DEUXIÈME PARTIE — LES VILLES ET LA VIE MUNICIPALE
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§ 1. — LES REGIONS DE SYLLA. De toutes les parties du monde romain, l’Asie est, avec la Grèce propre, celle où le peuple conquérant, quand il imposa sa domination, trouva le plus grand nombre de villes formées et dotées d’institutions très complètes. On sait que, depuis des siècles déjà, il existait, surtout sur la côte, des cités grecques parvenues à un très haut degré de civilisation. Les Romains se montraient partout favorables au régime municipal, qu’ils considéraient comme un auxiliaire utile de leur administration ; ils tâchèrent, cela est manifeste, de le développer encore en Asie. Or, au début de leur occupation, l’intérieur du pays comprenait encore un grand nombre de cantons où les populations n’étaient certainement pas établies dans des villes[1] ; mais, groupées sans doute en dans, comme dans la région voisine de Galatie, elles continuaient à mener dans une certaine mesure la vie nomade[2]. La question se pose de savoir quelles transformations les Romains ont fait subir à la carte politique et administrative du pays, quand ils se sont mis à cette tâche et dans quel espace de temps ils l’ont achevée. Ce problème est loin d’être simple, et nous allons nous trouver tout aussitôt en face d’une grave difficulté tenant au caractère vague de la nomenclature, telle que nous la connaissons par les auteurs et par les inscriptions. Il y a des termes que nous rencontrons constamment dans les documents relatifs à ce sujet : πόλις, civitas, ρεγεών, regio, διοίκησις diœcesis, et le sens exact de ces mots, en droit public, ne nous est malheureusement pas toujours connu, d’où la quasi-impossibilité d’édifier une doctrine sur des rapprochements de textes où ces mots ne figurent pas simultanément. Il est bien certain d’abord qu’en Asie comme ailleurs les Romains auront pris soin de dissoudre les unités politiques existantes, s’il y en avait, de briser, autant qu’ils le pouvaient sans se créer trop d’embarras pratiques, les liens noués autrefois entre les peuples, par une distribution nouvelle des services et un groupement arbitraire des localités. Ainsi, on distinguait primitivement dans ce pays des Cariens, des Lydiens, des Phrygiens, des Mysiens. Il n’est pas douteux que Rome a entrepris de supprimer ces catégories, fâcheux souvenirs ethnographiques, et j’ai précisément montré plus haut que le secret de leurs démarcations exactes s’était perdu. C’est ce qu’exprime Strabon dans un passage bien connu[3] nous apprenant qu’il y a eu, de la part des Romains, une confusion volontaire des anciennes tribus ; ils ont conçu suivant un tout autre principe la division en διοικήσεις, devenues les cadres de l’organisation des tribunaux. Chez cet auteur donc la διοίκησις est un canton judiciaire, mais le mot peut avoir un autre sens. On lit en effet dans une lettre de Cicéron[4] : Surtout je te recommande les affaires de (Curuus dans) l’Hellespont, primum ut obtineat id juris in agris, quod ei Pariana civitas decrevit, deinde si quid habebit cum aliquo Hellespontio controversiae, ut in iliam διοίκησις reiicias. Or, de convenius juridicus, il n’en existait pas à Parium, il s’agit là vraisemblablement d’une simple circonscription urbaine. Nous n’arriverons pas à des résultats pins satisfaisants pour les autres termes que j’ai signalés. Des divisions territoriales que les Romains ont pu créer tout au début de leur occupation, si tant est qu’ils en établirent, il ne nous est resté aucun souvenir ; et c’est à Sylla que remonte, dans l’état actuel de nos connaissances, la première œuvre administrative de ce genre. Il s’était montré généreux, on s’en souvient, à l’égard des villes qui avaient résisté à Mithridate, et avait concédé des territoires à plusieurs d’entre elles, notamment à Stratonicée. D’autre part, il imposa à l’Asie un tribut élevé et des contributions de guerre. Or il est certain que pour la perception de ces droits nouveaux, Sylla opéra une division du sol. Plusieurs témoignages nous en sont parvenus, attestant que cette division a subsisté après Sylla. La Chronique de Cassiodore la rapporte à l’année 670/84 en ces termes : His consulibus Asiam in XLIV regiones Stella distribuit. C’est le seul texte qui donne un chiffre ; mais d’autres font allusion au même fait : on lit dans Appien[5], prêtant une harangue au dictateur : διαιρήσω δέ ταΰθ̕ έκάστοις έγώ κατά πόλεις. Et voici des passages de Cicéron généralement cités en témoignage de la survivance de cette création de Sylla : decem enim naves jussu L. Murenæ populus Milesius ex pecunia vectigali populo Romano fecerat sicut pro sua quæque parte Asiæ ceteræ civitates[6], texte qui nous reporte à l’année 672/82, et duquel on rapproche le suivant[7] : descripsit autem pecuniam ad Pompei rationem, quae fuit accommodata L. Sullæ descriptioni : qui cum omnes Asiæ civitates pro portione in provincia descripsisset, iliam rationem in imperando sumptu et Pompeius et Flaccus secutus est. En comparant tous ces textes entre eux, avec le désir de les concilier, on est arrivé à cette conclusion que les πόλεις d’Appien, les civitates de Cicéi on et les regiones de Cassiodore ne diffèrent en rien et représentent les mêmes circonscriptions ; et on a dit : une regio n’est autre chose qu’une cité avec tous les bourgs ou les champs avoisinants qui en dépendent[8]. Nous voyons en effet, par un document déjà plusieurs fois cité, le sénatus-consulte de Lagina, que Sylla détermina les possessions de Stratonicée. Rien ne s’oppose à ce qu’il ait procédé de même dans d’autres villes. Il est peu probable en fait qu’il ait partout apporté des modifications ; l’Asie était un pays trop vaste ; une semblable opération lui aurait demandé plus de temps qu’il n’en pouvait consacrer à l’accomplir ; çà et là seulement il aurait étendu ou restreint le territoire des différentes villes selon les sentiments qu’il nourrissait à l’égard de chacune ; il aurait créé des cités dans des régions où il n’en existait pas, marquant du même coup leurs limites. Ailleurs encore, — cas ordinaire sans doute, — il se serait borné à ratifier leurs prétentions, ajoutant que leurs frontières étaient fixées une fois pour toutes et ne changeaient plus tant que Rome n’en reconnaîtrait pas la nécessité ; ces unités municipales devaient en effet servir de base à la répartition des taxes. Pompée et Flaccus auraient adopté ces cadres sans y rien changer. Et c’est encore ce que Pline désignerait par les expressions suivantes : Regio Apamena, Regio Eumenetica, Regio Milesia[9]. Mais, partant de ces prémisses, on en est forcément arrivé à dire : le texte d’Appien et celui de Cassiodore, tels qu’ils sont établis dans toutes les éditions, restent inconciliables. Ou les regiones de Cassiodore ne sont pas les πόλεις d’Appien, ce qui serait étrange, ou il y en a plus de 44. Et en effet, même à l’époque de Sylla, il est bien difficile d’admettre qu’il n’y eût en Asie, la πολύπτολιν αϊαν de Denys le Périégète, que 44 cités indépendantes les unes des autres. M. Monceaux a proposé une conjecture assurément fort ingénieuse[10], si Cassiodore ne s’est pas trompé (une erreur de sa part ne serait pas faite pour étonner, vu l’époque tardive à laquelle il écrivait), c’est le copiste, auteur du manuscrit, qui a commis un oubli ; devant le chiffre X il aurait oublié un C ; et alors, au lieu de 44, il faudrait lire 144. Ptolémée en effet[11] parle de 140 πόλεις, chiffre extrêmement voisin du nôtre ainsi modifié. La critique verbale demande à être maniée avec circonspection ; une lecture embarrassante n’est pas forcément erronée, et il faut se méfier des raisons tout externes qu’on peut avoir de la corriger. Si Ptolémée parle de 140 cités — non pas 141, — le Synecdème d’Hiéroclès évalue le nombre des villes d’Asie à 200 ; sa liste est postérieure, j’en conviens ; mais Pline, qui vivait au Ier siècle, parle de 282 populi[12]. Admettra-t-on que plusieurs peuples ont été attribués à chaque civitas ? Soit, mais alors, si l’intention des Romains, dressant la carte administrative de la province, était de faire disparaître les anciens groupements naturels, il faudra convenir qu’ils y ont fort mal réussi, puisque, plus d’un siècle après, ces groupements étaient encore reconnaissables au point qu’on en pût donner le nombre rigoureusement exact. Je ne mentionne même pas les 500 villes dont parle Agrippa, dans Josèphe[13], d’accord avec Philostrate[14], car ce nombre rond fait l’effet d’une évaluation en l’air, et de plus, comme le dit M. Brandis[15], il pourrait fort bien comprendre les simples bourgs et les petites localités rattachés à une ville-métropole ; on lit en effet dans une inscription[16] ; έν ταϊς τών διοικήσεων άφηγουμέναις πόλεσι. Il serait parfaitement dans le caractère de Philostrate d’avoir voulu proclamer un chiffre un peu élevé, pour rendre plus imposante la prospérité de l’Asie, et, dans cette intention, de n’avoir pas distingué les grandes cités des plus petits bourgs. A mes yeux, on s’est un peu pressé d’identifier regio avec πόλις ou civitas, dans les textes rapportés plus haut. Puisque cette identification ne peut s’admettre qu’avec une correction au chiffre de Cassiodore, il convient de voir s’il n’est absolument aucun moyen de s’en passer. La difficulté tient à ce que le mot regio se rencontre rarement dans nos sources. Il eût été précieux de le trouver plusieurs fois sous sa forme grecque : en effet le mot ρεγεών n’est pas grec ; les Hellènes ont adopté fort peu d’expressions latines, et surtout ils ne s’y sont mis qu’assez tard. Il s’ensuit qu’ils n’auraient fait emploi de celle-ci que pour traduire littéralement la terminologie administrative romaine, et sur ces indications on aurait pu raisonnablement discuter. Or, sauf erreur de ma part, il n’y a qu’un exemple actuellement connu ; une inscription porte : βοηθός έπιτρόπων ρεγεών Φιλαδελφηνής[17], en latin : adiutor procuratorum regionis Philadelphenæ. Il serait bien singulier qu’il y eût des procurateurs, fonctionnaires d’un ordre assez élevé, dans une petite circonscription financière comme le serait la 144e partie de l’Asie. L’adiutor seulement y était-il préposé ? C’est un correctif, si l’on veut ; il n’en reste pas moins un peu suspect que, si regio égale civitas, du moment que la civitas, comme nous le savons positivement, perçoit elle-même le tribut dû par les citoyens, elle ait chez elle un adiutor procuratorum. Supposons au contraire que la regio soit une division intermédiaire entre la civitas et la province procuratorienne, l’adiutor devient en même temps un agent intermédiaire entre le procurator et les δεκάπρωτοι de la cité, agents financiers à divers degrés. ‘Ρεγεών est peu employé ; regio l’est un peu plus. Pline connaît[18] : Regio Apamena, Regio Eumenetica, Regio Milesia. Or Apamée, Euménie, Milet, Philadelphie sont parmi les grandes villes de l’Asie ; je ne crois pas qu’on en puisse trouver plus de 44 de cette importance. De plus, elles sont fort éloignées les unes des autres ; Apamée et Euménie seules sont assez voisines, mais situées dans une région de Phrygie à population très dense. Il n’y a pas là de difficulté. Il y en a ailleurs, je le reconnais volontiers[19] : Cassiodore, écrivain du VIe siècle, ne mérite pas une confiance absolue, parlant de choses bien antérieures à son époque ; son témoignage, en outre, est isolé ; les inscriptions sont muettes sur la question, à une exception près ; mais on comprend que cette circonscription financière ait peu intéressé les indigènes. J’ajoute que Sylla, dans Appien, annonçant aux Asiatiques qu’il allait répartir entre eux les contributions κατά πόλεις, se préoccupe avant tout de ce qu’on appelle, dans la langue financière moderne, la péréquation de l’impôt. C’est une manière de leur dire qu’aucune cité ne paiera relativement plus que sa voisine ; et cela avait un intérêt capital pour les populations, bien plus que l’existence, au-dessus d’elles, d’une circonscription territoriale, qui, si elle existait réellement, concernait avant tout les agents de Rome. Les deux passages de Cicéron s’expliqueraient aussi : il était bien libre de ne faire allusion qu’a la répartition au premier degré. S’il parle de la Sullæ descriptio des villes, c’est peut-être que Sylla s’est occupé à la fois de la perception du tribut dans les villes, puis de la façon dont ces sommes seraient centralisées entre les mains du receveur d’une regio plus vaste[20]. Je serais donc porté à croire que Sylla a fait deux choses : organisation de la rentrée des taxes à l’intérieur des cités, délimitées d’une façon bien moins immuable qu’on ne l’a dit ; établissement d’une circonscription financière supérieure, d’autant plus concevable qu’il en fut établi d’analogues dans d’autres provinces de l’Empire. Ce n’est évidemment qu’une hypothèse, qui demande confirmation, et j’ai montré suffisamment que je ne méprisais pas les doctrines opposées, en plaçant ici même cette discussion, an lieu de renvoyer la question des régions de Sylla au chapitre des impôts[21]. § 2. — CITÉS ET SIMPLES BOURGS. Quoi qu’il en soit d’ailleurs, une chose demeure indubitable ; c’est que tous les groupements urbains n’avaient pas la même importance ni les mêmes droits vis-à-vis les uns des autres ; les uns, dans une certaine mesure, faisaient la loi aux autres. Celte dépendance de telle localité à l’égard de sa voisine ne nous est malheureusement connue que dans un très petit nombre de cas. On sait que la langue juridique des Grecs n’avait pas cette netteté qu’il faut reconnaître à celle des Romains et qu’ils mettaient moins de scrupule h. l’employer avec rigueur. Or ce sont surtout des témoignages d’origine hellénique qui pourraient nous éclairer sur ce point. Le mot πόλις, pratiquement, sert aussi bien à désigner la cité maîtresse seule que celle-ci accrue des territoires auxquels elle commande ; et le nom particulier de la ville ne l’individualise pas moins isolément qu’unie au district géographique qui en dépend. On trouve des formules comme : τήν έν Μιλήτω Άβυδον[22], ou : έστι καί έν Κυζίκω κώμη Μέλισσα[23]. Des dépendances de la cité ne sont quelquefois indiquées que par une épithète ajoutée à celle-ci[24] ; une inscription débute ainsi : Suivant les décisions du conseil et du peuple de la très brillante ville métropole de Téménothyra τής Μοκαδηνής[25], et l’on a reconnu que celle formule indiquait souveraineté de Téménothyra sur les παρά τήν Βιθυνίαν Μοκκαδηνοί, δήμος de Grande Phrygie cité par Ptolémée[26]. Il semble bien établi que ces communes, rurales ou urbaines, placées sous l’autorité d’une autre, n’ont pas d’existence à l’égard de Rome, qui ne les considère et ne veut avoir de rapports avec elles qu’à travers la cité maîtresse et par son intermédiaire. Comment sont-elles généralement qualifiées ? Le terme le plus fréquent est celui de κώμη, assez analogue au latin vicus. On rencontre souvent aussi le mot κατοικία. M. Foucart a montré[27] que c’était un synonyme de κώμη[28]. Pourtant il est susceptible de significations variables ; Strabon l’a même employé pour de véritables villes[29]. Le sens un peu flottant du mot κατοικεϊν est révélé suffisamment par des formules comme : αί έν υή Άσία κατοικοΰσαι πόλεις[30] ou οί κατοικοΰντες ‘Ρωμαϊοι, qu’on lit très fréquemment. Il semble pourtant qu’en général, sous l’Empire, κατοικία ait servi surtout à désigner les communautés, très nombreuses et florissantes en Asie-Mineure, urbaines sauf qu’elles n’avaient pas le droit de villes, pour lesquelles le mot κώμη paraissait moins convenir[31]. En fait, la κώμη a généralement, par la tolérance, non pas de Rome, mais de la cité dont elle relève, une sorte de constitution indépendante, calquée sur celles des πόλεις[32] ; une inscription, copiée par Buresch en Lydie, près d’Hyrcanis[33], porte à la ligne 5 : έκ τώ]ν τής κώμης προσ[ό]δων, ce qui indique l’existence d’un patrimoine commun de la κώμη. Elle a également parfois ses assemblées[34] qui statuent sur l’érection des monuments[35] et élisent les magistrats du bourg ; dans l’inscription de Buresch on en voit qui s’appellent βραβευταί (l. 13) ; ailleurs nous trouvons des archontes, des prytanes, même une gérousie[36]. Un genre de magistrats spéciaux à ces communautés, ce sont les κωμάρχαι, en général au nombre de deux[37]. Mais, malgré cette apparence d’autonomie, les κώμαι paient un impôt à la ville et relèvent éventuellement de ses tribunaux. Ce ne sont pas toujours des agglomérations sans importance ; il arrive qu’elles représentent des bourgs ayant eu rang de villes, mais qui ont perdu leur autonomie en raison de la dépopulation[38] ou à la suite d’événements politiques[39]. Quelquefois au contraire ces bourgs, devenus prospères et populeux, étaient élevés par les Romains au rang de cité, ou bien on réunissait plusieurs localités voisines en une commune. Certaines d’entre elles ont changé de condition plusieurs fois : Orcistus, dans la Phrygie Salutaire, avait été d’abord une ville assez importante[40] ; elle perdit son droit de cité après Marc-Aurèle et devint une simple κώμη dépendant de la ville voisine de Nacoleia, à qui ses propriétaires fonciers durent payer l’impôt désormais. Et en 331 seulement, Constantin lui rendit son rang de ville[41]. Les Romains étaient-ils favorables à la multiplicité des bourgs, ou préféraient-ils les cités indépendantes ? Il nous est assez malaisé de le dire positivement. Cependant on croit remarquer qu’ils tenaient à ce qu’il y eût en Asie un grand nombre de villes moyennes, et en effet elles firent la prospérité du pays. Des cités trop puissantes auraient été peut-être pour eux une gêne ; ils n’ont pas dû accorder souvent à des villes des territoires voisins ; nous avons des exemples de ces libéralités, mais elles servent à récompenser des services signalés rendus à Rome dans ses guerres. Ce qu’ils ont voulu supprimer surtout, je crois, ce sont les associations de bourgs. Une inscription des environs de Tralles, du IIIe siècle av. J.-C., mentionne un κοινόν Ταρμιανών[42]. Il est possible que Ταρμιανοί désigne les habitants d’un certain nombre de bourgades formant un Koinon. Une autre inscription en effet indique les magistrats du Koinon[43] ; ils ont été pris pour une dédicace dans les différents bourgs. Cinq de ceux-ci sont indiqués ; parmi eux, des noms nouveaux ; mais le premier des magistrats est qualifié de Ταβηνός. Il se peut qu’il s’agisse ici de Tabæ, la ville de Carie, qui aurait d’abord fait partie de ce Koinon et s’en serait détachée ensuite. On lui aurait peut-être attribué une partie des autres κώμαι de noms inconnus, le restant ayant été donné à d’autres villes, afin de rompre le groupement primitif. Les Romains ont fondé peut-être un certain nombre de villes en Asie ; j’entends qu’ils auraient créé des agglomérations sur des points de leur choix ; mais surtout ils firent naître de nouvelles municipalités, et, sans fixer des familles dans une région déterminée, ils donnèrent à celles qui n’y trouvaient déjà une organisation de type hellénique, ou ils élevèrent au rang de cités de modestes groupements de population. C’est ainsi que devint une ville, au commencement du IIe siècle, sous le nom d’Hadrianopolis, la simple κώμη de Lydie qui s’appelait Stratonicée[44]. Si Hiérakomé, après l’an 17, prit le nom de Hiérocésarée, ce n’est pas seulement parce qu’Auguste la releva de ses ruines ; à cette date commence son monnayage[45], elle devint donc une πόλις. La même hypothèse est permise pour Bagis qui, dénommée Caesarea, frappa des pièces à partir de Néron. L’officine de Daldis n’entre en activité qu’au temps des Flaviens, par le bienfait desquels elle fut sans doute élevée au rang de cité, en même temps qu’ils lui donnaient le nom de Flaviopolis ou Flavia Caesarea. Quant à Dioshicron, dont aucune monnaie n’est anlérieure à Auguste, ce devait être primitivement une simple citadelle ; un ancien πύργιον est encore reconnaissable dans le nom du village moderne de Birghi[46]. On en dira autant, pour le même motif, de Clannuda, qui semble, dès le début de l’Empire, avoir été rendue indépendante de Blaundus, sa voisine. Sala devint un jour Domitianopolis ; or justement on n’a d’elle aucune monnaie antérieure au IIe siècle. Tmolus n’était sans doute qu’un lieu-haut avant de passer ville sous le nom d’Aureliopolis, par la faveur de Marc-Aurèle[47]. Au Nord-Est de Pergame, suivant Strabon, et jusqu’à la Phrygie Épictète s’étendait le district des Mysiens Abbaïtæ. Ils ont émis bon nombre de monnaies, tontes antérieures à l’Empire, qui portent : ΜΥΣΩΝ ΑΒΒΑΙΤΩΝ ; leurs voisins, les Phrygiens Épictètes, ont, également à la même époque, frappé des pièces qui présentent la légende : ΕΠΙΚΤΗΤΕΩΝ. Il semble donc qu’au Ier s. av. J.-C., ces deux peuplades étaient organisées en communautés régulières et jouissaient d’un des principaux privilèges appartenant à la véritable πόλις, le droit de monnayage. Waddington a justement remarqué[48] que sous les Empereurs, peut-être déjà au temps de la République romaine, leur condition paraît avoir été modifiée. Leurs noms ne se rencontrent plus sur les monnaies, mais à leur place on trouve ceux des villes qui s’élevèrent sur leur territoire, Ancyre, Synaus, Cadi, etc., villes dont on ne connaît pas de monnaies antérieures à Claude, alors que celles des Abbaïtae et des Épictètes, toutes plus anciennes qu’Auguste, pourraient même bien remonter au IIe siècle avant notre ère. On peut conclure que quelques-unes des petites agglomérations locales qui formaient les deux groupes nommés ci-dessus prirent plus d’importance au début de l’Empire et lurent constituées en communautés indépendantes, alors que, primitivement, simples bourgs ou villages, elles faisaient partie d’un même district, dont le mode de gouvernement n’est pas connu[49], et dont le centre principal devait être Ancyre, à en juger par son nom[50]. Toute cette région montagneuse des environs des Abbaïtae, s’étendant entre l’Ida et l’Olympe, est restée longtemps, jusque sous Hadrien, sous l’hégémonie de gens d’allures douteuses, moitié princes, moitié chefs de bandits. Les Césars ont tâché d’établir là des municipalités à organisation régulière ; ils ont fondé, ou plus probablement élevé au rang de villes Tiberiopolis, Hadriani et Hadriani Therae ; il est à remarquer que ces noms dérivent de noms d’Empereurs. Dans les régions d’accès un peu difficile, la civilisation hellénique n’a pas pénétré aussi complètement, ni surtout aussi vile que le souhaitaient les Romains. Ils avaient donné à l’Asie un gouvernement sénatorial, c’est-à-dire trop dépourvu d’initiative. Des centres nouveaux se formèrent cependant et en assez grand nombre ; mais alors on croit reconnaître l’intervention personnelle d’un César[51], qui apparaît avec une grande netteté en ce qui concerne Sébaste de Phrygie. Nous avons conservé des fragments d’un poème mutilé[52], dont la fin contenait une narration, non pas mythique, mais historique, de la naissance de cette ville. Son nom même, sa numismatique[53] montrent qu’elle avait été fondée ou au moins agrandie par Auguste ; l’inscription, déchiffrable à partir de la ligne 1J, laisse voir dans quelles circonstances et à quelle époque. Au début on distingue la mention d’une assemblée des dieux, dans laquelle une prophétie fut faite par Dionysos touchant la future Sébaste. Aux lignes 15 et suivantes, on peut restituer le récit en ces termes : Pendant son séjour en Asie, après Actium, Octave, voulant connaître les desseins d’Apollon, envoya consulter l’oracle phrygien ; il en reçut sans doute une prédiction encourageante, que les événements confirmèrent, car le triumvir, devenu empereur à Rome, voulant prouver sa reconnaissance et exécuter la prophétie de Dionysos, fit rassembler les populations avoisinantes[54] et les établit dans la plaine, au pied du temple qui se dressait sur la hauteur. Et la ville fut appelée de son propre nom, Sébaste[55]. Buresch est d’avis qu’il y eut là, en réalité, une reconstruction. Sous Auguste s’accomplirent plusieurs deductiones coloniarum ; beaucoup de villes d’Orient se nommèrent en son honneur Καισάρεια, Σεβαστόπολις et Σεβαστή (ainsi dans le Pont, la Cilicie, la Judée). Hiérocésarée, antérieurement appelée Hiérakomé, avait été restaurée par Auguste. Sébastopolis se nommait primitivement Myrina[56] ; sous Auguste, ce devint ό δήμος ό Καισαρέων Μυριναίων[57]. Tralles avait été détruite en 26 avant J.-C., par un tremblement de terre ; Auguste la reconstruisit[58] en y envoyant une colonie (άποικία). La ville nouvelle, par reconnaissance, s’appela, durant de longues années, Καισάρεια ; et nombre d’inscriptions mentionnent les Romains qui habitaient Tralles. Buresch conclut : Si l’on considère ces divers exemples et le fait du voisinage des villes secourues par Auguste après les tremblements de terre, ou n’hésitera pas à ranger Sébaste dans la même catégorie. Et cette solution ne contredit nullement le témoignage cité plus haut. Auguste nous apparaît ainsi comme ayant été en Asie un très actif constructeur et réparateur de villes ; il est probable que son initiative se montra surtout avant l’attribution de la province au Sénat. L’intervention romaine est moins facile à surprendre dans les cas où le nom de la ville n’a rien de latin[59]. Il est visible que certaines contrées de l’intérieur, en Carie notamment, doivent aux Romains les bienfaits du régime municipal ; on n’y trouve pas d’inscriptions ni de monnaies antérieures à leur occupation ; néanmoins ce n’est pas une preuve absolue qu’avant eux l’hellénisme n’y avait aucunement pénétré. Stèles gravées et monnaies se sont multipliées sous l’Empire, grâce à la vanité municipale, qui n’a jamais obtenu aussi libre cours que sous les Césars. Pour résumer tout ce qui précède, nous dirons que Sylla a probablement fait une première délimitation provisoire des cités ; celles-ci, ou beaucoup d’entre elles, ont possédé des bourgs ou villages éparpillés dans les alentours. De ceux-ci, les Romains ont tâché de réduire le nombre en élevant quelques κώμαι au rang de cités, afin de multiplier les centres de vie locale el d’éviter le péril des trop grandes métropoles. Enfin, ils ont eux-mêmes fondé des villes. Quelle situation ont-ils faite aux diverses municipalités ? C’est ce qu’il nous faut maintenant lâcher d’éclaircir. § 3. — VILLES LIBRES ET VILLES SUJETTES. On se laisserait facilement induire en erreur par cette qualification de libre qu’on voit donnée abusivement ou à des villes ou à des pays entiers en réalité tributaires. Tite Live dit de l’Asie[60] : Aristonicus Eumenis regis filius Asiam occupavit, cum testamento Attali regis legata populo Romano libera esse deberet. Ici, comme l’a noté avec raison Marquardt[61], la liberté de l’Asie consiste en ce qu’elle ne doit pas être soumise à un roi. Théoriquement, le sujet est, sous l’antique royauté, un esclave, tandis que dans l’Empire romain c’est un homme libre[62]. Mais cette question est tout à fait indépendante de celle de savoir quelles villes sont libres et quelles villes ne le sont pas. Or, il y avait en Asie des unes et des autres. Le fait s’explique très facilement : Les cités des régions occidentales de l’Empire furent souvent créées par Rome elle-même, ou bien, lorsqu’elles tombèrent sous sa loi, elles n’avaient atteint qu’à un degré de civilisation encore assez faible ; une lu telle étroite leur convenait. Au contraire, dans les pays de langue grecque, les nouveaux maîtres trouvèrent un régime municipal très développé. La simple prudence leur conseillait de le maintenir, afin de rendre leur domination beaucoup plus légère, plus supportable ; et, du reste, l’existence de pouvoirs locaux déjà bien ordonnés allait faciliter, loin de l’entraver, le fonctionnement des rouages de leur administration provinciale, activer son œuvre. En Orient, ils devaient surtout consolider le passé et, pendant les deux premiers siècles au moins de l’ère chrétienne, les relations des villes avec Rome sont bien loin de présenter le caractère d’uniformité qu’elles eurent plus tard[63] ; mais surtout il importe de ne pas s’en tenir à la lettre de leur qualification officielle ; il y a des villes officiellement libres dont la liberté est fort limitée, des villes sujettes qui ont une grande liberté de fait, sans aucune garantie, par simple tolérance. Les privilèges des municipalités pouvaient avoir deux origines : un acte unilatéral des Romains, loi ou sénatus-consulte, ou bien un traité (fœdus) entre Rome et la ville. D’où deux genres de villes : civitates fœderatae et civitates sine fœdere immunes et liberae, et si l’on ajoute les villes non libres ou stipendiariae, soumises au tribut (stipendium), on arrive à une terminologie tripartite, parfaitement signalée par Servius[64] et par Appien[65]. M. Mommsen déclare[66] qu’elle ne s’applique pas à l’Orient. Je n’ai pas à examiner la question pour l’Orient tout entier ; je m’en tiens à la province d’Asie. D’après M. Mommsen lui-même, ce qui donnait toute sa force au lien du fœdus, le mettait à l’abri d’une révocation soudaine en vertu du bon plaisir de Rome, c’était l’échange de serments qui accompagnait celui des paroles. Y eut-il des traités d’alliance conclus entre des peuples d’Asie selon cette forme solennelle ? Il y a tout lieu de croire que cette garantie dut s’ajouter à toutes les conventions de cet ordre passées avant la constitution de la province. Les deux parties traitaient alors, en théorie tout au moins, d’égale à égale. Polybe, signalant l’habileté des Rhodiens, qui avaient su participer longtemps aux succès militaires des Romains sans conclure avec eux aucune alliance, ajoute qu’ils ne voulaient pas προκαταλαμβάνειν σφάς αύτούς όρκοις καί συνθήκαις[67]. Ils finirent cependant par en comprendre les avantages et les solliciter. D’abords éconduits[68], ils arrivèrent à leurs fins un an plus tard, en 164 av. J.-C.[69] La συμμαχία fut encore renouvelée ultérieurement, et plusieurs fois[70] il nous est parlé des serments prononcés à celle occasion. Rhodes a ainsi, parmi les cités d’Asie, une place à part[71] : seule, antérieurement au legs d’Attale, elle avait lié ses intérêts à ceux de Rome par un traité juré. El il semble bien que la métropole ait respecté ses engagements pendant toute la durée du régime républicain ; mais les choses changèrent dans la suite. Quand elle eut annexé les territoires composant l’héritage du roi de Pergame, les alliances conclues par Rome sous serment changèrent forcément de nature. C’était une marque de bienveillance et de faveur qu’elle accordait en fait à des sujets méritants. Astypalée, si nos informations ne sont pas incomplètes, fut la première à en profiter. Elle devint l’alliée de Rome en 649/105[72], et Méthymne signa une convention analogue vers la même époque ; nous le savons par une double série de témoignages épigraphiques, entre lesquels on a signalé une concordance littérale[73]. Mais, on l’oublie trop, les inscriptions en question sont à ce point mutilées que les restitutions proposées gardent un caractère encore assez hypothétique, en dépit de ce rapprochement des deux traités ; et même avec ces restitutions peut-être aventureuses, on n’arrive qu’à des clauses très sommaires qu’on peut résumer ainsi : Amitié et alliance entre Rome et Astypalée (ou Méthymne) ; pas de guerre entre elles ; aucune des deux ne laissera passer sur son territoire les ennemis de l’autre ou ne les aidera de quelque façon que ce soit. Au contraire, chacune secourra son alliée. Il n’est pas fait mention de l’autonomie d’Astypalée ; mais le rôle que la ville joue le suppose forcément. Pourquoi Rome a-t-elle conclu un pacte avec ces deux villes plutôt qu’avec d’autres ? Ce n’est point clair ; on croit deviner seulement, d’après les termes mêmes des inscriptions, que les navires d’Astypalée et de Méthymne, places maritimes, pouvaient être appelées à rendre de grands services à leur soi-disant alliée, la métropole. La prestation de serments est exprimée dans les deux textes[74]. Le cas d’Aphrodisias (unie à Plarasa) est plus singulier. Nous avons à son sujet une lettre du triumvir Marc-Antoine[75], qui envoie aux habitants copie de nos bonnes grâces pour vous. — En toute justice, dit le texte, libre et autonome sera la cité de Plarasa-Aphrodisias. Les honneurs accordés par les triumvirs sont ratifiés ; le sénat et le peuple de Plarasa-Aphrodisias acceptent la liberté et l’immunité, comme toute ville jouissant de la condition la meilleure, au point de vue des droits et des devoirs ; la cité devient amie et alliée du peuple romain. La lettre de Marc-Antoine rappelle qu’un serment fut prêté[76] : il y eut donc des engagements réciproques ; quels étaient ceux d’Aphrodisias ? Nous l’ignorons. Rien de pareil en la forme à ce que nous avons vu dans les traités d’Astypalée et de Méthymne. La liberté semble avoir été donnée à la ville pour la première fois par César, sans doute en récompense de sa fidélité envers Rome au cours des différentes guerres que celle-ci soutint en Asie ; car la Carie montra peu de complaisance pour Mithridate. Et cet avantage fut octroyé à Aphrodisias à une époque où elle faisait déjà partie de la province. Dans quelle intention les Romains en firent-ils une ville fœderata ? Il nous semble impossible de l’apercevoir ; très probablement ces mots : ami et allié, ne représentent qu’un titre honorifique ; le serment qui donna plus de solennité à ce contrat de parade était une concession aux vieilles formes. Je ne suis pas moins convaincu du caractère véritable des conventions conclues avec Rome par la ville de Cnide. L’éditeur du texte qui les rappelle, M. Matzas, le date avec beaucoup de vraisemblance de l’an 29 avant J.-C.[77] La victoire avait donné à Auguste, et définitivement, l’empire du monde. Une alliance conclue et jurée avec cette petite ville ne pouvait être pour celle-ci qu’une récompense de services rendus que nous ne connaissons pas. Il n’eu est pas moins vrai qu’on entrevoit les stipulations ordinaires des traités à travers les lambeaux de phrases déchiffrés sur ce monument très mutilé. Que penser maintenant de la situation de Mytilène ? Elle avait perdu sa liberté en raison de son attitude favorable à Mithridate, Pompée la lui restitua, nous dit Velleius Paterculus[78] ; et vers le moment où un hasard, l’amitié de Pompée pour un Lesbien, lui vaut cette faveur, elle peut conclure un traité avec Rome, traité qui paraît avoir été renouvelé, on ne sait pourquoi, sous Auguste[79]. La deuxième partie de ce document, restituée d’une façon un peu hypothétique, porterait les mêmes clauses que le traité d’Astypalée. Resterait pourtant cette différence qu’aucun serment ne fut prononcé. Sur un point de l’Italie, on a trouvé deux inscriptions à côté l’une de l’autre ; la première faisait mention du roi Mithridate Philadelphe et Philopator, la seconde portait : ό δήμος Ταβηνών φίλος καί σύμμαχος Ρωμαίων[80]. M. Mommsen a montré[81] qu’il y avait là une série de statues élevées à Jupiter Capitolin par des rois et des villes d’Asie Mineure. Les deux fragments ci-dessus rappelés ont seuls été conservés. Or si l’on comprend une alliance de Rome avec le roi de Pont, celle où entre le peuple de Tabæ ne saurait être prise que pour une récompense, supposée conclue à la même date. D’après le sénatus-consulte de Lamina, plusieurs fois cité, le sénat concéda aux habitants de Stratonicée (l. 41 et 82) δικαίοις καί νόμοις καί έθισμοΐς τοΐς ίδίοις οΐς πρότερον έχρώντο, όπως χρώνται, ce qui revient à la formule latine : ut legibus antiquis uterentur permissum (ou eique legibus sueis utunto), aux termes de laquelle les Romains avaient coutume de conférer à une ville αύτονομία et qualité de civitas sine fœdere libera et immunis[82]. Or nous voyons pourtant dans le même document que le sénat renouvelle la συμμαχία avec les Stratonicéens. Le cas d’Alabanda est encore plus énigmatique. Après la défaite d’Antiochus, en 189, elle demanda aide et protection au consul Manlius[83]. En 170, elle envoya des ambassadeurs qui sollicitèrent du Sénat la permission d’offrir une couronne d’or à Jupiter Capitolin, et elle consacra un temple à la déesse Rome, célébrant en son honneur des jeux annuels[84]. En 168, quand le Sénat déclara libres la Carie et la Lycie, antérieurement attribuées à Rhodes, elle s’empressa de soutenir les sujets révoltés de cette île[85]. Elle fut battue avec Mylasa, son alliée, mais il ne lui fut pas inutile d’avoir servi la politique romaine. Une inscription gravée peu après la première guerre contre Mithridate[86] mentionne notamment l’envoi d’une délégation auprès du Sénat romain pour renouveler et confirmer les relations d’amitié avec Rome. Les premiers éditeurs[87] ajoutaient : et conclure avec elle une alliance effective ; la ville se serait aussi élevée, dans ses rapports avec Rome, à un niveau supérieur et plus honorable. Mais M. Holleaux a pu contester les chances d’exactitude de cette dernière conclusion[88]. En dehors des monuments épigraphiques, peut-on tirer quelque éclaircissement des textes littéraires pour la solution de cette question ? M. Henze l’a essayé[89] sans aboutir à un résultat satisfaisant. Il constate l’abus qui a été fait du mot ένσπονδος (fœderatus), non moins que de celui d’έλεύθερος ; la terminologie exacte n’est pas respectée par les auteurs. Mytilène, d’après les inscriptions, paraît bien être fœderata ; or, Pline l’Ancien l’appelle simplement libera[90] ; bien mieux, il passe sous silence l’autonomie de Méthymne, pourtant fœderata ex jurejurando. Il y a plus : le fœdus indique alliance ; mais une grande incertitude persiste sur la valeur des mots societas ou socitis, συμμαχία ou σύμμαχος. Cicéron[91] et Tite Live[92] opposent socii à hostes ; les Grecs auraient alors traduit par σύμμαχοι ; mais, en ce sens, ce n’est plus la même chose que fœderati. Il se peut bien que des σύμμαχοι, sans traité, aient suivi, par intérêt ou autrement, la cause des Romains. Il est de fait aussi que Cicéron, — imitant en cela un usage peut-être courant, — finit par appeler socii tous les provinciaux. Il qualifie de la sorte les habitants de Lampsaque[93] ; or, il n’est pas certain que ce fût une ville libre[94]. Ajoutons que le Sénat romain, qui devait employer à bon escient les formules juridiques, appelle ainsi des peuples non libres[95]. Ici donc nous allons encore plus loin : amis et alliés n’impliquerait même aucune idée de liberté. Que conclure de tout ceci ? Je constaterai en somme qu’il n’y a que trois cas de συμμαχία ou de fœdus assez caractérisés : celui de Rhodes et ceux d’Astypalée et de Méthymne. L’un est antérieur à la formation de la province d’Asie ; les deux autres datent d’une époque où la ville intéressée pouvait bien n’y être pas encore entrée. Une fois la province constituée, je crois certain, avec M. Mommsen, qu’en Asie la notion du fœdus, telle qu’elle resta comprise ailleurs, s’est perdue, et que ces chutâtes fœderatae s’opposent simplement aux civitates stipendiariae. Les Grecs aimaient beaucoup les formules sonores, quoique vides, et à cela peut-être se réduit le mystère du titre glorieux dont l’explication nous a quelque temps retenus. Nous voilà donc en présence d’une double division seulement : villes libres et villes sujettes[96]. La liberté comprenait théoriquement : une administration autonome, avec des assemblées politiques, des magistrats particuliers et une juridiction propre, le droit de percevoir des impôts sur le territoire de la ville, l’exemption de tout tribut à payer à Rome (l’immunité), la dispense de recevoir des garnisons romaines (d’où le nom d’άφρούρητος), le jus exilii ou droit de recevoir des exilés et celui de battre monnaie, dans la mesure tolérée par Rome. Nous verrons tout à l’heure ce qu’il advint, au cours des temps, de ces divers privilèges. Demandons-nous d’abord suivant quel principe de choix Rome les attribua a certaines villes et non à d’autres. En général, elle se montra conservatrice en Orient ; il n’est donc pas sans intérêt, à ce point de vue encore, de connaître la situation antérieure à sa domination[97]. Sous les Attalides, toutes les villes d’Asie n’étaient pas placées sur le même rang : il y en avait de libres et autonomes ; d’autres étaient soumises au tribut. Ville libre depuis 188[98], Milet devait l’être encore vers 140 av. J.-C., puisque le Sénat romain, entre 146 et 135, donna aux habitants l’arbitrage du conflit entre Lacédémone et Messène[99]. En 135, il en était de même de Priène et de Samos, puisque c’est Rome, et non pas le roi Attale, qui trancha le différend entre elles[100]. En 139, le consul L. Calpurnius Piso avait adressé une décision favorable aux Juifs[101] à certaines villes que Josèphe appelle αύτονομουμένας πόλεις[102]. On trouve dans le nombre des villes de Carie : Myndos, Halicarnasse, Cnide. A côté de ces villes, on regardait encore comme autonomes, à l’arrivée des Romains : Lampsaque, Rhodes, Gos, Héraclée du Latmos, Abydos, Chios, Clazomène, Alabanda, Cymé, Cyzique, Dardanos, Erythrée, Ilium, Magnésie du Méandre, Mytilène, Mylasa, Phocée, Smyrne, Ténédos[103]. Quelle fut, à leur égard, l’attitude de M’. Aquilius et de la commission sénatoriale des Dix, qui opérait avec lui ? Nous l’ignorons, mais nous ne sommes pas sans renseignements sur la situation de ces villes dans les années qui suivirent ; et cela permet quelques aperçus. Liberté et autonomie entraînaient alors, comme principal avantage pratique, immunité, dispense du tribut ; or les Romains s’étaient jetés sur l’Asie avec une ardeur qui avait des fins toutes pécuniaires ; cette dispense ne dut pas leur agréer, et nous voyons bien que devant leur avidité la liberté de beaucoup de villes a succombé. D’abord, on devine qu’il en fut ainsi pour toutes les cités de Carie ; aucune d’elles n’est plus nommée comme libre depuis l’annexion (à part Cnide, qui le redevint plus tard)[104]. Sous Sylla, Milet et Clazomène ne sont plus libres, car un sénatus-consulte oppose leurs tribunaux à ceux des έλεύθεραι πόλεις[105]. Abydos, Dardanos, Cymé, Phocée se virent restituer, pour peu de temps, la liberté par Pompée ; c’est donc qu’elles l’avaient perdue dans l’intervalle[106]. Pour Lampsaque, Priène, Erythrée, nous n’entendrons plus parler désormais de leur autonomie. Quant à Cos, Auguste, le premier, semble lui avoir accordé à nouveau quelque faveur[107]. Ténédos perdit ses avantages un peu plus tardivement[108]. En somme, qu’il en faille faire remonter la responsabilité à M’. Aquilius ou à d’autres, les Romains, au début de l’occupation, semblent n’avoir plus voulu connaître de villes libres et surtout de villes dotées de l’immunité. Les idées reçues, l’intérêt fiscal y mettaient obstacle. Il n’est plus question de privilèges à cette époque, ou pas encore. Astypalée reçoit la liberté en 105, mais elle ne l’obtient que d’un traité spécial avec Rome[109] ; Apollonide de Mysie est également libre au temps de Cicéron[110]. Et on ne connaît pas d’autres exceptions. Les Romains de la fin du IIe siècle n’entendaient donc pas se dépouiller des avantages du tribut. L’Asie, en passant sous leur domination, commença par être moins heureuse que sous les Attales. Faut-il en conclure à un ressentiment qui aurait poussé les Grecs à ouvrir leurs portes à Mithridate ? Ce serait une déduction naturelle, mais un peu hâtive. Si l’on regarde la liste, dressée plus haut, des cités autonomes avant l’époque romaine, on verra que ce sont presque exclusivement des villes de la côte ou des îles. Or nous avons constaté précisément que ce sont celles qui résistèrent le plus longtemps au roi de Pont ; et on en peut dire autant des villes de Carie, brutalement dépouillées. Les Grecs étaient-ils donc taillables à merci ? On pouvait le croire. Pourtant Sylla paraît avoir changé de lactique après la guerre de Mithridate ; il confirma leur liberté à Chios, Ilium, Magnésie du Méandre, Rhodes, qui l’avaient alors peut-être virtuellement gardée[111], et il la donna à Stratonicée de Carie, qui ne l’avait jamais eue[112] ainsi qu’à une petite fédération carienne[113]. Son idée était de récompenser les cités qui avaient montré quelque dévouement à la cause romaine. La récompense n’avait rien de platonique, d’illusoire ; la liberté entraînait immunité, car nous voyons les gens de Stratonicée se plaindre, parce qu’entre les décrets de Sylla et la ratification de ses actes par le Sénat, les dispositions prises en leur faveur n’ont pas été respectées, et qu’ils ont dû payer le tribut comme les habitants d’une simple ville stipendiaire. Privilège violé : donc privilège. Nous devons penser aussi que les taxes exceptionnelles dont Sylla frappa l’Asie, sous le nom de contributions de guerre, n’atteignirent pas les cités qu’il avait déclarées libres. Peu lui importait du reste ; il avait fixé la somme qui lui serait remise ; il savait que la province pourrait, quoique avec peine, la lui fournir, quand même il y aurait quelques participants de moins. La différence de traitement qu’il établissait entre les villes, suivant leur attitude, servait à montrer que Rome savait faire la distinction entre ses loyaux sujets et les déserteurs ou les traîtres. La satisfaction que pouvaient en ressentir les premiers provoquerait sans doute entre les localités d’Asie une certaine émulation, une rivalité de zèle et de fidélité à l’égard de la métropole, celle-ci ayant en outre en main un moyen de coercition efficace et immédiat, dont elle userait le cas échéant, du jour au lendemain, le retrait de la liberté. Un exemple éclatant fut fait précisément alors : Mytilène, longtemps rebelle, perdit son autonomie, surcroît de punition pour la cité déjà partiellement détruite[114]. L’extrême fragilité de cette liberté est facile à constater pendant tout le début de l’Empire, et aussi la futilité ou le caractère strictement personnel des mobiles qui poussèrent certains généraux ou certains Empereurs à favoriser telle ou telle ville. C’est Mytilène qui se voit réintégrer dans ses anciens privilèges par Pompée, en témoignage d’amitié pour un de ses habitants ; c’est Cnide qu’affranchit César pour plaire à un des notables[115] ; c’est Samos, qui est gratifiée de même par Auguste, sou hôte pendant quelques mois[116] ; nous avons constaté qu’elle avait eu autrefois l’autonomie ; elle l’avait donc perdue dans l’intervalle. Pline l’Ancien nous donne[117] la liste des villes libres à l’époque d’Auguste : Caunus, Termera, Mylasa, Alabanda, puis Cnide et Aphrodisias, redevables à César de cette faveur[118], Stratonicée, Rhodes, Ilium, Chios, encore en possession des privilèges qu’elles tenaient de Sylla, Samos déjà nommée ; et il faut y joindre Méthymne et Astypalée, dont la situation un peu spéciale a été examinée plus haut. Que l’on compare cette liste avec les précédentes, on verra que le mouvement inauguré par Sylla ne s’est guère prolongé ; très peu de cités, après lui, ont été pourvues d’une autonomie qu’elles n’avaient pas alors, et quelques-unes, qui l’avaient eue, ne l’ont pas conservée ; la nomenclature de Pline ne comprend plus Magnésie, ni Apollonide, ni Méthymne ; elle ne parle pas non plus de Cyzique dont la liberté a subi de singulières vicissitudes : cette ville changeait d’état de quinze ans en quinze ans ou à peu près. Passé le règne de Vespasien, il faudra encore retrancher peut-être de cette liste Rhodes et Samos[119], et dès le premier siècle de l’ère chrétienne il n’est fait mention d’aucune concession d’autonomie. Il me semble à propos de donner ici un tableau des villes d’Asie qui, à notre connaissance, ont eu la liberté à un moment quelconque de la domination romaine, ou même un peu avant. Il est impossible d’en essayer un classement méthodique ; l’ordre alphabétique me paraît donc indiqué. Abydos. — Fut libre avant la domination romaine, et grâce aux Romains (TITE-LIVE, XXXIII, 30). Alabanda. — Indépendante des Rhodiens, au temps où ceux-ci étaient maîtres de la Carie (TITE-LIVE, XLIII, 6 ; XLV, 25). Une inscription du début du IIe siècle (BCH, X (1886), p. 299) indique la conclusion d’une συμμαχία entre cette ville et Rome. Depuis lors, citée par Pline (H. N., V, 190). Aphrodisias (et Plarasa). — Amie et alliée de Rome (VIERECK, V = CIG, 2737), en vertu d’une déclaration de César ratifiée par Marc-Antoine et de serments échangés. Elle est citée par Pline simplement comme ville libre (V, 109). Apollonide. — Libre sous L. Valerius Flaccus, au temps de Cicéron (Pro Flacco, 29, 70). Astypalée. — Libre et fœderata depuis 105 av. J.-C. (VIERECK, XXI), mais pour une durée inconnue à partir d’Auguste (PLINE, H. N., IV, 71). Caunus. — Sylla l’avait donnée à Rhodes (CICÉRON, ad Q. fr., I, 1, 33), à qui elle paya un tribut ; mais les Cauniens se plaignirent des Rhodiens auprès des Romains, qu’ils auraient préférés comme maîtres (STRAB., XIV, 2, 3, p. 652 C). Il paraît que les Romains ne consentirent pas à cette cession amiable, et pourtant nous entendons dire que la ville subit la juridiction de Rome (CIC., ad Fam., XIII, 56, 3). Pline, dans sa liste, la mentionne (V, 104), mais au temps de Dion Chrysostome (Or. XXXI, p. 633 R) elle n’était déjà plus autonome. Chios. — Une des villes dont la liberté semble avoir été le plus complètement ininterrompue ; elle commence peut-être dès avant la guerre de Mithridate (TITE-LIVE, XXXVIII, 39), en tout cas, attestée à partir de Sylla, par Appien (Mithr., 25, 46) et, sous Auguste, par Pline (V, 136) et par une inscription (CIG, 2222). Clazomène. — Elle était libre avant qu’il n’y eût une province d’Asie (TITE-LIVE, XXXVIII, 39), mais sujette après la guerre contre Mithridate, car le sénatus-consulte de Asclepiade (KAIBEL, 163, 951 = BRUNS, Fontes juris antiq., p. 158) la représente comme soumise à la juridiction des magistrats romains. Cnide. — Libre sous les Attales, elle le redevient grâce à César (PLUT., Caes., 48) et demeure telle sous Auguste (PLIN., V, 104) mais dans des conditions meilleures, ayant fait un traité et échangé des serments avec Rome, peu après la bataille d’Actium (Άθηνά, XI (1899), p. 283-288). Cos. — Reçut quelques-uns des éléments de la liberté ; Auguste lui avait donné le jus exilii (DION CASS., LVI, 27) ; Claude demanda pour elle au Sénat l’immunité (TAC., Ann., XII, 61 : retutit de immunitate Cois tribuenda), cédant à l’influence de son médecin Xénophon, natif de Cos (cf. PATON and HICKS, Inscript. of Cos, n° 84-94). M. Hicks la suppose pleinement libéra depuis Pompée, mais simple hypothèse. Au temps d’Auguste, elle eut un tyran, Nicias (STRAB., XIV, 2, 19, p. 658 C ; ÆLIAN., H. Var., 1, 29) ; mais il dut prendre avantage de la confusion qui précède Actium, on n’en peut rien déduire pour notre point de vue ; et une inscription, contemporaine d’on ne sait quel Empereur, la suppose libre alors (BCH, V (1881) n° 23, p. 237 = PATON and HICKS, 26). Cyme. — Avait eu la liberté et l’immunité avant la formation delà province (POLYBE, XXII, 27 ; TITE-LIVE, XXXVIII, 39) et ne paraît pas l’avoir conservée. Cyzique. — Sa |