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L'expédition de Scythie et la première guerre médique ; Xerxès 1er,
Salamine et Platées ; Artaxerxés 1er et Darius II.
Deux routes s'offraient à son choix : l'une par mer,
de la côte de l'Ionie à celle de l'Attique, droit parmi les Cyclades; l'autre
par terre, à travers la
Thrace et la Macédoine. La première était la plus courte,
mais elle exigeait la possession d'assez de vaisseaux pour transporter en une
fois des forces immenses ; elle n'offrait d'ailleurs de sécurité qu'à la
condition que l'armada perse ne rencontrât aucune flotte ennemie qui lui
disputât le passage, et qu'elle rencontrât au point de débarquement, des
alliés disposés à l'accueillir et à lui ouvrir les portes de leurs villes.
L'Attique était comme la tête de pont où cette voie devait aboutir
nécessairement, mais elle était aux mains des Pisistratides qui ne se souciaient
guère de voir la Perse
prendre pied au cœur de l'Hellade. Tant qu'ils seraient hostiles, une seule
route restait praticable, la plus longue, celle qui suivait les côtes de la Thrace et de la Macédoine.
Ce fut celle-là que Darius choisit au début, quoiqu'elle
lui imposât des ennemis nouveaux, les Thraces et les Scythes, avant de lui
permettre l'abord de la
Grèce propre. Bien que plus d'un siècle se fût écoulé
depuis la mort de Madyès, le souvenir des Scythes et de leur prouesse
demeurait vivant par toute l'Asie. Les relations des voyageurs récents disaient
qu'après avoir été les plus braves des hommes, ils étaient en train d'en
devenir les plus riches ; ils exploitaient dans leurs montagnes des
mines d'or inépuisables. Darius d'ailleurs rencontrait leurs tribus sur toute
sa frontière septentrionale, au Caucase comme sur l'Iaxarte ; avant
qu'il se lançât contre les Grecs, la prudence lui commandait de ne pas
laisser un adversaire aussi redoutable intact sur son flanc. Une première expédition,
commandée par Ariaramnès, satrape de Cappadoce, traversa le Pont-Euxin, débarqua
sur la côte opposée quelques milliers de soldats et ramena des prisonniers
qui fournirent aux généraux perses les informations dont ils avaient besoin[1]. Darius, renseigné
par eux, franchit le Bosphore avec huit cent mille hommes, soumit la côte
orientale de la Thrace
et passa le Danube sur un pont de bateaux construit par les Grecs d'Ionie (508). Les Scythes n'acceptèrent point la
bataille qu'on leur offrait : ils détruisirent leurs fourrages,
comblèrent leurs puits, emmenèrent leur bétail et se retirèrent dans l'intérieur,
le laissant aux prises avec la famine et les difficultés du terrain.
L'intendance perse avait prévu leur tactique et elle avait rassemblé les
provisions nécessaires ; deux mois durant, Darius parcourut les steppes,
de l'Ister au Tanaïs. Il pénétra au cœur même de la Russie, il brûla les
villages, il saccagea ce qu'il rencontra, puis il regagna son point de départ
sans autre perte que celle de quelques malades. Pendant son absence, les
Barbares avaient engagé les Grecs à détruire le pont de bateaux et à
retourner chacun dans sa ville. Miltiade d'Athènes, tyran de Chersonèse, voulait
qu'on suivît leur conseil : Histiæos de Milet s'y opposa, et son avis
prévalut[2]. Darius, revenu
sain et sauf, rentra en Asie, après avoir confié à Mégabyze une armée de
quatre-vingt mille hommes, qui battit l'une après l'autre les tribus
indigènes et les villes grecques de la Thrace et qui força les Macédoniens à se
reconnaître tributaires (506)[3]. L'expédition,
non seulement n'entraîna pas la soumission des Scythes, mais elle provoqua
des représailles de leur part ; plusieurs de leurs bandes pénétrèrent
jusqu'à la
Chersonèse et la pillèrent. Elle n'en eut pas moins des
résultats sérieux : d'abord, elle valut à la Perse une province de
plus, la Thrace,
et par l'assujettissement de la Macédoine un contact direct avec le nord de la Grèce. La route
de terre était désormais aux mains du grand roi, mais les révolutions
d'Athènes l'empêchèrent de s'en servir aussi tôt qu'il l'aurait voulu. La
chute d'Hippias en 510, avait paru lui offrir l'occasion de s'immiscer dans
les affaires de la cité, mais les ambassadeurs athéniens qui avaient conclu
un traité avec son satrape de Sardes furent désavoués par leurs concitoyens
(508), et dès lors il épousa la cause des Pisistratides. Les partisans de
ceux-ci étaient nombreux et promettaient de l'aider dans ses projets, s'il
ramenait Hippias au pouvoir. Athènes à Hippias, c'eût été Athènes à la
dévotion des Perses et la
Grèce accessible en tout temps par la route la plus courte;
Darius accueillit donc les propositions des Pisistratides, et il avait
commencé à faire occuper par la marine milésienne les principales des
Cyclades, lorsqu'en 499, l'Ionie
entière se révolta. Athènes vint au secours de ses frères d'Asie ; en
498, un corps d'Athéniens et d'Érétriens, débarqué à Milet, surprit la ville
basse de Sardes et la brûla. Ce ne pouvait être qu'un succès sans lendemain,
mais l'effet produit par ce défi porté à la majesté de l'empire perse fut tel
que tous les Grecs d'Asie, les Lyciens, les Cariens et jusqu'à Chypre, se
joignirent aux insurgés. Ce fut après six ans de lutte seulement qu'en 493
Artaphernès pacifia ce pays, et que Darius eut de nouveau ses coudées
franches[4].
Si, avant l'incendie de Sardes, il s'était senti enclin à
attaquer la Grèce
d'Europe, on conçoit sans peine combien la révolte de l'Ionie dut le
confirmer dans ses projets. D'abord, l'influence de son neveu Mardonius lui
fit préférer la voie de terre ; mais la destruction de sa flotte par les
orages au mont Athos (492) le ramena
vers son idée première, de pousser directement vers l'Attique. Il employa
toute l'année 492 à rassembler ses troupes en Cilicie, puis, en 490, il les
lança à travers l'Égée, sous la conduite d'Hippias et aux ordres de Datis et
d'Artaphernès. On sait comment cette seconde tentative échoua contre la
vaillance des Athéniens et des Platéens dans la plaine de Marathon. Les
pertes matérielles des Perses furent peu considérables et les Cyclades
restèrent entre leurs mains Miltiade qui essaya de les délivrer échoua devant
Paros. L'effet moral fut plus grand encore que celui que l'incendie de Sardes
avait produit ; n'avait-on pas vu ces Perses et ces Mèdes, jusqu'alors
réputés invincibles, lâcher pied devant une poignée d'hoplites
athéniens ? Darius ne pouvait rester sous le coup de cet affront, sans
risquer de voir le prestige de son peuple s'effacer et son autorité
s'affaiblir sur les nations récemment soumises. Trois années durant, il
rassembla des armes, des provisions, des soldats, des vaisseaux ; il
allait se mettre en marche en 486, quand la révolte de l'Égypte l'arrêta.
Cambyse avait confié le gouvernement de l'Égypte au Perse
Aryandès. Darius n'eut d'abord qu'à se louer du choix que son prédécesseur
avait fait : non seulement Aryandès lui resta fidèle, mais il essaya de
terminer la conquête de la
Libye. Les Doriens de Cyrène n'avaient pas approuvé
l'empressement avec lequel leur roi Arkésilas III avait couru au-devant de la
servitude : ils l'avaient chassé, puis rappelé, puis chassé de nouveau
et assassiné à Barca, où il s'était réfugié. Sa mère Phérétime vint en Égypte
et représenta qu'il avait été victime de son amitié pour les Perses Aryandès
envoya à son aide ce qu'il avait d'hommes et de vaisseaux disponibles[5]. Barca résista
neuf mois et ne succomba qu'à la trahison[6], quelques
détachements d'avant-garde poussèrent jusqu'à Evhespérides[7] : au retour,
les généraux délibérèrent d'occuper Cyrène, et peut-être allaient-ils se
décider à le faire, quand un ordre formel les rappela en Égypte. La traversée
du désert faillit leur être funeste ; les nomades de la Marmarique, attirés
par l'espoir du butin. ne cessèrent de harceler leur marche et leur infligèrent
des pertes sérieuses[8]. Ils réussirent
néanmoins à ramener avec eux une partie de la population de Barca
prisonnière ; Aryandès expédia ces malheureux à Darius en guise de
trophée, et Darius les relégua en Bactriane, où ils fondèrent une Barca
nouvelle. Un lieutenant qui entreprenait des conquêtes sans permission devait
porter ombrage à un prince aussi jaloux de son autorité que l'était le grand
roi ; Aryandès fut mis à mort, et la légende se forma autour de son nom[9]. Les uns
contaient qu'il avait péri pour avoir émis une monnaie plus fine que la monnaie
royale[10] ; les
autres qu'il avait suscité une haine générale par ses malversations, et que
l'Égypte était prête à s'insurger quand il fut tué[11]. Ce rival
écarté, Darius ne ménagea rien pour mériter l'amour de ses sujets égyptiens,
ou du moins pour leur rendre sa domination supportable. Avec un peuple dévot
et plein de sa supériorité, le meilleur moyen d'y réussir était d'afficher un
respect profond pour les dieux et pour les anciens rois : il prit donc
le contre-pied de ce qu'avait fait Cambyse et il accorda sa faveur aux
prêtres persécutés. Cambyse avait exilé en Élam le chef du sacerdoce de Saïs,
Ouzaharrisnîti : Darius octroya à celui-ci l'autorisation de rentrer
dans sa patrie, et il le chargea de réparer les désastres causés par la folie
de son prédécesseur. Ouzaharrisnîti, ramené de poste en poste jusque dans sa
cité natale, y rétablit les collèges d'hiérogrammates, et restitua au temple
de Nit les biens-fonds et les revenus qui lui avaient été volés[12]. La tradition
grecque renchérit encore sur la tradition nationale. Elle voulait que Darius
se fût initié aux mystères de la théologie égyptienne et qu'il en eût étudié
les livres[13].
Elle voulait aussi qu'arrive à Memphis après la mort d'un taureau divin, il
se fût associé au deuil universel, et qu'il eût promis cent talents d'or à qui
découvrirait un Apis nouveau[14]. Avant de
quitter le pays, il visita le temple de Phtah et il ordonna d'y ériger sa
statue à côté de celle de Sésostris. Les prêtres refusèrent d'en rien faire, car, dirent-ils, Darius
n'a pas égalé les actions de Sésostris ; il n'a point vaincu les Scythes
que celui-ci a vaincus. Darius répondit qu’il
espérait faire autant que Sésostris, s'il vivait aussi longtemps que
Sésostris avait vécu, et il s'inclina devant l'orgueil patriotique de
ses sujets[15].
Les Égyptiens reconnaissants le mirent au nombre des six législateurs dont
ils vénéraient la mémoire[16].
Il est certain que l'Égypte prospéra entre les mains des
Perses. Elle formait avec Cyrène et Barca la sixième satrapie de l'empire[17], à laquelle on
rattacha les tribus nubiennes les plus voisines de la frontière méridionale[18]. Le gouverneur,
logé au Mur-Blanc, dans l'ancien palais des Pharaons, s'appuyait sur une
armée de cent vingt mille hommes, qui était cantonnée dans les trois camps
retranchés des rois saïtes, à Daphné et à Memphis aux confins du Delta, à
Éléphantine vers la frontière Éthiopienne[19]. En dehors de
ces postes, où l'autorité du grand roi s'exerçait directement, l'ancienne
organisation féodale subsistait entière
les temples avaient leurs biens et leurs vassaux exempts des charges
ordinaires, les nobles étaient aussi indépendants dans leurs principautés et
aussi prêts à la révolte que par le passé. Le tribut annuel, le plus lourd
après celui de la
Chaldée et de l'Assyrie, ne montait qu'à sept cents talents
d'argent[20].
Joignez à cette somme la ferme des pêcheries du lac Moeris, qui valait un
talent par jour, pendant les six mois des hautes eaux selon Hérodote[21], pendant l'année
entière selon Diodore[22], les cent vingt
mille médimnes de blé nécessaires à la subsistance de l'armée d'occupation,
l'obligation[23]
de fournir au palais le nitre et l'eau du Nil[24] :
l'ensemble de ces impositions était loin de constituer un fardeau
disproportionné aux ressources du pays. Le commerce y jetait du reste autant
d'argent pour le moins que la domination étrangère en faisait sortir. Devenue
partie d'un empire qui s'étalait sur trois continents, l'Égypte avait accès
dans des régions où les produits de son industrie n'arrivaient pas jadis. Les
denrées du Soudan devaient passer à travers son territoire avant d'atteindre
les entrepôts de Tyr, de Babylone et de Suse, et l'isthme ou Qoçéyr étaient
encore les voies les plus courtes que les marchandises de l'Inde ou de
l'Arabie pussent parcourir pour parvenir aux régions de la Méditerranée.
Darius acheva donc le canal du Nil au golfe de Suez[25] et rouvrit la
route qui va de Coptos à la mer Rouge[26], à laquelle le
succès du voyage de Skylax prêtait plus d'importance que jamais. Il occupa
fortement les Oasis et il construisit dans la petite ville de Hibît[27] un temple d'Amon
dont les ruines subsistent encore. La reconnaissance de tant de services ne
fut pas cependant assez forte pour étouffer chez les Égyptiens le désir de la
liberté. La défaite de Marathon les encouragea à secouer le joug : en
486 ils chassèrent leurs garnisons persanes[28]. Darius ne
voulut pas différer pour si peu son expédition contre la Grèce : il
rassembla une seconde armée et il se préparait à mener de front les deux
guerres, lorsqu'il mourut, dans la trente-sixième année de son règne (485)[29].
Avant d'être roi, il avait eu trois enfants d'une première
femme, fille de Gobryas ; Artabazanès, l'aîné, avait longtemps été
considéré comme l'héritier présomptif et avait probablement exercé la régence
pendant l'expédition de Scythie[30]. Mais, au moment
où la révolte d'Égypte éclata, quand Darius eut à désigner son successeur, la
reine Atossa lui remontra qu'il aurait avantage à choisir l'aîné de ses
enfants à elle, Khshayarsha (Xerxès),
qui était né sous la pourpre et qui avait dans les veines le sang de Cyrus.
Son influence était toute-puissante : le vieux roi céda et, peu après,
Xerxès monta sur le trône sans opposition[31]. Il était alors
âgé de trente-quatre ans, et il passait pour être le plus bel homme de son
temps[32] ; paresseux
d'ailleurs, lent d'esprit, faible de caractère. Il songea d'abord à suspendre
les armements, mais les conseillers de son père lui ayant prouvé qu'il ne
pouvait laisser l'échec de Marathon sans vengeance, il eut du moins la prudence
de ne vouloir rien entreprendre en Europe avant d'avoir eu raison de
l'Égypte. La répression dura quatre ans, au bout desquels Achéménès, frère du
roi, fut nommé satrape et prit des mesures afin de prévenir un second soulèvement[33]. Cette fois encore,
personne ne songea à changer la constitution politique du pays, et les nomes
restèrent aux mains de leurs princes héréditaires : Xerxès ne paraît
même pas avoir soupçonné qu'en respectant les dynasties locales, il
conservait aux futures révoltes égyptiennes des chefs toujours disposés à
l'action (582).
L'Égypte pacifiée, il ne retrouva pas encore sa liberté de
mouvement. La tradition classique prétendait que, lors de sa première visite
royale à Babylone, il avait froissé au plus haut point le sentiment national
des Chaldéens par une curiosité sacrilège : il était entré dans le
tombeau de Bel et il n'avait pas réussi, malgré ses efforts, à remplir la
cruche à huile qui y était enfermée[34]. Quoi qu'il en
soit de cette légende bizarre, le fait de la révolte paraît être certain.
Mégabyze, fils de Zopyre, qui était satrape de la province par droit d'hérédité,
traita la ville avec une rigueur inaccoutumée ; le temple de Bel fut
pillé, la statue du dieu emmenée prisonnière et son prêtre égorgé[35], les tombes
royales furent violées et dépouillées, une moitié de la population fut
réduite en esclavage (581)[36]. Xerxès partit
enfin pour l'Europe à la tête de l'armée la plus nombreuse que le monde eût
vue : on sait ce qu'il advint de son entreprise. Après avoir assisté à
la déroute de sa flotte des hauteurs du cap Colias, il reprit la route de
l'Asie sans attendre l'entrée en ligne de ses troupes de terre. Les victoires
de Salamine et de Platées préservèrent, dit-on, l'Europe de la
barbarie : ce jugement est injuste pour les deux adversaires et il ne
saurait être maintenu. Les Perses n'étaient pas des barbares au sens où nous
prenons ce mot : ils avaient une culture d'un type différent, inférieure
en bien des points, par quelques endroits supérieure à la grecque. D'autre
part, c'est estimer bien bas la vitalité et le génie de la Grèce que
d'admettre qu'une défaite et une sujétion passagères eussent suffi à en
entraver le développement. Pour que la civilisation hellénique périt, il
aurait fallu que la race hellénique fût anéantie par le choc de l'Asie. Or,
les Perses ne se plaisaient pas à détruire des nations entières : ils
exigeaient le tribut et l'obéissance, mais pour le reste ils permettaient à
chaque peuple de se conduire à sa guise. Xerxès vainqueur, l'Hellade fût
devenue une satrapie, comme la
Syrie, comme la Chaldée : elle n'aurait pas plus perdu son
caractère propre que ces pays ne perdirent le leur et elle n'aurait pas plus
tardé, que l'Égypte par exemple, à recouvrer sa liberté. La conquête perse
aurait changé le cours politique de l'histoire grecque : elle eût été
impuissante à arrêter ou simplement à suspendre la marche générale de la
civilisation.
La défaite de Xerxès eut pour résultat immédiat le recul
de la frontière. Quelques garnisons restèrent au delà du Bosphore, à Byzance
jusqu'en 478[37],
à Éïon jusqu'en 477[38], à Doriskos
jusqu'en 450 et même plus tard[39]. Leur maintien
fut une satisfaction accordée à l'orgueil du grand roi plutôt que la
conséquence d'une nécessité politique ou militaire : Xerxès aimait à se
figurer qu'il avait pied en Europe et qu'il pourrait recommencer l'assaut un
jour ou l'autre, mais la
Thessalie, la Macédoine, la Péonie, la Thrace cessèrent de reconnaître son autorité.
Bien plus, l'Asie fut menacée à son tour, les contingents de l'empire furent
battus à Mycale, et les trières attiques parcoururent à leur gré les parages
où les escadres phéniciennes avaient jusqu'alors régné sans rivales. Et
tandis que le sort de son empire pendait dans la balance, que faisait Xerxès ?
Xerxès usait dans des intrigues et des débauches de harem le peu de courage
et d'intelligence qu'il avait de nature[40]. Douze années
durant, les opérations traînèrent sans qu'il songeât à fournir un nouvel
effort, ni même à prévenir une attaque. Vers 466, une flotte athénienne qui
croisait sur les côtes de Carie et de Lycie aux ordres de Cimon rencontra
l'armada du grand roi mouillée à la bouche de l'Eurymédon. Ce fut un nouveau
Mycale : les vaisseaux détruits, les équipages athéniens débarquèrent et
mirent en déroute l'armée qui les accompagnait. Le vainqueur se dirigea vers
Chypre, dispersa une escadre ennemie de quatre-vingts voiles, et rentra au
Pirée chargé de butin (466). Xerxès ne
survécut pas longtemps à cette humiliation : il fut assassiné par l'eunuque
Aspamithrès et par le chef des gardes Artabanos (465)[41]. La même nuit,
les meurtriers se rendirent auprès de son plus jeune fils, Artakhshathra
(Artaxerxés), accusèrent du crime un autre fils du nom de Darius, et le
tuèrent sous prétexte de venger le parricide. Ils essayèrent ensuite de faire
périr Artaxerxés lui-même, mais ils furent trahis par un de leurs complices
et exécutés. Les fils d'Artabanos voulurent venger leur père et rassemblèrent
quelques troupes : ils périrent les armes à la main. Enfin, comme si ce
n'était pas assez de tant de crimes, le frère aîné du nouveau roi, Hystaspe,
qui était en Bactriane à la mort de Xerxès et qui aurait dû hériter de la
couronne, vint réclamer ses droits à la tête d'une armée nombreuse :
deux batailles acharnées eurent raison de lui et de ses partisans[42] (462).
Tous les mouvements qui menaçaient l'existence ou
simplement l'intégrité de l'empire avaient leur contrecoup en Égypte. La
génération qui s'était battue contre Xerxès n’avait pas disparu encore qu'une
génération nouvelle, impatiente du joug perse, se soulevait contre son
successeur. La Libye
était le plus important des fiefs du Delta, depuis la chute des Saïtes.
Maîtres de Maréa et des districts fertiles qui s'étendaient entre la branche
Canopique du Nil, la montagne et le lac Maréotis, ses princes exerçaient
probablement la suzeraineté sur les Adyrmachides, sur les Giligammes, sur les
Asbystes, sur la plupart des tribus nomades qui habitaient le désert[43]. Celui d'entre
eux qui régnait alors, Inaros, fils de Psammétique, déclara la guerre aux
Perses : la population du Delta, maltraitée par Achéménès, l'accueillit
à bras ouverts, chassa les collecteurs d'impôt et courut aux armes. Depuis
leur victoire de l'Eurymédon, les Athéniens avaient toujours une escadre dans
les eaux de Chypre ; les deux cents navires qui la composaient reçurent
l'ordre de cingler vers l'Égypte et d'y rester à la disposition des chefs
insurgés[44].
Artaxerxés avait cependant rassemblé des forces nouvelles ; il se
proposait d'en prendre le commandement en personne, mais sur l'avis de ses
conseillers il délégua pour le remplacer son oncle Achéménès, qui s'était
enfui à sa cour après les premiers succès d'Inaros. Achéménès n'eut pas de
peine à repousser les Libyens, mais l'intervention des troupes grecques changea
la face des affaires. Il fut battu près de Paprémis, et son armée presque
entièrement exterminée ; Inaros le tua de sa propre main dans la mêlée
et envoya son cadavre à Artaxerxés, peut-être par bravade, peut-être par
respect pour le sang de la victime[45]. Quelques jours
après, l'escadre athénienne, aux ordres de Kharitimidès, rencontra une flotte
phénicienne, qui accourait au secours des Perses, lui coula trente navires et
lui en prit vingt[46]. Les alliés
remontèrent le fleuve et parurent devant Memphis, où les débris des Perses
s'étaient réfugiés avec les indigènes demeurés fidèles (459). La ville succomba bientôt, mais la
forteresse du Mur-Blanc ferma ses portes, et sa résistance donna au grand roi
le temps d'expédier une troisième armée[47]. La puissance
des rebelles était moins dans les masses égyptiennes et libyennes que dans le
petit corps d'hoplites et de matelots athéniens. Avant d'aventurer ses
généraux dans le Delta, Artaxerxés tenta d'opérer une diversion en
Grèce : ses légats essayèrent d'acheter les Lacédémoniens et de les engager
à envahir l'Attique, mais la vertu spartiate fut, cette fois par hasard, à
l'épreuve des dariques. Les troupes du grand roi se concentrèrent en Phénicie
et en Cilicie : elles comptaient trois cent mille hommes de pied,
qu'appuyaient trois cents vaisseaux, et elles étaient placées sous les ordres
de Mégabyze. A l'approche de l'ennemi, les alliés levèrent le blocus du
Mur-Blanc : vaincus dans un premier engagement, Kharitimidès tué et Inaros
blessé à la cuisse, ils s'enfermèrent dans l'île de Prosopitis (455), où ils soutinrent un véritable siège de
dix-huit mois[48].
Au bout de ce temps, Mégabyze parvint à détourner un des bras du fleuve, mit
à sec les trières athéniennes et monta à l'assaut. Le plus grand nombre des
auxiliaires périt dans le combat, quelques-uns réussirent à gagner Cyrène et
à passer de là en Attique, quelques autres s'enfuirent avec Inaros et furent
contraints de se rendre peu après[49]. Pour comble de
malheur, un renfort de cinquante navires qui arrivait à l'embouchure
mendésienne, sans rien savoir des évènements, fut entouré par les Phéniciens
et plus d'à moitié détruit (454)[50]. Inaros avait
stipulé en déposant les armes qu'il aurait la vie sauve, lui et ses
compagnons, et Artaxerxés sembla d'abord incliner à respecter la
capitulation ; mais, cinq ans après, il livra les prisonniers à sa mère
Amestris, qui les fit crucifier pour venger la mort d'Achéménès[51]. La victoire de
Prosopitis termina la rébellion : Thannyras, fils d'Inaros, fut investi
de la royauté en Libye à la place de son père[52]. Cependant
quelques bandes de fuyards réfugiés dans les marais du littoral, qui jadis
avaient servi plusieurs fois d'asile aux Saïtes, proclamèrent Amyrtæos roi et
se défendirent avec succès contre toutes les attaques des Perses[53].
L'intégrité de l'empire était rétablie, mais la guerre
avec les Grecs durait toujours. Six ans après leur désastre, les Athéniens
équipèrent deux cents vaisseaux, qu'ils placèrent aux ordres de Cimon :
il s'agissait de conquérir Chypre, ou du moins d'occuper solidement plusieurs
villes chypriotes. Pour diviser les forces de l'ennemi, Cimon fit mine de
vouloir recommencer la campagne d'Égypte et il dépêcha soixante navires au
roi Amyrtæos : lui-même bloqua la place de Cition avec le reste. Il
mourut bientôt après des suites d'une blessure, et ses successeurs furent
obligés de lever le siège faute de vivres, mais, en passant devant Salamine,
ils défirent une flotte phénicienne et cilicienne, puis ils débarquèrent et
ils battirent une armée perse qui campait prés de la ville. Artaxerxés ne
résista pas à ce dernier échec : il craignit que les Athéniens, maîtres
de Chypre, ne parvinssent derechef à soulever l'Égypte, toujours mal
asservie, et il décida de traiter à tout prix. La paix lui fut accordée sous
condition que les Grecs d'Asie demeureraient libres. Aucune armée perse ne pourrait
approcher à moins de trois journées de marche de la côte ionienne. Aucun
navire de guerre perse ne pourrait naviguer dans les eaux grecques, depuis
les îles Chélidoniennes jusqu'aux roches Cyanées, c'est-à-dire depuis la
pointe Est de la Lycie
jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin. Cette convention termina la première partie
de la lutte entre les Perses et les Grecs (449) :
les hostilités avaient duré un demi-siècle, depuis l'incendie de Sardes
jusqu'à la dix-septième année d'Artaxerxés 1er (501-449)[54].
Les empires orientaux ne vivent qu'à la condition d'être
toujours en guerre et toujours victorieux. Ils ne peuvent ni se restreindre
dans certaines limites, ni s'immobiliser sur la défensive ; du jour
qu'ils arrêtent leur mouvement d'expansion, la décadence commence pour
eux : ils sont conquérants ou ils ne sont pas. La Perse n'échappa point à la
loi commune. Darius 1er avait été un très grand roi, supérieur
peut-être à Cyrus lui-même. Vigoureux, habile à organiser les armées, à
combiner des plans de campagne, à choisir ses lieutenants, la promptitude
avec laquelle il triompha des révoltes qui l'assaillirent à son avènement
nous prouve qu'il était au moins l'égal des meilleurs généraux : comme administrateur,
il n'eut pas son pareil dans la lignée achéménide. L'Asie conquise, la race
perse, enserrée presque sur toutes ses frontières par des obstacles presque
infranchissables, la mer, le désert d'Afrique et d'Arabie, les montagnes de l'Inde
et du Caucase, les steppes de l'Asie Centrale, n'avait plus d'ouverture que
vers l'Occident. Darius et Xerxès la jetèrent sur l'Europe, mais son élan se
brisa sur la ténacité hellénique, et dés qu'elle fut obligée de reculer, la
décadence commença aussitôt pour elle. Pourtant sa chute ne fut pas aussi
soudaine que l'avaient été celles des monarchies précédentes, l'Assyrie, la Chaldée, la Médie : la
machine administrative de Darius était trop habilement ajustée pour se
démonter d'un seul coup, mais la nonchalance et l'ineptie des souverains en
laissèrent fausser les ressorts. On vit le même gouverneur réunir plusieurs
satrapies sous ses ordres, commander seul les armées, exercer une royauté
véritable. Ce ne fut plus désormais que soulèvements dans les provinces, non
seulement en Égypte où le sentiment national rendait une longue tranquillité
impossible, mais en Chaldée, en Bactriane, en Asie Mineure ; tragédies
de palais, où le poignard et le poison décimèrent la famille royale ;
guerres civiles de satrape à satrape, querelles locales de tribu à tribu et
de cité à cité. La paix avec la Grèce était à peine signée, que Mégabyze,
gouverneur de Syrie, mécontent de la manière dont le roi avait agi envers lui
après sa victoire sur Inaros, souleva l'armée qu'il commandait. Deux généraux
échouèrent contre lui l'un après l'autre : il ne désarma qu'après avoir
dicté les conditions de la paix[55]. Quelques années
plus tard, son fils Zopyre se révolta en Carie et en Lydie, et il obligea
également le grand roi à composer avec lui[56]. Le succès de
ces insurrections fut d'un détestable exemple pour les autres satrapes : leur
fidélité ne fut plus désormais qu'une affaire de caprice ou de circonstance.
Artaxerxés mourut en 495, et l'on vit recommencer après
lui les intrigues qui avaient ensanglanté le début de son règne. Son fils
légitime, Xerxès II, fut assassiné au bout de quarante-cinq jours par un de
ses frères illégitimes, Sogdianos ou Sékudianos[57]. Celui-ci fut
détrôné à son tour et tué, après six mois et demi, par un autre bâtard nommé
Darius[58]. Sa vie ne fut
qu'un long tissu de misères et de crimes. Dès les premiers jours, son frère
Arsitès et Artyphios, fils de Mégabyze, prirent les armes en Asie Mineure,
enrôlèrent des mercenaires grecs et remportèrent deux victoires importantes.
L'or perse fit ce que la vaillance perse ne pouvait plus faire ; les rebelles,
abandonnés par leurs soldats, se rendirent à condition qu'ils auraient la vie
sauve. Darius II avait épousé sa tante Parysatis, une des femmes les plus
cruelles et les plus dépravées qui aient déshonoré les harems de
l'Orient : sur son conseil, il viola la parole donnée, et Arsitès périt
dans la cendre[59].
Cet exemple ne découragea point le satrape de Lydie, Pissuthnès. Il appartenait
à la famille royale[60], il était en place
depuis vingt ans au moins[61], et il avait eu
le temps de se préparer longuement, mais la trahison eut raison de lui comme
d'Arsitès : Tissapherne acheta les mercenaires qu'il avait à sa solde et
l'obligea à se remettre entre ses mains. Darius le mit à mort et donna sa
succession au vainqueur[62]. Cette exécution
ne termina pas les troubles de l'Asie Mineure : Amorgès, fils naturel de
Pissuthnès, souleva la Carie,
s'arrogea le titre de roi et résista jusqu'en 412[63].
C'était le temps où la guerre du Péloponnèse désolait la Grèce entière.
Athènes venait de perdre en Sicile le meilleur de sa flotte et l'élite de ses
soldats. Lorsque la nouvelle du désastre arriva en Orient, Darius vit que
l'occasion était favorable à rompre le traité de 449 ; il transmit aux
satrapes de Mysie et de Lydie l'ordre de réclamer le tribut aux villes
grecques de la côte et de traiter avec les Lacédémoniens. Sparte accepta
l'alliance qui s'offrait à elle, et dés lors les différents États helléniques
ne furent plus que des jouets dans la main du grand roi ou de ses agents.
Tissapherne et Pharnabaze s'appliquèrent d'abord à tenir la balance égale
entre les Doriens et les Athéniens, sans permettre à aucun des rivaux de
porter à l'autre le coup mortel. Cette politique de juste milieu ne dura pas
longtemps. Darius avait deux fils, dont le second, nommé Cyrus comme le
fondateur de l'Empire, obtint, par l'influence de Parysatis, le commandement
suprême des provinces d'Asie Mineure. Cyrus était ambitieux de régner :
il espérait que sa mère obtiendrait pour lui, à force d'intrigues, la
succession dévolue de droit à son frère aîné, Arsakès ; en cas
d'insuccès, il comptait revendiquer le trône par les armes. Athènes,
puissance maritime, n'était guère à même de l'aider dans une expédition
dirigée contre les provinces de la haute Asie : il inclina vers Sparte
et il lui prêta un appui si efficace, qu'en deux ans la guerre fut terminée à
l'avantage des Péloponnésiens par la bataille décisive d'Ægos-Potamos (405).
Artaxerxés II (405-359) ; les dernières dynasties indigènes de l'Égypte.
Ce brusque dénouement et les menées secrètes dont les
satrapes de l'Asie Mineure accusaient Cyrus parurent suspects, à bon droit,
Darius l'appela à Suse pour lui demander compte de sa conduite. Il arriva
juste à temps pour assister à la mort de son père et à l'avènement d'un roi
nouveau : Arsakès prit le nom d'Artakhshathra (Artaxerxés) et monta sur le trône en dépit des efforts de
Parysatis[64].
Pendant les cérémonies du couronnement, Cyrus se cacha dans le temple et
voulut assassiner son frère au pied de l'autel. Tissapherne et l'un des
prêtres le dénoncèrent ; il fut saisi et il aurait été exécuté si sa
mère ne l'eût enveloppé de ses bras, et n’eût empêché le bourreau de remplir
son office[65].
Pardonné à grand'peine, il retourna en Asie Mineure avec la ferme résolution
de se venger à la première occasion. Malgré la surveillance de Tissapherne,
il réunit sous divers prétextes treize mille mercenaires grecs et cent mille
hommes de troupes indigènes : il quitta Sardes à l'improviste (401), il
traversa, sans être inquiété, l'Asie Mineure, la Syrie du Nord et le Mésopotamie,
mais il rencontra l'armée royale près de Cunaxa, à quelques lieues au Nord de
Babylone, et il fut tué dans la mêlée. Sa défaite et sa mort furent un
véritable malheur pour la
Perse. Il était brave, actif, ambitieux, doué de toutes les
qualités qui font le bon monarque oriental. Il avait appris au contact des
Grecs à démêler les côtés faibles de sa nation et il paraissait tenir à coeur
de remédier à ses vices : s'il avait triomphé, peut-être eut-il réussi à
raffermir l'empire pour un moment et à l'arrêter sur la pente qui
l'entraînait à la ruine. Lui mort, l'armée indigène qu'il avait amenée à sa
suite se débanda sur-le-champ, mais les mercenaires ne perdirent pas courage
et ils gagnèrent les côtes du Pont-Euxin à travers l'Assyrie et l'Arménie.
Jusqu'alors les Grecs avaient considéré la Perse comme un État compact et redoutable,
qu'on était assez fort pour vaincre sur mer et pour repousser de l'Europe,
mais qu'il eût été imprudent d'aller défier chez lui. L'exemple des Dix Mille
prouva qu’une poignée d'hommes perdus en pleine Chaldée, privés de leurs
chefs par la trahison, sans guides, sans alliés, pouvaient l'affronter
impunément et se rapatrier sans pertes considérables. Les résultats de cette
expérience ne se firent pas attendre. Sparte victorieuse avait hérité du rôle
protecteur d'Athènes à l'égard des Ioniens : la mort du jeune Cyrus
avait rompu ses attaches à la
Perse et lui avait restitué sa liberté d'action. Pendant
quatre ans de suite elle entretint la guerre en Asie : son roi Agésilas
pénétra au coeur même de la
Phrygie, et il aurait poussé plus avant sur la trace des
Dix Mille, si l'or perse n'avait opéré en Europe une puissante diversion. Athènes
reprit les armes : sa flotte unie à la flotte perse balaya la mer Égée
du Nord au Sud, Conon s'empara de l'île de Cythère, et les longs murs furent
reconstruits aux frais du grand roi[66].
Vers le même temps où l'Hellade, divisée contre elle-même,
se disputait les bonnes grâces du grand roi et de ses officiers, l'Égypte,
unie tout entière dans un même sentiment de haine, réussissait enfin à
chasser l'étranger. Pendant les quarante années qui s'étaient écoulées depuis
la défaite d'Inaros, la paix n'y avait pas été troublée sérieusement. Les
satrapes s'étaient succédé sans difficulté dans le palais de Memphis[67] : la mort
cruelle d'Inaros et probablement aussi l'épuisement de la Libye avaient empêché
Thannyras de bouger ; le vieil Amyrtée avait disparu, et son fils
Pausiris avait été le vassal docile des Perses[68]. Plus d'une fois
pourtant de petits incidents avaient montré que le vieil esprit de rébellion
attendait seulement une occasion favorable pour se manifester un Psammétique,
qui régnait vers 445 dans un coin du Delta, avait osé envoyer du blé et des
présents aux Athéniens, alors en guerre avec son souverain[69] ; la
seconde année de Darius avait été marquée par une sédition, aisément réprimée
il est vrai[70].
C'est enfin vers cette époque qu'il semble qu'on doive placer un Pharaon,
Khabbisha, qui restitua aux prêtres de Boutô les biens dont Xerxès les avait
dépouillés, et qui enterra un Apis en l'an II de son règne[71]. La révolte de
Mégabyze en Syrie avait prouvé combien il était désormais facile de tenir
tête au grand roi ; celle de Zopyre et celle de Pissuthnès, se succédant
coup sur coup, avaient absorbé plusieurs années durant les forces de
l'empire : vers 405, un petit-fils d'Amyrtée, qui avait le même nom que
son grand-père, proclama l'indépendance de l'Égypte[72]. Il ne chassa
pas entièrement les Perses, car Artaxerxés avait encore des troupes
égyptiennes dans son armée en 401, au moment de la campagne contre Cyrus[73]. Il dut
également se résigner à souffrir les compétitions des autres princes, et les
textes nous signalent à côté de lui un Psammétique issu de l'ancienne famille
saïte, et qui s'arrogeait le titre de roi des Égyptiens[74]. Cette féodalité
était assez turbulente et assez redoutable pour empêcher que le sceptre ne
demeurât longtemps dans la même famille. La vingt-huitième dynastie dura six
ans, juste autant qu'Amyrtée, et elle fut suivie d'une dynastie mendésienne,
dont le chef, Nephôrîtès, compléta l'oeuvre de délivrance avec lui, l'Égypte
rentra en pleine possession d'elle-même et retrouva son ancienne activité[75].
Sa politique lui était imposée par les circonstances. La
disproportion des forces entre une province isolée et un empire qui couvrait
l'Asie Antérieure était trop visible pour que les Pharaons songeassent à se
maintenir par eux-mêmes, sans appui du dehors. Ils revinrent d'instinct aux
errements de Psammétique et de ses successeurs, et leur histoire reproduisit
d'une manière frappante celle des premiers Saïtes. L'Égypte était comme une
citadelle assiégée : ils essayèrent de tracer en avant de la place des
lignes de postes sur lesquelles le premier élan de l'ennemi se brisât. Ils
intriguèrent donc en Syrie et à Chypre, soit pour s'y ménager des alliés,
soit même pour y rétablir l'ancienne suzeraineté des princes thébains :
battus sur cette avancée, ils avaient le temps de reformer en Afrique une
armée et même une flotte, avant que le vainqueur touchât la frontière. Toutes
les révoltes de peuples, toutes les querelles de satrapes leur étaient
favorables, puisqu'elles obligeaient le grand roi à diviser ses
ressources ils les fomentèrent avec
soin, ils les provoquèrent même à l'occasion, et ils menèrent si bien leur jeu
que pendant longtemps ils eurent devant eux la moindre portion des forces
perses. Comme les Saïtes, ils apprécièrent à leur juste valeur les
populations indisciplinées et peu belliqueuses auxquelles ils commandaient,
et ils s'appuyèrent sur des soldats européens qu'ils soudoyèrent à grands
frais dans la Grèce
et qu'ils renouvelèrent sans cesse, de peur que les moeurs et le climat ne
les énervassent. C'était le temps où les mercenaires se substituaient partout
aux levées de citoyens : la guerre devenait un métier lucratif à qui
savait bien la conduire. Les Pharaons n'hésitèrent jamais à prodiguer leurs
trésors pour acheter l'appui de ces bandes redoutables. Iphicrate, Chabrias,
Timothée, tous les chefs en renom parurent tour à tour à la tête des masses
égyptiennes ou perses engagées aux bords du Nil, tantôt avec l'assentiment,
tantôt contre la volonté de leur patrie. Au moment où Nephôrîtès monta sur le
trône, Sparte était à l'apogée de sa grandeur ; elle venait de déclarer
la guerre au grand roi et Agésilas préparait son expédition de Phrygie. Nephôrîtès
conclut donc une alliance offensive et défensive avec les Lacédémoniens, et
il leur envoya, en 390, un convoi considérable de blé, d'armes et de
munitions : il fut intercepté par l'Athénien Conon, qui commandait
l'escadre perse[76].
Le rappel d'Agésilas et l'abandon de l'Asie Mineure par les Spartiates
refroidirent la bonne volonté du roi d'Égypte : il garda près de lui les
troupes qu'il avait paru disposé à lancer au loin, et il les concentra sur sa
frontière syrienne pour repousser l'assaut qu'il croyait imminent[77].
Les Perses ne vinrent pas aussitôt qu'il les attendait. La
retraite des Lacédémoniens n'avait pas terminé les affaires d'Asie : depuis
la tentative de Cyrus, la plupart des peuples indigènes, Mysiens, Pisidiens,
gens du Pont et de la
Paphlagonie, avaient secoué le joug. Artaxerxés dirigea
contre eux l'armée qu'il aurait dû expédier aux bords du Nil. Chypre seule
l'arrêta longtemps. Deux races s'en partageaient le territoire, la phénicienne
et la grecque ; mais depuis le jour où les Achéens, alliés aux nations
de la mer repoussés par Mînéphtah[78], s'y étaient
fixés, l'influence de la grecque n'avait cessé de grandir. Tous les
aventuriers en quête de territoires à conquérir se donnèrent rendez-vous sut
cette frontière du monde oriental, colons de Kythnos, Ioniens de l'Attique à
qui la tradition attribuait la fondation d'Æpéïa, Argiens à Kourion,
Arcadiens d’Agapénor, échappés au siège de Troie pour bâtir Paphos. Dès le
septième siècle avant notre ère, la prédominance de l'élément hellénique
était à ce point sensible que l'île entière s'appelait pour les Assyriens Iavana,
le pays des Ioniens, et la plaine du Pediæos, autour de Salamine, la terre
Ionienne[79] ;
sur les douze rois qui se la disputaient, sept au moins avaient des noms grecs[80]. Plus tard, le
contingent sémitique s'affaiblit encore : les Phéniciens, refoulés
lentement mais sûrement, se rencoignèrent autour de Cition et d'Amathonte. Si
amoindris qu'ils fussent, ils demeuraient cependant assez nombreux pour empêcher
les princes de Soles ou de Salamine de réunir l'île entière en un seul État
et sinon d'étendre leur influence au delà de la mer, au moins de protéger
efficacement la liberté commune contre les maîtres du continent voisin. Tous
ceux qu'attiraient les richesses du sol n'eurent aucune peine à y dominer,
les Assyriens avec Sargon, les Chaldéens avec Nabuchodorosor, les Égyptiens
avec Amasis, les Perses avec Cyrus et Cambyse.
Ces servitudes successives laissèrent des traces profondes
dans les moeurs et surtout dans l'art : selon les époques, les monuments
chypriotes portèrent l'empreinte du style assyrien ou du style égyptien plus
ou moins altéré[81].
Mais, si l'extérieur de la civilisation se modifia souvent à l'imitation des
modèles orientaux, l'hellénique du fond s'accentua de plus en plus. Les
Chypriotes avaient été des plus anciens à posséder l'écriture parmi les
peuples de leur race. Ils avaient adopté un syllabaire spécial, peu de temps
sans doute après leur débarquement : ils le conservèrent, même lorsque les
autres Grecs commencèrent à employer l'alphabet cadméen. Peut-être est-ce
avec ce système imparfait que lei aèdes, élevés à la cour de leurs princes,
écrivaient ces poèmes dont la renommée fut assez durable pour qu'on y comprit
plus tard, par erreur, le cycle d'épopées connu sous le nom de Chants
Cypriens[82] :
une tradition assez ancienne plaçait même à Salamine le lieu de la naissance
d'Homère. Faut-il s'étonner, après cela, si, dès le début des guerres médiques,
les Chypriotes se rangèrent du côté des Ioniens ? Onasilas, roi de
Salamine, se ligua avec Milet, et les autres princes furent entraînés par son
exemple, à l'exception de celui d'Amathonte : une année durant, il tint
tête aux forces du grand roi[83]. La révolte
étouffée, la main de Darius s'abattit plus lourde sur la population grecque,
le commerce lui fut interdit, ses ports furent fermés aux navires venant de
l'Hellade, et, dans plusieurs villes, à Salamine par exemple, les tyrans de
vieille race furent remplacés par des dynastes phéniciens. C'était en effet
sur l'élément sémitique que le grand roi comptait s'appuyer désormais pour
faire respecter son autorité. Cition, que le voisinage de Salamine avait
presque ruinée, redevint ce qu'elle était jadis, le marché principal et la
tête de l'île. Malgré l'apparition intermittente des flottes athéniennes, plus
d'un siècle s'écoula sans que les Hellènes Chypriotes trouvassent l'occasion
de se soustraire à cette domination qui les écrasait.
Évagoras les délivra. Il descendait des anciens rois de
Salamine ; après avoir chassé le Tyrien Abdémon, qui détenait sa ville,
il s'empara de l'île entière à l'exception de Cition et d'Amathonte. Ce n'est
pas ici le lieu de raconter la part qu'il eut avec l'Athénien Conon aux
campagnes des Perses contre les Spartiates. Son ambition et son activité
portèrent bientôt ombrage à Artaxerxés, non sans raison : dés 391, il
était en révolte ouverte contre son suzerain. Réduit à ses seules ressources,
la répression eût été brève mais la Grèce et l'Égypte étaient là, prêtes à l'aider
de leur argent et de leurs armes. Hakoris avait succédé à Nephôrîtès en
393 ; après avoir assuré la sécurité de sa frontière occidentale en
traitant avec les Libyens de Barca[84], il s'entendit
avec Évagoras et avec les Athéniens. Il donna du blé, des munitions, des
vaisseaux, de l'argent[85] ; Athènes envoya
quelques milliers d'hommes avec Chabrias, l'un de ses meilleurs généraux[86] : non
seulement une première expédition perse, dirigée par Autophradatès, échoua
honteusement[87],
mais Évagoras prit Cition et Amathonte, mais il osa franchir les mers, il
enleva Tyr d'assaut, il dévasta la Phénicie et la Cilicie[88]. Déjà les tyrans
d'Asie Mineure s'agitaient, et l'un d'eux, Hékatomnos de Carie, s'était rangé
du côté des confédérés[89]. Sparte, que la
prolongation des hostilités épuisait, traita brusquement avec la cour de
Suse : Antalcidas négocia pour elle une paix célèbre dans l'histoire de la Grèce. Un ordre
parti du fond de l'Asie notifia à tous les peuples de l'Hellade qu'ils
eussent à s'accorder et à respecter désormais la liberté les uns des autres
(387). Personne n'était de taille à résister aux Spartiates et aux Perses
réunis : on obéit. Un peu plus d'un demi-siècle auparavant, Athènes,
traitant avec un Artaxerxés, lui avait arraché l'indépendance des Grecs
d'Asie Sparte, traitant avec un second Artaxerxés, les lui livrait.
Le grand roi était libre de se rejeter sur les rebelles :
Évagoras subit le premier choc. Chypre était en effet comme un boulevard
naturel de l'Égypte : quiconque l'occupait dominait la mer, et, de là,
menaçait les communications d'une armée qui, débouchant de Palestine, aurait
assailli le Delta. Artaxerxés assembla donc trois cent trières et trois cent
mille hommes de pied, aux ordres de Tiribaze, et il les débarqua dans
l'île : les corsaires chypriotes interceptèrent les convois et
réduisirent les envahisseurs à une pénurie telle qu'une sédition éclata dans
leur camp. A la fin pourtant, Évagoras fut battu sur mer à la hauteur de
Cition et son escadre détruite. Il ne se découragea pas, laissa à son fils Pnytagoras
le soin de se tirer d'affaire comme il l'entendrait et passa en Égypte pour
implorer l'appui du Pharaon (585).
Hakoris avait assez de songer à sa propre sûreté sans s'aventurer dans une
expédition lointaine. Évagoras ne rapporta que des subsides insuffisants :
n'ayant plus que trois mille hommes ; il s'enferma dans Salamine, et il
s'y défendit de longues années encore[90]. La trahison
d'un des généraux perses, Gaos, gendre de Tiribaze, lui rendit un moment
l'espoir. Gaos se ligua avec Hakoris et sollicita l'appui des Lacédémoniens,
mais périt avant d'avoir rien fait : Évagoras resta de nouveau seul en
présence de l'ennemi. Tandis que les lieutenants du grand roi s'acharnaient à
le bloquer, Artaxerxés lui-même manquait de perdre la vie dans une campagne
malheureuse contre les Cadusiens. Brave soldat, mais général malavisé,
l'armée qu'il conduisait, affamée et harcelée par un ennemi insaisissable,
dans sa marche à travers les montagnes, aurait été détruite sans l'astuce de
Tiribaze, qui persuada aux barbares d'implorer la paix au moment même où ils
allaient triompher[91].
Dés le lendemain de la défaite d'Évagoras, Hakoris,
comprenant que la soumission de Chypre n'était plus qu'une question de temps,
avait cherché à créer une diversion en Asie Mineure : il s'allia avec
les Pisidiens, qui étaient alors en pleine révolte, mais sans grand avantage[92]. La Grèce lui fut plus
secourable. La paix d'Antalcidas y avait laissé nombre de mercenaires sans
emploi : il eut vite fait d'en rassembler vingt mille[93]. Les Perses, encore
embarrassés en Chypre, ne surent pas prévenir l'arrivée de ces renforts, et
ce fut heureux pour l'Égypte, car Hakoris mourut en 384, ses héritiers
Psamoutis, Mouthis et Nephôrîtès II passèrent rapidement sur le trône[94], et le pays
entier fut troublé deux années (381-379) par le règlement de sa succession.
La même turbulence des grands feudataires, qui avait empêché les Saïtes de
conserver le pouvoir, fut également funeste aux Mendésiens : le prince
de Sébennytos, Nakhtharhabi (Nectanebo 1er),
fut porté au trône par les soldats. La tradition de l'époque ptolémaïque veut
qu'il ait été le fils de Nephôrîtès 1er, écarté de la royauté par
la jalousie des dieux[95] : quelle
que fût son origine, l'Égypte n'eut pas à se repentir de l'avoir accepté pour
souverain. Continuer à Évagoras les subsides qu'Hakoris lui avait accordés
eût été de l'argent perdu : il les supprima et il hâta ainsi la chute du
tyran de Salamine[96]. Celui-ci,
abandonné de tous, las d'une résistance qui durait depuis six années, ne
consentit à désarmer qu'au prix des conditions les plus avantageuses. Non seulement
Artaxerxés lui pardonna sa révolte, mais il lui confirma son titre royal et
il lui concéda le libre exercice de son pouvoir moyennant un tribut annuel (380).
Nectanebo, resté seul face à face avec le grand roi,
redoubla d'activité. Les événements des dernières années avaient mis en
relief les talents de l’Athénien Chabrias : il l'invita à venir
organiser son armée, et Chabrias accepta, bien qu'il n'eût pas mission de son
gouvernement[97].
Il transforma le Delta en un véritable camp retranché : il garnit de
postes les points vulnérables de la côte, il construisit à chaque embouchure
du fleuve deux tours qui en commandaient l'entrée, il arma la frontière
libyenne comme la frontière asiatique, et il choisit si bien l'emplacement de
ses forteresses, qu'à l'époque d'Auguste plusieurs d'entre elles portaient
encore son nom : l'une, située en avant de Péluse, s'appelait le château[98], l'autre, non
loin du lac Maréotis, le bourg de Chabrias[99]. Les Perses
s'efforcèrent de proportionner leurs moyens d'attaque aux moyens de défense
de l'ennemi. Ako était, sur la côte méridionale de Syrie, le seul port assez
vaste pour recevoir leurs flottes, assez sûr pour les abriter contre les
tempêtes et contre les surprises. Pharnabaze y établit son quartier général
et il fit d'elle la base de ses opérations[100]. Pendant trois
années[101],
vivres, munitions, soldats de terre et de mer, vaisseaux phéniciens et grecs
y affluèrent : les rivalités des chefs perses, Tithraustés, Datame,
Abrocomas, et les intrigues de cour faillirent plusieurs fois arrêter les
progrès de l'entreprise, mais Pharnabaze réussit toujours à écarter ses
rivaux, et au commencement de 374
l'expédition était prête à partir[102]. Elle comptait
deux cent mille soldats et vingt mille mercenaires, trois cents trières, deux
cents galères à trente rames, et beaucoup de vaisseaux de charge[103]. Au dernier
moment l'Égypte avait perdu son meilleur chef. Artaxerxés avait demandé à
Athènes de quel droit elle autorisait Chabrias à servir contre lui dans les
rangs des Égyptiens ; par la même occasion il priait les Athéniens, ses
amis, de lui prêter pour un temps leur général Iphicrate. Les Athéniens
ordonnèrent à Chabrias de revenir, et ils députèrent Iphicrate en Syrie, où
il assuma le commandement des auxiliaires grecs[104]. L'armée ainsi
renforcée s'ébranla vers mai 374[105]. En arrivant à
Péluse, Pharnabaze vit qu'il avait peu de chances de forcer la place : non
seulement les murailles avaient été remises à neuf, mais les habitants
avaient coupé les canaux et inondé les approches. Iphicrate conseilla une
surprise : trois mille hommes expédiés en cachette débarquèrent à l'entrée de
la bouche Mendésienne et attaquèrent les retranchements qui la protégeaient.
La garnison sortit imprudemment, fut battue et poursuivie si chaudement que
vainqueurs et vaincus pénétrèrent pêle-mêle dans le fort. La brèche était
ouverte, en s'y jetant promptement, l'on pouvait s'emparer du pays aisément :
les dissensions des généraux perdirent l'occasion. Iphicrate avait interrogé
les prisonniers et il avait appris d'eux que Memphis était dégarnie. Il
conseilla donc aux Perses de remonter le Nil en hâte et d'enlever la capitale
avant que Nectanebo y eût jeté des renforts ; mais Pharnabaze trouva le
projet hasardeux et il préféra attendre pour agir que l'armée entière l'eût
rejoint. Iphicrate proposa alors de tenter l'aventure avec ses bandes à lui,
mais on craignit qu'il ne nourrît quelque arrière-pensée de trahison et on
lui refusa la permission de marcher. Ces délais avaient donné à Nectanebo le
temps de revenir de son premier émoi : il reprit l'offensive, il assaillit le
camp des ennemis et il emporta l'avantage dans plusieurs escarmouches. Cependant
l'été s'avançait, le Nil montait rapidement, bientôt l'inondation couvrit le
sol : Iphicrate et Pharnabaze battirent en retraite et revinrent en Syrie.
Iphicrate, dégoûté des récriminations de ses collègues asiatiques, s'embarqua
secrètement pour Athènes : ce qui restait de l'armée et de la flotte se
disloqua bientôt après son départ. L'Égypte fut délivrée pour un quart de
siècle[106].
Cet échec n'ébranla en rien l'influence que le grand roi
avait exercée sur la
Grèce depuis la paix de 387 ; Sparte, Athènes et Thèbes
se disputèrent son alliance avec plus d'acharnement que jamais. En 372,
Antalcidas reparut à Suse pour implorer une nouvelle intervention ; en
367 Pélopidas et Isménias obtinrent un rescrit ordonnant aux Grecs de vivre
en paix, puis Athènes envoya des ambassadeurs pour mendier les subsides de la Perse. Il semblait
qu'Artaxerrès fût devenu pour les États helléniques une sorte d'arbitre
suprême devant lequel chacun venait plaider sa cause. Mais cet arbitre qui imposait
sa volonté au dehors n’était pas maître chez lui. Doux, facile d'humeur, plus
enclin à pardonner qu'à sévir, il n'avait pas l'énergie nécessaire pour
comprimer l'ambition des gouverneurs de province. Ariobarzane de Phrygie
avait donné le signal de la défection : Datame, Aspis de Cappadoce,
s'insurgèrent tour à tour et défièrent pendant des années les efforts de leur
souverain. Quand on se fut débarrassé d'eux par la trahison, tous les
satrapes des provinces occidentales, depuis les frontières de l'Égypte
jusqu'à l'Hellespont, conclurent une alliance offensive et défensive :
l'empire s'effondrait, si les dariques n'étaient encore une fois intervenues
dans la querelle. L'Égypte, toujours à l'affût, avait trouvé dans cette révolte
une occasion de montrer sa haine contre la Perse et d'augmenter sa propre sécurité. Nectanebo
était mort en 361, et Tachos lui avait succédé[107]. Il n'hésita
pas à négocier avec les rebelles, et ceux-ci lui dépêchèrent Rhèomitrès afin
de débattre les conditions de l'alliance. Nectanebo avait laissé une flotte
nombreuse et un trésor bien garni : Tachos confia à l'ambassadeur cinq cents
talents d'argent et cinquante navires, avec lesquels celui-ci cingla vers
Leuké sur la côte d'Asie. Ses complices l'attendaient, heureux du succès de
sa mission, mais il n'avait pas confiance en l'issue de la lutte et il ne cherchait
qu'une occasion de rentrer en grâce ; à peine de retour, il les saisit
et, d'accord avec Orontès, il les expédia à Suse, chargés de chaînes[108]. Tachos avait
donc contribué bénévolement à remplir les coffres et à recruter les équipages
du grand roi : malgré ce mécompte, sa situation était si brillante et celle
des Perses si misérable qu'il décida de prendre l'offensive et d'envahir la Syrie. Il était
confirmé dans son dessein par Chabrias, que les hasards d'une vie aventureuse
avaient ramené aux bords du Nil[109], mais l'argent
lui manquait pour couvrir les frais d'une longue campagne en pays étranger :
Chabrias lui enseigna le moyen de se le procurer. Le clergé égyptien était
riche : le Grec remontra que les sommes dépensées annuellement pour les
sacrifices et pour l'entretien des temples seraient mieux employées au
service de l'État, et il conseilla au Pharaon de supprimer la plupart des
collèges sacerdotaux. Les prêtres se rachetèrent par le sacrifice de leurs
biens personnels : le roi accepta gracieusement ce qu'ils lui offraient, puis
il leur déclara qu'à l'avenir et pendant toute la durée de l'expédition
contre les Perses, il exigerait d'eux les neuf dixièmes des revenus sacrés.
Cet impôt aurait suffi, si on avait pu le lever entièrement ; mais le clergé
trouva sans doute moyen de s'y soustraire au moins en partie, car on dut
recourir à d'autres expédients. Chabrias conseilla alors d'augmenter la
capitation et la taxe sur les maisons, d'instituer un droit d'une obole sur
chaque ardeb de grain qui serait vendu, de frapper d'une dîme la navigation,
les fabriques, les métiers manuels. Les ressources affluèrent bientôt, mais
une autre difficulté se présenta qu'il résolut avec non moins d'énergie.
L'Égypte avait peu de numéraire les habitants s'en tenaient au système
d'échange, dans les transactions ordinaires de la vie. D'autre part, les
mercenaires grecs ne voulaient pas être payés en nature ou en métaux non monnayés;
ils exigeaient des espèces sonnantes pour prix de leur sang. Ordre fut intimé
aux indigènes de verser au trésor l'or et l'argent brut ou travaillé qu'ils
pourraient avoir, sauf à être remboursés graduellement par les nomarques sur
le produit des taxes futures[110].
Ces mesures, si elles valurent l'impopularité à Tachos,
lui permirent de lever quatre-vingt mille hommes de troupes indigènes et dix
mille Grecs, d'équiper une flotte de deux cents voiles[111], et de louer
les meilleurs généraux du temps. Là toutefois son empressement à bien faire
lui fut nuisible. Il avait Chabrias et l'alliance d'Athènes : il voulut
avoir Agésilas et l'alliance de Sparte. Agésilas, malgré ses quatre-vingts
ans et ses infirmités, n'était pas devenu insensible au gain et à la
vanité ; il fut alléché par la promesse du commandement suprême et il
partit avec mille hoplites[112]. Une première
déception l'attendait au débarqué : Tachos lui confia la conduite des
mercenaires, mais il garda pour soi-même la direction générale de la guerre
et il plaça la flotte entre les mains de Chabrias[113]. Le vieux
héros, après avoir manifesté son mécontentement par un redoublement de
rudesse spartiate, se laissa apaiser par des présents et consentit à accepter
le poste qu'on lui offrait[114]. Bientôt
cependant des dissentiments plus graves éclatèrent entre lui et ses alliés :
il aurait voulu que Tachos demeurât en Égypte et qu'il se fiât à ses généraux
du soin de conduire les opérations. La facilité avec laquelle les chefs de
bandes passaient d'un parti à l'autre sous l'inspiration du moment n'était
peut-être pas pour inspirer de la confiance à l'Égyptien : il refusa, remit
la régence à son beau-frère, nommé Tachos comme lui, et il se rendit au camp.
Les Perses n'étaient pas assez nombreux pour se risquer en rase campagne :
Tachos chargea son cousin Nakhtonabouf (Nectanebo II), fils du régent, de les
assiéger dans leurs forteresses. La guerre traînant en longueur, le mécontentement
se glissa parmi les troupes indigènes et la trahison se mit de la partie. Les
expédients financiers de Chabrias avaient exaspéré les prêtres et le petit
peuple : les plaintes, étouffées d'abord par la crainte des mercenaires,
éclatèrent dès que l'expédition eut franchi la frontière. Le régent, au lieu
de chercher à les apaiser, les encouragea sous main, et il écrivit à son fils
pour l'aviser de ce qui se passait et pour l'exhorter à ceindre le diadème. Nectanebo
eut bientôt fait de gagner à sa cause les Égyptiens qu'il commandait, mais
cela ne lui servait de rien, tant que les Grecs ne s'étaient pas prononcés.
Chabrias refusa de manquer aux engagements qu'il avait contractés. Agésilas
n'eut pas les mêmes scrupules. Sa vanité avait cruellement pâti depuis qu'il
était en Égypte : après s'être vu refuser le rang auquel il croyait
avoir droit, sa petite taille, ses infirmités, sa grossièreté lacédémonienne
l'avaient exposé aux railleries des courtisans. Tachos le jugeait inégal à sa
renommée et lui avait appliqué, dit-on, le proverbe de la montagne en travail
qui accouche d'une souris, à quoi l'autre avait répondu : Vienne l'occasion et je lui apprendrai que je suis le lion[115]. Quand Tachos
le pria de marcher contre les rebelles, il lui remontra ironiquement qu'on
l'avait envoyé pour secourir les Égyptiens, non pour les combattre ;
avant donc de se décider pour l'un ou pour l'autre des compétiteurs, il
consulterait les Éphores. Ils lui laissèrent la liberté d'agir au mieux des
intérêts de la patrie, et il se déclara pour Nectanebo, malgré les instances
de Chabrias. Tachos, abandonné même de ses auxiliaires, s'enfuit à Sidon,
puis auprès d'Artaxerxés, qui l'accueillit favorablement et qui le plaça à la
tête des troupes qu'il armait contre l'Égypte (359)[116].
Le bruit de sa chute, répandu dans la vallée du Nil, y
souleva une révolte générale ; l'appui des étrangers excita la méfiance des
indigènes, et ils acclamèrent le prince de Mendés. Nectanebo abandonna les
conquêtes de son prédécesseur et ramena ses forces en Égypte ; arrivé à
Péluse, il se trouva en présence d'une armée peu disciplinée encore, mais
nombreuse et résolue, Agésilas conseilla d'attaquer immédiatement pour ne pas
donner aux insurgés le temps de s'aguerrir. Par malheur, il n'était plus bien
en cour : le prince de Mendés avait essayé de le corrompre, et, bien qu'il
eût montré cette fois une loyauté inespérée, on n'avait plus foi en lui.
Nectanebo établit son quartier général à Tanis, et son adversaire se flatta
de l'y enfermer. On sait avec quelle habileté l'Égyptien manie la pioche et
avec quelle promptitude il élève les retranchements les plus co |