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Les Égyptiens durent songer de bonne heure à établir des
ports sur la côte africaine de la mer Rouge[1]. Les emplacements
favorables ne sont pas nombreux. Celui où s’élève aujourd’hui Qoçéyr paraît
s’être appelé Taâou dans l’antiquité[2]. Il devint le
point d’attache de plusieurs routes qui traversaient le désert en ligne plus
ou moins directe et aboutissaient à Coptos[3], sur le Nil.
On sait quelle quantité énorme de parfums exigeait le
culte des divinités égyptiennes. Les aromates de toute espèce, casse, myrrhe,
encens, cinnamome, étaient la plus importante des denrées qu’on importait de
l’étranger dans les stations de la mer Rouge ; l’or, l’ivoire, les peaux de
panthère, les esclaves, ne venaient qu’en seconde ligne. Il est probable que
les peuples marins de la péninsule arabique servaient déjà d’intermédiaire
entre l’Égypte et les pays à parfums. Il est probable aussi que le gain
considérable que leur procurait ce commerce excita souvent contre eux la
jalousie des Égyptiens, et les exposa à l’incursion soudaine des flottes de
Pharaon. Pharaon ne se fit pas faute de chercher à leur enlever le monopole
dont ils jouissaient et d’envoyer ses vaisseaux à la découverte des contrées
qui produisaient l’encens.
Les Égyptiens donnaient à la région des aromates les noms
de Poun et de Tonoutri, la
Terre divine[4]. Les textes
historiques et littéraires en font foi à l’envi. La grande inscription de
Karnak rapporte qu’en l’an XXXIII, Thoutmôs III reçut seize cent quatre-vingt-cinq boisseaux de myrrhe
comme tribut du pays de Poun[5]. Dans un des
fragments du papyrus Harris n° 500, une femme amoureuse invite son bien-aimé
à l’accompagner dans les champs où elle chasse :
Tous
les oiseaux de Poun,
ils
s’abattent sur l’Égypte
enduits
de parfums.
Celui
qui vient en tête, il saisit mon ver [d’appât][6],
apportant
de Poun l’odeur qu’il exhale[7],
et
les pattes pleines de gommes [aromatiques][8] !
Je
désire que tu nous les fasse prendre[9], ensemble,
moi,
seule avec toi ![10]
il semble que le nom de Poun se soit appliqué d’abord à la
partie de l’Arabie qui borde le golfe Persique, aux lieux mêmes où la
tradition classique place le berceau des Phéniciens[11]. De là, il passa
au Yémen, comme l’a montré M. Brugsch[12], et au pays des
Somâlis, ainsi que M. Mariette l’a prouvé récemment[13]. Au temps du
second empire thébain, il parait avoir été donné à toutes les contrées,
asiatiques et africaines, qui s’étendaient à l’orient de l’Égypte, de la Syrie et de la Chaldée. Ammon Thébain,
s’adressant à Ramsès III, lui dit : Je tourne ma
face vers l’Orient, [et j’accorde] que les
chefs de Poun t’apportent leurs tributs de gommes odorantes, de parfums,
d’odeurs et de tous les bois odorants. Dans les textes religieux,
Poun désigne souvent le côté du Levant, par opposition aux Mat’iou[14], tribu libyenne
dont le nom avait fini par désigner, d’une manière générale, tout le
continent africain à l’ouest de l’Égypte. Ammon-Râ, le dieu soleil, passait
chaque jour de Poun en Mat’iou, c’est-à-dire d’Orient en Occident :
Les
dieux aiment son parfum,
quand
il arrive de Poun ;
prince
des rosées, il descend au pays des Mat’iou[15].
et ailleurs, il est :
Maître
des Mat’iou, prince de Poun ;
roi
du ciel, prince héritier de la terre[16].
C’est probablement avec ce sens vague d’hémisphère
oriental que Poun est désigné comme étant la patrie de certaines divinités
égyptiennes ou étrangères, Rannout, Roshpou, Bisa[17]. Déjà sous les
premières dynasties, Hathor était appelée dame de Poun, et ce nom dut lui
venir d’abord du protectorat qu’elle exerçait sur la péninsule du Sinaï, et
sur la portion du désert qui courait vers l’Orient, dans la direction du pays
original de Poun. Quant à la
Terre divine, ou aux Terres divines[18], le site en est
encore plus incertain. Poun est du moins la forme habillée à l’égyptienne
d’un nom indigène : Tonoutri est un nom purement égyptien donné à. des pays
dont on ne connaissait pas le nom indigène. Par Terres divines, il parait
qu’on a voulu désigner des régions placées à l’Orient : Je suis venu, dit Ammon à Thoutmôs III, j’accorde que tu écrases la terre d’Orient, que tu foules
aux pieds ceux qui sont dans les districts du Tonoutri[19], mais situées
au-delà de Poun et peut-être plus haut que Poun vers le Nord[20]. Dans l’usage
commun, Poun et Tonoutri allaient souvent ensemble : on se servait de leurs
noms comme d’un terme générique dont on désignait tous les pays mal connus de
l’Orient, ceux surtout qu’on soupçonnait de produire des aromates et des bois
odorants. En quelque point peu fréquenté de la mer Érythrée qu’abordassent
les Égyptiens, ils étaient certains d’y rencontrer Poun et le Tonoutri : de
même Christophe Colomb et les premiers conquérants de l’Amérique
rencontraient partout dans le Nouveau-Monde l’Inde et le Cathay.
La première expédition dont les monuments nous ont gardé
le souvenir remonte à la XIe
dynastie. Les rois de cette époque, reprenant les traditions des souverains
de l’ancien empire, envoyaient des ingénieurs et des soldats chercher dans la
vallée de Rohonnou[21] les blocs de
pierre dont ils avaient besoin pour leurs constructions[22]. Rohonnou est à
peu de distance de Qoçéyr : il n’est pas douteux que les chefs égyptiens
aient souvent poussé jusqu’à la mer. L’un d’eux, qui faisait partie d’un
corps de troupes expédié aux carrières par Montouhotpou II, dans la seconde
année de son règne, raconte que « pénétrant jusqu’à Taâou, tirant jusqu’à Monaït Khouwou[23], il sortit vers la mer Rouge, chassa les chefs, chassa
les animaux du désert et se manifesta dans toute cette région montagneuse comme
un homme jeune qui vaut à lui seul soixante-dix jeunes gens[24]. C’était une
pointe hardie, poussée par un officier aventureux : quelques règnes plus
tard, un des derniers, sinon le dernier des Pharaons de la XIe dynastie, Sônkhkari Amoni, fit une
tentative sérieuse. L’expédition aux ordres d’un grand personnage du nom de
Honnou partit en l’an VIII.
[Sa
Majesté] m’envoya en mission pour expédier
des galères à Poun et lui ramener les aromates frais[25] des princes qui règnent sur la Terre Rouge, grâce à
la terreur qu’il inspire aux nations étrangères[26]. Selon l’usage,
il partit de Coptos avec une petite armée à laquelle on avait adjoint des
brigades d’ouvriers et d’artisans de toute espèce. Je sortis avec 3.000 fantassins, et je fis tous les préparatifs
convenables[27] à l’Ouady de Aat-Tosher[28] et de Aat-Sokhet, et certes, je donnai des outres, des
supports en bois, des gourdes d’eau et vingt pains à chacun des hommes qui
étaient là, chaque jour . . . . . .[29] Et voici que je fis une citerne de douze perches à la
station de Bat[30], et deux citernes aux stations de Adahat, l’une de 1
perche et 20 coudées, l’autre de 1 perche 30 coudées. J’en fis une autre à la
station de Ahateb, de dix coudées carrées, pour y prendre l’eau (?)[31]. Voici que j’atteignis Touâ, et voici que je construisis
ce navire[32] de charge et que je le chargeai de toute sorte de choses
. . . . . .[33] Et en m’en allant de Touâ, je fis ce qu’avait ordonné Sa
Majesté : je lui apportai tous les tributs que j’avais trouvés dans les
localités[34] de la
Terre divine ; je descendis à Ouaga et à Rohonnou ; je lui
apportai des pierres augustes pour les images des temples ; jamais chose
pareille n’était arrivée aux rois de la Haute-Égypte,
jamais cousin royal envoyé en mission n’avait fait chose semblable depuis le
temps de Dieu. Je fis tout cela pour Sa Majesté à cause de la grandeur de
l’amour qu’elle me porte[35].
Honnou avait été envoyé à Qoçéyr avec le matériel et le
personnel nécessaire à la construction d’un navire. Le navire construit, il
se mit en mer, ou plutôt le mit en mer. Le voyage ne dut pas être bien long.
Si les Égyptiens ne se bornèrent pas à longer la côte africaine, tout au plus
pourrait-on supposer qu’ils traversèrent le golfe, prirent terre sur quelques
points de la côte d’Arabie et trafiquèrent d’aromates frais avec les
habitants. C’est là du moins ce que Honnou parait donner à entendre quand il
parle de tributs trouvés dans les localités de la Terre divine. Le résultat
était mince : aussi bien le voyage de Honnou n’était-il probablement que le
prélude d’autres voyages plus importants. On est en droit de le supposer
enlisant le détail des travaux qu’il entreprit dans le désert. La route de
Coptos à Qoçéyr passait par la vallée de Rohonnou et faisait un assez long
détour : il semble avoir cherché à frayer un chemin direct entre le Nil et la
mer, et creusa, dans chaque station, les puits auxquels les caravanes
devaient venir s’approvisionner d’eau. Je ne puis dire si Pharaon Sônkhkarî
ou ses successeurs immédiats les rois de la XIIe
dynastie employèrent beaucoup la voie nouvelle que Honnou avait ouverte. Les
monuments ne nous apprennent rien à ce sujet, et nous devons descendre
jusqu’à la XVIIIe
dynastie pour trouver la mention d’une expédition dirigée vers les côtes du
pays de Poun.
On ne sait pas encore à quel concours de circonstances la
princesse Hâïtshôpou, fille de Thoutmôs I, dut d’être reine ou régente de l’Égypte
pendant une partie de la vie de ses deux frères Thoutmôs II et Thoutmôs III[36]. Qu’elle ait été
portée au pouvoir par l’usurpation ou par un droit héréditaire, il est
certain qu’elle l’exerça glorieusement. Il semble que vers le milieu de son
règne[37], sa piété lui
inspira le désir ardent durer chercher au pays même qui les produisait, les
aromates qu’elle offrait aux dieux. Comme toujours, la volonté royale se fit
connaître sous forme d’un décret divin. La reine, à qui Ammon a légué en héritage le trône des deux pays[38], et la royauté du Midi et du Nord, à qui il a donné le
circuit parcouru par le soleil[39], et ce qu’enserrent Sib et Nout, si bien qu’on ne se
révolte plus contre elle aux contrées du Midi, qu’on ne se ligue plus contre
elle aux contrées du Nord[40], mais que le ciel, toutes les régions étrangères que Dieu
a créées, la servent, le cœur soumis, la tête inclinée, leurs cadeaux sur
leur échine et lui présentent leurs enfants pour que leur soient donnés les
souffles de vie[41], s’adressa au
dieu son protecteur. Les supplications du
souverain, v. s. f.[42] montèrent jusqu’au trône du maître [de Karnak][43], et on entendit un ordre dans le sanctuaire, un mandement
du dieu lui-même, à l’effet d’explorer les voies qui mènent à Poun et de
parcourir les chemins qui mènent aux échelles de [l’Encens][44]. C’était un
véritable voyage de découvertes qu’il s’agissait d’entreprendre, et le
discours de félicitations qu’Ammon adresse à la reine, au retour de
l’expédition, montre combien était vague l’idée qu’on se faisait d cette
époque des côtes lointaines de la mer Érythrée. Je
t’ai donné Poun, dit le dieu, personne
ne connaissait jusques [aux terres des] dieux[45], le Tonoutri, personne n’était monté aux Échelles de
l’Encens[46], personne des Égyptiens[47] ; mais on en avait entendu parler de bouche en bouche[48], dans les récits des gens d’autrefois[49]. Cette ignorance
des Égyptiens nous a été profitable : elle nous a valu du pays une description
curieuse que nous n’aurions pas eue sans cela. Les
Échelles de l’Encens, c’est un district du Tonoutri, c’est en vérité un lieu
de délices. Je l’ai créé. J’y ai mené [tes hommes] avec Mout, Hathor, Ourrit, dame de Pount[50], Oïrthikaou, régente de tous les dieux, et ils prennent
des aromates a leur plaisir, ils chargent leurs vaisseaux, à la joie de leurs
cœurs, d’arbres à parfums frais, et de tous les produits excellents de cette
terre[51]. Les pays à
parfums étaient une sorte de contrée légendaire, un paradis terrestre, créé
par les dieux et dont les dieux ouvrent ou ferment l’accès à leur gré. Il ne
fallut rien moins qu’un ordre exprès d’Ammon pour décider la reine à y
pénétrer, ou, pour parler un langage plus clair que le jargon officiel de la
chancellerie égyptienne, la reine prit prétexte du service d’Aramon pour
ordonner l’exploration des Échelles de l’Encens, et tâcher d’y nouer
des relations commerciales.

L’escadre envoyée dans ces mers lointaines se composait de
cinq navires[52],
choisis probablement parmi les meilleurs de la flotte, si même ils n’avaient
pas été construits en vue de l’expédition[53]. La coque,
établie sur quille ronde[54], est étroite,
basse, relevée et amincie aux deux bouts, pontée d’une extrémité à l’autre,
et percée sur chaque flanc, au niveau du pont, de seize écoutilles oblongues.
La proue est armée d’un éperon en métal[55], tenu par des
attaches de fortes cordes, qui sort de l’eau selon la diagonale sur une
longueur d’environ trois mètres, puis se redresse en équerre et surplombe
d’environ un mètre le plan du navire. La poupe, plus longue et plus haute que
la proue, est surmontée d’un aplustre métallique[56], fixé, comme
l’éperon, par de fortes attaches, mais recourbé en dedans et terminé en fleur
de lotus largement épanouie. Proue et poupe sont chargées d’une plate-forme
garnie de balustrades en bois et faisant office de château-gaillard. Pour
mieux résister aux coups de mer, elles sont consolidées par un appareil
bizarre dont je n’ai pas rencontré l’analogue dans les autres marines de
l’antiquité[57].
C’est un câble énorme, frappé sur les attaches de proue, qui s’enlève
obliquement à deux mètres au-dessus du pont, passe par quatre mâtereaux à
corne disposés selon le plus grand axe du navire, puis vient s’amarrer sur
les attaches de poupe. Depuis la pointe de l’éperon, jusqu’à la gorge de
l’aplustre, la coque mesure vingt ou vingt-deux mètres de longueur[58].
Il ne semble pas que la cale ait eu plus d’un mètre
cinquante de creux en son plus creux ; encore allait-elle s’étrécissant vers
les deux extrémités[59]. Elle renfermait
le lest, les marchandises, les provisions[60]. Des soupentes
ménagées sous les deux gaillards pouvaient à la rigueur abriter quelques
hommes, à condition qu’ils restassent allongés ou tout au plus accroupis[61] : c’étaient les
seuls logements couverts que renfermât le navire, si même on en usait comme
de logements pour l’équipage et non pas de soutes pour les armes et pour les
vivres[62]. La muraille
s’élève d’environ cinquante centimètres au-dessus du pont[63] : le plat-bord
en est garni dune lisse sur toute la longueur. Les bancs des rameurs, étroits
et courts, sont disposés contre la muraille à tribord et à bâbord, et
laissent libre au centre un espace à mettre la chaloupe quand il y en avait
une[64], ou bien à loger
des ballots de marchandises, des soldats, des esclaves, des passagers
supplémentaires[65].
Les rameurs sont au nombre de quinze par bande[66]. En temps
ordinaire, ils estropaient[67] chacun leur rame
sur la lisse de plat-bord, et la tiraient des deux mains, face à l’arrière,
en se renversant sur leur banc afin d’imprimer plus de force au mouvement de
nage[68] ; tout le haut
de leur corps apparaissait alors à découvert. En bataille, ils passaient
leurs rames par les écoutilles situées au ras du pont, et nageaient
accroupis, de manière que le buste fût protégé et que la tête seule fût
visible du dehors[69]. Le gouvernail
se compose de deux rames épaisses, supportées chacune par un montant placé de
chaque côté de la poupe[70] et manœuvrées
chacune par un timonier debout devant elle[71]. Le timonier
dirigeait son instrument au moyen d’une longue barre courbe, fixée très haut
dans le manche et qui descendait entre ses mains. Selon qu’il poussait la
barre à droite ou à gauche, la rame tournait à droite ou à gauche, et
l’action des deux rames, combinée ou contrariée selon les ordres du chef
d’équipage, faisait pivoter le navire ou le maintenait dans la direction
voulue.
Un seul mât à pible[72], d’environ huit
mètres de haut, planté perpendiculairement au centre de la coque, fortement
amarré au pont par des entrelacs de cordes, et garni à la tête de deux
appareils superposés qui répondent, au moins dans l’usage, le premier à la
gabie[73], le second au
calcet[74] des mâts de
galère.
Pas de haubans prenant leur point d’appui sur les deux
bords, mais des étais, deux à l’avant, un à l’arrière. Le faux étai d’avant
se capèle à la tête du mât par une boucle pratiquée au bout d’en haut, et
s’attache à l’éperon par le bout d’en bas. L’étai d’avant et l’étai d’arrière
partent du mât, à travers les interstices de la gabie, et vont s’amarrer
symétriquement sur les attaches de proue et de poupe. La voile unique est
tendue entre deux vergues, longues d’environ dix-neuf ou vingt mètres, et
formées chacune de deux morceaux liés l’un à l’autre ; seulement, la vergue
est droite, tandis que la contre vergue se recourbe aux extrémités. On
bissait et on amenait la vergue par deux drisses qu’on amarrait à l’arrière
devant les timoniers. En place, elle était portée sur deux balancines qui
descendent de la tête du mât et vont aboutir environ a deux mètres et demi de
la pointe : amenée, elle était soutenue de plus par six balancines
auxiliaires échelonnées régulièrement, trois sur chaque demi vergue. La contre
vergue, serrée au mât par une ligature, à deux mètres environ au-dessus du
pont, était assurée par seize balancines qui, de même que les balancines de
la vergue, passent dans les anneaux du calcet. Les bras n’étaient pas, comme
chez nous, fixés à chaque bout : ils prenaient la vergue au sixième, la contre
vergue au quart environ de sa longueur, et s’amarraient chacun sur le bordage
correspondant, a peu de distance en arrière du mât. Somme toute, le gréement
des bateaux du Nil, tel qu’on le voit représenté sur d’autres monuments de
même époque[75].
L’équipage comprenait trente rameurs, quatre gabiers, deux
timoniers, un pilote de proue, chargé de transmettre aux timoniers les
indications nécessaires à la manœuvre du gouvernail, un capitaine et un chef
de chiourme, en tout trente-neuf hommes dont la présence à bord est bien
prouvée par le monument. Cela donnerait, en chiffres ronds, une force
numérique d’environ deux cents hommes aux équipages réunis de l’escadre. Mais
les inscriptions prouvent, qu’outre les matelots proprement dits, chaque
navire portait un certain nombre de soldats. Si, comme il est probable, les
huit soldats et l’officier qui font escorte au messager royal dans la scène
du débarquement représentent, à un ou deux hommes près, tout le contingent de
troupes embarqué sur un seul navire, l’adjonction de ces personnages nous
force à hausser le chiffre indiqué plus haut, et nous permet d’évaluer à deux
cent cinquante environ, tant matelots que soldats, les Égyptiens qui
composaient l’expédition. Les passagers non figurés devaient camper au centre
du vaisseau, pour gêner le moins possible les mouvements des rameurs. Les
bas-reliefs de Médinet-Habou, complétant les indications fournies par les
bas-reliefs de Déïr-el-Baharî, nous montrent comment les soldats étaient
répartis à l’heure de la bataille. Deux d’entre eux occupaient le gaillard
d’avant, un troisième, juché dans la gabie, harcelait l’ennemi avec sa
fronde, le reste, posté sur le pont et sur le gaillard d’arrière, essayait
d’abattre, à coups. de flèches, les archers de la galère avec laquelle ils
étaient engagés.
Des navires construits et gréés comme l’étaient les
navires de la reine Hâïtshopou ne devaient guère être propres à tenir la
haute mer[76].
Sauf pour traverser le golfe Arabique, je ne pense pas que les capitaines
égyptiens s’enhardissent jamais à perdre la côte de vue. Ils allaient
longeant le rivage pendant les heures de jour et s’arrêtaient chaque soir
pour repartir le lendemain matin. Les marins grecs du commencement de notre
ère évaluaient la journée de navigation à douze heures pendant lesquelles ils
parcouraient cinq cents stades en moyenne : je ne pense pas que les marins
égyptiens aient jamais songé à obtenir vitesse pareille.
Telle était l’escadre destinée à manœuvrer sur une des
mers les plus dangereuses qu’il y ait au monde. Les portions conservées du
monument de Déïr-el-Baharî ne nous indiquent ni le port d’où elle partit, ni
le nombre de jours qu’elle mit à gagner le pays de Poun, ni les incidents qui
survinrent au cours du voyage. Elles nous montrent seulement l’arrivée des
Égyptiens, leur débarquement et leurs entrevues avec les indigènes.
Le premier tableau est accompagné de l’inscription : Croisière sur la Grande Verte, départ sur la bonne voie qui mène
au Tonoutri, abordage en paix au pays de Poun, des soldats du maître des deux
mondes, en exécution de l’arrêt qu’a rendu le maître des dieux Ammon de
Karnak, ordonnant qu’on lui apportât les merveilles de tout pays, parce qu’il
aime la reine Hâïtshopou plus que tous les autres rois qui ont jamais été sur
cette terre [d’Égypte]. Un navire est déjà mouillé : la
vergue est amenée, les rames sont rentrées, la chaloupe a été mise à l’eau et
vient de débarquer le messager royal. En ce moment, attachée par l’avant à un
arbre du rivage, appuyée par l’arrière contre la muraille du navire, elle est
maintenue en place par deux rameurs, tandis que deux matelots la chargent de
jarres et dei ballots. C’est le transport de
toutes les bonnes choses du souverain, v. s. f. destinées à Hathor, dame de
Poun, pour le salut de Sa Majesté, autrement dit, les cadeaux que
les Égyptiens comptent échanger contre les denrées du pays. Un second navire,
voiles baissées, mais encore sur rames, manœuvre à se ranger le long du
premier. Les trois derniers font force de voiles et de rames pour rallier.
Déjà le pilote a reçu l’ordre de gouverner à bâbord[77], et les gabiers
sont dans la voilure, prêts à amener dès qu’ils en recevront le signal[78].
Cependant, le messager royal est descendu à terre sous la
garde de huit soldats et d’un officier. Les soldats, rangés sur une seule
file, ont le bouclier arrondi par en haut, la lance et la hache de
l’infanterie de ligne : l’officier a de moins le bouclier, mais porte un arc
de petites dimensions. Le messager royal est en costume civil et s’appuie sur
son bâton de commandement. Pour montrer aux indigènes qu’il vient dans des
intentions pacifiques, il a commencé par étaler, sur un guéridon bas placé
devant lui, des cadeaux de différente sorte, cinq bracelets et deux colliers
probablement en or, un poignard muni de sa gaine et de son attache, une hache
semblable à celle dont sont armés les soldats, et onze colliers de
verroterie. On n’agirait pas autrement aujourd’hui. Les indigènes, alléchés
par la vue de tant d’objets précieux, se sont approchés, et un de leurs
chefs, Parihou, est accouru avec sa femme et ses enfants. C’est ce que
l’inscription raconte en termes pompeux : Venue
des chefs de Poun, le dos courbé et la tête basse, pour recevoir les soldats
de Sa Majesté : ils font des adorations au roi des dieux, Ammon de Thèbes.
L’arrivée inattendue des cinq navires et l’aspect d’hommes inconnus ne
laissent pas que de les troubler. Ils disent, en
présentant leurs offrandes : Comment avez-vous atteint cette contrée inconnue
aux hommes [d’Égypte] ? Êtes-vous
descendus par les voies du ciel ? ou bien avez-vous navigué par eau sur la
mer du Tonoutri ? Vous avez suivi la route du Soleil, car, le roi de la terre
d’Égypte, on ne saurait se tenir écarté de lui, et nous vivons du souffle
qu’il nous donné. C’est par ces protestations de soumission que se
termine l’arrivée du messager royal au Tonoutri,
et des soldats qui le suivent, en présence des chefs de Poun[79].
Les indigènes semblent appartenir à la race blanche[80]. Ils sont
grands, élancés, d’une couleur qui varie entre le rouge brique et le brun
presque noir[81].
La barbe est abondante, terminée en pointe ; la chevelure, tantôt coupée
court, tantôt arrangée à l’égyptienne en petites mèches étagées, tantôt
tressée en nattes minces qui tombent sur l’épaule[82]. Le costume
consiste pour les hommes en un pagne identique aux pagnes égyptiens ; pour
les femmes, en une robe jaune, sans manches et serrée à la taille, qui
descend à mi-jambe. Le chef a le boomerang (âmou)
à la main, le poignard à la ceinture, un collier de verroterie au cou ; sa
jambe droite est couverte de larges anneaux de métal jaune, probablement de
l’or[83]. Son nom,
Parihou, Farihou[84], parait dériver
d’une racine arabe[85]. Sa femme Ati[86] et sa fille
présentent l’une et l’autre, bien qu’à des degrés différents, le même aspect
disgracieux. La mère n’est qu’un amas de chairs pendantes, et la fille
commence à ressembler à la mère. Peut-être doit-on reconnaître dans cette
difformité des deux femmes un cas d’éléphantiasis, peut-être faut-il y voir
seulement ce boursouflement graisseux, qui est, pour certains peuples,
l’idéal de la beauté[87]. Beauté ou
maladie, il est certain que la personne affligée de pareil embonpoint
marchait difficilement. La princesse Ati est venue, sur un âne, à la
rencontre des étrangers, et n’est descendue de sa monture que pour leur faire
honneur[88].
On a toujours supposé jusqu’à présent que le lieu du
débarquement était situé au bord de la mer[89]. Tous les
détails du paysage s’opposent à ce qu’on admette cette hypothèse. Le terrain
parait être plat, semé de groupes de dattiers et d’arbres, qui poussent sur
la berge même, et auxquels les nouveaux arrivants ont attaché leur chaloupe
et une galère[90].
M. Dümichen a cru que ces arbres appartenaient à l’espèce Avicennia tomentosa[91], et M. Chabas a,
depuis, adopté cette identification[92]. L’Avicennia tomentosa, en langue vulgaire le
manglier (palétuvier)
blanc du Brésil, a un tronc énorme[93] et une tige
assez haute, qui soutient une cime étalée et orbiculaire. Il se plait sur les
rivages des mers équatoriales, en Amérique, en Guinée, dans l’Inde, en
Australie, et présente un aspect particulier qui le rend aisément
reconnaissable, même pour les voyageurs les moins experts en botanique. Ses
racines se détachent du tronc à une certaine hauteur, se croisent,
s’enchevêtrent, s’arrondissent en vastes arcades, puis, quand elles ont atteint
la vase, émettent des jets simples, droits et nus, qu’on pourrait comparer à
d’énormes asperges. Si les Égyptiens avaient voulu représenter un de ces
arbres étranges, ils en auraient reproduit quelques-uns au moins des traits
caractéristiques, comme ils ont fait pour les dattiers du voisinage. L’arbre
qu’ils ont figuré ne s’appuie point sur des racines formant arcade et n’a
aucun des signes distinctifs du manglier. Il ressemble exactement aux Sycomores
à parfum[94],
et pourrait bien être un des arbres qui produisent les aromates. À quelque
espèce qu’il appartienne, du moment qu’on doit renoncer à l’identifier avec
le manglier, sa présence prouve que la scène dessinée par l’artiste égyptien
ne se passe pas sur une plage maritime, mais bien sur la rive d’un fleuve, et
dans un endroit où le flux et le reflux ne se font plus sentir. L’eau coule
en effet à pleins bords : le moindre changement de niveau produirait une
inondation, et des dattiers ne pousseraient pas sur un sol envahi chaque
jour.
Si le temple de Déïr-el-Baharî n’était pas si
misérablement mutilé, nous y rencontrerions peut-être assez d’indications
pour nous permettre de porter sur la carte l’endroit précis où abordèrent les
Égyptiens. Ruiné comme il est, nous en sommes réduits à de simples conjectures.
Je crois, comme M. Mariette, que le débarquement eut lieu en Afrique[95]. Non que
certains détails sur lesquels on a insisté, par exemple, la présence d’une
girafe parmi les animaux vivants présentés à Ammon, me paraissent avoir une
importance décisive dans la question. L’escadre qui poussa jusqu’à Poun, ou
peut-être une autre escadre envoyée vers le même temps, avait eu des
relations avec les indigènes d’Ilim en Éthiopie[96]. La girafe, qui
est justement placée sur le même registre où on voit les chefs d’Ilim,
prosternés devant la reine, en compagnie des chefs de Poun, pouvait venir
d’Ilim et non pas de Poun. Mais la nature particulière des arbres rapportés
indique nécessairement la côte d’Afrique. L’expédition était partie à la
recherche des aromates, et le monument nous prouve qu’elle pénétra jusque
dans le pays même qui produisait les aromates, c’est-à-dire jusqu’à la côte
des Somâlis. Là, de la baie de Zéïlah au Ras Hafoun, s’étendait jadis la Région Barbarique,
visitée, aux premiers siècles de notre ère, par les négociants de Myos Hormos
et de Bérénice. Les premières stations qu’on rencontrait au sortir du Bab el
Mandeb, Avalis, Malao, Moundos, Mosyllon, n’avaient que des rades ouvertes et
peu sûres[97].
Mais au-delà de Mosyllon, les géographes anciens signalent plusieurs Ouadys (ποτάμιαι)[98], dont le
dernier, la rivière de l’Éléphant, situé entre le Ras et Fîl et le cap
Guardafui, parait avoir été assez considérable pour que des navires d’un
faible tirant d’eau, comme étaient les navires égyptiens, pussent y pénétrer,
et même y évoluer en sûreté[99]. C’était là, et
là seulement[100],
qu’à l’époque romaine on trouvait la meilleure qualité d’encens : si les
Romains avaient voulu, comme les Égyptiens d’époque pharaonique, acclimater
les arbres à parfum dans leur empire, c’est là qu’ils au-raient dû aller
chercher les plants nécessaires. J’inclinerais à identifier, sinon avec le
Ouady de l’Éléphant, du moins avec un des Ouadys de la région, la rivière que
remonta la flotte égyptienne, et à reconnaître, dans les stations échelonnées
le long de la côte depuis Mosyllon jusqu’à Opônê, les Échelles de l’Encens,
que citent si souvent les textes de Déïr-el-Baharî.
Les relations, commencées pacifiquement, demeurèrent
pacifiques jusqu’au bout. Les Égyptiens dressèrent une tente dans laquelle
ils emmagasinèrent les objets qu’ils avaient apportés pour en faire l’échange
contre les produits indigènes. J’imagine que les Somâlis de ce temps-là
étaient au moins aussi voleurs que le sont les Somâlis d’aujourd’hui[101] : en tout cas,
on jugea prudent de garder la tente du messager
royal et de ses soldats aux Échelles des Aromates de Poun, sur les deux rives
de la Grande-Verte,
afin que reçoivent les chefs de cette région les cadeaux de pain, bière,
vins, viande, légumes, toutes les choses de l’Égypte, selon l’ordre du
souverain, v. s. f.[102]. Les
principales conditions du marché se réglèrent probablement dans un banquet,
où l’on servit aux barbares toutes les délicatesses inconnues de la cuisine
égyptienne. Un peu plus loin, sur le même registre, le messager royal, le
chef et sa femme sont en discussion d’affaires. Les gens de Poun ont placé
aux pieds du messager un amas de gommes parfumées, et deux plats contenant
l’un neuf, l’autre onze anneaux d’or ; une file d’indigènes apporte d’autres
denrées ou amène des ânes chargés. C’est ce que l’inscription appelle « la
réception par le messager royal des tributs du
chef de Poun, et l’arrivée du chef de
Poun, avec ses tributs, sur les deux rives de la Grande-Verte, en
présence du [messager royal][103]. Le marché
conclu et les marchandises livrées, les Égyptiens se hâtent de reprendre la
mer. Trois de leurs navires sont déjà partis à toutes rames et à pleines
voiles, qu’on achève à peine de charger les deux autres. Des indigènes, six à
six, apportent des arbres à parfum et les embarquent au moyen d’une longue passerelle
d’environ huit mètres[104], qui va du pont
à terre. C’est le chargement des vaisseaux avec
les produits du pays de Poun, et tous les bois précieux du Tonoutri, des
monceaux de gommes aromatiques, avec des sycomores d’aromates frais, avec de
l’ébène et des ivoires purs, avec de l’or vert du pays d’Amou, avec du bois
tôshp et du bois khisit, avec de la casse (?), de l’encens, de la poudre d’antimoine, avec des
cynocéphales et des cercopithèques, des lévriers, avec des peaux de léopards
du midi, avec des gens du pays et leurs enfants jamais on n’a ramené choses
pareilles à aucun roi qui a été depuis que la terre existe[105]. Le voyage de
retour fut aussi heureux qu’avait été le voyage de découverte. Ils naviguèrent, ils allèrent en paix, ils abordèrent à
Thèbes joyeusement, les soldats du souverain des deux pays, et les chefs de
ce pays étranger qui étaient derrière eux, apportant ce dont on n’avait
jamais apporté de semblable aux autres rois, en produits du pays de Poun, par
la faveur suprême[106] de ce dieu vénérable, Ammon-Râ, seigneur de Karnak[107].
Le succès de l’entreprise remplit de joie et d’orgueil le
cœur de la reine. Elle célébra en l’honneur d’Ammon une grande fête, où les
équipages de l’escadre figurèrent avec honneur. Tout le butin fut présenté au
dieu, une girafe, un léopard du midi, amené vivant
des pays étrangers pour Sa Majesté, deux grands félins d’une
espèce voisine, des bœufs que l’inscription évalue, selon la formule, par
milliers et centaines, les peaux de léopard
nombreuses, l’ivoire brut, l’ébène, la poudre d’antimoine, les boumerangs des chefs de Poun, taillés
probablement dans l’ivoire ou dans l’ébène, et d’énormes morceaux d’une substance noire parfumée. Les trente et un sycomores d’aromates frais apportés comme
merveille de Poun à la majesté de ce dieu Ammon, maître de Karnak (jamais on
n’avait vu chose pareille depuis que la terre existe), furent
transplantés dans le jardin sacré, et le monument nous montre, par
anticipation, quelques-uns d’entre eux arrivés à leur taille normale. Les gros monceaux d’aromates frais et l’or furent l’objet
de soins tout particuliers. Le roi lui-même, MAKERÎ[108], donna une mesure en électrum, pour mesurer les monceaux
de gomme, la première fois qu’on eut le bonheur[109] de mesurer les aromates à Ammon, maître de Karnak, maître
du ciel, [et de lui présenter les]
merveilles que produit Poun. Le Maître de Sésoun[110] enregistra par écrit, Sâfkhit[111] évalua les quantités. Sa Majesté elle-même en fit, de ses
propres mains, une essence aromatique pour tous ses membres : elle exhala
l’odeur de la rosée divine, son parfum pénétra jusqu’à Poun, sa peau en parut
comme coulée dans l’or et brilla comme font les étoiles, dans la grande salle
de fête, à la face de la terre entière. Deux tableaux superposés
montrent en effet le mesurage au boisseau des aromates,
en grande quantité, pour Ammon, maître des dieux, merveille du pays de Poun,
richesse du Tonoutri ; et le pesage à
la balance exacte et juste de Thot qu’a fait Sa Majesté MAKERÎ à son père Ammon de Karnak, pour peser l’argent, l’or, le
lapis-lazuli, le mafek[112], toutes les pierres précieuses. Thot et Sâfkhit,
debout, figent par écrit et évaluent les
quantités résumées en millions, centaines de mille, myriades, milliers et
centaines, recevant les merveilles de Poun pour Ammon de Karnak[113]. Afin de
remercier Hathor, dame de Poun, de la protection qu’elle avait accordée à
l’escadre, la reine lui fit construire, dans la partie occidentale de Thèbes,
le temple Soroui-Ammon, aujourd’hui Déïr-el-Baharî.
Désormais, Poun figura d’une manière régulière sur les
listes de conquêtes. Cela ne prouve pas que tous les rois qui se vantèrent
d’être maîtres de Poun aient fait plus que n’avait fait la reine Haïtshôpou.
Les Égyptiens n’entendaient pas la conquête comme l’entendaient les Perses et
les Romains. Sauf en Syrie et dans la vallée du Nil moyen, ils ne songèrent
jamais à coloniser les contrées qu’ils envahissaient, ni à les organiser en
provinces relevant directement de l’Égypte. Leurs guerres n’étaient le plus
souvent que des razzias lancées à grande distance :chaque corps d’armée
courait droit devant lui, surprenant les villes, brûlant les maisons,
enlevant les bestiaux, emmenant en esclavage ceux des habitants qui n’avaient
pas eu le temps ou le moyen de se mettre à l’abri. Au retour, on gravait sur
une muraille de temple le nom des villes et des tribus, on remerciait Ammon :
d’avoir accordé à Pharaon, son fils, la suzeraineté sur tous les peuples de
la terre, et on ne s’inquiétait plus du reste. La razzia recommençait l’année
suivante ou plus tard, selon les circonstances un corps d’armée traversait de
nouveau le pays, rançonnait de nouveau les villes, enlevait de nouveaux
prisonniers, dressait une nouvelle liste de conquêtes, remerciait Ammon de
nouveau. Cela dura prés de huit siècles. Dés sa première expédition, en l’an XXIII de son règne,
Thoutmôs III s’empressa d’inscrire Poun au nombre des peuples qu’il avait
vaincus. Y avait-il réellement envoyé une expédition ? Je suis porté à
croire, qu’au moins pour les localités lointaines, celles qui produisaient
l’encens, il se contenta de s’attribuer à lui-même les succès de la reine
Haïtshôpou. La plupart des noms qu’il cite ne se prêtent à aucun
rapprochement soit avec les noms grecs, soit avec les noms actuels ;
cependant M. Mariette a retrouvé Moundos dans Moumtou et Avalis
dans Aouhal, avec raison je pense[114]. Dix ans plus
tard, la grande inscription numérique de Karnak signale l’arrivée de seize
cent quatre-vingt-cinq boisseaux d’aromates venant de Poun, ce qui nous
oblige à supposer une excursion dans les parages du Bab-el-Mandeb[115]. Sous les
successeurs de Thoutmôs III,
il est souvent encore question des parfums du Tonoutri ; mais il faut
descendre jusqu’à Harmhavi, le dernier roi de la XVIIIe dynastie, pour rencontrer la mention
d’une expédition réelle. Un tableau à moitié détruit du temple de Karnak
représente les chefs de Poun amenés devant le roi. Evidemment, le hasard
avait conduit les Égyptiens d’Harmhavi dans des parages différents de ceux
qu’avaient visités les Égyptiens de Haïtshôpou, car le type des gens figurés
à Karnak ne ressemble pas beaucoup au type des gens figurés à Déïr-el-Baharî.
Ils ont le visage plein, le nez rond, la bouche petite et souriante, les
cheveux frisés et coupés court : ils portent cependant la barbe longue de
Farihou et de ses sujets[116]. Ils déposent
au pied du roi des bourses remplies de poudre d’or, des plumes d’autruche, de
la gomme parfumée. Salut à toi, roi de Kimît[117], soleil des barbares ! Par ta personne sacrée, nous ne
connaissions point Kimît, [nos]
pères n’y étaient pas montés ! donne-nous les souffles de vie, [car toute
terre][118] est sous tes sandales ![119] Les princes de la XIXe dynastie élevèrent sur Poun les mêmes prétentions
que ceux de la XVIIIe. La
tradition classique assurait que la flotte de Sésostris avait navigué le long
de la côte jusqu’à Mosyllon, en plein pays des aromates[120]. Les listes de
Ramsès II
mettent en effet les habitants de Poun parmi les peuples vaincus. Il est
probable que, pendant la durée de son long règne, Ramsès a dut renouveler plusieurs
fois l’expédition de la reine Hâïtshôpou ; mais les monuments ne nous ont
conservé aucun détail sur les voyages de sa flotte.
Les monuments de Ramsès III sont plus explicites. L’Égypte, envahie
à plusieurs reprises par les barbares du Nord, avait réussi à les repousser,
et s’efforçait de reconquérir l’empire étranger qu’elle avait perdu. Après
avoir soumis la Syrie,
la Libye,
l’Ethiopie, Ramsès III
ne pouvait négliger Poun, où ses prédécesseurs avaient si longtemps été accoutumés
à récolter l’encens et la myrrhe. Ammon lui donna le
nègre de Poun[121], comme il avait
donné à la reine Haïtshôpou les peuples du Tonoutri, et le roi s’empressa
d’aller recevoir le cadeau du dieu. Je construisis
des galères, dit-il, et des baris pour
les précéder[122], équipées de matelots[123] nombreux et de serviteurs de toute sorte[124], montées de capitaines, de soldats de marine[125], avec des artisans et des chefs de corvée pour pourvoir à
leur équipement[126]. On les chargea des produits de l’Égypte en quantités
illimitées, chaque espèce se comptant par myriades[127]. Elles cheminèrent sur la grande mer de Qot[128], et parvinrent aux contrées de Pount, sans qu’aucun mal
leur arrivât, toujours saines et sauves, grâce à la vigilance avec laquelle
on les gardait[129]. On chargea galères et baris des produits des Terres
divines[130], des merveilles inconnues de leurs régions, de quantité
d’aromates de Poun, on les chargea par myriades d’objets en quantités
illimitées[131]. Les enfants des chefs des Terres divines vinrent de leur
personne, en tête de leurs convois de tributs, vers l’Égypte[132]. Les gens de l’expédition arrivèrent sains et saufs, de
leur personne, à la côte du désert de Qoubti[133] ; ils débarquèrent en paix avec les objets qu’ils
rapportaient ; ils les chargèrent en caravanes sur des ânes et sur des hommes
; ils les chargèrent une seconde fois à bord de chalands, sur le Nil, au port
de Qoubti. Ils cheminèrent de leurs personnes[134], descendant le fleuve, arrivèrent en fête [à Héliopolis], et ce qu’ils rapportaient défila devant [moi] comme merveille. Les enfants des chefs des [Terres divines] se mirent le nez contre terre, se traînèrent devant moi :
je les donnai au cycle de tous les dieux de ce pays [d’Héliopolis[135]], pour qu’ils fissent offrande devant lui (?) chaque matin[136]. Les tableaux
de Déïr-el-Baharî peuvent servir d’illustration au récit qu’on vient de lire.
Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre ce que le texte dit des
quantités d’objets rapportés en Égypte au temps de Ramsès III : on doit
seulement observer que le souverain de la XXe
dynastie se vante d’avoir envoyé quantité de vaisseaux où la reine de la XVIIIe dynastie n’avait envoyé qu’une faible
escadre. Cette différence dans le nombre s’explique par la différence des
temps. Sous Hâïtshôpou, le chemin du pays de Poun était encore inexploré : il
fallait le reconnaître, et cinq galères bien équipées suffisaient à un
premier voyage de découverte. Sous Ramsès III, les relations commerciales entre
l’Égypte et les côtes lointaines de la mer Erythrée, bien que souvent interrompues
par des guerres ou des révolutions, étaient assez solidement établies pour
qu’on pût, sans trop risquer, envoyer une flotte nombreuse dans les eaux des
Somâlis.
On peut juger de l’importance que le Pharaon victorieux
attachait à cette entreprise par l’insistance qu’il met à s’en vanter. Je t’ai fait, dit-il au dieu Toum d’Héliopolis,
des transports et des galères équipées d’hommes
pour convoyer les produits du Tonoutri à ton trésor et dans ton grenier[137]. Et ailleurs,
s’adressant à Phtah, je t’ai fait des transports
et des galères sur la Grande Verte[138], fournies de matelots et de marchandises nombreuses, pour
convoyer les denrées du Tonoutri, les produits manufacturés de la Phénicie, à tes grands
trésors de ta ville de Memphis...[139] — Je t’ai apporté des tributs nombreux d’aromates, pour
qu’on fasse le tour de ton temple en le parfumant des odeurs de Poun[140], pour le plaisir de tes narines vénérables[141], chaque matin. — J’ai
planté des sycomores d’encens et d’aromates, dans la cour très vénérable que
tu as dans la ville du Mur de Sebek[142], les ayant apportés moi-même des Terres divines, pour te
faire offrande (?) chaque matin[143]. De même en
l’honneur d’Ammon : Je fais passer devant toi Poun
en ses aromates, pour qu’on fasse le tour de ton temple en le parfumant chaque
matin[144]. Je te plante des sycomores d’encens dans ta cour, et on
n’en avait pas vu encore depuis le temps de Râ[145]. Les produits du Tonoutri sont mentionnés sur la
même ligne que ceux de l’Égypte et de la Syrie[146] : c’était,
comme au temps de la reine Haïtshôpou, l’encens, les aromates, les arbres à
parfums, mais les textes ne nous donnent pas les quantités de chaque objet
que le roi avait importées en Égypte[147]. Deux fois
seulement, pour la manne de Poun, nous
trouvons un poids joint au nom de la substance : Ammon recevait de son fils
Ramsès 300 outen de manne (32 k. 300 environ),
et Toum d’Héliopolis 300 outen
également[148].
Sous Ramsès IV, fils et successeur de Ramsès III, les relations commerciales ne
cessèrent pas entre l’Égypte et les pays à parfums. Le passage, cité plus
haut, du papyrus Harris montre que les aromates, l’ivoire, l’or, une fois
débarqués à la côte égyptienne, devaient traverser le désert avant d’arriver
à Coptos. Le transport se faisait à dos d’ânes et à dos d’esclaves : il était
long et dangereux. Un monument du temps de Ramsès II nous a conservé les plaintes que
l’aridité de la contrée arrachait aux caravanes qui amenaient l’or, des mines
du Gebel-Ollaki, à la vallée du Nil. Il y a de
l’or au pays d’Akita, mais le chemin qui y mène manque d’eau extrêmement. Si
quelques-uns des ouvriers qui lavent l’or y vont, la moitié et entre eux,
ceux qui se dirigent vers lui, meurent de soif en route avec les ânes qu’ils
conduisent, car ils ne trouvent pas de quoi boire en allant et en revenant,
ne pouvant pas renouveler l’eau de leurs outres[149]. Aussi ne rapporte-t-on plus d’or de ce pays à cause du
manque d’eau[150]. Les caravanes
qui allaient chercher les produits du Tonoutri à Qocéyr et les amenaient à
Coptos auraient pu faire les mêmes plaintes. Dès la XIe dynastie, Pharaon Sônkhkarî avait essayé
de leur abréger la route : Pharaon Ramsès IV renouvela, après plusieurs autres
peut-être, la tentative de son antique prédécesseur. Toujours veillant pour chercher ce qui est à l’honneur de
son père qui a créé son corps[151], il a fait ouvrir une route vers le Tonoutri, que ne
connaissait point quiconque avait existé auparavant, une route de passage
pour tout le mond |