Les origines, les races et les langues

 

LIVRE PREMIER — LES ORIGINES

CHAPITRE II — TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[1]

Texte numérisé par Marc Szwajcer

 

 

§ I. — LA CRÉATION DE L’HOMME.

Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre précédent, n’est pas un récit isolé, sans rapports avec les souvenirs des autres peuples, et qui ne s’est produit que sous la plume de l’auteur de la Genèse. C’est au contraire, nous l’avons déjà dit, la forme la plus complète d’une grande tradition primitive, remontant aux âges les plus vieux de l’humanité, qui a été à l’origine commune à des races et à des peuples très divers, et qu’en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont emportée avec elles. En racontant cette histoire, l’écrivain sacré a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s’étaient conservés d’âge en âge chez les patriarches ; il a rempli ce rôle de rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de l’inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l’idolâtrie, mais, comme l’a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu’en physique et en géologie.

Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de l’antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la narration de la Bible nous a montré l’enchaînement. Nous en retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où l’on est autorisé à penser qu’elle avait revêtu un caractère allégorique et figuré. Mais cette recherche présente dés écueils ; il est nécessaire de s’y imposer des règles sévères de critique. Autrement on serait exposé à prendre, comme l’ont fait quelques défenseurs plus zélés qu’éclairés de l’autorité des Écritures, pour des narrations antiques et séparées, coïncidant d’une manière frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une communication plus ou moins directe, à une sorte d’infiltration de ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté ; laisser de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs desquels on puisse admettre une influence quelconque de prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de s’attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir l’antiquité et qui s’appuient sur de vieux monuments écrits d’origine indigène.

Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée. L’affinité que nous signalons, et que l’on verra se développer dans les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l’Eglise, qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l’ouvrage de Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides, écrivit en grec l’histoire de son pays depuis les origines du monde ; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés jusqu’à nous, des livres qui servaient de fondement à renseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l’Euphrate et du Tigre. Mais il faut remarquer qu’au témoignage de la Bible elle-même, la famille d’où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux Chaldéens, que c’est de la ville d’Our en Chaldée qu’elle partit pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena’an. Bien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d’admettre que Téra’hites apportèrent avec eux de la contrée d’Our un récit traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de l’humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes. De l’un comme de l’autre côté, la formation du monde est l’œuvre des sept jours, les diverses créations s’y succèdent dans le même ordre ; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des peuples sont racontés d’une façon presque absolument identique. Et cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L’un respire un monothéisme rigoureux et absolu, l’autre un polythéisme exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre sein, dans la Bible l’univers créé du néant par la toute-puissance d’un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l’on faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau, pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a suffi au rédacteur de la Genèse d’ajouter au début de tout, avant la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Dès lors l’acte libre du créateur spirituel est placé avant l’existence même du chaos, que le panthéisme païen croyait antérieur à tout ; ce chaos, premier principe pour les Chaldéens, et d’où les dieux eux-mêmes étaient sortis, devient une création que l’Eternel fait apparaître dans le temps.

Dans l’état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions peuvent être acceptées l’une et l’autre sans s’écarter du respect dû à l’Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à l’inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu’elles écartent’ l’idée d’une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n’a jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l’on, considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit nouveau, tout en conservant les lignes essentielles,et d’où il a soigneusementbanni toutes les erreurs du panthéisme et du polythéisme. Ou bien l’on verra dans la narration de la Bible et dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du même rameau de la tradition primitive, qui, partant d’un fond commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence ayant permis que chez les Téra’hites ces vieux récits, en partie symboliques et figurés, se soient maintenus à l’abri du mélange impur qui les entachait chez les peuplés d’alentour. Nous ne nous reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l’une ou de l’autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le choix au lecteur.

En général, dans les idées des peuples anciens, l’homme est considéré comme autochtone ou né de la terre qui le porte. Et le plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait créer par l’opération toute-puissante d’un dieu personnel et distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de panthéisme et d’émanatisme, qui étaient la base des religions savantes et orgueilleuses de l’ancien monde, permettaient de laisser dans le vague l’origine et la production des hommes. On les regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance même de la divinité, confondue avec le monde ; ils en sortaient spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on s’inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique et mythologique le comment de l’émanation, qui avait lieu par un véritable fait de génération spontanée.

Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain et mortel de Protogonos (Adam Qadmôn) et d’Æon (‘Havah), et Æon inventa de manger le fruit de l’arbre. Ils eurent pour enfants Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les chaleurs de l’été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil, le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l’on exprime par le nom de Beelsamen. Dans un autre fragment des mêmes cosmogonies, il est question de la naissance de l’autochtone issu de la terre, d’où descendent les hommes. Les traditions de la Libye faisaient sortir des plaines échauffées par le soleil Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du chêne. Dans les idées des Égyptiens, le limon fécondant abandonné parle Nil, sous l’action vivifiante de réchauffement des rayons solaires, avait fait germer les corps des hommes. La traduction de cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les humains de l’oeil du dieu Râ-Harmakhou, c’est-à-dire du soleil. L’émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes n’empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour achever de les former et pour leur communiquer l’âme et l’intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et c’est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant l’argile pour en faire l’homme sur le même tour à potier, où il a formé l’œuf primordial de l’univers.

Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d’une manière frappante de celle de la Genèse, où Dieu forme l’homme, du limon de la terre. Au reste, l’opération du modeleur fournissait le moyen le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l’action du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c’est ainsi que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même notion de l’homme façonné avec la terre par la main du créateur. Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la toute-puissance divine, s’appelle Alpa camasca, terre animée. Parmi les tribus de l’Amérique du Nord, les Mandans racontaient que le Grand-Esprit forma deux figures d’argile, qu’il dessécha et anima du souffle de sa bouche, et dont l’un reçut le nom de premier homme, et l’autre celui de compagne. Le grand dieu de Tahiti, Taeroa, forme l’homme avec de la terre rouge ; et les Dayaks de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se racontent de génération en génération que l’homme, a été modelé avec de la terre.

N’insistons pas trop, d’ailleurs, sur cette dernière catégorie de rapprochements, où il serait facile de s’égarer, et tenons-nous à ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples civilisés de l’antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à Babylone, que Bérose avait, mis en grec, se rapproche beaucoup de ce que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse ; là encore l’homme est formé de limon à la manière d’une statue. Bélos (le démiurge Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile, se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela, sont doués d’intelligence et participent de la pensée divine[2], et aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l’air. Avec la différence d’une mise en scène polythéiste d’une part, strictement monothéiste de l’autre, les faits suivent ici exactement le même ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du Pentateuque. La terre déserte[3] devient fertile[4] ; alors l’homme est pétri d’une argile dans laquelle l’âme spirituelle et le souffle vital sont communiqués[5].

Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui, dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a marqué sa trace d’une manière ineffaçable parmi les assyriologues, George Smith, a reconnu parmi les tablettes d’argile couvertes d’écriture cunéiforme, et provenant delà bibliothèque palatine de Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d’une sorte d’épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était racontée l’œuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème, un des chapitres du récit, d’abord la génération des dieux issus du chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes écoles sacerdotales, dont on nous signale l’existence dans le territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa forme particulière de la tradition cosmogonique ; le fonds était partout le même, mais son expression mythologique variait sensiblement.

Le récit de la formation de l’homme n’est malheureusement pas compris dans les fragments jusqu’ici reconnus de la Genèse assyrienne. Mais nous savons du moins d’une manière positive que celui des immortels qui y était représenté comme ayant formé de ses mains la race des hommes, comme ayant formé l’humanité pour être soumise aux dieux, était Êa, le dieu de l’intelligence suprême, le maître de toute sagesse, le dieu de la vie pure, directeur de la pureté, celui qui vivifie les morts, le miséricordieux avec qui existe la vie. C’est ce que nous apprend une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée sur le lambeau d’une tablette d’argile, laquelle faisait peut-être partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les plus habituels de Êa est celui de seigneur de l’espèce humaine ; il est aussi plus d’une fois question, dans les documents religieux et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et l’homme qui est sa chose.

Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant l’office d’un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l’homme en le modelant avec de l’argile, les uns disent à l’origine des choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction d’une première humanité. Cette légende a joui d’une grande popularité à l’époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit d’une introduction d’idées étrangères, car on n’en trouve pas de trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment antique, Prométhée n’est pas celui qui a formé les hommes, mais celui qui les a animés et doués d’intelligence en leur communiquant le feu qu’il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la vengeance de Zeus. Telle est là donnée du Prométhée d’Eschyle, et c’est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne, le poème d’Hésiode : Les travaux et les jours. Quant à la naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du nom d’Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie Scandinave, les dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges très formels dans les Védas ou recueils d’hymnes sacrés de l’Inde, et nous allons encore la trouver avec des particularités fort remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.

 

La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les religions savantes et orgueilleuses de l’ancien monde, qui rapporte la création à l’opération libre d’un dieu personnel, distinct de la matière primordiale. C’est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a créé l’univers et l’homme en six périodes successives, lesquelles, au lieu d’embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse, forment par leur réunion une année de 365 jours ; l’homme est l’être par lequel il a terminé son œuvre. Le premier des humains, sorti sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, vie mortelle ! Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète de l’Iran, bornent ici leurs indications ; mais nous trouvons une histoire plus développée des origines de l’espèce humaine dans le livre intitulé Boundehesch, consacré à l’exposition d’une cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non plus en zend comme ceux de Zarathoustra ; la rédaction que nous en possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et nettement indigène.

D’après le Boundehesch, Ahouramazda achève sa création en produisant à la fois Gayômaretan, l’homme type, et le taureau type, deux créatures d’une pureté parfaite, qui vivent d’abord 3.000 ans sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux jusqu’au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde. Celui-ci frappe d’abord de mort le taureau type ; mais du corps de sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à l’homme. Trente ansaprès, c’est au tour de Gayômaretan de périr sous les coups d’Angrômainyous. Cependant le sang de l’homme type, répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante ans. Du sol s’élève une plante de reivas, sorte de rhubarbe employée à l’alimentation par les Iraniens. Au centre de cette plante se dresse une tige qui a la forme d’un double corps d’homme et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure. Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l’activité, place en eux une âme intelligente et leur prescrit d’être humbles de cœur ; d’observer la loi ; d’être purs dans leurs pensées, purs dans leurs paroles, purs dans leurs actions. Ainsi naissent Maschya et Maschyâna, le couple d’où descendent tous les humains.

La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du Çatapatha Brâhmana. Ce dernier écrit est compris dans la collection du Rig-Véda, mais très postérieur à la composition des hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens place aussi des hommes à deux têtes, l’une d’homme et l’autre de femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps, dans la création première, née au sein du chaos avant la production des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son Banquet, fait raconter par Aristophane l’histoire des androgynes primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que les philosophes de l’école ionienne avaient empruntée à l’Asie et fait connaître à la Grèce.

 

§ 2. — LE PREMIER PÉCHÉ.

L’idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l’une des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre du dieu Râ, qui avait inauguré l’existence du monde et de l’humanité, était un âge d’or auquel ils ne songeaient jamais sans regret et sans envie ; pour dire d’une chose qu’elle était supérieure à tout ce qu’on pouvait imaginer, ils affirmaient ne pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.

Cette croyance à un âge de bonheur et d’innocence par lequel débuta l’humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou japhétique ; c’est une de celles qu’ils possédaient déjà antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis longtemps remarqué que c’est là un des points où leurs traditions se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des Sémites, avec celles dont nous avons l’expression dans la Genèse. Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges successifs du monde. C’est dans l’Inde que nous trouvons cette conception à son état de plus complet développement. Les choses créées, et avec elles l’humanité, doivent durer 12.000 années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques : l’âge de la perfection ou Kritayouga ; l’âge du triple sacrifice, c’est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs religieux, ou Trêtayouga ; l’âge du doute et de l’obscurcissement des notions de la religion, le Dvaparayouga ; enfin l’âge de la perdition ou Raliyouga, qui est l’âge actuel et qui se terminera par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans Les travaux et les jours d’Hésiode, nous avons exactement la même succession d’âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en supposant au commencement de chacun d’eux la production d’une humanité nouvelle ; la dégénérescence graduelle qui marque cette succession d’âges est exprimée par les métaux dont on leur applique les noms, l’or, l’argent, l’airain et le fer. Notre humanité présente est celle de l’âge de fer, le pire de tous, bien qu’il ait commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la théorie des quatre âges[6] et nous la voyons exprimée dans le Boundehesch, mais sous une forme moins rapprochée de celle des Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante fatalité. La durée de l’univers y est de 12.000 ans, divisée en quatre périodes de 3.000. Dans la première tout est pur ; le dieu bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n’a pas encore fait son apparition ; dans la seconde, Angrô-mainyous sort des ténèbres, où il était resté d’abord immobile, et déclare la guerre à Ahouramazda ; c’est alors que commence leur lutte de 9.000 ans, qui remplit trois âges du monde. Pendant 3.000 ans, Angrô-mainyous est sans force ; pendant 3.000 autres années, les succès des deux principes se balancent d’une manière égale ; enfin le mal l’emporte dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques ; mais il doit se terminer par la défaite finale d’Angrômainyous, que suivra la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes rendus à la vie.

Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l’économie générale de l’histoire biblique des traces de ce système des quatre âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu’ils n’y ont pas réussi ; les constructions sur lesquelles ils ont voulu étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en contradiction avec l’esprit .du récit biblique, et s’écroulent d’elles-mêmes. L’un de ces savants, M. Maury, reconnaît, d’ailleurs, qu’il y a une opposition fondamentale entre la tradition biblique et la légende de l’Inde brahmanique ou d’Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit aucune trace d’une prédisposition à pécher, transmise par un héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché originel. Sans doute, comme l’a dit si éloquemment Pascal, le nœud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet abîme, de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme ; mais la vérité de la déchéance et de la tache originelle est une de celles contre lesquelles l’orgueil humain s’est le plus constamment révolté, celle à laquelle il a cherché tout d’abord à se soustraire. Aussi, de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de l’humanité, est-ce celle qui s’est oblitérée le plus vite. Dès que les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le monde matériel, ils l’ont répudiée. Les philosophies religieuses qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se maintenait chez le peuple choisi, n’ont pas tenu compte de la déchéance. Et comment d’ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer avec les rêveries du panthéisme et de l’émanation ?

En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la doctrine de la création celle de l’émanation, la plupart des peuples de l’antiquité païenne ont été conduits à la désolante conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle que l’admettent les livres des Indiens et la poésie d’Hésiode. C’est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. A mesure que le temps s’écoule et éloigne les choses de leur foyer d’émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C’est l’effet d’une destinée inexorable et de la force même de leur développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n’y a plus place pour la liberté humaine ; tout tourne dans un cercle auquel il n’y a pas moyen d’échapper. Chez Hésiode, chaque âge marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète l’indique formellement pour l’âge de fer commencé par les héros, chacun d’eux pris isolément suit la même pente descendante que leur ensemble. Dans l’Inde, la conception des quatre âges ou yougas,en se développant et en produisant ses conséquences naturelles, enfante celle des manvantaras. Dans cette nouvelle donnée, le monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est soumis à une dissolution, pralaya, quand les choses sont arrivées à un tel point de corruption qu’elles ne peuvent plus subsister ; puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité, astreints au même cycle d’évolutions nécessaires et fatales, qui parcourent à leur tour leur quatre yougas jusqu’à une nouvelle dissolution ; et ainsi de suite à l’infini. C’est la fatalité du destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n’y a plus de responsabilité là où il n’y a pas de liberté ; il n’y a plus en réalité ni bien ni mal là où la corruption est l’effet d’une loi d’évolution inéluctable.

Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier abord semble si dure pour l’orgueil humain, et quelles incomparables perspectives morales elle ouvre à l’esprit ! Elle admet que l’homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu de la loi d’hérédité qui est partout empreinte dans la nature, c’est la faute commise par les premiers ancêtres de l’humanité, dans l’exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne pas fatalement l’homme à le commettre ; il peut y échapper parle choix de son libre arbitre ; de même, par ses efforts personnels, il se relève graduellement de l’état de déchéance matérielle et de misère où l’a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre âges de la conception païenne déroulent le tableau d’une dégénérescence cons : tante. Toute l’économie de l’histoire biblique, depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point de départ, nous offre le spectacle d’un relèvement continu de l’humanité à partir de sa déchéance originelle. D’un côté la marche est constamment descendante, de l’autre constamment ascendante. L’Ancien Testament, qu’il faut embrasser ici tout entier d’une vue générale, s’occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du développement de la civilisation matérielle, dont il indique cependant en passant les principales étapes d’une manière fort exacte. Ce qu’il retrace, c’est le tableau du progrès moral et du développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la notion va en se spiritualisant, s’épurant et s’élargissant toujours davantage, chez le peuple choisi, par une succession d’échelons que marquent la vocation d’Abraham, la promulgation de la loi mosaïque, enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie ; et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le terme est dans l’infini. Cette notion du relèvement après la déchéance, fruit des efforts libres de l’homme assisté par la grâce divine et travaillant dans la limite de ses forces à l’accomplissement du plan providentiel, l’Ancien Testament ne lé montrait que chez un seul peuple, celui d’Israël ; mais l’esprit chrétien en a étendu la vue à l’histoire universelle de l’humanité. El c’est ainsi qu’est née la conception de cette loi du progrès constant, que l’antiquité n’a pas’ connue, à laquelle nos sociétés modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons jamais l’oublier, est fille du christianisme.

Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de la Genèse.

Le zoroastrisme ne pouvait manquer d’admettre cette donnée traditionnelle et de la conserver. Celte tradition cadrait, en effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle, bien qu’encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus naturelle comment l’homme, créature du dieu bon, et par suite parfaite à l’origine, était tombée eu partie sous la puissance du mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans l’ordre moral sujet au péché, dans l’ordre matériel soumis à la mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre. Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l’humanité, dont l’héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes relatives au premier homme finit même, dans les constructions mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à plusieurs générations successives dans les âges initiaux de l’humanité.

Originairement — et ceci est maintenant un des points les plus solidement établis pour la science — originairement, dans les légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur séparation en deux branches, le premier homme était le personnage que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel et non de l’homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse sépare en les appliquant à Adam et à Noa’h, les pères des deux humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus lard, il est seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont l’existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la béatitude édénique, dans le paradis de l’Airyana-Vaedja, séjour de, premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance ; et ce péché, lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d’horribles tourments.

Plus tard, Yima n’est plus le premier homme, ni même le premier roi. C’est le système adopté par le Boundehesch. L’histoire de la faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant au pouvoir de l’ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros. Mais cette faute n’est plus le premier péché, et, pour pouvoir être attribué aux ancêtres- d’où descendent tous les hommes, celui-ci est raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et Maschyàna.

L’homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à condition qu’il serait humble de cœur, qu’il ferait avec humilité l’œuvre delà loi, qu’il serait pur dans ses pensées, pur dans ses paroles, pur dans ses actions, et qu’il n’invoquerait pas les Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l’homme et la femme devaient faire réciproquement le bonheur l’un de l’autre. Telles furent aussi au commencement leurs pensées ; telles furent leurs actions. Ils s’approchèrent et eurent commerce ensemble.

D’abord ils dirent ces paroles : « C’est Ahouramazda qui a donné l’eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le soleil, et tous les biens qui viennent d’une racine pure et d’un fruit pur. » Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées ; il renversa leurs dispositions et leur dit : « C’est Angrômainyous qui a donné l’eau, la terre, « les arbres, les animaux et tout ce qui a été nommé ci-dessus. » Ce fut ainsi qu’au commencement Angrômainyous les trompa sur ce qui regardait les Deavas ; et jusqu’à la fin ce cruel n’a cherché qu’à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l’enfer jusqu’au renouvellement des corps.

Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d’habits noirs. Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse ; une chèvre blanche se présenta ; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de plaisir....

Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une seconde fois et leur apporta des fruits qu’ils mangèrent, et par là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta qu’un.

Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se présenta ; ils lui coupèrent l’oreille gauche. Instruits par les Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l’arbre konar en le frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à l’arbre ; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent d’abord des morceaux de l’arbre konar, puis du dattier et du myrte. Ils firent rôtir ce mouton, qu’ils divisèrent en trois portions.... Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de cet animal. Ils s’adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des habits du poil des bêtes fauves.

Remarquons ici qu’également dans la Genèse la nourriture végétale est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[7] ; la nourriture animale ne devient licite qu’après le déluge[8]. C’est aussi après le péché que Adam et ‘Havah se couvrent de leur premier vêtement, que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[9].

Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l’Edda de Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre des êtres de race divine, les Ases. L’immortelle Idhunna demeurait avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard, dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes de l’immortalité ; mais Loki le rusé, l’auteur de tout mal, le représentant du mauvais principe, la séduisit avec d’autres pommes qu’il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l’y suivit pour en cueillir ; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le bonheur ne fut plus dans Asgard.

Nous n’avons pas de preuve formelle et directe de ce que la tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la Chaldée sur les origines du mondé et de l’homme. On n’y trouve non plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques, sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité si grande, qu’elle équivaut presque à une certitude. Nous reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de l’existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les traditions sacrées du bassin inférieur de l’Euphrate et du Tigre. Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des génies célestes. Aucun texte n’est venu jusqu’à présent éclairer le sens de ce symbole, et l’on doit déplorer une telle lacune, que combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par l’étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se méprendre sur la haute importance de cette représentation de la plante sacrée. C’est incontestablement un des emblèmes les plus élevés delà religion ; et ce qui achève de lui assurer ce caractère, c’est que souvent au-dessus de la plante nous voyons planer l’image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté ou non d’un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les bas-reliefs des palais de l’Assyrie, toujours dans les mêmes conditions et en lui attribuant autant d’importance.

Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un rôle si considérable dans l’histoire du premier péché. Toutes les traditions paradisiaques les mentionnent : celle de la Genèse, qui semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions, dans le milieu du jardin de ‘Éden ; celle de l’Inde, qui en suppose quatre, plantés sur les quatre contreforts du mont Mêrou ; enfin celle des Iraniens, qui n’admet tantôt qu’un seul arbre, sortant du milieu même de la source sainte Ardvî-çoùra dans l’Airyana-vaedja, tantôt deux, correspondant exactement à ceux du ‘Éden biblique. Le plus ancien nom de Babylone, dans l’idiome de la population antésémitique,Tin-tir-kî,signifie le lieu de l’arbre de vie. Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée, appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après Alexandre le Grand, que l’on a découverts à Warkah, l’ancienne Ourouk.

L’image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens l’objet d’un véritable culte divin. Dans les représentations du monument connu sous le nom de la Pierre noire de Lord Aberdeen, et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi Asschour-a’h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à l’état d’idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare droite, garnie de plusieurs paires de cornés. On l’avait donc identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les œuvres de l’art symbolique assyrien établissent entre cette image et le dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu céleste, et l’arbre de vie au-dessous de lui semble être l’emblème d’une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions ainsi, dans cette association du dieu et de l’arbre paradisiaque sur lequel il plane, une expression plastique du couple cosmogonique, rappelant celui d’Ouranos et de Gê chez les Grecs, personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l’ascherah, ce pieu plus ou moins enrichi d’ornements, qui constituait le simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si souvent parlé dans la Bible.

Qu’en outre de ce culte il existât dans les traditions cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l’arbre de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c’est ce que paraît établir d’une façon positive, en l’absence de textes écrits, la représentation d’un cylindre de pierre dure conservé au Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme, le premier portant sur sa tète la sorte de turban qui était propre aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d’un arbre aux rameaux étendus horizontalement, d’où pendent deux gros fruits, chacun devant l’un des personnages, lesquels étendent la main pour les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette représentation peut servir d’illustration directe à la narration de la Genèse et ne se prête à aucune autre explication.

M. Renan n’hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon, traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction de ‘Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage inventa de se nourrir des fruits de l’arbre. Le savant académicien croit même trouver ici l’écho de quelque type de représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l’on voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu’à l’époque du grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs sarcophages romains, où elle indique positivement l’introduction d’une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de la formation de l’homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui accomplit son œuvre de modeleur, le couple d’un homme et d’une femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d’un arbre dont l’homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à côté de Prométhée, d’une Parque tirant l’horoscope de l’homme que le Titan est en train de formel", est de nature à faire soupçonner dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s’étaient répandus dans le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l’ère chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome. Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès de l’arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y provenant directement de l’Ancien Testament lui-même, aussi bien que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.

Mais l’existence de cette tradition dans le cycle des légendes indigènes du peuple de Kena’an ne me semble plus contestable en présence d’un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d’Idalion, dans l’île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas des rameaux du quel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de fruits ; un grand serpent s’avance par ondulations vers cet arbre et se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.

Maintenant on est en droit de douter qu’en Chaldée, et à plus forte raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement spirituelle que dans la Genèse, qu’elle y ait contenu la même leçon morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du zoroastrisme. L’esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible. Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens leurs disciples, au moins à partir d’une certaine époque, la notion de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se retrouve d’une manière plus précise que chez la plupart des autres peuples antiques ; et par suite il est difficile de croire que le sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de philosophie religieuse, n’ait pas cherché une solution du problème de l’origine du mal et du péché.

Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le fruit de l’arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race aryenne, à l’étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du plus grand intérêt[10]. Ce sont ceux qui ont trait à l’invention du feu et au breuvage de vie ; on les trouve à leur état le plus ancien dans les Védas, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles formes, représente l’univers comme un arbre immense dont les racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a l’existence de l’homme et symbole matériel de l’intelligence ; ses feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes. Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui permet d’allumer artificiellement la flamme et le communique aux autres hommes est un impie, qui a dérobé à l’arbre sacré le fruit défendu ; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui et sa race.

L’analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est saisissante. C’est bien la même tradition, mais prise dans un tout autre sens, symbolisant une invention de l’ordre matériel au lieu de s’appliquer au fait fondamental de l’ordre moral, défigurée de plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes. L’esprit d’erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux souvenir symbolique de l’événement qui décida du sort de l’humanité. L’auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme même qu’il avait revêtue avec un sens matériel ; mais il lui rendit sa véritable signification, et il en fit ressortir l’enseignement solennel.

Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie.

Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique religieuse des peuples de l’antiquité. Ces animaux y sont employés avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme l’ont fait quelques érudits d’autrefois, les notions si contradictoires qui s’attachent ainsi aux différents serpents dans les anciens mythes, de manière à en former un vaste système ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d’un caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais principe, les ténèbres matérielles et le mal moral.

Chez les Égyptiens, c’est le serpent Apap, qui lutte contre le Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que c’est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de lui à l’origine des choses, récit dont l’analogie est frappante avec l’histoire de la défaite du serpent antique, qui est le calomniateur et Satan, rejeté et enfermé dans l’abîme, laquelle ne figure pas dans l’Ancien Testament, mais existait dans les traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres XII et XX de l’Apocalypse de saint Jean.

Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle le serpent ne soit jamais pris qu’en mauvais part, car dans celle de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une signification favorable, par exemple dans l’histoire du Serpent d’airain. C’est que, dans la conception du dualisme zoorastrien, l’animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d’un grand serpent qu’Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté sur la terre ; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu du ciel pur ; c’est sous cette forme enfin qu’il sera un jour vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde brûlé dans les métaux fondus.

Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du serpent, est l’emblème du mal, la personnification de l’esprit méchant, aussi nettement que l’est le serpent de la Genèse, et cela dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire, dans les Védas, le même mythe de la lutte contre le serpent se présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de la façon la plus transparente un phénomène de l’atmosphère. La donnée qui revient le plus fréquemment clans les vieux hymnes des Aryas de l’Inde à leur époque primitive, est celle du combat d’Indra, le dieu du ciel lumineux et de l’azur, contre Ahi, le serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui s’allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux fécondantes qu’il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans les Védas le mythe ne s’élève au-dessus de cette réalité purement physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments de l’atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont il est devenu l’expression clans le mazdéisme.

Ma foi de chrétien n’éprouve, du reste, aucun embarras à admettre qu’ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et que la forme du serpent qu’y revêt le tentateur a pu avoir pour point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien n’oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de la Genèse. On est en droit, sans sortir de l’orthodoxie, de le considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de l’ordre purement moral. Ce n’est donc pas la forme du récit qui importe ici ; c’est le dogme qu’elle exprime, et ce dogme de la déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité éternelle qui nulle part ailleurs n’éclate avec la même netteté. Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient toujours se dresser devant l’esprit de l’homme, et qu’aucune philosophie religieuse n’est parvenue à résoudre en dehors de la révélation.

 

§ 3. — LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES.

Un remarquable rapport entre les traditions clés peuples les plus divers se manifeste ici et ne permet pas de clouter de l’antique communauté des récits sur les premiers jours de l’humanité chez toutes les grandes races civilisées de l’ancien monde. Les patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa’h, sont dix dans le récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les légendes d’un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres primitifs encore enveloppés clans le brouillard des fables. A quelque époque qu’elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.

Les noms des dix rois antédiluviens qu’admettait la tradition chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose, malheureusement sous une forme très altérée par les copistes successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches correspondants de la Genèse.

Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l’origine de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix générations de héros, éponymes d’autant de cités successivement érigées. Le même Abydène, l’un des polygraphes grecs qui pendant la période des successeurs d’Alexandre s’efforcèrent sans succès de vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et l’histoire des peuples de l’Asie, paraît avoir déjà enregistré la donnée arménienne d’une succession de dix héros ancêtres précédant Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les écrivains de l’école d’Edesse, et d’après eux par Moïse de Khorène, l’historien national de l’Arménie.

Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra (Zoroastre), comptent au début de l’humanité neuf héros d’un caractère absolument, mythique, succédant à Gayômaretan, l’homme type, héros’autour desquels se groupent toutes les traditions sur les premiers âges, jusqu’au moment où elles prennent un caractère plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les Paradhâtas de l’antique tradition, devenus les dix rois Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée par Firdousi, les premiers monarques terrestres les hommes de l’ancienne loi, qui se nourrissaient du pur breuvage du haoma et qui gardaient la sainteté.

Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu’on appelle les dix Pîtris ou pères. Les Chinois comptent dix empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-ti, et l’avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se sont succédées depuis la création de l’homme et le commencement de la souveraineté humaine sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les Arabes aux dix rois mythiques de ‘Ad, le peuple primordial de leur péninsule, dont le nom signifie antique.

En Égypte, les premiers temps de l’existence de l’humanité sont marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans un tel état d’altération qu’il est difficile d’établir d’une manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu’à nous du célèbre Papyrus historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux qui au commencement avaient gouverné les hommes.

Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d’autant plus qu’il s’agit incontestablement d’un nombre rond et systématiquement choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse, au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus que l’hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour les générations de Schem à Tera’h, père de trois fils, chefs de races[11] de la même façon que Noa’h, le dixième patriarche à partir d’Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les traditions chaldéennes, les dix premières générations après le déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant on chercherait vainement ta rattacher le choix de ce nombre dix à quelqu’une des spéculations raffinées des philosophies religieuses du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n’est pas dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous l’avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres, assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et ne s’étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la marche progressive des connaissances, est celle où dix était le nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre indéterminé, celui qui servait pour dire « beaucoup, » pour exprimer la notion générale de pluralité. C’est le stage où de la numération quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains, laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la division infinie. Or, il importe de remarquer que c’est précisément jusqu’à dix qu’existent les affinités incontestables des noms de nombres égyptiens et sémitiques, et qu’également, s’il y a une parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite.

On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de l’humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui dérivent incontestablement de la même source.

Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis Adam jusqu’à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa’h, et nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance d’Adam par Scheth présente des traces manifestes d’un travail systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée qaïnite, l’a portée à dix[12]. De même, les Paradhâtas de la tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était originairement le premier homme ; ils sont devenus dix seulement quand avant Yima l’on a placé Gayômarétan, par un doublement analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement adoptés dans les grands centrés sacerdotaux comme Thèbes et Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la donnée de six révélations divines successives avant le déluge mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que primitivement on devait en compter une par règne ou par génération jusqu’au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.

Tous ces faits sont autant d’indices de ce qu’a déjà entrevu Ewald, que l’on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c’est ainsi que nous les voyons admettre à l’origine sept Maharschis ou grands saints ancêtres, et sept Pradjàpatis, maîtres des créatures ou pères primordiaux[13]. De ces deux nombres entre lesquels la tradition flottait, l’influence des Chakléo-Babyloniens a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de dix. Ils s’y étaient, en effet, attachés d’une façon toute particulière en vertu d’un système calendaire dont l’étude ne saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans le livre de cette histoire qui traitera spécialement, de la Chaldée et de l’Assyrie.

Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer, avec les traditions d’autres peuples de l’antiquité, le récit biblique qui lie la construction de la première ville au premier meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c’est encore une notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions primitives, antérieures à la dispersion des grandes races civilisées et qu’elles ont conservées après leur séparation, que la tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première ville, ‘Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu’à Romulus fondant Rome dans le sang de son fils Remus. On le verrait même s’élargir et donner naissance à une superstition d’un caractère plus général, qui à sa place dans les traditions populaires de toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en une pratique d’une révoltante barbarie, celle que l’établissement d’une ville doit être accompagnée d’une immolation humaine, que ses fondations réclament d’être arrosées d’un sang pur.

Une autre croyance universellement admise de l’antiquité était celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était infiniment plus longue.

Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie. L’Arcadieu était quelquefois appelée Gigantis et la Lycie Gigantia, d’après le caractère attribué à leurs habitants primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la terre, s’attachent à la partie méridionale de l’île de Rhodes et à Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu’elle prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les héros des origines étaient d’une taille gigantesque devient un lieu commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée parles découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l’on prenait pour les ossements de héros. Bérose, d’après la tradition chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été d’une stature et d’une force prodigieuses, et les représentait comme demeurant encore tels dans les premières générations après le déluge. C’est dans les récits de l’historien de la Chaldée et aussi dans les traditions nationales de l’Arménie, que Mar Abas Katina puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus terribles d’entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l’Arménien. Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des géants les peuples primitifs et, antésémitiques de la Péninsule arabique, les fils de ‘Amliq et de ‘Ad, nations éteintes dès une très haute antiquité, dont l’origine se perd dans la nuit des temps et qui ont laissé derrière elles un souvenir d’impiété et de violence.

On n’a donc pas lieu d’être surpris de trouver dans les récits antédiluviens de la Genèse (VI, 4) cette croyance populaire, dont la généralité atteste l’origine très ancienne, et que l’on peut hardiment ranger au nombre de celles qui s’étaient formées au temps où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd’hui scientifiquement prouvé qu’elle n’a pas de fondement réel, qu’elle est un simple produit de l’imagination, et ce ne sont pas les fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par quelques autres, qui peuvent aller à l’encontre de ce fait positif. Aussi haut que l’on remonte dans les vestiges de l’humanité, jusqu’aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire à côté des grands mammifères d’espèces éteintes, on constate que la taille moyenne de notre espèce ne s’est pas modifiée avec le cours des siècles et qu’elle n’a jamais excédé ses limites actuelles. Mais c’est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si profondes, que nous citions un peu plus haut, d’un des premiers théologiens catholiques de l’Allemagne contemporaine, proclamant que la lumière surnaturelle donnée, par Dieu aux écrivains bibliques n’avait pour but, comme la révélation en général, que la manifestation des vérités religieuses, non la communication d’une science profane, et que sur ce terrain de la science les écrivains inspirés ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur nation. A la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de violence, d’abus de la force et de révolte contre le ciel. C’était, a dit M. Maury[14], une ancienne tradition que des hommes forts et puissants, dépeints par l’imagination populaire comme des géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n’étaient probablement que les premiers humains qui abusèrent de la supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation qu’ils tenaient des dieux, des secrets qu’ils avaient ravis au ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités, soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme des actes de la colère divine ; quoi qu’il en soit, cette légende se répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce. Il y a plus d’une réserve à faire sur cette explication,qui suppose la généralité d’un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des Brahmanes dans l’Inde[15] et le triomphe d’une caste sacerdotale puissamment organisée sur les guerriers, qu’elle finit par plier à sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de même chez la plupart des nations, et l’on a dû renoncer aujourd’hui au mirage d’une puissance mystérieuse et primitive des prêtres, dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la science des religions. Mais M. Maury à eu parfaitement raison de né pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques, comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes, oublieuses de Dieu, au temps où les géants étaient sur la terre, état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les populations chez lesquelles il s’était développé.

Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette catastrophe terrible est l’effet de la colère céleste provoquée par les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire, sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs mœurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu’à nous dans un texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de la Bible. La même notion de violence et d’impiété s’attache aussi aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les premiers temps après le déluge. Bérose disait que les premiers hommes (d’après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux et à se croire supérieurs à eux, et c’est à cette, violente impiété qu’il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les données historiques delà littérature gréco-babylonienne, racontait à son tour : Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la surface de la terre, des géants d’une force extraordinaire vivaient au milieu d’elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour s’emparer de la domination.

La tradition, non seulement de l’existence des géants primitifs, mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans l’exubérance de végétation mythologique à laquelle s’est laissé aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes, cette tradition d’histoire primitive se combine et se confond d’une manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes qui dépeignent les luttes dé l’organisation de l’univers, entre les dieux célestes et les personnifications des forces telluriques. Aussi serait-il imprudent de suivre l’historien juif JOsèphe, et un certain nombre d’interprètes modernes, en établissant un rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie avant le déluge, d’une part, et la Gigantomachie des Hellènes, d’autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement naturaliste ; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme habituel[16], ils demeurent absolument étrangers à l’humanité, ne cessent pas d’être uniquement des représentants de forces de la nature, et aucun mythologue sérieux n’a jamais eu l’idée de rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines de l’histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l’Inde le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes ; la lutte y est également toute physique ; c’est au sein de la nature qu’elle se produit, et si l’on devait y chercher une certaine part de souvenir d’un événement historique de l’antiquité primitive, ce ne pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d’une population antérieure, lesquels, vaincus, passent à l’état de démons.

La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien distincte de la Gigantomachie, c’est-à-dire de la lutte que les dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même temps que les fils d’Ouranos et de Gaia sont précipités dans le Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez Hésiode ont été influencés par le souvenir d’une grande convulsion de l’écorce terrestre, produite par l’effort des feux souterrains, qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour témoins, sans doute celle que les géologues appellent le Soulèvement du Ténare, la dernière des crises plutoniennes qui ont bouleversé l’ancien monde et qui fit sentir ses effets du centre de la France jusqu’aux côtes de la Syrie. L’Italie, en effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en volcans, les Champs Phlégréens s’enflammèrent, le Stromboli et l’Etna s’ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos, Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots bouillonnants de la mer Egée. Les hommes qui assistèrent à cette effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au milieu d’un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre les puissances célestes, assistées d’autres forces terrestres en conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le sommet de l’Othrys, les autres sur le sommet de l’Olympe, cherchant réciproquement à s’écraser en se lançant des roches enflammées.

Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu’une lutte des forces de la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils d’Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous la trouvons exprimée avec son complet développement dans la Théogonie d’Hésiode, a ceci de particulier, qu’à côté des personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments, forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes, non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme stature, de l’humanité primitive, véritables représentants des géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas, Ménoitios, Prométhée et Epiméthée, ancêtres et types symboliques de la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La tradition qui se rapporte à eux est d’autant plus remarquable que la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque,en lui conservant son nom d’origine aryenne sous la forme Yapheth, comme un des fils de Noa’h et le père d’une des grandes races humaines, celle des Aryas. C’est spécialement au rameau de ce Iapétos que s’attache l’idée d’antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios, que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un représentant de l’homme en général, est un contempteur des dieux, que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Epiméthée, est le protagoniste d’une série de mythes qui correspondent à l’histoire du premier, péché dans la Genèse et qui : attirent sur lui le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthô, le correspondant du Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père dé la race de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces faits, dont il est impossible de méconnaître l’enchaînement, amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de violence, d’impiété, de révolte contre le ciel et de punition divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description épique d’Hésiode en efface complètement le côté humain.

Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument humain, quoique prodigieux ; et Preller a été complètement dans le vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines de l’histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d’une taille gigantesque, sont fils d’Alôeus, le héros de l’aire à battre le blé, et d’Iphimédée, la terre féconde dont les productions donnent la force ; on doit donc reconnaîtra en eux une personnification des premiers agriculteurs, et en même temps, enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux et se préparent à les détrôner[17]. Leur légende porte ainsi une empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes ; c’est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis que sa victime, l’innocent Habel, mène l’existence de pasteur. Les Aloades sont, d’ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu’à changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu’ils ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu’au ciel, variante manifeste, et la seule que nous connaissions en Grèce, delà tradition de la Tour de Babel, telle que nous la lisons dans la Genèse et qu’elle existait dans le cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C’est au milieu de ces entreprises insensées d’orgueil qu’ils sont foudroyés par les dieux et précipités dans le Tartare.

 

§ 4. — LE DÉLUGE.

La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui ont trait à l’histoire de l’humanité primitive, est la tradition du Déluge. Ce serait trop que dé dire qu’on la retrouve chez tous les peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de l’humanité, sauf pourtant une, — il importe de le remarquer, —la race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de l’Océanie. Ce silence absolu d’une race sur le souvenir d’un événement aussi capital, au milieu de l’accord dé toutes les autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il peut en découler des conséquences importantes[18].

Nous allons passer en revue les principales traditions sur le déluge éparses dans les divers rameaux de l’humanité. Leur concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir l’unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition est bien une de celles qui datent d’avant la dispersion des peuples, qu’elle remonte à l’aurore même du monde civilisé et qu’elle ne peut se rapporter qu’à un fait réel et précis.

Mais nous devrons d’abord écarter certains souvenirs légendaires que l’on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits essentiels ne permettent pas d’y assimiler en bonne critique. Ce sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d’une date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la tradition du grand cataclysme primitif a pu s’y confondre, amener à en exagérer l’importance ; mais les points caractéristiques du récit admis dans la Genèse ne s’y retrouvent pas, et le fait garde nettement, même sous la forme légendaire qu’il a revêtue, sa physionomie restreinte et spéciale.

Commettre la faute de grouper les souvenirs dé cette nature avec ceux qui ont trait au déluge, serait infirmer la valeur des conséquences que Ton est en droit de tirer de l’accord des derniers, au lieu de la fortifier.

Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n’a aucune parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge biblique ; c’est un événement purement local et dont on peut parvenir, dans la limite de l’incertitude que présente encore la chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle avant l’ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[19]. Les écrivains chinois, nous montrent alors Yu, ministre et ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues, creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans toute la Chine. Un savant sinologue, Edouard Biot, a prouvé, dans un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que c’est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la catastrophe ainsi relatée ; la société chinoise primitive, établie sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux, lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre inscription, gravée sur le rocher d’un des pics des montagnes du Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et par suite le plus antique spécimen de l’épigraphie chinoise, si elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.

Le caractère d’événement local n’est pas moins clair dans la légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens habitants de la province de Cundinamarca dans l’Amérique méridionale, bien que la fable s’y soit mêlée dans une beaucoup plus forte proportion à l’élément historique fondamental. Qu’y voyons-nous, en effet ? L’épouse d’un homme divin ou plutôt d’un dieu nommé Botchica, laquelle s’appelait Huythaca, se livrant à d’abominables sortilèges pour faire sortir de son lit la rivière Funzha ; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux ; les hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe, quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour faciliter l’écoulement des’ eaux ; puis il rassembla les restes dispersés de la nation des Muysicàs, leur enseigna le culte du Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le Cundinamarca.

Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d’une manière incontestable l’empreinte de son influence sur la tradition de l’Inde, et de toutes les narrations du déluge c’est celle qui se rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu’ils ont dû n’en faire qu’un jusqu’au moment où les Téra’hites sortirent d’Our pour gagner la Palestine.

Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions inégalement développées, mais qui offrent entre elles un remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de Babylone et comprise dans l’histoire qu’il écrivait à l’usage des Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le prêtre chaldéen continuait ainsi :

Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros (‘Hasisadra) régna dix-huit sares (64.800 ans). C’est sous lui qu’arriva le grand déluge, dont l’histoire est racontée de la manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d’été) tous les hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le commencement, le milieu et-la fin de tout ce qui était consigné par écrit et de l’enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de construire un navire et d’y monter avec sa famille et ses amis les plus chers ; de déposer dans le navire des provisions pour la nourriture et la boisson, et d’y faire entrer les animaux, volatiles et quadrupèdes ; enfin de tout préparer pour la navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait tourner la marche de son navire, il lui fut répondu « vers les dieux, » et de prier pour qu’il en arrivât du bien aux hommes.

Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et large de deux ; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes.

Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n’ayant trouvé ni nourriture, ni lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après Xisouthros leur donna de nouveau la liberté ; mais ils revinrent encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros comprit que la terre était découverte ; il fit une ouverture au toit du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux ; à ce moment il disparut avec ceux qui l’accompagnaient.

Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent aie chercher en l’appelant par son nom. Ils ne revirent plus Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant d’être pieux envers les dieux ; qu’en effet il recevait la récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui restaient qu’ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se trouvaient était l’Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix, sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau de Xisoutliros, qui s’était enfin arrêté en Arménie, une partie subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les pèlerins en rapportent l’asphalte qu’ils ont raclé sur les débris ; on s’en sert pour repousser l’influence des maléfices. Quant aux compagnons de Xisoutliros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent des temples et reconstituèrent Babylone[20].

A côté de cette version qui, tout intéressante qu’elle soit, n’est cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième tablette ou onzième chant d’une grande épopée héroïque de la ville d’Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l’analyse détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la bouche même de ‘Hasisadrà, le patriarche sauvé du déluge et transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d’une éternelle félicité.

On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l’ordre du roi d’Assyrie Asschour-bani-abal, d’après un exemplaire très ancien que possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d’Ourouk, fondée par les monarques. du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de préciser, la date de l’original ainsi transcrit par les scribes assyriens ; mais il est certain qu’il remontait à l’époque de cet Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même probablement plus ; il était donc fort antérieur à Moscheh (Moïse) et presque contemporain d’Abraham. Les variantes que les trois copies existantes présentent entre elles prouvent que l’exemplaire type était tracé au moyen de la forme primitive d’écriture désignée sous le nom d’hiératique, caractère qui était déjà devenu difficile à lire au VIIe siècle, puisque les copistes ont varié sur l’interprétation à donner à certains signes et dans d’autres cas ont purement et simplement reproduit les formes de ceux qu’ils ne comprenaient plus. Il résulte enfin de la comparaison des mêmes variantes, que l’exemplaire transcrit par ordre d’Asschour-bani-abal était lui-même la copie d’un manuscrit plus ancien, sur laquelle on avait déjà joint au texte original quelques gloses interlinéaires. Certains des copistes les ont introduites dans le texte ; les autres les ont omises.

Je veux te révéler, ô Izdhubar (?), l’histoire de ma conservationet te dire la décision des dieux.          

La ville de Schourippak[21], une ville que tu connais, est située sur l’Euphrate ;elle était antique et en elle [on n’honorait pas] les dieux. — [Moi seul, j’étais] leur serviteur, aux grands dieux. — [Les dieux tinrent conseil sur l’appel d’]Anou. — [Un déluge fut proposé par] Bel[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninib.

Et le dieu [Êa], le seigneur immuable, — répéta leur commandement dans un songe. — J’écoutais l’arrêt du destin qu’il annonçait, et il me dit :Homme de Schourippak, fils d’Oubaratoutou,toi, fais un vaisseau et achève-le [vite]. — [Par un déluge] je détruirai la semence et la vie.Fais (donc) monter dans le vaisseau la semence de tout ce qui a vie.Le vaisseau que tu construiras,600 coudées le montant de sa largeur et de sa hauteur.[Lance-le] aussi sur l’Océan et couvre-le d’un toit.Je compris et je dis à Êa, monseigneur :[Le vaisseau] que tu me commandés de construire ainsi,[quand] je le feraijeunes et vieux [se riront de moi]. — [Êa ouvrit sa bouche et] parla ;il dit à moi, son serviteur :[S’ils se rient de toi,] tu leur diras :[Sera puni] celui qui m’a injurié,[car la protection des dieux] existe sur moi[22]. — .... comme des cavernes .... — .... j’exercerai mon jugement sur ce qui est en haut et ce qui est en bas .... — .... Ferme le vaisseau .... — .... Au moment venu, que je te ferai connaître, — entre dedans et amène à toi la porte du navire. — A l’intérieur, ton grain, tes meubles, tes provisions,tes richesses, tes serviteurs mâles et femelles, et les jeunes gens, — le bétail des champs et les animaux sauvages des campagnes que je rassembleraiet que je t’enverrai, seront gardés derrière ta porte. — ‘Hasisadra ouvrit sa bouche et parla ; — il dit à Éa, son seigneur :Personne n’a fait [un tel] vaisseau. — Sur la carène je fixerai .... — je verrai .... et le vaisseau .... — le vaisseau que tu me commandes de construire [ainsi,]qui dans ....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .[23]

Au cinquième jour [ses deux flancs[24]] étaient élevés. — Dans sa couverture quatorze en tout étaient ses fermes,quatorze en tout on en comptait en dessus.Je plaçai son toit et je le couvris.Je naviguai dedans au sixième (jour) ; je divisai ses étages au septième ;je divisai les compartiments intérieurs au huitième.Je bouchai les fentes par où l’eau entrait dedans ; — je visitai les fissures et j’ajoutai ce qui manquait.Je versai sur l’extérieur trois fois 3600 (mesures) de bitume,et trois fois 3600 (mesures) de bitume à l’intérieur.Trois fois 3600 hommes porte-faix apportèrent sur leurs têtes les caisses (de provisions).Je gardai 3600 caisses pour la nourriture de ma familleet les mariniers se partagèrent deux fois 3600 caisses.Pour [l’approvisionnement] je fis tuer des bœufs ;j’instituai [des distributions] pour chaque jour.En [prévision des besoins de] boissons, des tonneaux et du vin[je rassemblai en quantité] comme les eaux d’un fleuve et[des provisions] en quantité pareille à la poussière de la terre ;[à les arranger dans] les caisses je mis la main. — .... du soleil .... le vaisseau était achevé. — .... fort, etje fis porter en haut et en bas les apparaux du navire.[Ce chargement] en remplit les deux tiers.

Tout ce que je possédais, je le réunis ; tout ce que je possédais d’argent, je le réunis ;tout ce que je possédais d’or, je le réunis ;tout ce que je possédais de semences de vie de toute nature, je le réunis.Je fis tout monter dans le vaisseau ; mes serviteurs mâles et femelles,le bétail des champs, les animaux sauvages des campagnes et les fils du peuple, je les fis tous monter.

Schamasch (le Soleil) fit le moment déterminé, etil l’annonça en ces termes : Au soir je ferai pleuvoir abondamment du ciel ;entre dans le vaisseau et ferme ta porte. — Le moment fixé était arrivé,qu’il annonçait en ces termes : Au soir je ferai pleuvoir abondamment du ciel.Quand j’arrivai au soir de ce jour,du jour où je devais me tenir sur mes gardes, j’eus peur ;j’entrai dans le vaisseau et je fermai ma porte. — En fermant le vaisseau, à Bouzour-schadi-rabi, le pilote,je confiai (cette) demeure avec tout ce qu’elle comportait.

Mou-scheri-ina-namari[25]s’éleva des fondements du ciel en un nuage noir ;Raman[26] tonnait au milieu de ce nuage,et Nabou et Scharrou marchaient devant ;ils marchaient dévastant la montagne et la plaine ;Nergal[27] le puissant traîna (après lui) les châtiments ;Ninib[28] s’avança en renversant devant lui ;les Archanges de l’abîme apportèrent la destruction,dans leurs épouvantements ils agitèrent la terre. — L’inondation de Raman se gonfla jusqu’au ciel,et [la terre,] devenue sans éclat, fut changée en désert.

Ils brisèrent les .... de la surface de la terre comme .... ; — [ils détruisirent] les êtres vivants de la surface de la terre. — Le terrible [déluge] sur les hommes se gonfla jusqu’au [ciel.]Le frère ne vit plus son frère ; les hommes ne se reconnurent plus. Dans le cielles dieux prirent peur de la trombe etcherchèrent un refuge ; ils montèrent jusqu’au ciel d’Anou[29]. — Les dieux étaient étendus immobiles, serrés les uns contre les autres, comme des chiens. — Ischtar parla comme un petit enfant,la grande déesse prononça son discours :Voici que l’humanité est retournée en limon, etc’est le malheur que j’ai annoncé en présence des dieux. — Tel que j’ai annoncé le malheur en présence des dieux,pour le mal j’ai annoncé le .... terrible des hommes qui sont à moi. — Je suis la mère qui a enfanté les hommes, etcomme la race des poissons les voilà qui remplissent la mer ; etles dieux, à cause de (ce que font) les Archanges de l’abîme, sont pleurant avec moi. — Les dieux sur leurs sièges étaient assis en larmes,et ils tenaient leurs lèvres fermées, [méditant] les choses futures.

Six jours et autant de nuitsse passèrent ; le vent, la trombe et la pluie diluvienne étaient dans toute leur force. — A l’approche du septième jour, la pluie diluvienne s’affaiblit, la trombe terriblequi avait assailli à la façon d’un tremblement de terrese calma. La mer tendit à se dessécher, et le vent et la trombe prirent fin.Je regardai la mer en observant attentivement.Et toute l’humanité était retournée en limon ;comme des algues les cadavres flottaient.J’ouvris la fenêtre, et la lumière vint frapper ma face. — Je fus saisi de tristesse, je m’assis et je pleurai ;et mes larmes vinrent sur ma face.

Je regardai les régions qui bornaient la mer ;vers les douze points de l’horizon, pas de continent.Le vaisseau fut porté au-dessus du pays de Nizir.La montagne de Nizir arrêta le vaisseau et ne lui permit pas de passer par-dessus. —