L’ASIE ANTÉRIEURE AVANT
ET PENDANT
La colonisation sidonienne, l’Asie Mineure et les Khati.Parmi les peuples de Syrie, les Phéniciens étaient celui qui avait le mieux profité de la conquête égyptienne. Placés en dehors de la route ordinaire des armées, ils n’avaient pas eu à souffrir de leur passage non plus que des péripéties de la lutte, comme les autres nations de Canaan. Le groupe du Nord, celui qui comprenait les cités d’Arad et de Simyra, s’était révélé au début assez rebelle ; on l’avait vu, sous Thoutmosis III, associé à plusieurs reprises aux révoltes des Routonou, mais il avait été châtié d’une manière qui lui avait ôté l’envie de recommencer. Le groupe du Centre et celui du Sud, Gebel et Bérouth, Sidon et Tyr, s’étaient montrés plus résignés à leur sort, depuis le temps de Thoutmosis 1er jusqu’à celui de Ramsès II, et leur résignation leur avait valu des avantages sérieux. Leurs marins pratiquaient le commerce de commission en Égypte pour le compte des étrangers, et à l’étranger pour le compte de l’Égypte : grâce à la paix dont elles jouissaient, Sidon et Tyr avaient développé leurs flottes et elles étaient parvenues au plus haut degré de la richesse et de l’activité. Les Phéniciens trafiquaient avec le dehors à la fois par
terre et par mer, au moyen de caravanes et sur des vaisseaux. Toutes les
routes qui, des principaux marchés de l’Orient, de Mais Hamath, Thapsaque, Nisibis, perdues au milieu des
terres, n’étaient pas, à proprement parler, des possessions
sidoniennes : c’étaient des comptoirs dépendants des princes ou des
tribus voisines, nullement de la métropole. Le commerce maritime avec les
peuples méditerranéens amena, au contraire, la création d’un véritable empire
colonial. Les débuts et les progrès des croisières, qui changèrent Les Giblites avaient été peut-être les premiers à essaimer sur les côtes environnantes[5]. Mais Byblos était un rendez-vous de pèlerins, plutôt qu’une ville de commerce[6]. Les Sidoniens continuèrent et poussèrent plus loin leurs explorations : ils occupèrent Chypre, où Byblos n’avait que des établissements de peu d’importance. Au jugement des anciens, Chypre n’était inférieure à aucune des îles du monde alors connu[7]. Elle est longue d’environ soixante lieues et large en moyenne de vingt ; elle projette vers le nord-est une péninsule étroite, assez semblable à un doigt tendu vers l’embouchure de l’Oronte. Deux chaînes de montagnes peu élevées la traversent presque parallèlement de l’est à l’ouest ; aujourd’hui encore la vallée qui les sépare étonne les voyageurs par sa fertilité. Le sol est un dépôt d’humus noir, aussi profond que celui de l’Égypte[8], et renouvelé chaque année par les crues du Pediæos et de ses affluents[9]. Jadis les montagnes étaient boisées[10] et offraient à une puissance maritime des ressources inépuisables : sous les empereurs romains, les Chypriotes se vantaient de pouvoir construire et gréer un grand navire, de la quille à la pointe des mâts, sans rien emprunter à l’étranger[11]. Le sol est généralement fertile. Il produit du blé en quantité suffisante pour la nourriture des habitants et il se prête à l’élève de la vigne et de l’olivier : mais sa richesse véritable est dans les mines. On y rencontre encore du fer, de l’alun, de l’amiante, de l’agathe, de la sardoine et des pierres précieuses : les collines de Tamassos renfermaient tant de cuivre, que les Romains s’accoutumèrent à désigner ce métal par l’épithète de cyprium[12], et le mot s’est glissé depuis dans toutes les langues de l’Europe. On ne sait ni quel nom avaient les premiers habitants de l’île, ni à quelle race il convient de les rattacher. Les documents égyptiens semblent enregistrer Chypre sous le nom d’Asi, mais, dès le temps de la dix-huitième dynastie, Chypre était déjà une terre phénicienne. Byblos avait fondé le célèbre sanctuaire de Paphos sur la côte ouest ; Golgos, Lapethos, Kourion, Karpasia, Soli, Tamassos, étaient autant de petits États distincts, gouvernés par des rois indépendants l’un de l’autre. D’abord placés sous l’influence de Byblos, les royaumes de Chypre se rangèrent ensuite sous celle de Sidon. Ils reçurent alors des colons sidoniens qui garantirent leur fidélité à la métropole et qui achevèrent de faire de l’île un pays sémitique[13]. Vers le Sud, les Phéniciens ne possédaient pas d’établissements
durables. Ils eurent des postes fortifiés sur la côte méridionale de Aussi bien les pays du Nord offraient à leurs armateurs un
vaste champ de gains et d’aventures. Un peu au delà de l’Oronte, le rivage
tourne vers l’ouest et ne quitte plus de longtemps cette direction : Nulle part plus qu’en Asie
Mineure on n’observe le contraste de l’intérieur et du littoral. La côte est
comme une autre terre, soumise à d’autres lois que l’intérieur[18] Dans la zone
occidentale, ce sont des vallées larges et profondes, ouvertes à l’ouest et
arrosées par des fleuves travailleurs, dont les alluvions empiètent chaque
année sur la mer : le Kaïkos, l’Hermos, le Caystre, le Méandre. Ils
roulaient tous de l’or en abondance, au moins dans la haute antiquité, et ils
sont isolés l’un de l’autre par des lignes de montagnes, qui se dressent subitement
sur la surface unie de la plaine, comme des îles sur le miroir de l’Océan, le
Messogis (Kastanêh-dagh), entre le Méandre et le Caystre ; le Tmolos
(Kisilia-mousa-dagh), entre le Caystre et l’Hermos. La côte, profusément dentelée,
est flanquée de grandes îles : Lesbos, Chios, Samos, Cos, Rhodes, la
plupart assez rapprochées du continent pour en commander les débouchés, assez
éloignées de lui pour être à l’abri d’une invasion soudaine. Terroir fertile
en blés, en vignes, en olives, comme en marbres et en métaux, ports nombreux
et sûrs, cette région de l’Asie Mineure réunissait tous les avantages d’un
pays de culture intense et d’un pays de commerce : elle devait être forcément
le siège de peuples à la fois laboureurs et marins, producteurs et marchands.
Elle était enserrée entre deux groupes de montagnes mal liés au plateau du
centre au nord, l’Ida, revêtu de forêts, riche en métaux, riche en
troupeaux ; au sud, les cimes volcaniques de Toutes les races du monde antique semblent s’être donné
rendez-vous en Asie Mineure. Au nord-ouest, c’était des peuples barbares,
apparentés peut-être aux plus anciens habitants de Plus au sud, dans la masse tourmentée du Tauros, s’abritaient
les Khati et beaucoup de clans alliés aux Khati, dont quelques-uns étaient d’origine
sémitique. Il est assez probable en effet que, dans les premiers moments de l’invasion,
les Sémites ne se bornèrent pas à coloniser La péninsule proprement dite était donc aux mains d’une
race aryenne. L’Hellespont et le Bosphore n’ont jamais constitué une
frontière ethnographique : les deux continents entre lesquels ils
roulent ne sont, en cet endroit, que les deux rives d’un même bassin, les
deux versants d’une même vallée, dont le fond aurait été enseveli sous les
eaux. Les peuples qui avaient envahi la presqu’île des Balkans, et colonisé Au nord de Un groupe de race indécise, Lydiens, Lélèges, Lyciens,
Cares, flottait au sud de Tandis que l’émigration arienne accélérait son mouvement du nord-ouest au sud-est, des peuples d’origine différente montaient à sa rencontre du côté diamétralement opposé. Vers la fin de la dix-huitième dynastie, les Khati avaient pénétré au centre de l’Asie Mineure et porté peut-être leurs armes jusqu’à la mer Egée. Le souvenir de leurs conquêtes s’effaça promptement et ne laissa que des traces incertaines dans l’esprit des générations postérieures. Les poètes homériques savaient encore vaguement que, parmi les guerriers venus au secours de Troie, des Kétéens figuraient, dont le prince avait été tué par Néoptolème[42]. D’ordinaire cependant on confondait les Khati avec leurs adversaires d’Égypte ou d’Assyrie, et l’on inscrivait au compte de ces derniers les légendes qui peut-être avaient eu cours sur les premiers on attribuait à Sésostris une conquête de l’Asie Mineure et de la Thrace[43], et l’on convertit le dernier allié de Priam contre les Grecs en un roi de Suse, Memnon, fils de l’Aurore[44]. Vers le même temps que les Khati entamaient l’intérieur, les Phéniciens battaient les côtes avec assiduité. Les Ciliciens ne paraissent pas avoir répugné à s’allier avec eux, et le rivage opposé à Chypre se couvrit de comptoirs à noms sémitiques, Kibyra, Masoura, Rouskopous, Sylion, Mygdalé, Phaselis, Sidyma[45]. Au lieu d’accueillir les marins qui leur apportaient des produits des civilisations orientales, les Lyciens s’opposèrent à leur établissement et ne permirent point qu’ils fondassent des colonies chez eux. Du promontoire sacré à la pointe de Cnide, il n’y eut sur le continent qu’un seul entrepôt phénicien autonome, Astyra, en face de Rhodes[46]. Les Cares y mirent plus de complaisance. Ils laissèrent les Sidoniens débarquer à Rhodes, refouler dans les montagnes les habitants indigènes et s’emparer des trois ports, Jalysos, Lindos et Camyros[47]. Beaucoup d’entre eux s’engagèrent au service des étrangers et s’unirent à eux par des mariages; la proportion de sang phénicien s’accrut Si fort qu’elle valut parfois à leur pays le sobriquet de Phœnikê, terre phénicienne[48]. Le peuple issu de ce métissage eut pendant longtemps une importance inestimable pour le développement de la civilisation dans les pays qui bordent la mer Egée. Il essaima partout, à Mégare, en Attique, où plusieurs des grandes familles tiraient de lui leur origine ; puis il s’étiola et il mourut sans avoir accompli aucune oeuvre durable, comme c’est le cas pour la plupart des peuples bâtards. L’arrivée et le contact des Phéniciens l’avaient fait naître à la vie civilisée. Uni aux Phéniciens et monté sur leurs vaisseaux, il courut le monde à leurs côtés ; quand la puissance des Phéniciens commença de déchoir, la sienne décrut du même coup. Son rôle cessa le jour où la dernière colonie égéenne des Phéniciens succomba sous l’influx de la civilisation grecque. Au delà de Rhodes, deux voies contraires s’offraient au
navigateur. S’il tournait au nord et s’il rangeait à droite la côte d’Asie,
il gagnait l’embouchure de l’Hellespont. Une partie des flottes phéniciennes
suivit cette première route. Toujours écartées du continent par les
indigènes, elles se dédommagèrent de leur impuissance en occupant celles des
Sporades et des Cyclades que leur position ou leurs richesses naturelles
désignaient à leur attention[49]. Aidées par les
Cares[50], elles eurent
escale à Délos, à Rhénée, à Paros et sur les îlots voisins. Oliaros tomba
entre les mains des Sidoniens[51], Mélos entre
celles des Giblites[52]. Mélos
produisait en abondance le soufre, l’alun, le blanc de foulon ; elle
contenait des mines aussi riches que celles de Thèra et de Siphnos. Il y eut
des pêcheries de pourpre célèbres à Nisyra, à Gyaros, des teintureries et des
manufactures d’étoffes à Cos, Amorgos, Mélos. C’étaient autant de postes
moins faciles à assaillir et plus commodes à fortifier que n’étaient les
comptoirs de terre ferme[53]. Les Sidoniens
ne s’en tinrent pas là ; ils remontèrent aux côtes de Les Cyclades ne furent pas de ce côté le dernier terme de
leur activité. Toujours en quête de marchés nouveaux, ils s’engagèrent
hardiment dans le canal sinueux de l’Hellespont et ils pénétrèrent dans un
bassin spacieux et tranquille, bordé au sud de grandes îles aisées à
conquérir et à garder. Après s’en être assuré la libre pratique par la
fondation de Lampsaque et d’Abydos, ils se logèrent à Pronectos[54], vers la pointe
du golfe d’Ascanie, à proximité des mines d’argent que les Bithyniens
exploitaient dans les montagnes[55]. Au fond de
cette première mer intérieure un nouveau goulet se creusait, plus semblable à
la bouche d’un grand fleuve qu’à un détroit ; ils le franchirent avec
peine, sans cesse en danger d’être drossés à la côte par la violence du
courant et brisés contre les écueils qui semblaient se rapprocher pour les
écraser[56],
puis ils tombèrent dans une mer immense, aux flots orageux, dont les rives
boisées s’enfuyaient à perte de vue vers l’orient et l’occident. Ils filèrent
le long de la côte orientale où la renommée des mines du Caucase les attirait[57], et ils
rapportèrent de ces croisières hardies le thon et la sardine, la pourpre, l’ambre,
l’or et l’argent, le plomb, l’étain nécessaire à la fabrication du bronze, et
qui leur parvenait aussi par voie de terre, à travers l’Arménie et De Rhodes on aperçoit, à l’horizon du sud-ouest, les cimes
des montagnes crétoises. Tandis que certains des amiraux phéniciens couraient
à la découverte du Pont-Euxin, d’autres cinglèrent vers Les migrations des peuples de l’Asie Mineure et l’Exode.La réaction fut prompte à venir : réaction des
Phrygiens et des autres tribus de l’intérieur contre les Khati, réaction des
Grecs et des gens de la côte contre les Phéniciens. Nous
donnons aux peuples maritimes de l’Asie Mineure ; à ceux du moins qui appartiennent
à la race phrygo-pélasgique, le nom de Grecs orientaux. Si différent qu’ait
été le maintien de chacun d’eux vis-à-vis des Phéniciens, tous sans exception
surent s’approprier la civilisation de l’étranger plus cultivé et lui prendre
habilement ses arts. Habitués de longue date à la pêche, ils commencèrent à
munir leurs barques de quilles, qui les rendirent capables de trajets plus
audacieux ; sur le modèle du navire de commerce, aux formes arrondies et
au large ventre, ils construisirent le cheval
de mer, comme ils l’appelaient ; ils apprirent à user de la voile en
même temps que de la rame ; le pilote, à son banc, fixa le regard, non
plus sur les accidents successifs du rivage, mais sur les constellations. Les
Phéniciens avaient découvert au pôle l’étoile sans éclat qu’ils
reconnaissaient comme le guide le plus sûr de leurs courses nocturnes les
Grecs choisirent une constellation plus brillante, Les Sidoniens et les Cares ne s’étaient pas privés d’écumer
longuement les mers de l’Archipel. Comme les Normands du moyen âge, ils s’embarquaient
hardiment à la recherche des aventures profitables ; ils rôdaient le
long des côtes, toujours à l’affût des belles occasions et des bons coups de
main. S’ils n’étaient point en force, ils abordaient paisiblement, étalaient
leurs marchandises et se contentaient, comme pis-aller, du gain légitime que
l’échange de leurs denrées leur procurait. S’ils se croyaient assurés du
succès, ils livraient la bride à l’instinct pillard : ils brûlaient les
moissons, saccageaient les bourgs et les temples isolés, enlevaient tout ce
qui leur tombait entre les mains, principalement les femmes et les enfants,
qu’ils couraient ensuite vendre comme esclaves sur les marchés de l’Orient,
où le bétail humain était taxé au plus haut prix. Les Grecs s’habituèrent à voir dans la piraterie un métier comme un
autre, celui de chasseur ou de pêcheur, par exemple : quand des inconnus
débarquaient quelque part, on leur demandait ingénument (c’est Homère qui l’affirme)
s’ils étaient marchands ou pirates. Ils usèrent de représailles contre
les flottes et les factoreries phéniciennes, et ils eurent vite fait de
reconquérir les Cyclades. Les Sidoniens ne songèrent bientôt plus qu’à se
retrancher sur quelques points importants, à Thasos au nord, à Mélos et à
Thèra au centre, à Rhodes et à Cythère au sud. Les Crétois prirent, ce semble,
une part active à cette revanche, et ils eurent pendant quelque temps un
royaume de cent villes, dont la capitale fut Cnôsos. Le
premier empire de Nous ignorons tout des guerres qu’entreprirent les peuples
de l’intérieur contre les Khati. L’influx perpétuel des tribus thraces n’était
pas sans jeter un trouble profond dans les relations des peuples qui avaient
habité jusqu’alors les rives de la mer Égée. Il fallait de l’espace pour les
nouveaux venus. Les Méoniens, les Tyrséniens, les Troyens, les Lyciens,
durent déverser au dehors une portion au moins de leur trop-plein[69]. D’après la tradition
locale, Manès, fils de Zeus et de Au moment où il traitait avec Khatousîl, Ramsès II était déjà âgé d’au moins cinquante ans et il avait fourni trente années de guerres[75]. On conçoit qu’il ait ressenti le désir du repos et délégué le pouvoir royal à l’un de ses fils. Les trois premiers étant morts, il choisit vers l’an XXX le quatrième, Khâmoïsit qui était chef du sacerdoce memphite. L’autorité de Khâmoïsit dura jusqu’en l’an LV[76] qu’il mourut, et elle dévolut ensuite au treizième fils, Mînéphtah. Nommé héritier présomptif presque dès l’enfance, décoré des titres les plus honorifiques, Mînéphtah paraît avoir partagé avec la princesse Bit-Anati et le prince Khâmoïsit, tous deux nés, comme lui, de la reine Isinofrit, la faveur particulière de Sésostris. Au moins est-il dit plusieurs fois qu’il a surgi comme Phtah au milieu des multitudes, pour édicter des lois excellentes sur les deux terres. Il fut régent douze ans, de l’an LV à l’an LXVII, puis il devint roi à son tour, sous les noms de Binrî-Mînoutîrou, fils du Soleil, Mînéphtah hotphimâït. Tant s’en faut qu’il fût un jeune homme lors de son
avènement. Né, au plus tard, dans les premières années de Ramsès, il comptait
donc soixante ans, sinon davantage ; c’était un vieillard succédant à un
autre vieillard, dans un moment où l’Égypte aurait eu besoin d’un chef jeune
et actif. Néanmoins, le début ne fut pas trop malheureux. Au dehors, les
garnisons des villes syriennes ne furent point inquiétées[77] ; les
Khati, qu’une famine désolait, obtinrent de l’Égypte des secours en blé et ne
rompirent point la paix, par reconnaissance. Au dedans, les grandes
constructions continuèrent à Thèbes, à Abydos, à Memphis, surtout dans le
Delta, où Mînéphtah avait fixé sa résidence, à l’exemple de son prédécesseur.
Tout semblait donc annoncer un règne paisible, sinon un règne glorieux. Mais,
depuis leur défaite sous Sétoui et sous Ramsès II, les peuples de l’Asie
Mineure et de L’annonce de leur approche terrifia l’Égypte. La longue paix dont on avait joui depuis l’an XXI de Ramsès II, pendant un demi-siècle, avait calmé singulièrement l’ardeur belliqueuse de la population. L’armée, réduite en nombre, n’avait plus de corps auxiliaires, et les forteresses, mal entretenues, ne protégeaient plus la frontière de manière efficace : les nomes directement menacés se soumirent sans combat. Mînéphtah, accouru sur le lieu du danger, rétablit l’ordre et la discipline. Il rassembla et recruta l’armée, il appela d’Asi des troupes mercenaires, il lança ses chars en avant, avec ordre de lui signaler le moindre mouvement de l’ennemi. Lui-même il couvrait Memphis du gros de ses forces et il fortifiait le bras central du Nil, pour garantir d’une incursion au moins la partie orientale du Delta. Les préparatifs étaient à peine achevés, que l’ennemi parut à Pirishopsit (Prosopis)[81] et se répandit sur les villages environnants. Mînéphtah lui opposa d’abord sa charrerie et ses mercenaires, et promit aux généraux de l’avant-garde de les rejoindre avec le reste de ses régiments au bout de quatorze jours. Dans l’intervalle, le dieu Phtah se manifesta à lui en songe et lui ordonna de ne point se hasarder sur le champ de bataille[82]. Cette circonstance lâcheuse ne refroidit pas, à ce qu’il paraît, l’ardeur des Égyptiens : le 3 Épiphi, après six heures de mêlée, les confédérés essuyèrent une défaite sanglante. La garde de Mirmaïou fut enfoncée et détruite, lui-même obligé de se sauver en abandonnant son arc, son carquois et sa tente. Le camp enlevé, le butin reconquis, les barbares, poursuivis sans relâche par la charrerie égyptienne, ne réussirent pas à se rallier et ils évacuèrent le pays plus vite qu’ils ne l’avaient envahi. C’est à peine si le chef libyen s’échappa sain et sauf. La nouvelle de cette victoire remplit l’Égypte d’un enthousiasme d’autant plus sincère que l’effroi avait été plus grand. Le retour du roi et de son escorte à Thèbes ne fut qu’un triomphe continuel. Il est très fort, Binri v. s. f. ; - très prudents sont ses projets ; - ses paroles sont bienfaisantes comme Thot ; - tout ce qu’il fait s’accomplit. - Lorsqu’il est comme un guide à la tête des archers, - ses paroles pénètrent les murailles. - Très amis de qui a courbé son échine - devant Mîamoun v. s. f., - ses soldats vaillants épargnent celui qui s’est humilié - devant son courage et sa force ; - ils tombent sur les Libyens, - consument le Syrien. - Les Shardanes, que tu as ramenés de ton glaive, - font prisonniers leurs propres tribus. - Très heureux ton retour à Thèbes, - triomphant ! Ton char est traîné à la main, - les chefs vaincus marchent à reculons devant toi, - tandis que tu les conduis à ton père vénérable, - Amon, mari de sa mère[83]. Cette victoire délivrait l’Égypte du danger présent ; mais, pour l’arracher à la torpeur que signalent les inscriptions, il aurait fallu une main plus ferme que celle d’un vieillard de soixante à soixante-dix ans. La faiblesse de Mînéphtah encouragea les espérances des princes qui se croyaient des droits à la couronne : il semble même que certains d’entre eux n’attendirent pas sa mort pour afficher ouvertement leurs prétentions. Sur une stèle d’Abydos, conservée au Musée du Caire, un premier ministre du roi, Ramsèsempirinri, dit Minou, écrit à la suite de son nom la formule inusitée : aimé de Ramsès Mîamoun comme le soleil, pour l’éternité. En se rappelant que Ramsès II a été divinisé, et en suppléant après aimé de Ramsès Mîamoun les mots tâankh (vivificateur), on n’en sera pas moins surpris de voir qu’un particulier, si élevé en dignité qu’il ait pu être, se soit attribué un titre ordinairement réservé aux rois. En l’absence de documents, il nous est impossible d’apprécier à sa valeur l’espèce d’usurpation dont cette stèle porte la trace[84]. Après tout, ce Ramsèsempirinri, au lieu d’être un usurpateur, n’était peut-être qu’un vice-roi, investi d’attributions extraordinaires et de la même autorité que Mînéphtah lui-même avait eue comme lieutenant de Ramsès II. Même si l’on admet que les compétitions plus ou moins déguisées ne commencèrent peut-être pas du vivant de Mînéphtah, on ne saurait nier qu’elles se produisirent au lendemain de sa mort[85]. Sur le fond d’obscurité qui enveloppe cette époque, un seul fait ressort à peu près certain : Sétoui II, fils de Mînéphtah, qui, durant la vie de son père, était déjà prince de Koush et héritier présomptif[86], ne monta pas immédiatement sur le trône. Il fut supplanté par un certain Amenmossou, fils ou petit-fils d’un des enfants de Ramsès II morts avant ce Pharaon[87] : Amenmossou régna, quelques années au moins, sur Thèbes et probablement sur l’Égypte entière, puis Sétoui II le remplaça. Il régna un peu plus de six ans, sans grand éclat. Une inscription de l’an II lui attribue des victoires sur les nations étrangères[88], et l’un des papyrus du Musée Britannique exalte sa grandeur en termes éloquents. Je ne sais trop jusqu’à quel point on doit se fier à ces indications : le chant de victoire contenu au Papyrus Anastasi IV n’est que la copie, presque mot pour mot, d’un chant de triomphe dédié jadis à Mînéphtah et approprié à Sétoui II par une simple substitution de noms. Plusieurs documents contemporains indiquent d’ailleurs des troubles et des usurpations analogues à celles qui avaient attristé les années précédentes. Sétoui II était déjà sans doute d’un certain âge lors du couronnement de son père, à moins qu’on ne préfère voir en lui un enfant né sur le tard et écarté pendant dix à douze ans du pouvoir par l’ambition de ses cousins ; de toute manière, il n’avait aucunement l’énergie nécessaire pour tenir tête à l’orage. Une des statuettes du Louvre représente un homme accroupi qui presse entre ses jambes un naos, où figure le dieu Phtah-Sokari. Les cartouches du roi Sétoui II sont gravés sur ses épaules et déterminent son époque ; son nom se lit Aiari. Ses titres sont tellement élevés qu’ils ne conviendraient qu’à un prince héritier du trône, si les troubles profonds qui suivirent le règne de Mînéphtah ne nous permettaient pas de soupçonner ici l’usurpation d’un degré d’honneur illégitime. Outre les titres ordinaires du souverain pontife de Memphis, que notre personnage s’attribue comme droit héréditaire, il se qualifie héritier dans la demeure du dieu Gabou (l’Égypte), et héritier supérieur des deux pays. La fin de la légende est brisée, mais aucune parenté royale n’est alléguée, malgré ces titres si éminents[89]. Avait-il des fils qui furent écartés du trône ? ou bien mourut-il sans enfants ? Sa veuve, la princesse Taouasrît, qui paraît avoir été l’héritière légitime du pouvoir royal, épousa un de ses cousins, probablement un petit-fils de Ramsès II, qui en montant sur le trône s’intitula pendant quelques mois Ramsès-Siphtah, mais qui prit bientôt le nom de Siphtah-Ménéphtah. Il est vraisemblable qu’un certain Baî, qui occupait déjà sous Sétoui II le poste de premier ministre, eut grande part à son élévation : du moins il continua à exercer l’autorité souveraine. Le règne de Siphtah ne dura pas longtemps, et nous ignorons quels événements le remplirent ou en précipitèrent la fin. Ces causes diverses, impuissance des maîtres trop âgés, révoltes des hauts fonctionnaires, accessions des dynasties collatérales, qui, depuis près d’un demi-siècle travaillaient l’Égypte, amenèrent enfin, sous lui-même ou immédiatement après sa mort, la dissolution, je ne dirai pas de l’empire égyptien, mais de l’Égypte elle-même. Le pays de Kîmit s’en allait à la dérive[90] : les gens qui s’y trouvaient, ils n’avaient plus de chef suprême, et cela pendant des années nombreuses, jusqu’à ce que vinrent d’autres temps, car le pays de Kîmit était aux mains de chefs des nomes qui se tuaient entre eux, grands et petits. D’autres temps vinrent après cela, pendant des années de néant |