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Le monde oriental à l'avènement de Cyrus : Crésus et Nabonide ; conquête
de la Lydie
(546) ; les Perses dans l'extrême Orient (545-539) ; chute de l'empire
chaldéen (538).
Depuis le traité de 585, la paix n'avait pas été troublée
entre les deux grands États qui se partageaient l'Asie Mineure, la Médie et la Lydie. Chacun
d'eux, sûr de la neutralité de l'autre, avait concentré ses efforts contre
les régions où il comptait ne pas rencontrer de rivaux sérieux : la Médie contre les
pays de l'extrême Orient et contre Babylone, la Lydie contre les colonies
grecques et contre les nations indigènes de la péninsule. Alyatte n'avait
plus songé qu'à consolider sa situation, soit par des alliances de famille,
soit par la force des armes. Le mariage d'une de ses filles avec Mêlas
d'Ephèse lui assura dans cette ville l'appui d'une faction considérable[1]. Son fils Crésus,
qu'il avait eu d'une Carienne, reçut en apanage la Mysie Propontide[2], et son fils
Adramytios la Mysie
méridionale, où il bâtit la forteresse d'Adramytion[3] : la Bithynie elle-même fut
entamée[4]. Il employa les
dernières années de son règne à la construction d'un tombeau gigantesque, à
peine inférieur pour la masse aux édifices de l'Égypte et de Babylone[5]. Toutes les ressources
du royaume suffirent à peine à ce travail : il fallut suspendre les
guerres pour l'achever. Aussi Crésus eut-il quelque peine à faire prévaloir
ses droits à la couronne son frère Pantaléon, fils d'une Ionienne, lui
disputa longuement le pouvoir avec l'appui des mécontents[6]. Débarrassé de ce
rival incommode, il essaya de la politique pacifique et il s'ingénia à
enrichir les sanctuaires grecs, ceux de l'Europe comme ceux de l'Asie :
l'Apollon et l'Athénée de Delphes, l'Apollon de Didyme et celui de Thèbes
furent comblés de cadeaux. Une pitié aussi méritoire lui valut le droit de
cité grecque et aux Lydiens le privilège de siéger sur le premier rang dans
les Jeux Olympiques[7], mais les
habitants de la côte ionienne ne se crurent pas obligés pour cela de
sacrifier leur liberté. Alors Crésus renonça à la douceur et il déclara la
guerre aux villes qui lui fermaient l'issue des vallées du Caystre et de l'Hermos.
Ephèse succomba la première, malgré les relations personnelles du roi avec le
banquier Pamphaês[8],
malgré la présence aux affaires d'un de ses neveux, Pindaros, fils de
Mélas ; l'acropole fut démolie, et la population descendit dans la
plaine autour du temple d'Artémis. Smyrne éprouva le même sort, puis les villes
de moindre importance tombèrent l'une après l'autre. Crésus eut un moment la pensée
d'équiper une flotte et de s'emparer des Cyclades ; l'inexpérience des
Lydiens en matière de navigation le força de renoncer à ce projet[9]. Il se retourna
alors contre l'intérieur et il subjugua en quelques années les Maryandiniens,
les Thraces d'Asie, les Bithyniens, les gens de la Paphlagonie, les
tribus phrygiennes qui avaient échappé à ses prédécesseurs, la Lycaonie, la Pamphylie ; sauf la Lycie et la Cilicie, tous les pays
compris entre le Pont-Euxin, l'Halys et la Méditerranée
lui payèrent le tribut[10]. L'acquisition
de tant de provinces fertiles et industrieuses fit de lui un des souverains
les plus opulents, et la générosité avec laquelle il prodigua ses trésors
excita l'admiration des contemporains au plus haut degré[11]. Les Grecs lui
restituèrent en éloges et en reconnaissance ce qu'il leur donna en présents;
ils l'entourèrent d'un renom de richesse qui dure encore.
En apprenant la chute de l'empire mède, il se sentit assez
perplexe sur les conséquences que cet événement pouvait entraîner pour lui.
Les traités de 585 se trouvaient annulés du coup, et si, d'un côté, la Lydie perdait une alliance
qui avait aidé à sa grandeur en assurant sa sécurité, d'autre part, elle
rentrait en possession de sa liberté d'action et rien ne l'empêchait plus de
passer l'Halys. Le moment était d'ailleurs favorable à une attaque, tandis
que la puissance de Cyrus était mal établie encore et que les provinces
orientales de l'empire mède ne s'étaient pas ralliées à sa domination. Crésus
se résolut donc à la guerre et il se chercha des alliés au dehors. L'Égypte
accueillit d'autant mieux ses ambassadeurs qu'Amasis lui-même voyait dans
l'avènement des Perses un danger prochain pour son royaume. Une alliance offensive
et défensive fut conclue[12], â laquelle
Nabonide de Babylone et les Lacédémoniens adhérèrent bientôt[13]. En 545, le roi de Lydie était à la tête
d'une coalition qui aurait eu raison des Perses aisément, si son action avait
pu se produire d'ensemble ; par malheur, la trahison d'un chef de
mercenaires grecs révéla à Cyrus le danger qui le menaçait et précipita les
événements. La tradition lydienne prétendit saisir dans la chute de Crésus la
volonté expresse du destin trois
années durant Apollon fit échec à la fortune, mais le moment arriva où aucune
force divine ne put la contenir plus longtemps. Le roi s'était adressé aux
différents oracles de la
Grèce pour connaître l'avenir, et il avait reçu d'eux
plusieurs réponses ambiguës qu'il lui plut interpréter de la manière la plus
favorable à ses désirs ; on lui avait dit que, s'il attaquait les
Perses, il détruirait un grand empire, et que la suprématie de sa race
durerait jusqu'au jour où un mulet s'assiérait sur le trône de Médie[14]. Il crut que les
dieux lui promettaient la victoire et il ne songea plus qu'à porter la guerre
sur le territoire ennemi. Les rares documents qui nous sont parvenus prouvent
pourtant que, loin d'assumer l'offensive, il fut surpris par son adversaire.
A peine prévenu, Cyrus s'était mis en campagne ; il traversa sans autorisation
la partie nord de l'empire chaldéen et il déboucha en Cappadoce, mais là, il
se heurta aux avant-postes lydiens. Crésus, averti par des émissaires de Nabonide,
avait rassemblé ce qu'il avait de troupes disponibles, et, avant l'arrivée
des Perses, il avait envahi la
Cappadoce, au printemps de 546. Il s'y empara de Ptéria,
dont la citadelle commandait la route de Sinope, et il en dévasta les
environs comme pour interposer entre lui et l'ennemi une large bande de
désert. Cyrus, battu à la première rencontre, proposa une trêve de trois mois
que Crésus accepta pour donner à ses alliés le temps de le rejoindre. Cyrus
essaya de soulever une révolte sur les derrières de son adversaire et manda
des messagers aux Grecs d'Ionie pour les inviter à se joindre à lui. Ils refusèrent,
moins par amitié pour le Lydien que par crainte de la domination perse. A la
reprise des hostilités, la chance tourna et les Lydiens, pliant sous le nombre,
durent se replier derrière l'Halys après une journée de lutte acharnée :
Crésus se retira lentement, dévastant le pays sur son passage pour retarder
la poursuite. L'hiver était proche, il crut la campagne terminée, et il
licencia ses mercenaires ; il envoya à ses alliés de Grèce, de Chaldée
et d'Égypte l'intimation de se préparer pour une campagne offensive au printemps
suivant. Il avait compté que les Perses hiverneraient en Cappadoce :
mais Cyrus comprit que, s'il attendait quelques mois encore, sa cause serait
sinon perdue, au moins gravement compromise. Attaqué de front par les contingents
de la Lydie
et de Lacédémone, menacé en flanc et sur ses derrières par les Égyptiens et
par les Chaldéens, il serait contraint de reculer ou de diviser ses forces.
Il franchit donc l'Halys malgré l'hiver et il poussa droit vers Sardes.
Crésus rassembla à la hâte ce qu'il avait de troupes indigènes et offrit la
bataille. Même en ces circonstances défavorables, il aurait remporté la
victoire si sa cavalerie, la meilleure qui fût au monde, avait pu donner.
Mais Cyrus avait couvert le front de ses colonnes d'une ligne de chameaux ;
l'odeur en effraya tellement les chevaux lydiens qu'ils se débandèrent et
refusèrent de charger[15]. Une seconde défaite
sur les confins de la plaine de l'Hermos acheva de désorganiser la
résistance. Crésus se retrancha dans Sardes et dépêcha message sur message à ses
alliés, afin de hâter leur venue. La citadelle était bien défendue et passait
pour imprenable ; elle avait déjà repoussé un assaut et elle paraissait
disposée à tenir longtemps encore, lorsqu'un coup du hasard consomma sa ruine.
Un soldat de la garnison laissa tomber son casque du haut des murailles,
descendit le ramasser et remonta par le même chemin. Un aventurier marde,
nommé Hyrœadês, l'aperçut, escalada les rochers que les ingénieurs avaient négligé
de fortifier, les croyant inaccessibles, et pénétra avec quelques-uns de ses
compagnons dans le coeur de la place. Elle succomba après quatorze jours de
siège (546)[16].
La Lydie
hors de combat, la coalition se dénoua d'elle-même. Les Lacédémoniens restèrent
chez eux[17] ;
Amasis, que son éloignement protégeait encore, se garda de bouger; Nabonide
demeura sur la défensive. Si Crésus avait remporté la victoire, il n'aurait
pas changé sensiblement la face du monde. La Lydie était trop loin de l'Iran pour pouvoir
jamais établir sa domination sur la Médie de façon durable : Cyrus aurait
refait son armée plus ou moins vite, et il serait revenu à la charge jusqu'à
l'achèvement complet de ses projets. Son triomphe marqua une ère décisive
dans l'histoire. Tous les rois d'Orient, les grands comme les petits, comprirent
qu'ils étaient désormais à sa discrétion, et ils s'ingénièrent à éviter le
moindre sujet de querelle avec lui ; une campagne de quelques jours
avait détruit l'œuvre de trois années de négociations. L'affaissement soudain
de la monarchie lydienne frappa les Grecs de stupeur. C'était la première fois
qu'ils voyaient se jouer sous leurs yeux une de ces grandes tragédies dont
l'histoire du monde oriental est remplie. La dynastie de Gygès les avait
effrayés par sa vigueur, éblouis par son opulence, gagnés par ses largesses ;
ils l'avaient crue invincible et ils ne concevaient pas qu'elle eût péri par
un jeu de causes naturelles : ils imaginèrent que Crésus avait expié le
crime qui avait élevé Gygès au trône. Au moment où les Perses pénétraient
dans la citadelle, il avait fait ce que tant de monarques avaient fait avant
lui, Shamashshoumoukîn et Saracos à Babylone et à Ninive : il avait mis
le feu à son palais pour échapper au vainqueur. Le sacrifice s'accomplit-il
jusqu'au bout ? Il est probable, mais le peuple ne put se résigner à le
croire. Bacchylide affirmait dans une ode célèbre, qu'au moment où la flamme
montait, Apollon avait enlevé le prince qui avait si largement enrichi ses
autels et qu'il l'avait transporté chez les Hyperboréens[18]. La version d'Hérodote
est plus développée. Crésus, aux jours de sa grandeur, avait eu la visite de l'Athénien
Solon et il lui avait demandé qui était le plus heureux des hommes ?
Solon avait énuméré successivement Tellus d'Athènes, les Argiens Cleobis et
Biton, et, comme le roi se récriait, il lui avait déclaré qu'on ne peut juger
du bonheur d'un homme tant qu'il vit, car souvent le
dieu nous donne un éclair de prospérité et il nous plonge ensuite dans la
misère. Crésus ne comprit pas la sagesse de cet avis sur le moment ;
mais, bientôt après le départ de l'Athénien, son fils Atys fut tué à la
chasse par un de ses hôtes, et il n'était pas encore consolé de ce malheur
quand la prise de Sardes fit de lui un mendiant et un esclave. Il faillit
être tué dans la foule par un soldat perse qui ne le connaissait pas ;
un autre de ses fils, sourd et muet de naissance, vit le danger et en fut si
effrayé que la parole lui jaillit aux lèvres : Soldat,
cria-t-il, ne tue pas Crésus ! Crésus,
mené devant le vainqueur, fut condamné à mourir. Il était déjà sur le bûcher
quand les discours de Solon lui revinrent à l'esprit avec tant de force qu'il
s'écria par trois fois Solon ! Cyrus
l'interroge, apprend son histoire et lui accorde sa grâce. La flamme refusait
de s'éteindre, un orage amassé par Apollon éclate soudain et noie le bûcher
en quelques instants[19]. Bien traité par
Cyrus, le Lydien devint l'ami fidèle et le conseiller de son vainqueur, l'accompagna
désormais partout et lui fut utile en plus d'une circonstance. En passant l'Halys
il avait détruit un grand empire, mais cet empire était le sien. Le fils de
Cambyse le Perse et de la femme mède, le Mulet, comme l'avait appelé
l'oracle, retourna à Ecbatane après sa victoire et laissa à ses lieutenants
le soin de consommer l'annexion. Mazarès réprima une révolte de Sardes,
enleva l'une après l'autre les colonies grecques de la côte et mourut à la
peine. Son successeur, Harpage, acheva sa tâche et conquit la Lycie, qui avait résisté
aux Mermnades avec succès. Les gens de Phocée et de Téos s'expatrièrent, la
population entière de Xanthos se fit massacrer plutôt que de se rendre : le
reste se résigna à son sort et subit docilement la souveraineté des Perses[20].
Tandis qu'Harpage achevait la pacification de l'Asie Mineure,
Cyrus s'enfonçait dans les régions lointaines de l'extrême Orient. Nous
n'avons sur cette partie de son règne que des renseignements isolés et
presque sans valeur. S'il faut en croire Ctésias, la Bactriane fut frappée
la première. Ses habitants comptaient parmi les meilleurs soldats du monde,
et ils combattirent d'abord avec bonheur ; Ctésias affirme qu'ils
posèrent les armes en apprenant que Cyrus avait épousé une fille d'Astyage[21]. On ne voit pas
trop en quoi le mariage du conquérant avec une princesse mède pouvait exercer
quelque influence sur leur décision; Ctésias a dû reproduire une légende
reçue de son temps à la cour de Suse. L'annexion de Bactres entraînait celle
de la Margiane,
de l'Ouvarazmiya (Khorasmie[22]) et de la Sogdiane ; Cyrus y construisit plusieurs
places fortes, dont la plus célèbre, Cyropolis ou Cyreskhata, commandait un
des gués principaux du fleuve Iaxartès[23]. Les steppes de la Sibérie
arrêtèrent sa marche vers le nord, mais à l'est, dans les plaines de la Tartarie chinoise, les
Çakâ ou Saces, renommés pour leur bravoure et leur richesse, n'échappèrent
pas à son ambition. Il les assaillit, prit leur roi Amorgès et crut les avoir
réduits ; mais Sparêthra, femme d'Amorgès, rassembla ses derniers
fidèles, et repoussa les envahisseurs. Elle les aurait même contraints à lui
rendre son mari en échange des prisonniers qu'elle avait faits[24] : malgré sa
victoire, les Saces se déclarèrent tributaires[25], et ils formèrent
désormais l'avant-garde de l'empire contre les Nations de l'Est. En les
quittant, Cyrus remonta vers le sud sur le plateau de l'Iran et il parcourut
l'Haraïva (Arie), les Thatagous (Sattagydie), l'Haraouvati, le Zaranka, le
pays entre la rivière de Caboul et le fleuve Indus[26]. Eut-il le temps
de descendre au delà du lac Hamoun et parvint-il aux bords de la mer
Erythrée ? Une tradition d'époque postérieure prétendait qu'il avait
perdu son armée dans les déserts sans eau de la Gédrosie[27]. On ne saurait
avoir confiance dans ces récits : le fait seul de la conquête subsiste, les
détails en étaient oubliés depuis longtemps lorsqu'on s'avisa de les
recueillir.
Ces guerres l'occupèrent cinq ou six ans, de 545 à 539[28] ; dès le
retour, il se prépara à marcher contre la Chaldée. La
Chaldée avait l'apparence plus que la réalité d'un ennemi redoutable :
ses luttes incessantes contre l'Assyrie l'avaient usée peu à peu, l'effort
par lequel elle s'était délivrée et avait renversé sa rivale, les batailles
de Nabuchodorosor, les discordes de ses successeurs avaient achevé de
l'épuiser. La décadence était aussi prompte que l'élévation avait été
soudaine : moins de trente ans après la mort du conquérant, on pouvait
déjà prédire la chuté imminente de son oeuvre. Nabonide n'avait rien du héros
ni même du soldat : c'était un monarque indolent et paisible, occupé du
culte des dieux plutôt que de l'entretien des places et des armées. Dans les
premières années, il réprima quelques rébellions insignifiantes en Syrie[29] et il régla la
succession des rois de Tyr. Plus tard, quand la Médie se fut écroulée,
il voulut avoir sa part des dépouilles et il s'attribua la ville de Kharrân avec
le district environnant[30]. Là se bornèrent
ses exploits : il préféra employer à construire les ressources de son
royaume. Où il trouvait un édifice en ruines, il le réparait ou il le rebâtissait
entièrement : il recherchait dans les fondations les cylindres que le
roi dédicateur y avait enfouis pour perpétuer la mémoire de sa dévotion aux
dieux, et sa joie était vive lorsque les fouilles lui livraient le nom d'un
prince qui avait fleuri quelques centaines ou même quelques millier d'années
avant lui[31].
A Larsam, à Ourou, à Sippar, il restaura les monuments des vieux chefs chaldéens,
et le soin qu'il eut de ces villes et de leurs divinités excita des sentiments
de jalousie chez les prêtres de Babylone. Cependant Cyrus grandissait
toujours et les alliés de la Chaldée disparaissaient l'un après l'autre, la Médie d'abord, la Lydie ensuite : en
l'an XVII, les riverains de la Méditerranée
se soulevèrent et Nabonide ne fit rien pour les ramener à l'obéissance[32].
Les Juifs étaient trop faibles encore pour imiter
l'exemple que leurs anciens voisins leur donnaient : mais si leur
dispersion leur défendait d'agir efficacement, ils ne dissimulaient déjà plus
la joie dont l'isolement de Babel les comblait. La sentence d'exil lancée contre
eux par Nabuchodorosor n'avait pas été aussi générale qu'on le croit
d'ordinaire. La population des villes secondaires et des campagnes, ou bien
n'avait pas quitté ses foyers pendant la guerre, ou bien y était rentrée
aussitôt après, avec assez d'empressement pour que les Chaldéens ne fussent
pas obligés, comme les Assyriens lors de la chute de Samarie, à la renforcer
par des colonies d'étrangers. Jérusalem elle-même n'avait pas été transplantée
entière en Chaldée : beaucoup de ses habitants l'avaient abandonnée à
temps et s'étaient réfugiés en Égypte. Le nombre des déportés n'avait pas
dépassé peut-être vingt mille en trois fois[33], mais, à défaut
de la quantité, la qualité leur méritait d'être considérés comme la
représentation d'Israël entier. C'étaient d'abord les deux derniers rois, Joïakîn
et Zédékias, puis leur famille, l'aristocratie de Juda, le clergé du temple et
son grand prêtre, les prophètes[34]. Ils furent
répartis entre Babylone et les cités voisines. Les textes contemporains ne
nous signalent d'une manière précise qu'un seul de leurs établissements, celui
de Tel-Abîb, sur le Kébar[35], mais plusieurs
des colonies juives qui florissaient en ces régions vers l'époque romaine
prétendaient remonter jusqu'au temps de la captivité : une légende
recueillie dans le Talmud affirmait que la synagogue de Shafyâthib, prés de
Nehardaa, avait été bâtie par le roi Joïakîn avec des pierres arrachées aux
ruines du temple de Jérusalem[36]. Ces communautés
jouissaient d'une autonomie complète. Pourvu qu'elles acquittassent l'impôt
et les corvées réglementaires, elles étaient libres de pratiquer leur
religion et de s'administrer comme elles l'entendaient. Les cheikhs, les
anciens de la famille et de la tribu, qui avaient joué un rôle prépondérant
au pays d'origine, conservèrent leur rang[37] : le
Chaldéen les acceptait pour chefs de leur peuple et il ne les gênait aucunement
dans l'exercice de leur autorité. Comment les autres arrangèrent leur
existence, à quelles industries ils s'adonnèrent pour gagner le pain de
chaque jour, pour conquérir l'aisance et même la richesse, aucun de ceux qui
écrivaient alors n'a en souci de nous le dire[38]. Ouvriers ou
laboureurs, employés ou marchands, il fallait vivre, et l'on vécut, et, selon
le conseil de Jérémie[39], on travailla à
ne pas laisser perdre la semence d'Israël. Quelques siècles plus tard, on s’imaginait
volontiers que les exilés avaient été plongés tout entiers dans la pénitence
et dans l'inertie. Au bord des fleuves de Babel -
nous étions assis et nous pleurions, - en nous souvenant de Sion. Aux saules
de la campagne - nous avions suspendu nos lyres ; - car là nos ravisseurs
nous commandaient des paroles de chant, - nos oppresseurs des accents de
joie : - Chantez-nous des
cantiques de Sion ! Comment chanterions-nous le chant de Jahvé - sur
la terre étrangère ![40] Cela n'était
vrai que des prêtres et des scribes. Le vide s'était fait dans leur vie, du
jour que le conquérant les avait arrachés à cette routine de prières et de
rites minutieux dont l'accomplissement leur semblait être le privilège le
plus enviable auquel l'homme pût aspirer. Le temps qu'ils avaient consacré
jadis au service du temple ils le consumaient à se lamenter sur les malheurs
de la nation, â s'en accuser eux-mêmes et les autres, à se demander quel
crime leur avait mérité la ruine et pourquoi Jahvé, qui avait absous si
souvent leurs pères, n'avait pas étendu sa clémence jusque sur eux.
C'est dans la patience même de Dieu qu'Ézéchiel leur montrait
la cause de leur déchéance. Nourri dans le temple dès l'âge le plus tendre,
puis déporté en 597 avec Joïakîn, il avait médité sur l'histoire du passé et
elle lui était apparue comme un long conflit entre la justice divine et
l'iniquité juive. Jahvé s'était engagé envers la maison d'Israël du temps
qu'elle était encore en Égypte, et il ne lui avait réclamé qu'un peu de
fidélité en échange de sa protection : Jetez
chacun de vous les idoles de ses yeux et ne vous souillez pas avec les faux
dieux du pays d'Égypte ; moi, Jahvé, je suis votre Dieu !
Cette condition si douce, les enfants d'Israël ne l'avaient jamais observée
et c'était l'origine de leurs maux ; avant même d'échapper à Pharaon,
ils avaient trahi leur maître, et celui-ci avait songé à les accabler de sa
colère, mais j'agis par égard pour mon nom, pour
qu'il ne fût pas avili aux yeux des peuples au milieu desquels ils se
trouvaient, et en présence desquels je m'étais révélé à eux, et à l'effet de
les tirer d'Égypte. Je les tirai donc d'Égypte et les conduisis dans le désert.
Et je leur donnai mes préceptes et je leur promulguai mes commandements, que
l'homme doit pratiquer pour s'assurer la vie. Et de plus, je leur assignai
mes sabbats pour servir de signe entre moi et eux. Mais ils furent rebelles à
mes ordres. Comme ils avaient fait en Égypte, ils firent au pied du Sinaï.
Cette fois encore Jahvé ne put se résoudre à les détruire ; il se borna
à décréter que nul d'entre eux n'entrerait dans la Terre Promise, et
il se retourna vers leurs fils. Mais les fils ne furent pas plus sages que
n’avaient été les pères ; à peine entrés dans la contrée qui leur était dévolue,
un pays de lait et de miel, le plus beau de tous les
pays, ils jetèrent les yeux sur toute colline élevée, sur tout arbre touffu,
ils y immolèrent leurs victimes, ils y déposèrent le parfum de leur encens, ils
y versèrent leurs libations. Et, non contents de profaner leurs autels
par des cérémonies et par des offrandes impies, ils s'inclinèrent devant des
idoles : Soyons comme les autres nations, comme
les peuples de tous les pays, adorons le bois et la pierre. – Par ma vie ! dit le Seigneur, l'Éternel ; d'une main puissante et le bras étendu, et déversant sur vous mon
courroux, je vous gouvernerai ![41] Si légitime que
fût le châtiment, Ezéchias ne croyait pas qu'il dût être perpétuel. Dieu est
trop juste pour rendre les générations futures responsables à jamais de la
faute des générations passées et présentes. Qu'avez-vous
donc, vous autres d'Israël, à répéter sans cesse : Les pères ont mangé du verjus, et les dents des fils en ont été agacées ?
- Par ma
vie ! dit le Seigneur
l'Éternel : ne répétez plus ce proverbe
en Israël ! Car voyez toutes les
personnes sont à moi, la personne du père et la personne du fils, mais c'est
la personne coupable qui mourra… Celui
qui est juste restera en vie, parole du Seigneur l'Éternel. Israël
est donc maître de ses destinées : s'il s'obstine en ses égarements, il
reculera d'autant l'heure du salut ; s'il se repent et s'il observe la
loi, la colère divine s'apaisera. Ainsi donc, maison
d'Israël, je vous jugerai chacun selon ses oeuvres. Jetez loin de vous tous
les péchés que vous avez commis ; faites-vous un coeur nouveau et un
nouvel esprit ! Pourquoi voudriez-vous mourir, maison d'Israël ?
Car je ne prends point plaisir à la mort de celui qui meurt ! Revenez
donc et vivez ![42] Quelques-uns
objectaient qu'il était bien tard pour parler encore d'espoir et d'avenir :
Nos ossements sont desséchés, disaient-ils, notre confiance est minée ; nous sommes perdus.
Le prophète leur répondait que Dieu l'avait emmené en esprit au milieu d'une
plaine couverte d'ossements. Et je les adjurai, et
tandis que je les adjurais, voilà qu'avec fracas ils se rejoignirent les uns
les autres. Et quand je les regardai, je vis sur eux des nerfs, puis ils se
vêtirent de chair et la peau les enveloppa, mais il n'y avait pas encore de
souffle en eux. Alors Jahvé me dit : Évoque
le souffle, évoque, fils de l'homme, et crie au souffle : Voici ce que
dit le Seigneur, l'Éternel : Viens, souffle des quatre vents et souffle
dans ces cadavres pour qu'ils revivent. Et j'évoquai, comme j'en avais
reçu l'ordre, et le souffle entra en eux et ils revinrent à la vie et ils se
dressèrent sur leurs pieds, une grande, grande multitude ; alors il me
dit : Ces ossements-là c'est la
maison d'Israël… Voyez, je vais ouvrir vos tombeaux et vous en sortir, ô
mon peuple ! et je vous ramènerai dans la terre d'Israël… et je mettrai mon
souffle en vous, pour que vous reveniez à la vie, et je vous replacerai dans
votre patrie, afin que vous reconnaissiez que moi, Jahvé, je l'ai dit et fait[43].
Les prophètes d'autrefois n'avaient tracé de la
restauration d'Israël et de son bonheur que des descriptions poétiques où
rien n'était défini nettement, ni la loi qui le jugerait, ni le culte qu'il
pratiquerait, ni les conditions les plus propres à garantir sa prospérité. Jérémie
le premier avait désespéré de rien obtenir du peuple, sous le régime du pacte
conclu jadis en Égypte, et il avait proclamé la nécessité de négocier une
seconde convention, mais sans oser en indiquer les clauses[44]. Ézéchiel, plus
hardi, songea dès lors à fixer les termes de l'alliance nouvelle et à rédiger
la constitution qu'on devrait substituer à l'ancienne, le jour où l'exil
serait terminé. La royauté avait été essayée et elle n'avait pas produit de
résultats heureux : pour un monarque comme Ezéchias ou Josias, on en
avait eu dix comme Achaz et comme Manashshèh. Cependant les Juifs étaient
encore attachés si sincèrement à la forme de gouvernement monarchique, qu'il
jugea inopportun de la supprimer entièrement. Il se résigna à conserver un
roi, mais un roi plus pieux et moins indépendant que le prince rêvé par
l'auteur du Deutéronome, un serviteur des serviteurs de Dieu dont la fonction
principale se réduirait à subvenir aux besoins du culte. Jahvé était en
vérité le seul souverain qu'il acceptât pleinement. Mais le Jahvé qu'il
concevait n'était déjà plus celui que ses prédécesseurs avaient rêvé, le
seigneur Jahvé d'Amos, qui ne fait rien sans révéler
son secret aux prophètes, ses servants[45], ou celui d'Hoshéa
qui prend plaisir à l'amour et non aux sacrifices et
à la connaissance de Dieu plus qu'aux holocaustes[46]. Son Jahvé à lui
n'admet plus aucun commerce familier avec les interprètes de ses
volontés ; il tient le fils de l'homme à
distance, et il communique avec lui uniquement par l'intermédiaire des anges,
ses messagers. Sans doute l'affection de ses enfants lui est douce ;
mais il préfère leur respect et leur crainte, et l'odeur du sacrifice
légalement accompli est suave à ses narines. Le premier soin du prophète est
donc de lui dresser une maison neuve sur la montagne sainte. Ce temple de
Salomon où il avait passé les lointaines années de sa jeunesse, il le rebâtit
sur le même plan qu'autrefois, mais plus grand, mais plus beau ; la cour
extérieure d'abord, puis la cour intérieure et ses chambres, puis le
sanctuaire dont il calcule les dimensions au plus juste : dix coudées
d'ouverture pour la porte, cinq coudées de chaque côté pour les parois latérales
de la porte, vingt coudées de large et quarante de long pour la salle même,
et ainsi de suite avec un luxe de détails techniques souvent malaisé à
comprendre[47].
Et, comme il faut à un édifice aussi bien ordonné un clergé digne de l'habiter,
les fils de Sadok seuls auront rang de prêtres, parce que seuls ils ont gardé
une fidélité inébranlable ; les autres lévites se confineront dans les
emplois secondaires, car non seulement ils ont suivi les errements de la
nation, mais ils lui ont donné le mauvais exemple et ils ont pratiqué l'idolâtrie.
Les devoirs et les prérogatives de chacun, les revenus de l'autel, les sacrifices,
les fêtes, l'apprêt des banquets, tout est prévu et déterminé avec une
rigueur inexorable[48]. Ézéchiel était
prêtre et attaché aux manipulations les plus mesquines comme aux fonctions
les plus nobles de son métier : les moindres recettes de boucherie ou de
cuisine sa¬crée lui paraissaient aussi nécessaires que les préceptes de la morale
â la prospérité future de son peuple. La construction et le rituel une fois
mis sur pied, son imagination l'emportait de nouveau. Il se figurait voir une
source jaillir du seuil même de la maison divine, et, s'écoulant vers la mer
Morte à travers un grand bois, en assainir les eaux. Et
toutes sortes d'êtres animés qui se meuvent vivront partout où le ruisseau débouchera
dans la mer, et le poisson sera très nombreux… Et sur les bords du ruisseau, des deux côtés, croîtra toute espèce d'arbres
fruitiers, dont le feuillage ne se fanera pas et dont les fruits ne finiront
pas : ils en produiront de nouveaux tous les mois, parce que cette eau
sort du sanctuaire, et les fruits serviront de nourriture et les feuilles de médicaments[49]. Les douze
tribus d’Israël, même celles qui avaient disparu à diverses époques, se
partageront le pays d'une manière idéale, Dan au nord, Ruben et Juda au sud,
et elles fonderont à frais communs, autour de la montagne de Sion, la Jérusalem nouvelle
dont le nom sera désormais : Ici l'Éternel[50].
Ézéchiel n'exerça que peu d'influence sur ses
contemporains ; il resta seul ou presque seul de son avis, et les idées
exprimées par Jérémie l'emportèrent sur les siennes. Quelques-uns parmi les
exilés s'obstinèrent de plus en plus à adorer les divinités païennes ;
ils se fondirent probablement dans la masse de la population chaldéenne et
ils furent perdus pour Israël aussi complètement que l'avaient été les
déportés d'Ephraïm. Les autres, et c'était le grand nombre, restèrent fidèles
à leurs espérances et s'appliquèrent à démêler, parmi les événements qui se
déroulaient sous leurs yeux, les signes précurseurs de la délivrance annoncée
par le prophète. Veuille accroître ton peuple, ô Éternel,
- veuille accroître ton peuple et te glorifier, - veuille étendre la limite
de son pays ! - Éternel, dans la détresse ils ont regardé vers toi, -
ils se sont répandus en prières quand tu les châtias. - Comme une femme enceinte,
quand son terme approche, - se tord et crie dans ses douleurs, - ainsi nous
étions devant toi, Éternel ! … Va, mon
peuple, retire-toi dans ta chambre, - et ferme les portes derrière toi !
- Cache-toi un petit instant, - jusqu'à ce que le courroux soit passé. - Car
bientôt l'Éternel va sortir de son lieu, - pour demander compte de ses crimes
à l'habitant de la terre, - et la terre découvrira le sang versé - et ne cachera
plus le corps des victimes[51]. La mort de
Nabuchonorosor en 562 amena un changement dans leur condition. Evilmérodach
tira leur roi Joïakîn de la prison où il languissait depuis trente années, et
le traita avec honneur[52] ; ce n'était
pas encore la restauration désirée, mais c'était du moins la fin de la
persécution. Puis vinrent les querelles de palais qui, en moins de huit ans,
changèrent quatre fois de mains le sceptre de Nabuchodorosor, puis
l'avènement du pacifique et dévot Nabonide, puis les premières victoires de
Cyrus. Rien n'échappait à l'oeil vigilant des exilés, et leurs prophètes commencèrent
à déclarer que les temps étaient proches, à parler de l'humiliation de Babylone,
à en prédire la date. L'un, dont l'oeuvre a été classée avec les écrits de
Jérémie, aperçoit les peuples du Nord et de l'Est en marche contre la cité
condamnée. Sonnez le clairon parmi les nations,
appelez les peuples à inaugurer la guerre, convoquez contre elle les royaumes
d'Ararat, de Minni et d'Ashkouz ; rangez contre elle les bataillons, lancez
la cavalerie comme un essaim de sauterelles aux ailes droites ! Appelez
les peuples à inaugurer la guerre contre elle, les rois de Médie, les
capitaines et leurs satrapes, et tout le pays de leur domination. La terre
tremble, elle est en travail, car ils vont s'accomplir les desseins de l'Éternel
de changer Babel en un désert sans habitants[53]. Un autre voit
déjà l'oppresseur mort et descendu aux
enfers : L'enfer dans ses profondeurs
s'émeut pour toi, - à ton arrivée il excite les ombres ; - il fait lever
de leurs sièges tous les princes de la terre, - tous les rois des nations. -
Tous ils élèvent leur voix - et te disent : Toi aussi tu t'es donc évanoui comme nous, - Tu es devenu notre
égal ! - Et toi tu te disais en ton
cœur : Je monterai au ciel ;
- au-dessus des étoiles de Dieu j'élèverai mon trône ; - je serai l'égal
du Très-haut ! Ha ! c'est dans l'enfer que tu seras précipité, - au
fond du sépulcre ! - Ceux qui t'y verront te contempleront, - jetteront
sur toi un regard curieux : - Est-ce là l'homme qui ébranla la terre, -
qui fit trembler les empires, - qui changea le monde en un désert, dévasta
les villes - et ne relâcha pas les captifs ? - Tous les rois des
peuples reposent avec honneur - chacun dans son mausolée : - mais toi, tu es
jeté loin de ton sépulcre, - comme une branche vile, - sous un linceul de
morts égorgés par l'épée, qui descendront dans leurs tombes maçonnées, - toi,
cadavre foulé aux pieds - tu ne seras point réuni avec eux dans la tombe, -
désolateur de ton pays, - bourreau de ton peuple[54].
L'écho de ces malédictions n'arrivait pas jusqu'aux
oreilles de Nabonide, mais il comprenait la grandeur du péril qui le menaçait
et il tâchait de le conjurer. Ce n'était pas une fantaisie d'archéologue qui
le poussait à relever les temples détruits, à restaurer de vieux cultes
oubliés dés longtemps ; il voulait détourner de sa personne et de son
royaume la colère des dieux ennemis et se concilier la bonne volonté des
nationaux. Cette affectation de piété envers des divinités qui n'étaient pas
de Babylone mécontenta le sacerdoce babylonien : lorsque les Perses
parurent sur la frontière en 538, non seulement les captifs internés en
Chaldée, mais une partie de la population indigène appelait de ses voeux la
présence de l'étranger. Nabonide recourut aux grands moyens : il ordonna
des sacrifices à Bel, en expiation des péchés du peuple, et il transféra dans
la capitale les dieux les plus vénérés, Zamalmal et les maîtres de Kis,
Bêltis et les seigneurs de Kharsagkalama, les divinités d'Akkad qui sont au-dessus et au-dessous de l'atmosphère.
Cyrus ne fut pas intimidé par l'arrivée de cette garnison d'idoles : il
eut raison de ses adversaires en quelques semaines. Au commencement du mois
de Tammouz, il avait franchi le Tigre et battu les Chaldéens près de la ville
de Routoum. Aussitôt une révolte éclata en Akkad qui enleva à Nabonide ses
dernières ressources. Le 14, les Perses entrèrent paisiblement dans Sippar ;
le 16, Gobryas qui les commandait s'empara de Babylone presque sans coup
férir. Nabonide, livré par les siens, fut traité avec bienveillance et exilé
en Carmanie. Son fils aîné Belsharousour, le Balthazar des Hébreux, tenta un
effort suprême pour repousser l'invasion : il fut battu par Gobryas le
14 de Marchesvân, et il périt dans la déroute[55].
L'empire entier tomba du même coup et sans secousse aux
mains des Perses. Les peuples tributaires, Syriens, Arabes, Phéniciens,
perdirent leurs anciens maîtres et en gagnèrent de nouveaux, sans plus
s'inquiéter du changement que s'il ne se fût pas agi d'eux et de leurs
intérêts ; du moment qu'ils ne pouvaient plus être libres, peu leur
importait qui régnait. Babylone elle-même parut s'accommoder de sa servitude,
et les partis qui avaient été hostiles à Nabonide se réjouirent de sa
captivité. Cyrus fit d'ailleurs ce qui était nécessaire pour s'assurer leur
bon vouloir : comme ses prédécesseurs assyriens, Tiglatphalasar, Sargon,
Asarhaddon, Assourbanabal, il se plia aux exigences de leur orgueil, et,
saisissant les mains de Bel, il se proclama formellement roi de Babylone. Son
premier soin fut de renvoyer chacun dans sa ville les dieux que Nabonide y
avait appelés au début de la campagne, et cette satisfaction accordée aux
âmes dévotes que leur présence avait blessées acheva de les gagner au
vainqueur[56].
ils présentèrent les événements sous le jour le plus favorable à la vanité
nationale, Mardouk dirent-ils, s'était irrité de l'abandon où Nabonide
l'avait laissé ; le roi des dieux s'était
affligé profondément de cette humiliation et tous les dieux qui habitent les
temples de Babel avaient abandonné leurs sanctuaires ; on ne voyait plus
Mardouk et les divinités ses alliés aux processions de Kalanna, car ils
s'étaient réfugiés chez d'autres cités qui ne leur refusaient pas leur respect.
Cependant la race de Shoumir et d'Akkad, tout en deuil, le pria de revenir ;
il accéda à leur requête, et contenta le pays en lui choisissant un roi qui gouvernât selon son vouloir le peuple
qui lui serait confié ! Il proclama Kouroush, d'Anshân, roi du monde entier
et il annonça ce titre à toutes les nations… Il
l'incita à marcher contre Babel sa propre ville, et conduisit l'armée perse
comme un ami et comme un bienfaiteur : ses troupes, dont le nombre ne se
peut non plus compter que celui des flots de l'Euphrate, et leurs épées ne
furent qu'un vain ornement, car il les conduisit sans combat et sans résistance
jusqu'à Kalanna, puis cerna et conquit sa propre cité. Nabonide, le roi qui
l'avait méprisé, il le livra dans les mains de Kouroush. Tout le peuple de Babel,
beaucoup parmi ceux de Shoumir et d'Akkad, les nobles et les prêtres s'étaient
soulevés contre lui et s'étaient refusés de lui baiser plus longtemps les pieds :
ils se réjouirent de leur nouveau maître et changèrent leur serment de féauté,
car le dieu qui ramène les morts à la vie, et qui est secourable dans tout
malheur et dans toute angoisse, lui avait accordé toute sa faveur[57].
Les Chaldéens n'étaient pas seuls à voir dans le Perse un
envoyé de Dieu ; plus qu'eux encore, les Juifs étaient disposés à lui
prêter ce caractère. La manière dont Babylone avait succombé avait trompé
leurs espérances et démenti les prédictions de leurs prophètes : la cité
de Nabuchodorosor n’avait pas été effacée de la face du monde comme celle de Sargon
et de Sennachérib, et la vengeance de Jérusalem était moins complète que
celle de Samarie ne l'avait été. Mais, déçus en cela, ils sentaient que la
délivrance était proche, et l'un des plus grands parmi leurs poètes, l'un de ceux
dont les oeuvres ont été transcrites à la suite de celles d'Isaïe,
l'annonçait déjà en termes magnifiques : Réjouissez-vous,
cieux, car l'Éternel l'accomplit ; poussez des cris, profondeurs de la terre !
Montagnes, éclatez de joie, et toi, forêt avec tous les arbres ! - Car
l'Éternel rachète Jacob, en Israël il manifeste sa gloire. Voici ce que dit
l'Éternel, ton rédempteur, qui t'a formé lors de ta naissance : Moi je suis
l'Éternel, créateur de l'Univers ; - moi seul je déploie les cieux, -
j'affermis la terre - qui est avec moi ? … - C'est moi qui confirme la parole
de mon serviteur, - qui ratifie le conseil de mes messagers, - qui dit de
Jérusalem, qu'elle soit habitée, - et des villes de Juda, quelles soient
rebâties : - Je veux relever leurs ruines ! - C'est moi qui dis à
l'Océan : Dessèche-toi ; - je veux que tes courants tarissent !
- Je dis à Koresh : Tu es mon berger ! - et il accomplira toute ma
volonté, - en disant à Jérusalem : Sois
rebâtie ! - et au temple : Sois
fondé ![58] Dès la première
année de son séjour à Babylone, Cyrus promulgua l'édit par lequel il
permettait aux Juifs de rentrer au pays de leurs pères. Tous ne profitèrent pas
de la faculté qui leur était accordée ; s'il faut en croire la tradition,
quarante-deux mille trois cent soixante se déclarèrent prêts à quitter la
terre de l'exil, sous la conduite d'un descendant de David, un fils du roi
Joakîn, du nom de Shesbazzar. Ils s'établirent dans les petites villes de
Juda et de Benjamin, et la réalité répondit si peu à l'idéal qu'ils s'étaient
tracé de ce retour, qu'ils laissèrent écouler sept mois avant de déblayer le
site du temple pour y élever un autel des sacrifices. Leur petite colonie, noyée
dans un flot de populations hostiles, Philistins, Iduméens, Moabites, Ammonites,
Samaritains, se serra autour du gouverneur perse, qui seul pouvait la
protéger et lui témoigna une fidélité inébranlable. C'était bien sur quoi
Cyrus comptait lorsqu'il les autorisait à regagner leurs montagnes : ils
formèrent à cette extrémité de son empire une marche d'autant plus dévouée à
ses intérêts que leur existence même dépendait de leur fidélité[59].
De tous les princes qui s'étaient alliés contre la Perse, un seul, Amasis,
avait jusqu'alors esquivé le châtiment. Une guerre contre l'Égypte semblait
donc être imminente : Cyrus hésita un instant, puis il se rejeta vers
l'Est lointain, et il y disparut d'une manière mystérieuse (529). Au dire de
Xénophon, il mourut dans son lit, entouré de ses enfants, édifiant ceux qui
l'approchaient par la sagesse plus qu'humaine de ses derniers moments[60] ; ce
tableau n'est pas plus authentique que ne le sont en général les
renseignements fournis par Xénophon sur la Perse. Ctésias
contait qu'il avait été blessé dans un engagement contre les Derbikes, peuple
à moitié sauvage de la
Bactriane, et qu'il avait succombé aux suites de sa
blessure, trois jours après la bataille[61]. Selon Hérodote,
il demanda en mariage Tomyris, reine des Massagètes, et il fut dédaigné. De
dépit il franchit le fleuve Araxès[62], battit les
barbares et prit le fils de leur reine, Spargapisès, qui se tua de désespoir.
Tomyris, ayant rassemblé ses forces, attaqua les
Perses. De toutes les batailles livrées entre barbares, celle-là me paraît
avoir été la plus sanglante, à en juger du moins par ce que j'ai ouï dire.
D'abord ils se criblèrent de flèches à courte distance ; quand les
flèches leur manquèrent, ils tombèrent les uns sur les autres à coups de
piques et de sabres. Ils soutinrent la lutte pendant longtemps sans qu'aucun
parti voulût fuir : à la fin les Massagètes eurent le dessus. La plus
grande partie de l'armée perse resta sur le champ de bataille ; Cyrus
lui-même y périt après un règne de vingt-neuf ans. Tomyris, ayant rempli une
outre de sang humain, ordonna qu'on cherchât parmi les morts le cadavre de
Cyrus : dès qu'on l'eut trouvé, elle lui plongea la tête dans l'outre et
elle l'accabla d'injures. Bien que je
vive et que je sois victorieuse, tu m'as perdue en m'enlevant mon fils par
ruse : aussi moi te rassasierai-je de sang[63]. Les Perses
parvinrent à recouvrer le corps de leur roi ; ils le transportèrent à
Pasargades, où ils l'ensevelirent somptueusement dans les jardins de son
palais[64].
La poésie populaire, qui avait défiguré sa vie et
substitué des histoires fabuleuses au récit véritable de ses actions,
s'attacha à faire de lui le portrait idéal d'un prince d'Orient : il
devint grâce à elle le plus brave, le plus doux, même le plus beau des
hommes. En fait, il paraît avoir eu toutes les qualités d'un général,
l'activité, l'énergie, la bravoure, l'astuce et la duplicité si nécessaires
en Asie au succès de la conquête : large et tolérant pour les religions étrangères,
il n'eut pas les vertus d'un administrateur, et il ne se soucia pas de réunir
en un seul corps constitué solidement les peuples divers qu'il avait su
ranger sous sa loi. En Lydie et en Chaldée seulement il installa un
gouverneur perse : partout ailleurs il se contenta d'une déclaration
d'obéissance et il confia le gouvernement aux mains des indigènes. Il avait
conquis tous les pays du vieux monde, l'Égypte exceptée, et fondé l'empire
perse : il laissait le soin de l'organiser à ceux qui viendraient après
lui[65].
Cambyse, Amasis et Psammétique III ; conquête de l'Égypte
(525) ; tentatives sur la
Libye et l'Éthiopie ; le faux Smerdis.
Cyrus avait légué la couronne à l'aîné de ses enfants,
Kambouzia II, que les Grecs appelèrent Kambysès, et le commandement de
plusieurs provinces à Bardiya (Smerdis),
son second fils[66].
Réglant sa succession par avance ; il s'était flatté de prévenir les querelles
qui accompagnent d'ordinaire un changement de règne en Orient. Son voeu ne
fut pas exaucé : Cambyse, à peine assis sur le trône, égorgea son frère.
Le crime fut commis avec tant de prudence et de secret qu'il passa inaperçu
du vulgaire : le peuple et la cour crurent que Bardiya avait été enfermé
dans quelque palais éloigné de la Médie, et ils s'attendirent à le voir
reparaître bientôt[67].
Après s'être débarrassé d'un rival qui menaçait de devenir
dangereux, Cambyse ne songea plus qu'à la guerre. L'Égypte, protégée par le
désert et par les marais du Delta, bravait encore la puissance des Perses.
Depuis son alliance malheureuse avec la Lydie, Amasis s'était toujours conduit de
manière à ne fournir aucun prétexte de guerre à ses voisins. Il se borna à
rétablir en Chypre l'antique suzeraineté de l'Égypte[68] et il n'éleva
pas plus haut son ambition. Grâce à sa prudence inaltérable, il évita tout
conflit avec Cyrus, et il profita des années de tranquillité qui lui furent
accordées pour développer les ressources naturelles de son royaume. Le réseau
des canaux fut réparé et agrandi, l'agriculture encouragée, le commerce
étendu. On dit que l'Égypte ne fut jamais plus florissante
ni plus heureuse, que jamais Je fleuve ne fut aussi bienfaisant pour la
terre, ni la terre aussi féconde pour les hommes, et qu'on y comptait alors
vingt mille villes habitées[69]. Les carrières
de Troiou[70],
de Souan[71]
et de Rahanou[72]
furent rouvertes et exploitées comme aux plus beaux jours. Thèbes, à demi
indépendante, sous l'administration de la reine Onkhnas[73], fille de
Psammétique II, reprit quelque animation sur ses deux rives ; les monuments
de Karnak furent restaurés avec soin, et quelques riches particuliers se
creusèrent des tombeaux qui ne le cèdent en rien aux tombes d'autrefois pour
l'étendue et pour le fini des bas-reliefs[74]. Le reste de la
haute Égypte était déjà trop dépeuplé pour qu'il y eût intérêt à en embellir
les cités; les forces vives du pays se concentrèrent sur Memphis et sur les
villes du Delta. A Memphis, Amasis bâtit un temple d'Isis qu'Hérodote
qualifie de très grand et très digne d'être vu ;
ce temple a disparu malheureusement, ainsi que le colosse couché de
soixante-quinze pieds de long que le même prince avait consacré devant le
temple de Phtah[75].
Il décora Bouto, Sébennytos, Mendés, Tanis, la plupart des localités même secondaires.
Il construisit, à Saïs, dans le temple de Neith, des propylées « qui
surpassaient beaucoup les autres ouvrages de ce genre, tant par leur élévation
et leur grandeur que par la grosseur et la qualité des matériaux ». Ils
étaient ornés de colonnes énormes et précédés d'une longue avenue de sphinx.
On y admirait deux obélisques gigantesques, une statue couchée, en tout semblable
à celle de Memphis, et une chapelle monolithe en granit rose que le roi y
avait amenée des carrières d'Abou. Deux mille bateliers avaient été occupés
pendant trois ans à la transporter. Elle avait â l'extérieur environ onze
mètres de hauteur, sept mètres trente-huit centimètres de profondeur et
quatre mètres de largeur ; évidée à l'intérieur, elle pesait encore prés
de cinq cent mille kilogrammes. Elle n'arriva jamais au fond du sanctuaire. On conte que l'architecte, au moment même où elle
atteignit son site actuel, poussa un soupir, songeant au temps qu'avait exigé
le transport, et lassé par ce rude labeur. Amasis entendit le soupir et, le
tenant à présage, point ne voulut qu’on menât plus loin la pierre. D'autres
disent toutefois qu'un des ouvriers employés à la manoeuvre fut écrasé et tué
par la masse et que ce fut la raison véritable pour quoi on la quitta à l'endroit
où elle est maintenant[76].
La révolution qui avait porté Amasis au trône avait été
suscitée par le parti national égyptien contre les étrangers. Les mercenaires
et les marchands grecs s'étaient prononcés en faveur d'Apriès contre son
rival : on pouvait craindre que celui-ci, une fois vainqueur, ne les
chassât de son royaume. Il n'en fut rien : Amasis roi oublia les injures
d'Amasis prétendant à la couronne. Ses prédécesseurs avaient bien accueilli
les Grecs ; lui, les aima passionnément[77], et il se fit
aussi Grec qu'il était possible à un Egyptien de le devenir. Il resta en bons
rapports avec les Doriens de Cyrène : une fois même il intervint comme
arbitre dans leurs affaires domestiques. Le Battos, qui avait triomphé si facilement
des soldats d'Apriès, avait eu pour successeur Arkésilas. Des querelles de
palais, compliquées d'une guerre contre les tribus libyennes où il avait eu
le dessous, indisposèrent contre lui les Égyptiens qu'il avait à sa
solde : son frère Laarchos l'assassina et le remplaça avec l'approbation
des mercenaires, puis il fut tué à son tour par Éryxo et par Polyarchos,
femme et beau-frère de sa victime. Les partisans de Laarchos s'adressèrent au
Pharaon, et celui-ci se préparait à les appuyer de son armée quand la mort de
sa mère arrêta les préparatifs. Polyarchos accourut en Égypte pendant la durée
du deuil royal, et il plaida si bien sa cause qu'il la gagna : Battos le
Boiteux, fils d'Arkésilas et d'Éryxo, fut proclamé par son puissant voisin[78]. Plus tard même
une alliance plus intime resserra les liens qui unissaient les deux États :
moitié politique, moitié caprice, Amasis épousa une femme de Cyrène, Ladikê,
fille, selon les uns, d'Arkésilas ou de Battos, selon les autres, d'un riche
particulier nommé Critoboulos[79].
Les Grecs d'Europe et d'Asie n'eurent pas moins à se louer
de lui que leurs frères d'Afrique : il noua des relations amicales avec
les principaux sanctuaires de l'Hellade et il leur octroya à plusieurs
reprises des présents magnifiques. En 548 le temple de Delphes brûla, et les
Alcméonides s'engagèrent à le rebâtir moyennant trois cents talents, dont un
quart fourni par les Delphiens. Ceux-ci, trop pauvres pour se procurer une
somme aussi forte, quêtèrent chez toutes les nations amies : Amasis leur
donna pour sa part mille talents d'alun d'Égypte, le plus estimé de tous.
L'alun était employé en teinture et coûtait fort cher : les Delphiens en
tirèrent bon parti[80]. Il envoya à Cyrène
une statue de sa femme Ladikê et une statue de Neith, dorée
complètement ; à Lindos pour la Minerve, deux statues de pierre et une cuirasse
de lin d'une finesse merveilleuse[81] ; à Samos
et à sa Junon deux statues en bois qui existaient encore au temps d'Hérodote[82].

Le site
actuel de Naucratis[83]
Aussi les Grecs affluèrent en Égypte et s'y établirent en
si grand nombre que, pour éviter toute querelle avec les indigènes, on dut
bientôt régler leur position à nouveau. Les colonies fondées le long de la
branche Pélusiaque par les Ioniens et par les Cariens de Psammétique 1er
avaient prospéré et possédaient déjà une population qu'on peut évaluer à près
de deux cent mille âmes[84] : Amasis la
transféra à Memphis ou dans les environs pour se garder contre ses sujets
égyptiens[85].
Les colons plus récents furent dirigés vers la bouche Canopique sur la petite
ville de Pamaraïtî, qui prit le nom de Naucratis et qu'on leur abandonna
complètement[86].
Ils y constituèrent une république gouvernée par des magistrats indépendants,
prostates ou timouques[87] ; on y
voyait un Prytanée, des Dionysiaques, des fêtes d'Apollon Komæos, des
distributions de vin et d'huile, le culte et les moeurs de la Grèce[88]. Ce fut désormais
le seul port ouvert aux étrangers. Lorsqu'un navire marchand poursuivi par
des pirates, assailli par la tempête ou contraint par quelque accident de
mer, abordait sur un autre point de la côte, le capitaine était tenu de se présenter
devant le magistrat le plus proche, afin d'y jurer qu'il n'avait pas violé la
loi de son plein gré, mais forcé par des motifs impérieux. Si l'excuse
paraissait plausible, on l'autorisait à gagner la bouche Canopique ;
quand les vents ou l'état de la mer s'opposaient à ce qu'il partît, on
embarquait la cargaison sur des bateaux du pays et on la transportait en
territoire grec par les canaux du Delta[89]. Cette
disposition de la loi fit la fortune de Naucratis: le commerce entier du Nil
s'écoula par ses marchés, et elle devint en quelques années un des entrepôts
les plus considérables du monde ancien. Les Grecs de tous pays la remplirent
et ils ne tardèrent pas à déborder sur les campagnes environnantes, qu'ils
semèrent de villas et de bourgs. Les marchands qui consentaient à ne pas
vivre sous la protection hellénique furent autorisés à s'établir dans telle
ville d'Égypte qu'il leur plairait choisir et à s'y bâtir des factoreries.
Amasis leur concéda même le libre exercice de leur culte : les Éginètes
avaient le sanctuaire de Zeus, les Samiens celui de Héra, les Milésiens celui
d'Apollon, et neuf villes d'Asie Mineure s'entendirent pour édifier à frais
communs un temple et un enclos sacré qu'elles nommèrent l'Hellénion[90]. La Haute Égypte et le désert
ne furent pas à l'abri de cette invasion pacifique. Les négociants de
Naucratis sentirent de bonne heure la nécessité d'avoir des agents sur la
route des caravanes qui viennent de l'intérieur de l'Afrique : des
Milésiens ouvrirent leurs comptoirs dans l'antique cité d'Abydos[91], et les Samiens
de la tribu Æskhrionie avaient poussé jusque dans la Grande Oasis[92]. Les Grecs
rapportaient de ces régions lointaines des récits merveilleux qui piquaient
la curiosité de leurs compatriotes et des richesses qui stimulaient leur cupidité
: philosophes, marchands, soldats, s’embarquaient pour le pays des
merveilles, â la recherche de la science, de la fortune ou des aventures.
Amasis, qui craignait toujours une attaque des Perses, accueillait les
immigrants à bras ouverts : ceux qui restaient s'attachaient à sa
personne, ceux qui partaient emportaient avec eux le souvenir des bons traitements
qu'ils avaient reçus et ils préparaient en
Grèce les alliances dont l'Égypte craignait d'avoir besoin dans
quelques années au plus tard.
Tout cela était sagement conçu, mais les Égyptiens de
vieille souche ne savaient aucun gré à leur roi de sa prévoyance. Comme les
Juifs depuis Ezéchias, comme les Babyloniens sous Nabonide, comme la plupart
des peuples de race antique qui se sentent menacés par la ruine, ils attribuaient
leur faiblesse, non pas à leurs propres fautes, mais à la fatalité d'en haut.
Les faveurs qu'Amasis prodiguait aux étrangers leur parurent un sacrilège
véritable. Les Grecs n'introduisaient-ils pas leurs dieux avec eux ? Ne
trouvait-on pas dans les villes et dans les campagnes des gens qui
associaient le culte de ces divinités barbares à celui des divinités
nationales ? Le roi n'avait-il pas ordonné qu'on payât la solde et
l'entretien des mercenaires sur les biens des temples, à Sais, à On, à
Bubaste, à Memphis[93] ? La haine
qui s'était amassée contre lui ne se manifesta point par des actes ou par des
révoltes : elle le calomnia sourdement et elle dénatura son caractère.
Mille histoires malignes ou plaisantes coururent sur son compte, et se
perpétuèrent pendant les siècles suivants. On raconta qu'avant son avènement
il aimait fort à boire et à mener grande chère, qu'il avait souffert souvent
du mal qui a nom faute d'argent, mais qu'il avait réussi toujours à se
procurer ce qui lui manquait par divers moyens dont
le plus honnête était par larcin furtivement fait[94]. On affirma que,
devenu roi, il s'enivrait encore de brandevin au point de ne plus être en
état de vaquer aux affaires publiques[95]. A ces légendes
et à bien d'autres non moins mensongères, ses partisans en opposaient qui
étaient toutes en son honneur. D'un bassin d'or dans lequel lui et les siens
se lavaient les pieds chaque jour, il avait tiré une statue divine à laquelle
les gens vinrent rendre hommage, et ceux-là même qui lui reprochaient la
bassesse de son origine. Sur quoi il convoqua le peuple, lui exposa que leur
vénération s'adressait à une ancienne cuvette, puis ajouta : Il en est de moi ce qui en est d'elle : encore que je
fusse jadis petit compagnon, aujourd'hui je suis votre roi et j'entends que
vous m'honoriez tel que de raison[96]. Quoi qu'on pût
dire, ce furent les sentiments de haine qui l'emportèrent dans l'esprit des
indigènes.
Cyrus mort, Amasis se résigna à la guerre. Les motifs
sérieux ne manquaient pas contre lui : il s'était allié à la Lydie, il avait intrigué
avec la Chaldée ;
Cambyse d'ailleurs était jeune et plutôt disposé à exciter qu'à refréner
l'ardeur belliqueuse de ses compatriotes. L’imagination populaire ne se
contesta pas des raisons très naturelles qui avaient produit le choc de la
plus jeune et de la plus vieille des nations orientales : elle chercha à
tout expliquer par des motifs personnels aux principaux acteurs du drame. Au
dire des Perses, Cambyse demanda en mariage la fille du vieux roi dans
l'espoir qu'on la lui refuserait et qu'il aurait une injure à venger :
Amasis substitua Nitêtis[97], fille d'Apriès,
à sa propre fille. Quelque temps après, Cambyse, se
trouvant avec elle, l'appela par le nom de son prétendu père. Sur quoi elle
dit : Je vois, ô roi, que tu ne
soupçonnes pas combien tu as été trompé par Amasis : il m'a prise et, me
couvrant de parures, m'a envoyée à toi comme étant sa propre fille. De vrai,
je suis l'enfant d'Apriès, qui était son seigneur et maître jusqu'au jour
qu'il se révolta et, de concert avec les Égyptiens, le mit à mort. Ce
discours et le motif de querelle qu'il renfermait soulevèrent la colère de
Cambyse, fils de Cyrus, et attirèrent ses armes sur l'Égypte[98]. En Égypte, on
contait les choses autrement. Nitêtis avait été envoyée à Cyrus et elle lui
avait donné Cambyse[99] : la
conquête n'avait été qu'une revendication de la famille légitime contre
l'usurpateur Amasis, et Cambyse montait sur le trône moins en vainqueur qu'en
petit-fils d'Apriès. C'est par une fiction aussi puérile que les Égyptiens de
la décadence se consolaient de leur faiblesse et de leur boute. Toujours
orgueilleux de leur gloire passée, mais désormais incapables de vaincre, ils
n'en prétendaient pas moins n'être vaincus et commandés que par eux-mêmes. Ce
n'était plus la Perse
qui imposait son roi à l'Égypte : c'était l'Égypte qui prêtait le sien à
la Perse et
par la Perse
au reste du monde.
Depuis longtemps le désert et les marais constituaient le
véritable boulevard du Delta contre les attaques des princes asiatiques.
Entre le dernier château important de la Syrie, Jénysos[100], et le lac de
Serbon, où les avant-postes égyptiens campaient, il y a près de quatre-vingt-dix
kilomètres d'intervalle, qu'une armée ne pouvait parcourir en moins de trois
jours[101].
Dans les siècles passés, le désert avait été moins étendu : mais les ravages
des Assyriens et des Chaldéens avaient changé la face du pays et transformé
en une solitude des régions jadis assez populeuses. Un événement imprévu tira
Cambyse d'embarras. Phanès d'Halicarnasse, un des généraux grecs d'Amasis,
déserta et se réfugia en Perse. Il avait du jugement, de l'énergie, une
profonde connaissance du théâtre futur de la guerre. Il conseilla au roi de
s'entendre avec le cheikh qui dominait sur la côte et de lui demander un
sauf-conduit ; l'Arabe disposa le long de la route des relais de
chameaux chargés d'eau en quantité suffisante pour les besoins d'une armée[102].
En arrivant devant Péluse, les Perses apprirent qu'Amasis
était mort[103]
et que son fils Psammétique III l'avait remplacé. Malgré leur confiance aux dieux
et en eux-mêmes, les Égyptiens étaient en proie à de sombres pressentiments.
Ce n'étaient plus seulement les nations du Tigre et de l'Euphrate, c'était l'Asie
entière, de l'Indus à l'Hellespont, qui se ruait sur eux et qui menaçait de
les écraser. Les alliés sur lesquels Amasis avait compté, Polycrate de Samos
par exemple[104]
et ses anciens sujets tels que les Chypriotes[105] avaient abandonné
une cause qu'ils sentaient condamnée d'avance et ils s'étaient ralliés aux Perses.
Le peuple, tourmenté par la crainte de l'étranger, voyait partout des signes
et il interprétait en présage sinistre le moindre phénomène de la nature. La
pluie est rare dans la Thébaïde et les orages ne s'y produisent guère
qu'une ou deux fois par siècle. Quelques jours après l'avènement de Psammétique,
la pluie tomba à Thèbes en petites gouttes, ce qui
n'était jamais arrivé auparavant[106]. La bataille
qui s'engagea en avant de Péluse fut menée de part et d'autre avec une
bravoure désespérée[107], Phanès avait
laissé ses enfants en Égypte. Ses anciens soldats, les Cariens et les Ioniens
au service de Pharaon, les égorgèrent sous ses yeux, recueillirent leur sang
dans un grand vase à moitié plein de vin, burent le mélange et se lancèrent
comme des furieux au plus fort de la mêlée. Vers le soir, la ligne égyptienne
plia enfin et la déroute commença. Au lieu de rallier les débris de ses
troupes et de disputer le passage des canaux, Psammétique, perdant la tête,
courut s'enfermer dans Memphis. Cambyse l'envoya sommer de se rendre, mais la
foule furieuse massacra les hérauts. Après quelques jours de siège, la ville
ouvrit ses portes ; la
Haute Égypte se soumit sans résistance, les Libyens et les
Cyrénéens n'attendirent pas qu'on les attaquât pour offrir un tribut[108] (525). Cette chute rapide d'une puissance qui
défiait tous les efforts de l'Orient depuis des siècles, et le sort de ce roi
qui n'était monté sur le trône que pour tomber aussitôt, remplirent les
contemporains d'étonnement et de pitié[109]. On contait
que, dix jours après la reddition de Memphis, le vainqueur voulut éprouver la
constance de son prisonnier. Psammétique vit défiler devant lui sa fille
habillée en esclave, ses fils et les fils des principaux Égyptiens que l'on
conduisait à la mort, sans qu'il se départît de son impassibilité. Mais, un
de ses anciens compagnons de plaisir étant venu à passer couvert de haillons
comme un mendiant, il éclata en sanglots et se déchira le front de désespoir.
Cambyse, étonné de cet excès de douleur chez |