LA PROVINCE ROMAINE PROCONSULAIRE D’ASIE

DEPUIS SES ORIGINES JUSQU’À LA FIN DU HAUT-EMPIRE

 

DEUXIÈME PARTIE — LES VILLES ET LA VIE MUNICIPALE

CHAPITRE II — LES HABITANTS DES VILLES

Texte numérisé et mis en page par Marc Szwajcer

 

 

§ 1. — LES CITOYENS.

Il faut se représenter les villes de l’Asie Mineure, tout au moins les grandes villes, les villes commerçantes, comme des cités des plus cosmopolites, sortes de foires permanentes, où des populations fort diverses passaient ou séjournaient. L’esprit des citoyens en a été influencé : chez eux, en dépit de l’orgueil municipal, le civisme n’est pas étroit ni exclusif, et les cas de naturalisation s’offrent nombreux. Ce qui contribue encore à rendre les Hellènes moins rigoureux sur ce point, c’est que l’acquisition du droit de cité dans une ville d’Asie Mineure était un honneur bien pâle en comparaison de celle de la civitas Romana, parfois accordée à certains habitants des provinces, ambition avouée de beaucoup d’entre eux. Au début probablement, en Asie comme à Athènes, le plein droit de cité était aux enfants nés de père et mère citoyens ; mais plus tard la πολιτεία fut plus négligemment traitée. Les Romains semblent cependant avoir surveillé les mesures de naturalisation prises par les villes ; on est frappé de voir, dans les recueils de lois romaines, une disposition comme celle-ci : Iliensibus concession est ut qui matre Iliensi est sit eorum municeps[1]. Ainsi à Ilium, il suffisait d’avoir une mère citoyenne ; mais les Romains l’avaient expressément approuvé. Pourtant les naturalisés ou δημοποιητοί obtenaient leur qualité d’une procédure purement locale : décret du sénat, puis du peuple, comme pour les lois ordinaires. A Éphèse, des magistrats religieux, les έσσήνες, tiraient ensuite au sort la tribu du nouveau citoyen, et d’autres, les νεωποΐαι, prenaient soin de faire graver le diplôme[2]. Y avait-il un album contenant la liste des citoyens[3] ?

La chose est évidente, et plus d’une inscription y fait allusion, mais sans nous faire connaître le terme spécial servant à désigner cette liste[4]. Dans deux cités au moins, le soin de la tenir à jour appartenait à un fonctionnaire appelé le πολειτογράφος[5].

Arriva-t-il qu’on vendît le titre de citoyen d’une ville ? Nous n’en avons pas d’exemple, et cela paraît peu probable ; les Romains ne l’auraient vraisemblablement pas toléré. Mais les dons gracieux du droit de cité sont très fréquents ; quelqu’un a-t-il rendu des services signalés à une ville, sous forme de libéralités en général, celle-ci le met volontiers au nombre de ses membres. Les vainqueurs dans les jeux publics voyageaient sans cesse de l’une à l’autre, pour s’y faire applaudir et remporter des couronnes ; entre autres honneurs, ils recevaient parfois la πολιτεία, et l’on voyait des athlètes citoyens d’un certain nombre de villes à la fois. Le cumul était possible en effet ; on acquérait une nouvelle patrie sans être astreint à abandonner la première ni à changer de domicile par conséquent[6].

Nous connaissons plusieurs cas de naturalisation collective et en grand ; après la mort d’Attale II, et avant que les Romains n’eussent fait l’adition d’hérédité, Pergame se trouvait, nous est-il dit, dans une situation un peu troublée ; une guerre heureuse venant de s’achever, le roi avait annexé un territoire ennemi ; la paix n’était pas encore revenue ; pour l’assurer plus rapidement, et plus complète, l’assemblée populaire accorda un relèvement de situation aux habitants, anciens ou nouveaux[7]. Le droit de cité fut accordé[8] aux gens inscrits sur les listes des métèques[9] et à un très grand nombre de soldats : aux Macédoniens et Mysiens, qui étaient établis dans le royaume en colonies militaires[10] ou formaient des troupes soldées[11] et à tous ceux qui faisaient partie de la garnison permanente, παραφυλακΐται et έμφρουροι[12]. La concession s’étendait aux femmes et enfants des individus énumérés. On voit que la mesure profitait surtout à des hommes d’armes ; ils étaient les plus redoutables ; il fallait se les concilier les premiers.

Un autre exemple nous est fourni par la ville d’Éphèse : pendant la guerre contre Mithridate, après qu’elle eut longtemps soutenu le roi de Pont, les premiers succès des Romains donnant à réfléchir aux habitants, un revirement s’était produit parmi ces derniers ; mais si assurée que parût la victoire définitive des Romains, il fallait présentement se défendre. Dans ce grand péril, les Éphésiens n’hésitèrent pas à donner le droit de cité aux étrangers de tous ordres domiciliés chez eux[13]. Les isotètes et parèques, les hieroi, les affranchis et étrangers qui auront pris les armes et se seront enrôlés auprès des généraux, deviendront de nouveaux citoyens ayant mêmes droits que les anciens ; leurs noms seront certifiés par les généraux aux proèdres et au secrétaire du conseil, et ils seront distribués par le sort entre les tribus et les chiliastyes ; et de même pour les affranchis publics qui auront pris les armes ; tous ceux qui avaient été rayés des listes de citoyens, pour toujours ou à temps, pour condamnations, dettes, amendes, furent réintégrés dans leurs droits (l. 28 sq.). Ce texte nous montre en même temps’ des cas de perte du droit de cité ; on regrette de ne pas connaître les autres[14], mais ceux-ci sont assez caractéristiques, et surtout cette radiation provisoire pour amendes encourues et non encore payées. Dans cette Asie, où l’argent était si respecté, on avait un mépris accablant pour les gens au-dessous de leurs affaires et ne pouvant pas se libérer[15].

Il est clair, bien que les renseignements positifs nous fassent défaut sur ce point, qu’on ne comptait comme citoyen et qu’on n’en exerçait les droits qu’à partir d’un certain âge. Cependant les charges pesant simplement sur le patrimoine, les liturgies proprement dites, pouvaient être supportées même par des enfants aussi bien que par des femmes ; mais les parents y pourvoyaient pour eux[16]. Les enfants (παΐδες), acceptés par le peuple et arrivés à l’adolescence, entraient, à un âge que nous ignorons et sans doute différent suivant les villes, dans le corps des éphèbes, cette institution athénienne que tant de cités grecques avaient empruntée[17]. Les Romains n’eurent garde de la supprimer ; mais elle allait fatalement se transformer d’elle-même.

A Athènes, l’éphébie ouvrait la période des exercices militaires : pour être digne du nom de citoyen, il fallait se montrer capable de défendre sa patrie. Sous la domination romaine, peu à peu, la paix étant assurée, le but primitif de l’institution, sans s’effacer absolument, devint accessoire. L’apprentissage des armes parait à peu près supprimé ; restent seulement les exercices du corps de genre pacifique, dans les gymnases[18] ; les éphèbes se livrent encore à des jeux d’adresse, de souplesse ; eux-mêmes en font peut-être les frais, aidés par les subsides empruntés aux legs de riches particuliers. Ces jeux des éphèbes passaient pour un des plus beaux ornements des villes, au même titre que ceux auxquels prenaient part les hommes mûrs ; aussi les municipalités mettaient-elles leur ambition à attirer des maîtres de gymnastique de grande réputation. Mais, plutôt encore que cet entraînement corporel, l’éducation intellectuelle (παιδεία) et morale (άγωγή) des éphèbes fait l’objet de la sollicitude du peuple ; à cette branche de leurs éludes est préposé le pédonome ; c’est lui qui, pour encourager leur zèle, organise des concours (άγώνες) où les plus méritants reçoivent des prix (άθλα), et aussi des spectacles publics (θεάματα). On leur enseigne à jouer de la cithare et à tenir des discours d’apparat[19]. Le pédonome est d’ailleurs assisté d’un nombre souvent excessif de grammairiens, sophistes, rhéteurs, qui deviennent comme les idoles de la ville, dispensés des charges ordinaires qui pèsent sur les habitants. Enfin les éphèbes ont un surveillant général et public dans la personne de l’éphébarque[20].

Il est difficile d’attribuer des règles générales à cette institution qui a présenté certaines variétés d’une ville à l’autre. Le temps passé dans l’éphébie était ainsi plus ou moins long suivant les cas. A Chios, on distinguait les έφηβοι νεώτεροι, μέσοι, πρεσβύτεροι[21], ce qui ferait croire à trois années d’études ; à Cyzique, l’éphébie était au moins biennale[22] ; à Athènes, au contraire, vers la même époque, la durée de l’éphébie avait été réduite de deux ans à un seul ; mais en Asie cet abrègement n’est pas à supposer ; il aurait eu des effets désastreux dans certaines cités fières de leur réputation littéraire et artistique, comme Smyrne et Alabanda ; car les collèges d’éphèbes, entièrement transformés, tendaient à devenir surtout des pépinières de lettrés ; et l’éducation physique demande des exercices moins prolongés que celle de l’esprit.

A ces Grecs raffinés, la culture acquise durant l’éphébie paraît-elle suffisante ? Non, car l’éphèbe, à peine libre, devient, suivant le langage officiel, un véoç. Voici, aussi complète que j’ai pu la dresser[23], la liste des villes où l’on a jusqu’à présent reconnu l’existence d’un collège de véo-..

Iles : Chios. — GIG, 2214.

Cos. — BCH, V (1881), p. 236, n° 21 ; XI (1887), p. 73-71, n° 3-4.

Mytilène. — IGI, II, 131.

Rhodes. — IGI, I, 96.

Samos. — BCH, V (1881), p. 481, n° 4.

Mysie : Cyzique. — Ephemeris epigraphica, 1877, III, 2, p. 156 = CIL, III, 7060 (sous Antonin le Pieux).

Elaea. — FKÄNKEL, Inschr. v. Perg., 246 (sous Attale III).

Ilium. — CIG, 3619.

Pergame. — LEB., 1720c, 1723a ; CIG, 3545 ; FRÄNKEL, 252, 486.

Ποιμανηνόν (près Cyzique). — Ath. Mit., IX (1884), p. 32, l. 26 ; VI (1881), p. 122 ; Arch.-epigr. Mit. aus Oest-Ung., VI, p. 52.

Phrygie : Attuda. — ANDERSON, JHSt, XVII (1897), p. 399, n° 3.

Hiérapolis. — JUDEICH, 32 ; au n° 94 des veavîarxoi.

Laodicée du Lycus. — Συνέδριον νέων sur des monnaies du règne d’Élagabale. IMHOOF-BLUMER, Kleinasiat. Münz., I, p. 274.

Lounda. — Am. Journ. Of Arcti., IV (1888), p. 280.

Synnada. — BCH, VII (1883), p. 299, n° 23.

Carie : Halicarnasse. — LEB., add.,1618 ; BCH, IV (1880), p. 402, n° 14.

Aphrodisias. — LEB., add., 1600, 1601,1602a, in fin.

Héraclée du Latmos. — Revue de Philologie, XXIII (1899), p. 285.

Iasos. — Rev. Et. gr., XI (1893), p. 157 sq. ; BCH, XI (1887), p. 213, n° 2 ; p. 214, n° 4.

Mylasa. — LEB., 525 ; peut-être aussi 365.

Nysa. — CIG, 2949 ; BCH, VII (1883), p. 272, n° 15 ; X (1886), p. 520, n° 17, 19 ; XI (1887), p. 347, n° 2.

Ionie : Cymé. — CIG, 3524, 1. 51.

Erythrée. — LEB., 1543.

Lébédos. — BCH, X (1886), p. 179, n° 40.

Magnésie du Méandre. — ECKHEL, D. N. V., IV, p. 189 sq. ; KERN, Inschr., 153.

Milet. — Revue de Philologie, XX (1896), p. 100, n° 4.

Smyrne. — CIG, 3185,1. 16.

Téos. — LEB., 105 ; CIG, 3079, 3085, 3098, 3101, 3112 ; BCH, IV (1880), p. 179, n° 40.

Lydie : Mastaura. — LEB., add., 1663c ; CIG, 2944.

Thyatira. — CIG, 3502 et 3503 ; LEB., add., 1657 (νεσνίσκοι).

Tralles. — CIG, 2930 ; BCH, V (1881), p. 343, n° 4 ; 347, n° 10 ; Pap. Am. Sch., I, p. 108, n° 10.

M. Menadier dit (p. 19) que rien n’indique l’existence de ce collège à Éphèse. Nous recueillons cependant une indication. Strabon, parlant de l’enceinte d’Ortygie, près d’Éphèse, ajoute : Une panégyrie se tient chaque année, et l’usage est que οί νέοι rivalisent entre eux à qui donnera les repas les plus somptueux[24]. Ne s’agirait-il pas d’un collège de νέοι, à Éphèse ? C’est au moins très vraisemblable.

A Thyatira, ce sont des νεκνίσκοι que nous trouvons mentionnés ; à Hiérapolis, ils figurent concurremment avec les νέοι[25] ; faut-il les confondre avec ceux-ci ? Peut-être, car ils paraissent adonnés aux mêmes occupations ; mais ou ne peut se baser que sur des raisons de vraisemblance.

Voilà une liste où figurent un grand nombre de villes, déréglons et d’importance très diverses. J’inclinerais à penser que notre arsenal épigraphique seul présente des lacunes et que l’institution s’était extrêmement généralisée. Les renseignements que nous possédons sur elle datent de l’époque romaine ; elle peut bien cependant avoir vu le jour au temps de l’indépendance, car elle procède du même esprit que l’éphébie. Pourtant, si les Grecs d’Asie ne l’ont pas imaginée, leur modèle, cette fois, n’était pas à Athènes ; ils ont peut-être voulu imiter les collegia juvenum de l’Italie[26].

Que représentaient exactement ces νέοι ? Une inscription de Chios[27] rappelle les jeux παίδων, έφήβων, νέων, puis énumère les vainqueurs : παίδων, έφήβων, άνδρών[28]. Νέοι équivaudrait donc à άνδρες. L’interprétation la plus naturelle me paraît être la suivante : les éphèbes n’étaient encore que des adolescents ; les neoi sont de tous jeunes hommes, de 20 à 22 ans environ, je suppose, et sans doute les éphèbes sortants. Voilà, au premier abord, ce qui les distingue des éphèbes ; en outre, le caractère public de leur collège est encore plus marqué ; le peuple s’y intéresse davantage. Ils se préparent d’ailleurs, pour plus tard, aux fonctions publiques ; ils ont parfois l’idée de se constituer en petite cité ; en corps, ils forment un démos, qui légifère d’accord avec une boulé[29]. Ils ont leurs magistrats spéciaux, ce qui est étranger à l’éphébie ; un chef éponyme, le προστάτης[30], des secrétaires[31] (γραμματεϊς). Qui les désigne ? Les neoi eux-mêmes, suivant M. Collignon ; le peuple, dit Menadier. Ou ne sait trop, et la règle n’était peut-être pas partout la même. Mais la première hypothèse offre plus de vraisemblance ; la cité minuscule se complète mieux ainsi, à l’image de la grande. Pourtant ces magistrats, généralement tirés, semble-t-il, du collège lui-même, peuvent être choisis en dehors de ses cadres : un secrétaire, père de plusieurs enfants, n’est probablement pas neos[32]. Cette association n’a d’existence légale que lorsque sa fondation a été ratifiée par le Sénat romain, si toutefois, comme je le crois avec M. Mommsen, il y a lieu de généraliser l’exemple de Cyzique, dont le collège de neoi fut reconnu sous Antonin le Pieux[33].

Le collège a certainement des finances propres, une caisse destinée à recevoir les cotisations et, éventuellement, des legs. Il peut, de la sorte, faire les frais des καλλίσταις καί μεγίσταις καί πρώταις τειμαΐς qu’on le voit accorder à un bienfaiteur, à Aphrodisias[34]. Dans leurs assemblées, les neoi décrètent des honneurs à rendre aux directeurs de leurs gymnases[35], honneurs peut-être approuvés obligatoirement et préalablement par le peuple. Le collège n’est pas du reste sans ressembler beaucoup, par plus d’un trait, à celui des éphèbes : ri célèbre des jeux, des cérémonies religieuses ; on s’y livre surtout à des exercices gymniques, à telles enseignes que Strabon appelle ces jeunes hommes οί έκ τοΰ γυμνασίου νέοι[36].

Et ils ont le plus souvent leur gymnase particulier[37] ; aussi leur gymnasiarque occupe-t-il une situation très en vue[38], et les textes qui le mentionnent montrent que le peuple s’est réservé le droit de le nommer ; il semble bien avoir disposé de la même autorité sur les neoi que le pédonome sur les enfants. Les neoi prennent part aux jeux de la cité, mais ou organise en outre des exercices pour eux seuls dans des locaux réservés, et leur activité physique paraît débordante. A Iasos, une inscription[39] rappelle un personnage qui fit un don de 5.000 deniers ; la ville décida de les employer au profit du gymnase des neoi, les revenus de cette somme (placée à douze as par cent deniers au mois), devant subvenir à perpétuité à la consommation d’huile qui y serait faite pendant le sixième mois de l’année. Ainsi à Iasos, ville d’importance secondaire, surtout à l’époque romaine[40], la dépense pour les fournitures d’huile du gymnase des neoi atteignait en un mois à 450 deniers, soit 5400 par an[41]. Ces chiffres supposent un entraînement continu. D’ailleurs, pour ces jeunes hommes comme pour les éphèbes, l’éducation proprement militaire a disparu ; mais à tout ce qui développe la souplesse et l’élégance du corps, ils portent toujours une passion singulière.

Il en est de même des exercices littéraires et musicaux. A Halicarnasse, sous Hadrien, un décret volé en faveur d’un poète, célèbre dans toute la Carie, décide que ses œuvres seront placées dans les bibliothèques publiques pour que les neoi s’instruisent en les lisant[42]. Le rhéteur Aristide fut de leur part honoré d’une démarche flatteuse à l’entrée de la ville où il se rendait[43]. Ils ont un rôle particulier dans les fûtes religieuses de la ville ; à Nysa, nus et frottés d’huile, éphèbes et neoi se chargent de la mise à mort du taureau, lors de la panégyrie annuelle qui a lieu dans un faubourg de la ville[44] ; à Cymé, avec les éphèbes encore, ils sont les ministres de la nécrophorie, ou port solennel des corps des défunts.

Somme toute, on est frappé de l’analogie de leur rôle dans la cité avec celui des éphèbes. Ce sont simplement des éphèbes plus âgés. Dès lors, pourquoi deux collèges ? Voici, j’imagine, l’explication la plus plausible : L’institution la plus ancienne est l’éphébie ; au début, on pensa qu’en très peu d’années (deux ou trois) elle remplirait son objet. Mais l’amour des Grecs pour l’éloquence et pour les jeux est allé toujours grandissant ; les éphèbes libérés regrettaient leur existence passée ; on ne voulait pas néanmoins prolonger pendant de trop longues années ce stage du citoyen. On parla en commun du beau temps envolé et des moyens de le faire revivre, et comme trois ou quatre Grecs seulement, dès qu’ils se trouvaient réunis, ou se querellaient ou s’associaient, quand ils ne faisaient pas les deux ensemble, comme d’autre part le nom d’une collectivité nouvelle à ajouter à l’assemblée, au conseil, à la gérousie, devait produire bon effet dans les actes gravés sur le marbre, on en vint insensiblement à créer ce collège complémentaire des neoi, sans aucune originalité et sans raison d’être particulière, mais qui n’en surgit pas moins de tous les points de l’Asie.

Il semble bien qu’en Asie, comme à Athènes, un éphèbe soit déjà citoyen, mais qu’en fait il n’en exerce guère les prérogatives ; il en va autrement des neoi. Les éphèbes sont très rarement mentionnés dans les inscriptions au même titre que ces derniers, qui figurent d’ordinaire dans les dédicaces à côté du peuple, du conseil et de la gérousie et ont vraiment un rôle politique dans la cité. Pourtant il est à supposer qu’eux non plus n’ont pas la plénitude des droits du citoyen : le droit de suffrage leur appartient probablement sans limites, mais ils ne peuvent, j’imagine, être nommés à une magistrature, la maturité suffisante leur faisant encore défaut ; peut-être y vit-on un nouveau motif de les classer à part, de les grouper en collège pour compenser et pour masquer ce qu’il y avait d’inférieur et d’incomplet dans leur situation politique. Ce sont donc encore, dans une certaine mesure, des mineurs.

Une autre classe de mineurs, dont le rôle ne ménage pas moins de surprises, ce sont les femmes[45]. Leur condition légale n’a pas été modifiée par les Romains ; comme les enfants non émancipés, elles ne peuvent prendre part à quelque acte civil sans l’autorisation des membres de leur famille qui ont autorité sur elles[46]. A celte incapacité civile devait s’ajouter, à plus forte raison, une incapacité politique ; aucun droit de suffrage n’a jamais appartenu au sexe faible dans l’antiquité, la femme n’a certainement pas la πολιτεία comme un homme, j’entends : de plein droit, hormis le cas d’indignité ; mais des concessions exceptionnelles, honorifiques, du droit de cite à certaines femmes nous sont attestées par les inscriptions. D’abord il est difficile de se méprendre sur le sens du qualificatif donné à quelques-unes : άστή ou πολεϊτις[47]. Un décret de Mylasa accorde la πολιτεία à une femme, en propres termes[48]. Seulement cette mise au rang des citoyens, outre qu’elle ne profitait jamais qu’à des femmes de qualité, ayant rendu de grands services à leur patrie, avait lieu peut-être honoris causa, sans entraîner l’exercice réel des droits civiques[49]. Faut-il de plus le remarquer, les exemples que nous en avons sont tous de Carie — ou de la province voisine de Lycie ? Il n’y a là probablement qu’un effet du hasard.

On est frappé, d’autre part, de la grande liberté d’action qui était laissée aux femmes dans la vie publique[50]. A l’occasion de la plupart des affaires qui concernent l’État, on ne remarque pas de distinction marquée et voulue entre les deux sexes. Les Smyrniotes avaient gravé et exposé une liste des bienfaiteurs de leur ville ; on y trouve pêle-mêle des noms d’hommes et quelques noms de femmes[51]. Très fréquemment les femmes s’associent aux libéralités de leurs maris ; c’est par exemple à Smyrne, pour la formation d’un collège[52] ; à Lagina, pour l’installation d’un établissement de bains[53], ou de l’atrium d’un gymnase[54]. Ailleurs encore, donation faite en commun par deux époux aux Romains, aux citoyens et aux étrangers[55]. Il est vrai que souvent le rôle de la femme paraît insignifiant dans ces actes de libéralité, par cela même que les enfants aussi y prennent part : ainsi, mari, femme et enfants consacrent à la patrie des statues à Mastaura[56], et à Mylasa une colonne[57]. A Aphrodisias, les largesses communes des conjoints au conseil et aux tribus s’accomplissent avec le concours des enfants[58]. Mais on voit aussi la femme agir seule ; ainsi à Milet-Branchides[59], à Ancyre de Phrygie[60], à Aphrodisias[61] ; ses dons sont très divers, s’adressent soit aux temples[62], soit au conseil ou au peuple[63]. Nous connaissons notamment des cas très nombreux de femmes δήμον έστιάσασαι ou ayant donné des repas publics (δημοθοινία)[64]. Était-ce réellement une libéralité pure et simple (έπίδοσις) ou une véritable liturgie ? Je ne sais ; mais du reste les femmes se chargèrent très souvent d’une liturgie.

On ne voit pas clairement si les lois ou décrets leur en faisaient une obligation en raison de leurs ressources personnelles, ou si les magistrats ne les inscrivaient que sur leur demande. Il y avait assurément des lois organisant les liturgies ; mais nous ignorons si elles tenaient compte du sexe, ou seulement de la fortune. Les inscriptions laissent cependant soupçonner que, de la part des femmes, ces contributions étaient volontaires, et montrent que souvent elles y intervenaient seules, sans le concours de leurs maris. Ce concours, du moins, n’est généralement pas exprimé, mais on peut, on doit le supposer, sans invoquer le besoin d’autorisation maritale, dans certains cas où l’on ne saurait admettre que la femme se soit chargée de l’exercice réel, matériel de la liturgie ; on ne la voit pas, comme agonothète, le fouet à la main au milieu des athlètes et des esclaves, ou, à titre de gymnasiarque, veillant au bon ordre, pendant les ébats des neoi ou des éphèbes, ou encore, dans les έστιάσεις, présidant aux joies gastronomiques du menu peuple[65]. Du moins elle devait être toujours admise à se faire représenter ; nous en avons un exemple à Attuda[66].  Il est clair qu’ici la participation de la femme est restée purement pécuniaire. Certaines liturgies pouvaient en effet présenter quelque danger pour la femme, au point de vue des mœurs.

Les fonctions religieuses n’offraient naturellement pas le même -inconvénient ; aussi, non seulement elle n’est pas exclue des sacerdoces, mais il semble que les usages, les lois même, lui prescrivissent d’assister toujours son mari dans l’accomplissement de certains sacrifices. Si le prêtre n’a pas d’épouse, il faut quelquefois qu’il la remplace dans les cérémonies par une parente ; une fois, à Stratonicée, ce fut la mère qui en tint lieu[67] ; dans un autre cas, la femme du prêtre étant morte sans doute, c’est sa fille qui l’assista[68]. En outre, on attribua à la femme des sacerdoces proprement personnels. La stéphanéphorie servait dans beaucoup de villes d’Asie de dignité éponyme ; partout du moins elle gardait invariablement un caractère religieux ; nous la voyons maintes fois abandonnée à des femmes[69]. On les choisit même quelquefois pour de véritables magistratures, mais non pour toutes, car ici l’honneur et la fonction ne pouvaient guère être séparés. Il y a des femmes prytanes[70], parce que la puissance de ces magistrats s’était, sous les Romains, considérablement amoindrie et se trouvait réduite à l’éponymie et au service de certains cultes. De même, à Cyzique, l’hipparque était devenu, de chef de cavalerie, un simple fonctionnaire éponyme ; c’est une femme dans quelques cas[71]. Sur les monnaies encore, on lit souvent : έπί τής δεΐνος[72], mais cette formule n’indique pas forcément une magistrature monétaire ; le personnage inscrit est même généralement l’éponyme, dont le nom sert à dater l’émission de la pièce.

Les femmes sont donc surtout admises aux fonctions municipales qui entraînent plus d’honneur que de pouvoir, et qui présentent un caractère religieux. Les avantages qu’on leur accorde ont une limite : on ne les laisse pas pénétrer dans les assemblées, ni donner leurs suffrages, ni entrer en pourparlers avec un magistrat, ni prendre part à une légation publique. Il est incontestable cependant que, dans ce domaine, les idées des Grecs ont évolué ; le rôle des femmes s’est singulièrement élevé et agrandi ; à la réclusion de jadis succède une vie très en dehors, qui les met constamment en évidence[73]. En récompense de leurs fonctions bénévolement acceptées, les femmes, comme les hommes, reçoivent des hommages officiels — et le décret qui les accorde est gravé sur la pierre, — des couronnes, des statues[74], des titres retentissants comme πατρώνισσα, κτιστρία, fondatrice de la ville. Qu’est devenu l’ancien gynécée, d’où la fille, l’épouse, la mère ne sortaient guère, même dans cette Grèce d’Orient, pourtant moins rigoureuse à ce sexe que la Grèce propre ? Désormais la femme ne reste jamais à l’écart de son mari, quand il sert de quelque manière les intérêts de la cité[75] ; elle est grande prêtresse de la province ! elle préside les jeux du cirque !

Les Romains encore sont cause de cette très notable évolution. Les Grecs aimaient les fêtes brillantes, les spectacles, les belles cérémonies religieuses, les monuments célébrant les hauts faits ou les générosités de leurs concitoyens. Pour leur ôter tout rêve d’indépendance politique, tout désir de réelle autonomie, les Romains se sont appliqués à rendre cette passion dominante, exclusive même, chez leurs sujets d’Asie. Toutes ces villes n’ont plus d’autre ambition que de dépasser leurs voisines par la splendeur, la vanité et le nombre des réjouissances et des cérémonies. Une fête par jour ! tel est le comble de la gloire. Mais tout cela coûte cher ; il faut prendre l’argent où il se trouve ; or il y a des veuves et des orphelines qui jouissent d’une large opulence ; leur bourse vaut bien celle des hommes. Pour les leur faire ouvrir il n’y avait qu’un moyen : leur accorder des honneurs et des titulatures. Et voilà comment elles sont prêtresses, comment elles sont même magistrats, car la même évolution a entraîné une confusion progressive des fonctions municipales et des sacerdoces. Et nous arrivons à cette curieuse conclusion, qui avait besoin d’explications préalables et précises : en abaissant, politiquement et moralement, l’homme, les maîtres du pays ont affranchi et relevé la femme.

Le sexe entier en a dû profiter, mais il est clair que les premiers bénéficiaires de ce mouvement ont été les femmes riches, qui étaient par là même les femmes nobles. Le régime politique octroyé à toutes les régions de l’Asie par les Romains reposait en effet sur la prépondérance absolue de cette aristocratie de la fortune. Les grandes familles se partagent à l’amiable l’administration de la cité ; elles l’assument probablement à tour de rôle ; si les disputes n’ont pas été trop vives, c’est que les honneurs entraînaient des charges au moins égales. Les membres de ces familles privilégiées font des largesses (διανομαί, έπιδόσεις) au peuple ou aux collèges divers de la ville ; ils fournissent gratuitement de l’huile à l’usage des athlètes, édifient ou réparent des monuments publics ; ils se chargent des chorégies, des ambassades à envoyer au loin, surtout auprès des Empereurs, pour leur présenter des compliments ou des requêtes. Il est tel de ces petits seigneurs locaux qui possède même des honneurs ou des titres romains ; il y en a beaucoup qui ont reçu le droit de cité romaine.

On les reconnaît à leurs tria nomina, qu’accompagne parfois sur les monuments l’indication de la tribu. Les Romains ont mis à satisfaire cette ambition une certaine condescendance ; n’était-ce pas encore, en effet, un moyen indirect de maintenir cette suprématie des hautes classes, à laquelle ils attachaient tant de prix ? Ils ne prodiguèrent pas cependant cette faveur ; il fallut quelquefois payer pour obtenir la cité romaine[76] ; en outre, depuis Auguste, ces nouveaux citoyens se trouvèrent soumis à l’impôt du vingtième sur les héritages[77]. Mais quelles compensations d’amour propre ! Qu’on songe aux honneurs du médecin Xénophon de Cos[78] ! Les uns devenaient chevaliers (ίππεΐς ou le plus souvent  ίππικοί)[79] ; d’autres συγκλητικοί ou ύπατικοί[80]. Plutarque, qui vivait à l’époque où cette aspiration vers la cité romaine se produisit avec le plus de force, s’exprime ainsi : Vois ce Chiote, insensible à la considération et à l’influence qu’il obtient dans son île ; il pleure parce qu’il ne porte pas la toge du patricien ; en est-il revêtu, il pleure de n’être pas préteur ; préteur, de n’être pas consul[81].

Et pourtant, quand il s’agissait de décerner des honneurs nouveaux à des citoyens distingués, les Asiatiques révélaient une imagination inépuisable. Je passe sur les couronnes et le droit de les porter à sa volonté, les stèles gravées au nom d’un bienfaiteur de la ville, les statues, même le privilège de προεδρία, consistant à avoir aux jeux, par ordre du peuple, un siège réservé et aux premiers rangs parmi les spectateurs. Cela, chacun au besoin l’eût inventé ; c’étaient récompenses banales. D’autres l’étaient moins, comme l’ensevelissement dans un gymnase (qu’on avait quelquefois élevé et entretenu de ses deniers), pour l’édification et l’exemple des jeunes générations[82]. Et cet honneur était même promis de leur vivant aux bénéficiaires. Autre récompense : quelqu’un a-t-il rendu de grands services d’ordre financier à des compatriotes, cautionné des débiteurs, remboursé des sommes prêtées sur gages, etc., on lui assure en retour un salaire honorifique viager, prélevé sur le produit des sacrifices publics[83] ; rente singulière dont il devait avoir précédemment versé, et au delà, le capital. Mais on constate mieux encore : un gymnasiarque d’Aphrodisias[84] obtint, en raison de ses services, les plus grands honneurs, ταΐς καλλίσταις καί μεγίσταις τειμαΐς. C’est que, dans certaines villes, on a dressé une échelle des honneurs[85], et les différents degrés sont distingués par des numéros d’ordre. Les inscriptions connues d’Aphrodisias ne parlent que de premiers honneurs, bien que les puérilités honorifiques aient eu dans cette ville un développement tout particulier ; mais ailleurs, on a vu deuxièmes, troisièmes honneurs[86], et même, en Lycie, un sixième degré d’honneurs[87].

Une autre gloire très recherchée consiste à être adopté par le peuple ou quelque grand collège de la ville. La portée exacte de ces expressions : υίός (ou θυγατήρ) πόλεως, δήμου, γερουσίας, νέων, est maintenant bien établie : il y a réellement adoption, publique, et ayant une valeur juridique, comme si elle était l’œuvre d’un particulier. Auprès de l’adoptant apparaissent dans les inscriptions le père naturel, la mère naturelle et même un père adoptif, qui représentait sans doute, dans la cérémonie, la collectivité faisant l’adoption[88]. Mais ce ne sont pas, comme le croyait à tort Waddington[89] des enfants indigents qu’on adoptait ainsi ; souvent ces fils de la cité ont eu des parents illustres et riches, et eux-mêmes occupent de hautes fonctions municipales[90]. Ils ont rempli envers la cité ou une corporation des devoirs de fils, ou bien on les invite ainsi à la générosité ; c’est un honneur qui appelle de nouvelles libéralités[91].

Ces aristocrates de la richesse absorbent ainsi en eux presque toute la personnalité de l’État ; aussi, là où la moisson épigraphique est abondante, on peut, grâce aux témoignages lapidaires de la gloire des grandes familles, reconstituer des généalogies entières[92]. Et les habitants ont vite et complètement pris l’habitude de ce régime ; même le christianisme niveleur n’y a rien changé ; les chrétiens ont volontiers choisi leurs évêques dans ces hautes classes ; Polycrate d’Éphèse géra l’épiscopat, huitième de sa famille[93].

Et pourtant la classe riche n’est pas tout : elle amuse une population, la tire du besoin momentanément ; elle ne la nourrit pas. Il y a autre chose de très vivant dans les villes d’Asie : c’est la classe des artisans ; les auteurs n’en parlent guère, cette foule était trop méprisable, mais les inscriptions la font apparaître à nos yeux. Ces commentaires épigraphiques nous donnent à regretter leur laconisme, mais la variété des renseignements qu’ils fournissent, le grand nombre des corporations qu’ils nous révèlent nous laissent une haute idée des ressources de l’Asie.

Il faut considérer comme définitivement réfutée l’erreur de Marquardt affirmant que les propriétaires seuls étaient pleinement citoyens, les autres, marchands et artisans, restant sans suffrage et inéligibles. Il n’y a pas, légalement, de différence entre les deux catégories. Les communautés d’ouvriers ou de négociants ne sont certainement pas une nouveauté de l’époque romaine[94] ; les Grecs avaient trop le goût, la manie de l’association, pour n’en pas créer de semblables. Il est vrai que les Romains ont dispersé une partie de celles qui existaient sous les rois, et ils ont traité moins favorablement que les tribunaux grecs les sociétés de secours mutuels et les έρανοι[95]. Néanmoins ils en ont laissé subsister, puisqu’on en trouve dans toutes les grandes villes commerçantes de l’Asie, et point n’est besoin, je crois, d’alléguer une imitation des collèges romains.

Les noms de ces corporations sont assez variés, de même que, plus spécialement, les façons de désigner le lien qui unit leurs membres. A Smyrne, Sigeion, c’est une συμβίωσις ; à Méonie, on rencontre l’expression συμβίωσις νεωτέρα[96] ; à Hiérapolis, Acmonia, Cibyra, Smyrne, Éphèse : συνεργασία ; à Korykos : σύστημα ; à Tralles : συντεχία ; à Hiérapolis encore, Cyzique, Milet : συνέδριον ; à Laodicée, Thyatira et de nouveau Tralles et Hiérapolis : έργασία ou έργον[97]. Chaque corporation se donne un chef : άρχιβουκόλος à Pergame, έργατηγός à Hiérapolis, έπιμελητής ou έπιστάτης à Thyatira, έργεπιστάτης à Abydos ; l’une d’elles, à Hiérapolis, a une προεδρία ; une autre, à Magnésie du Sipyle, un ταμίας. A Hiérapolis on trouve un άρχώνης, qui reçoit sans doute les cotisations des sociétaires[98]. Elles s’efforcent aussi de se procurer un patron ; les foulons d’Acmonia ont un εύεργέτης ; mais on est en droit de supposer en lui un simple donateur ; ailleurs, le patronage est moins douteux, et on constate qu’il se transmet dans la même famille[99].

Les corporations qui ne sont pas des collegia illicita ou έταιρίαι représentent des personnes juridiques[100], dont les membres sont affranchis de certaines prestations[101]. Elles possèdent une caisse commune (τά ΐδια) qui peut recevoir des dons[102] ou bénéficier de certaines amendes funéraires[103] ; comme στεφανωτικόν, une somme est remise à deux collèges ouvriers d’Hiérapolis[104], à charge de couronner un tombeau à certaines périodes de l’année ; de même à Éphèse[105], et en cas de négligence une autre association prendra la place du premier légataire. La caisse subit par contre un passif, car elle fait des fondations, élève à ses chefs ou protecteurs des monuments honorifiques ; et ce sont ces derniers surtout qui nous permettent de dresser la liste suivante des associations actuellement connues.

Έριουργοί (ouvriers pour les laines). Philadelphie. CIG, 3442 = LEB., 648, l. 28 (fin IIe siècle).

Λανάριοι (lanarii). Thyatira. Ath. Mit., XII (1887), p. 253, n° 18. Éphèse. Hermès, VII, p. 31.

Έριοπλύται (lanitutores, cardeurs de laine). Hiérapolis. JUDEICH, n° 40.

Βαφεΐς ; (tinctores). Hiérapolis. JUDEICH, 50,195 ; CIG, 3924 = LEB., 742. Tralles. BCH, X (1886), p. 519, n° 16 ; STERRETT, Epigr. Journ., p. 333, n° 387. Thyatira. CIG, 3496.

Πορφυροβάφοι (purpurarii). Hiérapolis. JUDEICH, 41, 42, 133, 227, 342.

Καιροδαπισταί (fabricants de tapis ?). Hiérapolis. JUDEICH, 342.

Γναφεΐς (fullones). Cyzique. Ath. Mit., VII, (1882), p. 252, n° 19. Acmonia. CIG, 3858e = LEB., 755. Laodicée du Lycus. CIG, 3938 = RAMSAY, Cities, I, p. 74, n° 8. Temenothyra. BCH, XIX (1895), p. 557, n° 3.

Κναφεΐς dans une inscription de Mytilène. CIG, 2171e.

Λινουργοί (ouviers pour le lin). Milet. Rev. archéol., IIe sie, XXVIII (1874), p. 112. Thyatira. CIG, 3504.

Λινύφοι (tisseurs de lin). Tralles. Ath. Mit., VIII (1883), p. 319, n°3.

Ποικιλταί (? = brodeurs ?). Laodicée du Lycus. RAMSAY, Cities, I, p. 74, n°8.

Άλουργοί ou Άπλουργοί (teinturiers en pourpre ?). Ibid.

Ίματευόμενοι. Thyatira. CIG, 3480.

Σκυτεΐς (sutores). Philadelphie. LEB., 656 (et mieux Μουσεΐον, 1873-75, p. 131, n°50). Apamée Celaenae. Rev. Et. gr., II (1889), p. 30.

Οί τήν ακυτικήν τέχνην έργαζόμενοι, Mytilène. IGI, II, 109.

Σκυτοβύρσεις (coriarii). Cibyra. BCH, II (1878), p. 593, n° 1, l. 6.

Σκυτοτόμοι (cordonniers ou, plus largement, ouvriers en cuir). Pergame. Ath. Mit., XXIV (1899), p. 224, n° 55. Thyatira. BCH, X (1886), p. 422, n° 31.

Βυρσεΐς (corroyeurs). Thyatira. CIG, 3499.

Ήλοκόποι (cloutiers). Hiérapolis. JUDEICH, 133.

Χαλκεΐς (fabri). Sigeion. CIG, 3639 et add. Hiérapolis. JUDEICH, 133.

Χαλκεΐς χαλκοτύποι (forgerons). Thyatira. BCH, X (1886), p. 407, n°10.

Σκηνεΐται καί έργασταί (tabernarii et fabri). Abydos. LEB., 174311.

Άργυροκόποι καί χρυσοχόοι (argentarii et aurarii). Smyrne. CIG, 3154.

Οίκοδόμοι (ouvriers en bâtiment). Sardes. CIG, 3467 = LEB., 628, l. 12.

Δομοτέκτων (?). Abydos. LEB., 1743°. Ath. Mit., VI (1881), p. 227.

Προμετρηταί (mensores). Éphèse. CIG, 3028. Teira. BCH, XIX (1895), p. 555-6.

Έργάται προπυλεΐται πρός τώ Ποσειδώνι (collège d’ouvriers attachés aux approvisionnements de blé ; le blé était vendu à Éphèse sous un portique (έν προπύλω), auprès du temple de Neptune). Éphèse. CIG, 3028.

Άρτοκόποι (pistores = boulangers). Thyatira. CIG, 3495, l. 2. Magnésie du Méandre. BCH, VII (1883), p. 504, n° 10.

Βουκόλοι (pastores). Pergame. FRXNKEL. 485-488.

Κυρτοβόλοι (piscatores). Smyrne. Μουσεΐον, 1875, p. 65, n° 7 (cf. GELZER, Rhein. Mus., XXVII (1872), p. 464).

Κηπουροί (hortulani) (?) Hiérapolis. CICHORIUS, Alterth. v. Hier., p. 52.

Σακκοφόροι (saccarii) λιμενϊται (portefaix du port). Panormos, près Cyzique. SUXXOYOI de Constantinople, VIII, p. 171, n° 4.

Σακκοφόροι άπό τοΰ μετρητοΰ (portefaix ayant leur siège près de l’édifice où l’on conservait les mesures de capacité (μετρητής). Cyzique. Ath. Mit., VI (1881), p. 125, n° 8.

Κοραλλιοπλάσται (Font de petites images en corail (BLÜMNER) ; imitent les coraux avec de la pierre ou de la cire (BÜCHSENSCHÜTZ). Magnésie du Sipyle. CIG, 3408.

Φορτηγοί (portefaix) Άσκληπιασταί (adorateurs d’Asklépios. WALTZING, n° 152, ou attachés au temple d’Asklépios. RAMSAY, Am. J. of Arch., I (1885), p. 140 (Smyrne).

Φορτηγοί περί τόν βεΐκον (?) Ibid., p. 141.

Οί ναύκληροι καί οί έπί τοΰ λιμένος έργ[ολάβοι]. Chios. Ath. Mit., XIII (1888), p. 169, n" 10.

Κεραμεΐς (figuli = potiers). Thyatira. CIG, 3485.

Voici maintenant des corporations assez énigmatiques :

Τό κοινόν τό Έρμαιστάν (Mercuriales). Smyrne. Bull. dell’ Ist., 1860, p. 218, n° 3. À Rhodes, ils se disent autonomes. IGI, I, 101 ; SCRINZI, Atti d. Ist. Veneto, LVII (1898), p. 263.

Κλεινοπισοί (?) ou κλινοπηγοί (?). KUBITSCHBK et REIGHEL, Anzeiger der h. Akad. zu Wien, XXIV (1893), p. 94, n° 9.

Συμβίωσις τών Συννιπάλων (?). Smyrne. CIG, 3304 (v. WAGENER, Rev. De l’Instr. publ. de Belgique, 1868, p. 11).

Οί τοΰ σταταρίου έργασταί καί προξενηταί σωμάτων (Les ouvriers du marché aux esclaves (?) et les marchands d’esclaves). Thyatira. Ath. Mit., XXI (1896), p. 262.

Έργασία θρεμματική (collegium alumnorum). Hiérapolis. JUDEICH, 227. Grande diversité d’interprétations : JUDEICH : Gesellenverein,  association de compagnons affranchis. BŒCKH (CIG, 3318) : enfants pauvres. WAGENER (Rev. Instr. publ. Belg., 1893, p. 669) : atelier d’apprentissage pour enfants pauvres. WADDINGTON (LEB., 1687) : association en faveur des enfants d’esclaves (?). RAMSAY (Cities, I, p. 118, n° 28) : an organisation for looking after foundlings. A Apamée, les marchands en général avaient formé une association dont le chef s’appelait l’ένποριάρχης. BCH, VII (1883), p. 307, n° 29.

Il y a une grande variété dans cette nomenclature, mais ce qu’on remarque surtout, c’est le peu d’importance qu’y prennent certains métiers très simples et nécessaires à la vie de toute cité, comme la boulangerie. Au contraire, une série de corporations très nombreuses est celle que représentent tous les ouvriers adonnés en quelque manière au travail des étoffes et de la laine. Il est certain que c’était bien là, comme aujourd’hui, une des spécialités et une des sources de richesse du pays En une foule d’endroits, on trouve des fabricants de tapis, des tisseurs de lin, cardeurs de laine, teinturiers. La teinturerie de Lydie, notamment, avait une grande et ancienne réputation[106] ; on attribuait aux Lydiens l’invention de l’art de la teinture[107] ; les eaux d’Hiérapolis, riches en alun, étaient excellentes pour cet usage[108] ; les gens de Thyatira exportaient dans le monde entier les vêtements qu’ils avaient teints et Laodicée du Lycus n’était pas moins bien partagée[109]. En revanche, les industries d’art, comme la céramique, n’ont plus qu’un très faible développement.

Quel but reconnaître à ces corporations, quelle raison d’être ? La manie des Grecs y était bien d’abord pour quelque chose[110] ; la vanité aussi, vu les titres que ces corps s’attribuent : ίερός, ίερώτατος, εύτελής, σεμνότατος, εύγενέστατος. Ils apparaissent en outre comme des collèges funéraires ; ainsi, à Smyrne, un tombeau est construit pour une συμβίωσις[111]. Par contre, chose singulière, leur caractère religieux se dessine très faiblement. Mais ont-ils un rôle proprement commercial ? Très probablement des règles ou canons s’y formaient pour l’exécution des divers travaux. Sans doute aussi la défense des intérêts des ouvriers se trouvait, par eux, facilitée : à Thyatira, les Xavâpt&i honorent un athlète, τόν άλειπτον πρεσβευτήν, ambassadeur actif, qui avait débattu apparemment devant la boulé et les magistrats les intérêts du collège ; les λινουργοί élèvent une statue à un jurisconsulte qui, je pense, avait rendu des services analogues. Les rapprochements entre ces divers corps de métiers ne sont pas rares ; c’était le seul moyen possible de tourner la loi qui défendait qu’un même homme fît partie de plus d’une seule association[112]. Les corallioplastes de Magnésie du Sipyle honorent une σύνοδος de Smyrne ; à Laodicée, foulons et teinturiers en pourpre s’entendent pour l’érection d’une statue.

Les dispositions des Romains à l’égard de ces collèges ne nous apparaissent pas avec netteté. Il est clair que cette institution, donnant aux petites gens plus de force, pouvait gêner la politique oligarchique. Il y avait aussi un danger pour l’ordre et la paix ; surtout, étant donné l’état religieux de la province, il convenait de se montrer sévère à l’égard des collèges sacerdotaux, mais même dans l’ordre laïc il fallait veiller[113]. Une inscription très mutilée de Magnésie du Méandre[114] nous laisse entrevoir que les boulangers de cette ville avaient fait une tentative de grève, et le gouverneur de la province prit à. cette occasion un arrêté qui ne nous est pas plus exactement connu que le mouvement qui y avait donné lieu. Pourtant ces cas de désordre semblent exceptionnels[115]. Il est probable que Rome chercha à romaniser la forme et l’esprit de ces collèges, à leur donner ensuite un caractère officiel, à obtenir d’eux des actes de déférence publique à l’égard de ses agents ou représentants. Les céramistes de Thyatira élèvent ainsi une statue à Caracalla, mais nombreux sont surtout les honneurs rendus aux agoranomes[116] qui, chargés de la police du commerce, avaient forcément des rapports ininterrompus avec les artisans. On réussit même à plier