HISTOIRE ANCIENNE DES PEUPLES DE L'ORIENT

 

LES SARGONIDES ET LE MONDE ORIENTAL JUSQU’À L’AVÈNEMENT DE CYRUS

CHAPITRE XII – LE MONDE ORIENTAL AU TEMPS DE L’EMPIRE DES MÈDES.

 

 

L'empire mède et Cyaxare : la Lydie.

Deux grands royaumes sortirent à la fois de ses ruines. Cyaxare s'attribua l'Assyrie propre et ses dépendances sur le haut Tigre. Nabopolassar joignit à la possession de Babylone la suzeraineté sur la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine, l'Élam : il prétendit même étendre sa domination au delà de l'isthme, et il considéra les rois d'Égypte comme ses feudataires, pour ce qu'ils avaient, quelques années durant, relevé de Ninive[1]. On pouvait craindre qu'après avoir fourni un effort commun dans l'action contre l'ennemi, ils ne fussent mécontents l'un et l'autre de leur part des dépouilles et qu'ils ne se heurtassent bientôt, mais il n'en fut rien. Soit tolérance, soit crainte mutuelle, ils s'évitèrent, et leur neutralité réciproque assura la paix du monde oriental pendant plus d'un demi-siècle.

L'histoire de Cyaxare nous est presque inconnue durant les années qui suivirent son triomphe : on devine seulement les obstacles qu'il rencontra, et l'on constate le résultat des guerres qu il entreprit pour les surmonter. Les régions qui s'étendent entre la Caspienne et le Pont-Euxin avaient été bouleversées par les Cimmériens et par les Scythes. Rien n'y subsistait plus de l'ordre de choses qui y avait prévalu si longtemps, et les barbares semblaient être incapables d'édifier quoi que ce fût à la place de ce qu'ils avaient renversé. L'Ourartou était rentré dans ses limites anciennes au pied de l'Ararat, et l'on ne sait qui le gouvernait : la civilisation d'Argishtis et de Ménouas s'était évanouie presque complètement avec leur dynastie, et le peuple, qui ne s'en était jamais imprégné profondément, était retombé bientôt dans une demi barbarie. Des masses confuses d'aventuriers européens se remuaient dans les régions de l'Araxe, cherchant un canton où s'établir, et ils ne réussirent que beaucoup plus tard à s'emparer de celui qui tira son nom de Sacasène[2] de la principale de leurs tribus. Les Moushkou et les Tabal, ceux du moins qui n'avaient pas péri sous la tourmente, s'étaient réfugiés dans les montagnes qui bordent la Mer Noire, et où les Grecs les fréquentèrent sous les noms de Mosynèques et de Tibaréniens[3]. Les restes des Cimmériens les avaient remplacés dans la Cappadoce, tandis que les Phrygiens gagnaient du côté de l'Est et se répandaient sur le bassin du Haut Halys, puis sur l'ancien Miliddou[4], qui bientôt reçut d'eux le nom d'Arménie. Tout cela s'agitait, se choquait, se chassait de contrée en contrée, formait bien le chaudron bouillant que le prophète hébreu entrevoyait dans ses visions[5], et qui tantôt débordait sur les nations voisines, tantôt se consumait en grondements inutiles.

Cyaxare employa près d'un quart de siècle à conquérir et à régulariser ce chaos : il y réussit enfin et, toujours victorieux, il parvint aux bords de l'Halys, mais là il se trouva soudain face à face avec des ennemis d'autre valeur, les Lydiens. La Lydie avait changé deux fois de dynastie depuis l'émigration des Toursha et des peuples de la mer. Selon la tradition nationale, la lignée des Atyades avait été remplacée par une famille d'Héraclides, dont le fondateur Agron possède une généalogie plus mythique encore que sa personne : il descendait d'Hercule et d'une esclave de Jardanos par Alkæos, Bêlos et Ninos. Faut-il voir dans les noms assyriens de ces derniers un souvenir de la domination hittite[6] ? Agron eut pour successeurs vingt et un rois, chacun fils du précédent et dont les règnes additionnés forment un total de cinq cents ans[7]. On ignore ce qu'ils furent pour la plupart, et ce qu'on nous dit des autres nous transporte en pleine légende. Kamblês était tourmenté d'une faim si féroce qu'une nuit, pendant son sommeil, il dévora la reine[8] ; la femme de Mêlés enfanta un lion[9]. Le récit de l'expédition, en Palestine, d'un général lydien qui aurait fondé Ascalon au temps d'Alkimos[10], peut être un souvenir effacé des migrations tyrrhéniennes et semble montrer que, longtemps encore après la crise des peuples de la mer, les Lydiens partaient en course aux côtes d'Égypte et de Syrie. Vers 687, ces Héraclides furent renversés à leur tour[11].

La Lydie était, comme les autres contrées de l'Asie Mineure, un véritable État féodal. Au-dessous du roi, qui résidait à Sardes, s'échelonnait une hiérarchie de grands vassaux et de princes, alliés pour la plupart à la famille régnante et munis chacun de privilèges spéciaux. Thyessos, Kelænæ, Daskylion, Tyrrha, étaient le siège d'autant de dynasties subalternes, dont les prétentions et les rébellions perpétuelles restreignaient singulièrement le pouvoir du suzerain. Depuis près d'un siècle déjà, les Héraclides n'exerçaient plus que l'apparence du pouvoir : deux clans issus du sang royal, celui des Tylonides et celui des Mermnades, se disputaient le poste de compagnon du roi, qui mettait toutes les forces de l'État à la disposition du titulaire. Un certain Gygès, le premier des Mermnades dont nous ayons le nom, avait été élevé à cette dignité par le vieux Kadys, et son fils Daskylos, lui avait succédé pendant le principat d'Ardys, vers 740. Une conspiration à la tête de laquelle était Alyattés, l'héritier du trône, substitua pour un temps l'influence des Tylonides à celle des Mermnades. Sadyattès, le dernier des Héraclides, crut peut-être contenter les deux factions rivales en leur partageant les emplois les plus élevés : tandis que le Tylonide était le compagnon du roi et à ce titre dépositaire de la hache à deux tranchants, symbole de l'autorité suprême, Gygès, prince de Tyrrha, remplissait les fonctions de majordome. Mécontent de la part qui lui était dévolue, il se révolta ouvertement, tua Sadyattès et ceignit le diadème (687)[12]. Son histoire devint plus tard pour les Grecs un sujet de roman sur lequel leur fantaisie travailla sans contrôle. Gygès ne fut plus pour eux un vassal qu'une rébellion heureuse avait porté au trône : ils lui attribuèrent une origine des plus basses. Les Cariens avaient alors le privilège de fournir aux armées orientales un de leurs éléments les mieux disciplinés. Opprimés par les colons grecs, ils s’expatriaient volontiers et ils allaient prendre du service au dehors, en Égypte ou en Phénicie : en Lydie, ils remplissaient la garde royale, et leurs chefs exerçaient une influence prépondérante. Gygès, fils de Daskylès, était un chef d'aventuriers de race carienne, entré aux gages de la Lydie ; il usurpa graduellement les prérogatives de la royauté, puis il assassina, d'accord avec la reine, Candaule, le dernier descendant des Héraclides. Hérodote contait déjà, d'après le poète Archiloque, que Candaule, affolé par la beauté de sa femme, la montra nue à Gygès : la reine, outrée de ce qu'elle considérait comme un affront, força le favori à tuer son maître, puis elle lui donna sa main et la couronne[13]. Le récit de Platon est plus merveilleux. Après un orage terrible, un berger du roi de Lydie aperçoit une fente dans le sol et il y descend. Il y trouve un grand cheval de cuivre à moitié brisé, et, dans les flancs du cheval, le cadavre d'un géant, qui porte au doigt une bague d'or. Il s'aperçoit que la bague peut le rendre invisible à volonté, va chercher fortune à la cour, séduit la reine, poignarde le roi et se substitue à lui[14]. D'après une troisième légende, il ne commet son crime et ne monte sur le trône que pour accomplir un oracle. Tandis que Toudô, fille du roi des Mysiens, n'était encore que la fiancée de Sadyattès, deux aigles géants s'abattirent sur le toit de sa chambre à coucher, et les devins conclurent de ce présage qu'elle serait en une seule nuit la femme de deux rois : la nuit des noces, Gygès tua son maître, et il épousa la reine sur place[15]. Le changement de dynastie ne s'accomplit pas sans lutte. Les partisans des Héraclides coururent aux armes et se préparèrent à défendre la cause des souverains légitimes. Gygès, appuyé par les mercenaires cariens, préféra s'en rapporter à la décision d'Apollon Delphien ; elle lui fut favorable. Dès qu'il fut assis fermement sur le trône, il envoya à Delphes des présents considérables, comme en font foi les offrandes en argent qu'il plaça dans le sanctuaire. Outre cet argent, il donna un grand nombre de vases en or, parmi lesquels les plus remarquables sont les gobelets, au nombre de six, et du poids de trente talents, qui sont déposés dans le trésor corinthien[16].

L'avènement des Mermnades fut pour la Lydie le commencement d'une ère nouvelle. Elle avait toujours été une terre vaillante et belliqueuse, féconde en hommes, nourricière de chevaux vigoureux ; mais les Héraclides n'avaient pas exploité les ressources qu'elle offrait pour la conquête. Gygès n'eut pas de peine à réveiller les instincts guerriers de son peuple. Sardes, appuyée sur un rocher dont les flancs à pic défient de trois côtés l'escalade, était naturellement presque imprenable : il la changea en un vrai camp retranché, où sa cavalerie se reposait chaque hiver, et d'où elle partait presque chaque printemps pour quelque aventure nouvelle. De ses campagnes à l'intérieur on ne sait rien, si ce n'est qu'il annexa plusieurs cantons de la Phrygie à son royaume[17]. Ce n'était toutefois là que le moindre de sa tâche : le plus pressé pour lui était de se frayer un chemin à la mer. Les colonies grecques, éoliennes et ioniennes, barraient l'embouchure de toutes les rivières qui arrosaient son territoire : Smyrne et Phocée fermaient la vallée de l'Hermos et bloquaient Sardes ; Colophon commandait l'entrée du Caystros, Milet celle du Méandre. Gygès débuta par s'emparer de la côte carienne au sud, au nord de la Troade[18] et de la Mysie, depuis le golfe d'Adramyttion jusqu'au delà du Rhyndakos. Les Grecs le secondèrent d'abord dans ses ambitions : les Milésiens se liguèrent même avec lui pour établir la colonie d'Abydos sur l'Hellespont[19]. Mais leurs intérêts différaient trop des siens pour que l'entente persistât longtemps. La guerre éclata entre les Lydiens et l'Ionie, et se prolongea sans trêve pendant un siècle et demi : la cavalerie lydienne se répandait dans la banlieue des cités helléniques, brûlait les vergers, détruisait les villages, pillait les temples, razziait les hommes et les bestiaux. Gygès assiégea Milet et Smyrne sans succès, mais il prit Colophon[20] : ici encore la légende s'est mêlée à l'histoire pour attribuer une cause extraordinaire à ses succès. On conta qu'il avait pour favori un jeune homme d'une beauté merveilleuse, nommé Magnés, et que les Magnésiens défigurèrent au point de le rendre méconnaissable : il les assiégea et il ne se retira qu'après les avoir châtiés cruellement[21]. Rien ne prouve qu'il ait jamais possédé une cité grecque autre que Colophon, mais, malgré divers échecs, la politique qu'il avait inaugurée eut les résultats les plus heureux pour sa dynastie. La Lydie était demeurée jusqu'alors un État purement oriental, et elle n'avait eu qu'une part modeste dans le développement général de l'histoire. Gygès l'arracha au milieu dans lequel elle avait vécu, et il l'introduisit dans le concert des Etats helléniques. La culture de l'Ionie s'infiltra à la cour des Mermnades, et elle y effaça peu à peu la trace des influences hittites et assyriennes qui l'avaient précédée.

Les anciens se demandaient qui avait inventé la monnaie, Phidon d'Argos ou les rois lydiens[22] : les modernes se sont décidés en faveur de ces derniers[23]. Les peuples les plus policés, les Égyptiens, les Assyriens, les Hittites, les Phéniciens, avaient pourvu par l'échange aux opérations journalières entre gens d'une même ville et à celles du commerce international. Les marchés étaient un simple troc de denrées nécessaires ou de produits de luxe : un monument d'époque memphite nous montre des ménagères allant au bazar et y achetant des souliers, des légumes, des liqueurs avec des éventails, des colliers en verroterie et d'autres menus objets. On avait cependant reconnu déjà que les métaux nobles, l'or, l'argent, et, parmi les métaux vils, le cuivre, étaient l'instrument le plus sûr et le plus commode des transactions. D'abord employés à l'état brut, en poudre ou morceaux irréguliers, on s'habitua bientôt à leur imposer des figures régulières et à les couler en lingots, échelonnés selon le système de poids en usage chez chaque peuple, et ramenés à des tailles assez faibles pour représenter les valeurs minimes dont on a besoin au courant de la vie. Ces lingots ne recevaient aucune marque officielle destinée à garantir l'exactitude du poids et la pureté du titre ; c'était une marchandise dont il fallait vérifier la qualité et évaluer la quantité à la balance, chaque fois qu'elle changeait de main. Les banquiers lydiens et les rois de Lydie, Gygès le premier[24], imaginèrent de les timbrer d'une empreinte déterminée qui leur assurât un cours légal. Le métal qu'ils choisirent pour cet usage fut non pas l'argent ou l'or pur, mais cet alliage naturel d'or et d'argent que les anciens appelaient électrum, et qu'ils recueillaient dans les lavages du Pactole ou dans les filons quartzeux du Tmolos ou du Sipylos[25]. Le type de ces monnaies primitives diffère assez sensiblement de celui qui a prévalu depuis. Ce sont des pastilles de métal, ovoïdes, légèrement aplaties sur les côtés ; n'offrant au droit qu'une surface striée, et montrant au revers l'empreinte profondément enfoncée en creux de trois poinçons, dans l'un desquels on distingue encore le renard, emblème d'Apollon Bassareus. L'usage s'en répandit rapidement, et les Grecs ne furent pas les moins prompts à imiter l'exemple que les Lydiens leur donnaient. Phidon d'Argos appliqua à l'argent ce qui n'avait été encore essayé qu'avec l'électrum, et il frappa des pièces au type de la tortue dans l'île d'Egine, dont il était le maître. Moins de deux siècles plus tard, l'usage de la monnaie s'était répandu dans tout le monde antique.

Le règne de Gygès se termina par un désastre. Pressé des Cimmériens, il avait reçu en rêve l'avis de prêter hommage au roi d'Assyrie, Assourbanabal, dont les premiers succès remplissaient de bruit le monde oriental. Du jour qu'il eut obéi à l'ordre d'en haut, la fortune se déclara pour lui : il choisit parmi ses prisonniers deux chefs qu'il manda enchaînés à Ninive. Mais, le péril passé, il se repentit de sa démarche et il expédia des secours aux Égyptiens révoltés. Bientôt après, les Cimmériens, ayant groupé autour d'eux les Trères et d'autres tribus thraces, revinrent à la charge sous la conduite d'un certain Tougdamis. Cette fois, la chance les favorisa. Gygès fit de son mieux pour soutenir leur choc, mais ses lanciers se débandèrent devant l'élan désordonné des Barbares ; il fut tué dans la déroute de ses soldats, et son corps demeura sans sépulture[26]. La Lydie entière fut dévastée et Sardes prise, à l'exception de la citadelle (652) : Ardys, revenant à la politique première de son père, implora le secours de l'Assyrie. Il s'en trouva bien vers 640, Tougdamis succomba dans les gorges du Taurus sous les coups des généraux d'Assourbanabal. Ardys recouvra dès lors la plus grande partie du territoire perdu et s'agrandit aux dépens des cités grecques[27] ; il isola Milet du reste de la confédération ionienne, en occupant l'acropole fortifiée de Priène[28]. Sadyattès (645-610) écrasa deux fois l'infanterie milésienne dans les plaines basses du Méandre. Alyatte, qui lui succéda en 610, désespérant de forcer la ville, essaya de la réduire par la famine. Chaque été, dès que les fruits et les moissons commençaient à mûrir, il partait à la tête de son armée, qu'il faisait marcher et camper au son des instruments. Arrivé sur le territoire des Milésiens, il gâtait entièrement les récoltes et les fruits. Il se conduisait avec une modération relative dont les Grecs lui surent gré. Il évitait de détruire les habitations et les édifices consacrés au culte : une fois, l'incendie qui ravageait la plaine ayant gagné le temple d'Athéna, près d'Assêsos, il le rebâtit à ses frais. Son obstination échoua devant la fermeté des Milésiens. Il traita avec eux, se rejeta sur d'autres cités moins fortes, enleva Smyrne[29] : il avait établi sa suzeraineté jusque sur la rive gauche de l'Halys, quand les Mèdes parurent à la rive opposée.

La Lydie était trop riche et trop fertile pour ne pas exciter la convoitise de Cyaxare : la tradition courante chez les Grecs, un siècle plus tard, avait inventé un véritable roman pour expliquer les origines du conflit. Un corps de Scythes nomades, que le Mède avait à son service, le quitta soudain, disait-on, et se réfugia auprès d'Alyatte : il réclama ces transfuges, n'obtint pas leur extradition et déclara la guerre. Il s'aperçut bientôt que l'ennemi qu'il avait devant lui était trempé d'autre façon que les barbares de la Haute Asie. De vrai, l'armée d'Alyatte était inférieure en nombre à la sienne, mais elle l'emportait par la valeur des éléments qui la composaient et des chefs qui la commandaient  Cyaxare n'avait rien qu'il pût comparer aux lanciers cariens, aux hoplites d'Ionie, à la grosse cavalerie lydienne. La lutte se prolongea six ans à succès égal, et les deux armées, après plusieurs batailles indécises, allaient se rencontrer une fois encore, lorsque le soleil s'éclipsa soudain. Les peuples de l'Iran ne voulaient combattre qu'à la pleine lumière du soleil, et les Lydiens, bien que prévenus, dit-on, par Thalès, du phénomène qui se préparait, n'étaient peut-être pas plus rassurés que leurs adversaires : on se sépara sur-le-champ. La tradition recueillie par Hérodote racontait que le Syennésis de Cilicie, allié du roi lydien, et le Babylonien Nabonide[30] (Labynètos), qui soutenait Cyaxare, proposèrent un armistice et persuadèrent aux rivaux de s'accommoder. L'Halys resta la limite officielle des deux royaumes ; pour consolider l'alliance, Alyatte maria sa fille Aryènis avec Astyage, fils de Cyaxare. Selon l'usage du temps, les deux princes, après s'être prêté le serment d'amitié l'un à l'autre, scellèrent le contrat en se piquant le bras mutuellement et en buvant le sang qui coulait de la blessure (585)[31].

Cyaxare ne survécut pas longtemps à la conclusion du traité : il mourut en 584, plein de gloire et de jours. Peu de princes eurent une destinée aussi brillante que la sienne, même dans ce siècle de fortunes soudaines et de triomphes éclatants. Héritier d'un royaume sans cohésion et sans organisation, proclamé roi au lendemain d'une défaite où son père avait succombé, assailli par des hordes barbares, il surmonta tous les obstacles par sa ténacité et par sa vaillance ; les Scythes détruits, il écrasa les Assyriens, conquit l'Asie orientale, l'Arménie, la Cappadoce. A son avènement, la Médie était confinée dans une petite portion du plateau de l'Iran : à sa mort, l'empire mède s'étendait des bords de l'Helmend à la rive orientale de l'Halys[32].

La religion iranienne : Zoroastre, les Mages.

Il est à coup sûr le moins connu de tous ceux qui régirent l'Orient : les historiens de l'âge classique n'ont pu que recueillir les traditions courantes sur lui chez les Perses, et ses princes ne nous ont légué aucun monument qui nous renseigne directement sur leur histoire. Nous l'entrevoyons donc comme à travers un brouillard, organisé à peu près de la même manière que l'empire achéménide, mais plus imparfait, plus fruste, plus proche de la barbarie : c'est une Perse à l'état rudimentaire et dont les rouages sont encore mal engrenés. La machine politique y était montée sur les mêmes principes qui avaient prévalu en Assyrie, en Élam, en Chaldée, dans tous les États avec lesquelles il avait eu des rapports de vassalité, d'alliance ou de guerre : dès que nous perçons ce vernis superficiel, nous rencontrons dans sa vie intérieure et dans sa religion des éléments dont l'originalité nous transporte au milieu d'un monde entièrement nouveau.

La religion y était établie dans ses grandes lignes lorsque le peuple s’éleva contre Assourbanabal, et le nom même de Fravartish, le confesseur, que porte le souverain d'alors, prouve qu'elle était pratiquée dans la famille royale. Nous ne saisissons presque rien des diverses évolutions qu'elle accomplit avant de revêtir la forme la plus ancienne que les livres sacrés nous en ont conservée. Selon les uns, le mazdéisme naquit dans l'Aryanêm Vâedô ; selon les autres, il ne se développa qu'en Médie[33] presque au dernier terme des migrations iraniennes. Plus tard on attribua à l'influence d'un seul homme ce qui avait été l'œuvre des siècles : les légendes nationales attribuèrent au prophète Zarathoustra (Zoroastre)[34] l'honneur d'avoir établi la vraie religion. Presque tous les écrivains de l'époque classique s'accordent à placer ce personnage sur les plans les plus reculés de l'antiquité fabuleuse. Hermippos et Eudoxe prétendaient qu'il florissait six ou sept mille ans avant Alexandre, mais Pline le disait de mille ans antérieur à Moïse[35], et Xanthos de Lydie affirmait que six cents années seulement s'étaient écoulées entre sa mort et la campagne de Xerxès contre Athènes. Selon la tradition la plus ancienne, il était né à Raghà en Médie[36], ou en Atropatène[37], et il vivait aux premiers âges de la race iranienne, au temps où les tribus étaient encore campées en Bactriane. Il était de race royale et il fut choisi par Dieu, dès avant sa naissance, pour régénérer le monde. Son enfance et sa jeunesse ne furent qu'une lutte incessante contre les démons : toujours assailli, il était toujours vainqueur et il sortait plus parfait de chaque épreuve. Quand il eut trente ans, un génie supérieur, Vôhoumanô, lui apparut et le conduisit en présence d'Ahouramazdâ, invité à interroger Dieu, il demanda quelle était la meilleure des créatures qui sont sur la terre. On lui répondit que celui-là était excellent parmi les hommes dont le cœur est pur. Il voulut ensuite connaître le nom et la fonction de chacun des anges, la nature et les attributs du mauvais principe. Il traversa une montagne de flammes, se laissa ouvrir le corps et verser dans le sein du métal fondu, sans éprouver aucun mal ; après quoi il reçut des mains de Dieu l'Avesta, le livre de la loi, et il fut renvoyé sur la terre[38]. Il se rendit à Balkh, auprès de Vistâçpa, fils d'Aourvatàçpa, qui régnait alors sur la Bactriane, et il y défia les savants de la cour. Pendant trois jours ils essayèrent de le combattre et de l'égarer, trente à sa droite, trente à sa gauche. Lorsqu'ils se furent avoués vaincus, il déclara qu'il venait de Dieu et il commença de lire l'Avesta au souverain. Persécuté par les sages, accusé par eux de magie et d'impiété, il l'emporta sur eux à force d'éloquence et de miracles. Vistâçpa, sa femme, son fils, crurent en lui, et la plus grande partie du peuple suivit cet exemple. La légende ajoute qu'il vécut longtemps encore, honoré de tous pour la sainteté de sa conduite. Selon les uns, il mourut frappé de la foudre ; selon les autres, il fut tué à Balkh par un soldat touranien. On s'est demandé souvent s'il était un personnage historique, ou seulement un héros mythique égaré dans l'histoire. On ne saurait trancher pareille question d'une manière décisive : ce dont on peut être assuré, c'est que, s'il vécut réellement, rien ne nous est arrivé de lui que le nom[39].

Au début, le dieu suprême des Iraniens était le cercle entier du ciel[40], le plus solide des dieux, car il a pour vêtement la voûte solide du firmament, le plus beau, le plus intelligent, celui dont les membres ont les proportions les plus harmonieuses. Son corps est la lumière souveraine et infinie, ses yeux sont le soleil et la lune[41]. Plus tard, sans perdre tout à fait son caractère originel, il devint de plus en plus abstrait et il se dégagea presque entièrement de la matière. On emprunta au début pour le représenter le symbole d'Assour, et les sculpteurs le montrèrent sortant à mi-corps du disque ailé qui plane au front des monuments de Ninive ; on se le figura par la suite comme un roi de stature imposante qui se révélait de temps en temps aux souverains de l'Iran. On l'appelait Ahouramazdâ[42] l'omniscient, Çpentomainyous, l'esprit du bien, le sage par excellence, le lumineux, le resplendissant, le très grand et très bon, le très parfait et très actif, le très intelligent et très beau[43]. Il est incréé, mais il a créé toute chose[44] et il est assisté dans l'administration de son œuvre par des légions d'êtres qui lui sont soumis. Les plus puissants de ses coadjuteurs sont six génies d'ordre supérieur qu'on appelle les Ameshaçpentas (Amshaspands), les immortels bienfaisants. Ils étaient à l'origine des dieux de la nature, le Soleil, la Lune, la terre, les vents, les eaux, mais on leur attribua ensuite des fonctions moins matérielles, et l'on fit d’eux, Vôhoumanô, le Bon esprit, Ashavahista, le très pur, Khshathravairya, le royaume désirable, Çpenta ârmaïti, la sagesse parfaite, Haourvatât, la santé, Ameretât, l'immortalité[45]. Lumineux comme leur maître, ils ont tous les sept même pensée, même parole, même action, même père, même Seigneur[46]. Toutefois, chacun d'eux avait son domaine propre dont il s'occupait sans contrôle étranger ; Vôhoumanô veillait sur le bétail, Ashavahista sur le feu, Khshathravairya sur les métaux, Çpenta ârmaïti sur la terre, Haourvatât et Ameretât sur les végétaux et sur l'air. Au-dessous d'eux, les Yazatas (Yzeds)[47], répandus par milliers dans l'univers, veillent à la conservation et au jeu de ses organes : l'esprit de la lumière divine, Mithra aux beaux pâturages, le vigilant Mithra, qui, le premier des Yazatas célestes, pointe au-dessus du mont Hara[48], avant le soleil immortel aux chevaux rapides, qui le premier, en pompe dorée, saisit les beaux sommets et abaisse son regard bienfaisant sur la demeure des Ariens[49] ; Mâo, le génie de la lune ; le vent, Vâto ; l'atmosphère, Vayou, le grand des grands, le fort des forts, le dieu à l'armure d'or, qui amasse l'orage et le lance contre le démon[50] ;  Atar, le feu ; Verethraghna, qui suscite la guerre et qui accorde la victoire ; les différents génies de l'eau, du feu, de l'air et des astres[51]. Ils touchent de près à une classe d'êtres spéciaux, les Fravashis (Frohar ou Feroüer). La Fravashi est le type divin de chacun des êtres doués d'intelligence, son idée dans la pensée d'Ormazd[52]. Chaque homme, chaque créature née ou à naître, chaque Yazata et Ahouramazdâ lui-même avait sa Fravashi qui veillait sur lui et qui se dévouait entière à son salut. Après la mort de l'homme, les Fravashis restaient au ciel et elles y devenaient une sorte d'esprit indépendant, d'autant plus puissant pour le bien que les créatures auxquelles elles avaient été attachées sur la terre avaient mieux pratiqué la pureté et la vertu[53]. Pendant les six derniers jours de l'année, elles erraient par les villes, demandant : Qui veut nous louer ? Qui nous offrir un sacrifice ? Qui songer à nous et nous saluer, nous accueillir par un don de viande, de vêtements purs et de prières ? Et s'il se trouve un homme qui réponde à leur prière, elles le bénissent : Puisse-t-il y avoir en sa maison troupes d'animaux et d'hommes, un cheval léger et un chariot solide, un homme qui sache la manière de prier Dieu et de présider dans une assemblée[54].

Ahouramazdâ avait fait le monde non par l'acte de ses mains, mais par la magie de sa parole, et il avait voulu que son œuvre fût exempte de fautes. Mais la création ne peut subsister que par l’équilibre des forces qu'elle met en jeu, et l'opposition de ces forces inspira aux Iraniens l'idée qu'elles étaient mues par deux principes ennemis, l'un créateur et utile, l'autre mauvais et meurtrier. Le dieu de l'obscurité et de la mort, Angrômainyous, se dressa contre Ahouramazdâ, le dieu de la lumière et de la vie. Au début, ils régnèrent chacun dans son domaine, rivaux mais non pas adversaires irréconciliables : ils cœxistèrent pendant des âges sans entrer en conflit direct, séparés qu'ils étaient par le vide. Tant qu'Ahouramazdâ se renferma inactif dans sa splendeur stérile, le principe du mal sommeilla inconscient de lui-même sous la nuit qui n'avait pas eu de commencement ; mais le jour où l'esprit qui accroît (Çpentomainyous) résolut enfin de se mettre au travail, les premiers essais de son activité vivifiante éveillèrent Angrômainyous[55]. Le ciel n'existait pas encore, ni l'eau, ni la terre, ni le feu, ni le bœuf, ni l'homme, ni les démons, quand le mauvais se rua sur la lumière pour l'étouffer ; mais Ahouramazdâ avait déjà évoqué les ministres de sa volonté, Ameshaçpentas, Yazatas, Fravashis, et il récita la prière de vingt et un mots dans laquelle tous les éléments de la morale sont résumés, l'Ahouna-vairya : La volonté du Seigneur est la règle du bien. Que les bienfaits de Vôhoumanô soient accordés aux œuvres accomplies pour Mazdâ en ce moment : celui-là fait régner Ahoura qui protège le pauvre. Angrômainyous fut repoussé, mais de même qu'Ahouramazdâ se manifestait dans tout ce qu'il y a d'utile et de beau, dans la lumière, dans la justice, dans la vertu, il voulut percer dans tout ce qui est nuisible et laid, dans les ténèbres, dans le crime, dans le péché[56]. Il opposa aux six Ameshaçpentas six esprits égaux en force et en puissance : Akômanô, la pensée mauvaise ; Andra, le feu destructeur, qui cherche à semer dans le monde le chagrin et le péché ; Çaourou, la flèche de la mort[57], qui pousse les rois à la tyrannie, les hommes au vol et au meurtre ; Nâonghaithya, l'arrogance et l'orgueil ; Taourou, la soif ; Zaïri, la faim[58]. il suscita contre les Yazatas les Daêvas (devs) ou démons, qui ne cessent d'assiéger la nature et de s'opposer à la régularité de ses mouvements[59]. Au moment de la création, tandis qu'Ahouramazdâ émettait la lumière, l'homme, tout ce qu'il y a de bon en ce monde, Angrômainyous évoquait les ténèbres, les animaux et les plantes nuisibles : jaloux de l'homme, il chercha à le faire déchoir. Avant l'arrivée de Zoroastre, ses créatures mâles (Yatous) et femelles (Païrikas, Péris) se mêlaient librement à l'humanité et contractaient des alliances avec elle : Zoroastre brisa leurs corps et leur défendit de se révéler autrement que sous forme de bêtes[60], mais leur pouvoir ne sera complètement détruit qu'à la fin des temps. Alors trois prophètes issus de Zoroastre, Oukhshyatereta, Oukhshyatnémô, Çaoshyañt ou Açtvatereta, dicteront trois nouveaux livres de la loi qui compléteront le salut du monde, mais à Çaoshyañt est réservé l'honneur de porter le coup décisif. La lumière souveraine s'attachera à lui et à ses compagnons ; il affranchira les créatures de la corruption et de la pourriture, puis il rendra l'univers éternellement vivant, éternellement accroissant, maître de lui-même. Les ténèbres se dissiperont devant la lumière, la mort devant la vie, le mal devant le bien. Akoumanô frappe, mais Vôhoumanô le frappera à son tour. La parole de mensonge frappe, mais la parole de vérité la frappera à son tour. Haourvatât et Ameretât frapperont et la faim et la soif ; Haourvatât et Ameretât frapperont la faim terrible, la soif terrible[61]. Angrômainyous lui-même devra confesser la supériorité d'Ahouramazdâ, et la perfection régnera souveraine[62].

Au milieu de ce conflit des deux principes, l'homme, assailli par les Daêvas, défendu par les Yazatas, vit selon la loi et la justice dans la condition où le sort l'a jeté. Il doit contribuer autant qu'il est en lui à l'accroissement de la vie et du bien, et suivant qu'il travaille à remplir cette fin naturelle ou qu'il agit pour la contrarier, il est l'ashavan, le pur, le fidèle ici-bas et le bienheureux en l'autre monde, ou l'anashavan, le maudit qui se révolte contre la pureté. La plus haute place dans la hiérarchie appartient à l'âthravan, au mage dont la voix glace les démons de terreur, puis au soldat dont la massue terrasse les impies ; mais, à côté d'eux, le législateur a réservé une place d'honneur à celui qui cultive la terre. C'est un saint, celui qui s'est construit ici-bas une maison, dans laquelle il entretient le feu, du bétail, sa femme, ses enfants et de bons troupeaux. Celui qui fait produire du blé à la terre, celui qui cultive les fruits des champs, celui-là cultive la pureté : il avance la loi d'Ahouramazdâ autant que s'il offrit des sacrifices[63]. L'homme a été placé ici-bas afin de disputer à Angrômainyous les parties stériles du sol : labourer est son premier devoir. Son second est de protéger les créatures d'Ahouramazdâ et d'anéantir celles d'Angrômainyous. Il aidera donc ses coreligionnaires ; il leur donnera un vêtement s'ils sont nus, et il ne refusera jamais du pain au laboureur affamé sous peine de tourments éternels. Même sa charité s'étendra aux bêtes mazdéennes, au taureau, au mouton, au hérisson, au chien. Le chien est la meilleure des créatures d'Ahouramazdâ, celle pour laquelle il faut avoir le plus de respect ; c'est pêché non seulement que le tuer[64], mais que lui servir des os dans lesquels il ne peut mordre ou des aliments assez chauds pour lui brûler la gueule ou la langue[65].

Pour le reste, on avait soin de ne pas surcharger la vie de formules ; on exigeait de l'Iranien qu'il crût en Dieu, qu'il lui adressât des prières et des sacrifices, qu'il fût simple de cœur, sincère en paroles, loyal dans tous ses actes. Nous adorons Ahouramazdâ, le pur, le seigneur de pureté ; nous adorons les Ameshaçpentas, les possesseurs du bien, les distributeurs du bien ; nous adorons tout ce que le bon esprit a créé, tout ce qui peut servir au bien de sa création et à l'extension de la vraie foi. - Nous louons toutes les bonnes pensées, toutes les bonnes paroles, toutes les bonnes actions qui sont ou qui seront, et nous conservons en pureté tout ce qui est bon. - Ahouramazdâ, être toujours bon, toujours heureux, nous nous efforçons de penser, de parler, d'agir comme il convient pour assister les deux vies[66], celle de l'âme et celle du corps. L'homme de bien par excellence (ashavan) est celui qui a bonne pensée, bonne parole, bonne action ; quiconque réunit en soi ces trois vertus est en état d'ordre et de pureté complète (asha)[67]. Une fois sorti de la perfection, ou n'y rentrait que par le repentir accompagné de bonnes œuvres : détruire les animaux malfaisants la grenouille, le serpent, la fourmi[68], transformer les terres incultes en terres cultivées, marier une jeune fille pure et saine à un homme juste[69], étaient autant de modes d'expiation recommandés par la loi. Le mariage était strictement obligatoire, et, comme il paraissait d'autant plus recommandable que la parenté était plus étroite entre les deux époux, non seulement on accouplait la sœur au frère, mais le père à la fille et le fils à la mère, au moins parmi les mages[70]. Nulle loi ne restreignait le nombre des épouses ou des concubines : loin de là, l'on estimait qu'un homme devait s'unir à autant de femmes que sa fortune lui permettait d'en entretenir. Après la mort, il était défendu de brûler le corps, de l'ensevelir[71], ou de le jeter dans la rivière : à le faire, on eût souillé le feu, la terre ou l'eau. On avait deux manières différentes de se débarrasser du cadavre sans dommage pour la pureté des éléments. On le recouvrait d'une couche de cire et on l'enfouissait[72] : l’enduit était censé empêcher l'impureté qu'un contact direct avec la terre aurait produite. On l'exposait en plein air et on le laissait dévorer aux oiseaux et aux bêtes de proie[73] : en ce cas, de grandes tours rondes servaient de cimetières[74]. L'âme, après être restée trois jours encore dans le voisinage de sa dépouille mortelle, la quittait à l'aube du quatrième pour se rendre au jugement. Le génie Rashnou Razishta, le véridique par excellence, pesait ses actions bonnes et mauvaises dans la balance infaillible et l'acquittait ou la condamnait, selon le témoignage de sa propre vie. Au sortir du tribunal, on la menait à l'entrée du pont Chinvat, qui était jeté sur l'enfer et qui menait au paradis. Impie, elle ne le franchissait pas, mais elle tombait dans l'abîme, où elle devenait l'esclave d'Angrômainyous ; pure, elle le passait sans peine avec l'aide de l'ange Çraosha. Vôhoumanô lui souhaitait la bienvenue, la présentait au trône d'Ahouramazdâ comme il avait fait Zoroastre, puis lui assignait la place qu'elle devait occuper désormais jusqu'au jour de la résurrection des corps[75].

L'Avesta avec les doctrines qu'il renferme, c'est le code d'une secte religieuse très bornée ; c'est un Talmud, un livre de casuistique et d'étroite observance. J'ai peine à croire que ce grand empire perse ait eut une loi aussi stricte[76]. Les livres sacrés de l'Iran, tels que nous les possédons aujourd'hui, ont été rédigés probablement à l'époque des Sassanides : une tradition fort ancienne raconte que le roi des Parthes, Vologèse 1er, ordonna qu'on recueillît tous ceux de leurs fragments qui avaient échappé aux persécutions d'Alexandre, et que l'édition définitive en fut publiée sous Sapor II Anoushirvân, vers le milieu du vie siècle de notre ère[77]. La collection renferme des chapitres fort anciens, écrits dans une langue plus archaïque[78], et une partie des idées qui y sont exprimées découle de textes déjà considérés comme étant canoniques au temps des rois achéménides ; mais le peu que les historiens grecs nous racontent des religions mèdes et perses diffère sur bien des points de ce que l'Avesta nous enseigne. Il n'est pas certain que le dualisme ait été aussi nettement réglé alors qu'il l'est dans les livres de la loi, ni que les rois achéménides aient connu l'existence d'Angrômainyous. La coutume qu'ils avaient de se construire, en vue de leur capitale, des tombes monumentales, dont quelques-unes existent encore, montre que le fait d'enterrer un cadavre n'était pas considéré comme un sacrilège. Il semble cependant que beaucoup de préceptes, qui n'étaient pas observés par le peuple, étaient pratiqués par les prêtres, par ces Mages qui formaient une des six tribus de la nation médique[79]. En tout cas les observances que la loi leur imposait étaient innombrables et minutieuses. Ahouramazdâ et ses aides n'avaient ni temples, ni tabernacles, et bien qu'on les figurât parfois dans les bas-reliefs sous des espèces humaines et animales, personne ne se serait risqué à ériger dans leurs sanctuaires ces statues soi-disant animées ou prophétiques auxquelles les Égyptiens et les Assyriens rendaient hommage. Toutefois on leur élevait, au sommet des collines, dans les palais, au centre des cités, des pyrées, c'est-à-dire des abris où la flamme s'allumait en leur honneur, et ne s'éteignait plus d'âge en âge. Ces pyrées allaient d'ordinaire deux par deux, et c'est ainsi qu'on les rencontre çà et là parmi les ruines, à Nakhsh-î-Roustem, par exemple[80]. Ils ont la forme d'un cube et ils ressemblent à des tours flanquées aux quatre angles de colonnes reliées par des arches demi-circulaires ; une rangée de créneaux triangulaires les surmonte et le haut en est creusé légèrement pour réserver la place du foyer.

Les rites du sacrifice duraient longtemps, et ils se compliquaient de manipulations, de gestes cérémoniels et d'incantations interminables. Où le pyrée ne devait pas abriter un feu perpétuel, on l'allumait avec des brindilles écorcées et purifiées par avance, puis on l'entretenait avec des bois précieux, de préférence du cyprès ou du laurier, mais on avait soin de ne pas souffler sur la flamme pour l'activer : l'haleine humaine la souillait, et celui qui commettait volontairement cette grave offense était puni de mort[81]. L'offrande ordinaire consistait en pains, en fruits, en parfums, en fleurs, mais, quand l'occasion exigeait un sacrifice sanglant, le cheval était la victime préférée[82], puis le bœuf, la vache, la brebis, le chameau, l'âne, le cerf : dans certaines circonstances même, lorsqu'on souhaitait se concilier la faveur du dieu des morts, on offrait un homme[83]. Le roi, représentant d'Ahouramazdâ sur la terre, officiait quand il lui plaisait, mais, lui excepté, nul ne pouvait se dispenser de l'entremise des Mages. Les fidèles se rendaient en procession à l'endroit où la cérémonie devait s'exécuter, et le prêtre, coiffant la tiare, récitait une invocation d'une voix basse et mystérieuse, afin d'appeler les bénédictions du ciel sur le roi et sur la nation[84]. Il tuait ensuite la victime d'un coup sur la tête, et il la coupait en portions qu'il distribuait aux assistants, sans se rien réserver, car Ahouramazdâ ne voulait pour lui que l'âme : dans quelques cas, la victime était brûlée en entier, le plus souvent, on ne mettait sur le feu qu'un peu de la graisse et des entrailles[85]. L'officiant se couvrait la bouche avec les rubans qui tombaient de sa mitre, pour empêcher son haleine d'effleurer la flamme ; il tenait dans ses mains le petit fagot de brindilles de tamarisque, le baresman[86], et il préparait la liqueur mystérieuse du haoma[87]. Tous les membres de la tribu des mages n'étaient pas nécessairement des prêtres, mais ceux-là seuls qui avaient été voués au sacerdoce dès leur enfance, et qui, après avoir reçu l'instruction nécessaire, étaient ordonnés régulièrement. Ceux-là se divisaient en plusieurs classes dont trois au moins avaient des fonctions séparées, les magiciens, les interprètes des songes, et les prophètes, parmi lesquels on choisissait le conseil de l'ordre et son chef suprême. Leur existence était austère : ils devaient s'abstenir de toute nourriture ayant eu vie, et même les classes auxquelles la viande était permise n'en pouvaient user que sous de certaines restrictions. Leurs vêtements étaient simples ; ils ne se paraient d'aucun bijou, et ils observaient la plus stricte fidélité dans le mariage : les, vertus qu'ils avaient ou qu'on leur prêtait leur assuraient un ascendant incontestable sur le peuple aussi bien que sur les nobles, et le roi lui-même n'entreprenait rien avant d'avoir consulté Ahouramazdâ par leur entremise. Plusieurs auteurs classiques affirment que, sous des apparences d'austérité, ils cachaient des vices monstrueux, et ce que nous savons d'eux par les monuments originaux ne nous permet pas de combattre ou d'approuver ce jugement ; toutefois il est probable que, même dans les derniers temps, la dépravation fut chez eux la particularité de quelques-uns plutôt que le tort de tous. Ils restèrent jusqu'au bout fidèles aux règles de pureté cérémonielle et d'honnêteté que les livres sacrés de leurs ancêtres leur imposaient.

L'empire chaldéen et le monde oriental depuis la chute de Ninive jusqu'à la chute de l'empire mède.

La Chaldée avait dû lutter elle aussi pour saisir la part qui lui avait été attribuée dans l'héritage de l'Assyrie. Non seulement Néchao lui avait ravi la Judée, la Phénicie et la Syrie, qu'elle estimait lui revenir de droit, mais les Araméens nomades du Khabour et du Balikh lui refusaient leur hommage, et les bandes de Cimmériens ou de Scythes qui battaient encore la campagne depuis l'invasion de Madyés se joignaient souvent à eux pour attaquer les cités de la Mésopotamie : récemment encore elles avaient pillé la cité sainte de Harrân et dévasté le temple du dieu Sin[88]. Nabopolassar, trop vieux pour partir lui-même en expédition contre elles, confia probablement le commandement de ses troupes au fils qu'il avait choisi afin de lui succéder, Nabuchodorosor[89], le mari de la princesse mède. Il ne fallut pas à celui-ci moins de trois ans pour remettre tout en ordre : Harrân demeura aux barbares sous condition d'un tribut, mais le district des Soubarou fut annexé à l’empire, et la domination babylonienne escalada les versants méridionaux du Masios[90]. Allait-elle en rester là et laisser les pays d'au delà l'Euphrate, aux mains de ce Néchao qu'on affectait de considérer comme un satrape rebelle ? Nabuchodorosor franchit l'Euphrate en 604. On ne sait rien des débuts de la guerre, mais la rencontre décisive eut lieu sur les bords du fleuve, non loin de Gargamish[91] ; les Égyptiens furent complètement battus, et les Syriens surent désormais à quoi s'en tenir sur la force des deux grands empires qui se disputaient leur allégeance. La Judée, qui avait le plus souffert des Égyptiens, accueillit la nouvelle de leur désastre avec joie, et le prophète Jérémie le célébra en strophes ironiques : Que vois-je ? les voilà culbutés, reculant d'épouvante ! Leurs guerriers sont écrasés, ils courent, ils fuient sans tourner la têteAh ! le plus agile n'échappera pas ! Là, au nord, sur les bords de l'Euphrate, ils trébuchent, ils tombent !Ce jour est pour le Seigneur, pour le Dieu des astres un jour de vengeance, où il frappera ses ennemis ; l'épée doit se rassasier, s'abreuver de leur sang ; car le Seigneur, le Dieu des astres veut avoir son hécatombe au pays du Nord, sur l'Euphrate ! Et maintenant monte en Galaad et cherche du baume, vierge fille de l'Égypte. C'est en vain que tu multiplies les remèdes ; pour toi, il n'y a plus rien qui puisse panser ta blessure ! Les nations ont appris ta honte, et la terre est remplie de tes cris : c'est que tes guerriers se renversent l'un sur l'autre et tombent à la fois tous ensemble[92]. Nabuchodorosor rentra en possession de tout le territoire, reçut en chemin la soumission de Joïakîm et des rois indigènes ; il était déjà à Péluse, et il se préparait à passer en Afrique, quand la mort de son père l'arrêta dans sa marche. Il craignit qu'un compétiteur ne s'élevât en Chaldée pendant son absence, il conclut un traité avec Néchao et il partit en toute hâte. Son impatience d'arriver ne s'accommodant pas aux longueurs de la route ordinaire par Gargamish et la Mésopotamie, il se lança à travers le désert d'Arabie avec une légère escorte, et il entra dans Babylone au moment où on l'y attendait le moins. Les prêtres avaient pris la direction des affaires et ils lui avaient gardé le trône : il n'eut qu'à paraître pour se faire acclamer et obéir[93].

Son règne fut long, prospère, et somme toute pacifique. Les changements politiques survenus en Asie lui fermaient la plupart des champs de bataille ouverts jadis aux Assyriens. Il n'y avait plus ni Ourartou, ni Mannai, ni Parsua, ni Ellipi, ni Élam, mais un seul royaume Mède, où ce qui subsistait de la plupart de ces pays était incorporé : même l'Assyrie propre depuis le Radanou et le bassin du Haut Tigre appartenaient à Cyaxare. Du côté de l'Asie-Mineure, la Cilicie relevait peut-être de Babylone, mais là, derrière la Cilicie c'étaient la Médie encore, puis les tribus à demi barbares du Golfe de Pamphylie, et la Lydie par delà. Nabuchodorosor ne rencontrait d'ennemis sérieux qu'à l'Ouest et au Sud, où il avait une position analogue à celle des rois d'Assyrie moins d'un siècle auparavant. L'expérience d'alors avait prouvé que le dernier but où tendait l'ambition des conquérants asiatiques était la possession de Memphis et de Thèbes, voire de l'Éthiopie : comme Sargon, comme Sennachérib, comme Assourbanabal, Nabuchodorosor, maître de la Syrie, était un danger perpétuel pour l'existence de l'Égypte. Les Pharaons des dynasties précédentes avaient essayé de s'abriter derrière les États syriens, et la politique de Sabacon avait consisté à maintenir la barrière de royaumes qui s'interposait entre lui et l'Assyrie. Damas et Samarie tombées, il ne restait plus à Pharaon d'autre ressource que d'être conquérant et de s’emparer, s'il le pouvait, de la côte phénicienne. Psammétique 1er avait commencé cette œuvre par la prise d'Ashdod ; Néchao II avait paru l'achever après la bataille de Mageddo. La défaite de Gargamish avait tout renversé, mais en prouvant la justesse de vue des hommes d'État égyptiens. Si la bataille perdue par Néchao l'avait été entre Péluse et Gaza, c'en eut été fait de l'Égypte[94] : livrée sur les bords de l'Euphrate, les vaincus avaient eu le temps de rassembler des forces nouvelles et d'en garnir le front est du Delta. Néchao ne se découragea donc pas malgré son insuccès. Il appartenait à une race persévérante, qu'un siècle de revers n'avait pas découragée de ses aspirations à la couronne, et qui ne l'avait gagnée qu'à force de patience et d'obstination. Il remonta sa flotte et son armée en silence, comptant sur l'esprit remuant des Phéniciens et des Juifs pour lui fournir une prompte occasion de revanche.

Une fois de plus il recourut à la Grèce. Des ingénieurs ioniens lui construisirent des chantiers maritimes et lui remplacèrent son vieux matériel par une flotte de trières. En même temps, il essayait de restaurer le canal des deux Mers, abandonné ou ensablé depuis la chute de la vingtième dynastie ; il comptait le creuser assez large pour que deux trières pussent y voguer de front ou s'y croiser, sans déborder. Le canal s'embranchait sur le Nil un peu en amont de Bubastis, non loin de Patoumos : il longeait le pied des collines arabiques de l'est à l'ouest, puis il s'enfonçait dans la gorge de l'Ouady Toumilât, et il déviait au sud dans la direction de la mer Rouge. La tradition contait qu'après avoir perdu cent vingt mille hommes dans cette entreprise, Néchao la suspendit sur la foi d'un oracle : on lui avait prédit qu'il travaillait pour les barbares[95]. Déçu de ce côté, il tourna son activité vers un autre objet. Les Tyriens et les Carthaginois avaient exploré, le long de la côte d'Afrique, des pays abondants en or, en ivoire, en bois précieux, en épices, mais la politique jalouse des deux peuples empêchait les autres nations d'arriver à travers la Méditerranée jusque dans ces régions lointaines. Les Égyptiens avaient encore présent le souvenir des campagnes maritimes d'autrefois, au siècle où l'escadre de la reine Hatshopsouîtou naviguait les mers d'Arabie et relâchait aux Échelles de l'Encens. Néchao lança les matelots phéniciens de sa flotte à la recherche des terres nouvelles ; ils partirent du golfe d'Arabie sans trop savoir où ils allaient. L'entreprise, hardie en tout temps, était des plus périlleuses pour les petits vaisseaux de l'époque ; ils devaient toujours cheminer en vue des côtes, et les côtes de l'Afrique sont d'une navigation difficile. Pendant plusieurs mois les Phéniciens continuèrent vers le sud, la droite au continent qui s'allongeait devant eux, la gauche à l'orient. Vers l'automne, ils débarquèrent sur la plage la plus proche, semèrent le blé dont ils s'étaient munis et attendirent que le grain fût mûr : aussitôt après la moisson, ils reprirent la mer. Le souvenir précis de leurs observations et de leurs découvertes se brouilla bientôt. On se rappela pourtant qu'arrivés à un certain endroit ils virent avec stupeur que le soleil sembla modifier son cours et ne cessa plus de se lever à leur droite : ils avaient doublé la pointe méridionale de l'Afrique et ils commençaient à remonter vers le nord. La troisième année ils franchirent les Colonnes d'Hercule et ils rentrèrent au port : l'amitié étroite qui mussait Tyr à l'Égypte les protégea sans doute contre la jalousie des Carthaginois pendant cette dernière croisière. La faiblesse des moyens dont la marine de cet âge disposait rendit leur voyage inutile ; il n'ouvrit aucune voie nouvelle au commerce, et il demeura comme un fait curieux, mais sans résultat. Les prêtres égyptiens le racontèrent à Hérodote, et Hérodote lui-même nous en a parlé sans trop y croire[96].

Ce n'était là qu'un épisode curieux : tout en poussant ses explorations aussi loin qu'il le pouvait vers le sud, Néchao suivait d'un œil vigilant les événements qui s'accomplissaient en Asie. Depuis ses luttes désastreuses contre l'Assyrie, la Phénicie avait conservé une aversion profonde pour tous ceux de ses maîtres qui lui venaient de l'est. Il en était de même de la plupart des États syriens qui avaient encore un semblant d'indépendance, Ammon, Moab, les Nabatéens, les Philistins, Juda. Néchao exploita habilement ces haines ; quatre ans après sa défaite, il décida Joïakîm à se révolter. La mort de Josias avait porté un coup terrible aux espérances des prophètes. « Jamais avant lui il n'y avait eu roi qui lui fût comparable pour s'être dévoué à l'Éternel de tout son cœur et de toute son âme, et de toute sa force, en toutes choses, conformément à la loi de Moïse, et après lui jamais il n'en surgit de pareil[97] ». Les événements qui suivirent la déposition de Joachaz, puis le brusque renversement de la puissance égyptienne, l'avènement de la domination chaldéenne ébranlèrent plus profondément encore la foi en l'efficacité de la réforme. Le peuple sembla n'y voir qu'une vengeance de Jahvé contre les impies qui avaient renversé ses temples et prétendu l'enfermer dans un sanctuaire unique. Le culte du Dieu d'Israël reprit ses allures d'autrefois, et celui des divinités étrangères fut pratiqué avec plus de ferveur que jamais. Le désappointement des prophètes et de leurs partisans fut d'autant plus amer qu'ils avaient cru un instant toucher presque au but de leurs efforts[98]. Un jour de fête, le plus connu d'entre eux, Jérémie, fils d'Hilkiah, se présenta sur le parvis et apostropha violemment la foule : Ainsi a dit Jahvé : Si vous ne m'écoutez point et ne marchez dans la loi que je vous ai proposée, si vous n'obéissez aux paroles des prophètes mes serviteurs que je vous mandé et que vous n'écoutez point, je mettrai ce temple en même état que celui de Silo, et je livrerai cette ville en malédiction à toutes les nations de la terre. On était au commencement du règne de Joïakîm, au moment le plus fort de la réaction contre les tendances de Josias ; aussitôt que Jérémie eut achevé, les sacrificateurs, les prophètes et le peuple entier le saisirent, disant : Tu mourras la mort. La foule s’amassa dans le temple, les principaux de Juda montèrent de la maison du roi à celle de l'Éternel, et s'assirent à l'entrée de la porte neuve. L'accusation énoncée, quelques-uns des juges déclarèrent que l'inculpé ne méritait aucun châtiment, puisqu'il avait parlé au nom de Jahvé, et les anciens alléguèrent en sa faveur l'exemple de Michée : Le roi Ezéchias et ceux de Juda le firent-ils mourir ? Il échappa cette fois, mais d'autres n'eurent pas le même bonheur. Uriah de Kiriath-Jéarim, dont le seul crime avait été de prophétiser contre Jérusalem en la même manière, eut beau se sauver en Égypte ; Joïakîm dépêcha à ses trousses Elnathan, fils de Hakbor, et quelques hommes avec lui, qui le ramenèrent à Jérusalem, le décapitèrent, et jetèrent son corps à la fosse commune[99].

Cette séparation entre le peuple et l'homme qui représentait la grande tradition prophétique s'accentua rapidement ; le moment vint où Israël sembla s'être réduit à Jérémie et à son disciple Baruch. Jérémie était en effet de ceux à qui le désastre de Mageddo avait enlevé toute espérance au présent. Lorsqu'il présenta son premier recueil de prophéties au roi, celui-ci le déchira, puis le brûla, et il fallut que plus tard le prophète et Baruch, en restituassent le texte entier de mémoire[100]. Le plus grand nombre ne pouvait en effet s'habituer à l'idée que Jahvé déserterait Juda ainsi qu'il avait déserté Israël. Toute tentative contraire aux intérêts du Chaldéen, toute alliance avec ses ennemis paraissait légitime, et les conseils de l'Égypte trouvaient un accueil favorable auprès de la masse. Nabuchodorosor se rendit sur les lieux, de sa personne, et sa présence enraya le mouvement ; Joïakîm ne sortit pas du devoir[101], mais trois ans plus tard, il se souleva de vrai, toujours à l'instigation de Néchao. Nabuchodorosor ne jugea pas la conjoncture assez grave pour diriger lui-même les opérations militaires. Il se contenta d'envoyer un de ses généraux avec les contingents d'Ammon et de Moab, toujours prêts à oublier leur horreur du Chaldéen lorsqu'il s'agissait de satisfaire leur haine contre le Juif. Joïakîm, laissé à ses propres forces, résista avec tant de vigueur que Nabuchodorosor fut contraint d'amener ses vétérans à la rescousse. Son armée était encore en route quand Joïakîm mourut et fut remplacé par son fils, un jeune homme de dix-huit ans, qui assuma le nom de Jékoniah ou Joïakîn. Celui-ci ne régna pas longtemps. Nabuchodorosor arriva au moment même où il montait sur le trône, et sa présence précipita le dénouement ; trois mois après, Joïakîn se rendit à discrétion. Les trésors du temple furent saisis, le roi exilé en Chaldée, l'armée réduite en esclavage, la population ouvrière transportée à Babylone, où on l'employa aux grandes constructions ; le demeurant fut remis au dernier fils de Josias, Mattaniah, alors âgé de vingt et un ans (597). Mattaniah, comme ses prédécesseurs, changea de nom en changeant de condition : il s'appela désormais Zédékias[102].

Néchao n'avait rien fait pour secourir les Juifs. Il mourut deux ans plus tard, sans avoir rencontré l'occasion qu'il cherchait (595)[103], et son fils Psammétique II n'eut pas le loisir d'entreprendre quoi que ce fût contre l'Asie : une incursion en Éthiopie (594) signala son règne[104], mais il disparut avant d'avoir rien accompli de grand (589)[105]. Pendant cet intervalle, la Syrie, tranquille en apparence, n'avait cessé de s'agiter sourdement ; les partis qui ne voyaient de salut que dans une alliance étroite avec l'Égypte s'étaient remis du coup brutal dont l'échec de Néchao et de Joïakîm les avait frappés. A Jérusalem, le courant qui portait les esprits vers Pharaon devint si fort que Zédékias, créature de Nabuchodorosor, y fut entraîné. Les prophètes de l'ancienne école, pleins de foi en Jahvé, continuaient à penser que l'humiliation de leur patrie ne pouvait durer longtemps encore. Plus les désastres s'accumulaient sur elle, plus l'heure de la délivrance leur paraissait voisine. Ceux d'entre eux qui avaient accompagné Joïakîn dans l'exil, Achab, Zédékiah, fils de Maassiah, Shémaïah, se prédisaient à eux-mêmes un retour prochain. Ceux qui étaient demeurés à Jérusalem ne cessaient de répéter au peuple : Vous ne serez point asservis au roi de Chaldée ; les vases sacrés du temple sortiront de Babylone. Jérémie essayait en vain de combattre l'effet de leurs déclamations. Il écrivait aux exilés de s'armer de patience : Bâtissez des maisons et demeurez-y, plantez des jardins et mangez-en les fruits ! Mariez-vous, engendrez des fils et des filles, donnez des femmes à vos fils et des époux à vos filles pour qu'elles deviennent mères à leur tour. Multipliez-vous là et ne laissez pas diminuer votre nombre… Gardez-vous d'écouter vos prophètes qui sont au milieu de vous ou vos devins et ne croyez pas aux songes que vous auriez, car ils mentent en prophétisant en mon nom : je ne leur ai pas donné mission, dit Jahvé. Car voici ce que dit Jahvé : Quand soixante-dix ans seront accomplis pour Babel, je vous visiterai et je ratifierai pour vous une bonne promesse de vous ramener dans votre patrie[106]. L'un de ceux qu'il dénonçait de la sorte, Shémaïah, s'indigna de ces conseils pacifiques et adressa au grand prêtre Zéphaniah une lettre, dans laquelle il le sommait de condamner aux ceps et au carcan ce brouillon d'Anatôt, qui faisait le prophète à Jérusalem et ne savait que recommander la patience aux déportés. Jérémie n'était jamais en reste d'invectives avec ses adversaires : il maudit Shémaïah dans sa personne et dans sa race[107], et il n'en continua que plus fort à prêcher contre les partisans de la politique agressive : N'écoutez point ces gens-là, mais rendez-vous plutôt sujets du roi de Babylone, et peut-être vous vivrez ; pourquoi cette ville serait-elle réduite en un désert. Mais s'ils sont prophètes, et que la parole de Jahvé soit en eux, qu'ils intercèdent maintenant auprès de Jahvé des armées, afin que les vases sacrés qui sont demeurés au temple et au palais des rois et à Jérusalem n'aillent pas rejoindre les autres à Babylone[108]. Un jour il descendit en public le joug au cou, tandis que le prophète Hananiah-ben-Azzour de Gibéon prêchait devant les prêtres et le peuple en ces termes : Ainsi a dit l'Éternel des armées, le Dieu d'Israël : J'ai rompu le joug du roi de Babylone. Dans deux ans accomplis je ramènerai ici Jékoniah, fils de Joïakîm, roi de Juda, et tous ceux qui ont été déportés de Juda et Babylone. Puis, levant le joug de dessus le cou de Jérémie, il le rompit, car ainsi a dit Jahvé : Entre ceci et deux ans accomplis, je romprai de même le joug de Nabuchodorosor, roi de Babylone, de dessus le cou de toutes les nations. Le jour d'après, Jérémie reparut chargé d'un nouveau joug, mais d'un joug de fer, emblème de celui que Jahvé devait jeter sur le cou de toutes les nations afin qu’elles soient asservies au roi de Babylone[109].

L'avènement d'Apriès au trône d'Egypte suggéra de nouveaux arguments aux partisans de la révolte. On le savait entreprenant, ambitieux, préparé de longue main aux chances d'une guerre : Tyr et la Phénicie, Jérusalem et les pays situés au delà du Jourdain coururent aux armes d'un commun accord. Nabuchodorosor, placé entre trois adversaires, hésita un moment. Il s'arrête au carrefour des chemins pour consulter l'avenir ; il mêle les flèches divinatoires, interroge les Téraphim, inspecte le foie des victimes[110]. Son indécision ne fut pas de longue durée. Juda était le nœud de la coalition ; son territoire reliait les confédérés de la côte à ceux du désert, les forces de l'Égypte à celles de la Syrie. Tandis qu'une division ravageait la Phénicie et commençait le blocus de Tyr, le gros de l'armée se rua sur la Judée. Zédékias n'osa l'affronter en rase campagne et il se renferma dans Jérusalem, cette fois le Chaldéen était à bout de patience ; il ravagea le pays sans miséricorde, livra les habitants des campagnes à la merci des Philistins et des Edomites, bloqua les deux forteresses de Lakhish et d'Azèkah, et ne se présenta devant la capitale qu'après avoir tout mis à feu et à sang[111]. Il la serrait déjà de prés quand il apprit qu'Apriès débouchait du côté de Gaza ; Zédékias dans sa détresse avait mandé ses agents en Égypte pour qu'on lui donnât des chevaux et une armée considérable[112]. Le Chaldéen leva aussitôt le siège et marcha à la rencontre de ce nouvel ennemi. Le parti populaire triomphait déjà du succès de sa politique ; Jérémie pourtant n'avait pas foi en l'heureuse issue de l'entreprise : Ne vous faites pas d'illusion à vous-mêmes, disant : les Chaldéens se retireront de Judée, car ils ne se retireront point. Quand même vous battriez toute l'armée qui vous assiège, et qu'il ne restât d'eux qu'un homme blessé sous chaque tente, ils se lèveraient tout de même et bouteraient le feu à la ville[113].  On ne sait pas exactement ce se passa en cette occurrence : selon les uns, le roi d'Égypte se retira sans combattre[114] ; selon d'autres, il accepta la bataille et il fut vaincu[115].

Lui parti, la chute de la ville n'était plus qu'une question de jours, et la résistance ne pouvait plus servir qu’à irriter le vainqueur. Les Juifs ne s'en défendirent pas moins avec l'obstination héroïque et, malheureusement aussi, avec l'esprit de discorde qui fut toujours au fond de leur caractère. Pendant le court moment de répit que la diversion d'Apriès leur avait procuré, Jérémie avait voulu sortir de Jérusalem pour continuer sa prédication en Benjamin. Arrêté à la porte sous prétexte de trahison, il fut fouetté, incarcéré, et il n'obtint d'adoucissement aux rigueurs de ses geôliers que par l'intervention personnelle du roi[116]. Interné dans la cour de la prison, il continuait de prêcher à tout venant : Celui qui demeurera dans cette ville mourra par l'épée, par la famine, par les maladies ; mais celui qui sortira vers les Chaldéens vivra, et son âme lui sera pour butin, et il vivra. Car ainsi a dit Jahvé : Cette ville sera livrée certainement à l'armée du roi de Babylone et il la prendra. Les généraux de Zédékias et les partisans de la résistance interpellèrent le roi : Qu'on fasse mourir cet homme, car il rend lâches les mains des hommes de guerre et de tout le peuple par de telles paroles. Livré à ses accusateurs, jeté au fond d'une citerne à moitié remplie de boue, il n'échappa, grâce à la compassion d'un eunuque de la maison royale, que pour renouveler ses ordres de soumission plus impérieusement. Zédékias lui demandait secrète