LA FRONTIÈRE DE L'EUPHRATE DE POMPÉE À LA CONQUÊTE ARABE

TROISIÈME PARTIE — L’OCCUPATION TERRITORIALE

 

CHAPITRE IV — DU TIGRE À L’EUPHRATE ROUTES ET FORTERESSES DE MÉSOPOTAMIE.

 

 

Notre ignorance est à peu près absolue touchant les ouvrages défensifs qui peut-être offraient leur protection aux rives de l’Aborras. Peine inutile, jugerait-on, si déserte était toute la contrée[1]. Sur cette rivière pourtant, Oppenheim[2] a constaté à Saouar[3], à environ 40 kilomètres de Circesium, des ruines qui couvrent un espace rectangulaire nord-sud, large de 150 pas, long de 150 à 200, avec une dépression longitudinale au milieu. On soupçonne un camp ; les restes visibles paraissent appartenir à l’âge arabe, mais peut-être y a-t-il du byzantin au-dessous[4]. On est encore tenté de situer à Arban, — sur la même rivière, plus en amont —, où gisent quelques décombres, l’Arabana d’où dérivent les Equites sagittarii indigenae Arabanenses de la Notitia[5] et que rappellerait l’Άκράβα de Ptolémée (V, 17, 7).

Il faut suivre au moins cent milles pour retrouver une série de grandes places antiques dans la direction de l’est et du nord-est, et ce sont surtout des villes perses. Une des plus méridionales est cette cité d’Hatra, contre laquelle s’épuisa l’effort de Septime Sévère, dans le siège si curieusement conté par Hérodien[6]. Les ruines, visitées autrefois par Ross et Ainsworth[7], ont été plus récemment décrites[8], avec assez de précision pour qu’on remarque — une fois encore — la grande analogie de construction qu’elles présentent avec les plus fortes places byzantines. Je renvoie simplement le lecteur à cette étude, car Hatra n’échappa que pour très peu de temps à la domination iranienne.

Une autre cité occupait une position isolée, qui appartint près de deux siècles aux Romains, mais dont la conservation était fatalement pour eux fort difficile ; Singara[9]. Située sur le versant méridional d’une longue chaîne montagneuse, dans le prolongement du cours inférieur de l’Aborras, elle était en dehors du périmètre de protection de l’empire, auquel elle tournait le dos en quelque sorte. Déclarée colonie par Marc-Aurèle[10], il semble qu’elle ait été largement pourvue de troupes ; quand Sapor en fit le siège sous Constance, deux légions la défendaient, la I Flavia et la I Parthica[11], avec un grand nombre d’indigènes et de cavaliers auxiliaires ; mais les légions du IVe siècle n’avaient plus qu’un effectif réduit, et la garnison ne suffit pas à préserver la ville qui tomba définitivement aux mains des Perses. La plus grande partie de l’armée romaine campait à une trop grande distance, à Nisibis ; les défenseurs succombèrent, vaincus par le nombre et par le manque d’eau : Singara fut rasée[12].

On a pu en retrouver les traces dans la ville actuelle, moins étendue, de Sindjar ou Béled : l’ancien mur, assez généralement entouré d’un fossé, était formé, sur le parement extérieur de blocs taillés à angles droits, le reste composé de pierres quelconques et de terre ; il paraît avoir uni une grande solidité à une notable élévation. Le plan de la ville était un quadrilatère, comme d’habitude quand la topographie n’entraînait pas une forme plus capricieuse.

Lorsque les Romains eurent annexé l’Osrhoène et la partie nord de la Mésopotamie, cette dernière devint tout naturellement le théâtre principal de leurs luttes contre la Perse. Les Sassanides ne pouvaient se résigner à leur en laisser la tranquille possession, et sous chaque règne, ou peu s’en faut, la lutte recommençait. Cette longue et large bande de terre entre l’Euphrate et le Tigre était coupée par deux grandes voies peu divergentes, toutes deux partant de la région de Ninive (Mossoul) et aboutissant à Zeugma. L’une suivait le cours supérieur de l’Aborras et, comme nous le montre la Table de Peutinger, passait à Resaina, Carrhae[13] et Batnae ; l’autre avait pour principaux relais Nisibis, Dara, Constantia et Édesse.

La première était plus courte, mais plus désertique et plus brûlée[14]. Après Mossoul, elle longeait les pentes du Djebel-Sindjar, passait à Singara, puis sur l’emplacement du village actuel de Skéniyé[15], et franchissait, entre deux stations de la Table de Peutinger : Fons Scabore et Lacus Beberaci, le pont qu’a retrouvé Oppenheim[16] à Es-Sonfayé, jeté sur le Diagdiag, tout près de son confluent avec le Khabour[17] ; ensuite elle suivait ce dernier cours d’eau dans la direction de Ras-el-Aïn.

Mes observations personnelles, celles d’Oppenheim ne laissent aucun espoir d’atteindre jamais à une connaissance un peu précise de l’ancienne Resaina (ou Rhesaena)[18]. Colonie romaine depuis Septime Sévère[19], elle obtint les faveurs de Théodose Ier, comme le montre la qualification nouvelle qu’elle reçut alors : Théodosiopolis[20]. L’identité des deux villes est garantie par la Notitia dignitatum qui, de peu postérieure, donne encore les deux formes : Resainae sive Theodosiopoli[21]. Le rôle de Resaina n’était d’ailleurs que secondaire ; elle aurait eu à διακωλύειν τάς γε κατά Μεσοποταμίαν Περσών έσβολάς[22], au cas peu probable où le roi de Perse, arrivant de l’Euphrate ou d’Hatra, au lieu de suivre les rives du Tigre, aurait voulu forcer l’entrée de l’Osrhoène entre Carrhae et Dara. La garnison de Théodosiopolis, au commencement du Ve siècle n’était formée que des Equites promoti Illyriciani[23]. La ville était en effet baignée par l’Aborras supérieur[24], sur un chemin de traverse ; mais derrière elle se trouvait Constantia[25], place plus considérable et pourvue d’une plus forte garnison. Justinien tira Théodosiopolis de l’abandon où elle se consumait de vétusté ; il refit la plus grande partie de l’enceinte qui menaçait ruine.

Comme d’ailleurs elle devait commander un assez large district, on lui avait donné un certain nombre de satellites que Procope appelle brièvement : les forteresses autour de Théosiopolis[26]. Il nomme Magdalathon, lequel avait deux annexes, puis Bismideon, Themeres, Bidamas, Dausaron[27], Thiolla, Philas, Zamarthas, les deux Thannourios, le grand et le petit[28]. De tous ces noms, le dernier[29] seul se retrouve dans la Notitia dignitatum, comme séjour d’Equites sagittarii indigenae[30], et il ne désigne qu’une seule localité au lieu de deux. Il y a donc lieu de penser que l’un des Thannourios est une création du Ve siècle, ou qu’au moins il n’existait pas auparavant comme poste militaire. Procope ajoute que près du grand Thannourios était un point que les Saracènes οί πολέμιοι — c’est-à-dire les vassaux des Perses — pouvaient aisément occuper, l’Aborras une fois franchi[31], et d’où il leur serait facile, se dispersant à travers les bois épais qui couvrent la montagne (le Tektek Dagh), de harceler sans cesse les Romains des alentours. Justinien fit édifier en cet endroit une tour imposante et y plaça un corps de troupes. Néanmoins, en 578, les Perses s’emparèrent du fort de Θαυννάριος — l’identité ne fait pas de doute — où il n’y avait pas de garnison[32]. Toutes ces stations entourant Théodosiopolis étaient dépourvues de murailles ou n’avaient qu’une simple clôture, aussi méprisable qu’une haie — αίμασιάς τρόπον. Justinien les rendit redoutables et fortifia, outre celles que Procope énumère, καί τά λοιπά ώς είπεΐν άπαντα[33].

Le nom de Resaina s’est conservé, par un jeu de mots, dans celui de Ras-el-Aïn ; il nous est dit que cette ville fut saccagée par Tamerlan à la fin du XIVe siècle[34] ; nous ne savons pas qu’elle ait eu à souffrir de la guerre antérieurement.

Les anciens itinéraires ne mentionnent pas de route entre Resaina et Constantia ; il était cependant naturel d’en construire une, et je l’ai relevée sur une notable partie de sa longueur[35].

Si l’on poursuit vers l’ouest la route de Singara à Zeugma, on passe à Harran, l’ancienne Carrhae. Son importance militaire dans l’antiquité est évidente[36], toute la région ayant servi plusieurs fois de champ de bataille, notamment lors de la campagne où Crassus périt dans une embuscade[37]. Au VIe siècle, Justinien en restaura les murs et avant-murs[38]. Chosroes, passant par la ville, refusa l’argent que les habitants lui offraient, en récompense de ce que la plupart n’avaient pas embrassé la religion chrétienne[39]. Et c’est tout ce que nous savons de cette cité. Sachau l’a visitée[40] et n’y a plus trouvé de restes antiques ; la forteresse, construite en briques rouges, et les murs de l’enceinte lui ont paru dater du moyen âge arabe. A noter seulement l’acropole du sud-ouest, une éminence de 80 à 100 pieds, qui sans doute existait déjà à l’époque qui nous occupe, et d’où l’on a vue sur toute la plaine uniforme.

Enfin la route passait à Batnae[41], qui n’est pas désignée comme une place proprement militaire, mais que ses foires annuelles rendaient digne d’une protection rigoureuse. Elle possédait une citadelle[42] dont on avait à tort négligé l’entretien, jusqu’à ce que Justinien lui donnât sa forte ceinture de remparts. Les voyageurs qui, à différentes époques, ont parcouru celle contrée, ne s’accordent pas sur l’emplacement de l’ancienne Batnae[43] ; mais les sources arabes ont permis à Regling de l’identifier d’une façon indubitable avec (Eski) Seroudj[44], point central d’une oasis réputée, vaste grenier à blé ; l’Anthemusias ou Anthemusia de quelques autres auteurs[45] est encore la même ville[46], sous son nom de colonie macédonienne.

Les indications de distances des itinéraires ne sont qu’approximatives et on chercherait inutilement à les concilier. La station parthique de Koraia serait à placer entre les villages modernes de Denis et Kuluyuk[47].

Batnae était, avec sa banlieue, enfermée dans un colossal quadrilatère — le Parallelogramm de Regling, — dont l’Euphrate formait deux côtés, la route d’Édesse à Zeugma un autre, le quatrième étant représenté par le Belias, affluent de l’Euphrate, dont les Parthes avaient jalonné le cours d’une série de stations.

Les Romains les imitèrent : c’est cette vallée que suivait une route importante[48], commençant à Édesse et dont Sachau a aperçu plus d’une fois, entre cette ville et Carrhae[49], le pavement fait de gros blocs taillés[50]. Nous apprenons de Zosime que Julien, préparant sa campagne de Perse et parti de Carrhae, passa par tous les postes établis depuis là jusqu’à Callinicum[51]. Ammien ne cite (XXIII, 2, 6) qu’un seul de ces castra praesidiaria, Dauana[52], ajoutant qu’il était aux sources du Belias[53] ; mais où sont, où étaient, il y a quinze siècles, les sources d’un oued du désert ? C’est peut-être de ce castel que Sachau a retrouvé les restes à Karayer, à mi-distance a peu près entre Carrhae et Nicephorium (p. 235) ; c’étaient, enfouies dans le sol, des substructions en grandes pierres de taille, sans qu’aucun autre matériel de construction fût visible alentour ; le tout formait un ensemble d’une médiocre superficie. Faute de plan, il est difficile de conclure. Regling voudrait placer cette localité plus au nord, à environ 30 kilomètres au sud-ouest de Harran, vers Ras-el-Aïn-el-Khalil, où Moritz et Oppenheim ont reconnu des ruines, notamment des thermes et un aqueduc. La chose reste naturellement très douteuse.

D’autres ruines ont été signalées en divers points, qui ne peuvent, vu les indications de distances, concorder avec aucune des mansiones d’Isidore : Mannuorrha Aureth, Kommisimbela, Alagma, Ichnae[54]. Cette dernière seule est à chercher sans doute dans le Chnez d’aujourd’hui, vers le confluent du Karamouch, rivière presque constamment à sec ; le récit de Plutarque sur la campagne de Crassus s’accorde d’autre part avec la toponymie[55].

La moitié méridionale du parallélogramme de Regling est décrite par Sachau (p. 227-241) comme une steppe abandonnée ; au contraire, Moritz et Oppenheim[56] affirment que le pays est fertile bien peuplé et qu’ils ont rencontré de nombreux champs de ruines. Je n’ai point connaissance directe de la région ; je puis dire cependant que la première opinion est de beaucoup celle qui m’étonne le moins. Quant aux ruines en question, elles restent énigmatiques, car aucun auteur, aucun itinéraire ancien ne mentionne la moindre localité dans ces parages[57].

Nous arrivons à la deuxième grande route, qui suivait les pentes sud du Masius.

La première ville à signaler, en partant de l’Euphrate, est Édesse[58] (aujourd’hui Orfa). On y parvenait de Zeugma par deux voies : l’une, la plus méridionale, doit être celle que mentionne l’Itinéraire d’Antonin[59] ; vers le milieu de l’étape on passait à Canaba (aujourd’hui Mizhadjar ?). Ce nom[60] évoque le souvenir des échoppes de mercantis qui s’établissaient toujours aux approches des campements. Le corps de troupes qui stationnait là (Equites Dalmatae Illyriciani) pouvait aussi prêter son assistance aux convois de la route nord, toute voisine[61] et qui rejoignait la première tout près de Bathnae mari, localité avec laquelle on identifierait un champ de ruines constaté par Sachau[62]. Quant à l’autre station portée sur l’Itinéraire, Bammari Canna, les distances indiquées ne permettent pas de la confondre avec le moderne Tcharmelik[63]. D’autre part, on pouvait, d’Édesse, gagner directement Hiérapolis sans passer par Zeugma[64] ; enfin on allait de là à Carrhae ; à Samosate par une voie secondaire[65], et même à Amida par Souerek. Czernik, qui a suivi ce dernier chemin, a noté, à une dizaine d’heures d’Orfa, l’imposante ruine d’une tour[66]. Un réseau véritable rayonnait donc autour de cette ville.

Il faut abandonner l’espoir de se faire, par la vue du terrain, une idée complète de l’Édesse romaine et byzantine. On retrouve bien encore des chapiteaux, des colonnes, qui indiquent un travail gréco-romain ; mais tout cela a été utilisé pour des constructions ultérieures, et la citadelle, dans son état actuel, avec ses inscriptions orientales encastrées sans apparence de hasard, nous reporte au moyen âge arabe[67]. Édesse a toujours joué un grand rôle : colonie macédonienne, elle prit pour un temps le nom d’[mot grec illisible][68] ; au IIIe siècle, peut-être même avant, elle était colonie romaine et métropole de l’Osrhoène[69] ; au commencement du Ve il s’y trouvait une des cinq fabriques d’armes du diocèse d’Orient, et un arsenal ; la Notitia, chose curieuse, ne lui attribue aucune garnison. D’après la chronique locale[70], ses murs s’écroulèrent quatre fois : en 201, 303, 413, 525 ; un tremblement de terre la démolit sous Justin, qui la releva et lui fit porter son nom[71].

Peu après le maigre cours d’eau qui l’arrose s’enfla si bien qu’il l’inonda et lui causa de graves dommages[72] : les eaux du Scirtus étaient recueillies avec soin et traversaient la ville même ; un vieux canal les amenait, puis les entraînait au dehors à travers les remparts. L’afflux soudain du torrent grossi par les pluies rompit, à l’entrée et à la sortie, l’avant-mur et l’enceinte proprement dite ; Justinien lui à creuser devant les murs un second lit. Le courant était renvoyé directement vers la ville par un rocher abrupt où il venait buter ; on entailla ce rocher pour y ouvrir une cavité profonde, et de l’autre côté, en plaine, on éleva une digue en gros blocs. De la sorte, le cours normal de la rivière continua de traverser la ville, inoffensif, et il y eut désormais une dérivation pour les trop fortes crues. Sachau ne s’est pas inspiré de ces enseignements, fournis par Procope[73], en étudiant Édesse au point de vue de sa richesse en eau[74].

La double enceinte était en décrépitude ; Justinien la reconstruisit entièrement et plus formidable. Il ordonna enfin une mesure fréquente dans la fortification byzantine : le niveau de la citadelle n’atteignait pas le sommet d’une colline toute voisine ; les indigènes avaient d’eux-mêmes autrefois englobé cette hauteur dans l’enceinte, mais leur faible muraille n’en barrait pas vraiment l’accès. L’empereur la mit à bas et en construisit une autre, parlant du sommet du coteau, puis descendant la pente pour se rattacher aux murs de la ville. Ainsi restaurée, Edesse résista victorieusement au terrible siège de 543 ; l’avant-mur préserva les troupeaux que les bergers du pays, suivant la coutume, avaient abrités derrière lui[75].

Quelque 50 milles plus à l’est[76], on atteint Constantina, ou plutôt Constantia[77] ; cette légère différence de dénomination a provoqué des controverses qu’il est inutile de renouveler[78] ? Aussi bien a-t-on avec raison situé Constantia là où la nature avait marqué la nécessité d’une ville forte, au bourg actuel de Ouerancher. Le Masius, dont la voie venant de Ninive suit la base, s’épanouit ici en un massif terminal, le Karadja Dagh. La route continue tout droit vers Édesse, mais au point dont nous parlons il s’en détache un embranchement qui conduit tout droit à l’Euphrate, sur Samosate[79]. Constantia devait dominer ce croisement. Vue autre voie secondaire menait à Resaina.

Il y eut là d’abord une autre cité appelée Maximianopolis ; un tremblement de terre la détruisit, et aussitôt Constance II la rebâtit[80], d’où son nom. Au commencement du Ve siècle, la ville avait une forte garnison ; le préfet de la leg. I Parthica y résidait, et on y avait placé, avec les Equites Felices Honoriani Illyriciani, un autre corps dont la mention a disparu des manuscrits de la Notitia[81]. Procope nous apprend[82] que Constantia fut d’abord la résidence du duc de Mésopotamie, puis que l’empereur établit ce chef militaire à Dara, — car sa présence paraissait indiquée plus près de la frontière, — et qu’une fois la paix conclue avec Chosroes on le rappela à Constantia.

Au début du règne de Justinien, les murs étaient si peu élevés qu’on pouvait les franchir avec des échelles, et mal bâtis ; une ébauche de construction ; les tours, trop espacées, menaçaient de s’écrouler ; à l’avant-mur, fort à peine de trois pieds, les assises inférieures étaient seules en pierres meulières, le reste de boue et de pierre tendre. Justinien répara les murs branlants, doubla le nombre et la hauteur des tours ; chacune eut trois étages et des escaliers secrets. Constantia, dont le sol est en pente, manquait d’eau : une source, éloignée d’un mille, y fut amenée par aqueduc[83].

Les assertions de Procope se vérifient, au moins quant à l’œuvre de Justinien[84] : des solides murailles, en basalte bien équarri, la base subsiste encore. Le plan de la forteresse est un carré régulier ; sur trois côtés s’ouvre une porte flanquée de deux tours en demi-cercle ; les autres tours, dans la ligne des murs, ont des piliers de soutènement et datent peut-être du VIe siècle ; elles sont carrées comme celles des angles, qui ont des dimensions supérieures et sont placées en diagonale par rapport aux murs[85]. Non moins désigné par les conditions géographiques comme territoire militaire était le triangle de terrain plat s’étalant au pied du Masius, au sud-est, au seuil de la vallée qui permet de traverser le massif pour atteindre Amida. C’était un centre de population, et les villes qui s’y pressaient étaient renforcées comme il convenait à leur rôle près du limes[86]. A l’entrée même de la gorge perchait Marida ou Marde, le Mardin d’aujourd’hui, dont la citadelle est complètement ruinée[87]. Elle est mentionnée comme castellum praesidiarium à l’époque de Constance, en même temps que Lorne, plus difficile à identifier, mais dans son voisinage[88]. Nous retrouverons cette vallée plus loin.

Infiniment plus singulier paraîtrait le choix qui fut fait de l’emplacement de Dara[89], si l’on s’arrêtait à la topographie seule (fig. 13). Dans un long couloir, plutôt étroit, orienté suivant une ligne N.N.E.-S.S.O., et traversé en son milieu par un ruisseau, se dressent trois hauteurs, dont deux entièrement isolées et la troisième soudée à la montagne voisine. L’une d’elles, la plus élevée, atteint jusqu’à 60 mètres environ, et sans doute elle portail la citadelle, car elle seule occupait une situation assez forte, rendue, il est vrai, moins précieuse par les dimensions réduites de la plateforme. La troisième colline, d’altitude intermédiaire entre les autres (40 à 50 mètres), n’étant point indépendante, il avait fallu pousser sur sa crête le mur d’enceinte, puisqu’on ne pouvait point l’englober tout entière. Dura était ainsi exposée à un double danger : toutes les hauteurs avoisinantes, et très proches, la dominaient, et, une fois forcée la porte est, où on arrivait de plein pied, l’ennemi se serait trouvé maître de la plus grande partie de la ville[90].

Les circonstances historiques[91] expliquent an tel choix : Nisibis, à laquelle nous allons arriver, n’avait appartenu aux Romains que deux siècles, durant lesquels elle était restée le véritable rempart de l’empire sur cette frontière. Quand Jovien l’eut rendue aux Perses, il fallut la remplacer en territoire romain. Un traité malheureux, conclu sous Théodose, avait bien stipulé qu’aucun des deux peuples n’élèverait de forteresse nouvelle devant les limites communes. Mais les Perses étaient protégés par Nisibis ; leurs rivaux restaient à découvert. Anastase le comprit enfin, et après qu’un armistice de sept ans eût été conclu, il profita de ce que ses adversaires étaient occupés ailleurs à guerroyer contre les Huns ; manquant à la parole donnée — pratique courante alors — il fit choix[92] d’un bourg sans importance, mais qui n’était qu’à 28 stades (soit 3 milles) de la frontière[93] et dominait Nisibis par son altitude, de 400 à 500 pieds supérieure[94]. Il en fit une cité de son nom, se bâta de l’entourer de murs (en 504) ; les Sassanides protestaient sans cesse contre cette violation des engagements[95] ; aussi, craignant toujours des représailles, les Romains précipitaient la besogne, échafaudaient mal les pierres, gâchant le mortier au plus vite, sans y mettre la proportion de chaux convenable. Or, la contrée était tout ensemble exposée, en hiver aux neiges par son altitude, en été à un soleil brûlant ; les gelées et la chaleur désagrégèrent les tours, et au bout de trente ans à peine la forteresse n’était plus en état de résister à une attaque que Justinien comprit devoir être décisive ; Dara prise, c’en était fait de l’Osrhoène. Il entreprit donc une foule de travaux relatés par Procope avec une abondance de détails inusitée[96] : travaux de fortification, travaux hydrauliques.

L’avant-mur suffisait là où il courait sur des pentes raides, s’opposant à l’établissement des hélopoles ; mais au midi, en plaine, sa hauteur fut accrue, et on creusa, en avant, un fossé large et profond en demi-cercle, rempli d’eau, et dont chaque extrémité vint s’appuyer à l’avant-mur. Sur l’escarpe intérieure du fossé on construisit encore un parapet, derrière lequel les Romains, en cas de siège, pouvaient se mettre en faction. Entre les deux murs circonscrits, près d’une des portes, était un grand terrassement, abri éventuel pour l’ennemi : on le supprima.

Le grand mur intérieur devint un type de construction militaire perfectionnée : Justinien le suréleva de 30 pieds ; mais respectant les soubassements et ne pouvant les surcharger, il diminua l’épaisseur de cette annexe qui fut crénelée, et sur la partie ainsi libre, en arrière du plan de façade, il fit courir un portique qui servit de chemin de ronde et qu’on recouvrit d’une voûte, pour maintenir les défenseurs postés sur ce mur au-dessous de la trajectoire passant par le sommet du parapet[97]. Le mur avait ainsi deux étages, deux rangées de combattants ; la rangée supérieure seule restait exposée aux coups. Les anciens créneaux de l’étage inférieur furent rétrécis ; on leur laissa juste assez de largeur pour permettre de passer la main et de lancer des flèches. Renonçant, faute de temps, à démolir les tours pour les réédifier de fond en comble, Justinien se borna à les étayer avec des contreforts rectangulaires, procédé qui fut encore suivi à la base des murs fléchissants ; les tours avaient trois étages et supportaient trois rangs de gens armés[98]. La description de Procope a pu être vérifiée dans ses plus menus détails ; il y a 25 ans, Sachau a retrouvé murs et tours relativement conservés[99] : comme ailleurs, le parement du dehors était en gros bloc de calcaire taillé et le corps en blocage. L’aspect de l’enceinte a été fixé très exactement par Texier[100], à qui je l’emprunte (fig. 14), en coupe et en élévation.

Puis l’empereur mit tous ses soins aux adductions d’eaux : sous la direction d’un spécialiste d’Alexandrie, on creusa deux grands réservoirs, dont l’un entre l’enceinte et l’avant-mur. La rivière, jadis en dehors de la ville, où elle avait facilité plus d’une fois l’établissement d’un camp ennemi, fut dérivée vers Dara par un profond canal, pratiqué entre deux rochers si abrupts qu’il était impossible de détourner le courant ; un rempart supplémentaire préservait le mur voisin lors des crues. Ces dernières constructions ne sont plus visibles, mais, il n’y a pas longtemps, on remarquait encore les citernes en larges briques. Enfin, à l’intérieur de la citadelle, on bâtit des casernements (καταλυτήρια) pour la troupe, épargnant à la population civile l’ennui de la loger.

Fig. 14. — Murailles de Dara.

Dara eut également ses praetenturae, ses forts accessoires : Sachau a reconnu à 3 ½ milles à l’ouest[101], et à peu de distance au sud-est, les ruines de deux formidables castella rectangulaires. Le second[102], de 200 mètres de long environ, et qui devait être le fort de la frontière même, avait eu douze tours rondes massives ; deux d’entre elles naguère se dressaient encore.

En dépit de sa situation critiquable, et grâce à ces travaux méthodiques, Dara semble avoir été à la hauteur de son rôle dans la deuxième guerre persique de Justinien : Chosroes renonça à en prolonger le siège ; il est vrai que les 1.000 livres d’argent qu’il reçut des habitants influencèrent, plus que la résistance éprouvée, sa décision[103]. Les empereurs ont toujours témoigné à cette cité une vive sollicitude ; dans les derniers temps de l’occupation romaine, sous Phocas, une importante garnison y était cantonnée et un consulaire la commandait[104].

Il faut bien dire aussi quelques mots de Nisibis[105], bien qu’elle ait été de très bonne heure arrachée aux Byzantins[106]. Elle était toute voisine de Dara, mais eut une histoire beaucoup plus mouvementée[107] ; assez loin d’ailleurs remonte la fondation d’Antioche de Mygdonie — c’est le nom qu’elle portait sous les Séleucides[108]. Elle ne fit que changer de maîtres pendant plusieurs siècles : les Arméniens l’enlevèrent à ses fondateurs ; Lucullus la conquit sur Tigrane à la suite d’un long siège[109]. Après la défaite de Crassus, les Parthes l’arrachèrent aux Romains ; Trajan s’en empara, mais on connaît le sort de toutes ses conquêtes d’outre-Euphrate. Elle redevint encore romaine pourtant, prit le titre de colonie sous Septime Sévère. Sapor Ier s’en rendit maître en 242, Gordien III la recouvra presque aussitôt, et Dioclétien et Maximien, la voyant destinée à subir à coup sûr les premières attaques de l’ennemi, y accomplirent les travaux nécessaires à sa mission d’avant-garde[110]. Ce que furent ces travaux, nous l’ignorons. Julien, racontant les sièges qu’elle subit encore sous Constance, après tant d’autres[111], n’en laisse rien soupçonner ; à Ammien Marcellin nous devons une simple allusion aux murs formidables de Nisibis, sans laquelle on ne pouvait dominer en Orient (XXV, 7, 9) ; et les géographes ou historiens arabes, parlant plutôt des jardins cultivés qui l’entouraient, innombrables, le font avec l’exubérance ordinaire à l’imagination orientale[112]. Oppert, il y a cinquante ans, n’a retrouvé aucune trace de ses grandes murailles ; Sachau a pu à peine apercevoir, parmi les débris de colonnes et les amoncellements de pierres, de tuiles et de décombres de toutes sortes, à demi recouverts par les sables, quelques blocs taillés indiquant un pan isolé de l’ancienne enceinte[113].

Reste à dépasser la barrière du mont Masius, pour suivre la vallée du Tigre ; la ligne des postes y a pour nous un intérêt très particulier, car, sur une bonne longueur, les deux rives n’appartinrent à la fois aux Romains que pendant soixante-six ans, entre Galère et Jovien. Par malheur, on ne peut donner qu’à l’aventure, auprès du fleuve, une place déterminée à ces différentes stations militaires. Où était exactement, par exemple, ce castrum Maurorum qu’Ammien[114] cite à côté de Nisibis, de Singara, et de quinze places fortes, perdues à la suite de la déplorable expédition de Julien ? Cette vallée serait à suivre attentivement ; les données de l’onomastique seules ont mis sur la voie de quelques identifications[115].

Ce n’est pas cependant qu’elles ne laissent plus d’une fois place au doute. Ammien raconte que Sapor, en 360, évita prudemment Nisibis, se rappelant ce qu’il y avait souffert, et, obliquant vers la droite, marcha sur Bezabde, appelée aussi Phœnice, munimentum inpendio validum in colle mediocriter edito positum vergensque in margines Tigridis atque, ubi loca suspecta sunt et humilia, duplici muro vallatum, ad cujus tutelam tres legiones sunt deputatae, secunda Flavia secundaque Armeniaca et Parthica itidem secunda cam sagittariis pluribusque Zabdicenis...[116] Un coup de bélier ébranla les murs au point qu’une tour s’effondra, et les Perses entrèrent par la brèche. Oppert[117] plaçait Bezabde à Djezireh, Gozartha-Zabdi chez les auteurs syriaques[118]. De fait, il y eut là une ville antique ; on en voit encore une porte et lés murs où, comme dans les villes déjà décrites, entrent à la fois la pierre taillée et le blocage. Seulement Djezireh est dans une île, en plaine ; ce n’est pas le munimentum in colle edito dont il s’agit, et peut-être Bezabde, ainsi qu’Oppert l’admettait au besoin, serait-elle mieux placée un peu en aval, au point que Sachau[119] appelle Kasr-Della, si toutefois ce médiocre village peut occuper l’emplacement d’une forteresse qui reçut une si importante garnison. L’orientaliste allemand reconnaîtrait plutôt dans Finik, situé plus en amont, l’ancienne Phœnice[120].

La convention de 363 avait laissé aux Romains tous les territoires à l’ouest d’une ligne partant de Dara vers le nord ; ils gardaient ainsi le chemin de Dara à Amida, par une vallée étroite, difficile, accidentée, également jalonnée de castella ; Procope récapitule un certain nombre de ces forts intermédiaires.

D’abord Ciphas ; celui-ci était depuis longtemps un poste considérable, si c’est bien à lui que s’applique une mention de la Notitia dignitatum[121]. D’après une source syriaque, cette place aurait été construite par Constantin[122].

Ensuite — ou en outre ! — Sauras[123], Smargdis[124], Lorne, Hieriphthon[125], Attachas[126], Siphrios[127], Ripalthas, Banasymeon[128], Sinas, Rhasis, Dabanas, καί δσα άλλα ένταΰθα έκ παλαιοΰ έστι[129].

La distance totale est d’à peine 100 milles ; les castella auraient donc été échelonnés de 8 en 8 milles, et même moins. Mais d’abord ils n’avaient que l’apparence de forteresses avant que Justinien leur eût donné des murs respectables. Notre auteur ajoute que la plaine qui s’étend au pied de la montagne est fertile, couverte de petites bourgades, mais exposée au pillage : l’empereur construisit sur le sommet voisin le φρούριον Βασιλέων[130], où les paysans purent déposer leurs biens les plus précieux et trouver un refuge à l’approche de l’ennemi.

D’autre part, il apparaît bien qu’en réalité, de ces castella, les uns se trouvaient près du Tigre, les autres sur le Masius. Théophylacte Simocatta[131] signale l’importance du mont Izalas, qui avait vue à l’est sur le Tigre et que dominait une forteresse (sans doute Bezabde). Ammien semble donner ce nom à la partie orientale du Masius, entre Mardin et le fleuve[132]. En 359, les Romains s’avançaient dans la direction de Nisibis, voulant fortifier cette ville et rester maîtres de l’Izalas ; mais ayant aperçu les feux de l’ennemi qui, par le castrum Maurorum, Sisara et autres lieux de la frontière, s’était approché lui-même de Nisibis, ils s’enfuirent du côté d’Amida par Meiacarire ; Ammien, qui était parmi les fuyards, a pu prendre connaissance personnelle de la contrée. L’armée perse les poursuivit : Bebase loco itinere flexo dextrorsus... per Horren et Meiacarire et Charcha ut transiturus Amidam, cum prope castella Romana venisset, quorum unum Reman, alterum Busan appellatur[133]... Suit un épisode accessoire.

On conclura de ce récit que Bebase, comme le camp des Maures et Sisara[134], était situé entre le Tigre et Nisibis, et plus près de cette dernière. Horre, Meiacarire[135] et Charcha[136] se trouveraient sur le chemin le plus court de là à Amida, par conséquent loin du fleuve. Renan et Busan seuls étaient en dehors de cette voie[137], car on ne les gagna que par un détour.

En 584, chef perse Cardarigan allait en venir aux mains avec le maître de la milice d’Orient Jean ; ce dernier établit son camp à Monorartum, sur le mont Aisuma, qui était le point culminant de l’Izalas[138]. De là, évoluant enre un certain nombre de castra, il se rendit à Χαρχαρωμάν[139], et, à la nouvelle que Cardarigan voulait monter à l’Izalas, il ramena son quartier général à Nisibis, d’où il dirigea quelques razzias en territoire perse, puis il revint s’abriter parmi les hauteurs de l’Izalas[140]. Les indications de Simocatta sont extrêmement confuses et ne permettent de situer, même par approximation, aucun des postes qu’il cite ; on croit voir cependant que tous étaient sur le Masius, et la plupart dans la partie méridionale et orientale de cette chaîne.

Ailleurs il en nomme d’autres encore, toujours en termes vagues ; Héraclios trouva sur l’Izalas de nombreux castella, notamment Thomanon ; il mit garnison dans deux d’entre eux : Phatachon et Alalisos (II, 9, 17). Ces campements fortifiés appartenaient tour à tour, suivant la fortune de la guerre, aux deux belligérants. De Lorne nous savons seulement qu’il était près de Mardin, car un messager parti d’Amida se rendit à Nisibis à travers l’Izalas, en passant entre ces deux localités[141].

Sur la frontière, mais on ignore en quel point, était le castel de Rhabdium[142]. Il n’appartint que tardivement aux Romains, ayant été obtenu, ainsi que la route qui y conduisait, par un empereur que Procope ne nomme pas, en échange d’une région de vignobles en Arménie, qu’il céda à la Perse. On ne peut qu’approximativement en déterminer la place, sachant qu’il était à deux journées de marche de Dara, et que Sisaurana ou Sisaura[143] dont Justinien s’était emparé, distant de 3 milles de Rhabdium, se trouvait à un jour de Nisibis[144]. Cette région, malgré sa fertilité, était restée sans défense jusque-là ; et pourtant Rhabdium occupait une position éminemment favorable, sur des rochers abrupts. Justinien, le premier, entoura de murailles cette localité, et creusa la roche en maint endroit, pour la conservation des eaux de pluie.

Mais depuis le traité de Jovien, il n’y avait plus vers le Haut-Tigre qu’une cité véritable, Amida[145]. Il ne nous est pas dit qu’elle ait été fortifiée avant Constance II (337-361)[146] qui pourvut cette ville, olim perquam brevem, de tours et de murs épais et y créa un arsenal. La leg. V Parthica, avec un escadron indigène à gros effectif, s’y trouvait en permanence ; mais la garnison fut considérablement accrue au moment de la guerre de Sapor, en 359[147]. Ammien a longuement décrit le siége qu’elle subit alors, et sa description s’applique très bien à la ville actuelle de Diachékir[148]. Un autre, plus terrible encore, eut lieu sous Anastase en 503 ; les assiégeants s’emparèrent de la ville par une mine souterraine ; mais Anastase racheta ensuite Amida[149]. Procope consigne brièvement que Justinien en refit le mur et l’avant-mur qui menaçaient de s’écrouler[150]. Un détail, rapporté à l’époque antérieure, n’a pu manquer d’intéresser aussi celle de Justinien : il s’agit d’une sorte de puits qui, sans interruption, fournissait de l’eau à la garnison et aux assiégés[151] ; il était pratiqué au niveau du fleuve. Et le texte permet de conclure à l’existence d’un système d’approvisionnement analogue dans toutes les places fortes au voisinage d’une rivière.

Si la citadelle d’Amida n’est plus qu’un amas de décombres, du moins les murs de l’antique enceinte, les tours et les portes sont encore debout[152], et l’on n’en regrette que davantage l’absence d’un plan qui aurait dû tenter les voyageurs, alors qu’ils n’ont guère fait que traverser la ville ou en visiter les divers monuments sans importance[153].

Cette cité, qui avait le privilège d’être à la fois au bord du Tigre et à deux jours de l’Euphrate à peine[154], était désignée pour protéger les approches des territoires romains d’Arménie et de Mésopotamie tout ensemble. Nous avons vu qu’elle était reliée à Dara par une série de forteresses ; mais elle-même s’entourait de castella qui opposaient une première résistance à l’invasion et laissaient à la place principale le temps de s’organiser. Procope, visiblement mal renseigné sur cette contrée, déclare n’être pas en mesure de parler de tous avec précision[155] ; d’une façon générale et vague, il sait que Justinien mit à l’abri d’un coup de main tous ceux qui y étaient exposés, leurs murs n’étant faits que d’une sorte de boue argileuse. Il n’en cite que deux : Apadna et Byrthum. Le premier aura été créé vers la même époque qu’Amida, car il figure parmi les forteresses dont on voit l’image en tête des chapitres de la Notitia dignitatum ; il est bizarre seulement qu’on l’y rencontre deux fois, parmi les places de l’Osrhoène et celles de la Mésopotamie[156], avec une légère variante orthographique, par elle-même négligeable. Il devait y avoir deux Apadna : celui de Mésopotamie se trouvait quelque part au nord d’Amida, dans le Taurus arménien[157]. Quant à Byrthum, il est présentement introuvable[158].

C’est encore une forteresse couvrant Amida que désigne Ammien, racontant qu’une foule innombrable, lors du siège de 359, Ziata capto castello ad hostium ducebatur, quem in locum ut capacissimum et munitumspatio quippe decem stadiorum[159] ambiturpromiscua confugerat multitudo (XIX, 6, 1). Mais elle se trouvait déjà en Grande-Arménie.

Enfin, dans cette énumération, assez désordonnée, des constructions militaires qui concouraient à la défense de la frontière persique, Procope nomme encore le castellum de Baras[160], à la suite des dépendances d’Amida. On en chercherait vainement la position précise, sur cette unique donnée qu’il occupait le sommet d’une montagne escarpée, et que Justinien lui fournit l’eau qui lui manquait, en faisant creuser à l’intérieur des murs un puits, jusqu’au niveau d’une source voisine, qui vint s’y précipiter.

 

 

 



[1] Il est vrai, d’autre part, que les tremblements de terre y ont causé de grands ravages ; une chronique du VIIIe siècle en mentionne un qui, à lui seul, anéantit trois cités sur le Khabour (Assémani, Bibl. or., II, p. 311) ; il faut entendre sans doute son cours supérieur ou ses affluents.

[2] Vom Mittelmeer..., II, p. 10-11.

[3] D’autres écrivent Feden.

[4] L’explorateur identifie ingénieusement ces vestiges avec Άπφαδάνα (Ptolémée, V, 17, 7). Fischer (ibid.), conteste, sans raison valable, la confusion établie par Seeck avec Apatna (Not. Or., XXXV, 25) où devait se trouver la leg. III Parthica ; cf. supra, et Streck (Pauly-W., Suppl., I, 112).

[5] XXXVI, 25 ; cf. Streck, Pauly-W., s. u. Les autres rapprochements de Seeck ne s’imposent pas.

[6] III, 9. — Cf. Ritter, Erdk., XI, p. 466-492 ; Ét. de Byz., Άτραί ; Dion Cassius, Άτρηνοί.

[7] Travels, II, p. 166-174.

[8] Ch. Jacquerel, Les ruines de Hatra (Rev. archéolog., 1897, II, p. 343-352). [Le nom véritable, estropié dans la Rev. arch., est Jacquerez].