LA PROVINCE ROMAINE PROCONSULAIRE D’ASIE

DEPUIS SES ORIGINES JUSQU’À LA FIN DU HAUT-EMPIRE

 

DEUXIÈME PARTIE — LES VILLES ET LA VIE MUNICIPALE

CHAPITRE IV — LES MAGISTRATURES MUNICIPALES ET LES LITURGIES

Texte numérisé et mis en page par Marc Szwajcer

 

 

Je respecterai la division traditionnelle en magistratures et liturgies ; les Grecs d’Asie, en effet, la maintenaient dans le langage même officiel, comme l’attestent bon nombre d’inscriptions. La notion abstraite et théorique de la magistrature, de l’honor, en opposition au simple munus, de l’άρχή, en face de la λειτουργία, a certainement persisté, ou l’on ne comprendrait pas l’établissement de la summa honoraria. Celle-ci n’a dû — en principe — être attachée qu’à l’άρχή ; elle eût fait pléonasme dans la conception de la liturgie.

Aussi la plupart des auteurs qui ont traité de ces matières se sont évertués à distinguer, dans tous les cas possibles, les honores et les munera ; ils ont dû reconnaître que, sur ce point, il y a des différences d’une ville à l’autre ; ici l’éphébarque semble être un magistrat ; ailleurs il apparaît comme un simple particulier qui a assumé une liturgie. Je me suis résolu sans hésitation à ne pas entrer dans ces discussions ; elles me semblent vaines, comme purement théoriques. Un fait est certain : sous la domination romaine, une seule classe de la population dirige les affaires publiques dans les cités : la classe riche. Encore la métropole l’a-t-elle peu à peu dépouillée, pour une grande partie, de la réalité du pouvoir ; les agents du gouverneur se sont insinués avec adresse dans les branches les plus importantes de l’administration. De la sorte, même les magistratures qui ont le plus indubitablement ce caractère, d’être des magistratures, comme la stratégie, la prytanie, l’archontat, ont évolué vers la liturgie ; mais ce mouvement a été plus ou moins rapide suivant les cités, et les circonstances le rendaient intermittent. Il semble que ces charges ne doivent imposer au titulaire aucune dépense : diriger les débats des assemblées, faire exécuter les décrets du peuple, contrôler les poids et mesures, assurer la police nocturne, tenir les comptes du trésor, rien de tout cela, à première vue, ne peut coûter au fonctionnaire. L’agoranome, par exemple, est un dignitaire dont les attributions n’engagent pas son patrimoine ; ce qu’il doit, c’est un effort actif, la surveillance des marchés et de tout ce qui s’y rattache. Or voici la formule bien curieuse que nous livre une inscription de Philadelphie[1] : (Héliodore) δόντα ύπέρ άγορανομίας δηνάρια μυρία. Il a donné 10.000 deniers, somme assez considérable, en raison d’un titre qui, en soi, n’exigeait pas cette libéralité. Et il ne s’agit sûrement pas là de la simple summa honoraria ordinaire, qui n’était vraisemblablement pas aussi forte et n’eût pas fait l’objet d’une mention élogieuse spéciale. D’autres édiles offrent des statues à la ville, vendent du blé à prix réduit. Voilà donc ce qu’est devenue l’agoranomie !

Et quant aux liturgies, sont-elles entièrement à la charge du titulaire ? Nullement : même dans des localités où, incontestablement, le gymnasiarque n’est pas un magistrat, on voit le trésor public lui attribuer une subvention régulière. Il n’a qu’à faire l’appoint. Est-ce même lui, forcément, qui le fournit ? Pas toujours. Il doit, avec les ressources variables dont il peut disposer, fournir d’huile ses concitoyens. Or il n’est pas seul pour cet office : voici, à Magnésie du Méandre, la gérousie qui vient à son aide. L’individualité des fonctions, des magistrats, des collèges s’atrophie : impossible de se fier à leur qualification, qui nous trompe. Il y a un minimum de frais à faire, de luxe à étaler dans la cité, chaque année ; d’une façon ou d’une autre, il faut y pourvoir. Le peuple distribue-t-il la dépense à sa fantaisie ? Ce peut n’être pas nécessaire, si les offres de service sont supérieures à la demande. Il y a des liturgies purement volontaires[2] ; si elles sont insuffisantes, il faut bien en imposer d’autres. Les particuliers n’ont-ils pas de quoi pourvoir à tout, on a alors recours aux économies des collèges constitués[3]. Et telle est, si paradoxal que cela semble, la situation créée par la domination de ces Romains, dont le droit public a des arêtes si vives, de grandes lignes si saisissables ; telle est aussi la souplesse de leur politique. Ils n’ont voulu que les grandes familles au pinacle ; peu importe comment elles y montent ou s’y comportent ; le résultat leur suffit. Le stratège ou le trésorier paie son intronisation et n’a pas de salaire ; le gymnasiarque ou l’agonothète se charge d’une entreprise publique, dont il est partiellement défrayé par l’État. Qu’on cherche ensuite la délimitation nette entre magistrature et liturgie ! L’épigraphie nous prouve qu’elles n’en sont pas venues à une confusion formelle ; mais il est très visible qu’elles se touchent et même se pénètrent.

Néanmoins, je consacrerai aux deux ordres de fonctions des développements séparés, et, laissant de côté toute discussion sur ce point pour chaque cas particulier, je classerai d’une façon générale parmi les magistratures proprement dites ou άρχαί les offices publics qui ont eu originairement ce nom et en outre n’exigent, essentiellement et par définition, aucune prestation de quiconque en est investi. La distinction offre un intérêt de méthode : Les magistratures, antérieurement à l’époque romaine, représentent les services nécessaires au fonctionnement de la vie municipale ; c’est elles par conséquent que le gouvernement romain devait bouleverser selon ses vues ; et c’est ainsi qu’on rencontre des fonctions publiques qui sont comme étouffées par des offices rivaux de création nouvelle ou devient de leur caractère primitif. Mais l’Empire s’accommode à merveille de la liturgie, parce qu’elle est d’ordre purement somptuaire : telle ou telle variété pourra subir quelque légère transformation interne, changer d’objet, non de nature : l’institution, prise en bloc, ne fera qu’arriver, par son développement normal et régulier, à un plus complet épanouissement. Et comme nous nous plaçons surtout au point de vue de l’administration romaine, envisagée dans toute sa durée, il est, semble-t-il, plus raisonnable de ne pas grouper pêle-mêle deux ordres de dignités qui, grâce à elle, n’ont pas eu à subir la même évolution.

 

§ 1. — LES MAGISTRATURES MUNICIPALES.

Non moins que les assemblées, les Romains laissèrent subsister les magistratures qu’ils trouvèrent dans les villes ; la diversité même des noms qu’elles portaient, d’une cité à l’autre, n’était pas faite pour leur déplaire ; l’Asie n’en paraissait que moins une, tant que leur propre intervention ne s’exerçait pas ; ils pourraient travailler sur cette mosaïque comme sur une table rase. Leur libéralisme en ce sens alla loin ; ils tolérèrent le rappel des plus vieux souvenirs. Voici un exemple frappant :

Lors de la formation de la province, la puissance des rois et de toutes personnes de race royale était bien définitivement brisée. Le dernier des Attales mort, il n’y avait plus de souverain en Asie autre que Rome, et du reste, même sous la domination des rois de Pergame, bien des villes étaient restées indépendantes et gouvernées par une démocratie sans doute presque absolue ; telle était Éphèse. Or, les Éphésiens ne craignirent pas de conserver toujours chez eux le nom royal[4]. Strabon, à qui nous devons à ce sujet les indications les plus précises[5], nous apprend que dans cette ancienne capitale de l’Ionie[6] on appelait encore rois, de son temps, non pas les fils des derniers souverains qui avaient régné sur l’Asie Mineure, mais les descendants supposés d’Androclès, fils de Codrus, le légendaire roi d’Athènes ; et on leur concédait certaines prérogatives : ils avaient une place d’honneur dans les jeux publics, portaient une robe de pourpre, comme insigne de leur royale origine, et tenaient un bâton en guise de sceptre ; ils assistaient de droit aux mystères de Déméter Éleusinienne et paraissent avoir eu l’administration de quelques sacrifices de ce culte, charge qui était autrefois celle de l’(archonte) roi à Athènes, dernier représentant lui-même, et de pure convention, de la royauté dans cette ville. Mais, à Éphèse, le roi ne resta pas le premier magistral, même d’une façon nominale ; il n’eut que les honneurs et privilèges que j’ai rappelés ; il n’était même pas, proprement, un magistrat. On a voulu déduire d’un passage d’Achille Tatius que les juges étaient pris dans les familles royales[7] ; il ne s’agirait plus alors du roi seulement, de l’héritier de cette tradition idéale, mais de tous ceux qui avaient avec lui des rapports de consanguinité. Privilège énorme, dont nous ne devrions le souvenir qu’à un seul auteur[8]. On peut tenir en tout cas pour assuré que les Romains l’auraient vu d’un œil peu favorable. Or, ils n’ont jamais songé à supprimer cette royauté, simple manifestation de la mégalomanie plaisante et inoffensive où les Grecs n’avaient cessé de se complaire.

Le titre royal n’a pas été conservé uniquement à Éphèse ; des inscriptions en révèlent la persistance dans un certain nombre de villes du monde grec[9], sur la côte ou dans les îles, toujours avec le même caractère d’insignifiance majestueuse. Le privilège reconnu dans la capitale à la soi-disant postérité de Codrus s’étendait fatalement à tous les membres de cette famille ; c’était une magistrature, donc temporaire ; ailleurs même l’éponymie s’y attachait ; elle dut, par suite, être attribuée plusieurs fois au même homme. A Cos[10] et à Calymna[11], on avait adopté le titre, peu différent, de μόναρχος, et une inscription rappelle un personnage δίς μοναρχήσαντα[12]. Au fond, cette déférence pour les prétendus descendants de leurs très anciens maîtres était une manière pour les Grecs de se flatter inconsciemment ; ils étaient fiers d’avoir été gouvernés par une illustre race et tenaient à en convaincre autrui. Ces petites vanités sans importance, les Romains les ont toujours respectées.

Une autre, pour laquelle ils ne furent pas plus rigoureux, consistait à garder des magistrats éponymes. Rome imposa à l’Asie des ères nouvelles, de nature strictement latine, fit admettre à la longue, à côté de l’ancien, un comput nouveau des mois et des jours ; mais l’éponymie demeura, car elle donnait satisfaction à l’orgueil municipal. Pourtant, on remarque qu’elle tomba progressivement dans une demi-désuétude, et l’on éprouve parfois, sous l’embarras des formes, quelque difficulté à retrouver le véritable éponyme[13]. Il arrive même qu’une ville se donne double éponymie, l’une ayant un caractère romain, en hommage aux maîtres du pays : tel est le cas de Pergame et de Sardes[14]. Dans cette même ville de Sardes, et dans d’autres, l’éponymie a changé : après le prytane, on y a vu passer des prêtres, puis un ταμίας, et le στρατηγός πρώτος[15].

Le maintien de cette coutume ne fut d’ailleurs pas sans avantages pour la politique romaine : les éponymes étaient d’ordinaire les magistrats qui, à l’origine, avaient eu la plus grande puissance dans la cité. Nous avons noté qu’à Cos c’était le monarque ; à Éphèse, c’était le prytane[16], jadis très haut fonctionnaire. Rome se plut à laisser tomber toutes les attributions du magistrat éponyme, qui devint un personnage représentatif. Cette évolution, du reste, avait depuis longtemps commencé ; elle s’accéléra et s’acheva. Le prytane d’Éphèse ne garda que l’administration de quelques sacrifices, n’eut aucun rapport avec la boulé ; et cette dignité fut même accordée quelquefois à des femmes. Le démiurge de Samos[17] n’en a qu’une négative. A Cyzique, Tannée était désignée par le nom de l’hipparque, dont le rôle militaire devint forcément nul sous la domination romaine[18], puisqu’il y eut même des femmes hipparques, et qui ne conserva peut-être que des attributions religieuses[19]. Un vain titre et la direction de quelques sacrifices, voilà ce qui restait à l’ancien premier magistrat de la cité[20], et à la place se développa la puissance de fonctionnaires nouveaux qu’ont créés les Romains. De plus, ceux-ci même se sont glissés quelquefois dans l’éponymie ; le proconsul fut éponyme, non moins que le grand-prêtre du culte des Empereurs, à Éphèse[21] ; encore cette ville est-elle la capitale ; à Cyzique, — fait plus caractéristique, — un Empereur fut hipparque[22]. Ajoutons que l’année de règne d’un souverain de Pergame avait aussi parfois servi à dater un monument[23].

Ou constate à l’époque romaine une certaine confusion dans les titres des magistrats municipaux, confusion qui n’existait pas jadis et qui, sans être appuyée d’aucun fait précis, ferait déjà croire à une dégénérescence des magistratures elles-mêmes. L’habitude s’est prise un peu partout d’appeler οί άρχοντες l’ensemble des magistrats d’une municipalité[24], alors qu’il n’y a pas d’archontes proprement dits dans la ville, ou que ce sont des magistrats de rang certainement modeste, comme l’άρχων τών βαλανείων[25] ou l’άρχων τών δεσμών[26] d’Éphèse. De plus, on ne voit pas que l’influence romaine ajt réussi à amener en Asie l’établissement d’un cursus honorum municipal[27] ; les inscriptions du moins ne permettent pas de le prouver, et elles semblent même attester le contraire, car lorsque, dans une seule cité, elles énumèrent les fonctions d’un homme, elles ne le font pas toujours dans le même ordre, et elles paraissent changer arbitrairement les dénominations. D’où une difficulté considérable à vaincre et presque insurmontable, quand on entreprend de dresser l’échelle des magistratures d’une république et de préciser leur signification. On s’était mis également à appeler άρχοντες ou συνάρχοντες, non pas seulement la totalité des magistrats d’une ville, mais les membres d’un seul collège de magistrats (συναρχία) ; il en résulte une formule telle que : οί περί τόν δεΐνα άρχοντες[28], qui indique en réalité les membres d’un même collège, à l’exception de celui qui y a un pouvoir un peu supérieur, et qui est désigné par des expressions comme celle-ci : πρώτος άρχων[29] ou πρωτολόγος[30] ou έπιστατοΰντος άρχόντων[31]. La durée des fonctions est très variable ; dans le cas où elle n’est pas marquée expressément par les inscriptions[32], on peut la croire annuelle ; dans certaines villes pourtant, elle est bien plus courte : il y a des magistrats qui sont six mois au pouvoir[33], d’autres quatre mois[34] ; il est même des cas de fonctions mensuelles[35].

Toutes ces raisons, cette grande variété, qui était d’ailleurs inévitable, nous empêchent de rechercher quelle pouvait être en Asie la cité type ; il n’y avait pas de cité type ; et pour un très grand nombre de localités, les renseignements que nous possédons sur les magistratures sont fort sommaires. Cette étude ne peut donc se l’aire par villes[36]. Nous essaierons plutôt d’examiner successivement les différentes sortes de magistratures, mais brièvement chaque fois que nous n’y découvrirons pas trace de l’influence romaine, qui, elle, a plus de fixité, et dont l’examen formera une conclusion naturelle.

Dans bien peu de cas, le mot archonte paraît désigner une fonction particulière et non une magistrature au sens large : à Stratonicée de Carie, il y avait six archontes urbains par année, trois pour le semestre d’été, autant pour celui d’hiver[37] ; à Brouzos, dans la Pentapole de Phrygie, quatre archontes[38] ; à Aphrodisias, cinq archontes[39]. En somme c’est un titre qui, spécialisé, n’a plus de faveur[40].

Celui de prytane a beaucoup changé de sens : avant la domination romaine, il était donné dans un certain nombre de cités, comme Éphèse, Halicarnasse, Chios, Cyzique, etc., aux présidents mensuels de la boulé. Les Romains ayant modifié la nature de la présidence de cette assemblée, la prytanie a évolué. Le nombre des prytanes s’est forcément restreint ; ils sont devenus magistrats[41], élus par le peuple, sur présentation de candidats par le sénat, à moins qu’au contraire, comme à Pergame, nous ne trouvions la prytanie héréditaire de père en fils[42] ; et alors c’est une prytanie religieuse, éponyme, ainsi que l’indique l’inscription. Ils font des sacrifices auxquels leurs femmes sont adjointes[43], quand elles ne sont pas prytanes elles-mêmes. A Milet, où il y a six prytanes, ils auraient eu des fonctions judiciaires, d’après le témoignage, toujours suspect, d’Achille Tatius (p. 198) ; de même du reste à Ilium : Schliemann rapporte une inscription qui énumère les gens frappés d’une amende par les prytanes[44].

Les stratèges, surtout depuis Alexandre, ont acquis dans les villes une position éminente ; ce sont en général les premiers des magistrats ; mais ils ont perdu leur caractère militaire d’autrefois ; ils ne l’avaient déjà plus sous les Attalides, qui prenaient pour généraux les chefs mêmes de leurs mercenaires ; sous la domination romaine encore ils restent purement civils. A Éphèse, quand il fallut s’armer contre Mithridate, on créa plutôt des ήγεμόνες ; comme chef de troupes[45], et cette magistrature extraordinaire se retrouve probablement encore dans la même ville, sous l’Empire[46]. Les magistrats qualifiés stratèges purement et simplement discutent préalablement, instruisent les questions à soumettre à l’assemblée du peuple, puis mettent leur projet en délibération ; c’est eux le plus souvent qui ont cette mission avec les secrétaires. A Éphèse, ainsi, ils ont[47] l’είσαγγελία ou, autrement dit, l’είσήγησις[48], ou ils donnent leur γνώμη d’approbation[49] ; et la mise aux voix a lieu sur leur invitation[50]. Leurs fonctions peuvent être d’ailleurs extrêmement variées : comme presque tous les magistrats, ils est naturel qu’ils prennent part à des sacrifices publics[51], mais en outre il leur arrive de s’occuper des jeux[52]. Plus d’une fois, ils font élever les statues dont l’érection a été décrétée par le peuple[53] ; dans les jeux solennels, ils proclament les honneurs votés par l’assemblée populaire. Mais très généralement ils sont occupés des modestes affaires étrangères de la cité. Les gens de Smyrne avaient fait un traité avec ceux de Magnésie ; les stratèges, aidés du trésorier, allèrent eux-mêmes louer les maisons où devaient loger les ambassadeurs[54], et avec des exétastes, sortes d’inspecteurs-enquêteurs, ils donnèrent leurs signatures à la convention[55]. Les stratèges de Pergame furent chargés d’envoyer au roi Hyrcan une copie du vote rendu à l’égard des Juifs[56] ; et à Sardes ils déterminaient en personne l’espace de terrain à donner à cette population[57].

Le nombre des stratèges reste d’ordinaire incertain, en tout cas il n’est pas uniforme ; une inscription de Pergame en énumère cinq[58] ; un passage de Cicéron donnerait a penser qu’il y en avait autant à Temnos[59] ; à Erythrée, on en compte neuf en fonctions, chacun pour quatre mois, donc 27 par an[60]. A Stratonicée, on trouve un collège de quatre stratèges, trois pour la ville, un pour la campagne suburbaine, changeant tous les six mois[61] ; à Cyzique, il y a six στρατηγοΰντεν τής πόλεως, dont un suppléant désigné par le sort[62] ; trois stratèges à Hiérapolis, dont un πρώτος[63] ; leur nombre à Nysa est inconnu, de même qu’à Magnésie du Méandre[64].

Ce chiffre dépend sans doute des dimensions de la ville elle-même. Quand une inscription ne l’indique pas positivement, il est bien difficile de le retrouver par ailleurs, et voici pourquoi : dans une foule de cas, il est certain que les stratèges décident en commun, mais d’autre part il y en a qui ont chacun leur spécialité, dans une branche particulière de l’administration, d’où les titres additionnels. El parfois la dénomination complète d’un magistrat cause quelque perplexité, quand on songe à le ranger dans une catégorie. M. Ramsay a noté dans les inscriptions de Laodicée du Lycus[65] douze variétés de titres de stratèges, mais un collège de douze n’apparaît nulle part. Est-ce donc un véritable stratège comme les autres, cet έπίτροπος στρατηγός de Smyrne, quelquefois aussi dénommé έπίτροπος τής στρατηγίας[66] ? Et le νομοθέτης τής στρατηγίας équivaut-il au νομοθέτης στρατηγός[67] ? Nous aurons tout à l’heure à parler de l’είρηνάρχης ; doit-on le confondre avec le στρατηγός έπί τής είρήνης de Smyrne[68] ? Mais alors ce dernier n’est pas un stratège proprement dit, car son mode de nomination n’est plus l’élection populaire, mais le choix du proconsul. On voit les difficultés soulevées à chaque pas.

Voici enfin des qualifications particulières de stratèges qui ne laissent pas moins de doute : à Smyrne un στρατηγός έπί τών όπλων[69] ; peut-être avait-il sous ses ordres un ministre comme cet όπλιφύλαξ mentionné à Bargylia[70]. A Smyrne encore, un έπί τοΰ ίεροΰ[71], qui a rempli ces fonctions deux ans. C’est un certain Enarestos, qui a été stratège de la ville[72]. Ailleurs il nous est parlé d’un στατηγός τοΰ ίεροΰ[73]. Est-ce le même type de magistrat ? Est-ce un stratège véritable ? On ne peut que poser les deux questions. Quant au πομπαΐος στρατηγός, qu’on doit croire préposé aux processions[74], en quoi se distinguait-il de l’έπί τοΰ ίεροΰ ? Ajoutons un στρατηγήσας τήν νυκτερινήν στρατηγίαν ou νυκτοστρατηγός[75], sorte de préfet des vigiles, qui ne paraît pas une création des Romains, mais existait déjà sous les Ptolémées[76]. Alors qu’à Éphèse on trouve[77] des στρατηγοί τής πόλεως, Aphrodisias nous présente[78], ainsi que Sébastopolis[79], des στρατηγοί έπί τής χώρας — chargés peut-être de la police sur les villages dispersés autour de la ville et qui en dépendent. Rhodes, placée géographiquement un peu en dehors de l’Asie, nous offre ici quelques particularités : nous avons plusieurs exemples de στρατηγήσας έκ πάντων[80]. Fröhner traduisait[81] : élu à l’unanimité. Contresens manifeste : έκ ne peut guère avoir qu’une acception : parmi. M. Schumacher suppose avec plus de raison que ce sont les stratèges créés par les Rhodiens n’habitant pas la capitale, car ce litre n’appartient qu’aux stratèges d’une des trois anciennes villes liées par traité avec Rhodes[82]. La question se complique du fait que, dans l’inscription IGI, 701, le titre complet est στρατηγήσας έκ πάντων έπί τής χώρας έν τά Νάσσωι — Νάσσον étant sans doute une localité de la Pérée rhodienne de Carie — et que cette contrée a connu également un στρατηγός έπί τό Πέραν (pour la Pérée)[83]. Les stratèges de l’île ont gardé plus longtemps un caractère militaire, et, même après l’arrivée des Romains on Asie, on les voit encore commandant des troupes de terre, et quelquefois de marine, quand la flotte n’est pas confiée à des ναύαρχοι[84]. Si nous ajoutons qu’à Laodicée le collège des stratèges a, par extraordinaire, au moins une part dans la gestion des revenus publics[85], on pourra conclure qu’il y a une variété infinie de stratèges, et que leur nom ne définit nullement leur mission.

Il n’est peut-être pas une ville d’Asie où l’on ne trouve, au-dessus de tous les autres magistrats, un collège dont les membres portent l’un de ces trois titres : archontes, stratèges ou prytanes. Leur prééminence est révélée par le rôle qu’ils jouent dans les assemblées ; et le même motif fait que d’autres fonctionnaires, sous un nom assez modeste, n’en ont pas moins eu une situation considérable dans leurs cités : je veux parler des secrétaires (γραμματεΐς). Les inscriptions nous rappellent des secrétaires du peuple, de la boulé[86] et de la gérousie[87]. Laissons ces derniers, qui n’ont eu qu’à remplir dans la gérousie, c’est-à-dire dans une plus petite sphère, la tâche qui incombait à leurs collègues de même nom auprès du sénat et du peuple. Il arrive que ces deux dernières assemblées aient en commun les mêmes secrétaires[88], et la chose paraîtra toute naturelle si l’on se rappelle la subordination de l’ekklêsia vis-à-vis du conseil ; ceux qui s’étaient occupés déjà, pour le soumettre à la boulé, d’un projet de décret, étaient tout désignés pour le présenter ensuite au peuple. Et sans doute quand, dans une inscription, on lit ce titre pur et simple de grammate, il s’agit de celui des deux corps réunis[89].

Le surcroît d’attributions et d’honneurs qui échut aux secrétaires sous l’Empire, et même sous la République, tient tout naturellement au rôle que les Romains ont donné aux divers magistrats auprès des assemblées locales[90]. Il est des fonctions municipales qu’ils ont pris soin d’annihiler ; celle-ci s’est prodigieusement développée, et le γραμματεύς τοΰ δήμου, hors les cas de cumul, est sûrement le plus haut placé de tous les secrétaires, car, la force réelle de l’assemblée déclinant, le magistrat qui lui dictait son vote n’en a gardé que plus d’influence[91].

Passe-t-on en revue les cités dont l’organisation intérieure échappe le moins aux recherches, on remarque que généralement le secrétaire fait partie de la synarchie qui sert de bureau au corps délibérant. Il en est l’agent le plus fréquemment mentionné, comme le plus en vue, bien que d’autres magistrats le précèdent dans la hiérarchie. Mais ces derniers ont leurs fonctions principales en dehors du conseil et de l’ekklêsia ; pour lui, il n’eu va pas de même ; la préparation spéciale des projets de décrets, le soin de leur donner la forme définitive[92], la présidence effective des débats, le compte des votes au besoin, tout repose en réalité sur lui[93]. D’où son prestige et son autorité. Son nom figure sur nombre de monnaies[94] ; dans les intitulés de décrets, il est quelquefois cité même avant les stratèges[95], et enfin il exerce en même temps, ou a exercé par avance, d’autres fondions très relevées, et notamment des sacerdoces[96]. Un secrétaire d’Aphrodisias a reçu toute une série d’honneurs[97] ; pour d’autres, à Éphèse, l’énumération serait plus longue encore[98], et beaucoup de cités se prêtent à la même constatation[99].

Le grammate a en outre la garde du tabularium ou άρχεΐον[100]. Ici surgit une difficulté : il est certain que toutes les villes n’en possédaient pas. Une épitaphe d’Hiérocésarée se trouve déposée en simple à l’άρχεΐον de Thyatira, a cause des amendes qu’elle stipule contre tout violateur de la tombe ; donc Hiérocésarée n’a pas d’archives, puisqu’elle emprunte celles de la ville voisine[101]. Que contiennent donc ces archives ? Les sénatus-consultes et les décrets, les édita et rescrits des magistrats romains, comme le montrent les inscriptions ; on y verse également les rapports des magistrats municipaux[102]. Or ceci intéresse toutes les cités indépendantes. Mais l’άρχεΐον renferme encore autre chose : des copies de documents privés, d’importance variable, titres de propriété, actes hypothécaires ou de vente, testaments, dépôts de gages, emprunts, constitutions de dots, description générale des fonds de terre, créances ; et les magistrats préposés à sa conservation délivrent des copies de ces actes, qui ont valeur authentique et sont instruments de preuve. Tous ces documents peuvent être utiles à la fixation de l’impôt, et il semble bien que ce tabularium contienne toutes les pièces d’arpentage servant à eu déterminer la quotité et la répartition[103]. Marquardt en a conclu qu’il devait y avoir un άρχεΐον au chef-lieu de chacune des 44 régions de Sylla[104]. Cela n’a rien d’invraisemblable ; je signalerai seulement que, dans quelques villes, au lieu de ce mot, on dit χρεωφυλάκιον, ou même χραμματεΐον, et il est singulier que, le nom ne reste pas invariable, alors qu’il s’agit d’une institution que les Romains ont, sinon créée, du moins développée suivant les intérêts de leur administration. Ces noms divers, en effet, ne peuvent désigner que les mêmes bureaux ; peu importe qu’ils soient également en usage dans une même ville, comme à Smyrne ou à Nysa, du moment que ces qualifications différentes ne se trouvent pas réunies dans une même inscription ; c’est ce qu’on verra par le tableau suivant des villes où l’existence d’archives nous est attestée[105].

Άρχεΐον (ou Άρχεΐα) :

Aemonia. — BCH, XVII (1893), p. 260 : RAMSAY, Cities, II, p. 655, n° 576.

Aegae. — BCH, XI (1887), p. 395 E, l. 22 ; BURESCH-RIBBECK, p. 30.

Amorgos. — BGH, XV (1891), p. 573, 1. 36 ; p. 585, l. 37 ; Ath. Mit., I (1876), p. 348, n° 15, l. 17.

Apamée. — Mention dans une inscription des environs : JHSt, XVIII (1898), p. 92, n° 30 ; add. RAMSAY, Cities, II, p. 473, n° 323.

Aphrodisias. — CIG, 2841, 2842.

Assos. — CIG, 3573.

Attalea. — BGH, XI (1887), p. 398.

Bargylia. — LEB., 497.

Gibyra. — Wien. Denkschr., 1897, p. 5, n° 13 et 16 ; p. 6, n° 17 et 18.

Éphèse. — CIG, 3029 ; IBM, 650.

Euménie. — CIG, 3892 ; RAMSAY, Cities, II, p. 383, n° 220 ; p. 528, n° 372.

Halicarnasse. — BGH, XV (1891), p. 549.

Héraclée du Latmos. — BGH, XIV (1890), p. 630 (? Restitution).

Héraclée du Salbacos. — BCH, IX (1885), p. 332, n° 17.

Hiérapolis. — GIG, 3916, 3919, 3922, 3924a.

Hiérocésarée. — BGH, XI (1887), p. 94, 97, n° 13.

Hypaepa. — BGH, XIX (1895), p. 263, 1. 18.

Iasos. — GIG, 2672, 2675.

Kagyetta. — RAMSAY, Cities, I, p. 156, n° 63.

Lairmenos. — JHSt, VIII (1887), p. 378 (? Restitution).

Lampsaque. — CIG, add. 3641b, l. 52.

Lebedos. — Μουσεΐον, III, p. 31.

Magnésie du Méandre. — CIG, 2950 ; KERN, Inschr., 304.

Magnésie du Sipyle. — LEB., 16606.

Mastaura. — LEB., 1664.

Milet. — LEB., 220 (βασίληον).

Mylasa. — GIG, 2693c, l. 3 ; 2693d, l. 3.

Notion. — Ath. Mit., XI (1886), p. 427.

Nysa. — GIG, 2950, 2952.

Pergame. — Pro Flacco, 30, 74 ; FRÄNKEL, 591 ; BCH, XI (1887), p. 395 E, l. 23.

Sanaos. — RAMSAY, Cities, I, p. 233, n° 80.

Sébastopolis. — STERRETT, Pap. Am. Sch., II, 26 (?).

Smyrne. — CIG, 3264, 3266, 3281, 3282, etc.  

Teira. — BGH, XX (1896), p. 394, n° 2 (? Restitution).

Thyatira. — CIG, 3490, 3509, 3517 ; BCH, XI (1887), p. 97, n° 20, 1. 17 ; BURESCH-RIBBECK, p. 29.

Trapezopolis. — CIG, 3953h (? Restitutions douteuses).

Χρεωφυλάκιον (ou Χρεοφυλάκιον) :

Aezani. — LEB., 845.

Ancyre. — (χρεωφυλάκία) LEB., 1011 = CIG, 38176, l. 11.

Aphrodisias. — LEB., 1630, 1032, 1634, 1636, 1637, 1639.

Cos. — Ann. de l’Ass. pour l’enc. des Et. gr., 1875, p. 307.

Philadelphie. — CIG, 3429.

Smyrne. — CIG, 3282.

Γραμματεΐον :

Nysa. — CIG, 2913.

Les secrétaires ont sous leurs ordres une foule d’aides, de condition inférieure ou même servile, et jusqu’à un fonctionnaire, le γραμματοφύλαξ[106], attaché sans doute au service des archives.

Avec les secrétaires, nous sommes arrivés à la catégorie des magistrats dont les fonctions présentent de la fixité et ne diffèrent à peu près pas d’une ville à l’autre. C’est encore le cas des agoranomes. On ne s’étonnera pas de leur importance, considérable aussi, dans une région commerçante comme l’Asie[107] ; elle s’est accrue du développement qu’ont pris les affaires sous la domination pacifique des Romains. Leur nombre varie suivant les villes, mais leurs fonctions sont partout semblables. Tout ce qui concerne les marchés relève de leur surveillance ; ils approuvent les mesures et les poids et les certifient de leur signature[108] ; ils contrôlent les prises en location ou les mises en location qui intéressent la ville et les places publiques ; ils ont la police des marchés et rendent des jugements, sans doute en matière commerciale et pour les délits du même ordre[109]. Ils ont la charge de l’annone, approvisionnement en grains de la ville[110] ; et souvent ils en sont, pour partie, les fournisseurs à titre gratuit ; on en voit un vendre de l’huile à perte[111]. Et c’est ainsi que les inscriptions les louent d’avoir rempli leurs fonctions εΰτόνως καί πολυδαπάνως. Ils font encore des largesses d’une autre nature : bien souvent des statues ou des œuvres d’art diverses étaient offertes à leur patrie par de riches citoyens ; les agoranomes entraînaient ceux-ci par l’exemple ; c’est en celle qualité qu’Eros donne à Lagina une statue d’Hermès[112] et Chryseros a Sardes cinq Erotes (Amours)[113]. Une autre fois, nous voyons un individu honoré par la gérousie pour avoir, à ses frais, établi auprès du marché les ζυγοστάσια (établissements de pesage)[114] ; ce devait être un agoranome ; un autre a fait hommage à la ville de Philadelphie de 10.000 deniers[115] ; un autre encore a placé dans le marché douze tables de marbres avec leurs bases[116]. En voici un qui avait construit sur l’agora un promenoir couvert, un péristyle d’ordre dorique, avec une centaine de boutiques