent également une grande analogie avec les dépôts du Danemark et de la Scanie, et appartiennent bien évidemment à la même période du développement de l’humanité ; quelques-unes des terramare ont même continué à se former après l’introduction des métaux. Ces dépôts de détritus marquent l’emplacement de villages établis au milieu des marais et analogues à ceux dont il nous reste maintenant à parler. Un des plus éminents archéologues de l’Allemagne, M. Helbig, rattachant ici les débris préhistoriques au plus ancien passé des races classiques, a entrepris de démontrer, dans un ouvrage récent[11], que les terramare sont dues aux populations de race aryenne auxquelles s’applique spécialement la dénomination d’Italiotes. Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation dans la Péninsule, alors qu’elles ne s’étaient pas encore étendues au delà de sa partie septentrionale et que leur civilisation n’avait pas encore pris son essor de progrès. M. Helbig a su donner au moins une grande probabilité à cette thèse, dont la conséquence serait que les Italiotes auraient pénétré dans le bassin du Pô dans un état de barbarie tel qu’ils ne connaissaient pas encore l’usage des métaux, et l’auraient appris seulement par des enseignements étrangers pendant la période de leur séjour auprès de ce grand fleuve. C’est là une question sur laquelle nous aurons à revenir avec quelque développement dans celui des livres de la présente histoire où nous traiterons des origines des peuples aryens.

Mais les restes les plus intéressants de l’âge néolithique, ceux qui révèlent l’état de société le plus avancé et marquent la dernière phase de progrès des populations de l’Europe occidentale, avant qu’elles ne connussent l’usage des métaux, sont les palafittes ou villages lacustres.

En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit d’observer des vestiges d’habitations sur pilotis, qui paraissaient remonter aune très haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé l’attention sur celte découverte, on se mil à explorer d’autres lacs pour rechercher s’ils ne contenaient pas de semblables restes. Les investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Trayon, furent couronnées d’un plein succès. Non seulement un grand nombre de lacs de la Suisse recelaient des palatines, mais on en découvrit également dans les lacs de la Savoie, du Dauphiné et de l’Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavière et du Mecklenbourg. Les habitations des villages lacustres étaient voisines du rivage, construites sur une vaste plate-forme, que composaient plusieurs couches croisées de troncs d’arbres et de perches reliées par un entrelacement de branches et cimentées par de l’argile, et que supportaient des pieux, plantés au milieu des eaux, Hérodote, décrit très exactement des habitations de ce genre qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macédoine. Mais si l’on veut se faire une idée complète de ce qu’étaient les stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de Dumont d’Urville la planche qui représente le gros village de Doréi, sur la cote de la Nouvelle-Guinée, encore tout entier bâti dans ce système.

L’usage d’établir ainsi les demeures sur pilotis au milieu de l’eau se continua dans l’Helvétie et ses