QUATRIÈME PARTIE — LES NOUVELLES RELIGIONS
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§ 1. — LA RÉVISION DES PRIVILÈGES DES TEMPLES : LE DROIT D’ASILE. Les sanctuaires avaient d’abord la prérogative de recevoir des présents, quelquefois d’un grand prix : à celle-là les Romains ne touchèrent pas ; mais ils jouissaient souvent aussi du privilège d’asile[1], exclusivement religieux, qui fut l’objet d’une plus grande rigueur. On sait que le mot άσυλία désigne le fait d’être à l’abri du droit de prise, de la contrainte et généralement de toute violence (συλεΐν = arracher)[2]. Certains temples étaient admis à offrir cet abri : primitivement il fallait que le suppliant embrassât l’autel, mais bientôt il lui suffit de se réfugier dans l’espace consacré ; et ainsi le nom d’asile en vint à être appliqué au lieu privilégié lui-même ; et ce lieu privilégié s’étendit dans quelques cas démesurément, englobant une vaste étendue de terrain autour du sanctuaire, comme nous le verrons pour Éphèse. L’asylie était d’ordinaire conférée par un souverain à titre de faveur (δωρεά). Alexandre le Grand se montra libéral pour l’asile d’Éphèse ; depuis lors, comme l’Asie, sous la dépendance assez lâche des rois de Pergame, pouvait prendre parti entre divers compétiteurs, les concessions de ce genre furent inspirées par le désir de s’assurer les bonnes dispositions des villes. Et justement, au IIe et aussi au Ier siècle avant notre ère, le droit d’asile fut une des grandes préoccupations des cités d’Asie Mineure. Elles y trouvaient des profits évidents : une garantie contre les dévastations au cours d’une guerre, une source de richesses aussi ; Ptolémée, roi d’Égypte, se retira à Éphèse, où il vécut dans le temple d’Artémis[3] (697/57), non sans doute sans y apporter des trésors. Il fallait généralement invoquer un prétexte pour se faire octroyer cet avantage. Les habitants de Magnésie du Méandre, à les en croire, eurent une apparition : la déesse leur enjoignit de célébrer des jeux en sa faveur et d’assurer l’inviolabilité de son territoire ; alors on envoya des députés à toutes les villes grecques pour en obtenir la reconnaissance du privilège. A Téos, le territoire fut, de la même manière, proclamé sacré et inviolable par un grand nombre de cités grecques, dont nous avons conservé les décrets, et par le Sénat romain[4]. A la date où ces événements se passaient, l’Empire du monde n’était pas encore fondé au profit de Rome ; d’autres nations y visaient, comme les Macédoniens ; mais rien n’était fixé ; la lutte continuant pour l’hégémonie, il fallait se procurer les adhésions individuelles des différents États[5]. Quel fut le motif allégué par les Téiens ? Dans leurs murs s’était établie la grande compagnie internationale des artistes dionysiaques ; il fallait garantir la liberté de leurs exercices ; aussi le droit d’asile couvrait-il, non seulement les citoyens, mais tous les habitants[6]. Les Romains, en fins politiques, consentirent à ce qui leur était demandé, sous cette condition que les Téiens leur resteraient fidèles, comme l’expriment les dernières lignes du sénatus-consulte ; or ils suivirent le parti d’Antiochus ; par suite, trois ans après, les Romains dévastèrent sans scrupule le territoire de Téos[7]. Mais, sous réserve de la condition de fidélité, les Romains de la République tolérèrent volontiers l’exercice du droit d’asile[8]. Mithridate n’eut garde, à Éphèse notamment, de se montrer moins généreux. Jusqu’à l’Empire, l’octroi de cette faveur fut généralement le prix de la résistance aux ennemis de Rome dans les guerres étrangères et d’une alliance inavouée dans les guerres civiles. Mais entre temps un grand nombre d’usurpations de cette prérogative s’étaient commises, et surtout, même légitimement exercée, elle avait entraîné dans la pratique une foule d’abus. A Rome parvenaient sans cesse à ce sujet des plaintes et des requêtes, qui décidèrent les Romains à un examen sérieux de la question en l’an 22, sous le règne de Tibère. Tacite, qui nous rapporte, cet épisode[9], nous dit qu’il y avait trois sortes d’individus profitant particulièrement de l’άσυλία : les esclaves en fuite[10], les débiteurs poursuivis par leurs créanciers[11] et enfin les malfaiteurs, toutes gens indignes de la protection des dieux. Tibère invita donc les villes grecques, qui prétendaient à l’asile et à ses avantages, à envoyer des députés pour discuter, contradictoirement avec le Sénat, les droits et privilèges qui leur avaient été attribués par les décrets des rois ou les édits des magistrats romains ; les litres invoqués devaient être présentés pour une étude minutieuse, car à cette époque il était facile d’introduire des titres faux, attribués aux Séleucides. En même temps sans doute, on était résolu à déterminer le périmètre dans lequel le droit d’asile, une fois reconnu, pourrait s’exercer[12]. Quelques villes trouvèrent elles-mêmes leurs titres si peu présentables qu’elles n’envoyèrent pas de députés ; mais la plupart répondirent à la convocation, et ce fut, pendant les années 22 et 23, une avalanche de délégations, considérables sans doute et éloquentes, trop éloquentes ; car après avoir longtemps examiné les pièces, le Sénat fut enfin, à son ordinaire, fatigué de ces sollicitations et plaidoiries et remit l’affaire à l’appréciation des consuls. Les droits et privilèges demandés pour leurs temples par les villes furent en général confirmés, mais on réduisit la latitude d’en user, et en outre, afin d’éviter à l’avenir les άσυλίαι imaginaires, il fut enjoint aux Grecs d’afficher dans chaque sanctuaire intéressé, sur des tables de bronze, le sénatus-consulte qui consacrait sou droit d’asile. Nous devons à Tacite une énumération, non limitative[13], il est vrai, mais qu’on peut partiellement compléter par les inscriptions, des cités qui figuraient au procès ; et cette revue demande d’autant plus à être faite dans les détails qu’à de très rares exceptions près, Chypre et Ténos, il ne s’agit guère dans cette circonstance que de villes d’Asie. Ce sont avant tout les grandes localités et celles du littoral qui ont joui de cette prérogative. L’origine du droit d’asile du temple d’Artémis à Éphèse se perdait dans la légende : les Perses, les Macédoniens, les Romains le consacrèrent. On voit par Strabon les accroissements qu’il reçut successivement[14]. Alexandre donna à l’άσυλία, tout autour du temple, un rayon de 185 mètres. Mithridate l’étendit à la distance à laquelle pouvait atteindre une flèche lancée d’un coin du monument — pour symboliser sans doute cette idée que le réfugié devait être aussi invulnérable, sous la protection de la déesse, de loin que de près, — mais cela augmentait de très peu la superficie. Antoine le triumvir doubla encore le rayon, et ainsi le territoire inviolable comprit une partie de la cité. Cette dernière extension déplut aux Romains ; aussi, comme les Éphésiens s’étaient rendus les premiers à l’invitation de Tibère, leur privilège, du reste immémorial, fut reconnu ; mais sous l’Empire aucune parcelle du territoire même de la ville ne put offrir une retraite aux vagabonds et aux débiteurs. Le triumvir Marc-Antoine épargna tous les complices de Brutus et Cassius réfugiés auprès d’Artémis, à deux exceptions près[15]. Les Romains eux-mêmes s’y étaient retirés eu hâte, mais vainement, lors du massacre ordonné par Mithridate[16]. Les magistrats romains d’ailleurs ne rougissaient pas de porter atteinte à la sainteté du lieu : le questeur Scaurus accusa sans scrupule un Éphésien de l’avoir empêché d’arracher de l’Artémision son esclave qui y avait cherché un abri. Le temple garda très longtemps son droit d’asile ; les monnaies souvent le rappellent : nous en avons une de Philippe l’Arabe, au milieu du IIIe siècle, qui en porte la mention[17] ; et depuis la révision de l’an 22 il n’y a plus trace d’une violation. A Smyrne, le temple d’Aphrodite Stratonikis avait été doté de l’άσυλία par Séleucus II Callinicus, roi de Syrie, qui déclara la ville elle-même ίεράν καί άσυλον[18]. La prérogative dont se prévalaient les habitants n’avait pas une authenticité certaine ; ils envoyèrent cependant des députés, et il faut croire que les Romains se laissèrent imposer parle nom de Stratonikis donné à Aphrodite, — pour honorer Stratonice, une aïeule de Callinicus, — qui rendait la prétention vraisemblable ; car le droit d’asile, à Smyrne aussi, fut confirmé. En Ionie encore, il y avait un sanctuaire célèbre, réputé très au loin à cause des oracles qui y étaient rendus, celui d’Apollon Didyméen. Les Milésiens surtout le vénéraient, et c’est eux qui demandèrent pour lui le maintien du droit d’asile, que lui avait conféré jadis Darius III. Il ne nous est pas dit que le sanctuaire ait été violé ; il n’y eut, à notre connaissance, que les pirates de Cilicie qui y commirent des déprédations[19]. Ils n’épargnèrent pas davantage un temple assez illustre, situé près de Colophon, dont il dépendait, et appelé τό Κλάριον. Un oracle encore y était attaché, que Germanicus, nouvellement élu consul et rentrant à Rome, alla consulter[20]. Tacite ne mentionne aucune députation en faveur de ce temple ; mais c’est de sa part une simple omission, on peut le croire, car souvent le droit d’asile était attribué aux temples ainsi pourvus d’un oracle, les visiteurs n’étant pas seulement des gens du pays, mais quelquefois des étrangers. Et nous voyons qu’au temps de Germanicus l’oracle de Claros était encore en renom. Téos fut-elle sacrifiée ? Une fois de plus, il ne faudrait pas le conclure du silence de Tacite à son sujet ; l’historien ne s’intéressait pas spécialement à chaque ville, comme nous-même en ce moment ; il ne s’arrêtait qu’à ce débat si caractéristique élevé à l’occasion du droit d’asile, et à la façon dont les Romains, d’une manière générale, y mirent un terme. Au fait, la question n’est pas facile à élucider. Je suis moins frappé que M. Scheffler[21] des mots : άγνών Τηίων, qui figurent sur une monnaie de la ville[22], et de la qualification : ή ίερωτάτη πόλις, qui lui est donnée dans une inscription[23]. Si peu soucieux que fussent les Grecs d’une terminologie exacte, il n’en est pas moins vrai que ces épithètes n’impliquent point le droit d’asile ; la boulé était fréquemment appelée très sainte ; pourquoi pas une cité elle-même ? Je retiendrais plus volontiers ce fait que Téos avait montré jadis de l’hostilité à l’égard de Rome, qui s’était vengée sur son privilège ; en outre, ce dernier avait sa raison d’être dans l’hospitalité que Téos avait offerte à la grande compagnie des artistes dionysiaques, laquelle, depuis lors, s’était démembrée. Somme toute, on- ne peut rien affirmer. Je sais bien que l’άσυλία avait été attribuée à la ville (πόλις) et à tout son territoire (χώρα), pareillement consacrés à perpétuité à Dionysos. Mais ils ne devaient cet avantage qu’à l’honneur d’être la résidence des technites. Ce synode lui-même jouissait personnellement, depuis le IIIe siècle, de l’άσυλία et de l’άσφάλεια, qui lui avaient été reconnues par tous les Grecs, pour les temps de paix et de guerre, en vertu d’un oracle d’Apollon[24] ; personne ne devait lui créer d’obstacles, ses membres étaient sacrés comme rendant les honneurs légitimes à la divinité. Que devint leur propre άσυλία après leur départ de Téos et leur dispersion ? On l’ignore, mais il est permis de croire que celle de la ville, quand ils l’eurent quittée, n’ayant pas été confiée spécialement à un temple, comme dans les autres cités, s’éteignit par voie de conséquence ; l’histoire d’Éphèse nous fournit un autre argument : les Romains n’aimaient pas qu’une trop grande étendue de territoire fût inviolable. Au point de vue qui nous occupe, l’ancienne Ionie était assez favorablement traitée ; il faut noter combien la situation resta différente pour la Phrygie : Tacite n’en mentionne aucune ville ; mais les inscriptions font un sort exceptionnel à Aezani[25], qu’on voit au commencement du IIIe siècle, — et on ne sait depuis quand, — dotée du droit d’asile, en faveur sans doute de Zeus, la cité étant appelée νεωκόρος τοΰ Διός. Pourquoi cette parcimonie ? Elle s’explique sans peine : les villes de Phrygie sont de date plus récente que celles du littoral ; or, en matière d’inviolabilité, les Romains ont ratifié d’antiques privilèges, évitant d’en créer de nouveaux. Et surtout, cette région, la moins civilisée de toute la proconsulaire, au moins au début de l’Empire, n’offrait déjà que trop de repaires naturels, en certains endroits, aux gens suspects. Le cas isolé d’Aezani est dû à des motifs qui nous échappent. On fera la même constatation pour la Mysie et la Lydie, mais les raisons en sont un peu différentes : sans doute, là aussi, la culture hellénique avait pénétré moins tôt que dans les contrées proprement côtières ; mais de plus les grandes villes étaient moins nombreuses et n’avaient pas joué dans les événements politiques récents le même rôle que les cités d’Ionie ou même que les localités échelonnées le long de la grande route vers l’Est. A Pergame, le droit d’asile avait été reconnu par le roi Eumène II au temple d’Athéna Niképhoros. Plusieurs États grecs ajoutèrent leur garantie et des peines sévères prévinrent les violations[26]. Pour les temps qui suivirent, nous n’en avons plus de nouvelles : après les Attalides, ce culte d’Athéna tomba dans l’oubli, à mesure que l’ancienne capitale perdait de sa gloire et de sa prospérité. En revanche, Pergame possédait un autre temple-asile, celui d’Asklépios. A l’époque de Mithridate, les Romains eurent beau s’y précipiter, ils n’en furent pas moins massacrés, comme dans l’enceinte d’Athéna[27]. A son égard, dit Tacite, les documents présentés parurent convaincants ; le droit d’Asklépios fut confirmé, et il en bénéficia longtemps ; Caracalla lui fut très prodigue de faveurs ; une maladie l’avait amené à Pergame, et dans le sanctuaire le dieu lui envoya des songes[28]. A Sardes, le temenos d’Artémis était inviolable depuis Alexandre, il demeura tel après l’an 22 ; les habitants d’une ancienne capitale pouvaient plus aisément invoquer des raisons plausibles. Le témoignage de Tacite à l’égard d’Hiérocésarée est plus déconcertant : les députés affirmèrent le droit d’asile de leur Diana Persica, alléguant qu’il avait été déjà sanctionné et accru par des chefs romains : M. Perperna, vainqueur en 130 d’Aristonicus, puis P. Servilius Isauricus, le proconsul de Cilicie de l’an 78, etc. Grâce à eux et à d’autres, le temple et son péribole étaient privilégiés dans un rayon de 2 000 pas. Ils eurent cause gagnée finalement, à la faveur, je pense, de la sympathie que dut inspirer aux juges du procès une ville baptisée d’un nom demi-romain, et à laquelle Tibère lui-même s’était intéressé. Mais, de toutes les contrées de l’Asie, la Carie eut le plus grand nombre de portes ouvertes aux vagabonds et aux endettés. Elle était largement pourvue par endroits de villes illustres et riches, et elle avait montré pour la cause romaine un dévouement moins intermittent que les régions voisines. La petite cité d’Amyzon avait reçu l’άσυλία par le bienfait d’un roi, attesté dans une inscription datant de la première arrivée des Romains en Asie[29] ; quant à ses destinées ultérieures, le souvenir ne nous en est pas parvenu ; et l’on n’a nulle raison de se prononcer pour ou contre sa déchéance, le silence de Tacite à l’égard de cette modeste localité pouvant se concevoir aussi aisément que le retrait du privilège à un sanctuaire apparemment sans importance. Tout autre est le cas d’Aphrodisias, la ville d’Asie qui éclipsait toutes les autres par ses fêtes brillantes et ses jeux. Elle avait, nous le savons, bien mérité des Romains ; ses députés, dit Tacite, pour s’assurer le droit d’asile, représentèrent l’édit du dictateur César rendu en récompense des services rendus par eux à son parti. Nous avons également un décret[30] par lequel Marc-Antoine, au nom des Triumvirs, concède au temple d’Aphrodite, à Plarasa-Aphrodisias, les mêmes prérogatives appartenant à celui d’Artémis à Éphèse ; les limites du territoire inviolable durent être reculées, puisque Alexandre, Mithridate et le même Antoine avaient donné une plus grande superficie à celui de l’Artémision. Cette concession avait dû être en 38 confirmée par le Sénat en même temps que les autres actes des Triumvirs[31]. Sous Tibère néanmoins, les gens d’Aphrodisias ne produisirent pas la lettre d’Antoine, dont les actes avaient été rescindés, mais seulement le décret de César et des rescrits d’Auguste. Ces documents rappelant des faits récents et bien connus, il n’y eut pas de difficultés ; on loua même les habitants de ce que l’irruption des Parthes n’avait rien changé à leur fidélité envers le peuple romain. Stratonicée se trouvait dans des conditions identiques, et Tacite parle des deux villes à la fois. Les Stratonicéens se prévalaient même d’états de services plus beaux encore. Le sénatus-consulte de 81, dit de Lagina, avait récompensé les adversaires inébranlables de Mithridate ; mais plus décisif et moins lointain était un décret d’Auguste. Pendant l’invasion des Parthes, sous Labienus, le temple d’Hécate fut dévasté ; la paix rétablie, l’Empereur s’occupa de le purifier et de le relever, puis de le doter de privilèges[32], qui furent ratifiés en l’an 22 ; même il y avait à Lagina un champ consacré à Hécate et auquel s’étendait la prérogative octroyée à Stratonicée. Le droit d’asile d’Arlémis Leucophryné à Magnésie du Méandre représentait une générosité de L. Cornélius Scipio, qui avait ainsi récompensé les Magnètes de leur fidélité pendant la guerre contre Antiochus ; Sylla l’avait confirmé en 84, on en fit autant sous Tibère. Tacite ne parle pas de Nysa ; mais l’épigraphie supplée à son silence. Une inscription de l’an 1 avant J.-C.[33] nous apprend que le proconsul Cn. Lentulus Augur garantit à la ville le droit d’asile sollicité par les stratèges. Le gouverneur avait donc pour cela les pouvoirs nécessaires ? Il semble que le Sénat eût dû intervenir, mais il n’allait pas jusqu’au bout de ses droits, et nous possédons un fragment d’une lettre qui paraît être d’un Empereur, portant ratification des privilèges concédés par les anciens rois[34]. Ce texte est-il d’Auguste, approuvant la décision de Lentulus, ou de Tibère, à l’occasion de la révision générale ? Les deux hypothèses sont également admissibles, en l’absence de toute autre donnée. Sur un second monument très mutilé[35], dont la date est inconnue, on lit les épithètes ή ίερά καί άσυλος, qui ne peuvent guère s’appliquer qu’à Nysa. Ajoutons que le culte principal de cette ville était rendu à Hadès et à Corè et que beaucoup de monnaies ΝΥΣΑΕΩΝ représentent l’enlèvement de l’une par l’autre[36]. Or, Strabon fait allusion au droit d’asile accordé dans la région à ces deux divinités[37] ; il semble qu’il n’y ait pas de doute. Tacite ne mentionne pas non plus Tralles, qui méritait cependant d’être citée ; un texte épigraphique conservé rapporte à Artaxerxés III Ochos[38] la collation du privilège d’άσυλία à cette ville. L’inscription semble du premier siècle de l’ère chrétienne, malgré les faits plus anciens qu’elle relate, et c’est peut-être une reproduction intégrale des antiques chartes de la cité, qu’on fit recopier eu y ajoutant le sénatus-consulte romain. Ce deuxième affichage ferait croire que les consuls s’étaient contentés du titre invoqué. L’opération générale de révision dura plus d’une année, puisque en 23 Samos envoya des députés pour le même objet : Elle s’appuyait sur un décret des Amphictyons, arbitres suprêmes au temps où les Grecs, ayant fondé des villes en Asie, en tenaient les rivages. Les faveurs d’Auguste, son hôte, dont le souvenir était encore si présent, durent passer pour une recommandation plus puissante. Cos avait un titre non moins ancien et y joignait un mérite propre : elle avait donné refuge, dans son temple de l’Asklépieion, aux citoyens romains, quand, sur l’ordre de Mithridate, on les égorgeait dans toutes les îles et cités d’Asie. Ainsi Rome s’est basée sur la tradition, quand elle était sérieusement établie, et plus encore sur les services rendus. Le nombre des sanctuaires pourvus du droit d’asile a dû diminuer[39] à la suite de ce recensement, dont la formule de conclusion ne demeura pas sans retouches, car nous constatons des actes ultérieurs[40]. Des mécontentements en naquirent sans doute ; il y eut aussi des satisfaits. La métropole poursuivait son œuvre de police et de pacification, qui profita à plus d’un peuple ; et surtout elle montrait sa force et imposait la soumission. Mais en outre cet usage grec lui rendit encore un notable service : le Sénat avait limité le plus possible les privilèges des temples élevés aux anciennes divinités ; or un nouveau culte naquit, le culte impérial, et dans tout le monde romain les temples des Empereurs, et même les statues du prince vivant, obtinrent ce pouvoir de protection qui avait été reconnu au sanctuaire de Jules César, à Rome[41]. Sans doute il ne suffisait pas au coupable, pour échapper aux poursuites, de se réfugier chez le dieu ou d’embrasser son image : mais celle démarche valait au moins à celui qui la tentait la clémence du tribunal et la bienveillance de l’autorité publique[42]. C’était une prérogative plus restreinte que l’άσυλία de jadis ; en revanche, sitôt inauguré, tout temple impérial la possédait de plein droit, et les agents de Rome, qui n’avaient cure de l’autre, respectaient celle-là. Une comparaison s’imposait à l’esprit des Asiatiques, qui s’habituèrent à invoquer leurs « dieux Augustes » comme un pouvoir tutélaire et paternel. § 2. — LE SERVICE DU CULTE CONTRÔLÉ ET MODIFIÉ PAR LES ROMAINS. L’influence romaine, à l’égard du personnel du service du culte, se fil sentir de plusieurs manières. On restreignit d’abord Tassez grande indépendance dont jouissaient les prêtres en face du pouvoir civil ; ils prirent de plus en plus le caractère de magistrats de la cité, ce qui est, on lésait, une idée surtout romaine, et à ce titre ils furent soumis, comme les autres fonctionnaires, à la suprématie de la boulé. Sur ce point rien de plus net que ce que j’ai rapporté des transformations subies par la hiérarchie de l’Artémision d’Éphèse. Chez les Grecs, le service du culte ne recevait aucune assistance publique des municipalités ; les temples étaient comme autant de banques privées, alimentées par les dons[43], le produit des oracles, le rendement des domaines sacrés. Les deux lacs situés à l’embouchure du Caystre appartenaient à Artémis éphésienne ; les rois de Pergame se les étaient appropriés ; les Romains en firent la restitution[44]. Le droit de pêche était loué à une société de fermiers[45]. Mais les Romains ne s’en tinrent pas là : ils firent passer dans la pratique le principe en vigueur en Italie, où les soins du culte étaient une obligation de l’État[46]. On le constate, quoique peu nettement, par l’affaire d’Aezani ; une discussion s’était élevée sur les lots du domaine sacré partagé entre les habitants ; l’Empereur décida que le tribut fixe prélevé sur les propriétaires de ces lots serait remis au trésorier du territoire sacré, non pour accroître les ressources de ce territoire, mais pour que les revenus de la ville ne fussent pas diminués[47]. Ici se manifeste la confusion croissante entre les biens religieux et les finances municipales. Nous avons déjà noté qu’à Éphèse l’administration du trésor de la déesse échappa à la comptabilité des prêtres[48]. Mais l’autorité romaine ne se borna pas à imposer au corps sacerdotal la supériorité des pouvoirs laïques ; elle exigea de lui naturellement une déférence envers elle-même. Tout comme les cités, les corps constitués, la boule, la gérousie, les neoi, on vit des collèges religieux saluer l’Empereur, le féliciter de son avènement au trône ou de la naissance de son fils ; ces marques de respect sont prodiguées à Smyrne, à l’égard d’Antonin le Pieux, qui reçoit les hommages du synode des gens qui célèbrent Briseus Dionysos et du synode des mystes[49]. Pour la célébration de certaines cérémonies sacrées, l’autorisation administrative des Romains était peut-être de rigueur ; on peut le déduire d’une inscription autrefois copiée par Cyriaque d’Ancône : A L. Mestrius Florus, proconsul, lettre de L. Pompeius Apollonius d’Éphèse : Des mystères et des sacrifices, Seigneur, sont chaque année, à Ephèse, offerts à Déméter Karpophore et Thesmophore et aux dieux Augustes par les mystes et les prêtresses, en toute pureté et suivant des usages réguliers, depuis de très nombreuses années, (cérémonies) conservées avec soin par les rois et les Augustes et les proconsuls de chaque année, comme leurs présentes lettres l’impliquent ; c’est pourquoi, la même nécessité pressant aussi sur loi, Seigneur, par mon intermédiaire le sollicitent ceux qui doivent accomplir les mystères, afin que connaissant leurs justes demandes[50] ..... Il y a bien là l’indice tout au moins d’une formalité requise. Mais surtout le mode de recrutement du personnel qui desservait les sanctuaires dut se transformer. Avant la domination romaine, le procédé du tirage au sort était assez fréquemment employé[51] : nous devons croire qu’après la constitution de la province ce système fut de moins en moins usité[52], ou qu’on le corrigea pratiquement en restreignant le choix du hasard. Ce qu’il fallait avant tout aux maîtres du pays, c’était, là encore, assurer la suprématie de l’aristocratie locale. Comment s’y prirent-ils ? On ne peut retracer leur méthode par le menu, lui donner des traits précis que sans doute elle n’avait pas ; elle a dû varier suivant les temps, les lieux et les circonstances. Mais le résultat est certain. Du reste, dans le domaine religieux, un effort spécial des Romains vers ce but fut à peine nécessaire. La poussée insensible, mais insurmontable, qui portait aux fonctions municipales les hommes riches exclusivement, devait avoir forcément son contrecoup sur les sacerdoces ; les grandes familles, dans chaque ville, étaient appelées à en accepter et à s’en réserver le monopole, en raison de leur double caractère, honorifique et onéreux. A Laodicée du Lycus, un membre de la famille Zénon se glorifie d’être prêtre pour la quatrième fois ; un autre dit que cette charge est héréditaire parmi les siens ; donc, en droit ou en fait, c’était devenu un apanage de cette grande, riche et généreuse maison[53]. L’opinion de M. Bischoff, que la vente des fonctions sacerdotales est d’époque tardive, offre une grande vraisemblance : c’est surtout dans le système romain de recrutement que ces ventes se conçoivent, comme propres à assurer en permanence les privilèges de la fortune. Et de même la possession de ces titres par les femmes, même mineures, — et alors le tuteur les remplace[54] — fait bien entrevoir l’application d’un plan général, déjà exposé à propos des carrières municipales. Ce qu’il advint des employés inférieurs de jadis au service des temples nous est encore un indice : la charge de néocore ne va plus sans frais[55] : ou la trouve maintenant exercée par des hommes riches et influents qui s’en font honneur[56] ; il en est qui, à côté de ce titre, peuvent étaler celui d’asiarque[57] ; on crée la dignité d’archinéocore[58], et même celle de néocore à vie est concédée à ceux qui ont bien mérité de leur patrie. Mais l’influence romaine s’est traduite encore d’une autre façon plus caractéristique et plus curieuse. § 3. — L’ASSOCIATION DES DIEUX ROMAINS AUX DIEUX GRECS. LE CULTE MUNICIPAL DES EMPEREURS[59]. Les Romains ne voulurent pas discipliner à l’excès l’élément religieux de leur conquête ; il y avait une manière de l’asservir qui valait mieux que la force ouverte, l’autorité visiblement imposée : c’était l’absorption, l’accaparement du zèle et des instincts religieux au profil du peuple-roi, de façon à créer entre lui et les provinciaux un lien sacré, plus fort évidemment que la crainte de l’imperium des magistrats, on même que la conscience de l’utilité pour le pays de la domination romaine. En Asie, le terrain était merveilleusement préparé pour cette œuvre délicate : l’esprit de réceptivité de ces populations se révélait avec force dans tons les détails de la vie religieuse. Les Grecs, les derniers venus dans la péninsule avant les Romains, s’étaient familiarisés très vite avec les divinités locales. A l’organisation des sacerdoces primitifs ils avaient pu trouvera redire ; mais ils s’étaient à merveille accommodés des idoles lydiennes ou phrygiennes. Je n’ai pas à examiner comment celles-ci en vinrent à se vêtir à la grecque au point d’être à peine inconnaissables. On verrait par exemple, grâce aux travaux de M. Ramsay[60], les métamorphoses ou les accointances subies par le vieux M en phrygien. Les Asiatiques accueillirent à bras ouverts l’Isis et le Sérapis d’Egypte ; plus d’une ville eut son Serapeum[61]. A Pergame[62], deux ίεραφόροι consacrèrent, sur l’ordre d’une oracle, les statues de toute une kyrielle de divinités égyptiennes : Sérapis, Isis, Anubis, Osiris, Apis. A vrai dire, je ne prétends pas insinuer que tout ceci est un reflet particulier de l’hellénisme ; dans l’Empire, l’Occident s’est montré lui-même très hospitalier aux dieux et déesses des étrangers introduits dans son Panthéon. Mais voici qui est plus franchement oriental : les peuples d’Asie Mineure étaient si accueillants pour toute nouvelle personnalité surhumaine qu’ils ne s’en rappelaient pas toujours la grandeur ; à force de se multiplier parmi eux, les divinités ont perdu un peu de leur prestige. La vénération qu’on leur témoignait affecta bien souvent des formes qui n’étaient respectueuses qu’en apparence ; elle s’alliait sans mesure à l’expression de sentiments qui ne visaient que des hommes. Faut-il quelques exemples de ce curieux mélange ? Ό δήμος Γάϊον Πομπαϊον Σαβϊνον Ήρη[63]. Telles sont les brèves mentions d’une pierre trouvée par M. Decharme à Samos. Le peuple, voulant glorifier Q. Pompeius Sabinus, lui a élevé une stèle qu’il consacre à Junon ! Inscription analogue à Cnide : C. Julius Theopompos a été honoré par Apollonios, son ami, pour sa bienveillance envers lui ; suit cette dédicace : Άπόλλωνι Καρνείω[64]. Ici encore deux bénéficiaires, de rang fort inégal. La même cité témoigne sa reconnaissance à Semius Sulpicius, εύνοίας ένεκα τάς είς αύτόν θεοΐς[65]. Ainsi il y a partage d’honneurs entre Sulpicius et les dieux. Dira-t-on qu’il ne faut voir dans les derniers mots de ces dédicaces qu’une formule d’hommage banale, sans portée, destinée à rendre la divinité favorable ? Préoccupation qui se traduit ailleurs par l’expression : Άγαθή Τύχη. Donc, que ceci tourne à bonne fortune, ou bien : que Junon, Apollon, les dieux en prennent soin, seraient de simples variantes d’une même phrase, devenue de style en épigraphie. Soit. Mais on expliquera moins aisément le petit monument suivant de Blaundos de Mysie[66] : A la bonne fortune. Θεοΐς πατρίοις καί Αύτοκράτορι Καίσαρι Μάρκω Αύρ[ηλίω Άντωνείνω] Εύσεβεϊ..... [Σ]ενπ[ρ]ώνιος Είδομενεύς άστυνόμος τόν Σέραπι[ν] έκ τών ίδίων κτλ... Je suis moins intrigué que Le Bas et Waddington par la question de savoir si l’Empereur cité là est Caracalla ou Élagabale ; mais je ne puis ne pas remarquer en passant l’ingéniosité de ce personnage qui élève aux dieux de la pairie et à l’Empereur Σέραπιν, une statue de Sérapis probablement. Une inscription d’Éphèse est encore plus singulière[67] : [A l’Artémis d’Éphèse][68] et à l’Empereur Antonin le Pieux, et à la première et très grande métropole d’Asie, deux fois néocore des Empereurs, la ville d’Éphèse, et à ceux qui s’occupent d’affermer la pèche des poissons[69], Comimia Julia, avec l’autel, a posé l’Isis à ses frais. Cette fois tout le monde a son tour ; et on ne sait plus quel départ faire entre le sentiment religieux et le sentiment purement humain. Nous avons de Samos un spécimen analogue de cette confusion[70] : A Héra de Samos et à l’Empereur Nerva Caesar Aug. Trajan. Germanic., et au peuple des Samiens, Q. Nerius Carpos, cornicularius, avec Fausta, sa femme, et ses enfants, a posé l’Asklépios et l’Hygie. C’est donc bien une habitude chez ces populations de rassembler dans une même formule de dédicace des noms de dieux et des noms d’hommes ou de collectivités[71]. Cela tient à ce qu’elles sont devenues incapables de distinguer nettement entre les honneurs proprement divins et les autres ; dès le temps de la République, elles résolurent plus d’une fois d’élever des temples à des gouverneurs ; ou se rappelle que les Asiatiques voulaient en construire un en l’honneur de Q. Cicero, honneur auquel son frère, l’orateur, aurait été associé, et qu’il décida Quintus à décliner. Tel fut encore le cas de L. Munatius Plancus, gouverneur en l’an 41 av. J.-C, et une inscription, un peu mutilée, il est vrai, paraît bien rappeler un prêtre de celui-ci[72]. Et pourtant ils ne sont pas dieux ; nulle part on ne les donne expressément pour tels ; et ils ont leurs temples et leurs prêtres ! Ce sentiment religieux si vague, si flottant, si compréhensif tout ensemble, fait surtout d’amour de la pompe et de penchant à l’adulation, avait ses racines assez loin dans le passé[73]. Nous allons avoir à parler du culte des Empereurs ; personne n’ignore que son origine est tout orientale ; il y eut un culte rendu aux rois de Pergame. Une inscription de la petite ville d’Elæa, près de Pergame[74], nous renseigne à cet égard ; c’est un décret de cette localité en l’honneur d’Attale III, dernier de sa race. Il est dit fils du dieu Eumène Soter ; et à la ligne 27 il est fait mention du stéphanéphore des douze dieux et du roi Eumène. Quant à Attale lui-même, le décret énumère les honneurs dont il sera l’objet : couronne d’or, banquets, statue équestre près de l’autel de Zeus, sur lequel on sacrifiera pour lui chaque jour ; et le huitième de chaque mois aura lieu une procession ; une autre statue devra représenter le roi marchant sur des ennemis défaits qu’il foule aux pieds, et sera placée dans le temple d’Asklépios, afin qu’il partage le temple avec le dieu, ϊνα ή[ι] σύνναος τώι θεώι. Et cependant il n’est pas appelé dieu littéralement dans ces dédicaces ; malgré tout il partage le temple d’un dieu, alors qu’on en prie un autre pour lui. Les premiers cultes romains consacrés en Orient remontent à une date reculée : ils sont plus anciens que la province d’Asie elle-même[75]. Il y eut une Dea Roma vénérée à Smyrne dans un temple qui lui fut élevé dès 195[76] ; et peu après, en 170, Alabanda de Carie imita cet exemple, organisant par surcroît des jeux sur lesquels une ambassade, envoyée spécialement à Rome, attira l’attention bienveillante du Sénat[77]. Pour obtenir une faveur de cette assemblée, les Rhodiens décidèrent d’ériger dans leur principal sanctuaire une statue du peuple romain haute de trente coudées[78]. Il y eut des temples — ou tout au moins des autels — et des prêtres de la déesse Rome à Assos[79], à Euménie[80], à Ilium[81], à Perperene[82], à Pitane[83], à Sardes[84], à Astypalée[85], à Stratonicée[86], à Tripolis de Phrygie[87]. A Pergame, on trouve un prêtre de Rome et du Salut[88], à Philadelphie et à Cos des jeux romains[89]. Monnaies ou inscriptions nous signalent des prêtres de César à Assos[90], à Cibyra[91], à Alexandria Troas[92], puis des prêtres des Augustes et de leur maison à Pergame[93], Perperene[94], Magnésie du Sipyle[95], Acmonia[96], Aphrodisias[97], Thyatira[98], Aezani[99], Bargylia[100], dans les deux colonies Julia Parium et Aug. Alexandria Troas[101]. La déesse Rome fit majestueusement son entrée dans le Panthéon gréco-asiatique ; elle y acquit un rang de faveur ; on lui voua un culte qui, dans le principe, ne s’adressait qu’à elle ; aucune divinité parèdre ne participa aux marques de vénération qui lui étaient prodiguées. Elles partaient d’un élan sincère de la population, effet de la crainte ou de l’espérance, que l’autorité romaine, en tout cas, n’avait pas directement provoqué. Il en va tout autrement à mesure qu’on avance dans l’histoire : ce qui était la règle devient sous l’Empire une exception. Les cultes romains dès lors — je parle des cultes municipaux — sont presque toujours des cultes associés. Et cette fois une intervention gouvernementale dut se faire sentir, mais discrète et bien conduite[102]. Il entrait dans les plans de Rome de flatter ces provinciaux, de trouver une forme concrète qui parût attester qu’une parfaite entente rapprochait du peuple sujet le peuple souverain ; l’alliance des religions devait symboliser, mieux que toute autre chose, l’union des cœurs et des consciences. Cette intervention d’ailleurs, dans quelques cas, n’est pas à soupçonner ; il convient de la constater[103]. A Ephèse même, dans le τέμενος d’Artémis, fut bâti un Augusteum, et l’Empereur prêta personnellement attention à tout ce qui concernait les constructions élevées dans cette enceinte. Une inscription[104] porte : Imp. Caesar div. f. Aug..... ex reditu Dianae fanum et Augusteum muro muniendum curavit, C. Asinio [Gallo procos.], curatore Sex. Lartidio leg. Notons qu’elle est bilingue : un texte grec reproduit exactement le texte latin ; ce fait déjà serait un indice à recueillir, mais la teneur du document est suffisamment instructive : dans l’ancien territoire sacré d’Artémis, un sanctuaire fut consacré à Auguste ; celui-ci prit soin de faire entourer d’un mur et l’Artémision et l’Augusteum ; et le travail s’accomplit sous la direction d’un légal du proconsul, aux frais du trésor de la déesse. Sans doute, c’étaient les Éphésiens qui avaient pris l’initiative de construire ce monument d’Auguste ; mais il est plaisant de voir l’ancienne divinité elle-même subvenir à l’entretien de ce nouveau temple. Un culte illustre entre tous se trouvait désormais lié au culte de l’Empereur, et les sacerdoces créés pour les desservir à la fois s’ouvraient aux Hellènes et aux Romains tout ensemble. En Ionie et en Lydie nous surprenons des faits analogues. Tandis qu’à Smyrne naissait un culte de Jupiter Capitolin, de grands bouleversements se produisaient dans les institutions religieuses de Téos : aux jeux célébrés jusque-là uniquement en l’honneur de Dionysos, on en joignit d’autres en l’honneur des Césars, et ce ne fut plus chaque année, mais tous les cinq ans, qu’eurent lieu ces Διονυσιακά Καισάρηα[105]. Les officiants, de condition médiocre, étaient choisis autrefois dans des collèges de τεχνϊται ou de συναγωνισταί ; désormais il y eut des prêtresses de haute naissance[106]. Magnésie, du Méandre institue également des prêtres de la patrie et des Augustes[107]. Les μύσται d’Éphèse se consacrent à la fois aux mystères éleusiniens et au culte des Θεσί Σεβαστοί[108]. Semblable est le cas de Thyatira : la vieille divinité nationale, Tyrimnas, fut associée aux Empereurs dans un culte commun : les grands jeux célébrés pour fêter la première prirent en même temps le nom des autres (Σεβαστά Τυρίμνηα). Nous connaissons les grandes actions d’un agonothète πάσας τάς είς τόν θεόν καί είς τούς κυρίους αύτοκράτορας εύχάς καί θυσίας... πεπληρωκότα[109]. Par exception, c’est au seul C. Julius, fils du dieu Auguste, νεωι θεώι lui-même, qu’un autel fut dressé par le δάμος Άλασαρνιτών de l’île de Cos[110]. Des témoignages du même ordre abondent en Carie : près d’Antioche, M. Sterrett a retrouvé la mention d’un néocore τών πατρίων [θεών κα]ί τοΰ κυρίου [αύ]τοκράτορος[111] : à Héraclée du Salbacos, un personnage est dit : θύσα[ντα τοΐς] πατρίοις θ[εοΐς καί τοΐς Σε]βαστοϊς[112]. De la petite ville de Céramos provient une dédicace à Trajan et aux dieux des Céramiètes[113]. A Iasos, Commode est honoré dans le même temple qui fut élevé pour la déesse locale Artémis Astias[114]. En ce qui concerne Aphrodisias, notons une statue de Claude dédiée par le peuple et par Menandros, άρχιερεύς αύτοΰ καί Διονύσου[115]. A Alabanda, Auguste est associé au dieu national. Apollon Eleutherios[116] ; la ville avait beaucoup souffert pendant l’invasion de Labienus[117], et elle dut acclamer l’avènement d’Auguste comme l’aurore d’une ère de paix et de liberté. Près de Bargylia, une inscription rappelait un temple d’Artémis Cyndias, dont le desservant était aussi grand-prêtre de la déesse Rome, de l’Empereur Vespasien et de son fils Titus[118]. A Cys, le protecteur de la ville, Zeus libérateur, a même prêtre que l’Empereur Auguste[119]. A Milet, le très ancien culte d’Apollon fut uni au culte des Césars[120], et les Romains virent très longtemps avec faveur ce culte didyméen ; il acquit une telle importance qu’à une époque qui ne nous intéresse déjà plus, l’Empereur Julien ne dédaigna pas d’en être créé prophète. A Stratonicée, le temple d’Hécate avait été fort éprouvé dans la résistance opposée par la ville aux Parthes de Labienus ; les jeux quinquennaux n’avaient pu y être célébrés. Auguste le fit réparer, une impératrice donna 1.000 deniers pour aider les prêtres à organiser des jeux et des festins[121] ; aussi le culte d’Hécate fut-il d’abord associé à celui de la déesse Rome Εύεργέτις[122], puis le sacerdoce suprême des Césars fut joint à celui d’Hécate[123], et la reconnaissance de la ville se marqua sans cesse par de nombreuses légations de prêtres, envoyées à Rome pour saluer les nouveaux Empereurs[124]. A Laodicée du Lycus, le sacerdoce le plus en vue était celui de Zeus Laodicenus ; on célébrait en l’honneur de cette divinité les jeux appelés Aeta, qui depuis reçurent le nom de Δεΐα Σεβαστά[125], et il est clair que la transformation des fêtes implique celle du culte dans le même sens. Ce système général d’association de dieux grecs et de personnages romains gagna naturellement en effet la Phrygie comme les autres parties de la province. La vénération pour l’Empereur y prit même quelquefois une forme encore plus respectueuse et plus humble. Ainsi, à Aezani, un ίερός fit graver un jour une dédicace à Zeus et aux Κύριοι[126]. A Acmonia, nous avons vu l’union de Dionysos et d’Alexandre-Sévère, dont l’οΐκος, la domus divina, est associée dans le même hommage. Une inscription de Bria est ainsi conçue : A Zeus et à Aug. Caes., Euxenos, fils d’Asklepiades, le prêtre[127]. A Assos en Troade, voici un prêtre d’Aug. le dieu César et prêtre de Zeus ayant même temple (τοΰ Όμονώου)[128]. A Khirogamas, dans l’île de Cos, le célèbre Xénophon, άρχίατρος τών θεών Σεβαστών, est dit : άρχιερέα τών θεών καί ίερέα [διά βί]ου τών Σεβαστών καί Άσκλαπιοΰ Ύγίας καί Ήπιόνης[129]. A Lesbos, nous l’apprenons d’une inscription sans doute antérieure à l’Empire, c’est la ‘Ρώμα Νικηφόρος qui reçoit des présents en même temps que d’autres divinités[130]. Il est à remarquer que, dans chaque ville, le culte d’un ou de plusieurs Empereurs n’est pas forcément lié à celui d’un seul et unique dieu ou groupe de dieux, toujours le même. A Aphrodisias, nous avons rencontré séparément une dédicace à Aphrodite et aux Augustes, un grand prêtre de Claude et de Dionysos. A Éphèse, nous savons que sur le territoire d’Artémis se dressait un Augusteum ; et dans les toutes premières aunées de l’ère chrétienne, on y avait déjà associé au culte de Déméter celui des θεοί Σεβαστοί[131]. Il n’y a plus guère de divinités locales qui se présentent seules, sans quelque ombre romaine qui les accompagne ; dans les cas exceptionnels où l’on en rencontre cependant, elles ont encore quelque qualification qui les met à la mode nouvelle : ainsi à Smyrne un texte épigraphique rappelle la construction d’un bain d’Apollon et de Sé[rapis] Augustes[132]. D’autre part, le personnage romain ne figure pas toujours à titre de divinité parèdre ; il absorbe quelquefois en lui le dieu local, le remplace, prenant seulement son épithète ou son aspect extérieur. Sur des monnaies de Magnésie du Sipyle, Néron est appelé Zeus Eleutherios[133]. A Germé de Mysie, Hadrien, à la place de Zeus, devint Πανελλήνιος[134], et à Aezani il fut Γενέτωρ, ayant supplanté Apollon[135]. A Cyzique Commode est qualifié d’Hêraklès romain[136]. A Tiberiopolis de Phrygie, Livie et Tibère semblent avoir été identifiés avec la Mère des dieux et son fils[137]. Livie inaugure une autre série, parallèle à celle que nous venons de suivre : les grandes dames romaines se sont vu élever à leur tour jusqu’à l’Olympe. On a retrouvé à Priène[138] une dédicace à Ίουλία θεά καλλίτεκνος (mère d’une illustre postérité), fille du dieu César Auguste, c’est-à-dire à Livie, adoptée par testament de l’Empereur dans la famille Iulia et dès lors appelée Julia Augusta et Augusti filia[139]. Samos reconnaît les bienfaits de la déesse Julia Augusta[140]. Un fragment mutilé, copié par M. Alffr. Körte à Aezani, est relatif au culte de Néron et de sa mère Agrippine en cette ville[141]. Les habitants de Sardes admettent sur leurs monnaies l’effigie de la déesse Octavie, femme de Néron[142] ; et sur celles de Cyzique, on voit une Korè Soteira sous les traits de Faustine la jeune[143]. Il devient de style, dans plus d’un monument où est glorifié quelque dieu Auguste, de joindre une flatterie du même ordre pour l’impératrice, le plus souvent dénommée Héra, ou même pour la fille du prince[144]. D’autres épithètes encore ont cours : on voit à Acmonia[145] un prêtre à vie d’une Augusta Eubosia, qui n’est autre qu’Agrippine la jeune ; ou bien ce sont des parentes des Empereurs qui deviennent Karpophores comme Déméter[146]. A Pergame, mention d’une prêtresse d’Athena Nikephoros et Polias et de Julia, σύνθρονος de la déesse de la ville, nouvelle Nikephoros, fille de Germanicus César[147]. On est frappé malgré soi du nombre des dédicaces adressées aux deux filles de Germanicus, l’aînée surtout, Iulia Drusilla, que son porc, l’Empereur Caligula, in modum justae uxoris propalam habuit |