HISTOIRE ANCIENNE DES PEUPLES DE L'ORIENT

 

LES SARGONIDES ET LE MONDE ORIENTAL JUSQU’À L’AVÈNEMENT DE CYRUS

CHAPITRE X – LES SARGONIDES.

 

 

Sargon (722-705) ; guerres contre l'Égypte, l'Élam et l'Arménie ; conquête de la Chaldée.

L'Assyrie s'était accrue jusqu'alors aux dépens de tribus à moitié barbares ou de petits royaumes incapables de résister longtemps au choc de forces supérieures. La destruction systématique des unes et l'annexion progressive des autres la conduisirent partout en présence d'E' tais aussi solidement organisés qu'elle l'était elle-même et assez vigoureux non seulement pour lui tenir tête, mais pour la battre. Au sud-ouest, l'Égypte se dressait devant elle ; au nord, elle confluait à l'Ourartou ; au sud-est, la conquête des principautés araméennes la plaçait en contact direct avec le vieil empire d'Élam. L'Égypte, l'Ourartou, l'Elam endiguèrent son élan et formèrent entre elle et le reste du monde une barrière qu'elle ne parvint jamais à abaisser complètement. Sargon et ses successeurs bataillèrent, plus d'un demi-siècle durant, contre ces trois royaumes, et ils finirent par triompher d'eux. Ils y installèrent des gouverneurs, des garnisons, tout un système d'occupation à main armée et de vasselage ; mais il n'était pas aussi facile de conserver une province comme l'Égypte ou comme l'Elam qu'il l'était de confisquer Gargamish, Hamath ou Samarie, et leurs succès aux bords du Nil, de l'Aras et de l'Oulaï ne furent que succès éphémères, vite effacés par des désastres. Bien est-il vrai qu'ils usèrent leurs ennemis à la longue, à force de victoires ; mais ces victoires les usèrent eux-mêmes, et les laissèrent sans nerf et sans ressort contre l'irruption de peuples nouveaux. Dans la réalité, lorsqu'ils abattaient l'Égypte, l'Ourartou et l'Élam, ce n'était pas pour eux qu ils travaillaient, mais pour des rivaux qu'ils ne pressentaient pas encore, pour les Mèdes et les Perses.

La prise de Samarie avait compensé si peu l'échec de Kalou que, dès l'année 721, une coalition se forma en Syrie, avec l'appui secret de l'Égypte. Tafnakhti était mort vers le moment même que Sargon saisissait le pouvoir en 722, et son fils Boukounrinif (Bocchoris) lui avait succédé. Le nouveau roi de Saïs et de Memphis était, ce semble, résolu et habile. Longtemps après sa mort, le peuple raconta toute sorte d'histoires merveilleuses sur son compte. Il était, dit-on, faible de corps et n'avait point d'extérieur, mais il rachetait ces défauts par la finesse de son esprit[1] : il avait laissé la renommée d'un prince simple dans son genre de vie[2], d'un législateur prudent[3] et d'un juge intègre[4]. Les rares monuments que nous avons de son temps sont muets sur ses actions[5], mais ce que nous savons de la vie de Tafnakhti éclaire celle de son fils d'une vive lumière. Ce fut une querelle incessante avec les princes, une série de courses, d'abord pour conquérir le Delta et l'Égypte moyenne, ensuite pour consolider la conquête et pour y continuer une suprématie précaire. Il réussit pourtant à se faire obéir de tous, et son règne compte dans l'histoire pour une dynastie entière, la XXIVe. A peine maître, il jeta les yeux au delà de l'isthme, et son intervention fut bien accueillie de tous ceux qui redoutaient l'ambition de l’Assyrie. Si naguère encore Israël et Juda avaient recherché l’appui d’un roitelet confiné à Tanis, dans un coin du Delta, que ne devaient-ils pas faire pour s'assurer l'amitié d'un Pharaon dont la domination pesait sur l'Égypte entière ? Phéniciens, Juifs et Philistins, tous les peuples que la rudesse de Tiglatphalasar avait effrayés, sentirent que le salut leur viendrait d'Égypte, s'il pouvait leur venir de quelque part, et divers motifs poussèrent le souverain à bien accueillir leurs ouvertures. Il savait que ses prédécesseurs avaient possédé la Palestine et porté leurs armes jusqu'au Tigre ; ce qui avait été jadis possible et glorieux lui paraissait être possible encore à l'heure présente. Et quand même le désir d'ajouter un nom de plus à la longue liste des conquérants ne l'aurait pas bien disposé, la prudence lui conseillait de ne pas décourager les alliances qui s'offraient à lui spontanées. Le progrès des Assyriens vers l'isthme de Suez, lent d'abord, s'était accéléré depuis vingt ans d'une façon redoutable. Et il devenait pour l'Égypte un sujet de craintes perpétuelles. Il fallait ou vaincre les vainqueurs de l'Asie et les rejeter au delà de l'Euphrate, ou du moins entretenir devant eux une barrière de petits royaumes, contre laquelle l'élan de leurs attaques s'amortirait avant d'atteindre la vallée du Nil.

La coalition, qui se forma sous les auspices de Bocchoris, englobait presque tout ce qui subsistait de Syriens valides. C'était au nord Jahoubîd[6], roi de Hamath, usurpateur comme Sargon lui-même et le personnage le plus important de la région, depuis que Rézon II était mort ; c'étaient encore les chefs d'Arpad et de Damas, les Phéniciens de Simyra, les quelques Hébreux demeurés à Samarie. Les Tyriens, toujours en armes depuis la mort de Tiglatphalasar, défiaient tous les efforts tentés pour les réduire. Les chefs philistins, les rois de Moab et d'Ammon, Juda lui-même, étaient ouvertement ou secrètement hostiles à l'Assyrie. Depuis 727, Jérusalem était gouvernée par Hizkiah (Ezéchias), fils d'Achaz. Ezéchias avait montré dès sa jeunesse une piété ardente : le plus célèbres des prophètes hébreux. Isaïe, fils d'Amoz, devint son conseiller et presque son ministre. La vocation d'Isaïe s'était décidée l'année de la mort d'Azariah, et lui-même en a conté l'occasion dans une page célèbre : J'aperçus le Seigneur assis sur un trône élevé, et les pans de son vêtement emplissaient le temple. Les séraphins étaient prés de lui et chacun d'eux avait six ailes : de deux ils se couvraient la face, de deux ils se couvraient les pieds, et de deux ils volaient. Et ils se criaient l'un à l'autre et disaient : Saint, saint, saint est Jahvé des armées ! toute la terre est pleine de sa gloire ! Et le seuil trembla jusqu'en ses fondements à la voix de celui qui criait, et la salle s'emplit de fumée. Lors je dis : Hélas sur moi ! c'en est fait de moi, car je suis un homme aux lèvres souillées, et je demeure parmi un peuple aux lèvres souillées, et mes yeux ont vu le roi Jahvé des armées ! Mais l'un des séraphins vola vers moi, tenant à la main un chare bon vif qu'il avait pris sur l'autel avec des pincettes, et il en toucha ma bouche et dit : Voici, ceci a touché tes lèvres; c'est pourquoi ton iniquité te sera ôtée et ton péché te sera pardonné[7]. Ce sont bien là tous les traits du dogme primitif, le sol ébranlé jusque dans ses fondements rien qu'à la voix des messagers divins, la fumée qui obscurcit la salle ; mais ils ne représentent plus rien de réel aux yeux du prophète, et ils ne sont que des images destinées à rehausser la grandeur de Dieu[8]. Isaïe sentait le danger de Jérusalem plus vivement encore qu'Amos et que Hoshéa ; aussi quand Achaz, menacé par Rézon Il et par Pékakh, eut son cœur et le cœur de son peuple ébranlé comme les arbres des forêts sont secoués par le vent, et implora l'appui de l'Assyrie, il s'éleva de toutes ses forces contre cette alliance impie. Les projets des ennemis de Juda sont vains, et Jahvé en dit : Ils n'auront point d'effet et ne s'exécuteront point ; avant qu'un enfant conçu au moment où il parle soit arrivé à l'âge où l'on sait rejeter le mal et choisir le bien, les deux rois ne seront déjà plus. Mais si les descendants de David appellent eux-mêmes l'étranger, Jahvé fera venir sur toi, Achaz, et sur ton peuple et sur la maison de ton père, par le roi d'Assour, des jours tels qu'il n'y en a pas en de semblables depuis qu'Éphraïm se sépara de Juda. Et il arrivera qu'en ce jour-là Jahvé sifflera aux moustiques qui sont aux rives des canaux d'Égypte, et aux abeilles qui sont en Assour, et elles viendront, elles se poseront dans toutes les vallées désertes et dans les trous des rochers, et sur tous les buissons et par tous les halliers[9]. Sa voix ne fut entendue d'abord que de quelques témoins fidèles, d'Urie, le prêtre, et de Zacharie, fils de Jérébékhiah[10] : Achaz dédaigna de l'écouter. Ezéchias fut plus docile que son père : quand le moment vint de décider si Juda se joindrait à la ligue sous les auspices de Pharaon, il se rangea à l'avis du prophète et il resta neutre dans la querelle. L'événement montra combien il avait eu raison d'agir de la sorte. Iahoubid fut battu à Karkar, assiégé, pris et écorché vif[11] ; lui tombé, la Cœlésyrie se soumit, et la résistance se concentra au Sud. Elle n'y fut pas plus heureuse. Sargon choqua les troupes ce Hannon, roi de Gaza, à Rapihoui (Raphia), dans l'endroit même où, cinq siècles plus lard, Ptolémée Philopator assaillit Antiochus le Grand : les Philistins furent vaincus, Hannon fait prisonnier, et la défaite de Raphia dissipa les rêves de liberté dont la Syrie s'était bercée un instant  la répression fut Si terrible que sept années s'écoulèrent avant qu'elle songeât à reprendre les armes (720)[12].

La paix, à peine confirmée à l'Ouest, fut rompue au Nord par l'Ourartou. Shardouris, assagi par sa défaite, s'était tenu tranquille jusqu'à sa mort (750), mais son successeur, Rousas, que les inscriptions ninivites appellent Oursa, reprit les projets ambitieux de Menouas et d'Argishtis ; dix années durant, de 730 à 720, il travailla à rétablir l'hégémonie qu'ils avaient exercée sur les tribus du Nord et de l'Est et à susciter une coalition contre l'Assyrie. Vers l'Ouest, il trouva un auxiliaire fidèle et résolu dans Mitâ, le chef des Moushki ; à l'Est, le prince de Mannaï, Iranzou, fit la sourde oreille à ses propositions. Rousas, impuissant à le détourner de ses devoirs, noua des intrigues secrètes avec plusieurs des roitelets qui dépendaient de lui : Mitatti, de Zikartou, se souleva à l'instigation de l'Ourartou. Sargon se hâta au secours de son vassal : il enleva d'assaut les deux villes de Souandakhoul et de Dourdoukka, qui avaient ouvert leurs portes à Mitatti, il les livra aux flammes et il en exila les habitants en Syrie (719). Mais tandis qu'elles l'occupaient, des révoltes graves, fomentées encore par Rousas, éclatèrent à l'autre extrémité de l'empire et l'empêchèrent de poursuivre ses avantages ; il lui fallut user deux années à vaincre le seigneur de Shinoukhta (718) et à détrôner Pisiris de Gargamish (717). Lorsqu'il revint au Mannaï, Iranzou était mort, son fils Aza avait été poignardé dans une émeute et remplacé par Oullousoun, qui avait remis vingt-deux de ses forteresses à Rousas, en gage de fidélité. Il battit Oullousoun et Mitatti, et il ravagea leurs territoires, depuis le lac d'Ouroumiyèh jusqu'au lac de Van ; il écorcha vif Bagadatti, roi du mont Mildish, à l'endroit même où Aza avait été assassiné. Oullousoun, craignant un sort pareil, s'enfuit comme un oiseau, puis vint se prosterner aux genoux du vainqueur : Sargon le reçut en grâce et lui restitua ses domaines. Rousas allait être atteint quand une insurrection le sauva : la province de Kharkhar contraignit son gouverneur à appeler Dalta, roi d'Ellibi. Sargon la châtia rudement (716) ; ramené un moment vers le nord par une révolte d'Oullousoun, il n'eut qu'à paraître pour faire rentrer tout dans le devoir, puis il redescendit au sud afin d'achever la conquête de l'Ellibi (715). Libre de ce côté, il frappa enfin le coup décisif : il envahit brusquement l'Ourartou, défit l'armée royale, saccagea méthodiquement les campagnes (714). Rousas s'échappa presque seul dans les montagnes, et il y erra prés de cinq mois sans trouver un asile. Partout où il allait, Sargon le suivait et faisait le désert autour de lui : il ne lui resta plus bientôt qu'un seul allié, Ourzana de Moussassir, encore celui-ci ne tarda-t-il pas à être vaincu et dépossédé[13]. A la nouvelle de ce malheur, il désespéra de sa cause et il se tua.

Sa mort n'entraîna pas la soumission des siens; son frère Argishtis Il lui succéda et affronta les Assyriens non sans bonheur. Toutefois, la puissance de l'Ourartou pour l'offensive était brisée, et désormais ce pays n'obtint qu'une place secondaire dans les préoccupations de l'Assyrie : il retomba dans la médiocrité d'où trois générations de grands rois l'avaient tiré, et le résultat de son affaiblissement fut de donner à Sargon ses coudées franches pour abattre l'un après l'autre tous les souverains que Rousas avait impliqués dans sa coalition. En 715, il parcourut