LA FRONTIÈRE DE L'EUPHRATE DE POMPÉE À LA CONQUÊTE ARABE

DEUXIÈME PARTIE — L’ARMÉE

 

CHAPITRE PREMIER — LES TROUPES DE GARNISON ET LES RENFORTS DE GUERRE.

 

 

J’ai réuni ces deux catégories, qui sembleraient devoir être séparées, parce que la distinction très souvent n’est pas permise. On peut la faire en général jusqu’aux réformes du IIIe siècle, exceptionnellement dans les périodes suivantes, et les documents administratifs parvenus jusqu’à nous sont fort suspects de nous donner des états et des statistiques n’ayant en d’exactitude que sur le papier. On se laisserait facilement entraîner, voulant présenter un tableau complet de la situation militaire dans les provinces d’Orient, à rappeler tout ce que nous savons de l’organisation de l’armée romaine ou byzantine aux époques diverses comprises dans les limites chronologiques que je me suis fixées. Mais on répéterait ainsi sans utilité ce qu’exposent les manuels d’antiquités ou les traités d’ensemble sur le sujet, qui tirent parti de tous les documents provenant de toutes les régions de l’empire. Cette méthode n’est pas à condamner, mais il convient, sinon de lui substituer, au moins de lui superposer, celle qui procède par groupements géographiques. Il est aussi légitime et nécessaire de l’appliquer aux choses de la guerre qu’à l’administration civile ou à la vie urbaine.

Par conséquent, nous ne relèverons ici que ce qui semble particulier aux troupes d’Orient, et, en second lieu, parmi les données de sources différentes dont on a coutume de faire application à tout le monde romain, celles gui proviennent des provinces nous concernant ici — Arménie, Mésopotamie, Syrie, Cappadoce, Arabie même — ou de relations écrites d’événements qui ont eu pour théâtre ces seules régions. De notre silence sur certains points il n’y aura rien à conclure, sinon l’absence d’informations ; il put y avoir, ou conformité, ou dérogation aux principes qu’on nous présente comme généraux. Le plus simple el le plus sûr est de n’exclure, et aussi de ne proposer, même sous réserves, aucune des deux hypothèses. La frontière d’Orient et ses approches constituent justement le terrain de choix pour un essai de cette nature, car nous aurons à notre disposition, chose rare, et pour plusieurs moments de cette histoire, les commentaires d’hommes du métier, témoins des faits qu’ils ont racontés, ou qui en ont recueilli les premières nouvelles avant que la tradition n’eût accompli son travail habituel de déformation. Trois noms avant tout sont à mettre en vedette, et qui représentent trois époques heureusement échelonnées : Ier, IVe, VIe siècles.

D’abord Flavius Josèphe ; le Bellum Judaicum, presque exclusivement, intéresse les présentes recherches, et il offre beaucoup plus de garanties que les Antiquitates[1]. Bien que localisées en Palestine, les opérations de Vespasien et de Titus sont pleinement de mon sujet. C’est de Syrie que provenaient les plus gros contingents qui furent aux prises avec les Juifs, et les secours envoyés par les petits princes voisins purent servir aussi contre les Parthes : les uns et les autres accomplirent une guerre de sièges ; il y en eut beaucoup à soutenir dans les campagnes de Mésopotamie.

Ammien Marcellin n’a pas moins de prix pour nous. Moi, Grec, ancien soldat, j’ai composé selon mes forces l’histoire que voilà, dit-il en terminant, et il est indéniable que, dans les récits de batailles, il se montre un spécialiste des choses militaires, gardant même dans la forme des traces de la langue vulgaire des camps[2].

A peu près au même rang il convient de placer Procope ; Ammien était d’Antioche, lui de Césarée en Palestine, autre cité assez proche de la frontière d’Orient. Ce πάρεδρος ou conseiller juridique, ayant suivi de nombreuses campagnes, toujours dans l’entourage du commandement en chef, s’est acquis une certaine compétence dans les choses de guerre, et comme il s’est borné à l’histoire de son temps, sans se laisser tenter par le démon de l’érudition, ses récits sont moins vagues et moins sujets à confusions. Nous lui devrons, pour tout ce qui concerne la tactique, une contribution de premier ordre[3].

Voilà nos trois sources capitales ; après elles, on peut tirer quelque profit de Dion Cassius et d’Hérodien[4]. Ce dernier exerça des fonctions publiques, nous ne savons lesquelles ; civiles probablement, vu les habitudes d’esprit que révèle son ouvrage et les erreurs qui s’y manifestent. Dion, ancien proconsul d’Afrique, ne manquait pas de connaissances techniques dans les choses de la politique et de l’armée ; mais l’Orient ne lui était pas particulièrement familier, et les événements sur lesquels il nous apporte des lumières ne sont pas de l’époque où il vécut. Ajoutons que Pline le Jeune, durant son service militaire, était occupé à des écritures dans les bureaux da gouverneur de Syrie[5] ; les loisirs dont il disposait furent absorbés dans les écoles de philosophie d’Antioche ; la question d’Orient ne revêtait pas alors un caractère de gravité, ou elle ne parait pas l’avoir intéressé.

Il est curieux au contraire de constater la passion que soulevaient généralement chez les Romains les mêmes problèmes, l’allure d’épopée que prenaient dans les imaginations les campagnes contre les Parthes ou les Perses. Elles ont inspiré plus d’un poète : la vie de Septime Sévère, en particulier son expédition vers le Tigre, avait été racontée en détail dans divers poèmes pseudo-historiques, très médiocres à n’en pas douter, et dont nous ne connaissons même pas les auteurs[6]. La guerre persique de Dioclétien et Galère, en 297, fut célébrée dans une petite épopée, dont on a depuis peu découvert des fragments, qui suffisent tout juste à en préciser l’objet[7]. Un Grec d’Égypte, Colluthos de Lycopolis, sous Anastase, avait, selon Suidas, chanté des Περσικά. Nous avons également perdu le panégyrique en vers que l’Impératrice Eudoxie composa après la victoire sur les Perses de son époux Théodose II[8]. Si nous étions privés d’Ammien, on déplorerait davantage la disparition du poème où les actions de Julien étaient célébrées par Calliste, un homme de guerre[9]. Et c’est encore un versificateur, Georges de Pisidie, à qui nous devons le plus de détails sur la croisade d’Héraclios.

En prose, semble-t-il, mais avec autant d’imagination et d’indépendance à l’égard des faits, naquit la vaste littérature que provoqua la grande guerre de Lucius Verus, dissertations, déclamations et exercices d’école variés, dont Lucien fit large raillerie[10]. Tout n’y était peut-être pas que sottise, si le Frontin (= Fronton) qu’il cite dans son énumération est à confondre avec le général M. Claudius Fronto, témoin et participant de la campagne[11]. Il faut regretter les Ύπομνήματα de Vespasien[12], les Παρθικά d’Apollodore, d’Artémita en Assyrie, un des répondants de Strabon pour les affaires d’Orient à la fin de la République[13] ; ceux d’Asinius Quadratus, qui comprenaient les campagnes de Verus et de Sévère[14], et ceux d’Arrien[15], très préoccupé de stratégie. Jean Lydus s’en souciait moins, lui qui entreprit néanmoins une histoire des guerres persiques de Justinien[16] ; sa condition d’agent disgracié avait dû faire de lui un rapporteur peu impartial et peu fidèle.

Malgré sa conception très générale, le Strategicon attribué à l’empereur Maurice[17] nous rendra des services ; on sent que l’auteur des paragraphes consacrés aux Perses a pris contact avec ce peuple ; il est d’accord avec l’annaliste Théophylacte Simocatta et — avantage précieux que nous avions déjà rencontré chez Ammien — il emploie les locutions en usage parmi les barbares qui composaient les troupes de Maurice et de son successeur.

Bref, nos documents militaires grecs et latins sont relativement nombreux et sûrs ; cette impression s’affirmera si l’on cherche à les compléter à l’aide des littératures orientales. Celles-ci ne nous donnent presque rien ; bien plus, elles ont beaucoup emprunté aux historiens occidentaux. Pas d’historiographie rabbinique, du moins pour l’époque romaine ; les lettrés d’Israël se confinaient dans l’étude de la loi et du dogme[18]. Les Parthes n’ont eu aucune littérature ; la langue syriaque n’en a produit une indépendante que tardivement, et elle est restée la servante, à titre à peu près exclusif, de la théologie ; faisons exception pour la chronique dite de Josué le Stylite, œuvre d’un professeur anonyme d’Édesse qui fut témoin oculaire des épreuves subies par cette ville sous Anastase[19]. Parmi les Arméniens, un nom à citer, Sébéos, rien que pour le règne d’Héraclios ; il a consigné des faits de guerre dont lui firent part des témoins[20]. L’ancienne littérature pehlvie est perdue ; un compilateur arabe, de la fin du IXe siècle et du Xe commençant, Tabari, y a puisé sans critique[21]. Un chapitre important est consacré à l’histoire — et par endroits à l’armée — des Sassanides ; celle des Byzantins en reçoit quelques éclaircissements.

Je n’ai pas besoin de redire ce que j’ai déjà énoncé sur les données de l’épigraphie ; dans la seule province d’Arabie — que je néglige — des bornes milliaires ont été retrouvées en assez grand nombre ; encore leur signification précise prêterait-elle à discussion. Quant aux monuments figurés, rares et de faible portée pour la question qui m’occupe, le lecteur verra que je les ai utilisés en toute occasion[22].

 

§ I. — Les Légions.

A. JUSQU’A LA FIN DU IIIe SIÈCLE. — Le premier homme de guerre romain pénétrant sur le domaine géographique que j’ai délimité, c’est Lucullus (69-68 av. J.-C). Il est naturel que ses historiens ne nous disent pas les noms des légions qu’il conduisait ; on était à une époque où s’effectuait la transformation en légions permanentes des légions chaque année recrutées et numérotées à nouveau. Pompée, dont la campagne d’Asie se termine par la création de la province de Syrie (66-63), est exactement dans le même cas, tout comme Crassus et Cassius (54-52). A peine Plutarque mentionne-t-il les effectifs. Il est certain du moins que déjà alors la Syrie se trouvait constamment occupée par des garnisons[23].

Arrivant à Antoine, nous constatons un désaccord sérieux entre les auteurs, touchant le nombre des légions dont il disposait[24]. Les historiens mentionnent bien plus volontiers le chiffre des combattants ; il n’est pas encore dans leurs habitudes de préciser davantage ; Plutarque cependant cite la IIIa légion[25]. Je ne parle, bien entendu, que de celles qu’Antoine employa dans l’expédition parthique ; pour la guerre civile, il en eut un bien plus grand nombre (une trentaine, d’après certaines légendes de ses monnaies), recrutées un peu partout en Orient, mais qui ne concernent pas la défense des frontières. Au reste, c’est à Auguste, comme on le sait, que remonte la véritable organisation des légions, et c’est à partir du principat seulement qu’on peut avoir une idée un peu précise de leur distribution.

Encore est-ce là un des problèmes les plus difficiles de l’antiquité romaine ; il est particulièrement ardu pour les troupes d’Orient, en raison de la fréquence des guerres, auxquelles les garnisons habituelles ne suffisaient pas. Sur ces expéditions, nous n’avons guère que le témoignage des auteurs ; or, très rarement ils donnent aux légions leurs noms complets ; ils ne les désignent que par des numéros. Hormis deux ou trois textes fondamentaux de Josèphe, de Tacite et de Dion Cassius — qui vient bien tard —, textes qu’on a scrutés de toutes manières et cent fois examinés à la loupe, les témoignages littéraires font presque défaut. L’épigraphie est la base de toute discussion sur ce sujet, c’est dire qu’elle nous renseignera peu sur les légions d’Orient[26]. D’ailleurs, une légion dans ses quartiers d’hiver ne formait pas un tout indivisible ; on en détachait des vexillationes sur plusieurs points ; une épitaphe, ou même une dédicace, peut la mentionner sans qu’on voie nettement si le lieu d’invention marque la garnison du corps principal, ou le lieu de passage d’une cohorte en mission spéciale[27].

À le bien prendre, dans les dernières années qui précèdent l’Empire, les troupes massées vers l’Euphrate ou les rivages de Syrie sont bien plus au service des ambitions d’un chef que de la défense du pays. Ce dernier point de vue devait naturellement exclure tous les autres après le triomphe définitif d’Octave, qui, devenu Auguste, entreprit une réorganisation générale de l’armée sur des bases toutes nouvelles. Autant que nous en pouvons juger, il maintint ses propres légions et en garda quelques-unes parmi celles de ses compétiteurs ; il en est donc qui eurent en commun un même numéro ; leurs qualifications respectives les distinguaient. Nous apprenons que, dans les années 6 à 4 avant notre ère, trois d’entre elles stationnaient en Syrie[28]. Les difficultés que souleva la question d’Orient sous ce règne, malgré la modération d’Auguste, révélèrent l’insuffisance de cet effectif, qui fut donc relevé d’une unité. Pour la première fois, en 23, sous Tibère, apparaît à nos yeux l’ensemble des garnisons de l’empire[29] ; on s’est mis d’accord sur leur répartition par provinces à cette date, sinon sur leurs cantonnements[30].

En Syrie se trouvaient alors la VIa Ferrata[31], dont le quartier général était fixé à Laodicée, et la Xa Fretensis[32], établie principalement à Cyrrhe[33]. Pour les deux autres, on indique, avec la plus grande vraisemblance, la III Gallica[34] et la XII Fulminata, qui n’est jamais mentionnée ailleurs qu’en Orient. Il est bien difficile de dire où ces deux dernières avaient leurs campements[35].

Le premier changement qui se produit ensuite est le transfert de la IV Scythica[36] en Syrie pour la guerre des Parthes[37], et l’envoi, peu après, de la V Macedonica, venue de Mésie également[38], et de la XV Apollinaris de Pannonie. Ces légions n’avaient été appelées que pour la guerre étrangère ; la XII Fulminata rendit peu de services à Corbulon[39] ; elle subit un désastre, lors de la première révolte des Juifs, sous le commandement du légat Cestius Gallus[40]. Le IV Scythica avait elle-même, presque dès le premier jour, donné dans l’armée de Paetus de grandes désillusions[41] ; elle fit cependant meilleure contenance pendant la retraite de Cestius, en 67[42]. Le gouvernement romain avait donc été heureusement inspiré en maintenant au complet ses effectifs d’Orient, après la guerre d’Arménie[43] ; seule, la III Gallica avait été envoyée en Mésie[44], mais la jalousie personnelle de Mucien contre son légat la fit réexpédier en Syrie en 70[45].

Entre temps, on avait constitué la province de Cappadoce (en 18), sous un procurateur, assisté, en cas de besoin, du secours militaire du légat de Syrie[46]. Les charges de celui-ci devenaient accablantes ; Vespasien les allégea en mettant un autre légat en Cappadoce. Ce nouveau gouverneur hérita de la XV Apollinaris[47], et de la médiocre XII Fulminata que Titus, après la prise de Jérusalem, pour l’éloigner des molles garnisons de Syrie[48], établit à Mélitène qu’elle ne devait plus quitter.

La Palestine elle-même avait été séparée de la Syrie ; on lui attribua la X Fretensis, qui fut établie à Jérusalem, devenue Ælia Capitolina[49] ; et pour ne pas appauvrir la garnison de Syrie, on combla les vides produits en maintenant dans cette dernière province la IV Scythica et en y introduisant la XVI Flavia Firma, nouvellement créée, des cendres, pourrait-on dire, de l’ancienne leg. XVI de Germanie, du même coup licenciée[50]. Restait la V Macedonica à pourvoir d’une situation définie ; des inscriptions d’Ammouas (Emmaüs Nicopolis)[51] feraient croire qu’elle séjourna quelque temps dans cette localité[52], mais peut-être aussi n’y laissa-t-elle qu’un détachement, lors de son retour en Mésie[53].

Survint ensuite la création, sous Trajan, de la province d’Arabie : elle fut commise à la garde de l’unique III Cyrenaica, appelée d’Égypte. Enfin, après la suprême insurrection des Juifs, une légion supplémentaire put paraître nécessaire en Judée ; on y transféra sans doute la VI Ferrata[54].

Ainsi, à partir d’Hadrien, et pour une période plus longue, nous pouvons dresser la nomenclature suivante :

En Syrie : III Gallica, à Raphanée au temps de Ptolémée[55] ; on la voit campée en Phénicie sous Marc-Aurèle et plus tard[56] ; IV Scythica, dont l’emplacement reste indéterminé, mais qui sans doute demeura toujours dans le nord de la province[57] ; et XVI Flavia Firma[58].

En Palestine : X Fretensis, à Jérusalem ; et VI Ferrata, de campement incertain.

En Arabie : III Cyrenaica, à Bostra.

En Cappadoce : XII Fulminata, à Mélitène, et XV Apollinaris, à Salala[59].

Dans l’élude des garnisons doit se placer une observation de quelque intérêt ; il convient de remarquer la lente, mais progressive pénétration des forces romaines. Au début, les légions ont leurs quartiers généraux dans la région d’Antioche, à Laodicée et à Cyrrhus, à Alexandrette (?)[60] ; les soulèvements juifs, les difficultés persistantes du côté de l’Arménie maintiennent en place, par leur équilibre, cet axe principal, mais provoquent, à de plus grandes distances, une occupation effective et permanente. Jérusalem, Mélitène deviennent des villes de garnison ; on laisse encore cependant les grosses unités assez près de la côte ; Ledjoun n’en est éloigné que de vingt milles ; Raphanée de peu aussi ; derrière Mélitène[61] reste la garnison de Satala ; la III Gallica demeure en Phénicie. Puis on avance davantage : une légion est établie à Bostra ; on en met une autre à Samosate. Les annexions de Trajan, bientôt désavouées par Hadrien, l’Arabie exceptée, n’avaient pu donner l’idée d’établir de gros contingents au-delà de l’Euphrate.

Cette pensée se fait jour avec Septime Sévère, créateur des légions parthiques[62]. Il y en eut trois de formées à peu près simultanément, et toutes trois durent prendre part aux expéditions de Caracalla et de ses successeurs contre les Parthes ; mais toutes trois ne restèrent pas, durant les intervalles de paix, cantonnées en Mésopotamie. Dion Cassius (LV, 24) ne l’affirme que de la première et de la troisième. Parmi celles-ci, il en est une sans doute qui eut, au moins pour un temps, ses statiua en Osrhoène[63], quitte à se déplacer temporairement, suivant les besoins de la situation militaire. Ainsi un préfet de la I Parthica est l’objet, au temps des Philippes, d’une dédicace trouvée à Bostra[64]. Une inscription d’Apamée mentionne Septimius Zenostratus, soldat de la I[65] Parthica Severiana P. Fel. Fid. Aet., puis centurion princeps posterior de la IXe cohorte[66]. Le nom de la III Parthica figure sur des monnaies frappées à Sidon sous Élagabale[67] ou à Resaina sous Sévère Alexandre et Trajan Dèce[68]. Ce sont encore là, je suppose, des résidences transitoires[69] qu’expliquent les troubles contemporains[70]. Quant à la IIe, son cantonnement normal, au IIIe siècle, était en Italie, à Albano ; Caracalla en transféra une partie en Orient, où elle ne séjourna pas au-delà du règne d’Alexandre Sévère[71].

Le règne d’Aurélien, si important par les événements qu’il vit s’accomplir dans cette partie du monde, n’amena pas de changements essentiels à cette organisation ; les diverses légions, dissoutes lors de la rupture entre Gallien et Zénobie, furent reconstituées par cet empereur[72], Restitutor exerciti, comme disent les monnaies, et reprirent leurs anciens statiua[73]. Seule, la VI Ferrata de Palestine avait peut-être déjà disparu ; du moins on n’en a plus de nouvelles à cette date ; on a coutume de dire que tout souvenir d’elle fait défaut à partir de Sévère Alexandre ; cela ne paraît pas rigoureusement exact : sa marque figure sur une monnaie de Damas, que de Saulcy attribuait à Julie Mammée, mère de ce prince, et que W. Wroth[74] estime devoir être restituée à Otacilia Severa, femme de Philippe l’Ancien. On gagnerait ainsi quelques années.

Pourtant cette armée s’accrut d’une unité nouvelle, la I Illyrica, recrutée parmi les Illyriens qu’Aurélien avait conduits en Orient contre Zénobie[75] ; elle resta à la disposition du duc de Phénicie[76].

De ces différents corps, quelques-uns furent empruntés parfois pour des opérations dans d’autres parties de l’empire[77] ; mais la rareté du fait montre une fois de plus le caractère redoutable des voisins que Rome s’était donnés de ce côté.

Une autre question a pour nous un intérêt supérieur : quelles sont, parmi ces légions, celles qui prirent part aux expéditions contre les Parthes (ou Perses), ou aux deux guerres contre les Juifs ? Et quels renforts leur vinrent de l’extérieur ? Ce que nous savons ou pouvons conjecturer conduit au tableau que voici :

Guerre de Corbulon et Paetus en Arménie :

III Gallica[78] (Tacite, Ann., XIII, 38-40 ; XV, 26 sq.).

IV Scythica (CIL, XIV, 3608).

V Macedonica, VI Ferrata (Tacite, Ann., XV, 7, 26).

X Fretensis (Ibid., XIII, 8, 35 ; XV, 10).

XII Fulminata, XV Apollinaris (Ibid., XV, 25, 26).

Première guerre de Judée[79] :

1.000 hommes de la III Cyrenaica (Tacite, Hist., V, 1 ; Jos., B. J., V, 44).

2.000 hommes de la IV Scythica (Tacite, Ann., XV, 17).

V Macedonica (Jos., B. J., III, 8 et 65).

X Fretensis (Jos., B. J., III, 8 ; IV, 13, etc., etc. ; CIL, X, 6659).

XII Fulminata (Jos., B. J., II, 500 ; V, 41, 467).

XV Apollinaris (Jos., B. J., VII, 19).

1.000 hommes de la XX Dejotariana (Jos., B. J., V, 44 ; Tacite, Hist., V, 1 ; Eph. épigr., V, p. 577).

Guerre parthique de Trajan :

Détachement de la III Cyrenaica (?) (CIL, X, 3733).

IV Scythica (CIL, III, 10336).

VI Ferrata (CIL, X, 5829).

Détachement de la X Fretensis (CIL, VI, 1838).

XV Apollinaris (? Ce n’est pas attesté, mais il y a vraisemblance ; auparavant elle était en Pannonie, et sous Hadrien elle se trouve en Cappadoce ; la guerre de Trajan dut fournir l’occasion de son retour en Orient).

XVI Flavia Firma (CIL, X, 1202).

Deuxième guerre de Judée[80] :

Détachement de la III Cyrenaica (CIL, XIV, 3610 ; L’Année épigr., 1895, n° 77).

Détachement de la III Gallica (CIL, XII, 2230).

IV Scythica (CIG, 4033, 4034 ; douteux ; cf. Schürer, op. laud., p. 689, note 117).

Détachement de la VII Claudia (?) (CIL, V, 3733).

X Fretensis (CIL, III, 7334).

Détachement de la X Gemina (?) (CIL, VI, 3505).

XXII Dejotariana (? Elle aurait disparu dans l’expédition d’Hadrien contre les Juifs, d’après Tromsdorff (Quaestiones ad historiam legionum spectantes, Lipsiae, 1896, p. 92 sq.), car on n’en a plus de nouvelles après le début du ue siècle ; et d’autres ont dit : dans la guerre parthique de Trajan. On ne sait).

Peut-être encore la VI Ferrata et des détachements de la V Macedonica et de la XI Claudia (Schürer, p. 687, note 116).

Guerre parthique de Marc-Aurèle et Vérus[81] :

VI Ferrata (?) (CIL, V, 955 — date restituée !)

A partir de ce moment, les garnisons de Syrie ne semblent plus fournir le contingent principal ; Rome appelle des troupes d’Occident, et, notamment pour disposer d’une cavalerie meilleure, fait de larges emprunts aux troupes danubiennes[82]. Partiellement ou en totalité (?) :

I Minervia (CIL, III, 1457 ; VI, 1377, 31640).

II Adiutrix (Rev. archéolog., 1893,1, p, 396, n° 88 ; cf. CIL, VIII, 18893).

V Macedonica.

Détachement de la X Gemina (Cf. Ritterling, De leg. Rom. X Gemina, Lipsiæ, 1885, p. 59).

XI Claudia.

Expédition énigmatique sous Commode en Arménie (?) :

Vexillatio de la XV Apollinaris (CIL, III, 6052 ; inscr. trouvée près d’Etschmiadzin).

Passé ce règne, il devient extrêmement difficile d’indiquer les légions qui participent aux campagnes. Les inscriptions qui mentionnent un bellum Parthicum ou Persicum sont très rares, et impossible de les dater avec précision. Septime Sévère avait emmené notamment contre Niger la I Minervia[83] ; peut-être s’en servit-il contre les Parthes. Dans une inscription d’Aradus[84] est mentionné un centurion de cinq légions, dont trois habituellement en Syrie ; les deux autres sont la XX Valeria Victrix et la I Minervia, qui vinrent sans doute dans cette province pour une guerre, celle de Septime Sévère ou la suivante.

Guerre parthique de Caracalla :

III Cyrenaica (CIG, 4610, 4651 (?) — à cette époque remonterait l’épitaphe donnée dans Waddington, 1927).

II Adiutrix[85] (CIL, III, 3344, 10572).

XIV Gemina (CIL, III, 4480).

V Macedonica (?) (CIL, III, 6189) et peut-être des vexillationes des autres légions de Mésie (Ritterling, Rhein. Mus., N.F., LIX (1904), p, 195).

Guerre persique d’Alexandre Sévère :

Détachement de la VII Claudia (?) (Wiener Jahreshefte, VIII (1905), Beiblatt, p. 19-20, n° 58)[86].

Guerre persique de Gordien III :

Détachement de la I Adiutrix (CIL, III, 196).

Guerre contre Zénobie[87] :

III Gallica (Vit. Aurelien, 31, 7).

Pas d’autre attestation précise. Zosime (I, 52) indique la participation des légions danubiennes et des contingents des provinces d’Asie reconquises. Il en fut de même quand Aurélien marcha ensuite contre les Perses[88].

Le rôle effacé des légions d’Orient explique a pénombre où elles sont comme plongées dans les sources littéraires : rien qui permette d’éclairer cette question toujours débattue du costume et de l’armement des légionnaires. Les indications de Josèphe sont vagues et décousues : Les fantassins ont casque et cuirasse ; chacun porte deux épées : celle du côté droit, bien plus courte, forme une sorte de poignard. Des soldats choisis, qui accompagnent le chef, sont armés de la lance et du bouclier. Les cavaliers ont une longue épée à droite, une lance en main, un bouclier en écharpe, au côté du cheval, et un goryte (fourreau) avec trois javelots, ou davantage, à large pointe. Cuirasse et casque comme chez les fantassins[89]. S’agit-il seulement des légionnaires, citoyens romains ? On ne sait. Nos documents attestent surtout le besoin d’une tactique et d’un équipement qui n’étaient pas dans l’usage courant des légions : archers et frondeurs apparurent, dès les premiers temps[90], comme un élément indispensable et primordial dans les guerres d’Orient ; et ce sont les auxilia qui les fournissaient, et les troupes irrégulières.

Il n’y aurait pas moins d’intérêt à savoir dans quelles contrées principalement se recrutaient les légionnaires d’Orient. Sur ce point l’épigraphie nous laisse presque entièrement dépourvus d’informations : la plupart des épitaphes se taisent sur la natio ou la domus du défunt, et ce silence est susceptible de plusieurs explications. Du vétéran, définitivement établi et acclimaté en Syrie, on ne se rappelait plus guère la famille, le lieu de naissance. Au simple soldat, mort accidentellement, sans famille, s’il venait de loin, ses camarades n’élevaient qu’une humble stèle portant son nom et sa qualité, sans autre indication ; dès lors l’inscription pouvait être grecque même pour un homme de langue latine. Enfin appliquons ici la théorie générale du recrutement légionnaire : s’il se fit localement en Orient, comme ailleurs, du milieu du IIe siècle environ au milieu du IIIe[91], on comprendra sans peine qu’une pareille mention ait été d’habitude négligée : la ville du soldat mort loin de chez lui n’intéressait personne et d’ailleurs la vanité municipale n’atteignit point en Syrie à cet épanouissement qu’elle eut en Asie Mineure[92].

Au surplus, la pratique du recrutement sur place pourrait bien avoir reçu plus tôt qu’ailleurs son application dans les contrées qui nous occupent. La question vaut qu’on s’y arrête. On va voir que l’évolution des institutions militaires[93] s’accomplit en Orient avec une grande rapidité ; on dirait que la Syrie a sous ce rapport devancé le reste de l’empire.

Lorsque Auguste établit sur des bases nouvelles le monde romain, la Syrie était — avec l’Égypte, — parmi les provinces réputées non pacifiques, partant impériales, la plus éloignée de Rome de beaucoup. L’Asie Mineure, voisine, demeurait ou vide de troupes, ou préservée par un système d’états vassaux, pourvoyant eux-mêmes à la sûreté des confins. De là une difficulté particulière pour le transport des contingents, une tendance fatalement plus grande vers la méthode qui devait se généraliser au IIe siècle. Au milieu de la bataille de Crémone, Vespasien apostrophe les prétoriens ; ensuite, raconte Tacite[94], undique clamor et orientem solem (ita in Syria mos est) tertiani salutavere. Les soldats de la légion III Gallica avaient coutume de saluer le soleil levant ; tel Chosroes, lorsqu’après avoir surpris Antioche il alla se baigner au jour naissant dans le golfe d’Issos, devant Séleucie de Piérie abandonnée[95]. Or, cette légion venait à peine, la guerre de Corbulon finie, d’être transférée en Mésie. Faut-il croire que ceux qui la composaient, quoique nés sous d’autres cieux, avaient vite adopté les usages syriens ? Il semble plus probable que beaucoup d’entre eux étaient de Syrie même, dès l’an 69, à l’avènement de Vespasien. On s’expliquerait ainsi les qualités médiocres dont faisaient souvent preuve les garnisons de cette province, leur indiscipline invétérée, où se marquait quelque chose de l’esprit frondeur et indépendant, des passions de jouissance des gens d’Antioche. Nous n’avons pas, malheureusement, vu l’extrême rareté des inscriptions, surtout pour le premier siècle, les moyens de contrôler l’hypothèse où le dire de Tacite nous conduit. Ajoutons que les peuples séparés de l’empire par l’Euphrate et les déserts arabiques avaient une prédilection pour les attaques inopinées ; sans le recrutement local, on eût mis peut-être trop de temps à tenir au complet les cadres de l’armée.

Enfin la Syrie est toute en longueur ; ses voisins du désert campaient, changeaient de place, faisaient la maraude par petits groupes ; il fallait leur opposer un grand nombre de vedettes. D’où cette double conséquence : la légion, de bonne heure, se morcelle[96] ; on a toutes les peines du monde à connaître le quartier général de chacun de ces corps ; les inscriptions sur lesquelles on s’appuie, par leurs contradictions apparentes, entre elles ou avec les textes littéraires qui rarement jettent un jour sur la question, donneraient à penser que les légions se déplaçaient sans cesse, dans un vaste rayon. A mon sens, il y a moins déplacement que fractionnement[97]. A la fin de la République, les campagnes contre les Parthes se faisaient avec des légions à effectifs complets ; dès le temps de la première guerre juive semble prédominer le système des vexillationes[98] ; ce sont surtout des détachements qui composent l’armée d’Hadrien, lors du soulèvement de Barkokeba.

Mais de plus le cantonnement des troupes par faibles unités leur fait contracter des habitudes qu’elles n’auraient pas prises, toutes cohortes réunies. Elles ont sous les yeux un exemple qui n’est pas sans les influencer : le gouvernement de Rome s’est accoutumé à attribuer des territoires, vers les frontières, aux tribus arabes sans organisation urbaine ; ces nomades alors se fixent davantage au sol. De même, les soldats de tel ou tel castellum reçoivent un petit domaine aux alentours, qu’ils cultivent en communauté. Les castriciani ou castellani changent de caractère, deviennent soldats-laboureurs, plus laboureurs que soldats. L’expérience ainsi tentée avec les Saracènes vaut mieux que celle qu’on a faite d’un grand état feudataire, celui d’Odenath et de Zénobie.

Mais même si le limes est tranquille, tout péril n’est pas conjuré ; aux grandes armées de la Perse on ne peut plus opposer ces troupes alanguies ; on en appelle de loin de plus énergiques et de plus rudes. Aussi, comme le dit Mommsen, la suprématie militaire des provinces illyriennes domine tout le IIIe siècle. On s’habitue à compter moins, pour la défense d’une province, sur les troupes qui y tiennent garnison ; le renforcement de l’élément comitatensis se prépare spontanément[99].

B. DEPUIS LE IVe SIECLE. — Dioclétien, à vrai dire, a voulu enrayer ce mouvement, et il y est parvenu dans une certaine mesure[100]. Homme d’ordre et de discipline, il aimait à maintenir chacun à son rang, et chaque chose à sa place. Après la restauration de l’unité de l’empire, il résolut de rendre impossible pour l’avenir le séparatisme des provinces éloignées, que favorisait le système de la dislocation des troupes à la fin d’une guerre. Ses efforts durent se porter principalement sur les Gaules et l’Orient. Nos sources ne détaillent pas son œuvre ; nous savons seulement que le nombre des troupes fut par lui plus que quadruplé et qu’il s’occupa surtout des forteresses et garnisons de frontières[101]. Les légions avaient déjà un effectif réduit ; pour faire compensation, il les multiplia, et les nouvelles eurent un contingent de 1.000 hommes seulement. C’est sans doute lui qui créa et fixa en Arménie la V Scythica, qui eut courte vie puisque la Notitia dignitatum ne la connaît plus ; lui encore qui organisa la I Pontica campée à Trébizonde, dont un préfet figure dans une inscription de son règne[102], et la IV Martia d’Arabie, sans parler de bien d’autres dont les noms (comme IV Parthica) trahissent la préoccupation de la garde des limites[103].

Sur les cantonnements des légions depuis lors, nous n’avons de renseignements que pour le commencement du Ve siècle, par la Notitia dignitatum, dont Mommsen encore a fixé la rédaction définitive à 425 après J.-C.[104] Elle révèle avec la plus grande netteté la prolongation de ce mouvement centrifuge que j’ai déjà indiqué. La plus excentrique des légions, la III Cyrenaica[105], reste à son poste de Bostra, mais cette province, presque désertique pour une bonne part, reçoit un corps supplémentaire, la IV Martia, sise à Betthoro[106].

La Mésopotamie appelle des observations analogues : elle n’avait jadis que les deux légions parthiques (I et III). La I Parthica[107] va à Constantia[108] ; la III, suivant la conjecture exposée plus haut, à Apadna, tout près d’Amida ; la II revient d’Italie et on l’établit à Cefa[109], presque au bord du Tigre ; une IV est fondée pour occuper Circesium[110], à la limite même de l’empire ; il y en eut encore une V, qui fut placée (par Dioclétien sans doute) à Amida ; elle y était sous Constance et Julien[111], y fut anéantie[112] et non remplacée.

En Syrie, la III Gallica se retrouve à Danaua[113], entre Damas et Palmyre, en vertu d’un progrès vers l’intérieur que nous ne pouvons mesurer, mais certain ; la IV Scythica, qui campait en un point imprécis du nord de la province, va à Oresa[114], près de Palmyre. A Palmyre même, Dioclétien et ses collègues castra feliciter condiderunt