HISTOIRE ANCIENNE DES PEUPLES DE L’ORIENT

 

L’ASIE ANTÉRIEURE AVANT ET PENDANT LA DOMINATION ÉGYPTIENNE

CHAPITRE VI – LES GRANDES MIGRATIONS MARITIMES ET LA VINGTIÈME DYNASTIE.

 

 

La colonisation sidonienne, l’Asie Mineure et les Khati.

Parmi les peuples de Syrie, les Phéniciens étaient celui qui avait le mieux profité de la conquête égyptienne. Placés en dehors de la route ordinaire des armées, ils n’avaient pas eu à souffrir de leur passage non plus que des péripéties de la lutte, comme les autres nations de Canaan. Le groupe du Nord, celui qui comprenait les cités d’Arad et de Simyra, s’était révélé au début assez rebelle ; on l’avait vu, sous Thoutmosis III, associé à plusieurs reprises aux révoltes des Routonou, mais il avait été châtié d’une manière qui lui avait ôté l’envie de recommencer. Le groupe du Centre et celui du Sud, Gebel et Bérouth, Sidon et Tyr, s’étaient montrés plus résignés à leur sort, depuis le temps de Thoutmosis 1er jusqu’à celui de Ramsès II, et leur résignation leur avait valu des avantages sérieux. Leurs marins pratiquaient le commerce de commission en Égypte pour le compte des étrangers, et à l’étranger pour le compte de l’Égypte : grâce à la paix dont elles jouissaient, Sidon et Tyr avaient développé leurs flottes et elles étaient parvenues au plus haut degré de la richesse et de l’activité.

Les Phéniciens trafiquaient avec le dehors à la fois par terre et par mer, au moyen de caravanes et sur des vaisseaux. Toutes les routes qui, des principaux marchés de l’Orient, de la Chaldée, de l’Arabie, de l’Arménie, des régions du Caucase, se dirigeaient vers l’Occident, aboutissaient en dernier lieu à Sidon et à Tyr. Il n’est pas probable que les Phéniciens allassent toujours chercher eux-mêmes la plupart des denrées aux pays de production ; ils les tiraient plutôt des entrepôts intermédiaires de l’Asie Mineure et de la Chaldée. Du moins, ils s’étaient avancés aussi loin que possible sur les grandes voies du commerce, et ils y avaient semé des factoreries aux points importants, vers le gué des rivières et le défilé des montagnes[1]. Laïs, aux sources du Jourdain, non loin de l’endroit où la sente qui mène d’Égypte en Assyrie quitte la Syrie méridionale pour la Cœlésyrie, était une colonie de Sidoniens[2]. Hamath, dans la vallée de l’Oronte, Thapsaque, au bord de l’Euphrate[3], Nisibis[4], près des sources du Tigre, se targuaient d’être d’origine phénicienne. Ces villes, et d’autres encore dont l’histoire n’a pas gardé la mémoire, étaient comme autant de jalons que les marchands de Sidon avaient plantés sur le parcours de leurs caravanes, et d’entrepôts où ils amassaient les produits des régions environnantes, pour les diriger, en temps opportun, sur leurs magasins du Liban.

Mais Hamath, Thapsaque, Nisibis, perdues au milieu des terres, n’étaient pas, à proprement parler, des possessions sidoniennes : c’étaient des comptoirs dépendants des princes ou des tribus voisines, nullement de la métropole. Le commerce maritime avec les peuples méditerranéens amena, au contraire, la création d’un véritable empire colonial. Les débuts et les progrès des croisières, qui changèrent la Méditerranée en mer phénicienne, ne nous sont connus qu’imparfaitement : les documents que les archives de Tyr et de Sidon renfermaient à ce sujet n’existent plus, comme aussi les ouvrages que les écrivains d’époque gréco-romaine avaient composés à leur aide. Presque tout ce que nous savons nous est parvenu sous forme de mythe. On contait que Melkarth, l’Hercule tyrien, avait rassemblé une armée et une flotte nombreuses, dans le dessein de conquérir l’Ibérie, où régnait Khrysaor, fils de Géryon. Il avait soumis l’Afrique, chemin faisant, il y avait introduit l’agriculture et construit la cité fabuleuse d’Hécatompyles, il avait franchi le détroit auquel il donna son nom, fortifié Gadès et vaincu l’Espagne. Après avoir enlevé les boeufs mythiques de Géryon, il était revenu en Asie par la Gaule, l’Italie, la Sardaigne et la Sicile. Sur cette épopée d’ensemble, qui résume assez bien les traits principaux de la colonisation phénicienne, venaient se greffer mille traditions locales. C’était Kinyras fondant des villes à Chypre et à Mélos ; c’était Europe ravie par Zeus, Kadmos visitant Chypre, Rhodes, les Cyclades, à la poursuite de sa soeur, bâtissant la Thèbes de Béotie, et allant mourir en Illyrie. Partout où les Phéniciens avaient pris pied, la grandeur et l’audace de leurs opérations avaient laissé dans l’imagination des indigènes des souvenirs ineffaçables. Leur nom, leurs dieux, la durée de leur domination, étaient passés à l’état de légendes, et c’est grâce à ces légendes mêlées de fables qu’on devine en partie l’histoire perdue de leurs découvertes.

Les Giblites avaient été peut-être les premiers à essaimer sur les côtes environnantes[5]. Mais Byblos était un rendez-vous de pèlerins, plutôt qu’une ville de commerce[6]. Les Sidoniens continuèrent et poussèrent plus loin leurs explorations : ils occupèrent Chypre, où Byblos n’avait que des établissements de peu d’importance. Au jugement des anciens, Chypre n’était inférieure à aucune des îles du monde alors connu[7]. Elle est longue d’environ soixante lieues et large en moyenne de vingt ; elle projette vers le nord-est une péninsule étroite, assez semblable à un doigt tendu vers l’embouchure de l’Oronte. Deux chaînes de montagnes peu élevées la traversent presque parallèlement de l’est à l’ouest ; aujourd’hui encore la vallée qui les sépare étonne les voyageurs par sa fertilité. Le sol est un dépôt d’humus noir, aussi profond que celui de l’Égypte[8], et renouvelé chaque année par les crues du Pediæos et de ses affluents[9]. Jadis les montagnes étaient boisées[10] et offraient à une puissance maritime des ressources inépuisables : sous les empereurs romains, les Chypriotes se vantaient de pouvoir construire et gréer un grand navire, de la quille à la pointe des mâts, sans rien emprunter à l’étranger[11]. Le sol est généralement fertile. Il produit du blé en quantité suffisante pour la nourriture des habitants et il se prête à l’élève de la vigne et de l’olivier : mais sa richesse véritable est dans les mines. On y rencontre encore du fer, de l’alun, de l’amiante, de l’agathe, de la sardoine et des pierres précieuses : les collines de Tamassos renfermaient tant de cuivre, que les Romains s’accoutumèrent à désigner ce métal par l’épithète de cyprium[12], et le mot s’est glissé depuis dans toutes les langues de l’Europe. On ne sait ni quel nom avaient les premiers habitants de l’île, ni à quelle race il convient de les rattacher. Les documents égyptiens semblent enregistrer Chypre sous le nom d’Asi, mais, dès le temps de la dix-huitième dynastie, Chypre était déjà une terre phénicienne. Byblos avait fondé le célèbre sanctuaire de Paphos sur la côte ouest ; Golgos, Lapethos, Kourion, Karpasia, Soli, Tamassos, étaient autant de petits États distincts, gouvernés par des rois indépendants l’un de l’autre. D’abord placés sous l’influence de Byblos, les royaumes de Chypre se rangèrent ensuite sous celle de Sidon. Ils reçurent alors des colons sidoniens qui garantirent leur fidélité à la métropole et qui achevèrent de faire de l’île un pays sémitique[13].

Vers le Sud, les Phéniciens ne possédaient pas d’établissements durables. Ils eurent des postes fortifiés sur la côte méridionale de la Syrie, à Dor[14], à Joppé[15], au mont Casios, sur la frontière de l’Égypte. Au delà du mont Casios, leur pouvoir cessait : Pharaon n’aurait jamais permis à des étrangers de bâtir des forts sur son territoire, aux embouchures de son fleuve. Ils durent se contenter d’avoir dans les grandes cités du Delta, à Tanis, à Bubaste, à Mendès, à Saïs, à Ramsès-Anakhouîtou, des entrepôts astreints à la surveillance de l’autorité égyptienne. Les magasins qu’ils installèrent à Memphis, au quartier Ankhtooui, acquirent un développement considérable et devinrent une ville véritable[16]. D’Égypte leurs vaisseaux s’avancèrent vers l’ouest, le long de l’Afrique, mais d’abord sans grands résultats : les côtes inhospitalières de la Marmarique arrêtèrent leur expansion de ce côté pour quelques siècles.

Aussi bien les pays du Nord offraient à leurs armateurs un vaste champ de gains et d’aventures. Un peu au delà de l’Oronte, le rivage tourne vers l’ouest et ne quitte plus de longtemps cette direction : la Syrie cesse, l’Asie Mineure commence. Elle affecte la forme d’un plateau compact, délimité de tous les côtés et sillonné par des montagnes puissantes  c’est comme un petit Iran qui surgit du sein de trois mers, la Méditerranée, la mer Egée et le Pont-Euxin[17], Au sud, le plateau s’appuie sur le Tauros ; au nord, il est borné par une chaîne de moindre hauteur, détachée du Caucase, qui se déploie parallèlement à la mer Noire et qui se termine à l’Olympe de Mysie, entre Nicée et Dorylée. Une ligne de collines peu élevées rejoint le Tauros à l’Olympe et s’étire en diagonale du sud-est au nord-ouest ; à l’est, la péninsule s’adosse à l’Euphrate et au massif confus de l’Arménie. Les eaux qui descendent à l’intérieur, vers le centre, n’atteignent pas toutes la mer ; seuls le Pyramos et le Saros au Sud, l’Iris, l’Halys et le Sangarios au nord, ont assez de force pour se frayer un chemin à travers l’épaisse barrière qui les en sépare. Les autres rivières se déversent dans des bas-fonds, où elles créent des marais, des étangs, des lacs aux contours mal définis, analogues à ceux de l’Iran et de la Tartarie. Le plus vaste d’entre eux, le Tatta, est salé, et varie d’étendue selon les saisons.

Nulle part plus qu’en Asie Mineure on n’observe le contraste de l’intérieur et du littoral. La côte est comme une autre terre, soumise à d’autres lois que l’intérieur[18] Dans la zone occidentale, ce sont des vallées larges et profondes, ouvertes à l’ouest et arrosées par des fleuves travailleurs, dont les alluvions empiètent chaque année sur la mer : le Kaïkos, l’Hermos, le Caystre, le Méandre. Ils roulaient tous de l’or en abondance, au moins dans la haute antiquité, et ils sont isolés l’un de l’autre par des lignes de montagnes, qui se dressent subitement sur la surface unie de la plaine, comme des îles sur le miroir de l’Océan, le Messogis (Kastanêh-dagh), entre le Méandre et le Caystre ; le Tmolos (Kisilia-mousa-dagh), entre le Caystre et l’Hermos. La côte, profusément dentelée, est flanquée de grandes îles : Lesbos, Chios, Samos, Cos, Rhodes, la plupart assez rapprochées du continent pour en commander les débouchés, assez éloignées de lui pour être à l’abri d’une invasion soudaine. Terroir fertile en blés, en vignes, en olives, comme en marbres et en métaux, ports nombreux et sûrs, cette région de l’Asie Mineure réunissait tous les avantages d’un pays de culture intense et d’un pays de commerce : elle devait être forcément le siège de peuples à la fois laboureurs et marins, producteurs et marchands. Elle était enserrée entre deux groupes de montagnes mal liés au plateau du centre au nord, l’Ida, revêtu de forêts, riche en métaux, riche en troupeaux ; au sud, les cimes volcaniques de la Lycie, où la tradition logeait la Chimère au souffle de flamme. A l’ouest de la Lycie et au sud du Tauros s’allongeait une côte abrupte, interrompue par l’embouchure de torrents qui se précipitent à pic du sommet de la montagne à la mer, et creusent autant de petites vallées parallèles l’une à l’autre. Vers l’extrémité orientale, à peu près à l’angle déterminé par la rencontre de la Cilicie et de la Syrie, les efforts réunis du Pyramos et du Saros avaient amassé une vaste plaine d’alluvions, que les géographes de l’âge classique appelaient la Cilicie plane (Cilicia campestris), par opposition aux cantons pierreux du Taurus (la Cilicie trachée).

Toutes les races du monde antique semblent s’être donné rendez-vous en Asie Mineure. Au nord-ouest, c’était des peuples barbares, apparentés peut-être aux plus anciens habitants de la Médie, de l’Élam et de la Chaldée : au pied du Caucase les Ibères, les Kashki ou Colchiens aux bords du Phase, puis, sur la côte du Pont-Euxin, les Saspires et les Chalybes, livrés à l’exploitation des métaux et qui fournissaient d’étain, de cuivre, de fer, même d’argent et d’or la plupart des nations du monde oriental. Plus au sud, dominaient les Moushki et les Tabal, le Meshekh et le Toubal de la Bible. Les Tabal emplissaient le bassin de l’iris et touchaient à la mer Noire ; les Moushki étaient à cheval sur les rives de l’Euphrate supérieur et se répandaient jusque vers l’Halys[19]. Des deux capitales de la Cappadoce classique, l’une, Mazaca, sur le mont Argéion, avait gardé leur nom ; l’autre, Koumanou (Comana), avait été fondée par eux et leur avait longtemps appartenu. Il fallut des siècles de lutte pour les déposséder de leur patrimoine et pour les refouler vers le Caucase.

Plus au sud, dans la masse tourmentée du Tauros, s’abritaient les Khati et beaucoup de clans alliés aux Khati, dont quelques-uns étaient d’origine sémitique. Il est assez probable en effet que, dans les premiers moments de l’invasion, les Sémites ne se bornèrent pas à coloniser la Syrie et les bords de l’Euphrate, mais qu’ils jetèrent des scions à l’ouest en Cilicie[20], peut-être même vers le Pont-Euxin et la mer Egée ; par malheur, la preuve historique de ce fait est encore impossible à donner. Les mots qui nous restent des langues anciennes de l’Asie Mineure se ramènent les uns à la souche aryenne, les autres à des groupes de langues mal déterminés[21] ; les mythes et la religion des peuples mêmes sont apparentés de plus prés aux mythes de la Grèce qu’aux religions des Sémites. On a bien identifié Loud, le fils de Sem, avec les Lydiens ; mais, quand cette assimilation serait certaine, elle ne prouverait rien pour l’origine du peuple. Si quelques tribus sémitiques pénétrèrent en Asie Mineure, elles furent bientôt refoulées, détruites ou absorbées par le reste de la population.

La péninsule proprement dite était donc aux mains d’une race aryenne. L’Hellespont et le Bosphore n’ont jamais constitué une frontière ethnographique : les deux continents entre lesquels ils roulent ne sont, en cet endroit, que les deux rives d’un même bassin, les deux versants d’une même vallée, dont le fond aurait été enseveli sous les eaux. Les peuples qui avaient envahi la presqu’île des Balkans, et colonisé la Thrace, franchirent les deux bras de mer qui les divisaient de l’Asie, à une époque fort ancienne[22], et ils y importèrent la plupart des noms qu’ils avaient déjà dans leur patrie d’Europe. Il y avait des Dardaniens en Macédoine au bord de l’Axios, comme en Troade autour de l’Ida ; des Kébrénes au pied des Balkans et une ville de Kèbrénê auprès d’Ilion. La nation illustre des Bryges, Bébryces, Phrygiens, laissa une partie de son effectif dans le bassin du Strymon, au nord de la Macédoine, et partit pour l’Orient[23]. Le gros des émigrants se concentra sur le rebord occidental du plateau asiatique, dans le district arrosé au nord par le Sangarios, au sud par le Méandre. Leur domaine, auquel ils assignèrent le nom de Phrygie, a toujours été célèbre par la fertilité de ses champs et par la richesse de ses prairies ; assez chaud pour se prêter à la culture de la vigne, assez tempéré pour conserver à ses habitants leur vigueur native, il fut pendant l’antiquité le siège d’un royaume puissant et d’une race laborieuse. La langue phrygienne approche au grec de plus près peut-être que le gothique ne fait au moyen haut-allemand[24] ; sa 4èclinaison et sa conjugaison présentaient les flexions et subissaient en partie les lois phonétiques du grec[25]. Ecartés de la mer par des hommes de même famille qu’eux, leur civilisation emprunta à leur isolement un cachet particulier. Leur religion imposait à ses fidèles un dieu suprême, Bagaios[26], que les Grecs confondaient avec leur Zeus, un dieu-lune Min ou Menés[27], et une déesse mère Amma[28], que l’on qualifiait Kybêlé, Agdistis, Dindyméné, Idæa, selon les montagnes où ses sanctuaires s’élevaient. Les amours de Kybêlé avec Atys, fils de Manès, l’énervement, la mort et la résurrection du jeune dieu, le deuil de la déesse, le fanatisme et les rites barbares de ses prêtres, rendirent les cultes phrygiens fameux dans l’antiquité. La population s’adonnait de préférence aux travaux des champs ; une de ses vieilles lois punissait de mort quiconque avait tué un boeuf ou détruit un instrument de labour[29]. Selon la légende, Gordios, le premier de ses chefs, aurait été un simple paysan et n’aurait possédé que deux paires de bœufs[30]. Midas, fils de Gordios et de la déesse Kybêlé, avait acquis au contraire le renom d’un prince riche et guerrier : les deux villes de Prymnêsos et de Midaïon l’honoraient comme héros fondateur. La royauté phrygienne, confinée d’abord dans un canton étroit, prospéra et s’élargit sous une série de rois, dont plusieurs portèrent le nom illustré par leur ancêtre. Un voyageur anglais, Leake, découvrit, au commencement du XIXe siècle, près des sources du Sangarios, une vallée entière pleine de tombeaux antiques. Ils sont d’une époque inconnue, mais de beaucoup antérieure à la domination grecque et romaine ; leur caractère tout indigène nous révèle le style architectural des vieux Phrygiens. La langue même des inscriptions est purement phrygienne ; et cette langue, avec l’alphabet encore incomplètement déchiffré qui nous en a conservé les rares débris, reste enfermée dans les limites de l’ancien royaume où régna la dynastie de Midas. Dans toute l’étendue du territoire où se trouvent ces restes vénérables du peuple indigène, on ne voit que de rares débris de monuments appartenant à l’époque romaine ; il semble que les conquérants successifs de la contrée aient ignoré ces vallées solitaires, où plus tard des familles chrétiennes vinrent chercher un refuge contre la persécution du paganisme, peut-être aussi contre l’invasion musulmane[31]. Quelques tombeaux, quelques bas-reliefs où l’on sent l’influence et peut-être la main des artistes hittites[32], voilà ce qui subsiste de ces souverains si vantés pour leur opulence, pour leur amour des chevaux de prix et pour le respect fanatique dont ils entouraient la mère des dieux et Dionysos. Le char royal de Midas et son noeud gordien se perpétuèrent longtemps intacts comme un trophée de leur ancienne suprématie : il fallut l’épée d’Alexandre pour trancher le noeud, et l’invasion grecque pour faire oublier les vieux rois nationaux.

Au nord de la Phrygie, quelques tribus aryennes peu nombreuses se disséminèrent dans les forêts qui bordent la côte du Pont-Euxin, et propagèrent, entre le Billæos et l’Halys, la race obscure des Paphlagoniens. A leur gauche, les Ascaniens et les Thraces, sous le nom de Bithyni, Bebrykes, commandaient les deux rives du Bosphore[33]. Plus à gauche encore, la forte nation des Mysiens, et des peuplades de même origine, Teucriens, Kébrênes, Dardanes, s’agitaient dans la vallée du Rhyndakos et dans celle du Caïque, sur le massif de l’Ida et sur la péninsule qui s’avance entre la Propontide, l’Hellespont et la mer Egée. La légende racontait de Dardanos qu’il avait construit la ville de Dardania sous les auspices de Jupiter Idéen, et qu’il était le père des Dardanes[34]. Une partie de ses enfants descendit des ravins de la montagne aux rives du Scamandre et se retrancha sur une colline escarpée qui domine au loin la plaine et la mer. Les fouilles répétées que Schliemann a opérées en cet endroit sur l’emplacement où fut Troie ont dégagé les ruines de plusieurs cités superposées du linceul de terre qui les écrasait. Les débris découverts dans la plus ancienne prouvent l’existence d’une civilisation, où l’on chercherait en vain les indices d’une influence égyptienne ou assyrienne. La plupart des outils sont en pierre ou en os taillé, mais leur usage n’exclut pas celui des métaux. Le cuivre, l’or pur, l’argent, l’électrum, le plomb, étaient employés abondamment ; le bronze servait à fabriquer des outils et des armes, mais l’étain y entrait en trop petite quantité pour que l’alliage eût la consistance voulue. Evidemment les premiers Troyens s’essayaient à imiter la composition des objets en bronze qu’ils recevaient de l’étranger ; ils n’avaient pas encore maîtrisé les procédés de brassage et ils se contentaient d’à peu près[35]. Au contraire, ils travaillaient l’or avec beaucoup d’habileté : les coupes, les colliers, les bijoux découverts dans les urnes, ont une forme gracieuse et un galbe très pur. Les poteries étaient façonnées à la main, sans le secours du tour ; elles n’étaient ni peintes, ni vernissées, mais seulement lustrées au moyen d’un polissoir en pierre. La première Troie périt dans un incendie, allumé sans doute par des voisins confédérés contre elle, mais elle renaquit bientôt de ses cendres. Sur les pentes adoucies de la montagne la ville même s’éleva ; au-dessus se jucha sur une roche escarpée, la forteresse Pergame. Du haut de ses créneaux, l’oeil embrassait toute la plaine étalée jusqu’à la mer, où le Simoïs et le Scamandre mêlaient leur cours, et, par delà la plaine, la vaste mer, du point où les flots puissants de l’Hellespont se précipitent dans la mer Egée jusque vers Ténédos. Aucune cité royale de l’ancien monde n’était plus heureusement située que cette forteresse troyenne : bien couverte et sûre, elle avait vue sur tout ce qui l’entourait et commandait au loin. Derrière elle, les versants boisés et riches en troupeaux de la montagne ; à ses pieds, la plaine féconde ; devant elle, une large mer du sein de laquelle les cimes reculées de Samothrace, vigie de Poséidon, se dressaient en face de l’Ida où Zeus siège en sa gloire[36].

Un groupe de race indécise, Lydiens, Lélèges, Lyciens, Cares, flottait au sud de la Troade et de la Mysie. Les Lydiens se tenaient concentrés dans les grasses vallées de l’Hermos, du Caystre et du Méandre. Leurs plus anciennes traditions enregistraient la mémoire d’un État puissant, à cheval jadis sur les flancs du mont Sipyle, entre la vallée de l’Hermos et le golfe de Smyrne. Il avait pour capitale Magnésie, la plus vieille des villes, le siège primitif de la civilisation en ces contrées, la résidence de Tantale, l’ami des dieux, le père de Niobé et des Pélopides. Les Lélèges surgissent sur tous les points à la fois, associés aux souvenirs les plus nébuleux de la Grèce et de l’Asie Mineure, en Lycie et en Carie comme en Troade, sur les bords du Méandre comme sur les versants de l’Ida. Les bourgs de la côte troyenne, Antandros[37], Gargara[38], d’autres peut-être, leur avaient appartenu autrefois ; la Pédasos du Satnioeis était une de leurs colonies[39], et plusieurs Pédase, disséminées sur le versant occidental de l’Asie Mineure, permettent de mesurer le champ de leurs migrations. En Carie, on montrait, au temps de Strabon, des tombeaux à moitié détruits et des citadelles en ruines auxquelles on appliquait le nom de Lelegia. A côté des Lélèges, les Cares dominaient sur le littoral et dans les îles de la mer Egée ; les Lyciens confinaient aux Cares et s’embrouillaient parfois avec eux. Un de leurs clans les plus nombreux, celui des Trémiles, ne sortit pas de la péninsule tourmentée que les Grecs qualifièrent plus spécialement de Lycie ; d’autres se répandirent dans l’intérieur jusqu’aux bords de l’Halys et de l’Euphrate, où les monuments assyriens signalent leur présence[40]. Un district de la Troade au sud de l’Ida s’appelait Lycie ; il y avait une Lycie en Attique, des Lyciens en Crête[41]. Ces trois nations, les Cares, les Lyciens, les Lélèges, sont tellement mêlées dès l’origine, qu’il est impossible de fixer les limites précises de leur domaine, et qu’on se voit souvent obligé d’appliquer à toutes ce qui n’est affirmé que d’une seule.

Tandis que l’émigration arienne accélérait son mouvement du nord-ouest au sud-est, des peuples d’origine différente montaient à sa rencontre du côté diamétralement opposé. Vers la fin de la dix-huitième dynastie, les Khati avaient pénétré au centre de l’Asie Mineure et porté peut-être leurs armes jusqu’à la mer Egée. Le souvenir de leurs conquêtes s’effaça promptement et ne laissa que des traces incertaines dans l’esprit des générations postérieures. Les poètes homériques savaient encore vaguement que, parmi les guerriers venus au secours de Troie, des Kétéens figuraient, dont le prince avait été tué par Néoptolème[42]. D’ordinaire cependant on confondait les Khati avec leurs adversaires d’Égypte ou d’Assyrie, et l’on inscrivait au compte de ces derniers les légendes qui peut-être avaient eu cours sur les premiers on attribuait à Sésostris une conquête de l’Asie Mineure et de la Thrace[43], et l’on convertit le dernier allié de Priam contre les Grecs en un roi de Suse, Memnon, fils de l’Aurore[44]. Vers le même temps que les Khati entamaient l’intérieur, les Phéniciens battaient les côtes avec assiduité. Les Ciliciens ne paraissent pas avoir répugné à s’allier avec eux, et le rivage opposé à Chypre se couvrit de comptoirs à noms sémitiques, Kibyra, Masoura, Rouskopous, Sylion, Mygdalé, Phaselis, Sidyma[45]. Au lieu d’accueillir les marins qui leur apportaient des produits des civilisations orientales, les Lyciens s’opposèrent à leur établissement et ne permirent point qu’ils fondassent des colonies chez eux. Du promontoire sacré à la pointe de Cnide, il n’y eut sur le continent qu’un seul entrepôt phénicien autonome, Astyra, en face de Rhodes[46]. Les Cares y mirent plus de complaisance. Ils laissèrent les Sidoniens débarquer à Rhodes, refouler dans les montagnes les habitants indigènes et s’emparer des trois ports, Jalysos, Lindos et Camyros[47]. Beaucoup d’entre eux s’engagèrent au service des étrangers et s’unirent à eux par des mariages; la proportion de sang phénicien s’accrut Si fort qu’elle valut parfois à leur pays le sobriquet de Phœnikê, terre phénicienne[48]. Le peuple issu de ce métissage eut pendant longtemps une importance inestimable pour le développement de la civilisation dans les pays qui bordent la mer Egée. Il essaima partout, à Mégare, en Attique, où plusieurs des grandes familles tiraient de lui leur origine ; puis il s’étiola et il mourut sans avoir accompli aucune oeuvre durable, comme c’est le cas pour la plupart des peuples bâtards. L’arrivée et le contact des Phéniciens l’avaient fait naître à la vie civilisée. Uni aux Phéniciens et monté sur leurs vaisseaux, il courut le monde à leurs côtés ; quand la puissance des Phéniciens commença de déchoir, la sienne décrut du même coup. Son rôle cessa le jour où la dernière colonie égéenne des Phéniciens succomba sous l’influx de la civilisation grecque.

Au delà de Rhodes, deux voies contraires s’offraient au navigateur. S’il tournait au nord et s’il rangeait à droite la côte d’Asie, il gagnait l’embouchure de l’Hellespont. Une partie des flottes phéniciennes suivit cette première route. Toujours écartées du continent par les indigènes, elles se dédommagèrent de leur impuissance en occupant celles des Sporades et des Cyclades que leur position ou leurs richesses naturelles désignaient à leur attention[49]. Aidées par les Cares[50], elles eurent escale à Délos, à Rhénée, à Paros et sur les îlots voisins. Oliaros tomba entre les mains des Sidoniens[51], Mélos entre celles des Giblites[52]. Mélos produisait en abondance le soufre, l’alun, le blanc de foulon ; elle contenait des mines aussi riches que celles de Thèra et de Siphnos. Il y eut des pêcheries de pourpre célèbres à Nisyra, à Gyaros, des teintureries et des manufactures d’étoffes à Cos, Amorgos, Mélos. C’étaient autant de postes moins faciles à assaillir et plus commodes à fortifier que n’étaient les comptoirs de terre ferme[53]. Les Sidoniens ne s’en tinrent pas là ; ils remontèrent aux côtes de la Thrace et ils s’appliquèrent à exploiter les mines d’or du mont Pangée. Ils s’attaquèrent même à Samothrace, à Lemnos, à Thasos, mais sans succès notable : à Tyr était réservé l’honneur de reprendre et de mener à bonne fin l’oeuvre qu’ils avaient tentée en ces régions.

Les Cyclades ne furent pas de ce côté le dernier terme de leur activité. Toujours en quête de marchés nouveaux, ils s’engagèrent hardiment dans le canal sinueux de l’Hellespont et ils pénétrèrent dans un bassin spacieux et tranquille, bordé au sud de grandes îles aisées à conquérir et à garder. Après s’en être assuré la libre pratique par la fondation de Lampsaque et d’Abydos, ils se logèrent à Pronectos[54], vers la pointe du golfe d’Ascanie, à proximité des mines d’argent que les Bithyniens exploitaient dans les montagnes[55]. Au fond de cette première mer intérieure un nouveau goulet se creusait, plus semblable à la bouche d’un grand fleuve qu’à un détroit ; ils le franchirent avec peine, sans cesse en danger d’être drossés à la côte par la violence du courant et brisés contre les écueils qui semblaient se rapprocher pour les écraser[56], puis ils tombèrent dans une mer immense, aux flots orageux, dont les rives boisées s’enfuyaient à perte de vue vers l’orient et l’occident. Ils filèrent le long de la côte orientale où la renommée des mines du Caucase les attirait[57], et ils rapportèrent de ces croisières hardies le thon et la sardine, la pourpre, l’ambre, l’or et l’argent, le plomb, l’étain nécessaire à la fabrication du bronze, et qui leur parvenait aussi par voie de terre, à travers l’Arménie et la Syrie.

De Rhodes on aperçoit, à l’horizon du sud-ouest, les cimes des montagnes crétoises. Tandis que certains des amiraux phéniciens couraient à la découverte du Pont-Euxin, d’autres cinglèrent vers la Crète et l’explorèrent. Elle barre, vers le sud, l’issue de la mer Egée, et elle forme comme un petit continent qui se suffit à lui-même ; elle renferme des vallées plantureuses et des montagnes couvertes de forêts. Vers le XXe siècle avant notre ère, elle reçut d’Asie Mineure des populations d’origine indécise, mais douées d’une civilisation avancée et qui y fondèrent un royaume puissant. Leurs monuments nous les révèlent en possession d’une écriture personnelle, d’un outillage industriel perfectionné, et d’arts fortement imprégnés à l’origine d’influences chaldéennes et égyptiennes, mais développés d’une façon indépendante, et où l’on sent déjà quelque chose du génie hellénique[58]. Les Égyptiens qui entrèrent en rapport avec eux sous la XVIIIe dynastie, les confondirent sous le nom de Kéfatiou avec les Phéniciens qui les leur avaient fait connaître. Les relations nouées avec les Etéocrètois furent surtout de commerce et d’industrie : les pêcheries de pourpre attirèrent les colons à Itanos ; il y eut des comptoirs à Lappa et à Kairatos[59] au nord, à Phœnikê ou Arad, à Gortyne, à Lébênê au sud[60]. Puis, ce fut le tour de Cythère. Cette roche, postée à l’entrée du golfe de Laconie, à trois lieues à peine du continent, était précieuse et comme station navale[61] et comme site industriel ; les murex branraris, dont on extrayait la pourpre des îles[62], y pullulaient en telle quantité, qu’à une certaine époque elle eut le nom de Porphyroessa, la pourprée[63]. Les Phéniciens s’y installèrent à demeure et y bâtirent un sanctuaire d’Astarté, le premier peut-être qui eût jamais été élevé en Grèce[64]. Ils gagnèrent de là les belles îles Ioniennes, puis l’Illyrie, puis l’Italie[65]. La Grèce continentale, entamée au sud par Cythère, à l’est par les Cyclades, ne tarda pas à devenir le but de leurs visites : elle les vit tour à tour dans l’isthme de Corinthe et dans les îlots qui le précédent, à Mégare, à Égine, à Salamine, en Argolide, en Attique. Une légende en honneur pendant l’antiquité veut même qu’un Phénicien, Kadmos, le héros thébain et l’inventeur des lettres, ait conduit une bande de Sidoniens au coeur de la Béotie[66]. Aucun de ces établissements ne survécut a’ l’invasion dorienne; mais leur présence au milieu des peuples primitifs de la Grèce eut sur le caractère et sur les religions de la race hellénique une influence dont on commence à rechercher les preuves, après l’avoir niée trop longtemps.

Les migrations des peuples de l’Asie Mineure et l’Exode.

La réaction fut prompte à venir : réaction des Phrygiens et des autres tribus de l’intérieur contre les Khati, réaction des Grecs et des gens de la côte contre les Phéniciens. Nous donnons aux peuples maritimes de l’Asie Mineure ; à ceux du moins qui appartiennent à la race phrygo-pélasgique, le nom de Grecs orientaux. Si différent qu’ait été le maintien de chacun d’eux vis-à-vis des Phéniciens, tous sans exception surent s’approprier la civilisation de l’étranger plus cultivé et lui prendre habilement ses arts. Habitués de longue date à la pêche, ils commencèrent à munir leurs barques de quilles, qui les rendirent capables de trajets plus audacieux ; sur le modèle du navire de commerce, aux formes arrondies et au large ventre, ils construisirent le cheval de mer, comme ils l’appelaient ; ils apprirent à user de la voile en même temps que de la rame ; le pilote, à son banc, fixa le regard, non plus sur les accidents successifs du rivage, mais sur les constellations. Les Phéniciens avaient découvert au pôle l’étoile sans éclat qu’ils reconnaissaient comme le guide le plus sûr de leurs courses nocturnes les Grecs choisirent une constellation plus brillante, la Grande Ourse, mais, s’ils ne déployèrent pas en cela la même sûreté d’observation astronomique que leurs maîtres, ils devinrent pour tout le reste leurs disciples et leurs rivaux heureux. Par là ils réussirent à les chasser entièrement de leurs eaux ; de là vient que, malgré tout, on trouve sur les rivages de la mer d’Ionie si peu de vestiges de la domination phénicienne[67].

Les Sidoniens et les Cares ne s’étaient pas privés d’écumer longuement les mers de l’Archipel. Comme les Normands du moyen âge, ils s’embarquaient hardiment à la recherche des aventures profitables ; ils rôdaient le long des côtes, toujours à l’affût des belles occasions et des bons coups de main. S’ils n’étaient point en force, ils abordaient paisiblement, étalaient leurs marchandises et se contentaient, comme pis-aller, du gain légitime que l’échange de leurs denrées leur procurait. S’ils se croyaient assurés du succès, ils livraient la bride à l’instinct pillard : ils brûlaient les moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient tout ce qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et les enfants, qu’ils couraient ensuite vendre comme esclaves sur les marchés de l’Orient, où le bétail humain était taxé au plus haut prix. Les Grecs s’habituèrent à voir dans la piraterie un métier comme un autre, celui de chasseur ou de pêcheur, par exemple : quand des inconnus débarquaient quelque part, on leur demandait ingénument (c’est Homère qui l’affirme) s’ils étaient marchands ou pirates. Ils usèrent de représailles contre les flottes et les factoreries phéniciennes, et ils eurent vite fait de reconquérir les Cyclades. Les Sidoniens ne songèrent bientôt plus qu’à se retrancher sur quelques points importants, à Thasos au nord, à Mélos et à Thèra au centre, à Rhodes et à Cythère au sud. Les Crétois prirent, ce semble, une part active à cette revanche, et ils eurent pendant quelque temps un royaume de cent villes, dont la capitale fut Cnôsos. Le premier empire de la Grèce antique fut un État d’îles et de côtes ; le premier roi, un roi de mer, Minos. C’est à Minos qu’on attribuait la gloire d’avoir détruit le brigandage parmi les îles de l’Archipel et d’avoir réprimé les exploits des Phéniciens et des Cares. L’avènement de la domination crétoise marque la fin de la suprématie sidonienne dans les mers de la Grèce  les quelques colonies qui se maintinrent çà et là ne subsistèrent que par force concessions et ménagements à l’égard des indigènes[68].

Nous ignorons tout des guerres qu’entreprirent les peuples de l’intérieur contre les Khati. L’influx perpétuel des tribus thraces n’était pas sans jeter un trouble profond dans les relations des peuples qui avaient habité jusqu’alors les rives de la mer Égée. Il fallait de l’espace pour les nouveaux venus. Les Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens, durent déverser au dehors une portion au moins de leur trop-plein[69]. D’après la tradition locale, Manès, fils de Zeus et de la Terre, eut Cotys de Callirhoé, fille de l’Océan. Cotys engendra Asios ; héros éponyme de l’Asie[70], et Atys, qui inaugura en Lydie la dynastie des Atyades. Callithéa, fille de Tyllos et femme d’Atys, mît au monde deux fils, nommés, selon les uns, Tyrsênos ou Tyrrhênos et Lydos[71], selon les autres, Torrhêbos et Lydos[72]. Examinant cette généalogie et la complétant par les données des monuments égyptiens, on voit qu’il y eut d’abord, sur la côte ouest de l’Asie Mineure, un peuple appelé Mæones, divisé en plusieurs tribus : les Lydiens, les Tyrsênes ou Tyrrhênes (Toursha), les Torrhèbes, les Shardana. Quelques-unes de celles-ci, sollicitées par l’attrait de la piraterie, abandonnèrent leur patrie, et s’en allèrent chercher fortune au delà des mers. Aux jours d’Atys, fils de Manès[73], il y eut une grande famine par toute la contrée de Lydie… Le roi se résolut à partager la nation par moitié et à faire tirer les deux portions au sort les uns resteraient au pays, les autres s’exileraient, lui continuerait de régner sur ceux qui obtiendraient de rester aux émigrants il assigna pour chef son fils Tyrsênos. Le tirage accompli, ceux qui devaient partir descendirent à Smyrne, construisirent des navires, y chargèrent tout ce qui pouvait leur être utile et partirent à la poursuite de l’abondance et d’une terre hospitalière. Après avoir passé bien des peuples, ils parvinrent en Ombrie, où ils fondèrent des villes qu’ils habitent jusqu’à ce jour. Ils posèrent leur nom de Lydiens et, d’après le fils de roi qui leur avait servi de guide, se firent appeler Tyrséniens[74]. Quoi qu’en dise Hérodote, cette migration ne s’accomplit pas en une fois dans une seule direction : elle se prolongea pendant près de deux siècles, du temps de Sétoui 1er au temps de Ramsès III, et elle s’épancha sur les régions les plus diverses. On signale la présence des Pélasges tyrrhéniens à Imbros, à Lemnos, à Samothrace et dans la péninsule de Chalcis, sur les plages et dans les îles de la Propontis, à Cythère et à la pointe de Laconie. En Afrique, ils s’allièrent aux Libyens et ils assaillirent l’Égypte vers la fin de Sétoui  1er. Nous avons déjà vu qu’ils furent repoussés si rudement qu’ils s’abstinrent de toute hostilité pendant le règne de Ramsès II. Les Shardana, faits prisonniers en cette occurrence, furent incorporés à l’armée égyptienne et se distinguèrent dans la campagne contre les Khati ; ils s’y heurtèrent contre les Lyciens, les Mysiens et les Troyens, qui étaient au service des souverains syriens, et que la défaite de Qodshou les dégoûta des aventures. Le triomphe des armées égyptiennes eut son contrecoup jusque sur les marines de la mer Egée; il priva les Khati des bandes d’aventuriers qui leur avaient été si utiles dans leurs premières conquêtes. Le poète égyptien n’avait pas entièrement tort lorsqu’il vantait Ramsès d’avoir brisé à tout jamais le dos de Khati.

Au moment où il traitait avec Khatousîl, Ramsès II était déjà âgé d’au moins cinquante ans et il avait fourni trente années de guerres[75]. On conçoit qu’il ait ressenti le désir du repos et délégué le pouvoir royal à l’un de ses fils. Les trois premiers étant morts, il choisit vers l’an XXX le quatrième, Khâmoïsit qui était chef du sacerdoce memphite. L’autorité de Khâmoïsit dura jusqu’en l’an LV[76] qu’il mourut, et elle dévolut ensuite au treizième fils, Mînéphtah. Nommé héritier présomptif presque dès l’enfance, décoré des titres les plus honorifiques, Mînéphtah paraît avoir partagé avec la princesse Bit-Anati et le prince Khâmoïsit, tous deux nés, comme lui, de la reine Isinofrit, la faveur particulière de Sésostris. Au moins est-il dit plusieurs fois qu’il a surgi comme Phtah au milieu des multitudes, pour édicter des lois excellentes sur les deux terres. Il fut régent douze ans, de l’an LV à l’an LXVII, puis il devint roi à son tour, sous les noms de Binrî-Mînoutîrou, fils du Soleil, Mînéphtah hotphimâït.

Tant s’en faut qu’il fût un jeune homme lors de son avènement. Né, au plus tard, dans les premières années de Ramsès, il comptait donc soixante ans, sinon davantage ; c’était un vieillard succédant à un autre vieillard, dans un moment où l’Égypte aurait eu besoin d’un chef jeune et actif. Néanmoins, le début ne fut pas trop malheureux. Au dehors, les garnisons des villes syriennes ne furent point inquiétées[77] ; les Khati, qu’une famine désolait, obtinrent de l’Égypte des secours en blé et ne rompirent point la paix, par reconnaissance. Au dedans, les grandes constructions continuèrent à Thèbes, à Abydos, à Memphis, surtout dans le Delta, où Mînéphtah avait fixé sa résidence, à l’exemple de son prédécesseur. Tout semblait donc annoncer un règne paisible, sinon un règne glorieux. Mais, depuis leur défaite sous Sétoui et sous Ramsès II, les peuples de l’Asie Mineure et de la Libye avaient eu le temps de reprendre courage. La présence du vieux roi sur le trône leur en avait imposé ; l’accession de Mînéphtah les décida à risquer une nouvelle attaque. On apprit soudain, en l’an V[78], que les flottes de l’Archipel avaient jeté sur les plages de la Libye des bandes de Tyrsênes, de Shardanes et de Lyciens, accompagnées d’auxiliaires jusqu’alors inconnus, les Aqaiousha et les Shakalasha[79]. Le roi des Libyens, Mirmaïou, fils de Didi[80], se joignit à eux avec les Timihou, les Mashouasha, les Kehaka, et tous ensemble se précipitèrent vers le Nil. L’armée d’invasion ne se composait que de troupes d’élite ; les hommes en avaient été trillés parmi les coureurs les plus agiles de leur tribu. Ils partaient avec la ferme résolution, non pas d’exécuter une simple razzia, mais de conquérir le Delta et de s’y installer à demeure.

L’annonce de leur approche terrifia l’Égypte. La longue paix dont on avait joui depuis l’an XXI de Ramsès II, pendant un demi-siècle, avait calmé singulièrement l’ardeur belliqueuse de la population. L’armée, réduite en nombre, n’avait plus de corps auxiliaires, et les forteresses, mal entretenues, ne protégeaient plus la frontière de manière efficace : les nomes directement menacés se soumirent sans combat. Mînéphtah, accouru sur le lieu du danger, rétablit l’ordre et la discipline. Il rassembla et recruta l’armée, il appela d’Asi des troupes mercenaires, il lança ses chars en avant, avec ordre de lui signaler le moindre mouvement de l’ennemi. Lui-même il couvrait Memphis du gros de ses forces et il fortifiait le bras central du Nil, pour garantir d’une incursion au moins la partie orientale du Delta. Les préparatifs étaient à peine achevés, que l’ennemi parut à Pirishopsit (Prosopis)[81] et se répandit sur les villages environnants. Mînéphtah lui opposa d’abord sa charrerie et ses mercenaires, et promit aux généraux de l’avant-garde de les rejoindre avec le reste de ses régiments au bout de quatorze jours. Dans l’intervalle, le dieu Phtah se manifesta à lui en songe et lui ordonna de ne point se hasarder sur le champ de bataille[82]. Cette circonstance lâcheuse ne refroidit pas, à ce qu’il paraît, l’ardeur des Égyptiens : le 3 Épiphi, après six heures de mêlée, les confédérés essuyèrent une défaite sanglante. La garde de Mirmaïou fut enfoncée et détruite, lui-même obligé de se sauver en abandonnant son arc, son carquois et sa tente. Le camp enlevé, le butin reconquis, les barbares, poursuivis sans relâche par la charrerie égyptienne, ne réussirent pas à se rallier et ils évacuèrent le pays plus vite qu’ils ne l’avaient envahi. C’est à peine si le chef libyen s’échappa sain et sauf. La nouvelle de cette victoire remplit l’Égypte d’un enthousiasme d’autant plus sincère que l’effroi avait été plus grand. Le retour du roi et de son escorte à Thèbes ne fut qu’un triomphe continuel. Il est très fort, Binri v. s. f. ; - très prudents sont ses projets ; - ses paroles sont bienfaisantes comme Thot ; - tout ce qu’il fait s’accomplit. - Lorsqu’il est comme un guide à la tête des archers, - ses paroles pénètrent les murailles. - Très amis de qui a courbé son échine - devant Mîamoun v. s. f., - ses soldats vaillants épargnent celui qui s’est humilié - devant son courage et sa force ; - ils tombent sur les Libyens, - consument le Syrien. - Les Shardanes, que tu as ramenés de ton glaive, - font prisonniers leurs propres tribus. - Très heureux ton retour à Thèbes, - triomphant ! Ton char est traîné à la main, - les chefs vaincus marchent à reculons devant toi, - tandis que tu les conduis à ton père vénérable, - Amon, mari de sa mère[83].

Cette victoire délivrait l’Égypte du danger présent ; mais, pour l’arracher à la torpeur que signalent les inscriptions, il aurait fallu une main plus ferme que celle d’un vieillard de soixante à soixante-dix ans. La faiblesse de Mînéphtah encouragea les espérances des princes qui se croyaient des droits à la couronne : il semble même que certains d’entre eux n’attendirent pas sa mort pour afficher ouvertement leurs prétentions. Sur une stèle d’Abydos, conservée au Musée du Caire, un premier ministre du roi, Ramsèsempirinri, dit Minou, écrit à la suite de son nom la formule inusitée : aimé de Ramsès Mîamoun comme le soleil, pour l’éternité. En se rappelant que Ramsès II a été divinisé, et en suppléant après aimé de Ramsès Mîamoun les mots tâankh (vivificateur), on n’en sera pas moins surpris de voir qu’un particulier, si élevé en dignité qu’il ait pu être, se soit attribué un titre ordinairement réservé aux rois. En l’absence de documents, il nous est impossible d’apprécier à sa valeur l’espèce d’usurpation dont cette stèle porte la trace[84]. Après tout, ce Ramsèsempirinri, au lieu d’être un usurpateur, n’était peut-être qu’un vice-roi, investi d’attributions extraordinaires et de la même autorité que Mînéphtah lui-même avait eue comme lieutenant de Ramsès II.

Même si l’on admet que les compétitions plus ou moins déguisées ne commencèrent peut-être pas du vivant de Mînéphtah, on ne saurait nier qu’elles se produisirent au lendemain de sa mort[85]. Sur le fond d’obscurité qui  enveloppe cette époque, un seul fait ressort à peu près certain : Sétoui II, fils de Mînéphtah, qui, durant la vie de son père, était déjà prince de Koush et héritier présomptif[86], ne monta pas immédiatement sur le trône. Il fut supplanté par un certain Amenmossou, fils ou petit-fils d’un des enfants de Ramsès II morts avant ce Pharaon[87] : Amenmossou régna, quelques années au moins, sur Thèbes et probablement sur l’Égypte entière, puis Sétoui II le remplaça. Il régna un peu plus de six ans, sans grand éclat. Une inscription de l’an II lui attribue des victoires sur les nations étrangères[88], et l’un des papyrus du Musée Britannique exalte sa grandeur en termes éloquents. Je ne sais trop jusqu’à quel point on doit se fier à ces indications : le chant de victoire contenu au Papyrus Anastasi IV n’est que la copie, presque mot pour mot, d’un chant de triomphe dédié jadis à Mînéphtah et approprié à Sétoui II par une simple substitution de noms. Plusieurs documents contemporains indiquent d’ailleurs des troubles et des usurpations analogues à celles qui avaient attristé les années précédentes. Sétoui II était déjà sans doute d’un certain âge lors du couronnement de son père, à moins qu’on ne préfère voir en lui un enfant né sur le tard et écarté pendant dix à douze ans du pouvoir par l’ambition de ses cousins ; de toute manière, il n’avait aucunement l’énergie nécessaire pour tenir tête à l’orage. Une des statuettes du Louvre représente un homme accroupi qui presse entre ses jambes un naos, où figure le dieu Phtah-Sokari. Les cartouches du roi Sétoui II sont gravés sur ses épaules et déterminent son époque ; son nom se lit Aiari. Ses titres sont tellement élevés qu’ils ne conviendraient qu’à un prince héritier du trône, si les troubles profonds qui suivirent le règne de Mînéphtah ne nous permettaient pas de soupçonner ici l’usurpation d’un degré d’honneur illégitime. Outre les titres ordinaires du souverain pontife de Memphis, que notre personnage s’attribue comme droit héréditaire, il se qualifie héritier dans la demeure du dieu Gabou (l’Égypte), et héritier supérieur des deux pays. La fin de la légende est brisée, mais aucune parenté royale n’est alléguée, malgré ces titres si éminents[89]. Avait-il des fils qui furent écartés du trône ? ou bien mourut-il sans enfants ? Sa veuve, la princesse Taouasrît, qui paraît avoir été l’héritière légitime du pouvoir royal, épousa un de ses cousins, probablement un petit-fils de Ramsès II, qui en montant sur le trône s’intitula pendant quelques mois Ramsès-Siphtah, mais qui prit bientôt le nom de Siphtah-Ménéphtah. Il est vraisemblable qu’un certain Baî, qui occupait déjà sous Sétoui II le poste de premier ministre, eut grande part à son élévation : du moins il continua à exercer l’autorité souveraine. Le règne de Siphtah ne dura pas longtemps, et nous ignorons quels événements le remplirent ou en précipitèrent la fin.

Ces causes diverses, impuissance des maîtres trop âgés, révoltes des hauts fonctionnaires, accessions des dynasties collatérales, qui, depuis près d’un demi-siècle travaillaient l’Égypte, amenèrent enfin, sous lui-même ou immédiatement après sa mort, la dissolution, je ne dirai pas de l’empire égyptien, mais de l’Égypte elle-même. Le pays de Kîmit s’en allait à la dérive[90] : les gens qui s’y trouvaient, ils n’avaient plus de chef suprême, et cela pendant des années nombreuses, jusqu’à ce que vinrent d’autres temps, car le pays de Kîmit était aux mains de chefs des nomes qui se tuaient entre eux, grands et petits. D’autres temps vinrent après cela, pendant des années de néant