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La Syrie
et l'empire chaldéen depuis l'invasion Cananéenne jusqu'aux guerres égyptiennes.
Ce furent Aménôthès et son fils Thoutmosis, qui, les
premiers, entraînèrent les Égyptiens à la conquête de l'Asie.
Le pays qu'ils rencontrèrent au delà de l'isthme portait
le nom de Kharou[1].
Le Kharou, notre Syrie, se terminait vers le nord aux derniers escarpements
du mont Tauros. Il était borné à l'est par l'Euphrate et par le désert, au
sud par la mer Rouge, à l'ouest par la Méditerranée. Il
est coupé du sud au nord par deux chaînes de montagnes parallèles, le Liban
et l'Antiliban ; entre les deux une large vallée se creuse, sillonnée
dans toute sa longueur par le Nazana (Litany) et par l'Oronte. L'Oronte prend
sa source dans l'Antiliban. Il est produit par la réunion d'un nombre
considérable de ruisseaux et de torrents. Il coule d'abord au nord
nord-ouest, mais, descendu dans la plaine, il tourne à l'est, traverse un lac
d'environ trois lieues de long sur nue lieue de large, puis incline au nord
et file presque parallèlement à la côte jusque vers 36° de latitude. En cet
endroit il se replie brusquement à l'ouest, puis au sud, et il se précipite
dans la mer, après un trajet d'environ soixante lieues, d'une violence
extraordinaire[2].
Le Nazana[3] naît dans
l'Antiliban, à quelques kilomètres de l'Oronte, et il s'enfuit vers le sud
sud-ouest. A mesure qu'il s'éloigne de sa source, la vallée s'étrécit peu à
peu et le force à resserrer son cours : elle n'est plus bientôt qu'une
gorge sauvage, de plus de trois cents mètres de profondeur, et si étroite
qu'en un endroit des masses de rochers ; détachées du flanc de la
montagne, sont venues s'arc-bouter sur la face opposée et demeurent comme un
pont naturel au-dessus des eaux. Le Nazana ne sort de ce ravin que pour
s'engloutir dans la mer, à trente lieues environ de sa source. Le bassin des
deux rivières forme une trouée d'environ quatre-vingts lieues de long, à
peine dénivelée, à la naissance du Nazana et de l'Oronte, par une mince
chaîne de collines. Peu de provinces du monde antique étaient aussi fertiles
que cette région creuse de la
Syrie. Vers le sud, ce sont des champs de blé et des vignobles,
qui tapissent les bas-fonds et qui s'étagent sur le penchant de la montagne,
partout où le pied de l'homme a pu atteindre. Au nord, les alluvions de
l'Oronte ont produit un sol noir et fécond, riche en céréales et en fruits de
toute sorte. Aussi la Syrie
Creuse (Cœlésyrie), après avoir ravitaillé tour à tour les
conquérants égyptiens, assyriens, persans, macédoniens, qui ont dominé sur
elle, a-t-elle fini par devenir entre les mains de Rome un des greniers de
l'univers.
Autour de cet heureux pays, qui est comme le noyau de la Syrie entière, rayonnent
dans toutes les directions, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, des contrées
de nature et d'aspect différents. Vers le nord, entre l'Oronte et l'Euphrate,
un plateau aride et pauvre s'étale, bordé au Septentrion et à l'Occident par
le Tauros et par le Khamanou (Amanos). De ces deux montagnes partent des
contreforts, qui s'abaissent graduellement et se déploient en croupes
crayeuses ou rocheuses, parsemées de mamelons à l'échine arrondie et pelée,
ravinées de vallées étroites et tortueuses qui aboutissent à l'Euphrate, à
l'Oronte, au désert. Au plateau succèdent de vastes plaines sillonnées par
des rangées de collines basses et nues : le sol est sec et pierreux, la
végétation est rare, les cours d'eau sont peu nombreux et d'un faible débit.
Le plus important, la rivière d'Alep, le Khalus de Xénophon, traîne
paresseusement sa masse trouble du nord au sud et se perd à la lisière du
désert, dans un petit lac salé, encombré d'îlots et de bas-fonds ; à peu
près à égale distance entre le Khalus et l'Euphrate on rencontre un second
lac salé d'assez vastes dimensions, mais sans écoulement. Les céréales, la
vigne, l'olive, la pistache, végètent à grand'peine dans ces parages
brûlés : la montagne est seule assez riche pour nourrir ses habitants.
A l'est de l'Antiliban fleurit la Syrie Damascène,
véritable jardin surplombé par les cimes neigeuses de l'Hermon, et où deux
rivières, l'Ahana et le Pharphar, entretiennent une végétation luxuriante en
face du désert. Au contraire, on ne voit à l'ouest du Liban qu'une bande de
terrain dont la largeur moyenne n'excède pas huit ou dix lieues. De
l'embouchure du Nazana à celle de l'Oronte se déroule, comme un long ruban,
une côte abrupte, hérissée de pointes rocheuses et de caps sourcilleux, qui
se projettent assez loin dans la mer et abritent tant bien que mal des
mouillages médiocres. Sur les premiers versants des collines et dans les
ravins, l'olivier, la vigne, le blé, croissent à merveille. Les parties
hautes de la montagne étaient revêtues jadis d'immenses forêts de chênes, de
pins, de mélèzes, de cyprès, de sapins et de cèdres[4]. Nulle grande
rivière, mais des torrents impétueux, le Léon, le Lykos (Nahr-el-Kelb), qui
s'élancent presque d'un seul bond du Liban à la Méditerranée.
Sur le flanc ouest de l'Hermon, à l'extrémité méridionale
de l'Antiliban, une vallée s'amorce qui ne ressemble à aucune autre au monde.
C'est une déchirure produite à la surface de la terre par les actions
volcaniques, une large fissure qui s'est entrebâillée au commencement des
siècles et ne s'est jamais plus refermée. Le Jourdain qui l'arrose emplit, à
quelques lieues à peine de sa source, un lac, celui de Mérom, dont le niveau
concorde avec le niveau de la Méditerranée. Mais, à partir de ce point, la pente
s'accentue et s'enfonce pour ainsi dire en terre ; le fleuve dévale du
lac de Mérom au lac de Génésareth, du lac de Génésareth à la mer Morte, où la
dépression atteint son maximum d'intensité, quatre cent dix-neuf mètres
au-dessous du niveau de la Méditerranée. Au sud de la mer Morte, la
crevasse se resserre, et le fond se relève jusqu'à une hauteur de cinq cents
mètres avant qu'elle vienne expirer contre les falaises de la mer Rouge.
Rien de plus dissemblable que les deux rives de la vallée.
A l'est, le terrain monte brusquement à l'altitude d'environ mille mètres,
comme une muraille à pic, que couronne un immense plateau, légèrement ondulé,
entrecoupé de bois et de pâturages, et sur lequel errent les affluents du
Jourdain et de la mer Morte, l'Yarmouk, le Jabbok, l'Arnon. A l'ouest, ce
sont des masses confuses de collines, dont les penchants, à peine revêtus
d'un sol maigre, nourrissent néanmoins le blé, l'olive et le figuier. Un
rameau, séparé de la chaîne principale un peu au sud du lac de Génésareth, le
Carmel, s'élève vers le nord-ouest et s'en va droit à la mer. Au nord du
Carmel, la Galilée
abondait en eaux fraîches et en vertes campagnes ; les grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers ;
les jardins étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers. Le vin
était excellent, s'il faut en juger par celui que les Juifs recueillent
encore à Safed. Au sud, la contrée se partage naturellement en trois
zones parallèles. C'est d'abord une plage alternée de dunes et de marais,
puis une succession de plaines, boisées par places et parcourues par des
rivières encombrées de roseaux, enfin la montagne. La région des sables est
susceptible de culture, et les villes qu'elle renferme, Gaza, Joppé, Ashdod,
sont entourées de bosquets d'arbres fruitiers. La plaine rend chaque année
des moissons considérables, sans engrais et presque sans travail. Les
montagnes, vertes encore en certains endroits, se dépouillent de plus en plus
à mesure qu'on gagne vers le sud. Les vallées y sont sans eau ; le sol,
recuit et brûlé, perd peu à peu de sa fertilité et se confond insensiblement
avec le désert. Dès lors, ce ne sont plus, jusqu'à la mer Rouge, que
solitudes sablonneuses, rayées par le lit de torrents à sec et dominées par
des massifs volcaniques, à l'est le Séir, au sud le Sinaï. Les pluies du
printemps y suscitent pendant quelques semaines une végétation hâtive qui
suffit aux besoins des nomades et de leurs troupeaux.
Les peuples qui possédaient cette vaste étendue de
territoire au temps de l'Ancien Empire avaient disparu presque entièrement de
la scène du monde, au moment où les lourds bataillons égyptiens franchirent
pour la première fois l'isthme et le désert. Surpris par la grande invasion
cananéenne, ils avaient été en partie détruits, en partie absorbés par les
conquérants. C'est à peine si quelques-unes des tribus primitives gardèrent
leur indépendance. Un peuple grand et de forte
stature, les Anakim, et de qui on disait : Qui peut tenir devant les enfants d'Anak ?[5] vivait dispersé
dans les massifs montagneux qui bordent la mer Morte ; un de leurs chefs
mythiques y avait fondé la ville de Kiriath-Arba, qui fut plus tard Hébron[6]. Sur les confins
du désert, les Horim habitaient les parages du mont Séir[7] et les Avvim la
plaine au sud-est de Gaza[8]. D'autres tribus
durent échapper et se maintenir, au moins quelque temps, sur plusieurs points
isolés : mais celles-là même succombèrent à la longue. Leur nom
s'éteignit, leur souvenir s'effaça ou se dénatura parmi les fables. On se les
figura comme des nations de géants (Rephaïm), à la voix bourdonnante et
indistincte (Zomzommim), comme des monstres formidables (Emim)[9] devant qui les
autres peuples paraissaient comme des sauterelles[10]. La Syrie entière, renouvelée
par des invasions successives, fut comme répartie entre trois races
maîtresses les Khati au nord[11], les Cananéens
le long des côtes, au coeur et au midi
de la contrée, les Amorrhéens dans les vallées de l'Oronte supérieur et du
Jourdain, les Térachites au midi
et à l'orient de la mer Morte, sur la lisière du désert d'Arabie.
Les Khati étaient cantonnés d'abord sur le plateau de
Cappadoce, autour de leur cité de Khati[12] ; ils en
étaient descendus dès le XXe
siècle, à la recherche de régions moins pauvres, et ils avaient pénétré sous
les murs de Babylone ; repoussés après des succès qui amenèrent la chute
de la première dynastie babylonienne, ils s'étaient rejetés sur les plus
riches plaines de la Syrie,
et même une de leurs tribus s'était aventurée loin dans le Sud autour
d'Hébron[13].
Le gros de la nation ne dépassa pas le pays des deux fleuves, Nabaranna[14], et conquit peu
à peu la riche plaine qui se déploie entre le Balikh et l'Oronte, les
versants de l'Amanos et une partie de la plaine cilicienne. Grâce à sa position
intermédiaire entre les deux principaux États du monde antique, la Chaldée et
l'Égypte, ce domaine des Khati ne tarda pas à devenir un des marchés les plus
fréquentés de l'Orient. Les caravanes, au lieu d'affronter le désert et de
passer directement des bords de la mer Morte et du Jourdain à ceux de
l'Euphrate et du golfe Persique, remontaient la vallée du Nazana et de
l'Oronte, afin de rejoindre le cours moyen de l'Euphrate et, de là,
redescendre sur Babylone. Les Khati avaient construit des forteresses sur chacun
des gués qui mènent de la rive syrienne à la rive mésopotamienne, Tourméda ou
Thapsaque[15]
au gué le plus méridional, Gargamish[16] au gué
central : Gargamish, placée au coeur d'une contrée civilisée, était la
station préférée et l'entrepôt des caravanes, l'une des villes souveraines,
sinon la capitale même d'un empire, qui atteignait aux sources de l'Oronte
vers le sud, au centre de l'Asie Mineure vers le nord et vers le nord-ouest[17]. Presque tout ce
que nous savons jusqu'à présent des Khati nous vient soit de l'Égypte, soit
de l'Assyrie. Les monuments qu'ils nous ont légués sont peu nombreux et mal
classés[18] :
leurs inscriptions sont rédigées dans un système d'écriture hiéroglyphique
fort différent du système égyptien et résistent encore au déchiffrement. Ils
avaient cependant une civilisation fart complète, une industrie prospère, une
littérature[19].
Leur religion était assez analogue à celle des peuples cananéens :
chaque ville avait son dieu qui s'appelait Soutkhou, comme le dieu national
des Pasteurs, et sa déesse qui recevait le nom générique d'Astarté[20]. Cette féodalité
divine répondait à une véritable féodalité terrestre. Les villes étaient
gouvernées par des princes qui relevaient du Grand Chef de Khati et qui lui
devaient le service militaire. C'étaient Tounipou[21], Khissapa,
Sarsou, Ourima[22],
et cent autres dont la position n'est pas fixée[23]. A quelques
lieues au sud-ouest de Gargamish s'élevaient Patina et Khaloupou[24]. Khaloupou,
moins favorablement située que Gargamish, n'eut jamais l'importance de sa
voisine : elle était pourtant considérable et renommée jusqu'en Égypte
pour les produits de ses champs altérés[25].
Bientôt après l'invasion, les Cananéens s'étaient
dispersés. Les uns s'étaient répandus dans les vallées de l'intérieur, de
l'Amanos au Séir, et dans les plaines qui se déroulent, au sud du Carmel,
jusqu'au désert et à la frontière d'Égypte. Les autres s'étaient logés le
long de la côte, entre le Liban, les massifs de la Palestine et la mer.
La différence de sites amena, entre ces deux branches de la même famille, une
différence de moeurs et de caractère. Les Cananéens de l'intérieur,
agriculteurs ou pasteurs selon les localités, se subdivisèrent en un grand nombre
de tribus, sans cesse en guerre les unes contre les autres. Les Cananéens de
la côte, étouffés entre le Liban et la Méditerranée,
se firent marins et commerçants. L'antiquité classique leur donnait le nom de
Phéniciens. Selon certaines traditions grecques, ils avaient été appelés
ainsi de Phénix, fils d'Agénor et ancêtre de la race[26]. Selon d'autres,
Phœnikes signifiait simplement le peuple rouge, soit en souvenir de la mer
Rouge (Érythrée), aux bords de laquelle ils avaient séjourné si longtemps,
soit à cause des fabriques de pourpre qu'ils ouvrirent dans leurs colonies,
soit enfin par allusion à la teinte de leur visage. L'opinion la plus reçue
jusqu'à ces derniers temps voit dans Phœnix le nom du palmier, et dans
Phœnikia le Pays des Palmes[27]. En fait, Phœnix
est une forme élargie de Pouanit,
Phouanit (Pœni, Puni), vieux nom national que les Cananéens avaient déjà dans
leur patrie primitive, et qui les suivit à travers leurs migrations. Les
monuments égyptiens les plus anciens identifient les régions de la mer Rouge
au pays de Pouanit : les Cananéens du golfe Persique transférèrent le
nom de Phénicie en Syrie, les Phéniciens de Syrie le menèrent en Afrique, et
les Phéniciens d'Afrique (Pœni) l'exportèrent jusque dans leurs colonies les
plus lointaines.
La Phénicie ne fut pas un pays ; ce fut une série de ports avec
une banlieue assez étroite[28]. Le Liban, qui
la défendait, a été de tout temps infesté par des brigands[29] : les
villes phéniciennes, séparées l'une de l'antre par un intervalle de dix ou
douze lieues à peine, ne pouvaient communiquer en sûreté que par la voie
d'eau. Elles se combinèrent assez promptement en trois groupes indépendants
l'un de l'autre, et dont chacun avait son caractère propre. Vers le nord,
dans la partie que les Égyptiens appelaient le Zahi[30], les deux
grandes villes d'Arad et de Zimyra étaient aux mains d'une aristocratie turbulente
et belliqueuse, toujours prête à batailler contre les voisins et à se
révolter contre le maître étranger, Égyptien, Assyrien ou Perse. Arad était
posée sur une petite île éloignée de terre d'un peu moins de trois
kilomètres : C'est un rocher de tous côtés
battu par la mer, et d'environ sept stades de tour. Il est recouvert
d'habitations et si peuplé encore à présent, que les maisons y ont un grand
nombre d'étages. Les habitants boivent de l'eau de pluie conservée dans des
citernes, ou de l'eau qu'on transporte de la côte opposée. Il y avait
dans le détroit même, entre l'île et la côte, une source d'eau douce qui
jaillissait au fond de la mer et qui servait à l'approvisionnement en temps
de guerre. Des plongeurs descendaient une cloche en plomb, munie à son
extrémité supérieure d'un long tube de cuir, et ils l'appliquaient sur
l'orifice de la source. L'eau, emprisonnée de la sorte, montait dans le tube
selon les lois de l'hydrostatique et arrivait pure à la surface, où on la
recueillait[31].
En face d'Arad, sur une ligne continue de trois ou quatre lieues, s'allongeait
comme une bordure de villes ou de villages, Marath, Karne, Antarados, où s'épanouissait tout ce qui eût été trop à l'étroit dans
l'île[32].
Les Arvadites avaient établi leur domination assez loin sur la côte et dans
l'intérieur. Au nord, ils possédaient Cabala et Paltos ; au sud, ils
avaient soumis la tribu et la ville de Simyra ; à l'est, Hamath sur
l'Oronte leur obéit pendant quelque temps.
A passer de ce premier groupe au second, il semblait qu’on
entrât dans un autre monde. Gebel ou Gebôn[33], que les Grecs
appelaient Byblos, se vantait d'être la ville la plus vieille qui existât. Le
dieu El l'avait bâtie au commencement des âges, sur un emplacement différent
de celui qu'elle eut par la suite ; on la trouvait alors à quelques
lieues dans l'intérieur, près de la
rive septentrionale du Nahr-el-Kelb. Plus tard, ce site fut abandonné, et la
population, émigrant au bord de la mer, construisit, â côté du fleuve Adonis,
une seconde ville qui reçut le nom de la première. Sur la colline qui domine
aujourd'hui les ruines et regarde la mer, se dressait un grand temple où les
pèlerins affluaient de la
Syrie entière[34]. Aussi bien
Gebel et la vallée où coulait son fleuve étaient-elles une sorte de terre sainte d'Adonis, remplie de temples et
de monuments consacrés à son culte[35]. A Mashnaka, le
dieu avait un de ses tombeaux. A Ghinèh, il avait été tué par un sanglier et
pleuré par sa divine amante. Son sanctuaire le plus vénéré était prés
d'Aphaka, à la source même. L'espèce d'entonnoir
d'où sort le fleuve est comme le point central d'un vaste cirque, formé par
des tours de rochers d'une grande hauteur. La fraîcheur des eaux, la douceur
de l'air, la beauté de la végétation ont quelque chose de délicieux.
L'enivrante et bizarre nature qui se déploie à ces hauteurs explique que
l'homme, dans ce monde fantastique, ait donné court à tous ses rêves[36]. Bérouth partageait
avec Gebel la gloire d'avoir le dieu El pour protecteur : c'était un
port bien encaissé, à l'extrémité d'une des plaines les plus fertiles de la Phénicie. Il
semble que ces deux villes aient joué un grand rôle politique pendant les
temps qui suivirent l'arrivée des Phéniciens : elles ne surent pas
longtemps le soutenir, mais leur importance ne fut pas amoindrie par là.
Elles demeurèrent jusqu'aux derniers jours du paganisme le siège de l'une des
plus vivaces parmi les religions syriennes.
A quelques lieues au sud de Bérouth trônait Sidon, le premier-né de Canaan. Malgré ce titre ambitieux,
elle n'était d'abord qu'un simple village de pêcheurs, construit, disait la
légende, par Bel, l'Agénor des Grecs, sur le penchant septentrional d'un
petit promontoire qui se projette obliquement vers le sud-ouest. Le port, si
célèbre dans l'antiquité, est fermé par une chaîne basse de rochers, qui part
de l'extrémité nord de la péninsule et se déploie parallèlement au rivage sur
une longueur de quelques centaines de mètres. La plaine environnante est
arrosée par le gracieux Bostrên (Nahr
el-Aoualy) et égayée de jardins dont la beauté avait valu à la ville le nom
de Sidon la fleurie[37]. Son territoire,
borné au nord par le Tamour, allait au sud jusqu'à l'embouchure du
Nazana : au delà commençait le domaine des Tyriens. Dans les âges
reculés du monde, quand les dieux frayaient familièrement avec les hommes,
Samemroum traça sur le continent le plan d'une ville de roseaux, en face de
laquelle son frère Hysôos, le premier marin, saisit quelques petits îlots où
il érigea des colonnes sacrées ce fut le commencement de Tyr. Vint ensuite
Melkarth, l'Hercule tyrien. Les prêtres de ce dieu racontaient à l'historien
Hérodote que le temple avait été fondé en même temps
que la ville elle-même : or ils habitaient la ville depuis deux mille
trois cents ans. Le calcul des prêtres tyriens nous reporte vers l'an
2750, c'est-à-dire un peu avant l'époque des Pasteurs et l'invasion cananéenne.
La Tyr
insulaire n'avait pas, comme Arad, la ressource d'une fontaine
sous-marine : ses habitants n'avaient pour s'abreuver que l'eau de
citerne ou celle qu'ils faisaient venir du continent dans des barques[38]. Elle possédait,
sous la suzeraineté des Sidoniens, toute la côte de l'embouchure du Nazana au
sud du Carmel.
Les Cananéens de l'intérieur et les Amorrhéens, disséminés
de l'Amanos à la pointe méridionale de la mer Morte, ne formaient pas une masse
aussi compacte que les Cananéens de la côte. La plupart de leurs tribus
s'étaient scindées en fractions plus ou moins considérables et cantonnées sur
différents points du territoire de l'Oronte. Après avoir mis en danger
l'indépendance de la
Chaldée, ils s'étaient élevés peu à peu le long des rives
de l'Euphrate et se répandant dans la vallée de l'Oronte, ils l'avaient
occupée presque entière dans ses parties hautes. Passant ensuite sur le
plateau à l'est du Jourdain, ils y avaient fondé deux royaumes principaux :
celui du Nord, capitale Edréi, entre l'Hermon et le Jabbok, celui du Sud
entre le Jabbok et l'Arnon, avec Kheshbon pour capitale. Un de leurs clans,
demeuré dans la vallée de l'Oronte, s’y appuyait sur la célèbre Qodshou (Kadesh)[39] ; un autre
campait au bord de la mer entre Ekron et Joppé[40] ; un
troisième, installé à Jébus auprès du mont Moriah, se faisait appeler
Jébusite[41] ;
d'autres enfin s'étaient fixés près de Sichem et au Sud d'Hébron, en assez
grand nombre pour imposer aux montagnes qui longent la mer Morte le nom de
mont des Amorrhéens[42]. Les Hivites[43] vivaient à
l'orient de Sidon, dans les vallées du liant Jourdain et du Nazana leurs
colonies allaient au nord jusqu'à Hamath, au sud jusque dans le pays d'Édom.
Quant aux Girgaséens, la dernière et la plus obscure des grandes races
cananéennes, une partie d'entre eux paraît avoir habité à l'orient du
Jourdain[44],
le reste dans la Syrie
du Nord, non loin des Hittites septentrionaux.
Les tribus Térachites n'avaient alors qu'une importance
secondaire. Ceux des enfants d'Israël qui habitaient l'Égypte y devaient
séjourner des siècles encore avant de revenir au berceau de leurs pères. Les
Ammonites disputaient aux Amorrhéens la possession des districts situés au
nord de l'Arnon. Les Moabites dominaient au sud de l'Arnon et se maintenaient
à grand'peine sur les bords de la mer Rouge. Les Édomites, ralliés autour du
mont Séir, touchaient vers le nord aux Moabites et s'étendaient au sud dans
la direction de la mer Rouge. Ils avaient sans cesse à batailler contre les
tribus arabes du désert, Amalécites et autres, que les Égyptiens désignaient
sous le nom générique de Shasou (pillards).
Ces Shasou, errant de l'isthme de Suez aux bornes de l'Euphrate, à la lisière
des terres cultivées, ne se lassaient pas de harceler tous les sédentaires de
la Syrie. On
les craignait dans les plaines du Sud comme dans celles du Nord ; la Cœlésyrie et la Phénicie étaient
sujettes à leurs irruptions, et le voyageur les rencontrait dans les gorges
du Liban[45],
sur le chemin de Damas.
Placée aux confins du désert, fortifiée à l'Ouest par
l'Antiliban contre les assauts des Cananéens, Damas occupe un des sites que
la nature semble avoir destinés de tout temps à l'emplacement d'une grande
ville. Une légende recueillie par les Hébreux en attribuait la fondation à
Ouz, fils d'Aram. Elle s'allonge au milieu des jardins qui la serrent de
toutes parts et pénètrent dans ses murs, coupée en deux parties inégales par
l'Abana, et sans cesse rafraîchie par les canaux que ce fleuve lance dans
toutes les directions. Encore aujourd'hui sa vue arrache un cri d'admiration
au voyageur qui débouche des gorges de l'Antiliban. Il
a devant lui la ville, dont quelques édifices se dessinent déjà à travers les
arbres ; derrière lui, le dôme majestueux de l'Hermon, avec ses sillons
de neige qui le font ressembler à la tête chenue d'un vieillard ; sur sa
droite, le Hauran, les deux petites chaînes parallèles qui resserrent le
cours inférieur du Pharphar[46] et les tumulus de la région des lacs ; sur sa gauche,
les derniers contreforts de l’Antiliban, allant rejoindre l'Hermon.
L'impression de ces campagnes richement cultivées ; de ces vergers
délicieux, séparés les uns des autres par des rigoles et chargés des plus
beaux fruits, est celle du calme et du bonheur… vous vous croyez à peine en
Orient dans ces environs de Damas[47], et surtout, au sortir des âpres et brûlantes régions de la Gaulonitide et de
l'Iturée, ce qui remplit l'âme, c'est la joie de retrouver les travaux
de l'homme et les bénédictions du
ciel. Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, toute cette zone,
qui entoure Damas de fraîcheur et de bien-être, n'a eu qu'un nom, n'a inspiré
qu'un rêve, celui du paradis de Dieu[48]. Damas dominait
sur les villes éparses par la plaine et sur les villages nichés à perte de
vue dans les gorges de l'Hermon, sur Abila, sur Khelbon, la cité des vins, et
sur quelques petits États voisins, Rohob, Maakha, Gessour, échelonnés dans la
vallée du haut Jourdain. Elle prospérait à l'écart des armées et sous la
protection de ses montagnes, comme endormie à l'ombre de ses vignes et de ses
figuiers.
Au delà de l'Euphrate commençait, sinon l'empire chaldéen,
au moins le territoire placé plus ou moins directement sous l'influence des
maîtres de la
Chaldée. Après quelques années d'hégémonie incontestée vers
2100[49], l'Élam avait vu
surgir à Babylone vers 2060 une dynastie peut-être amorrhéenne d'origine,
dont les premiers membres, Shoumouabîm et ses successeurs, lui reprirent peu
à peu les cités du nord. Les péripéties de la lutte nous échappent encore,
mais c'était sans doute un de ceux qui y furent mêlés, ce Koutour-Lagamer qui
envahit la Syrie
avec ses vassaux Amraphel, roi de Sinéar, Ariokh, roi d'Elassar, et Thargal,
roi des Goutim. Il battit les princes confédérés contre lui, et il leur
imposa le tribut pendant douze années consécutives. La treizième fut marquée
par un soulèvement général : il accourut, vainquit les révoltés dans la
vallée de Siddim et pilla leurs villes. La tradition hébraïque s'empara de ce
fait et y mêla assez maladroitement l'un des chefs mythiques de la race
juive : Abraham aurait assailli le vainqueur à l'improviste, pendant sa
retraite, et il lui aurait infligé une légère défaite[50]. Un autre prince
appartenant à la même dynastie, Koutour-Mabouk, conduisit encore une expédition
en Syrie ; mais il fut battu près d'Ourou par Sinmouballit de Babylone,
et il ne se maintint qu'avec peine dans les cantons du Midi. Hammourabi,
successeur de Sinmouballit vers 1980, réussit enfin à l'expulser des régions
de l'Euphrate : il lui enleva Ourou en l'an XXX de son règne, l'Emoutbal en l'an XXXI, et il le
contraignit à se réfugier dans les provinces orientales de l'Élam. Ce fut
pour les cités sumériennes la fin de l'autonomie : les Sémites prirent
l'ascendant sur les anciennes populations de la Mésopotamie,
et ils le conservèrent jus qu'aux derniers instants de la monarchie
chaldéenne. Hammourabi se montra aussi actif dans la paix qu'il l'avait été
dans la guerre. Nous savons déjà qu'il rassembla les lois édictées par ses
prédécesseurs et qu'il les promulgua de nouveau en forme de Code. Il rectifia
et compléta le système d'irrigation entre les deux fleuves, il régla le cours
de l'Euphrate et celui du Nil, il fit de Babylone une ville digne d'être la
capitale d'un empire puissant. Lui mort, Rimsin s'imagina que l'occasion
était favorable à regagner le terrain perdu et il reparut en Chaldée, mais,
vaincu par Samsouilouna, il périt les armes à la main et sa défaite mit pour
longtemps l'Élam hors d'état de nuire à ses voisins. Toutefois, l'ébranlement
causé en Mésopotamie par son invasion avait été tel que le prince des pays de
la mer, Houmailoum, put se déclarer indépendant vers 1900 : deux dynasties
rivales subsistèrent à côté l'une de l'autre, pendant plus d'un siècle, celle
des descendants de Hammourabi au Nord, celle des fils d'Houmailoum au Sud,
puis vers 1761, la première fut renversée par les Kashshou, l'une de ces
tribus pillardes qui habitaient les régions montagneuses situées à l'Est du
Tigre[51]. Leur chef
Gandish s'établit solidement dans la Chaldée du Nord, et sous son troisième successeur
Kashtiliash, le dernier roi de la deuxième dynastie, Eâgamil, ayant été tué
vers 1720 pendant une campagne en Élam, Oulambouriash, frère de Kashtiliash,
s'empara des pays où elle avait régné : son pouvoir fut éphémère, et
Agoum, fils de Kashtiliash, réunit la région de la mer à son domaine[52]. La famille
cassite végéta sans grand éclat pendant plusieurs siècles. Le nom qu'elle imposa
au pays Kardouniash, la forteresse du dieu Douniash, lui survécut pourtant,
et assura pour la suite des siècles le souvenir de sa domination. Si nous
possédions d'une manière complète les annales de cette époque, nous n'y
trouverions guère que la mention de révoltes contre l'autorité centrale,
interrompues çà et là par des conflits sanglants avec les Élamites et avec
les Araméens, l'indication de temples fondés ou restaurés, de canaux nettoyés
ou tracés à nouveau. La
Chaldée, repliée sur elle-même, avait perdu les conquêtes
lointaines de Shargina, de Naramsin et de Hammourabi.
Cependant, au nord et dans les pays jusqu'alors occupés
par les Goutim, venaient de surgir en plein jour une ville et un État,
obscurs naguère encore, Elassar et le royaume d'Assour. Elassar[53] était construite
sur la rive gauche du Tigre, à soixante kilomètres au-dessus de la jonction
du fleuve avec le Zab inférieur. Sur l'autre rive, mais plus haut vers la
source, au delà du Zab supérieur, on rencontrait la forteresse de Ninive[54]. Le pays
d'Assour, gouverné par des souverains pontifes, relevait de la Chaldée. Ses
premiers princes connus, Oushpia, Erishoum, Ekounoum, Belkapkapou et son fils
Shamshiadad 1er, Ismidagân et son fils Shamshiadad II, ne sont
pour nous que des noms : ils vivaient entre 2000 et 1600 de notre ère,
et les derniers d'entre eux furent contemporains des premiers Pharaons de la
dix-huitième dynastie. Leurs successeurs, sinon eux-mêmes, étaient destinés à
sentir bientôt le poids de la puissance thébaine.
La dix-huitième dynastie.
Il serait curieux de connaître l'impression que ce monde
produisit sur les premiers Égyptiens qui s'y aventurèrent. Par malheur, le
récit des campagnes d'Aménôthés et de Thoutmosis 1er n'est pas
arrivé jusqu'à nous. Nous savons seulement que, dès l'an I de son règne,
Thoutmosis poussa jusqu'au nord de la Syrie[55], et qu'il érigea
des stèles triomphales sur les bords de l'Euphrate[56], probablement
dans les environs de Gargamish. Cette campagne, ou plutôt ce voyage de
découverte, régla l'itinéraire que les armées de Pharaon devaient suivre
désormais dans toutes leurs guerres, sans presque jamais s'en écarter. Au
sortir d'Égypte elles marchaient sur Raphia, la plus méridionale des
forteresses syriennes, de là sur Gaza, Ascalon, Ierza[57] et Iouhmou[58]. C'était le
chemin ordinaire des caravanes : il menait droit au but, laissant un peu
sur la gauche le port de Joppé et ses jardins délicieux[59], sur la droite
la masse confuse des monts Amorrhéens. Prés d'Arouna[60], il s'enfonçait
dans les gorges du Carmel, puis il reparaissait dans la plaine, presque au
nord de Taanakou, une des cités royales des Cananéens, et, quelques milles
plus loin, il atteignait Mageddo[61]. Mais cette
voie, la plus directe et la plus commode pour des marchands, n'était pas sans
danger pour une armée. Les défilés du Carmel étaient si étroits qu'en
certains endroits les soldats étaient obligés de s'y glisser un à un[62] : quelques
hommes résolus pouvaient y défier un adversaire nombreux. Une autre route
plus longue, mais moins périlleuse, tournait cette barrière formidable. Elle
se détachait de la première à la hauteur du bourg actuel de Kakôn, courait
vers la droite, à travers les monts Amorrhéens, débouchait dans la plaine
d'Iesréel et aboutissait en arrière de Mageddo, dans la direction de Zafiti[63]. Mageddo, bâtie
au bord du torrent de Qina, barrait les approches du Liban et ouvrait ou
fermait à volonté l'accès de la
Cœlé-Syrie aux bandes qui montaient vers l'Euphrate. Aussi
la vit-on en première ligne dans toutes les guerres des Égyptiens en
Asie : elle fût le point de ralliement des forces cananéennes et le
poste avancé des peuples septentrionaux contre les attaques venues du Midi.
Une victoire remportée sous ses murs livrait la Palestine entière au
vainqueur et lui permettait de continuer vers l'Oronte.
Mageddo entre leurs mains, les Égyptiens débordaient le
Thabor, traversaient les régions montueuses qui séparent le haut Jourdain de
la côte phénicienne et descendaient dans la Bekaa, non loin du bourg actuel de Ghazzé. Ils
cheminaient d'abord le long du Nazana, non loin de Tibekhat (Baalbek), puis
ils côtoyaient l'Oronte jusqu'à Hamath. Qodshou (Kadesh) la Grande était la plus
importante des places qu'ils rencontraient au passage. Bâtie dans un des
replis de l'Oronte naissant[64], elle était
tombée au pouvoir des Amorrhéens, et elle était devenue l'une de leurs
capitales, un des remparts de leur puissance contre Pharaon. Les chefs
syriens, battus à Mageddo, rétrogradaient d'ordinaire jusqu'à elle et ils
livraient leur seconde bataille sous ses murs. Vaincus encore, ils n'avaient
plus d'autre ressource que de se disperser et de s'enfermer chacun dans sa
forteresse. Les Égyptiens, lancés sur leur piste, longeaient l'Oronte,
obliquaient à droite et gagnaient Khaloupou et Patina (Batanæ)[65]. De là à
Gargamish, il y avait quelques heures de marche, sans plus.
Les peuples situés de chaque côté de cette route militaire
reconnurent l'autorité des Pharaons et furent incorporés à leur domaine. Les
uns, à l'exemple des Phéniciens, acceptèrent le joug presque sans
combat ; il fallut, pour dompter les autres, de longues guerres et des batailles
acharnées. Aussi bien ne peut-on guère se représenter la puissance égyptienne
comme quelque chose d'analogue à ce que fut plus tard la romaine. La Syrie, la Phénicie,
l'Arabie, l'Éthiopie ne constituèrent jamais des provinces assimilées aux nomes
de l'Égypte et administrées par des officiers de race égyptienne. Elles gardèrent
leurs anciennes lois, leurs anciennes religions, leurs anciennes coutumes,
leurs dynasties ; elles restèrent, en un mot, ce qu'elles étaient avant
la conquête. C'était une sorte d'empire féodal, dont le Pharaon était le
suzerain et les chefs syriens ou nègres les grands vassaux. Les vassaux
devaient hommage au suzerain, lui payaient tribut, accordaient à ses troupes
el refusaient à ses ennemis l'accès de leur territoire. Ils étaient surveillés
par des garnisons égyptiennes postées dans les forteresses principales, et
des envoyés de Pharaon les inspectaient à des intervalles assez rapprochés,
mais somme toute, ils demeuraient maîtres chez eux et ils pouvaient batailler
les uns contre les autres, signer la paix, contracter des alliances, régler à
leur guise leurs affaires intérieures, sans que le suzerain songeât à s'y
opposer. Une domination organisée de la sorte n'était pas des plus solides.
Tant que le pouvoir suprême était aux mains d'un prince énergique, ou plutôt,
tant que le souvenir de la défaite subsistait assez vivant dans l'esprit des
vaincus pour étouffer leurs velléités d'indépendance, les chefs se montraient
fidèles à leurs promesses, et ils payaient l'impôt. Mais la mort du souverain
régnant et l'avènement d'un souverain plus jeune, un échec ou simplement le
bruit d'un échec subi par les généraux égyptiens, le moindre événement
suffisait à provoquer des défections ; une coalition se nouait sur
quelques points du territoire. Une ou deux batailles en avaient raison :
les alliés se débandaient et couraient se retrancher d'ordinaire chacun dans
son château. Les Égyptiens ne rencontraient plus devant eux de grandes
armées ; ils devaient attaquer les chefs rebelles l'un après l'autre, et
les assiéger longuement avant de les forcer. C'est en vain qu'ils procédaient
alors par moyens de rigueur, saccageaient les campagnes, volaient les
troupeaux, rasaient les bastilles, mettaient les villes à feu et à sang,
déposaient et condamnaient les princes au supplice, emmenaient des tribus
entières en esclavage : rien n'y faisait. La révolte renaissait plus
obstinée, sitôt que les peuples ou les cités croyaient voir quelque faiblesse
se manifester chez leurs seigneurs égyptiens[66].
De tous les enfants que Thoutmosis 1er avait
eus de sa femme légitime Ahmôsis[67], un seul avait
vécu, une fille, Hashopsouitou. Quelque temps avant sa mort, il la couronna
roi, et il la maria au fils, Thoutmosis II, que lui avait donné une des
femmes de son harem[68]. Le règne de
Thoutmosis II dura quelques années à peine et ne fut illustré par aucun événement
considérable. Quelques expéditions contre les Syriens et contre les Nègres
confirmèrent sa suprématie sur l'Asie et sur l'Éthiopie[69]. Les tribus de la Nubie, sans cesse agitées
depuis l'époque d'Ahmôsis 1er, semblèrent enfin se résigner à la
perte de leur liberté. Leur pays, partagé en nomes sur le modèle de l'Égypte,
fut érigé en une vice-royauté, qui s'agrandit au détriment des peuplades
éthiopiennes et qui s'étendit de la première cataracte aux montagnes
d'Abyssinie. D'abord confié à de grands fonctionnaires, ce gouvernement
devint une des charges les plus importantes de l'État, et l'usage prévalut à
la cour d'y nommer l'héritier de la couronne avec le titre de prince de Koush[70]. Quelquefois le
titre était purement honorifique : le jeune prince demeurait auprès de
son père, tandis qu'un lieutenant administrait pour lui. Souvent il
gouvernait lui-même et il faisait l'apprentissage de son métier de roi dans
les régions du Haut Nil. Aussi bien Horus, fils d'Osiris, avait commencé par
régner là, avant de déclarer la guerre à Sit et de venger son père :
débuter comme Horus, et diriger une expédition contre les premiers ennemis
qu'il avait combattus, était pour le futur maître de l'Égypte marquer une
fois de plus la réalité de sa descendance divine.
La reine Hatshopsouitou tenait, du chef de sa mère Ahmôsis
et de sa grand-mère Ahhotpou, des droits supérieurs même à ceux de son père
et de son mari. Elle était, aux yeux de la nation, l'héritière légitime du
trône et le représentant directe des dynasties anciennes. Aussi, quand
Thoutmosis 1er l'appela à la régence[71], sur la fin de
ses jours, la raison d'État eut au moins autant de part à sa résolution que
l'affection paternelle. L'autorité de la reine, consacrée par le chef de la
famille, ne fit que s'accroître pendant la vie de Thoutmosis II. Celui-ci
n'avait eu d'elle que des filles dont l'une était officiellement l'héritière,
mais un enfant mâle lui était né d'une concubine du nom d’Isis[72], un Thoutmosis,
qu'il élevait pour le sacerdoce, dans le temple d'Amon thébain. Avant de
mourir, il associa solennellement au trône ce fils à demi illégitime, et il
le plaça sous la tutelle d'Hatshopsouitou. Celle-ci le maria à sa fille
Hatshopsouitou-Marirî, le seul enfant qui survécût de son union avec
Thoutmosis II[73],
mais elle ne lui laissa pendant longtemps que l'apparence du pouvoir dont
elle se réservait la réalité. Elle construisit et dédia des temples, offrit
le sacrifice royal, décida de la paix et de la guerre : elle alla
jusqu'à se faire représenter en homme, avec la barbe postiche des souverains.
Elle sut d'ailleurs conserver intacte la domination sur les pays du Sud et du
Nord, reçut, comme son père, les tributs de la Syrie, recommença
l'exploitation des mines du Sinaï[74], et explora le
Tonoutir, où nul Égyptien n'avait posé le pied. Le Tonoutir confinait au
Pouanit et comprenait toutes les régions inconnues situées au sud-est de
l'Égypte, sur les côtes de l'Afrique et de l'Arabie. Hatshopsouitou, sur
l'ordre d'Amon, résolut de connaître la terre de
Pouanit, jusqu'aux extrémités du Tonoutir, et d'en tirer directement
par mer les bois de luxe, l'ivoire, les gommes, les aromates, l'or, l'argent,
le lapis-lazuli, les pierreries, toutes les denrées précieuses dont l'Égypte
avait besoin pour son culte et pour son industrie. Elle lança sur la mer
Rouge une escadre de cinq vaisseaux[75], qu'un voyage
heureux mena aux Échelles de l'Encens, sur la côte du pays des Aromates, à
peu de distance du cap Guardafui. Les Égyptiens, descendus à terre,
dressèrent une tente, dans laquelle ils entassèrent leurs pacotilles pour les
échanger contre les produits du crû. Les indigènes appartenaient à la même
race que les Koushites de l'Arabie méridionale et de la Nubie. Ils étaient
grands, élancés, d'une couleur qui varie entre le rouge brique et le brun presque
noir. Leur chef, nommé Parihou[76], avait le
boumerang à la main, le poignard à la ceinture, un collier de verroterie au
cou ; sa jambe droite était emboîtée dans de larges anneaux en métal
jaune, probablement de l'or. Sa femme Ati et sa fille présentaient un aspect
bizarre : la mère n'était qu'un amas de chairs pendantes, et la fille
menaçait de ressembler à la mère. Rien n'est plus disgracieux à notre sens,
mais les gens du Tonoutir étaient de ces peuples aux yeux desquels ce
boursouflement paraît l'idéal de la beauté féminine[77]. Les principales
conditions du marché se réglèrent probablement dans un banquet, où l'on
servit aux barbares toutes les délicatesses de la cuisine égyptienne. Les
envoyés reçurent d'eux, entre autres objets rares, trente-deux arbrisseaux à
parfum, disposés dans des paniers avec des mottes de terre. Hatshopsouitou
les planta par la suite dans ses jardins de Thèbes : c'est je crois, le
premier essai connu d'acclimatation[78]. Cette
expédition avait eu lieu en l'an IX du règne officiel de Thoutmosis III[79] : la
régente mourut vers l'an XX, et son neveu, depuis longtemps parvenu à l'âge d'homme,
demeura seul sur le trône.
Il n'avait eu jusqu'alors que les titres et l'appareil de
la royauté : à peine en possession du pouvoir réel, il se lança dans les
guerres de conquêtes et dans les expéditions lointaines. L'effort de ses
premières armes se concentra sur Syrie. Pendant des
années, le pays des Routonou avait été en discorde : chacun se battait
contre son voisin grand ou petit, et l'autorité de l'Égypte s'était
affaiblie au milieu de ces révoltes. Thoutmosis III assembla son armée, et
quitta Zarou, sur la frontière du Delta, le 25 Pharmouti. Arrivé à Gaza le 3
Pakhons, il y séjourna le temps de célébrer l'anniversaire de son couronnement
et d'inaugurer, au milieu des fêtes, la vingt-troisième année de son règne.
Les jours suivants, il marcha lentement : le 16, il n'était encore qu'à
Iouhmou, à une vingtaine de lieues au nord de Gaza, et il y attendait les
rapports de ses éclaireurs pour régler définitivement son plan de campagne.
Il apprit enfin que le prince de Qodshou était entré à Mageddo, avec les
contingents des confédérés, et qu'il s'y fortifiait. Il réunit aussitôt ses
généraux et il leur communiqua les dépêches qu'il venait de recevoir.
Quelques-uns d'entre eux, redoutant les dangers que présentait le passage des
défilés auprès d'Arouna, déclarèrent qu'il fallait tourner la position, par
les sentiers qui menaient vers Zafiti. Thoutmosis rejeta avec indignation
leur avis qu'il trouvait entaché de lâcheté. Par ma
vie, par l'amour que Râ a pour moi, par la faveur dont je jouis auprès de mon
père Amon, je passerai par ce chemin d'Arouna, soit qu'il y en ait parmi vous
à qui il plaise d'aller par les autres chemins dont vous m'avez parlé, soit
qu'il y en ait parmi vous à qui il plaise de me suivre. Car que dirait-on
chez ces vils ennemis que Râ déteste : Est-ce que Pharaon ne passe
pas un autre chemin ? Il s'écarte par peur de nous ? Voilà ce
qu'ils diraient. On répondit au roi : Ton
père Amon te protège. Nous te suivrons en tout lieu où tu passeras, comme il
convient que des serviteurs suivent leur maître. Trois jours de
marches forcées l'amenèrent au bourg d'Arouna. Le 20, de grand matin, il
franchit le col, sans avoir heureusement à surmonter d'autre obstacle que la
difficulté du terrain, s'arrêta un instant sur le versant septentrional de la
montagne, afin de rallier son arrière-garde attardée, et déboucha en plaine,
vers la septième heure. Comme il était trop tard pour rien entreprendre le
jour même, il établit son camp au bord du Qina, en face du camp ennemi.
Le 21, dés l'aube, l'armée égyptienne se rangea en
bataille. La droite s'appuyait au torrent, la gauche se déployait en plaine
jusqu'au nord-ouest de Mageddo, sans
doute afin de déborder l'ennemi et de le refouler sous les murs de la
ville : le roi était au centre. Les Syriens, enfoncés après une courte mêlée,
furent saisis de panique. Ils abandonnèrent leurs chars et leurs chevaux et
s'enfuirent dans la direction de Mageddo ; comme ils se précipitaient
pour se réfugier dans l'enceinte, la garnison, craignant de voir les
Égyptiens entrer après eux, leur ferma les portes. C'est au plus si l'on
consentit à hisser les généraux sur le rempart au moyen de cordes. Et certes, plût à Dieu que les soldats de sa Majesté ne se
fussent pas laissés aller à prendre les dépouilles des ennemis Ils eussent pénétré
dans Mageddo à l'instant. La cupidité des Égyptiens sauva les
vaincus ; il n'y eut que quatre-vingt-trois morts et cent quarante
prisonniers, mais on recueillit sur le champ de bataille deux mille cent
trente-deux chevaux, neuf cent quatre-vingt-quatorze chars et tout le butin
que les Asiatiques avaient abandonné dans la déroute. Le soir même, l'armée
victorieuse défila devant Thoutmosis III et déposa les dépouilles à ses
pieds. Il répondit à cet hommage par un discours de reproches : Si ensuite vous aviez pris Mageddo, c'eût été une bien
grande faveur que mon père Râ m'eût accordée en ce jour ; car tous les
chefs du pays sont enfermés en elle, si bien que c'est prendre mille villes
que prendre Mageddo. La place, investie sans délai, capitula
bientôt, et sa chute décida du succès de la campagne. Les chefs de la Syrie se hâtèrent de payer
le tribut et de prêter le serment de fidélité[80].
Trois expéditions successives, de l'an XXIV à l'an XXVIII, complétèrent
la soumission de la Syrie
et de la Phénicie
méridionales. En l'an XXIX,
Thoutmosis III était au coeur du Naharanna, entre l'Euphrate et l'Oronte.
Tounipou, Gargamish[81] et les districts
à l'ouest de Khaloupou furent pillés consciencieusement pour la gloire d'Amon
Thébain : or, argent, bronze, lapis-lazuli, tout ce que renfermait le
trésor des princes hittites passa dans les coffres du dieu. Le roi revenait
vers l'Égypte, le coeur joyeux, lorsqu'il
s'avisa que le Zahi[82], placé à l'écart
des voies militaires, était une proie facile à saisir et de riche butin :
les caves regorgeaient de vin, les greniers étaient pleins de blé, même la
moisson n'était pas entamée, et les arbres étaient encore chargés de leurs
fruits. Il obliqua donc vers l'est et fondit à l'improviste sur le territoire
d'Arad. Ce fut une razzia plutôt qu'une guerre en règle : la ville
échappa grâce à son fossé de mer, mais ses récoltes furent détruites, ses
vergers saccagés, ses bestiaux emmenés, et tout le Zahi brûlé à plaisir.
L'abondance fut telle au camp du vainqueur, que les soldats purent se servir
d'huile d'olive chaque jour, luxe qu’ils ne s'accordaient en Égypte qu'aux
jours de fête[83].
Ils reparurent l'année suivante avec le même succès. Qodshou, Simyra, les
deux Arad, les villages du Nisrona, tombèrent l'une après l'autre, et les
chefs durent livrer leurs fils en otages. La campagne se prolongea jusqu’en XXXI, et, le 3
Pachons, le roi célébra l'anniversaire de son avènement par le recensement
des prises faites sur l'ennemi : outre le tribut annuel, les chefs des
Routonou s'engagèrent à fournir de provisions toutes les stations où
arrivaient Pharaon et son armée[84]. Deux années
après, le Naharanna eut son tour. Le prince des Hittites affronta le choc de
pied ferme, mais le sort des armes ne lui fut pas favorable : Thoutmosis
III enfonça les Asiatiques et les poursuivit longuement, sans qu'aucun d'eux osât regarder derrière soi, mais ils
ne songeaient qu'à fuir, en bondissant comme un troupeau de bouquetins.
Pour éterniser le souvenir de celle victoire, il éleva deux stèles,
probablement auprès de Gargamish, l'une à l'orient du fleuve, l'autre auprès
du cippe que son père, Thoutmosis 1er, avait consacré presque un
demi-siècle auparavant. Au retour, il s'empara de Nii[85], et un épisode
curieux signala son séjour dans cette ville. C'était l'usage et le devoir des
rois égyptiens de détruire les bêtes féroces, et nous connaissons tel d'entre
eux, Aménôthés III, par exemple, qui se vante d'avoir tué cent deux lions de
sa propre main, pendant les dix premières années de son règne : Thoutmosis
III pourchassa les éléphants et il en massacra cent vingt[86]. Tous les peuples
de la Syrie
durent s'incliner l'un après l'autre devant la puissance irrésistible du
Pharaon, les Lamnanou[87], les Khati, les
gens de Singara, ceux d'Asi[88] : leurs
révoltes réitérées n'aboutirent qu'à alourdir le joug qui pesait sur eux. Une
coalition, à la tête de laquelle le prince de Naharanna figura en l'an
XXXVII, fut dissoute non loin d'Alouna, après une bataille sanglante[89]. L'année
d'après, la ville d'Ono-Gasou succomba à son tour. En l'an XLI, la Cœlé-Syrie endura
tout le poids de la guerre. Enfin, Qodshou fut assiégée en l'an XLII[90], et son chef eut
vainement recours pour se défendre aux ruses qu'autorisait la stratégie du
temps : il fit sortir une cavale de la ville et la lança à travers les
rangs de l'armée égyptienne, espérant y jeter le désordre. Un des écuyers du
roi, Amenemhabi, courut au-devant de la bête furieuse, l'abattit d'un coup
d'épée et en offrit la queue à son maître, comme trophée. Qodshou fut emportée
d'assaut et abandonnée à la fureur des soldats[91].
En Éthiopie, il ne se passait guère d'année où le vice-roi
n'eût affaire aux Ouaouaïtou. Les tribus du Haut-Nil, habituées de longue
date à trembler devant Pharaon, lâchaient pied à la moindre alerte et se
réfugiaient dans la brousse, sur la montagne ou dans les marais ; on
occupait les villages déserts, on incendiait les cabanes, on saisissait quelques
prisonniers, on ramassait les troupeaux et les objets précieux, bois
d'ornement, peaux, poudre et lingots d'or, vases de métal émaillés ou
ciselés, plumes d'autruche, que les pauvres gens n'avaient pas eu le temps de
cacher ou d'enlever avec eux, puis on rentrait triomphalement en Égypte après
quelques semaines de brigandages faciles. Au Sud comme au Nord, le long règne
de Thoutmosis III ne fut qu'une série de guerres toujours heureuses : aussi
n'est-ce pas sans raison qu'on a prêté à ce prince le nom de Grand. Sans
cesse en course d'une extrémité de son empire à l'autre, une année sous les
murs de Gargamish et l'année d'après au fond de l'Éthiopie, il légua à ses
successeurs le monde égyptien plus large qu'il ne l'avait reçu et tel qu'il
ne fut jamais après lui ; quoi d'étonnant si ses hauts faits ont inspiré
dignement les poètes assemblés à sa cour !
Je suis venu, lui dit
le dieu Amon sur une stèle découverte à Karnak, je
suis venu, je t'accorde d'écraser les princes de Zahi ; je les jette
sous tes pieds à travers leurs contrées ; - je leur fais voir ta majesté
telle qu'un seigneur de lumière, lorsque tu brilles sur leurs têtes comme mon
image.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser les barbares d'Asie, d'emmener en captivité les chefs des peuples
Routonou ; - je leur fais voir ta majesté, couverte de ta parure de
guerre, quand tu saisis tes armes, sur le char.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser la terre d'Orient ; Kafti et Asi sont sous ta terreur ; -
je leur fais voir ta majesté comme un taureau jeune, ferme de coeur, muni de
ses cornes, auquel on n'a pu résister.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser les peuples qui résident dans leurs ports, et les régions de
Mitanou tremblent sous ta terreur ; - je leur fais voir ta majesté comme
l'hippopotame, seigneur de l'épouvante, sur les eaux, et qu'on n'a pu
approcher.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser les peuples qui résident dans leurs îles ; ceux qui vivent au
sein de la mer sont sous ton rugissement ; - je leur fais voir ta
majesté comme un vengeur qui se dresse sur le dos de sa victime.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser les Tahonou ; les îles des Danaens sont au pouvoir de ton
esprit ; - je leur fais voir ta majesté telle qu'un lion furieux qui se
couche sur leurs cadavres à travers leurs vallées.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser les contrées maritimes, tout le pourtour de la grande zone des eaux
est lié à ton poing ; - je leur fais voir ta majesté telle que le maître
de l'aile (l'épervier), qui embrasse en un clin d'oeil ce qui lui plaît.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser les peuples qui résident dans leurs lagunes, de lier les maîtres
des sables (Hiroushaïtou) en captivité ; - je leur fais voir ta majesté
semblable au chacal du midi,
seigneur de vitesse, coureur qui rôde à travers les deux régions.
Je suis venu, je t'accorde
d'écraser les barbares de Nubie ; jusqu'au peuple de Pout, tout est dans
ta main ; - je leur fais voir ta majesté semblable à tes deux frères,
Horus et Sit, dont j'ai réuni les bras pour assurer ta puissance[92].
Tant de succès frappèrent vivement l'imagination du
peuple : Thoutmosis III tourna bientôt au héros de roman, comme le vieux
Kheops et comme Ousirtasen 1er. Une seule nous est parvenue des
mille et une légendes qui circulaient sur son compte quelques siècles après
lui. Le prince de Joppé s'était révolté et battait la campagne. Pharaon, que
sa grandeur attachait sans doute aux rivages du Nil, ne daigna pas marcher de
sa personne contre lui : il envoya à la rescousse l'illustre Thoutii, un
de ses généraux les plus braves. Thoutii attire le prince dans son camp, sous
prétexte de lui montrer la canne magique du roi d'Égypte, et le tue. Mais ce
n'est pas assez de s'être débarrassé de lui, il faut avoir raison de sa
ville. Thoutii enferme cinq cents soldats dans des jarres, les transporte jusque
sous les murs, et là contraint l'écuyer du prince à déclarer que les
Égyptiens ont été défaits et qu'on ramène leur général prisonnier. On le
croit, on ouvre les portes, les soldats sortent de leurs pots, et s'emparent
de la place. C'est l'histoire d'Ali-Baba et des quarante voleurs habillée à
l'égyptienne. Aussi bien, dès la
XXe
dynastie, Thoutmosis III était devenu le roi à qui l'on attribuait toutes les
guerres, tous les exploits, toutes les victoires, qui avaient fait la
grandeur de l'Égypte. Plus tard sa renommée s'effaça devant celle de Ramsès
II, et son nom disparut si bien de la mémoire des hommes, qu'on ne le
connaîtrait plus, si nos contemporains n'étaient allés le déchiffrer parmi
les ruines[93].
Il mourut le dernier jour de Phamenoth, dans la
cinquante-cinquième année de son règne[94], et il fut
enseveli à Thèbes par son fils Aménôthés II. Les chefs Syriens crurent le
moment propice à rompre leur chaîne et saluèrent par une révolte l'avènement
de celui-ci. Le châtiment fut prompt et complet. Aménôthés dévasta les
districts du haut Jourdain, comme un lion terrible qui met en fuite les pays[95]. Le 26 Tybi, il
franchit l'Oronte[96], et s'avança
afin de reconnaître les approches d'Anato ; quelques Asiatiques vinrent à cheval pour
l'empêcher de passer outre, mais il se para
de ses armes de guerre, et sa
prouesse égala la puissance mystérieuse de Sit en son heure : les
barbares fléchirent dès que Sa Majesté regarda l'un d'eux, et s'enfuirent.
Le 10 Epiphi, il était devant Nii, qui se rendit sans combat : les habitants,
hommes et femmes, étaient sur les murs pour honorer Sa Majesté[97]. D'autres
places, comme celle d'Akiti, soutinrent un long siége, avant de céder. La
révolte étouffée, Pharaon rentra dans la vallée triomphalement. Il avait, au
cours de ses exploits, abattu et pris de sa main sept des chefs du pays de
Takhisa pendant le voyage qui le ramena jusqu'à Thèbes, ils étaient attachés
à l'avant de sa barque. Six d'entre eux furent sacrifiés solennellement
devant Amon, leurs têtes et leurs mains exposées sur les murs du temple de
Karnak ; le septième fut traîné â Napata et traité de la même manière,
pour servir d'exemple aux princes éthiopiens et pour leur apprendre à
respecter l'autorité du maître[98]. Une
insurrection des tribus qui habitaient le désert et les Oasis, à l'orient de
l'Égypte, fut réprimée de même par Amenemhabi, qui remplissait auprès
d'Aménôthés II la même fonction d'écuyer qu'auprès de Thoutmosis III[99]. L'empire était
en bonnes mains : Thoutmosis IV, fils d'Aménôthés, commanda le respect
aux étrangers par des expéditions heureuses en Syrie et en Ethiopie[100]. Sous Aménôthés
III, qui succéda à Thoutmosis IV, les limites de la domination égyptienne
étaient fixées vers l'Euphrate au nord, au sud vers le pays des Gallas[101]. Les roitelets
syriens, jadis si turbulents, étaient résignés à leur sort et offraient leurs
filles à Pharaon pour qu'il en ornât son harem[102]. La conquête
paraissait terminée, au moins en Asie, et la correspondance des princes
vassaux avec les gouverneurs égyptiens ne contient que des protestations de
dévouement ou des mentions de brigandages sans importance. Les guerres
n'étaient plus que des razzias, des chasses à l'esclave, entreprises pour
recruter la population ouvrière et pour subvenir aux constructions du maître[103].
Les premiers rois de la dix-huitième dynastie, Ahmôsis et
Aménôthés 1er, avaient eu assez à faire de chasser les Pasteurs et
de réorganiser le gouvernement. Ils se bornèrent à rouvrir les carrières
voisines de Memphis[104] et à réparer
les temples qui avaient souffert le plus pendant l'invasion et la guerre de
l'indépendance. Thoutmosis 1er, au retour de son expédition
d'Asie, employa comme maçons les nombreux prisonniers qu'il ramenait à sa
suite et commença des travaux, que ses successeurs continuèrent sans
interruption. Toute la vallée du Nil, depuis la quatrième cataracte jusqu'à
la mer, se couvrit de monuments. La
Nubie fut aussi bien partagée à cet égard que l'Égypte
elle-même. A Napata, aux pieds de la Colline Sainte,
Aménôthés III fonda un temple superbe dont les avenues sont bordées de
béliers accroupis, en guise de sphinx ; il embellit aussi l'édifice
élevé par Thoutmosis III à Soleb, entre la deuxième et la troisième
cataracte. Thoutmosis III restaura, en son propre nom, le sanctuaire que le
grand conquérant de la douzième dynastie, Sanouasrît III, avait consacré à
Semnéh, et bâtit, près d'Amada, un temple de Râ, qui nous a conservé
quelques-uns des textes historiques les plus curieux de l'époque[105]. A Éléphantine[106], à Ombos[107], à Esnéh[108], à Eilithyia[109], à Coptos[110], à Dendérah[111], à Abydos[112], à Memphis[113], à Héliopolis[114], dans la
plupart des cités de l'Égypte propre, on reconnaît encore aujourd'hui les
traces de l'activité des Pharaons de la dix-huitième dynastie. Seule Tanis,
la capitale des rois Pasteurs et le centre du culte de Soutkhou, fut négligée
par eux ; Ahmôsis l'avait démantelée, et ses descendants l'oublièrent
systématiquement[115].
Au temps des rois memphites, Thèbes n'était qu'une ville
de province, sans autre monument d'importance qu'une chapelle dédiée à la
triade d'Amon, Mout et Khonsou. Sur l'autre rive, à Drah abou'l-Neggah, se
dressaient les pyramides funéraires des princes locaux et les tombeaux de
leurs sujets. Les rois de la douzième dynastie s'employèrent de leur mieux à
l'embellissement de leur capitale. Amenemhait 1er avait travaillé
à l'Assassif[116] :
Sanouasrît 1er commença, à Karnak, la construction d'un temple de granit et
de grés, auquel Amenemhait II et Amenemhait III s'intéressèrent |